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Le Triomphe de la Paix
Balet dansé au Chasteau de Saint-Lo,
le huictiéme jour de Fevrier 1660
auteur & compositeur inconnus

La Paix accompagnée de la Concorde & de l'Abondance vient témoigner les biens que l'on doit attendre d'elle dans cette nouvelle Alliance, par un recit qui sera l'ouverture du Balet.

Mademoiselle D'agneaux, la Paix
Mlle de Trelly, la Concorde
le Sieu de la Fontaine, l'Abondance

Recit de la Paix

Apres tant de tourmens que vous avez souffers,
Peuples je viens pour vous oster les fers,
Qui vous tenoient toûjours en la tristesse:
Chantez, dancez, soyez dans l'allegresse,
Et faites voir par mille passe-temps,
Que puisque vous m'avez, vous estes tous contens.

I'amenne en ces beaux lieux les jeux & les plaisirs,
Si vous formez désormais des desirs,
Les biens suivront de prés vôtre esperance;
L'on ne me voit jamais sans l'Abondance,
Faites donc voir par mille passe-temps,
Que puisque vous m'avez, vous estes tous contents.


I. Entrée

L'Amour & les Graces qui ne subsistent que par une douce sympathie & une aymable tranquillité, font paroistre la joye qu'ils onr de voir l'union rétablie entre les nations Françoises & Espagnolles, dans l'esperance qu'ils ont de faire force conquestes durant ce temps, où l'Empire du Dieu de la Guerre ne sera plus consoderé.

Pour l'Amour

Bien que le Dieu Mars soit mon Pere,
Ie suis pourtant ravy de voir,
Que par la Paix qu'on vient de faire,
Il n'aura plus icy désormais de pouvoir:
Comme en rien je ne luy ressemble,
Nous nous accordons mal ensemble,
Il est grand , moy petit, il est rude & moy doux,
L'on ne le voit jamais sans tambour, sans trompette
Lors qu'il veut faire de bons coups.

Pour l'Amour aux Graces

Mes cheres Soeurs, enfin nous voicy de retour
Dedans cet aymable sejour,
D'où vous fustes long-temps, ainsi que moy chassées:
Pour nous recompenser d'un si long temps perdu,
Sâchons que tous les coeurs de ces beautés glacées
Ayment, pour faire aymer d'un amour éperdu.


II. Entrée

Les Galans, qui estoient obligez par une glorieuse, mais rude necessité, d'abandonner au Printemps leurs plus cheres inclinations pour s'exposer à mille dangers, viennent se réjoüir avec ces aymables beautés, de ce que la Paix estant conclüe rien ne peut à présent éloigner auprés d'elles.

Pour les Galans, aux Dames

Belles qui vous piquez de fierté de rigueurs,
Et qui par vos regards allumez dans nos coeurs
Tous les jours de nouvelles flammes:
Pour qu'on ne mente point en disant désormais,
Qu'on voit par tout regner la Paix,
Faites par la douceur qu'elle regne en nos ames.

Vous avez trop long-temps contre nous disputé,
La France avec l'Espagne a fait un bon traitté,
Faisons en un avec vos charmes,
Nous vous seront toûjours fidelles & soûmis,
Ne nous traittez plus d'ennemis,
Et quittez vos rigueurs quand nous quittons les armes.


III. Entrée

Le Trafic qui par le Traitéé de Paix se rétablit entierement, fait que les Marchands dont le gain n'estoit pas bien grand pendant la Guerre font cent sauts de joye dans l'attente qu'ils ont de bien faire leurs affaires.

Pour les Marchands

Divertissons-nous chers Voisins,
Nous allons voir dans peu vuider nos magasins,
Un chaqu'un court apres les étoffes nouvelles,
Et mesme nous sçavons (Gens de Cour nous l'ont dit)
Que l'on doit supprimer l'Edict
Qui deffend de porter des rubans & dantelles:
Mais ce qui nous fait esperer
D'augmenter beaucoup nos pratiques,
C'est que nous avons des boutiques,
Où l'on rencontre tout ce qu'on peut desirer.


IV. Entrée

Les Marchandes que la joye & le profit ne touchent pas moins que leurs marys, témoignent par leurs danses la part qu'elles prennent aux nouvelles de la Paix.

Pour les Marchandes

Pendant cette maudite Guerre,
Tout le monde étoit indigent,
Et ma foy l'on n'en voyoit guere
Qui debourçât aisement de l'argent:
Mais à présent nous pouvons nous attendre
De voir tous les jours force Amans,
Venir nous prier de leur vendre
Des Perles & des Diamans:
En cela nous pourrons contenter leur envie,
Mais nous avons certains joyaux,
Qu'entre tous ces beaux jouvenceaux
Pas un n'obtiendra de sa vie.


V. Entrée

Quelques François & Espagnols ayant entendu publier cette Paix, apres s'estre juré une amitié inviolable, se divertissent ensemble.

Pour les François & les Espagnols

Ah ! que nous estions de grands fous,
D'aller tous les ans en campagne
Dans la Flandre, ou dedans l'Espagne,
Dont nous estions payés bien souvent par des coups,
Oublions toutes ces querelles,
Iurons nous dedans ce beau jour
Des amitiés qui ne soient pas mortelles,
Et nous signalons prés des Belles,
Dedans les combats de l'Amour.


VI. Entrée

Les Bergers & les Bergeres qui dans le temps de la Guerre n'ozoient pas s'éloigner de leurs brebis, dans l'apprehension qu'ils avoient qu'on ne leur en enlevast quelques unes, ne sont pas les moins joyeux d'apprendre cet agreable nouvelle, qui leur fera souvent abandonner la conduite de leurs trouppeaux, pour s'entretenir sur la Fougere.

Pour les Bergers

Prenons nos flageolets, nos pipaux, nos muzettes,
Et disons mille chansonnettes,
En l'honneur de la Paix qui nous vient rendre heureux,
Et qui va ramener dedans cette contrée
Pour tous les Pasteurs amoureux,
Les douceurs qui regnoient pendant le temps d'Astrée,
Affranchis de la peur, éloignez du danger
Nous aurons cette destinée
De ne point passer de journée,
Qui n'ayt son heure du Berger.

Avis aux Bergeres

Vous ne craignez plus à ce coup,
Du Soldat insolen, l'outrage & la furie:
Mais prenez garde que le loup
N'entre dans vostre bergerie.


VII. Entrée

Les Enfans de Bachus qui ne songent qu'à se bien divertir des bouteilles en main, font certaines postures plaisantes pour témoigner la ioye qu'il ont de ce que la Paix leur donnera mieux sujet de boire.

Pour les Enfans de Bachus

Rions Amis faisons gogaille,
Et n'apprehendons plus de manquer de bon vin,
L'Espagnol entre nous qui passe pour divin,
Nous arrive à pleine futaille:
Buvons en comme trous d'Esté,
En chantant & mangeant qu'un chaqu'un se regale,
Et salüons cent fois tour à tour la santé
De la Paix generale.

Recit de la Concorde

Le bruit des Armes,
Celuy des Tambours,
Par leurs alarmes
Chassoient les Amours:
L'ennuy, la peine
Vont quitter ces lieux,
Car ie ramene
Tous ces petits Dieux.

Puisque la Guerre
Vous laisse en repos,
Et la misere
Vous tourne le dos.
Plus de martyre
S'il n'est amoureux,
Qu'on ne soûpire
Que pour de beaux yeux.


VIII. Entrée
faisant le Grand Ballet

Apres que chaqu'un s'est bien réjoüy en son particulier de la conclusion de cét heureux trautté, tous se joignent ensemble pour mieux faire connoistre par une ioye commune les plaisirs qu'ils ressentent de voir la tranquilité publique rétablie.

[les personnes nommées dans toutes autres Entrées font cette derniere]

Pour le Blondins, aux Belles

Le mélange dans la Nature
N'est pas comme il paroist aux yeux.
Une chose par avanture,
Faire sans le soucy des Dieux,
C'est l'ordre de leur destinée
Qu'une douce confusion,
Et s'opposer à la mélée,
C'est faire une sedition:
Ainsi Belles suivez l'ordre de toutes choses:
Et comme vous mélez les Lis les Roses,
Souffrez que les Blondins se mélent parmy vous,
Qu'ils vous disent leurs feux, qu'ils vous content fleurettes,
Et sans crainte aujourd'huy de passer pour Coquettes,
Chantez, riez, dansez péle méle avec tous.