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Coronis
Pastorale héroïque en un Prologue et III Actes
representée par l'Academie Royalle de Musique
le vingt-troisiéme Mars 1691

musique de: Theobaldo Di Gatti



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

Clio
Thalie
Euterpe
Les Autres Muses
Troupe de Bergers & de Bergeres
Troupe de Laboureurs
Troupe de Vignerons


Le Theatre represente le Mont-Parnasse


Scene premiere
Clio, Thalie, Euterpe, & les Autres Muses

Thalie & Euterpe:
Habitans fortunez dans ces Climats heureux,
Venez prendre part à nos Jeux.

Clio:
Toute la France tremble, et le Dieu des allarmes
Signalle sa fureur dans les champs Ennemis;
L'affreuse cruauté des armes
Chaque jour les ïnonde & de sang & de larmes:
C'est à vous seuls qu'il est permis
De gouter de la Paix les adorables charmes.

Thalie & Euterpe:
Habitans fortunez dans ces Climats heureux,
Venez prendre part à nos Jeux.


Scene seconde
Clio, Thalie, Euterpe, & les Autres Muses,
Troupe de Bergers & de Bergeres, Troupe de Laboureurs & de Vignerons

Clio:
Tout rit dans ce sejour tranquille,
La Paix l'a choisi pour asile,
Elle vous fait d'heureux destins.

Un Vigneron:
Nos costeaux sont chargez de raisins.

Une Bergere:
Nos prez brillent de fleurs.

Un Laboureur:
La moisson est fertile.

Tous:
Quel desespoir pour nos jaloux voisins !

Un Berger:
Malgré la Guerre & ses cruels ravages,
Un calme heureux comble icy nos desirs,
Ce beau sejour ne craint point les orages,
Et nous viendrons sous ces charmans ombrages
Chanter encor l'amour & ses plaisirs.

Une Bergere:
Si nostre coeur penche vers la tendresse,
Ne cherchons point d'inutile détour,
Les doux plaisirs sont faits pour la jeunesse,
Et la jeunesse est fait pour l'amour.

Clio:
Lorsque la Renommée en cent Climats publie
La gloire & les vertus du Roy de Thessalie
Devons-nous n'ocupe nos voix
Qu'à vanter de l'Amour l'Empire & les Conquestes ?
Chantons Adméte & ses Exploits,
Que ce Heros soit l'objet de nos festes.

Le Choeur:
Chantons Adméte & ses Exploits,
Que ce Heros soit l'objet de nos festes.

Clio & deux Bergers:
[Suivez / Suivons] ces glorieux projets
Qu'un si beau zéle [vous / nous] inspire,
Adméte cherit ses sujets
Et leur amour est tout ce qu'il desire.
[Chantez / Chantons] tant de vertus, [chantez / chantons], que les échos
Retentissent du nom de ce fameur Heros.

Le Choeur:
Chatons tant de vertus, chantons, que les échos
Retentissent du nom de ce fameur Heros.

Un Berger:
Il ne respire de la gloire,
Par tout où ses Guerriers ont porté ses Drapeaux
On a veü voler la Victoire:
Ah ! que ses glorieux travaux
Rempliront bien l'Histoire.

Un Berger:
L'impuissante valeur de cent Peuples jaloux
Arme en vain contre luy les deux bouts de la terre,
Il a fait éclater son foudroyant Tonnerre,
On les a déja veus accabler sous ses coups
Assouvir de leur sang le Demon de la Guerre.

Un Berger:
Il est del'Univers la terreur & l'amour,
MArs dans ses desseins le seconde,
Le Pirate effrayé ne paroist plus sur l'Onde,
Et les Peuples voisins des Barrieres du jour
Viennent l'admirer dans sa Cour.

Un Berger:
Unique deffenseur des Droits du Diadême,
Il protege des Roys la Majesté suprême
Contre d'horribles attentats:
Le Ciel l'exite à prendre une juste querelle,
Et permet aux Tyrans d'usurper des Estats,
Pour le combler encor d'une gloire plus belle
Par la chûte de ces ingrats.

Deux Bergers:
Aucun mortel ne peut atteindre
Au degré des vertus dont il est animé.

Un Berger:
Dans la Guerre il est à craindre.

Un Berger:
Dans la Paix il est aimé.

Deux Bergers:
Dans la Guerre il est à craindre.

Les Trois Bergers:
Dans la Paix il est aimé.

Clio & un Berger:
Que la gloire à l'aimer sans cesse [vous / nous] inspire,
Heureux qui vit sous son Empire !

Le Choeur:
Que la gloire à l'aimer sans cesse nous inspire,
Heureux qui vit sous son Empire !

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ACTE PREMIER

les personnages de la Pièce:

Appollon, sous le nom de Tircis, Pasteur des Troupeaux d'Adméte Roy de Thessalie
Coronis, Nymphe de Pinde, Amante de Daphnis
Daphnis, Fils du Fleuve Penée, Amant de Coronis
Apidamie, Fille du Fleuve Apidamie, Amante de Daphnis
Cephise, Confidente de Coronis
Corax, Confident d'Appollon
Troupe de Faunes & de Dryades
Les Heures & les Arts
Troupe de Bergers, de Bergeres & de Pastres


Scene premiere
Appollon, Corax

Le Theatre represente une Campagne arrosée par le Fleuve Penéé, & bordée d'agreables colines couvertes de Boccages de Lauriers

Corax:
Appollon vient icy chercher la solitude,
Qui cause son inquietude
Quand Flore & les Zephirs ramenent les beaux jours ?
Joüissons des douceurs de la saison nouvelle:
L'Hyver avoit chassé les jeux & les amours,
L'aimable Printemps les rappelle.

Appollon:
Le retour du Printemps
N'a rien qui m'enchante,
Le revoy sans plaisir la verdure naissance
Embellie ces Bois & ces Champs,
Et je languis icy quand tout le monde chante
Le rtour du Printemps.

Corax:
D'où naît cette melancolie ?
Depuis que Jupiter vous a banny des Cieux,
Je vous ay vû braver l'injustice des Dieux,
Et vivre heureux en Thessalie:
Le triste souvenir du sort de Phaëton
Peut-il encor troubler le grand coeur d'Appollon ?

Appollon:
La perte de mon fils, & cét Arrest severe,
Ont peu de part à mes chagrins nouveaux;
Sous l'habit d'un Berger j'erre dans ces Hameaux;
J'ay pour Adméte une estime sincere,
J'ay pris avec plaisir le soin de ses Troupeaux;
Je goûtois cent douceurs dans ce charmant asile,
Mais le cruel Amour ne peut me voir tranquile.

Corax:
Daphné n'est plus qu'un Arbre, aimeriez vous toûjours
Ce reste infortuné de vos tendres amours ?

Appollon:
Je cheris sa memoire,
J'ay pleuré son malheur;
Mais une autre beauté triomphe de mon coeur,
Et je n'ose avoüer mes fers, ny sa victoire.

Corax:
PArlez, un Dieu doit-il contraindre ses desirs ?

Appollon:
Ah ! ce n'est pas le Dieu qui doit paroître tendre,
C'est le Berger qui pouss des soûpirs.

Corax:
Les plus fieres beautez trouvent mille plaisirs
A les entendre.

Appollon:
Helas ! j'adore Coronis,
Et cette Nymphe aime Daphnis.

Corax:
Le frere de Daphné le fils du vieux Penée
Doit-il vous allarmer ?

Appollon:
Il aime, il sçait se faire aimer,
Et l'on doit celebrer bien-tost leur hyménée.

Cependant le Destin semble flatter mes voeux,
Coronis est jalouse, & croit qu'Apidamie
Inspire à Daphnis d'autres feux;
Dans cette erreur par moy-mesme asservie,
Sa vanité luy fait fuïr son Amant,
Et mépriser son changement.

Corax:
Le moment est favorable,
Profitez de son dépit,
Elle croit Daphnis coupable,
Et ce mouvement suffit
Pour le rendre moins aimable;
Profitez de son dépit,
Le moment est favorable.

Mais Daphnis vient à nous.


Scene deuxieme
Appollon, Corax, Daphnis

Daphnis:
Tircis, puis-je sçavoir
Qui vous fait chercher ces Rivages ?

Appollon:
J' en aime la fraîcheur, & je me plais à voir
Et ces Plaines & ces Boccages.

Daphnis:
Mais pourquoy suivez-vous Coronis chaque jour ?

Appollon:
Mes yeux la trouvent belle,
J'aime à luy faire la Cour,
Et peut-estre n'est-ce qu'elle
Qui m'arreste en ce sejour.

Daphnis:
Nous nous aimons, elle est fidelle,
Cessez de troubler mon amour.

Apploon:
Si vous estes aimé vous n'avez rien à craindre,
Dissipez ce trouble fatal.

Daphnis:
Mon coeur est genereux, & me force à vous plaindre.

Appollon:
Je ne plaindrois guere un Rival.

Daphnis:
Il est mille beautez dignes de vostre flame
Qui peuvent vous offrir des plaisirs infinis.

Appollon:
Je veux vous faire part du secret de mon ame,
Je n'ay rien vû de beau que Coronis.

Daphnis:
Je vous entens, l'amour pour elle vous inspire.

Appollon:
Jugez-en, ja la vois, helas ! & je soûpire.


Scene troisieme
Appollon, Corax, Daphnis, Coronis, Cephise,
Troupe de Faunes & de Dryades

Le Choeur de Faunes:
Aimons-nous éternellement.

Le Choeur des Dryades:
Souffonrs tous qu'amour nous blesse.

Coronis:
Pour trouver l'amour charmant
Un coeur doit changer sans cesse,
Ne regardons la tendresse
Que comme un amusement,
Un trop long engagement
Est moins amour que foiblesse.

Le Choeur de Faunes:
Aimons-nous éternellement.

Le Choeur des Dryades:
Souffonrs tous qu'amour nous blesse.

Un Faune & une Dryade:
Dans ce sejour
Sombre & tranquille,
Dans ce sejour
Suivons l'amour.
Ce lieu charmant nous offre un doux asile;
Profitons des momens d'un si beau jour.

Le Choeur:
Dans ce sejour
Sombre & tranquille,
Dans ce sejour
Suivons l'amour.

Un Faune & une Dryade:
Donnons nos coeurs
A la tendresse,
Donnons nos coeurs
A ses ardeurs.
L'employ le plus charmant de la jeunesse
Est de goûter l'amour & ses douceurs.

Le Choeur:
Donnons nos coeurs
A la tendresse,
Donnons nos coeurs
A ses ardeurs.

Coronis:
Il n'est point de coeur si rebelle
Qui n'ait eu des tendres desirs.
Nous devons à l'amour un tribut de soûpirs,
C'est une pente naturelle.
Mais lequel en aimant goûte plus de plaisirs,
Ou le constant, ou l'infidelle ?

Bergers, vous connoissezl'un & l'autre bonheur;
Celuy qui peindra mieux les caprices du coeur,
Aura pour prix une houlette,
Et ma guirlande, & ma musette.

Daphnis:
Rien ne paroît si doux qu'une naissance ardeur:
L'inquietude, la langueur,
Flattent mesme un Amant sincere:
Mais tout céde au plaisir de changer chaque jour,
Et plus d'une beauté nous marque en ce sejour
Que l'inconstance est necessaire
Aux charmes de l'Amour.

Appollon:
Un Amant asservy sous les loix d'une ingratte
Dont chaque jour la haine éclatte
Pour étouffer sans crime une ardeur qui déplaist:
Mais quand l'intelligence est sincere & parfaite
Un coeur qui peut trahir un si cher interest,
Est indigne qu'on le regrette.

Daphnis:
Changeons sans cesse.

Appollon:
Aimons toûjours.

Ensemble:
Qu'un mesme objet scache toûjours nous plaire,
Un mesme objet cesse aisément de plaire,
Un coeur sincere
Goûte enfin d'heureux jours.
Goûte-t'il d'heureux jours.

Daphnis:
Changeons sans cesse.

Appollon:
Aimons toûjours.

Coronis:
Sur l'amour & la constance
Daphnis dit mieux ce qu'il pense,
Tircis est plus galant, je luy donne le prix.

Appollon:
Belle nymphe !

Daphnis, s'en allant:
Ah ! perfide !


Scene quatriesme
Appollon, Corax, Coronis, Cephise,
Troupe de Faunes & de Dryades

Coronis:
Acceptez ma guirlande;
Souvenez-vous de Coronis,
C'est tout ce qu'elle vous demande.

Appollon:
Des charmes les plus doux
Le Ciel vous a pourveuë,
Tous les coeurs semblent faits pour n'adorer que vous,
Je suis tendre, & je vous ay veuë.

Je triomphe aux yeux de Daphnis,
O Ciel, quelle gloire est plus grande !

Coronis:
Souvenez-vous de Coronis,
C'est tout ce qu'elle vous demande.


Scene cinquiesme
Coronis, Cephise

Coronis:
Hé bien Cephise, est-il encor dans mes liens ?
Peux-tu douter de sa nouvelle flame ?
O Feste d'Appollon ! O Jeux Pythoniens !
Que vous coûter cher à la ame !

Cephise:
Je n'ose plus douter qu'il ne soit inconstant,
Mais le jour de nos Jeux il eût toute sa gloire,
La Nymphe lui donna le fruit de sa victoire,
N'en auriez-vous pas fait autant ?

Coronis:
Apidamie en m'insultant,
Luy délivra le prix ordonné pour la Feste;
Il ne fut point ingrat, Cephise, & dés l'instant,
Ce vainqueur deveint sa conqueste;
Il vit mon desespoîr, & malgré ma langueur
Il l'a suivoit partout, moins des yeux que du coeur.

Cephise:
Si vostre Amant a pris une chaisme nouvelle,
Triomphez de sa trahison,
Servez-vous contre un infidelle
Di dépit & de la raison.

Coronis:
La raison n'a guere d'Empire
Sur un coeur que l'Amour inspire,
Vainement le dépit luy preste ses transports;
Il ne font qu'irriter l'ardeur qui nous enflame,
Et nous portons au fond de l'ame
Un poison qui détruit aidement leurs efforts.

Je devrois le haïr, l'inconstant, le parjure,
Ma fieté m'en prescrit la Loy;
Mais contre ce dessein ma tendresse murmure,
Et mon coeur est toûjours esclave de sa foy.

Cephise:
Doit-on se piquer de constance
Pour un ingrat qui peut changer ?
Ne montrez de perseverance
Que dans l'ardeur de vous vanger.

Coronis:
Tircis me parle, je l'écoute,
Je voudrois que Daphnis crût qu'il est mon vainqueur;
Je feins de mépriser la perte de son coeur;
Mais que cette feinte me coûte !

Du moins si ce volage Amant
Soupiroit pour une inflexible,

Sa peine adouciroit l'excés de mon tourment:
Mais ma Rivalle, helas ! le trouve trop charmant,
Et n'est pour luy que trop sensible.

Viens ma chere Cephise en ces sombres desers,
Viens m'aider à cacher la honte de mes fers.

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ACTE SECOND

Le Theatre represente les delicieuses Vallées de Tempé, couvertes d'arbres ornez de festons, & dont l'ombre entretient la fraîcheur des gazons & des fleurs, qu'arrosent plusieurs fontaines


Scene premiere
Daphnis

Daphnis:
Arbres épais, sombres Boccages,
Qui fûtes autrefois témoins de mon bonheur,
Je viens cacher sous vos ombrages,
Mon desespoir, mon honte & ma douleur,
L'ingrate que j'adore a trahy ma tendresse,
Elle fait triompher mon Rival à mes yeux,
Et mon coeur contre-moy pour elle s'interresse
Malgré ce mépris odieux.

Je ne puis briser une chaîne
Qui fait le malheur de mes jours,
En vain j'appelle à mon secours
La raison, le dépit, la haine,
Mon coeur ne me parle toûjours
Que des charmes de l'inhumaine.


Scene deuxieme
Daphnis, Corax

Corax:
Tu devrois songer
A te dégager
D'un trsite esclavage;
Gueris-toy, Berger,
Ta Nymphe est volage,
Et tu dois changer.

Daphnis:
Je sçay quel parti je dois prendre
Sans le secours de vos conseils.

Corax:
La reponse, Daphnis, a lieu de me surprendre.

Daphnis:
On doit se défier toûjours de vos pareils.

Corax:
Non, vous connoissez mal mon zele,
J'aime Tircis depuis long-temps;
Mais Coronis est infidelle,
Et brûle pour luy s'il meurt d'amour pour elle,
Et je voudrois vous voir contents.

Daphnis:
D'une ardeur si pure & si tendre
Les feux ne devoient point finir,
Nos coeurs estoient contents, pourquoy les des-unir ?
Helas ! est-ce le prix que je devois attendre
D'une ardeur si pure & si tendre ?

Amour, haste-toy de punir
L'infidelle beauté qui ne veut plus m'entendre,
Dans l'éternelle nuit je suis prest à descendre,
Et je n'emporteray que l'affreux souvenir
D'une ardeur si pure & si tendre.

Corax:
Ton coeur ne doit point s'arrester
A cherir les attraits d'une beauté legere,
Et c'est chercher à luy plaire
Que de vouloir l'imiter.

La fille du Fleuve Apidamie
Dans ces forests chaque jour suit tes pas,
Elle est jeune, elle a mille appas,
Tu regnes dans son ame,
Pourquoy ne l'aimerois-tu pas ?

Elle paroît, je te laisse avec elle.


Scene troisieme
Daphnis, Apidamie

Daphnis:
Ah Ciel ! fuyons.

Apidamie:
Arreste, ingrat.
Peux-tu voir sans pitié le déplorable estat
Où me reduit une langueur mortelle ?

Daphnis:
Je ne veux plus aimer
Non, je vais étouffer une flame cruelle,
Je vais oublier l'infidelle
Qui m'avoit sceu charmer;
Je ne veux plus aimer.

Apidamie:
Pour une Nymphe ingrate
Dont l'inconstance éclate,
Dois-tu mépriser tous les coeurs ?

Daphnis:
Oüy, l'amour est pour moy le comble des horreurs.

Apidamie:
Te haine contre-moy sera-t'elle invincible ?
Aimons-nous, qui peut t'allarmer ?

Daphnis:
Je ne veux plus aimer.

Je croyois Coronis pour tout autre inflexible,
Et cependant l'ingrate a sceu se dégager.

Apidamie:
Les soins d'un fidelle Berger
Peuvent toucher une insensible
Mais pretendre fixer les voeux dun' coeur leger,
C'est aspirer à l'impossible.

Je puis adoucir si tu veux
La malheur de tes feux,
Je t'offre un coeur fidelle & tendre,
Toy seul a s sceu l'enflamer.

Daphnis:
Garde ton coeur, je n'y veux rien pretendre,
Je ne veux plus aimer.

Apidamie:
Tu fuis; au moins daignes m'entendre.

Daphnis:
Je ne veux plus aimer.


Scene quatrieme
Apidamie

Apidamie:
O Ciel ! puis-je survivre à ce cruel outrage ?
Amour, funeste amour ! sors de mon triste coeur,
Que le desespoir & la rage
Ma vangent des mépris d'un indigne vainqueur.

Sans Coronis peut-estre il eû esté sensible
A la fidelle ardeur dont je brûlois pour luy:
Ah ! vangeons-nous, s'il est possible,
De la fiere beauté qui cause mon ennuy.

Elle paroît, ma rage augmente,
Portons à son amour les plus funestes coups,
Et, s'il se peut, qu'elle ressente
L'horreur de mes transports jaloux.


Scene cinquieme
Apidamie, Coronis

Apidamie:
Venez-vous regreter dans ce sombre boccage
La perte d'un Amant volage
Que je vous ravis malgré moy ?
Il vient de me quitter, je n'ay pû me deffendre
D'estre sensible aux marques de sa foy;
Ah ! qu'il m'a paru tendre !
Et quand on craint de s'engager
Qu'il est dangereux d'entendre
Les yeux & les soupirs d'un aimable Berger !

Coronis:
Vous vous applaudissez d'un efoible Victoire,
Les voeux d'un inconstant vous semblent-ils si doux ?
Peut-estre un autre aura bien-tost la gloire
De luy faire oublier qu'il a brûlé pour vous.

Apidamie:
Il jure qu'il m'adore;
Tous vous céde en ces lieux le prix de la beauté,
Il vous quitte pour moy, que dois-je craindre encore
De la fidelité ?

Coronis:
On ne rend pas toûjours justice
Aux plus rares objets que le Ciel a formez
De differens desirs les coeurs sont animez,
Et l'amour est souvent un effet du caprice.

Apidamie:
Adieu, j'ay trop long-temps differé mon retour,
Daphnis m'attend dans le prochain boccage,
Je vais sçavoir de luy si l'ardeur qui l'engage
Est l'effet d'un caprice, ou d'un sincere amour.


Scene sixieme
Coronis

Coronis:
Parts superbe Rivale, évite ma présence,
Des soupirs de l'ingrat faits ta felicité,
Je laisse à l'inconstantle soin de ma vangeance,
Bien-tost son changement punira ta fierté.

Fontaines qui coulez dans ce sejour sauvage,
Où mon infidelle Berger
Força mon coeur à s'engager
Dans un triste esclavage,
Vous ne me verrez plus sur vos funestes bords,
Me plaindre de l'ingrat sui trahit ma tendresse,
Je succomble, & je vais oublier chez les morts
L'excés de mes mal'heurs, don crime & sa foibleße.

Mais j'aperçois Tircis; feignons. Aimables fleurs
Que je vous aime !
Heureux les coeurs
Dont vous estes l'objet de la tendresse extrême !
Aimables fleurs
Que je vous aime !


Scene septiesme
Coronis, Appollon

Appollon:
Vous quittez nos Hameaux, vous fuyez nos Concers
Pour rêver seule en cét asile,
Ah ! Belle Nymphe, un coeur tranquile
Cherche moins le silence & la paix des desers.

Coronis:
Je cheris ce sejour paisible,
Mon coeur avec plaisir s'y vient entretenir,
S'il n'est pas encore insensible
Il fait tout pour le devenir.

Appollon:
Non, belle Coronis, que l'amour vous enflame,
Mais faites un glorieux choix,
Daphnis est un ingrat qui renonce à vos loix,
Et je viens vous offrir l'empire de mon ame.

Coronis:
Quel aveu ! juste Ciel !

Appollon:
Il n'en faut point rougir,
Le transport qui me fait agir
En servant mon amour augmente vostre gloire;
Plus on voit de Captifs, plus le spectacle est beau,
Je vous apprens une victoire,
Et c'est vous preparer un triomphe nouveau.

Coronis:
Tircis, un étranger a-t'il l'ame assez fiere
Pour m'oser découvrir une indiscrette ardeur ?

Appollon:
D'un Amant tel que moy connoissez la splendeur
Je suis le Dieu de la lumiere.

Pour vous prouver ce que je suis,
Charmante Coronis, voyez ce que je puis.

Que ces Enfers s'évanoüissent,
Que les Arts en leur place eslvent un Palais.
Que les Heures se réjoüissent,
De vois briller icy, ma Nymphe, & ses attraits.

[les Boccages disparoissent, & les Arts construisent un Palais brillant de lumiere]


Scene huitiesme
Coronis, Appollon,
les Arts & les Heures

Appollon:
Vous avez en ces lieux un empire suprême,
Regnez dans ce charmant sejour.

Vous, Heures, à l'envy venez faire la cour
Au cher objet de ma tendresse extréme,
Admirez ses appas, & vantez mon amour.
C'est servir Appollon luy-mesme
Que d'obeïr à ce qu'il aime.

Le Choeur:
C'est servir Appollon luy-mesme
Que d'obeïr à ce qu'il aime.

Deux des Heures:
L'amour vous offre un sort charmant
Dans ces agreables demeures,
N'en perdez pas un seul moment,
Il n'est point de plus douces Heures
Que celles qu'on passe en aimant.

Un des Arts:
Ne croyez pas estre insensible,
L'Amour sçait quand il veut assujettir un coeur;
Il a sceu vous rendre sensible,
Il sçaura bien encor vous donner un vainqueur.

Le Choeur des Heures:
Vous devez vous vanger d'un Amant infidelle,
Les voeux d'un Dieu vous sont offerts,
L'amour consent qu'on prenne une chaîne nouvelle,
Mais il ne peut souffrir que l'on brise ses fers.

Grand Choeur:
Vous devez vous vanger d'un Amant infidelle,
Les voeux d'un Dieu vous sont offerts,
L'amour consent qu'on prenne une chaîne nouvelle,
Mais il ne peut souffrir que l'on brise ses fers.

Appollon:
Rendez-vous à mes voeux, couronnez ma tendresse,
Belle Coronis, aimons-nous.

Coronis:
En faveur de Daphnis ma Mere s'interesse,
Et l'a choisi pour estre mon Espoux.

Appollon:
Si j'obtiens son aveu me verrez-vous sans peine
Possesseur d'un bien si charmant ?

Coronis:
Je connois mon devoir, agissez en Amant,
Mon coeur ne rendra point vostre poursuite vaine.

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ACTE TROISIEME

Le Theatre represente des Hameaux, & dans l'enfoncement le Palais de Coronis du costé des Jardins


Scene premiere
Appollon

Appollon:
Ah ! que l'amour a de charmes !
Heureux un coeur qui sent ses traits !
L'Hymen va finir mes allarmes,
Et me faire un sort plein d'attraits !
Ah ! que l'amour a de charmes !
Heureux un coeur qui sent ses traits !

Je renonce sans peine à la grandeur suprême,
Tout autre douceur doit céder
A la douceur extrême
De posseder
Ce que l'on aime.


Scene deuxieme
Appollon, Corax

Appollon:
Ah ! sçais-tu mon bonheur ? que mon destin est doux !
Dans ce jour fortuné tu vas voir l'Espoux
De la jeune beauté pour qui mon coeur soupire;
Sa mere l'accorde à mes voeux;
Ah ! si la mesme ardeur l'inspire
Que je vais estre heureux !

Corax:
Tâchez d'oublier l'inhumaine,
Adressez ailleurs vos desirs,
Plus son hymen vous fait esperer de plaisirs,
Et plus sa trahison vous causera de pleines.

Appollon:
Que me dis-tu, Corax ? acheve.

Corax:
Coronis
A repris sa premiere chaîne,
Ny son dépit, ny sa haine
Rien n'a pû resister à l'amour de Daphnis.
L'espoir d'un fortbrillant, vostre ardeur, tout luy céde,
Dans ces valons à Venus consacrez
Je viens d'estre témoin du plaisir qui succéde
Au chagrin dont les coeurs ont esté penetrez.

Appollon:
Ingratte !... elle m'avoit promis d'estre fidelle.
Es-ce là le bonheur que vous me preparez ?
Cruelle !
Ah ! perfides, vous perirez,
J'en atteste du Styx les Ondes effroyables:
Vous me desesperez;
Mais les Dieux offencez punissent les coupables.
Courons à la vangeance, & dans ce jour fatal
Immolons Maistresse & Rival.


Scene troisieme
Corax

Corax:
Ah ! que l'amour est à craindre !
Heureux qui sçait garder son coeur !
Qu'on doit redouter une ardeur
Que la raison ne peut éteindre !
Ah ! que l'amour est à craindre !

Mais je voy ces Amans transpotez de plaisirs
Dont un Dieu va bien-tost se faire un sacrifice.
L'amour semble souvent répondre à nos desirs,
Et nous conduit au precipice.

Cachons-nous, & voyons leurs transports amoureux.


Scene quatrieme
Coronis, Daphnis, Cephise, Corax

Coronis & Daphnis:
Joüissons d'un bonheur qui jamais ne finisse,
Bannissons les chagrins & les soupçons fâcheux.

Coronis:
Que l'aimable Hymen nous unisse.

Daphnis:
Que l'amour redouble nos feux.

De quels biens ma peine est suivie !
Ce jour va combler tous mes voeux.

Coronis:
Ah ! que j'aimeray la vie
Qi je puis vous rendre heureux !

Ensemble:
Que l'aimable Hymen nous unisse,
Que l'amour redouble nos feux,
Bannissons les chagrins & les soupçons fâcheux,
Joüissons d'un bonheur qui jamais ne finisse.

Daphnis:
Laissez vos Troupeaux dans nos champs,
Bergers, venez mesler vos dances & vos chants
Aux innocens transports d'une flame si belle;
Accourez, accourez, contentez nos desirs,
Suivez l'amour qui vous appelle,
Venez partager nos plaisirs.

Coronis:
Aimables Bergers
Quittez les fougeres,
Venez dans ces beaux lieux;
Suivez l'amour, sentez ses flames,
Il brille dans vos yeux,
Laissez-le regner sur vos ames.


Scene cinquieme
Coronis, Daphnis, Cephise, Corax,
Troupe de Bergers, de Bergeres & de Pastres

Cephise & un Berger:
Que les plaisirs
Vous suivent sans cesse,
Que les plaisirs
Redoublent vos desirs;
Goutez les fruits de la tendresse,
L'amour vous fait d'heureux loisirs.

Le Choeur:
Que les plaisirs
Vous suivent sans cesse,
Que les plaisirs
Redoublent vos desirs.

Cephise & un Berger:
Cherissez le trait qui vous bleße,
Bannißez les tristes soupirs.

Le Choeur:
Que les plaisirs
Vous suivent sans cesse,
Que les plaisirs
Redoublent vos desirs.

Une Bergere:
Tous les coeurs sont faits pour la tendreße,
Cherißons cette aimable foibleße,
Rien ne doit tant charmer
Que le plaisir d'aimer.

Un Berger:
Tendres coeurs dans ces belles retraites,
Joüißez de cent douceurs parfaites,
L'amour n'offren à ses voeux
Que lesris & les jeux.

Coronis & Daphnis:
Allons, qu'un paisible Hyménée
Rendre tous nos desirs contents.

Le Choeur:
O ! l'heureuse journée
Pour deux Amants constans !


Scene sixieme
Coronis, Daphnis, Cephise, Corax,
Troupe de Bergers, de Bergeres & de Pastres

Corax:
Helas ! je plains leur destinée,
Ils vont perir dans peu de temps.

Le Choeur:
O ! l'heureuse journée
Pour deux Amants constans !

Corax:
Déplorable Berger, Amante infortunée,
Vostre bonheur durera peu d'instans.

Le Choeur:
Ah ! quelle affreuse rage !
Quel barbare courage !

Corax:
C'en est fait, Appollon vient de hâter leur mort,
O ! déplorable sort !

Le Choeur:
Ah ! quelle affreuse rage !
Quel barbare courage !


Scene septieme
Corax, Appollon

Appollon:
Enfin je suis vangé, mon bras
Vient de porter la mort dans le sein des ingrats
Qui bravoient mon pouvoir & méprisoient ma flame,
J'ay percé leurs perfides coeurs,
Je triomphe, Corax, de mes cruels malheurs,
Et pour jamais l'Amour est sorty de mon ame.


Scene huitieme
Apidamie, Corax, Appollon

Appollon:
Belle Nymphe venez, j'ay puni mon Rival,
Vous ne vous plaindrez plus de son indifference,
Et ses Mânes errans sur le fleuve infernal,
Doivent remplir vostre vangeance.

Apidamie:
Barbare ! oses-tu t'applaudir
D'un attentat si detestable ?
Ton Rival ne vit plus, mais tes coups font perir
Une Nymphe adorable.

Ma Rivalle avec son Amant
Descend au monument:
Ah ! pourquoy, Dieu cruel, épargnes-tu ma vie ?
Que n'ay-je succombé sous ton fatal transport !
Faut-il qu'à Coronis je porte encore envie
Jusque dans son genre de mort.
Cheres Ombres,
Déplorable Daphnis
Vos beaux jours sont finis !

Le jour me fait horreur, je vais bien-tost vous suivre,
Je presse de ma mort le funebre appareil,
Que vous estes heureux de vivre
En des lieux où jamais on n'a vû le Soleil !

Cheres Ombres,
Goutez l'heureuse paix de vos demeures sombres.


Scene neuvieme
Corax, Appollon, Choeur

Le Choeur:
Aimable Coronis
Vos beaux jours sont finis.

Appollon:
Quelle horreur me saisit ! quel desordre funeste !
Qu'ay-je fait, malheureux ! aimable Coronis
Vos beaux jours sont finis !
Ah ! trait vengeur, je te deteste !

Que ne peux-tu percer mon déplorable coeur !
Mais le Destin s'oppose à la mort que j'appelle,
Et ma douleur
Comme moy doit estre éternelle.

Que toute la Nature
Déplore mon malheur nouveau,
Et que la nuit la plus obscure
Aux yeux de l'Univers dérobe mon flambeau.

[une épaisse obscurité se répand sur le Theatre]

Et toy perfide autheur des peines que j'endure
Reçois le prix de ton zéle indiscret,
Sous une hideuse figure
Vas gemir loin de moy d'un éternel regret,
Sois par tout d'un funeste augure,
Fuis, malheureux.

[Corax transformé en Corbeau s'envole, & disparoît]

Helas ! aimable Coronis
Vos beaux jours sont finis.


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