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Aeglé
Pastorale héroïque
livret de Pierre Laujon

musique de: Pierre de La Garde

 

les personnages:

les interprètes de l'époque:


Apollon, sous l'habit d'un berger, et sous le nom de Misis

Mr le Duc d'Ayen

Aeglé

Mr le Marquis de Pompadour

La Fortune

Mme la Duchesse de Brancas

Un Faune

Mr le Marquis de Contanvaux

Un Berger

Mr le Comte de Langeron

Génies, suivans de la Fortune
Bergers & Bergeres
Divinités champêtres
Faunes & Dryades

Scene premiere
Aeglé

Le Théâte représente d'un côté un verger, de l'autre une forêt; le fond est occupé par le palais de la Fortune

Aeglé, seul:
Ah ! que ma voix me devient chère
Depuis que mon berger se plaît à la former !
Amour, rends mes accens dignes de la charmer !
C'est peu, c'est trop peu de lui plaire;
Ne pourrai-je point l'enflammer ?

Lorsque Misis dans ce bocage
Vint prêter à mes chants un charme peu flatteur,
Amour, c'était le plus doux esclavage
Que tu préparait à mon coeur.

Ah ! que ma voix me devient chère
Depuis que mon berger se plaît à la former !
Amour, rends mes accens dignes de la charmer !
C'est peu, c'est trop peu de lui plaire;
Ne pourrai-je point l'enflammer ?

[une Symphonie annonce l'arrivée de la Fortune]

La Fortune paraît ! cher amant que j'adore,
Le plaisir de te voir s'éloigne donc encore !

[elle sort]


Scene 2
La Fortune, Choeur des Génies, Suivans de la Fortune

Le Choeur:
Fortune, écoutez nous ! répondez à nos voeux !
Nos coeurs, où règne l'inconstance,
Ne peuvent plus long-temps se fixer en ces lieux.
Volons, éloignons-nous; répondez à nos voeux !
Servez mieux notre impatience !

[les Suivans, par leurs danses, expriment leur impatience]

La Fortune:
O vous que le Destin enchaîne sur mes pas,
Esprits impatiens, troupe aveugle et volage !
Ne murmurez pas davantage
De me voir si long-temps habiter ces climats !
Je ne suis plus cette fière Déesse,
Maîtresse de changer à mon gré l'univers;
Un berger me donne des fers;
Et le cruel encor résiste à ma tendresse !

Le Choeur:
D'une funeste flâme il faut vous dégager;
Le plaisir sur vos pas règne avec l'abondance
Fuyez l'ingrat qui vous offense !
C'est le punir, c'est vous venger;
Fuyez l'ingrat qui vous offense !

Le Fortune:
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer ?
Le doux espoir de l'enflâmer
Me fait trouver mille appas dans ma peine.
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer ?

Malgré les rigueurs de ma chaîne,
Je fais encor mon bonheur de l'aimer:
Pour être ingrat, en sait-il moins charmer ?

[à part]

Mais il vient... Ah ! l'amour peut-être le ramène.

[à sa suite]

Eloignez-vous !

[la suite de la Fortune se retire]


Scene 3
La Fortune, Misis

Misis, à part:
La Fortune en ces lieux !
Sous cet habit rustique et peu fait pour les Dieux,
Apollon à son coeur n'offre que trop de charmes.

La Fortune:
Tu crains de paraître à mes yeux !
Tu vas renouveller mes mortelles allarmes.
Ah ! si tu ne viens point répondre à mon ardeur,
A mes regards pourquoi t'offrir encore !
Tu vue est trop funeste au repos de mon coeur;
Elle va redoubler le feu qui me dévore.
Ah ! si tu ne viens par répondre à mon ardeur,
A mes regards pourquoi t'offrir encore ?

Misis:
Pourquoi chercher à m'engager ?
C'est un plaisir pour vous de devenir volage !
L'inconstance est votre partage;
L'amour constant est celui d'un berger;
Pourquoi chercher à m'engager ?

La Fortune:
Cette légèreté dont ton amour s'offense
Est un titre nouveau qui te parle pour moi.
Je vois tous les mortels avec indifférence;
Ils éprouvent mon inconstance.
Coeur ingrat ! je ne suis constante que pour toi.
Cette légèreté dont ton amour s'offense
Est un titre nouveau qui te parle pour moi.

Misis:
Ah ! c'est trop feindre ! j'aime, et ne dois plus me taire.
Lorsque vous quittez tout pour l'Objet de vos feux,
Ne me dites-vous pas ce que mon coeur doit faire ?
Ah ! consultez les yeux de ma bergère !
Ils vous le diront encor mieux.
Aeglé tient tous ses biens des main de la Nature;
Sa richesse, c'est la beauté:
L'art ne relève point l'éclat de sa parure;
Des fleurs sont l'ornement de sa simplicité;
Et son coeur, qui jamais ne connnut l'imposture,
Que rien encor n'a pu charmer,
Est le prix que l'Amour assure
Au berger trop heureux qui pourra l'enflâmer.

La Fortune:
C'est trop entendre un ingrat qui m'offense !
C'est assez; je dois vaincre une inutile ardeur:
C'est désormais aux traits de ma vengeance
Que tu reconnaîtras les transports de mon coeur.

[elle sort]

Misis, à part:
Va ! je crains ton courroux bien moins que ta constance.


Scene 4
Misis

Misis, seul:
Paisibles bois ! vergers délicieux !
J'abandonne pour vous le séjour du tonnerre.
J'ai laissé mon rang dans les cieux;
Tous les plaisirs sont sur la terre.
Aeglé me croit berger... que mon coeur est flatté !
Mon rang est un secret qu'il faut que je lui cèle.
Même après ma félicité.
Comme berger, je goûterai près d'Elle
Les plaisirs de l'amour et de l'égalité;
Et si je me souviens de ma divinité,
Ce sera pour brûler d'une ardeur éternelle.
Paisibles bois, &c.

Mais Elle porte ici ses pas...


Scene 5
Misis, Aeglé

Misis:
Ah ! je vous attendais, bergère.

Aeglé:
Hélas ! dans ces vergers je ne vous croyais pas.

Misis:
J'y viens quand le jour les éclaire,
Animé par l'espoir d'entendre votre voix.

Aeglé:
C'est vous qui la formez. Oui, si ma voix peut plaire,
C'est à vous seul, Misis, que je le dois.

Un jour que je chantais sous ces naissans ombrages,
Tous les oiseaux de ces bocages
Formèrent à l'envi les concerts les plus doux:
Je crus qu'ils imitaient, dans leurs tendres ramages,
Les leçons que je tiens de vous.

Misis:
Que mon coeur est faltté d'un si charmant langage !
Quand je ne vous vois pas,
Des airs que j'ai choisis je vous offre l'hommage;
D'un tendre souvenir je goûte les appas.
Mon coeur ainsi se dédommage
Des douceurs que je perds quand je ne vous vois pas.

Aeglé:
Et... quand vous me quittez, je m'occupe sans cesse
A répéter les airs dont vous avez fait choix.
Mais, quelque doux qu'il soit, j'y trouve une tristesse
Qu'ils n'ont pas, quand tous deux nous unissons nos voix.

Misis:
Nos bergers l'autre jour m'apprirent un air tendre,
Un air simple et touchant; il semble fait pour nous;
Il convient à nos voix: ce qui peut vous surprendre,
J'y place votre nom.

Aeglé:
Mon nom ?

Misis:
Daignez m'entendre !
Je chante toujours mieux quand je chante pour vous...
Mais non; suivez plutôt une route plus sûre !
Avant d'imiter l'art, consultez la nature !

Chantez... ne craignez rien ! tout par vous s'embellit.

[il lui donne la chanson]

Aeglé, chante d'une vois timide:
Que je vous aime !
Je vous instruits enfin de mon amour extrême.
Il est temps de parler, lorsque tout me trahit;
Le trouble de ma voix, mes yeux..., ah ! tout vous dit
Que je vous aime !
Aeglé que je vous aime !

Misis, lui donnant leçon:
Que je vous aime !
Aeglé que je vous aime !

Aeglé:
Vous n'êtes pas content ? vous blâmez, je le vois,
Mes sons mal assurés ?... le trouble de ma voix ?

Misis:
Ils m'enchantent.

Aeglé:
Misis, parlez moi sans mystère !

Misis:
Cette timidité me paraît nécessaire:
On doit être timide en avouant ses feux.

Aeglé:
Ah ! vous me rassurez.

Misis:
Je me plains de vos yeux.
Les miens expriment mieux, Aeglé, que je vous aime !

Aeglé:
Je les regarderai pour m'exprimer de même.

Misis, continuant la leçon:
Que je vous aime !
Aeglé que je vous aime !

Aeglé, prononce le nom de son amant au lieu de celui de la chanson:
Que je vous aime !
Misis...

Misis:
Dieux !

Aeglé:
Ciel ! qu'ai-je fait ?

Misis, à genoux:
Mon bonheur.

Aeglé:
Ah ! je vous regardais, vous parraissiez sincère:
Comment ne pas trahit le secret de mon coeur ?

Misis:
Que ma félicité m'est chère !

Ensemble:
Vous m'aimez ! Quel aveu charmant !
Que je vous aime !
L'Amour lui-même
Ne peut aimer plus tendrement.
[Misis / Aeglé] que je vous aime !

Misis:
Pour former votre voix l'art est-il nécessaire ?
C'est votre coeur que je voulais former.

Aeglé:
Eh ! je n'apprenais l'art de plaire
Que pour apprendre à vous charmer.

[on entend une Symphonie qui sort du palais de la Fortune]

Aeglé:
Dieux ! quels sons pleins d'attraits !...


Scene 6
Misis, Aeglé, la Fortune,
Choeur de Bergères & de Suivans de la Fortune

Le Choeur des Bergères:
Courons, volons dans ces forêts !
Que d'aimables concerts ! quel éclat nous enchante !

Le Choeur des Suivans de la Fortune:
Triomphez, Fortune brillante !
Des plaisirs la troupe riante
Embellit le séjour où vous portez vos pas,
Et vole loin des lieux où vous ne régnez pas.

[danse des Suivans de la Fortune]

La Forune, aux Bergères:
Je dispose à mon gré des trésors de la terre:
Si mes biens vous sont chers, je les offre à vos coeurs;
Abandonnez pour moi tout ce qui peut vous plaire !
Bergères, à ce prix on obtient mes faveurs.

[on danse]

Le Choeur des Bergères:
Soumettons-nous à sa puissance !
Que de biens elle dispense !
Qu'elle règne à jamais
Sur nos coeurs satisfaits !

[elle ses rendent au palais de la Fortune. Aeglé seule reste]

La Fortune, à part:
Aeglé ne les suit point !

Misis:
Dieux : que vois-je !

La Fortune, à Aeglé:
Bergère ?
L'éclat de mes bienfaits n'éboulit point vos yeux !

Aeglé:
Il en est de plus chers.

La Fortune, à part:
De plus chers ? Justes Dieux !

Aeglé:
J'ai le coeur d'un berger sincère;
Nos troupeaux sont nos biens; nous vivions sans désirs:
Bien aimer, voil à mes plaisirs:
Misis, ma gloire est de vous plaire.

La Fortune:
Triomphe, ingrat, vois mon dépit affreux !
Oui, je voulais ravir ta bergère à tes feux...
Il est un coeur constant, et l'Amour te le donne !

[à sa Suite]

Portons loin de ces lieux ma honte & ma douleur !

[aux Bergères]

Vous ? ne me suivez pas ! témoins de mon malheur,
Bergères ? je vous abandonne;
Vous pourriez de mes maux me retracer l'horreur.

[elle sort, et son temple disparaît]


Scene 7
Misis, Aeglé, Divinités champêtres

Misis:
Dans ces hameaux vivez tranquilles !
Ils offrent à vos coeurs des biens plus précieux.
Et vous, qu'elle exilait de ces charmans asiles,
Dieux des bois, revenez; céllébrez par vos jeux
L'Amour qui pour jamais séloigne de ces lieux.

[danse des Divinités champêtres]

Aeglé:
Du Dieu qui règne sur nos âmes
LA gloire est de nous rendre heureux:
Jeunes coeurs qui craignez ses flâmes,
Voyez nos plaisirs dans nos yeux !

Aeglé & Misis:
Que notre chaîne est belle !
Vous m'aimez, je vous suis fidèle.

Misis:
L'Amour comble tous nos desirs;
Il va nous rendre heureux sans cesse.

Aeglé:
Que nous importe la richesse ?
Les vrais biens sont les plaisirs.

Ensemble:
Du Dieu qui règne sur nos âmes
LA gloire est de nous rendre heureux:
Jeunes coeurs qui craignez ses flâmes,
Voyez nos plaisirs dans nos yeux !

[on danse]

MORCEAU D'ENSEMBLE

Aeglé & Misis:
Fierté, Raison, qu'attendez-vous ?
Nos coeurs heureux vous disent tous
Aimez !

Le Choeur:
Aimons ! qu'attendez-vous ?

Aeglé & Misis:
L'indifférence est un sommeil
Qont l'Amour presse le réveil:
Au vrai plaisir, au vrai bonheur,
Préférez-vous tiédeur, froideur ?

Le Choeur:
Tiédeur !...
Froideur !...
Amour, tes feux
Nous rapprochent des Dieux.

Aeglé & Misis:
Notre encens brûle à tes autels
Avec l'encens des immortels.
Ont-ils des plaisirs plus réels
Que ceux de nos feux mutuels ?

Le Choeur:
Non, non.

Aeglé & Misis:
Dieu des plaisirs, dieu des amours,
Sur nos coeurs coeurs régnez toujours !

Le Choeur:
Toujours.

Aeglé & Misis:
Toujours.

Le Choeur:
Amour, tes feux
Nous rapprochent des Dieux:
Notre encens brûle à tes autels
Avec l'encens des immortels.

Aeglé & Misis:
Ont-ils des plaisirs plus réels
Que ceux de nos feux mutuels ?
Non.

Le Choeur:
Non ?

Aeglé & Misis:
Non.

Le Choeur:
Non ?

Aeglé & Misis:
Non.

Le Choeur:
Non, non.

Tous:
Dieu des plaisirs, dieu des amours,
Sur nos coeurs coeurs régnez toujours !

Choeur d'Hommes:
Toujours ?

Choeur de Femmes:
Toujours.

Le Choeur:
Au son de nos chalumeaux
Rions, chantons sous ces ormeaux !
Vole, Amour, vole en ces lieux;
Règne en nos jeux !