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Le Triomphe de l'Amour
Pastorale en musique en III Parties & II Intermèdes
imitée des amours de Diane & d'Endymion

livret de Henry Guichard , 1672
musique de: Jean de Granouilhet, Sieur de Sablières

les personnages de la Pastorale:

Diane
Pan
Flore
Endimion
Caliste, Nymphe de Diane
Phenice, Nymphe de Diane
Argas, Confident d'Endimion
L'Amour
Driades, Sacrificateurs, Amadriades


les personnages des Intermèdes:

Marsias, Satyre
Corimon, Satyre
Alcandre, Satyre
Argine, Bergere
Bacchus


PREMIERE PARTIE

Le Theatre represente une Forest, dont plusieurs Termes marquent les routes, & des Faunes qui attendent Pan, occupent les Arbres. Ce Dieu sort du fond de la Forest, suivi d'autres Faunes, après un bruit de cors qui se fait entendre

Pan:
J’ai veu Diane dans ces Bois
Qui se prepare pour la Chasse,
Et déjà ses Piqueursrs, des Cors, & de la Voix
Suivent une Beste à la trace.
Sslvains: preparez vous aussi
A divertir la Deesse,
Meslez des Chants d'allegresse
Aux innocens plaisirs, qu'Elle vient prendre icy.

[Ils jouent ensemble l'Ouverture]

 

Pan:
Dans ses sombres Valons,
Dans ces Antres profons,
Que tout se remplisse
Que tout retentisse
Du bruit de vos sons:
Accordez en cadence
Vos pas à la Danse,
Vos Voix, aux Chantons.

[Les uns dansent, pendant que les autres jouënt des Instrumens, & chantent apres les loüanges de Diane]

Les Faunes:
Qu'Elle est belle ! qu'Elle a d’appas
Cette Desse incomparable !
Il n'en est point de plus aimable,
Le mal est qu'Elle n'aime pas.

Dedans le celeste sejour
Elle remporte l'avantage,
Tout luy cède dans ce Boccage;
Mais il luy manque un peu d'amour.

[Des Driades, & des Amadriades, attirées par ces Chants, y viennent mesler les leurs]

Une Amariade:
Faunes, nous la suivons, comme vous, dans ces Bois,
Et reconnoissons son empire;
Mais afin de goûter la douceur de ses loix,
Nous fuyons d'Amour le martyre.

Une Driade:
Diane veut qu'on chasse & l'Amour qu'on soupire,
Ce font de differens emplois,
Si vous voulez goûter la douceur de ses loix,
Fuyez, de l'Amant le martyre.

Pan:
C'est une difference vaine
Et l’on peut la regler par un mesme desir,
Ces emplois ont chacunleur leur peine;
Mais la peine en fait le plaisir.

Deux Faunes:
Quand on veut partager sa chaîne;
On en est bien souvent quitte pour un soûpir
Ces emplois ont chacun leur peine,
Et la peine en fait le plaisir.

Les Driades & les Amadriades:
Heureuse solitude

Les Faunes:
Charmante inquietude !

Les Driades:
Où l’on garde sa liberté.

Les Faunes:
Qui nous tient en captivité

Les Driades:
Point d'esclavage:

Le Faunes:
Un doux servage.

Les Driades:
Fait des mal-heureux

Les Faunes:
Pour vous rendre heureux

Tous Ensemble:
Un chacun suit l’envie
Où son penchant le porte, & le convie.

Les Driades:
Chassons:

Les Faunes:
Aimons:

Tous Ensemble:
Et passons tout le jour:

Les Driades:
A la chasse:

Les Faunes:
A l'Amour.

Tous Ensemble:
Un chacun suit l'envie
Où son penchant le porte, & le convie.

[Les Driades se retirent dans le fond de la Forest, d'où elles font sorties, & un bruit de cors se fait encore entendre]

Pan:
Pour la seconde foi j’entens que l’on apelle,
Sans doute que Diane approche de ces lieux.
Allons luy rendre hommage, allons offrir nos voeux
A cette charmante immortelle.

[Comme ils veulent sortir, des chasseurs viennent à sa rencontre]

Pan:
Chasseurs, la Déesse vient-elle ?

Un Chasseur:
Non, elle ne vient pas,
Nus suivions d'assez prés ses pas,
Par vn malheur effrange
Nos chiens ont pris le change.

Pan:
A la chasse, comm'en Amour,
Chacun prend le change à son tour:
Mais, en atendant qu'elle vienne,
Joignez vostre Troupe, à la mienne.

Un Chasseur:
Je le veux, je le veux,
Sus, sus

Pan:
Silvains:

Un Chasseur:
Chasseurs:

Pan:
Montrez vostrs souplesse.

Un Chasseur:
Faites à qui mieux mieux.

Pan & le Chasseur:
Le prix de vostre adresse
Est de plaire à ses yeux.

[Diane avec ses Nimphes avancent plustost qu'ils n'avoient crû sur une fanfare de Haut-bois, & de Violons. Les Faunes, & les Chasseurs, la saluent de leurs Tirces, & de leurs demy-Piques; dancent & chantent devant elle pour la divertir]

Pan:
Il n'est rien qui puisse égaler
Nos Bois, nos Prez, & nos Fougeres,
Mais tout cela ne parle gueres,
Si l'Amour ne les fait parler.

On s'assemble dès le matin
Sur le bord des claires Fontaines;
Mais on n’y finit point les peines,
Si l'amour n’y met paa la main.

Les Faunes & les Chasseurs:
Employons bien le temps qui passe,
Suivons le cours de nos tendres desirs,
Dedans les Bois il est d'autres plaisirs
Que ceux que l'on prend à la Chasse.

Diane:
Le doux chant des Oiseaux,
Le murmure des Eaux,
Le Cristal des Fontaines
Font tous mes desirs,
J'y trouve des plaisirs
Et n’y sens point de peines.

La Chasse fait mon soin,
Elle fait mes delices,
Elle a des artifices,
Qui n'embarassent point.
La Chasse fait mon soin,
A surprendre des Bestes,
Je borne mes Conquestes,
Sans en faire plus loing.

Je sçay conserver ma franchise,
Et par un sort qui m'est bien doux,
Je prens, sans estre prise,
Je blessee, & ne sens point les coups.

La Chasse fait mon soin,
Et je passe ma vie
Sans chagrin, sans envie,
Avec mes Chiens, & sans Témoin.

[Diane fait signe aux Faunes de se retirer, afin de s'entretenir en liberté avec ses Nymphes]

Caliste:
En vain avez-vous en partage
Tant de charmes, & tant d'appas,
Si vous n'en voulez pas
Faire un meilleur usage;
On répond à l'Amour, lorsque l'on sait charmer,
Du temps que l'on perd sans aimer.

Diane:
Moy, répondre à l’AAmour! il ne peut rien pretendre
Sur un coeur qui se veut defendre ?

Phenice:
On a beau resister, plus un coeur se deffend,
Plus il souffre quand il s rend;
Quoy que l’on die, & que l'on fasse,
Puisque l'on doit ce tribut â l'Amour,
Acquittons-nous de bonne grace,
Et prévenons le temps qui passe,
On perd beaucoup, lorsque l'on perd un jour.

Diane:
Pourquoy ? Nymphes, pourquoy ce tribut volontaire ?
Ce n'est point un mal necessaire,
Et, qui veut, le peut éviter.

Les Nymphes Ensemble:
On croit l'éviter, on y donne,
C'est un abus de contester,
Et l'Amour n'épargne personne.

Diane:
Helas ! pour quelques bons momens,
Il fait souffrir mille tourmens.

Les Nymphes:
Un moment de plaisir repare un an de peine,
Et quand on ayme bien,
On ne sent point sa chaisne,
Et l'on ne souffre rien.

Diane:
Non, non, j’abhorre don, empire,
Et vous avez beau dire,
Quand on est sous sa loy,
On se plaint, on soûpire,
Et quelque doux qu'on trouve son martyre,
C’est toujours un martyre, & l'on n'est plus à soy.

[Les Piqueurs de Diane amenent son équipage de Chasse, & elle rentre dans le Bois, avec la resolution de chasser toujours, & de n’aymer jamais]

Chassons, tout est prest pour la Chasse,
Et troublons de ses bois le repos & la paix,
Pendant que nostre coeur jouit de la bonace,
Chassons toujours, n'aymons jamais.

Premier Intermède

Marsias ayant entendu la cpnversation de Diane, sans estre veu, paroist seul, aussi-tost qu'elle est rentrée

Marsias:
Vous avez beau faire la fine,
Vous aimerez, cela sufit
Je le voy bien a vostre mine,
Vous aymerez, je le devine,
Car mon petit doigt me l'a dit.

En ce point on s'abuse
On croit qu'il faut faire façon,
Mais tout cela, Chanson,
En Amour qui refuse, muse.

Il faut que tout le monde y mette un peu du sien,
Nous sommes tous faits l'un pour l’autre,
Allons à mesme fin
S'il est vray qu il y va du vostre,
Entendons-nous, tout ira bien,
Nous y mettons autant du nostre,
But à but, on ne s’en doit rien.

[Comme Marsias se retire, Alcandre, & Corimon, viennent presser une Bergere qu'ils obsedent, de se rendre à leurs poursuites]

ARGINE
Laissez-moy, laissez-moy, vostre poursuite est vaine.
Et vous perdez icy vos par, & vostre peine.

Marsias:
Prestons l'oreille à leurs discours,
Et sans estre apperçeu, tascbons d'en voir le cours.

ALCANDRE
Quoy ! Nimphe impitoyable,
Tu seraa toujours à mes voeux
Inexorable,
Et tu mépriseraz mes feux;

ARGINE
Peut-on écouter un Satyre ?
Quoy qu'il die, on n'en fait que rire.

CORIMON
En vain je cours après tes pas
Le long de ces bruyeres,
Tu n en fais point de cas.
Et tu ne me plains gueres.

ARGINE.
Je te laisse courir, cours tant que tu voudras.

ALCANDRE.
Je te tiens à present.

CORIMQN
Tu n'echaperas pas.

ALCAMDRE.
Rends-toi, Cruelle

CORIMQN
Répons à mon Amour fidele.

ARGINE
Je ne répons à rien.

ALCANDRE.
Hé quoy ! n'est-il pas temps

CORIMON
De finir les maux que je sens?

ALCANDRE.
Les tiens !

CORIMON
Les miens:

ALCANDRE
Non, non, le cceur de la Bergere,

CORIMON
N'est pas pour toy;

ALCANDRE
Sera pour moy.

CORIMON
Je l'auray:

ALCANDRE
Je l'auray:

Marsias, se joignant à eux:
Je viens de bonne Guerre,
Pour vous mettre d'accord, prendre pour moi ce coeur.

ARGINE
Au secours ! au secours ! ha je tremble de peur.

CORIMON ET ALCANDRE, comme s'accordant contre le tiers:
Ce Coeur est nostre

Marsias:
J'en seray le vainqueur.

ARGINE
Vous ne l'aurez, ny l'un ny l'autre.

[Les Fées partent du milieu des Arbres, sans estre veües des Satyres, pour secourir Argine]

LES FAUNES, levans leurs massuës pour la disputer, repetent:
Vous ne l'aurez ny l'un ny l'autre !

(Pendant cette contestation, la Bergere échape de leurs mains, & les Fées la rendent invisible]

LES SATYRES ENSEMBLE
Elle fuiït, la Cruelle.
C'est donc là tout le fruit
De no nostre querele,
Peu d'effet, & beaucoup de bruit;

Allons, courons après dans ces Bois, dans ces Plaines,
Et faisons luy payer nos peines.

[Ils courent après Argine, les Fées font mouvoir les Termes qui sont dans la Forest, pour leur fermer le passage, & les changent en Dragons, qui jettent des flammes, pour les épouvanter]

LES SATYRES
Quels objets effroyables !
Quels feux epauventables
Se presentent devant nos yeux !
Fuyons ces Monstres, & ces lieux.

[Ils trouvent à la fin le moyen d'échaper, & les Fées, apres avoir rendu aux Termes leur premiere figure, changent la Forest en un vaste Désert]

PREMIERE PARTIE

Dans le fond de ce lieu rustique, & champestre, il paroist une Grotte à jour au travers de laquelle on découvre la Mer en éloignement. Endimion est endormy dans cette Grotte, & l'Amour qui le cherche, le trouve en cet estat

L'Amour:
Ce Berger autrefois
Vivoit dessous mes Loix,
Et semble maintenant mepriser ma puissance,
Il dort tranquilement,sans craindre mon pouvoir;
Forçons sa resistance,
Et qu'il sente le coup, avant que de le voir.

Ramassons toute nostre flamme,
Et portons là dedans son ame,
Avec le plus seur de nos traits
C'est faire son bonheur, & rétablir ma gloire.
Pour ne le pas manquer, tirons-le de plut prés,
Faut s'aßûrer de la victoire.

[Il décoche une Flèche sur Endimion, qui tressaille du coup seulement sans se réveiller, & témoigne du dépit de n'avoir pas d'abord reüssi dans son entreprise]

Quoy ce trait
N‘a pas, fait
Tout l'effet
Que j’en devois attendre ?
Et depuis si long-temps je suis en vain ses pas ?
Endimion tu dors... & tu te peux deffendre ?
Que ne ferois-tu point si tu ne dormois pas ?

Mais, où la force est vaine,
Cherchons d'autres détours,
Preparons une chaisne,
Holà, petits Amours
Venez à mon secours,
Et tirez-moy de peine;
Attachez ce berger,
Sans qu'il puisse changer.

[Des Amours apportent des chaisnes, & attachent Endimion]

Au moins, Amours, au moins n’oubliez rien du vostre
Pour serrer ces beaux nœuds,
Je les veux partager, & pour le rendre heureux
Je vais en preparer tout autant pour un autre,
Pendant que vous ferez vos efforts en ces lieux
Pour surprendre son cceur en surprenant ses yeux.

[Les Amours contens d'avoir enchaisné Endimion, en témoignent leur joye, & lors qu'ils se retirent, des Songes sortent de la Grotte, & de dessous terre, avec des flambeaux, des coeurs enflammez]

Endimion:
Fantosmes de la nuit, qui troublez, mon repos,
Vaines illusions, puisque mal à propos
Vous blessez, ma pensée,
Disparoissez avec l'obscurité,
Et que la memoire effacée
S'en perde parmy la clarté.

Le jour est avancé, contre mon ordinaire,
J'ay perdu trop de temps dans les bras du Sommeil,
Tost, tost, reperons-le, profitons du Soleil,
Et chassons tout le jour, nous ne sçaurions mieux faire.

[Le Desert fait place â un Bois de Cedres & de Mirthes, planté par les mains des Amours, & le lit de Gazon, sur lequel Endimion estoit couché, se change en un Piéd'estal, qui porte les chaisnes, & la fléche, dont il a esté blessé]

Mais qu'est-ce que je voy ? mais qu'est-ce que je sens ?
Si j'escoute mon cœur, & si j'en croy mes Sens,
L'Amour s'en est rendu le maistre;
Je n'en puis plus douter, & ces prompts mouvemens,
Par lesquels il se fait connoistre:
Ces chaisnes, & ce Dard, qu’õ voit encor paroistre,
Sont de tous mes tourmens
Les Témoins, & les instrumens.

Helas ! quel party dois je prendre ?
Celuy de resister, ou celuy de me rendre,
L'Amour n'en laisse qu'un à mon Esprit confus:
Quand il m’offre au surplus
La liberté de me deffendre,
Ha, suivons cet attrait ! & ne resistons plus,
Nos efforts contre un Dieu sont toujours superflus.

Argas:
J'enrens d'Endimion la plainte,
Et je voy dans ses yeux,
Qui parlent encore mieux,
La profonde douleur dont son ame est ateinte

Endimion:
Vois-je donc mon Amour, ils le diront pour moy;
Tu sçais, mon cher Argas, les secrets de mon ame,
Je n'ay rien de caché pour toy;
Et ne veux pas icy te déguiser ma flamme:
J’ayme, & j’avois juré ne plus aymer rien,
Ayant perdu l'Objet de mon Amour extrême.

Argas:
On a beau le jurer, on ne tient jamais bien
Les sermens que l'Amour fait contre l'Amour mesme,
On les observe un temps, mais à la fin on ayme,
Et l'on ayme plus ardemment.

Endimion:
Ouy, j'éprouve ce changement,
Et je souffre un double martyre,
J'ayme sans esperer, j'ayme sans l'ozer dire,
Fut-il jamais un plus cruel tourment !

Argas:
Tout vous porte à l'Amourr, luy-mesme il se déclare,
Tout ne parle icy que d’Amour,
Et comment pourriez-vous vous deffendre en ce jour
Contre ce qu'il a fait, contre ce qu'il prepare.

Endimion:
J'oze m'eslever jusqu'aux Cieux
Et porter l’orgueil de mes feux
Sur les Autels d'une Déesse;
Le Dieu qui m'oblige d'aymer,
Pour Diane, en dormant, me blesse,
Et sçait à mon réveil pour Elle m'enflammer.

Argas:
Il sçaura la toucher, & la rendre propice,
Puisque de vostre cœur il fait un sacrifice.

Endimion:
Elle me punira de ma temerité.

Argas:
L'Amour vous répondra de toute sa fierté.

Endimion:
Aymons, puisque l'Amour le veut, & nous en presse,
Aymons, nostre Destin nous porte à la tendresse.

Argas:
Goûtez le doux plaisir d'aymer, & d'estre aymé.

Endimion:
Mais qui sçait si l'on charme alors qu'on est charmé.

Argas:
Et ferez...

Endimion:
Ha je crains peut-ejre de déplaire !

Argas:
Esperez...

Endimion:
Esperons.

Tous Deux:
On plaist, quand on veut plaire.

[Argas se retire, pour laisser à Endimion la liberté de se plaindre seul du nouveau tourment qu'il endure]

Argas:
Donnez â vos soûpirs, enfin, un libre cours,
Resvez, seul icy sans contrainte,
Il ne faut pour témoins de votre juste plainte,
Que les Zephirs, & les Amours.

Endimion:
Sombre Forest, témoin de ma flamme naissante,
Et qui l'estes außi de mes premiers soûpirs,
Ha ! quand le serez-vous de mes premiers plaisirs ?
Quand verrez-vous finir mon tourment qui s'augmente?

[Il grave les chiffres de Diane sur l'eccorce des Arbres, & les Amours en mesme temps les atachent par tout]

Et vous Arbres sacrez, si vostre épais feuillage
Preste à tous les Bergers un favorable ombrage
Soufrez que sur vos trônes je grave mes Amours,
Vous croistrez, ils croistront toujours.

L'Echo, répond à Endimion:
Toujours...

Endimion:
La Nimphe de ces Bois prend part à mon martyre,
Et semble soupirer, à lors que je soupire.

L'Echo:
Soupire...

Endimion:
Quoy toûjours soûpirer ?
Soufrir, gemir, pleurer,
Pour qu on se desespere.

L'Echo:
Espere...

Endimion:
Dis-moy puis-je esperer d'estre bien-tost ouy ?

L'Echo:
Ouy.

[Des Bucherons viennent travailler aux bois]

Endimion:
Mais que mal à propos 1es Gens de ce Village
Viennent en foule icy
Troubler mon amoureux soucy !
Enfonçons-nous dans le Boccage,
Et pendant qu'ils font leur ouvrage,
Songeons au nostre außi.

[Les Bucherons dansent, & font des fagots qu'un partefaix vient enlever]

Deuxième Intermède

Marsias paroist seul à la fin de l’entrée des Bûcherons, qui demeurent sur le Théatre; & comme il a appris qu'Endimion s’éstoit rendu à l'Amour, il les invite d'en faire autant, & les avertit de n’en prendre qu'autant qu'il faut

Marsias, seul:
Tout prend feu dedans ce Boccage,
Le Berger le plus sage,
Comme le Faune le plus fou:
Mais le mieux fait au badinage
N'en prend jamai son soûl.

Le secret, où je meure,
Est de se ménager,
Car chacun a son heure,
Le Faune, comme le Berger.

Mais, pauvres Bûcherons, que vostre tasche est vaine !
Et que vous estes sots !
Quand, pour se soulager, on peut conter sa peine
De perdre icy le temps à compter des fagots.

Travaillez comme moy, je suis un bon Maneuvre,
Et fais rage de mes dix doigts,
Cà, mettons toute piece en oeuvre
L'Amour fait fléche de tout bois.

[Alcandre, & Corimon, qui ont esté mal-traitez de la Bergere dans le premier Intermede, quittent le party de l'Amour, pour suivre celuy de Bacchus, & entrent chargez de bouteilles avec six petits Aegipans, qui sortent d'une cave, en roulant un tonneau]

Alcandre & Corimon:
Cà, mettons une piece en perce,
Mais une piece de bon vin.

Alcandre:
Bacchus sçait guerir le chagrin,
Que l'Amour donne à la traverse

Corimon:
Ma foy, je veux que l'on me berce,
Si jamais ce Dieu m’est de rien.

Tous Trois:
Cà, mettons une piece en perce,
Mais une piece de bon vin.

[Ils donnent des bouteilles aux Bûcherons, qui les vident, pendant qu'ils chantent]

Les Bucherons:
Beuvons, beuvons à tasse pleine,
Chantons, trinquons, dansons,
Et noms réjoüissons,
Beuvons, beuvons à tasse pleine
Cinq, ou six coups tout d'une haleine.

[Les Bûcherons, qui se sont soûlez à force de boire, font des pas d'Yvrognes, & les Aegipans, qui se meslent avec eux, les font tomber en dansant. Bacchus paroist, avec ses Sylvains, & pendant que les uns luy eslevent un berceau, les autres le reçoivent]

Les Satyres:
Sus, redoublons nos coups,
Faisons honneur au Dieu de treille,
Il vient boire avec nous,
Vuidons avec lui nos bouteilles.

Bacchus:
Buveurs qui vivez sous mes Loix,
Vous ne pouvez servir deux Maistres à la fois;
Voyez, lequel des deux vous est le plus commode
Et ne vous attachez qu'à luy;
Chez moy chacun vit à sa mode,
Chez l’Amour, à celle d’autruy.

Les Sylvains & les Satyres:
A boire, à boire, à boire,
Il faut que Bachus ait son tour,
Et si l'on nous veut croire,
On accoûtumera l'Amour
A boire, à boire, à boire.

Faisons à Bachus nostre cour,
Et mettons nostre gloire,
La Nuit, außi bien que le jour,
A boire, à boire, à boire.

[L'Amour qui poursuit sa victoire, les chasse à coups de fléches, & les oblige de se retirer]

L'Amour:
Allez, retyrez vous,
Troupe insolente, & temeraire;
C'est bien à faire,
A se disputer avec nous.

TROISIEME PARTIE

Diane revient de la Chasse, avec ses Nymphes

Diane:
La Chasse, avec plaisir, à suivy mes souhaits,
Et d'un succez heureux à remply mon attente
Mais je serois bien plus contente,
Si je n'avais point veu ce Berger de si prés.

Je ne sçay ce qu'il vous en semble,
Ses chiens
Qui ne connoissoient pas les miens,
Ont chaßé tout d'abord ensemble.

Son adresse, entre nous,
A fait le plaisir de la Chasse,
Avez vous remarqué de quel air ? quelle grace ?
Il a porté par tout ses coups.

Caliste:
Je n'ay jamais rien veu qui luy soit comparable.

Phenice:
Qu'il me paroist adroit ! que je le trouve aimable !

Diane:
Il a surpris mes yeux, mais je defends mon coeur;
Au secours ! ma Raison, au secours ! ma Rigueur,
Je veux, si je le puis, toûjours estre invincible;
Que tu me défends mal ! y veux-tu consentir ?
Ha si l'Amour se fait sentir,
Paroissons du moins insensible.

Que l'on tient mal ce que l'on veut,
Quand ce Tyran des cœurs se rend maistre d'une ame,
Peut-estre on 1e voudroit, mais las on ne le peut !
Et malgré nos efforts, on succombe à sa flamme.

Pour charmer mes douleurs,
Allons cueillir des fleurs
Dans les Jardins de Flore;
Je les arrouseray, sans Témoins, de mes pleurs,
C’est ainsi que l’Aurore
Les peint de cent couleurs.

[Le Theatre se change en un Parterre, où Flore paroist avec les Zephirs, & des Nymphes, qui remplissent leurs corbeilles de Fleurs]

Caliste:
L'Aurore ayme un Chasseur, qui doit ceder au vostre
Venus en aime un autre,
Et vous allez trouver Flore avec les Zephirs;
L'Amour en tous lieux se fait fuivre,
Seule dedans nos Bois, exempte de desirs,
Vous viviez, sans amour, & ce n'estoit pas vivre.

[Flore suivie des Zephirs, va au devant de Diane, & les Nymphes luy presentent leurs corbeilles. Flore fait un Recit, pour engager Diane à aymer]

Flore:
Quand on est belle,
Il faut aimer,
Et quand on commence à chanter,
Il faut cesser d'estre cruelle;
Ce n'est pas tout que d'enflammer,
Quand on est belle,
Il faut aimer.

Diane:
Ha laissons dire
Qu'il faut aimer !
Charmons, sans nous laisser charmer,
Et de deux maux fuyons le pire;
Bruslons tout sans nous enflammer,
Et laissons dire
Qu'il faut aimer.

Sans amour,
Qu’on passe mal la vie !
Que peut-on faire tout un jour
Sans Amour ?
Ce doux amusement doit faire notre envie,
Et nostre plaisir tour à tour,
Charmons, l'Amour nous y convie,
Et laissons-nous außi charmer,
Vivons pour plaire, & plaisons pour aimer.

On déplaist quelquefois, lorsque l'on veut trop plaire,
Et l'on y doit bien regarder,
Avant que de rien hasarder
Dans cette Affaire, On n'en sort quasi jamais bien,
Et quoy qu'on s'efforce de faire,
On y laisse toujours du sien;
Heureux qui s'en pourroist deffaire !
Mais plus heureux encore qui pourroit n’aymer rien !

Flore, parlant aux Zephyrs:
Elle aymera, l'heure est venuë,
Restez icy, jeunes Zephyrs,
Recevez ses premiers soupirs,
Et passez-vous pour un temps de ma veüe.

[Les Zephyrs dansent, pendant que Diane va dans le Parterre faire des bouquets, & les Nimphes des guirlandes. Mais la Déesse, qui au lieu d'un bouquet, a fait, sans y penser, une chaisne de Fleurs, dont elle s'est enlassée, se plaint de cette surprise]

Diane:
Je croy faire un bouquet, & je fais une chaisne.

Phenice:
Quand le coeur est frapé,
L'esprit preoccupé,
La main trace aisément l'image de sa peine.

Diane:
Tout me trahit,
Je me trahie moy-mesme,
Ha je pense que j’ayme !
Helas, qui l'auroit dit ?
Allons, allons cacher ma honte, & mon.dépit.

[Elle rentre dans le Parterre, pendant que les Nimphes s'entre-lassent de leurs guirlandes, & se meslent aux Zephirs, qui sur le champ en font éclore d'autres; mais ayant fait une couronne, au lieu d'un bouquet, & se voyant encore trompée une seconde fois, Elle avoué sa defaite]

Diane:
Ha s'en est fait! mon coeur,
La Raison t'abandonne,
C’est reconnoistre son vaingweur,
Que de luy faire une Couronne.

[Endimion paroist]

O Dieux !
Il paroist à mes yeux,
Évitons sa veüe
Ou bien je suis perduë.

Endimion:
Pourquoy ? belle Déesse, ha ! pourquoy fuyez-vous
Un Berger qui se vient jetter à vos genoux ?
Dont le bon-heur dépend de celuy de vous plaire.

Diane:
Quoy vous ne chassez pas !
Et que venez vous faire ?

Endimion:
Adorer vos appas,
Soupirer, & me taire.

Diane, se tournant vers ses Nimphes:
Ha l’étrange embaras

Les Nimphes:
Pourquoy tant de mystere ?

Caliste:
Rendez-vous:

Phenice:
Rendez-vous:

Les Nimphes:
Ce n'est pas une affaire.

Caliste:
A l’Amour

Phenice:
A son tour !

Les Nimphes:
Chacun doit satisfaire.

Diane, se tournant vers Endimion:
Que ne m'évitez-vous ! au lieu de me parler.

Endimion:
Helas ou pourriez-vous aller ?
Pour n'estre pas toujours presente
A mon coeur qui se sent brusler,
Et dans le mal qui me tourmente,
Comment puis-je dissimuler ?

Diane:
Voulez-vous m'obliger d'en dire davantage ?
Et n'est-ce pas assez que de me voir rougir ?

Endimion:
Souffrez que vostre cœur, qu'il faut laisser agir,
Reprenne tout le feu, que prend vostre visage.

Diane, voulant se retirer:
Endimion fuyez.

Endimion:
Ma Déesse ! un moment...

Diane:
Hé ! que me voulez vous ?

Endimion:
Recevez mon serment,
Avec mes larmes
D'adorer éternellement
Vos appas, & vos charmes.

Diane:
Que vous estes pressant !
Et pourquoy m'en dites-vous tant ?

Endimion:
C'est l'Amour qui l'ordonne,
Et j'obeis à mon vainqueur.

Diane:
Contentez-vous de ma Couronne,
Et laissez-moy mon coeur.

Endimion:
Tout est à vous, Déesse,
Je ne reserve rien,
Partagez, ma tendresse,
Et recevant mon coeur, donnez-moy vostre main.

[Ils entrent dans le Temple de Diane, auquel le Jardin se change & un Sacrificateur de la Déesse, fait une ceremonie; il mesle les chifres d'Endimion, avec ceux de Diane, & perce d'une mesme fléche deux cœurs enflammez sur un Autel, que d'autres Sacrificateurs apportent]

Choeur des Sacrificateurs:
Endimion n'est plus mortel,
Estant aymé d'une imortelle,
Sa flamme doit estre eternelle,
Et nous luy devons un Autel.

Le Sacrificateur, meslant les chiffres de Diane, & d'Endimion:
Ubissez vos cceurs en ce jour,
Qu'ils deviennent inséparables,
Et par des entimens semblables,
Repondez à ceux de l'Amour.

Choeur des Sacrificateurs:
Lors que l'Amour deux coeurs assemble,
Qu'ils sont heureux !
Quand ils peuvent tous deux
Vivre toujours ensemble.

Le Sacrificateur, perçant deux coeurs enflammez d'une mesme flèche:
Ainsi blessez de mesmes coups,
N'ayez plus qu'un corps, & qu'une ame,
En bruslans de la mesme flamme,
Ne cherchez plus rien hors de vous.

Choeur des Sacrificateurs:
Lors que l'on s’ayme,
Et que l’on s'aime bien,
On suffit à soy-mesme,
Et tout le reste on le compte pour rien.

[Les Sacrificateurs achevent la Ceremonie en dansant. Aussi-tost Pan suivy de ses Faunes, & Flore des Zephirs, viennent se réjouir avec l'Amour de la victoire qu'il a remportée]

L'Amour:
Aimer est un mal necessaire,
Ou de force, ou degré, prenez vostre party,
Sçachez, quoy que vous puissiez faire,
Que l'Amour ne peut pas avoir le dementy.

Aymer est un mal necessaire,
Mais que ne disons-nous l‘aymer est un grand bien,
Quand l'Amour vous fait une affaire,
Pour vous abandonner, il y va trop du sien.

[Les Bergers, & les Bergeres d'alentour, viennent le reconnoistre, & tous chantent à sa loüange]

Choeur de Bergers & de Bergeres:
Célebrons la gloire
Du Dieu d’Amour,
Il remporte en ce jour
Une double victoire
Dans ce charmant séjour,
Qu'on chante tour à tour,
Célébrons la gloire
Du Dieu d'Amour.

L'Amour:
Je vous promets de solides plaisirs,
Tendres Amans, qui vivez dans mes chaisnes,
Il vous en coustera des soins, & des soupirs,
Mais dans l'heureux succez, dè vos presans desirs
Vous trouverez, de quoy vous payer de vos peines.

Jeunes Beautez, dont les brillans appas,
Tiennent les coeurs, & les armes charmées,
Suivez, suivez l’Amour, il vous suit pas a pas;
Et tenez vous pour dit, que si vous n'aimez pas,
Vous courez grand danger de n'estre plus aimées.

[Les Bergers, & les Bergeres, dansent ensemble, & par des pas mesurez, témoignent qu'ils sont de Concert pour aimer, en se donnant la main]

Flore:
Ouvrons nos cours â la tendresse,
Et profitons de la jeunesse,
L'Amour ne veut que nos beaux jours;
Ne cherchons point de vains détours,
Lorsque le temps est favorable,
On ne peut pas aymer toujours,
Car on n'est pas toujours aymable.

Pan:
Servons-nous bien des bons momens,
Tout dépend de prendre son temps,
Il faut que tout le monde y vienne,
Les uns plus tard, les uns plus tost,
Mais le secret pour qu'on s’y tienne,
C’est d’y venir quand il le faut.

[Les Bergers, & les Bergeres, eslevent l'Amour sur l'Autel de la Ceremonie, & le couronnent de Fleurs]

Choeur de Bergers & de Bergeres, qui couronnent l'Amour de Fleurs:
Des Fleurs, des Fleurs, couronnons ce Vainqueur
C'est luy qui fait naistre les Rozes,
C'est luy qui fait leur bonne odeur,
l'Amour embellit toutes choses.

[Les Amours apportent des Trophées qu'on luy érige dans le Tempe de Diane, & l'enlevant dans son Palais, où les Jeux, & les Ris le reçoivent, pour achever son Triomphe; Il couronne Diane & Endimion, & serre les beaux noeuds qui les unissent pour les rendre indissolubles]

Tous les Choeurs Ensemble:
Aimable Souverain des hommes, & des Dieux,
A qui cède celuy qui lance le Tonnerre,
Que ton pouvoir est merveilleux !
Nous t'admirons dedans les Cieux,
Et t'adorons dessus la Terre.