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Issé
Pastorale en un Prologue et V Actes
représentée devant Sa Majesté à Trianon, le 17. Decembre 1697

par l'Academie Royale de Musique
Livret de Antoine Houdar de La Motte
musique de: André Cardinal Destouches, Sur-Intendant de la Musique du Roy,
& Inspecteur general de son Academie de Musique


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
 

 

AU ROY

 

Sire,

 

La bonté avec laquelle VÖTRE MAJESTE' a déja entendu un epartie de cet Ouvrage, luy a fait une reputation bien au-dessus de mes esperances. Je ne sçay si le Prologue & la derniere Feste que j'y ay ajoûtez par ses Ordres meriteront le même sort. Je ne presume point assez de moy pour l'oser esperer; mais au moins puis-je assûrer V. M. que j'y ay travaillé avec plus de zele & d'application qu'à tout le reste, si ce n'est avec plus de succez. Mon genie s'est excité par les considerations les plus nobles; j'ay songé combien il me seroit glorieux de contribuer en quelque sorte à la Feste du monde la plus magnifique & la plus digne d'un grand Roy. Enfin, SIRE, j'ay toûjours eu present les seuls motifs qui soient capables de me toucher l'honneur de plaire à V. M. & la gloire de la délasser quelquefois des serieuses occupations que luy donne le soin de rendre ses Peuples heureux. La même ardeur qui m'avoit fait consacrer ma vie à son service dès mes premieres années, m'a encore animé dans cet Ouvrage. Si j'ay eu le bonheur d'y réüssir, ce me sera une nouvelle raison de mettre mes soins à perfectionner un talent que je voüe à V. M. & qui ne m'est cher que par les occasions qu'il me donne de luy prouver mon zele. Je suis avec le plus profond respect & le devoüement le plus entier,

 

SIRE,

De Vostre Majesté,

 

le tres-humble & tres-obeïssant & tres-fidel Serviteur & Sujet,

DESTOUCHES.

Le 17. Decembre 1697.

 

Prologue

les personnages du Prologue

les interprètes de l'époque


La Première Hesperide

Mlle Dun

Hercule

Mr Thevenard

Jupiter

Mr Hardoüin

Une femme de la Troupe des Peuples

Mlle Dun

Un Autre femme

Mlle Heusé


Choeur & Troupe d'Hesperides
Troupe de Peuples



Le Théatre représente le Jardin des Hesperides; les arbres sont chargez de fuits d'or, & l'on découvre dans le fonds de l'entrée de ce Jardin defendüe par un Dragon qui vomit incessamment des flâmes


Scène première
La Premiere Hesperide, Les Hesperides

La Premiere Hesperide:
Nous joüißons icy d'une douceur profonde,
L'abondance en ces lieux regne de toutes parts;
Nos Bois & nos Vergers offrent à notre regards
Les seuls biens qu'adore le Monde.

Leurs fruits sont enviez du reste des Humains;
Mais nous ne craignons du desir qui les preße;
Et ce Dragon veille sans cesse,
Pour sauver nos Tresors de leurs prophanes mains.

Que de nos plus beaux chants ces Jardins retentissent;
Celébrons l'heureux sort qui comble nos desirs.
Pour goûter de nouveaux plaisirs,
Chantons ceux dont nis coeurs joüissent.

Choeur:
Que de nos plus beaux chants ces Jardins retentissent;
Celébrons l'heureux sort qui comble nos desirs.
Pour goûter de nouveaux plaisirs,
Chantons ceux dont nis coeurs joüissent.

[les Hesperides forment la Premiere Entrée]

La Premiere Hesperide:
De ce sejour
Nous chassons l'Amour;
Nôtre paix est certaine,
De ce sejour
nous chaßons l'Amour,
On n'y craint point sa chaîne;
Les Jeux viennent tous
S'y assembler pour nous,
Nous y goûtons un sort plein d'appas.
Il n'est point de peine
Où l'Amour n'est pas.


Scène 2
La Premiere Hesperide, Les Hesperides, Hercule

[un bruit de guerre interrompt les Jeux des Hesperides, & l'on découvre Hercule qui approche du Monstre]

La Premiere Hesperide:
Quels sons ! quel bruit soudain ! Ciel ! quel Audacieux
Vient chercher la mort en ces lieux ?

[Hercule combat le Monstre]

Monstre, servez nôtre colere;
Tombe nôtre Ennemy sous vos coups redoublez;
Hâtez-vous, hâtez-vous, fraper, percez, brûlez,
Immolez-nous ce témeraire.

Choeur des Hesperides:
Dieux ! quel malheur ! le Monstre part la vie.
Nôtre Ennemy triomphe, évitons sa furie.

Hercule:
Craignez-vous que mon bras vienne vous aßervir,
Et faire de vos fruits un injuste pillage ?
Non, je ne viens point les ravir,
Mais je veux que le monde avec vous les partage.

Aprés avoir signalé tant de fois
Et ma Justice & ma Puissance,
Je ne pouvois pas mieux couronner mes exploits
Qu'en donnant aux Mortels la Paix & l'Abondance.

Mais quel éclat frape nos yeux ?
C'est Jupiter qui descend en ces lieux.


Scène 3
La Premiere Hesperide, Les Hesperides, Hercule, Jupiter

Jupiter:
Que ton bras se repose ainsi que mon Tonnerre.
Mon Fils, termine tes travaux,
Jout toy-même du répos,
Que ta valeur donne à la Terre.

Venez, Peuples, accourez tous,
Joüissez de la Paix, celebrer sa vistoire,
Les fruits en sont pour tous:
Il n'en veut que la gloire.


Scène 4
La Premiere Hesperide, Les Hesperides, Hercule, Jupiter,
Troupe de Peuples

Choeur de Peuples:
Allons, allons accourons tous,
Joüissons de la Paix, célebrons sa victoire,
Les fruits sont pour nous;
Il n'en veut que la victoire.

Une Femme de la Troupe de Peuples:
Que ces lieux sont d'heureux aziles,
Les Amours nous y suivent tous.
Les plaisirs, pour être faciles,
N'en ont pas des charmes moins doux.

Une Autre Femme de la Troupe de Peuples:
Beaux lieux, brillez d'une beauté nouvelle,
Que les Ris & les Jeux augmentent vos attraits.
Amour, viens y regner, vien t'y joindre à la Paix,
L'Abondance en ces lieux t'appelle.

Choeur:
Charmants Haut-bois, douces Musettes,
Celébrez le répos qu'on rend à nos desirs.
Battez Tambours, sonnez Trompettes,
N'annoncez plus la Guerre, annoncez les Plaisirs.

Jupiter, à Mercure:
Alcide, ce grand jour marqué par ta victoire
Assûre à l'Univers le sort le plus charmant .
Plus d'un heureux évennement
En doit à l'avenir consacrer la mémoire.
Quand, par un effort genereux,
Ton bras vient aux Mortels rendre une Paix profonde,
L'Himénée & l'Amour joignent de plus beaux noeuds
Deux coeurs formez pour le bonheur du monde:
De cette auguste Fête, Apollon, prend le soin,
Viens, avec tous les Dieux, en être le témoin.

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Divertissement de la Pastorale
Prémier Acte

les personnages de la Pastorale:

les interprètes de l'époque:


Apollon, déguiseé en Berger, sous le nom de Philemon

Mr Cochereau

Pan, déguisé en Berger, confident d'Apollon

Mr Dun

Hilas, Berger

Mr Thevenard

Une Femme de la Suite des Plaisirs

Mademoiselle

Issé, nymphe, fille de Macarée

Mlle Journet

Doris, soeur d'Issé

Mlle Poussin

Un Berger

Mr Boutelou

Le Grand Prestre de la Forest de Dodone

Mr Hardoüin

Une Driade

Mlle Heusé

Le Sommeil

Mr Buseau

Une Européenne

Mlle Aubert

Un Ameriquain

Mr Creté

Une Egyptienne

Mlle Dun


Suite d'Hilas representant les Plaisirs
Troupe de Bergers, de Bergeres, de Pastres, & de Païsannes
Troupe de Ministres
Troupe de Faunes, de Driades, de Silvains, & de Satyres
Troupe de Zéphirs
Troupe d'Européens & d'Européennes
Troupe d'Ameriquains & d'Ameriquaines
Troupe de Chinois & de Chinoises
Troupe d'Egyptiens & d'Egyptiennes



Le Théatre represente un Hameau


Scène premiere
Apollon

Apollon, seul:
Quand on a souffert une fois
L'amoureux esclavage,
Ah ! devroit-on s'exposer davantage
A gémir sous les mêmes loix ?

La cruelle Daphné dedaigna ma tendresse;
De mes ardents soûpirs, de mes soins empressez,
Mon coeur ne recüeillit qu'une affreuse tristesse.
Faut-il aimer encor ? & n'est-ce pas assez
D'une maheureuse foibleße ?

Quand on a souffert une fois
L'amoureux esclavage,
Ah ! devroit-on s'exposer davantage
A gémir sous les mêmes loix ?


Scène 2
Apollon, Pan

Pan:
A qui vous paignez-vous de vos nouvelles chaînes ?

Apollon:
Pan, tu vois les témoins de mes tendres tourments.

Les Prez, les Bois & les Fontaines
Sont les favoris des Amants.

On passe icy d'heureuxx moments,
Même en se plaignant de ses peines.
Les Prez, les Bois & les Fontaines
Sont les favoris des Amants.

Pan:
Ne seront-ils témoins que de vôtre martyre;
Entendront-ils toûjours vos langißants regrets ?
Apollon n'ara-t-il jamais
De plus heureux secrets à leur dire ?

Apollon:
J'espere d'être plus heureux;
Mon malheur n'est pas invincible.
Les yeux charmants d'Issé m'ont demandé mes voeux.
Ah ! ne seray-je pas le plus content des Dieux,
Si son coeur sensible
Est d'accord avec ses yeux !

Pan:
Pourquoy luy déguiser vôtre rang glorieux ?

Apollon:
Je veux, sans le secours da ma grandeur suprême,
Essayer de plaire en ce jour:
Qu'il est doux d'avoir ce qu'on aime
Par les seules mains de l'Amour !

Mais, je voy la Nymphe paroître.
Il faut contraindre encor mes tendres mouvements,
Cachons-nous à ses yeux, & tâchons de connoître
Quels sont ses secrets sentiments.


Scène 3
Issé

Issé, seule:
Heureuse Paix, tranquille Indifferrence,
Faut-il que pour jamais vous sortiez de mon coeur ?
Je sens que ma fieré me laisse sans défense;
Rien ne peut me sauver d'un trop charmant Vainqueur;
L'Amour, le tendre Amour force ma resistance.
Heureuse Paix, tranquille Indifferrence,
Faut-il que pour jamais vous sortiez de mon coeur ?
Je force encor mes regards au silence;
Je cache à tous les yeux ma nouvelle langueur;
Mais que sert cette violence ?
L'Amour en a plus de rigueur,
Et n'en a pas moins de puissance.
Heureuse Paix, tranquille Indifferrence,
Faut-il que pour jamais vous sortiez de mon coeur ?


Scène 4
Issé, Doris

Doris:
J'aime à vous voir en ce lei solitaire,
Il offre mille attraits à des coeurs amoureux;
Vous y venez rêver; c'est un presage heureux,
Qu'enfun Hilas a sçû vous plaire.

Vôtre coeur dés long-temps se devoit à ses feux.
On a jamais brûlé d'une ardeur plus fidelle;
Bien-tôt par d'agréables jeux
Il vous en donne encore une preuve nouvelle.

Issé:
Helas !

Doris:
Avant cet heureux jour
Vôtre insensible coeur ignoroit ce langage,
Et ce soûpir est le premier hommage
Que je vous voy rendre à l'Amour.

Issé:
Que ne puis-je encor füir son funeste esclavage !
Mes jours couloient dans les plaisirs,
Je goûtois à la fois la paix et l'innocence,
Et mon coeur satisfait de son indifference,
Vivoit sans crainte & sans desirs:
Mais depuis que l'Amour l'a rendu trop sensible
Les plaisirs l'ont abandonné.
Quel chagement ! ô Ciel ! est-il possible ?
Non, ce n'est plus ce coeur si content, si paisible,
C'est un coeur tout nouveau que l'Amour m'a donné.

Doris:
Se peut-il que vôtre coeur tremble,
Quand il ne tient qu'à luy d'être heureux dés ce jour ?
Il faut qu'avec Hilas un beau noeud vous assemble,
L'Hymen, pour vous unir, n'atendoit que l'Amour.

Quand un doux penchant nous entraîne,
Pourquoy combatre nos desirs ?
ESt-il une plus rude peine
Que de resister aux plaisirs ?

[on entend une Symphonie]

Issé:
Mais qu'annoncent ces sons ? quel spectacle s'apprête ?

Doris:
Pourquoy feindre de l'ignorer ?
Ces Concerts sont pour vous; c'est la nouvelle Fête
Qu'Hilas vous a fait préparer.


Scène 5
Issé, Doris, Hilas,
Suite d'Hilas representant les Nereydes, & les Nymphes de Diane conduites par l'Amour & les Plaisirs

Hilas:
Nymphe, jugez icy de la flame fidelle,
Souffrez que, par d'aimables jeux,
Mon hommage se renouvelle;
Et n'opposez point à mes feux
Une indifference éternelle.

Issé:
La seule indifference asseure un sort heureux ?

Hilas:
L'amour a tout soûmis à ses loix souveraines,
Il fait sentir ses feux dans l'humide séjour.
Il blesse de ses traits, il charge de ses chaînes
La fière Diane, & sa Cour.
Mais il n'est pas encor content de sa victoire,
Le coeur d'Ißé manque à sa gloire.

Aimez, aimez, ne soyez plus rebelle
A de tendres desirs.
Suivez l'Amour qui vous appelle,
Par la voix des Plaisirs.

Choeur:
Aimez, aimez, ne soyez plus rebelle
A de tendres desirs.
Suivez l'Amour qui vous appelle,
Par la voix des Plaisirs.

[on danse]

Choeur:
Au Dieu d'Amour daignez rendre les armes,
Rien n'est si doux que les tendres soupirs.
Pour d'autres coeurs il garde ses allarmes,
Et ses faveurs suivront tous vos desirs.
Non, non, il faut se rendre,
C'est trop attendre,
L'Amour pour vous reserve ses Plaisirs.

Deux Nymphes, alternativement avec le Choeur:
Les doux Plaisirs habitent ce boccage,
Des plus longs jours ils nous font des moments.
Les Rossignols par leurs concerts charmants,
Le bruit des Eaux, le Zephire & l'ombrage,
Tout sert icy l'Amour & les Amants.

Hilas:
Sans succés, belle Issé, quitteray-je ces lieux ?
Pouvez-vous plus long-temps resister à ma flame ?
Quoy ! l'Amour a-t-il mis tous ses traits dans vos yeux ?
N'en a-t-il point gardé pour soûmettre vôtre ame ?
Vous ne répondez rien ? hélas ! quelle rigueur !
Il semble qu'avec ma langueur,
Vôtre injuste fierté s'augmente.
Ne vraay-je jamais la fin de mes malheurs ?
Rendrez-vous chaque jour ma chaîne plus pesante ?
Mais c'est trop vous lasser d'une vaine douleur,
Je vous laisse, Nymphe charmante:
Songez du moins que vôtre coeur
Ne peut être le prix d'une ardeur plus constante.

Issé:
Autant que je le puis je resiste aux Amours;
De leurs traits dangereux je redoute l'atteinte:
Heuseuse, si ma crainte
M'en deffendoit toûjours !

Choeur:
Aimez, aimez, ne soyez plus rebelle
A de tendres desirs.
Suivez l'Amour qui vous appelle,
Par la voix des Plaisirs.

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Divertissement de la Pastorale
Acte Second

Le Théatre represente le Palais d'Issé, & les Jardins


Scène premiere
Issé, Doris

Issé:
Amour, laisse mon coeur en paix.
Mille autres se feront un plaisir de se rendre;
Ne te plais-tu, Cruel, à blesser de tes traits,
Que ceux qui veulent s'en deffendre ?
Mille autres se feront un plaisir de se rendre,
Amour, laisse mon coeur en paix.

Doris:
Je voy Philemon qui s'avance,
Cet aimable Etranger chercher partout vos yeux;
Sans c'est l'Amour qui l'ameine en ces lieux.

Issé:
Il faut éviter sa présence.


Scène 2
Issé, Doris, Apollon, Pan

Apollon:
Belle Nymphe, arrêtez. D'où vient cette rigueur ?
Quelle injuste fierté vous guide ?
Helas ! par vos mépris, n'abbatez point un coeur
Qui n'est déja que trop timide.

Issé:
De quoy vous plaignez-vous, & pourquoy m'arrêter,
Berger, qu'avez-vous à me dire ?

Apollon:
Helas ! pouvez-vous en douter ?
Vous entendez que je soupire.

Vous lisez dans mes yeux le secret de mon coeur,
Je ne puis plus cacher le trouble de mon ame.
Et mon desordre & ma languue,
Tout vous fait l'aveu de ma flame.

Quel silence ? quel trouble ? ah ! vous aimez Hilas ?

Issé:
Quand mon coeur l'aimeroit, je n'en rougirois pas.

Apollon:
Vous l'aimez donc ? O Ciel ! quel rigoureux suppllice !
En quels maux cet aveu vient-il de me jetter !
Vous l'aimez, c'en est fait, il faut que je perisse;
Mes jours ne tenoient plus qu'au plaisir d'en douter.

Iséé:
Que vois-je ! à quelle erreur vous laissez-vous séduire ?
Non, non, vous n'avez point de Rivaux satisfaits.
Je n'aime point Hilas, c'est en vain qu'il soupire;
Non, je ne l'aimeray jamais.

Ah ! que ne puis-je aussi bien me defendre
D'un trait plus doux dont je me sens fraper !
Mais, que dis-je ? je crains de vous en trop apprendre,
Mon funeste secret est prêt à m'achaper.

Apollon:
Achevez, belle Issé, rendez-vous à mes larmes;
Bannissez d'un seul mor mes cruelles allarmes.
Pour qui sont ces tendres soûpirs ?
Ah ! ne suspendez plus mes maux, ou mes plaisirs.

Issé:
Cessez, cessez une ardeur si pressante,
Je ne veux plus vous écouter.

Apollon:
Arrêtez, Nymphe trop charmante.

Issé:
Non, laissez-moi vous éviter.

Apollon:
Vous me fuyez, & je vous aime.

Issé:
Je fuis l'Amour, quand je vous fuis.

Apollon:
Dissipez le trouble où je suis.

Issé:
N'augmentez pas celuy qui m'agite moy-même.

Apollon:
Rendez-vous à mes feux.

Issé:
Ne tentez plus mon coeur.

Apollon:
Pourquoy craindre d'aimer ?

Issé:
On doit craindre un Vainqueur.


Scène 3
Pan, Doris

Pan:
Ne songez point à m'éviter,
Doris, que leur amour fasse naître le nôtre.
Si vous voulez les imiter,
Mon coeur est prêt, & n'attend que le vôtre.

Doris:
Les Bergers offrent leur coeur
A la premiere Bergere;
Ce n'est pas pour eux une affaire
De risquer un peu d'ardeur;
Mais pour nous, le choix d'un Vainqueur
Est plus dangereux à faire.

Pan:
Avant de nous mieux engager,
Essayez si mon coeur accomode le vôtre;
S'ils ne sont pas faits l'un pour l'autre,
Il est bien aisé de changer.

Doris:
Vous parlez déja d'inconstance,
C'est le moyen de m'allarmer.

Pan:
Par ma sincerité je veux me faire aimer,
Et je parle comme je pense.

Je ne réponds jamais aux Belles
De la constance de ma foy;
Mais ceux qui promettroient des ardeurs éternelles
Seroient moins sinceres que moy,
Et ne seroient pas plus fideles.

Doris:
L'Amour n'est point charmant pour de foibles desirs;
Vous ignorez le poids de ses plus douces chaînes.

Pan:
Je me prive des grands plaisirs,
Pour m'exempter des grandes peines.

Pan, & Doris:
[Pan] Il faut traiter l'amour de jeu,
Autrement il est trop à craindre;
On ne doit point brûler d'un feu
Qu'il soit difficile d'éteindre.

[Doris] Pourquoy traiter l'amour de jeu,
Quels tourments ses noeuds font-ils craindre ?
On ne doit point brûler d'un feu
Qu'il soit trop facile d'éteindre.

Pan:
Oh ! vous, qu'on entend chaque jour
Celébrer en ces lieux quelque nouvelle amour,
Habitants fortunez de ces charmants boccages,
Venez prendre part à mon choix,
Et que Doris appenne par vos voix,
Qu'il n'est d'heureux Amants que les Amants volages.


Scène 4
Pan, Doris,
Troupe de Bergers, de Bergeres, & de Pastres

Choeur:
Changeons toûjours
Dans nos amours,
Heureux un coeur volage !
Changeons toûjours
Dans nos amours,
Nous aurons de beaux jours.
L'Amour veut qu'on s'engage;
Que faire du bel âge,
Sans son secours ?

Un Berger:
Formez les plus doux noeuds,
Aimez sans peine,
Formez les plus doux noeuds,
Vivez heureux.

Choeur:
Formons les plus doux noeuds,
Aimons sans peine,
Formons les plus doux noeuds,
Vivons heureux.

Le Berger:
Qui souffre trop d'une inhumaine
Doit aussi-tôt changer;
C'est en brisant sa chaîne
Qu'il faut s'en venger.

Formez les plus doux noeuds,
Aimez sans peine,
Formez les plus doux noeuds,
Vivez heureux.

Choeur:
Formons les plus doux noeuds,
Aimons sans peine,
Formons les plus doux noeuds,
Vivons heureux.

Le Berger:
Vous, jeunes coeurs, qu'amour entraîne,
Fuyez les pleurs,
Les soins & les langueurs,
Allez où le plaisir vous meine.

Formez les plus doux noeuds,
Aimez sans peine,
Formez les plus doux noeuds,
Vivez heureux.

Choeur:
Formons les plus doux noeuds,
Aimons sans peine,
Formons les plus doux noeuds,
Vivons heureux.

Doris:
Des Oiseaux de ces lieux charmants
La tendre Echo redit les chants,
L'aimable Flore,
Y fait éclore
Ses nouveaux presens.

De ces eaux, de ces bois naissans,
Le doux murmure,
Et la verdure
Y charment nos sens.
Tout nous plaît, l'amour fuit nos pas,
Ces lieux tranquilles,
Sont les aziles
Des jeux pleins d'appas.
Moments aimables,
Soyez durables,
Ne finissez pas.

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Divertissement de la Pastorale
Acte Troisième

Le Théatre represente la Forêt de Dodone


Scène première
Apollon, Pan

Apollon:
La Nymphe est sensible à mes voeux;
Mais, le diray-je ? & le pourrois-tu croire ?
Malgré cette douce victoire,
Je ne suis pas encor heureux.

Pan:
Quoy ! vous avez fléchi l'Objet qui sçait vous plaire,
Et vous osez former d'autres voeux en ce jour !
Apollon croit-il que l'Amour
N'ait que luy seul à satisfaire ?

Apollon:
Je ne borne point mes desirs
A l'imparfait bonheur d'une flâme vulgaire;
Acéve, achéve, Amour, de combler mes plaisirs;
Tu sçais ce qui te reste à faire.

Et toy, Pan, regarde ces lieux,
Ils doivent dissiper le trouble qui t'étonne.

Pan:
Je voy la fameuse Dodone,
Dont les Chesnes mysterieux
Annoncent aux Mortels la volonté des Dieux:
Quel fruit en pouvez-vous attendre ?

Apollon:
Issé les consulte en ce jour:
Et par l'Oracle qu'ils vont rendre,
Je sçauray si son coeur merite mon amour.
Maos j'apperçois Hilas.

Pan:
Il vient icy se plaindre.
Laissons un libre cours à ses justes douleurs;
C'est aßez de causer ses pleurs,
Sans vouloir encor les contraindre.


Scène 2
Hilas

Hilas:
Sombres deserts, témoins de mes tristes regrets,
Rien ne manque plus à ma peine.
Mes cris ont fait cent fois retentir ces forests
De la froideur de l'Inhumaine:
Hélas ! que n'est-ce encor le sujet qui m'ameine:
L'Ingrate de l'Amour ressent enfin les traits;
Un perfide penchant l'entraîne.
Sombres deserts, témoins de mes tristes regrets,
Rien ne manque plus à ma peine.

Dieux ! qui l'ameine icy ! les Amours sont ses guides;
J'en sens croître mon desespoir.
Je porte sur ses yeux mille regards timides;
Ils ont encor sur moy leur rigoureux pouvoir;
Et tout traîtres qu'ils sont, tout ingrats, tout perfides,
Je me plais encor à les voir.


Scène 3
Hilas, Issé, Doris

Hilas:
Cruelle, sous souffrez icy de ma presence;
De mes tendres regards, vous détournez vos yeux.

Issé:
Je ne m'attendois pas de vous voir en ces lieux.

Hilas:
On évite toûjours un Amant qu'on offense.

Issé:
Je viens icy pour consulter les Dieux,
Ne vous opposez point à mon impatience.

Hilas:
Inhumaine, arrêtez; que craignez-vous ? hélas !
Mes soûpirs & mes pleurs sont toute ma vengeance.

Issé:
Oubliez une Ingrate & ne la pleurez pas.

Hilas:
Qui vous forçoit de l'être à ma perseverance ?

Issé:
Accusez-en l'Amour qui m'a fait violence.

Hilas:
Non, Cruelle, c'est vous qui voulez mon trépas.
C'est votre foible resistance.
Vous bravez la raison qui prenoit ma défense.

Issé:
Quand on fuit l'amoureuse Loy,
Est-ce par raison qu'on aime ?
Vous m'aimez malgré vous-même,
J'en aime un autre malgré moy.
Quand on fuit l'amoureuse Loy,
Est-ce par raison qu'on aime ?

Hilas:
C'en est donc fait, Ingrate ? ô sort infortuné !
A quels affreux malheurs me vois-je condamné !
Dieux cruels, Doeux impitoyables;
Que ne refusez-vous le jour
A tous ceux que l'Amour
Doit rendre miserables.

Issé:
Dans quel cruel chagrin vous laissez-vous plonger ?

Hilas:
La pitié que vous voulez feindre
Ne sert encor qu'à m'outrager.
c'est une cruauté de plaindre
Des maux que l'on peut soulager.

Issé:
Je vois avec douleur le tourment qui vous preße;
Un autre sentiment n'est pas en mon pouvoir.

Hilas:
Ne me plaignez donc point, vôtre pitié me blesse;
C'est un mépris pour moy, puisqu'elle est sans tendreße.

Issé:
Je vais vous épargner le chagrin de la voir.

Hilas:
Non, non, Ingrate que vous êtes,
Vous n'échaperez point à les justes regrets.
Ne croyez pas que je vous laisse en paix
JOüir des maux que vous me faites.
J'auray du moins, malgré votre mépris odieux,
Le funeste plaisir de m'en plaindre ) vos yeux.

[il suit Issé qui va avertir les Ministres]


Scène 4
Pan, Doris

Pan:
Doris, je vous cherche en tous lieux,
Sans ceße mon coeur accroît sa violonce.
Mon coeur trop épris de vos yeux
N'est content qu'en vôtre presence.

Doris:
Il sembleroit en ce moment
Que vôtre amour seroit extrême.
Il s'est augmente promptement,
Mais il s'affoiblira de même.

Pan:
Ah ! pourquoy prenez-vous cet injuste détour ?
Faut-il dans l'avenir me chercher une offense ?
Ingrate, en voyant mon amour,
Pourquoy prévoir mon inconstance ?

Doris:
Non, je ne veux jamais partager vos desirs,
Mon coeur craint trop de faire un Infidelle.
La peine qui suit les plaisirs
N'en est que plus cruelle.

Pan:
Vous vous consoleriez dans une amour nouvelle
De la perte de mes soûpirs.

Le moment qui nous engage
Est un agréable moment;
Mais celuy qui nous dégage
Ne laisse pas d'être charmant.

Croyez-moi, bannissez une crainte inquiéte,
Doris, laissez-moy vivre heureux sous vôtre loy.

Doris:
Voulez-vous que j'accepte une volage foy,
Moy, qui brûlay toûjours d'une flâme parfaite.

Pan:
Eh-bien, vous ferez avec moy
L'essay d'une douce amourette.

L'Amour n'aura pour nous que de charmants appas,
Nous briserons nos fers quand nous en seront las.

Doris:
Eh-bien, à vôtre amour je ne suis plus rebelle,
Et je consens enfin à m'engager.
Voyons dans nôtre ardeur nouvelle,
Si vous m'apprendrez à changer,
Ou si je vous rendray fidele.

Pan, & Doris:
Cedons à nos tendres desirs,
Qu'un heureux penchant nous entraîne;
Et que l'Amour laisse aux Plaisirs
Le soin de serrer nôtre chaîne.

Pan:
Mais on vient en ces lieux; suspendons nos soupirs.


Scène 5
Pan, Doris, Issé,
les Prestres & les Prestresses de Dodone

Le Grand Prestre:
Ministre revérez de ces lieux solitaires,
Vous, qu'une sainte ardeur retient en ce séjour,
Commencez avec moy nos augustes Mysteres,
Qu'Issé sçache le sort que luy garde l'Amour.

Choeur:
Commençons avec moy nos augustes Mysteres,
Qu'Issé sçache le sort que luy garde l'Amour.

Le Grand Prestre:
Arbres sacrez, Rameaux mysterieux,
Troncs celebres, par qui l'avenir se révele,
Temple, que la Nature éleve jusqu'aux Cieux,
A qui le Printems donne une beauté nouvelle,
Chênes divins, parlez tous,
Dodone, repondez-nous.

Choeur:
Chênes divins, parlez tous,
Dodone, repondez-nous.

Le Grand Prestre:
Mais déja chaque branche agite sa verdure,
Les arbres semblent s'ébranler:
Chaque feüille murmure,
L'Oracle va parler.

L'Oracle:
Issé doit s'enflâmer de l'ardeur la plus belle,
Apollon veut être aimé d'elle.

Issé, à part:
O Ciel ! Quel Oracle pour moy
Que d'affreux malheures je prévoy !

Le Grand Prestre:
Driades & Silvains, venez lui rendre hommage;
Honorez Apollon dans celle qui l'engage.


Scène 6
Pan, Doris, Issé,
les Prestres & les Prestresses de Dodone,
Troupes de Faunes, de Satyres & de Driades

Le Choeur:
Chantons, chantons Issé, chantons ses traits vainqueurs;
Celebrons ses beaux yeux, maîtres de tous les coeurs.

Une Driade:
Icy les tendres oiseaux
Goûtent cens douceurs secrettes,
Et l'on entend ces côteaux
Retenir des chansonnettes.
Qu'ils apprennent aux Echos.

Sur ce gazon les Ruisseaux
Murmurent leurs amourettes;
Et l'on voit jusqu'aux Ormeaux
Pour embrasser les Fleurettes,
Pencher leurs jeunes rameaux.

Une Autre Driade, à Issé:
Cedez & remportez une douce victoire.
Joignez aux charmes de la gloire
Le plaisir touchant de l'amour.
Rendez vôtre triomphe aussi doux que durable,
Vous enchaînez le Dieu le plus aimable;
Qu'il vous enchaîne à vôtre tour.

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Divertissement de la Pastorale
Acte Quatrième

Le Théatre represente une Grotte.


Scène première
Issé

Issé:
Funeste Amour, ô tendresse inhumaine !
Pourquoy vous inspirois-je au coeur d'un Dieu jaloux ?
J'aurois mieux aimé son courroux,
Je craignois cent fois moin sa haîne.
Quel destin pour moy ? quellep ine !

[on entend une espéce d'Echo qui luy répond]

Qu'entends-je ? quelle vois se mêle à mes sanglots ?
Qui me répond icy ?seroient-ce les Echos ?

Hélas ! ne cessez point de partager ma plainte
Plaignez l'état où je me vois;
Soûpirez des tourments dont je me sens atteinte,
Et gemissez du sort qui s'oppose à mon choix.

Vainement, Apollon, vôtre grandeur suprême
Fera luire à mes yeux ce qu'elle a de plus doux;
Je ne changeray pas pour vous
Le fidele Berger que j'aime.

Mais quel Concert harmonieux
Vient troubler le silence & la paix de ces lieux ?


Scène 2
Issé, le Sommeile, accompagné des Songes, des Zephirs, & des Nymphes

Choeur:
Belle Issé, suspendez vos plaintes;
Goûtez les charmes du repos.
Le Sommeil, pour calmer vos craintes,
Vous offre ses plus beaux pavots.

Issé:
Qui vous interresse à ma peine ?
Apprenez-moy du moins quel ordre vous ameine.
Quel dieu propice est touché de mes maux.

Choeur:
Belle Issé, &c.

Issé:
C'en est fait; le repos va suspendre mes larmes.
En vain la douleur que je sens
Veut me defendre de ses charmes.
Le Sommeil malgré moy s'empare de mes sens.

Le Sommeil:
Songes, pour Apollon, signalez vôtre zele,
Il veut de cette Nymphe, prouver tout l'amour.
Tracez a ses esprits une image fidelle
De la gloire du Dieu du jour.


Scène 3
Issé, endormie, Hilas

Hilas:
Que vois-je ? c'est Ißé qui repose en ces lieux !
J'y venois pour plaindre ma peine:
Mais mes cris troubleroient son répos précieux;
Renfermons dans mon coeur une tristesse vaine.

Vous Ruisseaux amoureux de cette aimable Plaine,
Coulez si mentement, & murmurez si bas,
Qu'Ißé ne vous entende.

Zéphirs, remplissez l'air dune fraîcheur nouvelle,
Et vous Echos, dormez comme elle.

Que d'attraits ! que d'appas ! contentez-vous mes yeux,
Parcourez tous ses charmes,
Payez-vous, s'il se peut, des larmes
Que vous avez versé pour eux.

Issé, se reveillant:
Qu'ay-je pensé ! quel songe est venu me séduire ?
J'ay crû voir Apollon quitter les Cieux pour moy;
Je me trouvois sensible à l'ardeur qui l'inspire;
Un mutuel amour engageeoit nôtre foy.

Hélas ! Cher Philemon, pour qui seule je soupîre,
Ne me reprochez point ces Songes impuissans,
Mon coeur n'a point de part à l'erreur de mes sens.

Hilas:
Ciel ! qu'entends-je & le puis-je croire ?
Quoy ? le tendre Apollon qui veut vous engager,
Ne peut à mon Rival arracher la victoire.
Quand vous charmez un Dieu vous aimez un Berger ?
Et j'ay encor ma flâme & l'amour & la gloire.

C'en est trop. Il faut fuir vos funestes attraits.
Je vais traîner ailleurs une mourrante vie.
L'Amour ne m'offre icy que de cruels objets.
Vos feux, mon desespoir, ma constance trahie,
Cruelle, tout m'engage à ne vous voir jamais.

Issé:
Que je plains les malheurs dont sa flâme est suivie !


Scène 4
Issé, Pan

Pan:
Philemon, belle Issé, souffre un sort rigoureux,
L'Oracle l'étonne & l'allarme.
Il craint qu'in fidelle à ses voeux,
Ce qui l'afflige ne vous charme.

Issé:
Où pourrai-je le rencontrer ?
Je brûle de détruire un soupçon qui m'outrage.

Pan:
Je l'ay laissé dans le prochain boccage.

Issé:
Vole, Amour, suy mes pas, & vien le rassûrer.

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Divertissement de la Pastorale
Acte Cinquième

Le Théatre represente une Solitude


Scène première
Doris

Doris:
Chantez Oiseaux, chantez; que vôtre sort est doux !
Vous ne brûlez jamais que d'ardeurs mutuelles:
Vous êtes amoureux, & n'estes point jaloux.
Chantez Oiseaux, chantez; que vôtre sort est doux !
Le seul plaisirs vous rend fideles,
Pn n'est heureux, qu'en aimant comme vous.
Chantez Oiseaux, chantez; que vôtre sort est doux !


Scène 2
Doris, Pan

Pan:
Quel sujet a conduit Doris en ce Boccage ?

Doris:
J'y viens rêver à vôtre humeur volage,
Vous vous lassez bien-tôt d'être dans mes liens;
Un nouvel Objet vous engage,
Et vous cherchez déja d'autres yeux que les miens.

Pan:
Sur quoy prenez-vous ces allarmes ?

Doris:
Non, je n'en doute point, vous aimez d'autres charmes.
Je vous ay vu suivre les pas
De la jeune Temire:
Si vous la trouviez sans appas,
Qu'aviez-vous à lui dire ?

Pan:
Je luy disois que pour nous aimer bien,
Il faut banir le reproche & la crainte.
Un coeur jaloux n'est pas fait pour le mien,
Et je veux aimer sans contrainte.
Mais vous qui vous troublez par d'injustes soucis,
Que disiez-vous au jeune Iphis ?

Doris:
Je lui disois qu'un coeur volage
Ne pourra jamais m'engager:
He ! que ferois-je d'un Berger,
De qui la flâme se partage ?

Pan:
Vous m'avez entendu, Doris, je vous entends.
Eh-bien, n'affections point une constance vaine.
Nos coeurs ne sont pas faits pour une même chaîne;
Choisissons d'autres fers, dont ils soient plus contens.

Ensemble:
Nos coeurs ne sont pas faits pour une même chaîne;
Choisissons d'autres fers, dont ils soient plus contens.

Pan:
Heureuse mille fois, heureuse l'inconstance !
Le plus charmant amour
Est celuy qui commence
Et finit en un jour.
Heureuse mille fois, heureuse l'inconstance !

Mais j'appercoy la Nymphe, & Philemon s'avance.


Scène 3
Issé, Philemon, Apollon, Doris, Pan

Apollon:
Non, je ne puis me raßurer;
Par vos sermens & par vos larmes
Vous tâchez vainement de bannir mes allarmes:
Non, je ne sçaurois esperer
Que vous vouliez me preferer
Au Dieu puissant qui se rend à vos charmes.

Issé:
Croiray-je, Ingrat, que vous m'aimez,
Si vous refusez de ma croire ?

Apollon:
Les noeuds que l'Amour a formez
Vont être brisez par la Gloire.
PArdonnez mes transports jaloux;
J'ay tout à redouter, puisqu'elle est ma Rivalle.

Issé:
Je ne connois point cette gloire fatale,
Mon coeur ne reconnoît que vous.

Je le disois à cette Solitude,
Elle sçait mes tourments secrets;
Que ne peut-elle, hélas ! repeter mes regrets,
Pour vous tirer d'inquiétude !

Issé, & Apollon:
C'est moy qui vous aime
Le plus tendrement.
Si vous m'aimez de même,
Mon sort seroit charmant.
C'est moy qui vous aime
Le plus tendrement.

Apollon:
Non, non, vous m'oublirez pour la grandeur suprême.

Issé:
Que vos soupçons me font souffrir.
Ciel ! ne puis-je vous en guerir ?

Appollon, en ces lieux hâtez-vous de paraître:
Par des attraits pompeux tâchez de m'attendrir.
Ce Berger de mon coeur sera toujours le maître,
Et les voeux éclatans que vous viendrez m'offrir
Ne serviront... helas ! qu'osay-je dire !
Mes transports indiscrets preßent vôtre malheur.
Ce Dieu qu'un vain amour inspire
Se vangera sur vous du refus de mon coeur.

Mais que vois-je ? quelle puissance,
En un Palais superbe, a changé ce séjour.

[le Théatre change & represente un Palais magnifique; on voit les Heures qui descendent du Ciel sur des Nuages]

Apollon:
Je vois les Heures, leur presence
Nous annonce le Dieu du jour.

Issé:
Ah fuyons, cher Amant ! qui pourroit nous deffendre
De la fureur d'un Dieu jaloux ?

Apollon:
Non, je veux le fléchir ou mourir sous ses coups.

Issé:
A quel frivole espoir vous laissez-vous surprendre ?
Fuyons, derobons nous tous deux à son courroux.

Apollon:
Nos pleurs l'attendriront.

Issé:
Je tremble, je frissonne.

Apollon:
Croyez-en mon espoir, plutôt que vôtre effroy.

Issé:
Ingrat, veux-tu perir ?

Apollon:
Que rien ne vous étonne.

Issé:
Oste moi donc l'amour dont je brûle pour toy.
Je ne me connois plus, la raison m'abandonne,
Joüi, Cruel, joüi du trouble où je me vois;

Un desespoir affreux de mes esprits s'empare.
Ciel ! où suis-je ? que vois-je ! arrestez Dieu barbare.
Où portez-vous vôtre injuste fureur ?
Epargnez mon Amant, percez plstôt mon coeur...

Apollon:
Ah ! je suis Apollon

Issé:
Vous ?

Apollon:
Nymphe trop fidelle,
Ißé, pardonnez-moi cette épreuve cruelle.

Issé:
Vous, Apollon ? malgré les maux que j'ay soufferts,
Si vous m'en aimez mieux; que ces maux me sont chers !

Ensemble:
Quel triomphe ! quelle victoire !
L'Amour me met sous mes loix [l'Objet / le Dieu] le plus charmant.
Que nos coeurs à jamais se disputent la gloire
De s'aimer le plus tendrement.
Quel triomphe ! quelle victoire !

Apollon:
Heures, marquez l'instant de ma felicité.
Vous Mortels, accourez, célebrez la Beauté
La plus tendre & la plus fidele.
L'Amour forme pour nous une chaîne éternelle.
Venez, applaudissez à mes heureux soûpirs;
Pour prix de mes bien-faits, célebrez mes plaisirs.


Scène 4 et dernière
Issé, Philemon, Apollon, Doris, Pan,
Troupes d'Européens, d'Européennes, de Chinois,
d'Ameriquains, d'Ameriquaines, d'Egyptiens, & d'Egyptiennes

Choeur:
Que tes plaisirs sont doux ! que ta gloire est extrême !
Que ta felicité dure autant que toy-même !

Une Européenne, alternativement avec le Choeur:
Ah ! que d'attraits suivront vôtre tendresse !
Que de plaisirs naîtront de vos maours !

Aimez sans cesse,
Tout vous en presse;
Que vos feux redoublent toûjours !
Aimez sans cesse,
Tout vous en presse;
Sans amours,
Est-il de beaux jours ?

Un Ameriquain:
Peut-on jamais
Braver l'Amour & sa puissance ?
Peut-on jamais
Vaincre l'Amour & ses attraits ?

Quels lieux un coeur peut-il chercher pour sa défense,
Nous le fuyons dans les Forests,
Il nous y suit avec ses traits.
Suivons ses voeux, dequoy nous sert la resistance ?
Il sçait porter des coups certains,
Le sort des coeurs est dans ses mains.

Choeur:
Que tes plaisirs sont doux ! que ta gloire est extrême !
Que ta felicité dure autant que toy-même.

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