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Anonymes

Cantates Contarini

  1. Bella bocca ma crudel
  2. Filli parlianci chiaro
  3. Lamento di Cintia
  4. Non tante stelle ha il cielo
  5. O voi dell’alma oppressa
  6. Sconsolata gemea
  7. Si, si, son tradito
  8. Steso all’ombra
  9. Voi me la pagherete

 

Le palais Contarini

La famille Contarini fut une des plus illustres de Venise; huit de ses membres furent doges. Au XVIIe siècle, le procurateur Marco Contarini perpétua la tradition de mécénat artistique de la famille, notamment dans sa «villa musicale» de Piazzola sur la Brenta (province de Padoue), dont la bibliothèque contenait notamment 120 manuscrits de musique. Deux volumes de cantates pour alto et continuo, datant de la seconde moitié du XVIIe, ont fait l’objet d’un enregistrement; les textes et la musique sont d’auteur(s) inconnu(s).

A gauche, le palais Contarini en 1760

 

Lamento di Cintia per la perdita d’Eurindo suo amante

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Lamento de Cynthia sur la perte de son amant Eurynde

 

Déjà lassés d’aimer,
Deux fidèles amants
Reposaient au sein
D’un avril riant
Quand soudain réveillée
Par un adieu imprévu,
La belle Cynthia
Vit son cher Eurynde
S’éloigner d’elle
Vers les rivages de Toscane,
Sur un rapide vaisseau,
Poussé par un vent sauvage,
Par un cruel destin.
Elle pleura, elle soupira
Et sous le coup de la douleur
Qui lui brûlait le cœur,
À la brise, aux vents, à la mer,
Elle s’adressait ainsi:

Zéphyrs cruels
Qui m’enlevez mon trésor,
Ah ! rendez-le moi, et vous me serez si chers,
Car je me meurs de douleur.

Mais déjà je m’avise
Que je ne fais que renforcer
La mer par mes larmes,
Le vent par mes soupirs;
Au moins, que la mer
N’efface pas sur ses sables
La chère empreinte
De ses pas,
Pour que je puisse
Y lire mes peines.

Et vous, ondes rapaces,
Qui avez donné asile à mon cœur,
Soyez compatissantes à mes vœux,
Rendez-moi celui que j’aime.

Mais à quoi bon prier les vents,
À quoi bon conjurer la mer
Si déjà est hors de ma vue,
Hors de portée de mes clameurs,
Celui que jamais je ne pourrai
Avoir hors de mon cœur ?

Ô cruelle amertume
De cet adieu
Qui a empli d’âpreté
Un cœur si affectueux,
Si bien qu’autant son départ
Me fut amer,
Autant mourir
M’était cher.

Mais vous, ondes, qui détenez
Le cruel qui blessa mon sein,
Et vous, vents, qui emportez
Celui qui me trahit si cruellement,
Ah, punissez-le pour moi
De l’injure qu’il m’a faite.

Et qu’ainsi, englouti par l’onde,
Arrive à l’occident
Le traître errant
Qui parcourut l’orient
Avec tant de beauté;
Et d’une telle vengeance,
Qu’il puisse apprendre
Que même le soleil
A sa tombe dans les eaux.

 

Voi me la pagherete

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Vous me le paierez

 

Vous me le paierez,
Yeux tyranniques,
Vous êtes trop cruels,
Vous êtes devenus pour moi comme des comètes,
Toujours exécuteurs
De tourments angoissants.

Secrétaires du cœur,
Torches du dieu d’amour,
Voleurs de liberté,
Cruels et sans pitié,
Je vous vois toujours appliqués
À me causer de grands dommages.

Vous me le paierez,
Yeux tyranniques.

En guise d’arc, le grand dieu
Ne se sert que d’un cil;
Il a toujours été aveugle
Et pour éviter le danger,
La vertu d’une poitrine constante est impuissante.

Étoiles perfides,
Je ne veux plus vous regarder,
Je me résous à vous abandonner
Parce que vous êtes trop belles;
Vous êtes toujours pour moi
Des artisans de tromperie.

Ainsi parlait Lidio, mais l’adroite Lilla
Le frappa d’un nouveau regard
De sorte que son âme
Absorbée par de si belles lumières
Court se jeter volontairement
Dans les bras de la mort.

 

Steso all’ombra

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Étendu à l’ombre

 

Étendu à l’ombre d’un myrte, en larmes,
Philène, amant rejeté, exprimait ses espérances
Au sein d’une verte prairie;
Et, en semblables accents, il multipliait par ses soupirs
Les souffles enchanteurs des vents.

« Dans la mer d’une chevelure dorée,
Mon cœur est un
Léandre,
Un Phaéton foudroyé
Par le trait du dieu d’amour. »

Ainsi, triste et éploré,
Pendant qu’affligé, il ornait de perles
Le beau corail vermeil de ses charmantes lèvres,
De petites larmes plus que de rayons
Il armait l’arc d’amour
Dans son œil étincelant.
Alors, la cruelle Amaryllis
Découvrant cette âme,
Nouvelle Aréthuse noyée dans une mer de larmes,
Avec ces accents,
Ouvrit sa belle bouche pour chanter:

« On conçoit plus d’amour
Pour un œil qui pleure
Que pour deux pupilles sereines et riantes;
Plus que le soleil quand il naît sur le Gange,
Resplendit un visage qui descend dans ces ondes. »

Elle ne souffrit pas, alors,
Que l’amant tourmenté,
Au milieu des émaux verdoyants,
Arrosât, dans sa douleur,
De perles de rosée
Les roses délicates
De ses lèvres.
Ainsi, pour lui essuyer le visage
Baignant dans les larmes,
Amour détacha
Le bandeau de ses yeux.

La belle sourit,
Et Philène reçu sur son sein
Avec un seul cœur, fit
De deux seins, un seul.
Avec le cœur partagé dans le sein,
Il changea ses larmes en sourire,
Et avec ses regards mortels,
Amour arma de flèches son carquois.

 

Bella bocca ma crudel

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Belle bouche, mais cruelle

 

Belle bouche, mais cruelle,
Laisse-moi te baiser;
Sur toi seule, entre roses et miel,
Amour a posé des baisers comme appât.

Déjà sur mes lèvres
Le baiser palpite
Et réclame ta belle bouche,
Cette belle, aimable bouche,
Sur laquelle avril bourgeonne,
Couvert de douces et tièdes rosées,
Sur laquelle l’aube a produit
Le sourire par son sourire
Et m’a trempé de larmes
Comme les perles de l’orient
Trempent le soleil resplendissant.

Allons, allons ! Que l’âme, en jouant,
En donnant des baisers, s’enflamme
Pour les plaisirs, pour les amours,
Et que la bouche qui, si belle,
Lance des baisers,
En reçoive un
Pour en rendre deux.
Fou que je suis, je soupire,
Et toi, fuyante et orgueilleuse,
Tu restes muette à mes prières
Et te ris de moi, et te tais.

 

Si, si, son tradito

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Oui, oui, je suis trahi

 

Oui, oui, je suis trahi;
Selon la coutume,
Il n’y a plus d’espoir:
Philis va se marier !
Bien fou celui qui croit
Aux ardeurs des femmes:
Le troupeau de la fidélité
Se fait toujours tromper.

Aujourd’hui, la fière Philis,
Poussant des soupirs,
Simulant le martyre,
Veut jouer la désespérée;
Mais au doux son
Du nom d’”épouse”,
Son cœur vole s’offrir en don au cher époux.

Va-t-en donc, parjure, va;
Je ne veux pas de la barbare pitié
De ton traître cœur.
Je ne veux plus t’adorer;
Face à mes vœux si dévots,
Ta beauté est un faux dieu.

Va-t-en donc...

Venue des feux de l’abîme,
Mégère, accourue ici en volant
Au bruit de mes plaintes,
Troublera ta paix
Et au milieu des embrassements
De ton bel époux, et de vos plaisirs,
Toi, pleine de rancœur,
De haine et de venin, tu soupireras
Après ton repos et ton destin,
Après mon amour ressuscité
Ou ta mort.

 

Sconsolata gemea

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Inconsolée, elle gémissait

 

Dans l’horreur silencieuse
D’une atroce tempête,
Inconsolée, elle gémissait,
L’aimable fillette,
Dans l’horreur silencieuse
D’une atroce tempête,
Et en pâmoison d’amour,
Loin de son bien aimé,
Languissant parmi les peines,
Pendant que ses esprits las
Se laissaient abattre,
Elle arrivait à attendrir
Le sol par ses larmes,
Les rochers par ses paroles.

“Je ne trouve plus celui que j’aime;
Dis-moi, amour, qui l’a enlevé.
Mon âme quitte ma poitrine,
Et je ne peux plus la retenir.

Que ferai-je, infortunée ?
Oh cieux, aidez-moi !
Hélas ! En proie à la douleur,
Je perds la vie.

Qui me rendra mon trésor ?
Qui l’étreint ? Qui le sait ?
Je suis trahie, Amour, je meurs.
De mon aimé, qui jouira ?

Reviens, ah, reviens, cher,
Aux bonheurs dont tu as joui,
À nos doux embrassements;
Renouvelle une seule fois
Ces soupirs adorés
Que tu as formés dans mes bras;
Et si tu penses à la fin m’abandonner,
Écoute au moins les ultimes sentiments de mon cœur.

Dis-moi, seras-tu content,
Cruel, si je meurs ?
Mes peines seront douces,
Si, bien aimé, privée de vie
J’expire sur ton sein.

Dis-moi, seras-tu content,
Cruel, si je meurs ?

Tuez-moi donc,
Délires amoureux;
Ainsi cessera enfin
Mon martyre.
Prépare-toi donc, mon cœur:
Il est temps de mourir.

Cieux, déchaînez votre colère;
Pleuvez, foudres;
Ouvrez-vous, abîmes
À mon martyre.”

 

O voi dell’alma oppressa

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Ô vous, de l’âme accablée

 

Ô vous, puissances agitées
De l’âme écrasée,
Dans votre profond sommeil,
Ouvrez les yeux !
Où est votre antique courage
Où est votre ardeur native
Si l’aveugle dieu enfant
Vous endort avec ses plaisirs,
Vous assaille, vous effraie, vous terrifie ?

Âme, réveille-toi, sors de ton sommeil;
Ô cœur, réveille-toi,
Romps les nœuds,
Brise les flèches,
Résiste à la beauté,
Mutine-toi contre le dieu d’amour.

Toi qui seul, parmi les lauriers,
Malgré l’aveugle oubli
Répands des encens éternels pour ton nom,
Comment peux-tu mêler les lauriers
Avec les myrtes lascifs
Et de toi-même
Signer ton arrêt de mort ?

Pensers séducteurs
D’un amour efféminé,
Partez, oui, envolez-vous,
Que le cœur revienne en lui-même.

Sur l’autel de Cupidon
J’offre en ex-voto
Mes chaînes brisées;
Et en mémoire éternelle
De ma douleur guérie,
De mon tourment,
On verra, exprimée sur la toile
Par la main du repentir,
L’histoire même
De Lidius épris d’amour.
Ma chère liberté,
Ne me quitte pas.
Je ne veux plus languir,
Je veux que mon désir soit libre,
Ma volonté sans entraves.
Ne me quitte pas,
Ma chère liberté.

 

Non tante stelle ha il cielo

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Le ciel n’a pas autant d’étoiles

 

Le ciel n’a pas autant d’étoiles,
La mer de gouttes d’eau
Que la dolente Aurilla
Versa d’amères larmes de ses yeux,
Tandis qu’avant de mourir,
En son for intérieur,
Elle souffrait l’enfer
Pour une beauté céleste.

Elle languissait pour Philinde,
Amante silencieuse,
Et son agonie,
Et sa douleur,
Si la langue les taisait,
En parlait le cœur.

Mais les paroles de son cœur
Ne dévoilèrent pas
Les atroces tourments
Causés par son bien aimé.
Ainsi, pour obtenir sa pitié,
Elle voulut que ce cœur lui racontât,
Sur une feuille muette,
Par des paroles sans voix,
Quelle était sa douleur;
Et sa peine lui prêta sa plume,
Ses larmes fournirent l’encre;
Ainsi, du mieux qu’elle put,
Elle exprima ses souffrances
Avec ces accents:

“Philinde, mon bien aimé,
Pitié, grâce !
Je souffre pour toi
Tant de peines cruelles !
Philinde, mon bien aimé,
Pitié, grâce !

Du bel arc de ton cil,
L’aveugle fils de Cypris
M’a lancé de cruelles flèches
Et allumant ses flambeaux
Dans tes yeux rebelles,
Il a enflammé mon âme dans mon sein.
Les liens d’or de ta chevelure
M’ont privée de liberté;
Je languis, je défaille, je meurs,
Si tu n’as pas pitié de moi.
Je ne veux pas que tu pleures
À cause de mes larmes,
Je ne veux pas que ma douleur
Te fasse souffrir;
Je veux seulement que tu récompenses
Mon amour par ton amour.
Mais si tu ne crois pas, ô Dieu !
Que l’amour m’enflamme pour toi,
Demande-le à mon cœur,
Fidèle témoin
De ma douleur.”

Joint à ces mots,
La belle Aurilla
Enferma son cœur dans le feuillet,
Et afin qu’il soit sûr d’arriver
À son bien-aimé
En témoignage
De ses cruelles flammes,
Elle voulut le sceller
Par mille baisers.

 

Filli parlianci chiaro

 retour

Philis, parlons clairement

 

Philis, parlons clairement,
laissons là les compliments:
quand donc prendront fin
mes tourments ?

Si tu refuses d’abandonner ton orgueil,
je me résous à te chasser de mon cœur;
je ne veux plus servir sans espoir,
j’ai assez souffert de ta rigueur.

Si tu ne cesses pas de me torturer,
je déferai la chaîne de mon cœur;
trop cruelle est la peine que j’éprouve,
ma poitrine ne peut plus l’endurer.

J’ai déjà le cerveau brisé,
le pied se fatigue à suivre celle qui fuit;
languir pour un beau visage,
sans récompense, c’est vanité.
Si tu méprises ce flambeau
qu’Amour alluma dans mon cœur,
je me repens de mon erreur
et te laisse en une sainte paix.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC

image tirée de l'"Orologio del Piacere" (L'Horloge du plaisir, 1685):
"
Banquet dans la Salle de la Guitare en ruine."

 

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