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Michel de La Barre

[1670 - 1743]

 

Le Triomphe des Arts

Opera-Ballet en V Entrées
representé par l'Academie Royale de Musique le 16 Mai 1700

livret de Antoine Houdard de La Motte

 

 

les personnages

Premiére Entrée: l'Architecture

Le Grand Prestre d'Apollon
Venus
Un Homme & une Femme de la Fête

Choeur

 

Deuxiéme Entrée: La Poesie

Sapho
Doris
La Pretresse de Venus
Un Amant & une Amante
Deux autres Amants
Phaon
Neptune

Choeur

 

Troisiéme Entrée: la Musique

Amphion
Ménale
Niobe
Un Sauvage

Choeur

 

Quatriéme Entrée: la Peinture

Campaspe
Asterie
Apelle
Alexandre
Un Indien
Un Elève d'Apelle
Une Indienne

Choeur

 

Cinquiéme Entrée: la Sculpture

Pigmalion
Une Prophétide
Venus
La Statüe
Un Matelot
Une Paysane
Mademoiselle Gherardi
L'Astrologie

Choeur

 

Entrée I
Entrée II
Entrée III
Entrée IV
Entrée V

 

 

Premiére Entrée

L'Architecture

Le Theatre represente un Temple qu'on vient d'élever à Apollon, Dieu des Arts.

 

 

Le Grand Prestre,
Troupe de ceux qui ont servi à la construction du Temple

 

Le Grand Prestre d'Apollon, qui a dedié le Temple
Le Temple par vos fins est enfin achevé,
Apollon s’en promet une gloire nouvelle,
C'est vous qui l'avez élevé
Faites-y les premiers éclater vôtre zéle.
Celebrez Apollon, celebrez sa puissance,
Les Arts luy doivent leur naissance
Célébrez sa gloire à jamais;
Que votre Zele égale ses bien-faits.

Choeur
Célébrons Apollon, celebrons sa puissance,
Les Arts luy doivent leur naissance,
Celebrons sa gloire à jamais:
Que nôtre zele égale ses bien-faits.

Vénus, sur son Char
Cessez, mortels, cessez un vain hommage,
Faites d'un autre nom retentir ce sejour,
Du Dieu des Arts ce Temple est le partage
Apollon l'est moins que l'Amour.
Que de nouveaux objets annoncent sa victoire,
Mortels, reconnoissez sa gloire.

 

Les Statues du Temple se changent en des amours qui tiennent les attributs des Arts

 

Une simphonie anonce Apollon

Vénus
Mais qu'entens-je ? Apollon vient luy-même en ces lieux,
Prétend-il resister au plus puissant des Dieux ?

Apollon:
Non, non, ne croyez pas que je vienne defendre
Le droit que mes soins m'ont acquis,
Venus, je cede à vôtre fils
Tous les Titres qu'il voudra prendre.
L'amour par de funestes coups
Ne m'a que trop appris à craindre son courroux,
Mais l’honneur dont il veut relever sa puissance
Appartient comme à nous au Héros de la France.
Laissons-en le partage à cet auguste Roy,
Les Arts luy doivent plus qu'à l'amour ny qu'à moy.

Vénus
Mon fils consent à ce partage,
Il n'est point pour ce Roy de nom trop glorieux:
Il est du Ciel le plus parfait ouvrage
Et sa grandeur fait la gloire des Dieux:
Venez plaisirs, formez la fête la plus belle,
Attirez s'il se peut, ses augustes regards;
Faites voir dans nos jeux le triomphe des Arts;
Que chaque jour il renouvelle.

Un Homme et Une Femme de la Fête:
Il est un temps pour être sage,
C’est notre derniere saison,
Mais quand on est dans le bel âge
L'amour sied mieux que la raison.
Malgré nos soins, l'amour nous blesse,
On ne peut éviter ses traits,
Il a des droits sur la jeunesse
Dont il ne dispense jamais.

Vénus
A quoy sert de se deffendre,
De former d'aimables noeuds?
L'amour seul peut nous apprendre
Le secret de vivre heureux.
Aimons le poids de nos chaînes,
L'amour compte nos soupirs,
C'est sur nos soins & nos peines,
Qu'il mesure nos plaisirs.

Choeur:
L'Amour nous suit dans cet azile,
Il n'est permis qu'à ses ardeurs
De troubler la paix tranquille
Qui regne dans les jeunes coeurs.

Vénus
Par de plus nobles jeux attirez les regards,
Allez vous transformer pour la gloire des Arts.

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Deuxiéme Entrée

La Poesie

Le Theatre represente le Temple de Venus, d'où l'on découvre la mer

 

 

Scène 1
Sapho

 

Sapho
Amour, tu ne te lais qu'à tromper nos desirs,
Non tu n as point de douces chaînes,
Tu ne promets que des plaisirs
Et tu ne donnes que des peines.
Quand un ingrat pour moy se sentit enflamer,
Devois-tu me le peindre & fidelle & sincere ?
Pourquoi j’aider à me charmer ?
Où sont tous ces sermens que tu luy faisois faire ?
Quand j'ay commencé de l'aimer
J'ay cessé de luy plaire.
Amour, tu ne te lais qu'à tromper nos desirs,
Non tu n as point de douces chaînes,
Tu ne promets que des plaisirs
Et tu ne donnes que des peines.

 

Scène 2
Sapho, Doris

 

Doris
J’ay fait ce que vous souhaitiez,
Pour vous plaire ici tour s'empresse:
On va bien-tôt offrir à la Déesse
L'hommage ingénieux que vous luy presentez.
Sapho, vous avez lieu de croire
Que Venus à vos voeux prêtera son secours,
Quand vous servez si bien sa gloire
Elle doit servir vos amours.

Sapho
Tu me flattes en vain, la douleur me surmonte,
Je me meurs d'amour & de honte.
Quelle fatale ardeur a séduit mes esprits ?
Quel est l'excès où je m'engage !
Malheureuse! je cours après un coeur volage,
Et je viens chercher ses mépris.
Mais Helas ! je n'ay pu m'empêcher de le suivre,
Quelque sort que l'ingrat me reserve en ces lieux,
Loin de luy je ne sçaurois vivre,
Il me fera plus doux d'expirer à ses yeux.

Doris
Il est temps que l'espoir succede à vôtre peine.
De quel plaisir, ne joüirez vous pas
Si vôtre amant reprend sa chaîne ?
Ah! qu'un inconstant a d'appas
Quand l'amour le ramene.

Sapho
Ah ! l'ingrat devoit-il porter ailleurs sa foy ?
Peut-il trouver un coeur qui l’aime comme moy.
Tu connois ma tendress extrême,
Mon coeur est tout rempli de ce perfide amant.
Le jour, la nuit, le sommeil même
Ne peut m'en distraire un moment.
Tout m'entretient de l'objet qui m'enchante,
C’est la seule douceur qui flate mon ennuy:
Sans cesse à mes regards son image est presente,
Et même en te parlant je te vois moins que lui.

Doris
Que vôtre ardeur est violente,
Mon ame s’atendrit au recit de vos feux.
Hélas! que vous seriez contente,
Si le plus rendre coeur était le plus heureux.

Sapho & Doris
Hélas que je serois/vous seriez contente.
Si le plus tendre cceur était le plus heureux.

Doris
Mais vôtre sort va prendre une face nivelle,
On s'avance en ces lieux, prenez un doux espoir,
La Déesse va recevoir
L'hommage qu'Apollon vous a dicté pour elle.

 

Scène 3
Sapho, Doris, La Pretresse de Vénus
Troupe d'amants & d'amantes consacrées à la Déesse, & portant les attributs des Dieux, dont ils élevent un Trophée â Venus. ils chantent l'Himne que Sapho a composé à l’honneur de Venus, pour se la rendre favorable

 

Le Choeur
Regnez, Venus, regnez, favorable Déesse;
Charmez les coeurs que l'amour blesse,
Enchantez la terre & les Cieux,
Triomphez à jamais des mortels & des Dieux.

La Pretresse
Exercez dans le monde un empire suprême,
Faites sortir par tout vos charmantes langueurs;
On jouit sous vos loix d'une douceur extrême,
Et vous répandez, dans les coeurs
Tous les plaisirs que vous goûtez vous-même.

Le Choeur
Regnez, Venus, regnez, favorable Déesse;
Charmez les coeurs que l'amour blesse,
Enchantez la terre & les Cieux,
Triomphez à jamais des mortels & des Dieux.

Un Amant & Une Amante
Tendres coeurs sur ces rivages
Goûtez le sort le plus doux:
Vos plaisirs sont les hommages
Que Venus attend de vous.
Ouelle est l’ame
Oui ne s'enflâme
Sans amour,
A-t'on un beau jour ?
Tendres coeurs sur ces rivages
Goûtez le sort le plus doux:
Vos plaisirs sont les hommages
Que Venus attend de vous.
Elle aime à servir nos feux,
Ses plus doux voeux
Sont de nous rendre heureux.
Tendres coeurs sur ces rivages
Goûtez le sort le plus doux,
Vos plaifrs sont les hommages
Que Venus attend de vous.

Deux Autres Amants
Jeunes coeurs, si vous voulez charmer,
Laissez~vous enflâmer,
Le secret de plaire
Est de bien aimer.
L'amour fuit la beauté severe,
Sans ses feux les plus doux apas
Ne touchent pas.
Jeunes coeurs, si vous voulez charmer,
Laissez~vous enflâmer,
Le secret de plaire
Est de bien aimer.
Aimons nous, notre coeur en doit faire
Son unique affaire,
Qui sent l'amour
L'inspire à son tour.
Jeunes cceurs vous voulez charmer,
Laissez-vous enflâmer,
Le secret de plaire
Est de bien aimer.

La Pretresse
Quel transport ma saisit, & quelle ardeur m'enflâme !
La nuit de l'avenir se dévoile à mes yeux.
Tremblez mortels, le Ciel vient d'éclairer mon ame,
Que tout respecte en moy la presence des Dieux.
Sapho, c’est trop verser de larmes,
Le repos desormais va regner dans ton cœur,
je vois la fin de tes alarmes,
Et je ne sçaurois voir la fin de ton bonheur.

 

Scène 4
Sapho

 

Sapho
Revenez doux plaisirs, revenez dans mon coeur,
L'esperance vous y rapelle.
L'amour touché de ma langueur
Va renoüer pour moy les noeuds d'un infidelle.
Revenez doux plaisirs, revenez dans mon cœur,
L'esperance vous y rapelle.
Rien ne troublera plus une flâme si belle,
Ce qu'elle eut pour moy de rigueur
M’y fera retrouver une douceur nouvelle.
Revenez, doux plaisirs, revenez dans mon coeur,
L'esperance vous y rapelle.
Mais Ciel! c'est mon amant qui paroît dans ces lieux,
Pour connoître son coeur cachons-nous à ses yeux.

 

Scène 5
Sapho, Phaon

 

Phaon, sans voir Sapho
O Venus! sois sensible au trouble où tu me vois.
L’amour t’implore par ma voix.
Je cherche dans ces lieux une Nimphe charmante,
Et pour me ranger sous ta loy,
Je me dérobe aux vœux de la plus tendre amante,
Fais que toute l'ardeur qu'elle sentoit pour moy,
Passe dans l'objet qui m'enchante.
O Venus! sois sensible au trouble où tu me vois.
L’amour t’implore par ma voix.

Sapho
Perfide, c'est donc là le sujet qui t'amene !
Tu viens prier Venus pour de nouveaux liens ?
Et je la presse en vain de renouer ta chaîne,
Ton coeur luy fait des voeux qui détruisent les miens.

Phaon
Vous m'avez entendu, je n'ay rien à répondre;
Mon changement est éclairci,
Mais pourquoy chercher jusqu’icy
Le vain plaisir de me confondre ?

Sapho
Cruelle, c'est donc le seul dont je dois me flatter ?

Phaon
L'amour sous d'autres loix a voulu m'arrêter.

Sapho
O Ciel! faut-il qu'un ingrat me déclare
Qu’à sortir de mes fers, il a pu consentir.
Je n'en veux point l'aveu barbare,
Je n'en veux que le repentir.
Heureuse qu'à mon gré ton amour pût renaître

Phaon
Un cceur suit toujours son panchant,
Il ne connoît point d'autre maître
Rien ne peut le rendre constant,
Que le plaisir qu'il sent à l'être.

Sapho
Quoy rien ne peut pour moy ralumer tes ardeurs ?

Phaon
Accusez-en le Dieu qui dispose des coeurs.

Sapho
Toy, que pour mon amant ma Muse a fait connoître,
Ingrat tu trahis nos amours !
Nos noms sont unis pour toûjours
Et nos cceurs ne le peuvent être !
Grands Dieux, pourquoy donc ce presage
Dont vous me flattiez aujourd huy,
Vous deviez, sous mes loix me amener un volage;
Mais vous me trompez comme luy.
Ah! C'en est trop, fixons la fureur qui me guide;
Terminons un funeste sort;
Je n’ay pû t'arracher un seul soupir, perfide,
Il faut l'obtenir par ma mort.

(Elle court se précipiter dans la mer)

Phaon
Arrétez, arrêtez, où courez-vous, cruelle
O Ciel! elle perit, quelle douleur mortelle !

 

Scène 6
Phaon, Neptune

 

On entend une simphonie agreable

Phaon
Quels sons de mes regrets interrompent le cours ?
Cessez charmans concerts, laissez-moy ma tristesse;
C'est pour moy que Sapho vient de finir ses jours,
Du moins je la plaindray sans cesse,
Si je n'ay pu l'aimer toujours.

Neptune, paroît sur la mer
Cesse de plaindre une Déesse,
Sapho prend sa place en ce jour
Entre les filles de memoire.
Le Ciel qui prend soin de sa gloire,
Veut l'égaler à son amour.

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Troisiéme Entrée

La Musique

Le Theatre represente un desert

 

 

Scène 1
Amphion, Ménale

 

Amphion
Hélas! avec un cœur si genereux, si tendre,
Qus n’avois-je un Thrône à donner ?
Pour l'objet de ma flâme on m'en verroit descendre:
Ma main promte à le couronner
Se chargeroit d'un soin que les Dieux devoient prendre.
Hélas! avec un cœur si genereux, si tendre,
Que n’avois-je un Thrône à donner ?

Ménale
Esperez tout de vôtre voix,
Rassemblez les humains, obtenez leurs hommages,
Mous sçavez attirer les rochers & les bois,
Les mortels sont-ils plus fauvages ?

Amphion
Je vais enfin tenter ce dessein glorieux;
Que ne peut point mon art secondé par les Dieux ?
O! vous qui lancez le tonnerre,
Vous, que craint le Ciel même & qu'adore la terre,
Jupiter, si c’est vous dont j'ay reçu le jour,
Servez en ce moment ma gloire & mon amour.

(Pendant ce recit le Theatre change, & devient insenblement la ville de Thebes)

Antres affreux, retraittes sombres
que ma voix dissipe vos ombres
Que de superbes murs dans vôtre sein formez,
Etonnent le Soleil de leurs beautez naissantes;
Tristes lieux, devenez des demeures brillantes,
Dignes de plaire aux yeux dont les miens sont charmez.
Vous, sauvages mortels, descendez des montagnes !
Quittez les bois & les campagnes.
Sous un empire heureux il faut vous réünir;
Faites regner l'objet pour qui mon coeur soûpire,
Venez, si ma voix vous attire
Ses yeux sçauront vous retenir.

Choeur des Sauvages, derriere le Theatre
Rassemblons-nous, quittons nos retraittes sauvages,
A de si doux accens nous devons nos hommages.

(Ils entrent aprés que le Choeur est fini)

 

Scène 2
Niobe, Amphion, Un Sauvage & Une Sauvage, Choeur des Sauvages

 

Niobe
Quels sons ay-je entendus ! jamais rien de si doux...
Mais, ô Dieux ! Amphion,en quels lieux sommes-nous ?
Quels prodiges vois-je paroître ?

Amphion
Pourquoy vous en étonnez-vous ?
C'est vous qui les avez fait naître.
Ces mortels à ma voix raffemblez dans ces lieux,
Ces ramparts, ces Palais, l'ornement de la Gréce,
Sont les effets de l'ardeur qui me presse,
Et cette ardeur est l'effet de vos yeux.
A suivre vos loix tout aspire,
Regnez, & jouissez, d'un destin plein d'attraits,
Commencez ici vôtre empire,
Qu’il s'étende par tout & qu’il dure à jamais.

(Le Choeur repete ces quatre derniers vers)

Amphion
Vos yeux de tous les coeurs vous attirent l'hommage,
Avec moy tout embrasse un Empire si doux:
Non, il n'est point de cœur assez sauvage
Pour l'être encore auprés de vous.

Niobe
Helas, tout ce pouvoir ne touche point mon ame,
Je hais ces nouveaux soins, dont vous m'embarassez;
Avez-vous crû que ma flâme
Ne m'occupoit pas assez;
Jamais pour la grandeur suprême
Ay-je formé les moindres voeux,
Ah! vous sçavez trop bien que mon coeur amoureux
Ne cherchoit en vous que vous-même.

Amphion
Pour gage éclattant de ma foy,
Je vous devons une couronne:
Le pouvoir que mom Art vous donne,
Devoit prouver celluy que vous avez sur moy.

Niobe
Je voulois sur vous seul étendre ma victoire,
De quoy me sert le rang où je monte en ce jour:
Retranchez plûtôt de ma gloire,
Pour ajoûter à vôtre amour.

Amphion
Rien n'est si fort que l'amour qui m'engage.
Jamais on n'a brûlé d'une sivive ardeur,
Il faudrait avoir plus d'un coeur
Pour en ressentir davantage.

Amphion & Niobe:
C’est de vos seuks plaisirs que je fais mon nonheur:
Qu’à vosvœux icy tout réponde,
Vivez, heureux/heureuse, & regnez dans le monde
Aussi longtemps que dans mon coeur.

Choeur
A suivre nos loix tout aspire,
Regnez, & jouissez d'un destin plein d'attraits,
Commencez sur nous vôtre Empire,
Qu'il s'étende par tout & qu'il dure à jamais.

(Les Sauvages elevent un Thrône à Amphion & à Niobe, & leur rendent leurs hommages)

Un Sauvage
Quel est le cceur qu'un tendre amour n'entraîne ?
Qui peut dompter ses aimables langueurs ?
De tous nos traits souvent l'attaque est vaine,
Et nos efforts ne sont pas tous vainqueurs.
Mais l’amour porte une atteinte certaine,
Ses traits charmans ne manquent point les coeurs.

Niobe
Amour c’est à toy seul que je dois mes plaisirs,
La gloire de regner flatte peu mes desirs,
Tes chaînes sont pour moy mille fois plus aimables:
Je crains que de mon sort les Dieux ne soient jaloux,
Ils goûtent dans les Cieux les biens les plus durables,
Mais mon coeur enchanté possede les plus doux.

Une Sauvage
En aimant
Tout paraît charmant;
Est-il un plaisir plus touchant ?
Heureux, heureux, un coeur qui pour maître
N’a que son penchant.
Dans les bois le sort nous fit naître,
Mais tous les lieux ont des attraits
Pour ceux qu'amour a blessé de ses traits.
En aimant
Tout paraît charmant
Est-il un plaisir plus touchant ?
Heureux, heureux un coeur qui pour maître
N'a que son penchant.
Tous nos voeux
Et tous nos soins sont de nous rendre heureux,
Nous aimons pour l'être,
Nos tendres desirs
Sont déja des plaisirs.
En aimant
Tout paraît charmant;
Est-il un plaifr plus touchant ?
Heureux, heureux un coeur qui pour maître
N'a que son penchant.

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Quatriéme Entrée

La Peinture

Le Theatre represente le Cabinet d'Apelle dans le Palais d'Alexandre, où son histoire est peinte de la main d'Apelle

 

 

Scène 1
Campaspe

 

Campaspe
Qu’un coeur est prevenu quand sa flâme est extrême !
Qu'il trouve de raisons pour aimer ce qu'il aime
Contre mes voeux la gloire a beau se déclarer,
La raison vainement s’arme pour les détruire.
L'amour sçait bien mieux nous séduire
Que la raison ne sçait nous éclairer
Qu’un coeur est prevenu quand sa flâme est extrême !
Qu’il trouve de raisons pour aimer ce qu'il aime !

 

Scène 2
Campaspe, Asterie

 

Campaspe
Apelle en ces lieux va re rendre,
C'est icy que sa main doit achever mes traits,
Mais je crains que son Art n’ajoute à mes attraits,
Et ne redouble encor la flâme d'Alexandre.

Asterie
Quoy son amour peut-il vous allarmer ?
Craignez- vous de le rendre extrême ?

Campaspe
Puis-je me plaire à l'enflâmer ?
Hélas! ce n'est pas luy que j'ayme.

Asterie
Vous ne l'aimerie-pas ? à qui donc vôtre cœur
Peut-il ceder une indigne victoire ?

Campaspe
Cesse d'outrager mon vainqueur,
Ces lieux sont remplis de sa gloire.
Que pour moy ces travaux ont de charmans appas !

Asterie
Du Maître de ces lieux c’est l’histoire immortelle,
J’y vois sa gloire & ses combats.

Campaspe
Et moy j’y vois encor les Triomphes d'Apelle.
L'Art plus que la valeur, est aimable à mes yeux.
Par luy tout agit, tout respire,
Il semble animer tous à l'exemple des Dieux,
La valeur ne sçait que détruire.

Asterie
La gloire du Héros devoit vous enflâmer;
Il tient entre ses mains le destin de la guerre,
Rien ne resiste aux voeux qu'il luy plait de former,
Le Ciel même à son gré fait tomber le Tonnerre.

Campaspe
Je sçay qu'il fait trembler la Terre,
Mais Apelle sçait la charmer.
Mon coeur auroit aimé peut-être
Cet aimable Héros dont j'allume les feux;
Mais avant qu'il m'offrît ses voeux,
Apelle de mon coeur étoit déjàa le maître.

Asterie
Faites pour l'en bannir un effort genereux.

Campaspe
Non non, il ne combat plus l'ardeur qu'il a fait naître.
C'est un mal que à souffrir,
Je hais ce qui peut m’en guerir,
Et je ne veux songer qu'à ce qui peut l'accroître.
Mais je vois Apelle paroître,
Hélas! qu’en le voyant je me sens attendrir.

 

Scène 3
Campaspe, Apelle

 

Apelle
Pour exprimer les traits dont le Ciel vous partage,
L'Art n'a que de foibles beautez,
Le seul amour peut en tracer l'image
Dans les coeurs que vous enchantez.

Campaspe
Vous avez peint Venus, elle a charmé la Grece,
Un coeur en la voyant apprend à soupirer,
Et vous avez fait reverer
L'Ouvrage autant que la Déesse.
Aprés Venus est-il d'autres appas
Que vôtre Art n'embelisse pas ?

Apelle
Venus est la beauté que l'Univers adore,
Tout cede à ses charmes vainqueurs:
Mais qui vous voit est plus épris encore,
Et ses yeux n'ont jamais allumé dans les coeurs
Le feu qui pour vous me dévore.

Campaspe
Que venez-vous m'apprendre ? Apelle vous m'aimez ?

Apelle
J'en fais un aveu temeraire,
Mais malgré moy vous me charmez,
Et j’ay trop d'amour pour le taire.
Mon amour la gloire est venu m’animer,
Le monde est embeli de ce qu'il m'a fait faire,
Je voulois être au moins digne de vous aimer,
Si je ne l'étois de vous plaire.

Campaspe
Helas!

Apelle
Que ce soupir trouble mon cœur jaloux,
Il s'echape pour Alexandre
Et m'annonce vôtre couroux;
A ce partage helas! je devoir bien m'attendre.

Campaspe
Que vous êtes cruel de ne le pas comprendre !

Apelle
Que croire? & que me dites-vous ?
Aurois-je quelque part à ce soupir si tendre ?

Campaspe
Mes yeux osent le dire & vous n'osez l'entendre.

Apelle
Ah! C'est trop de plaisirs, mon coeur les reßent tous
Je vais de leur excès mourir à vos genoux.

(Il se jette aux genoux de Campaspe, & il y est surpris par Alexandre)

 

Scène 4
Campaspe, Apelle, Alexandre

 

Alexandre
Que vois-je? on me trahit, ô Dieu le puis-je croire ?
Quel malheur m'accable en ce jour ?
Ciel! me fais-tu payer les faveurs de la gloire,
Par les outrages de l'amour.

(à Apelle)

Perfide, c’est sur toy qu'il faut venger ma peine,
J'eteindray dans ton sang ta temeraire ardeur
Rien ne peut t'arracher au courroux qui m'entraîne,
Jusqu'à la vangeance & la haine,
Tout est extrême dans mon coeur.

Campaspe
Ah ! faites grace à sa tendresse,
Son coeur pour moy s'est laissé prévenir:
Vous avez la rneme foiblesse;
Pourquoy voulez vous l'en punir ?

Alexandre
Cruelle, c'en est trop, son ardeur vous est chere,
C’est ce qui contre luy doit encor m'animer
Son crime est d'être heureux plûtôt que temeraire
Il ne perira pas pour oser vous aimer,
Mais pour sçavoir vous plaire.

Campaspe
Seigneur, gardez-vous d'attenter à son sort;
N'allez point vous couvrir d'une tache éternelle,
Quand son Art vous assure une vie immortelle,
Pourriez-vous luy donner la mort ?

Apelle
Non non suivez les transports de vôtre ame
Faittes-moy tomber sous vos coups,
Je ne puis surmonter ma flâme;
Ny soûtenir vôtre courroux.

Alexandre
Eh bien ! c'est donc à moy de me vaincre moy-même,
Mon coeur doit être le plus fort;
Mais quoy ! ceder ce que l'on aime ?
Ah ! quel coeur l'est assez pour un si grand effort.

Apelle & Campaspe
Sur vous-même aujourd'huy remportez la victoire,
Couronnez, notre amour, & comblez votre gloire,

Alexandre, à Campaspe
Je dompte enfin pour vous l'amour le plus ardent,
Jamais je n'ay souffert une si rude guerre,
Je suivois mon penchant en soumettant la Terre,
Et j’y resiste en vous cedant.

Campaspe
Seigneur, cet effort nous engage...

Alexandre
Je vous laisse, à vos voeux je viens de consentir;
Mais en vous voyant davantage
Je craindrois de m'en repentir.

 

Scène 5
Campaspe, Apelle, Un Indien, Une Indienne, Un Elève d'Apelle, Choeur

 

Apelle
Vous qu'une noble ardeur a rangés sous mes loix,
Qui cherchez par mon Art une illustre mémoire,
Venez, accourez à ma voix:
Célébrez mon amour, célébrez ma victoire,
Chantez mon bonheur & ma gloire,
Par des jeux nouveaux & charmans.
Secondez les transports de deux heureux amans.

(Des Eléves d'Apelle lui amenent des étrangers, attirés par sa réputation, qui se joignent avec eux pour célébrer son bonheur)

Un Indien
Par tout la renommée a pris soin de répandre
De ton Art enchanteur les prodiges divers;
Ton nom vole aussi loin que le nom d'Alexandre.
Nous venons t'admirer du bout de l'Univers.

Choeur
Célébrons son amour, célébrons sa victoire,
Chantons son bonheur & sa gloire.

Un Elève d'Apelle
Nos beaux ans
Sont le bon tems
Pour la tendresse.
Que les coups d'amour sont doux
Dans la Jeunesse!
Il n'est point de bien pour nous,
S'il ne nous blesse.
Quand un coeur
Fuit fort ardeur,
Qu'il est à plaindre !
Ce vainqueur
Pour son bonheur
Veut le contraindre:
Cédons tous,
De nos voeux il est jaloux,
C'est son couroux
Qu'un coeur doit craindre.

Une Indienne, à Apelle & à Campaspe
Vous attachez tous deux les graces fur vos pas,
vous gagnez tous les coeurs par d'invincibles armes;
L'Art fait briller par vous ses plus puissans appas,
Et la Nature en vous fait briller tous ses charmes.

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Cinquiéme Entrée

La Sculpture

Le Thétre repreente l'Attelier de Pigmalion, au milieu duquel paroît la Statue dont il est charmé

 

 

Scène 1
Pigmalion

 

Pigmalion, seul
Fatal Amour! cruel vainqueur !
Quels traits as-tu choi6 pour me percer le cœur ?
Je goûtois une paix profonde;
L’esime des mortels avoit comblé mes voeux.
Pourquoi viens-tu par de bizarres feux,
Me rendre la fable du monde ?
Fatal Amour ! cruel vainqueur !
Quels traits as-tu choisi pour me percer le coeur !
Je tremblois de t'avoir pour maitre,
J'ai craint d'être sensible; il falloit m'en punir:
Mais devois-je le devenir
Pour un objet qui ne peut l'être ?
Fatal Amour ! Cruel vainqueur !
Quels traits as-tu choisi pour me percer le coeur ?
Cette beauté que rien n'égale...

 

Scène 2
Pigmalion, Une Propetide

 

La Propetide
Ingrat, c’est donc icy que tu portois tes pas ?
Où t'entraîne ans cesse une flâme fatale ?
Tu me fuis pour chercher d’insensibles appas,
Et cet Ouvrage est ma rivale.

Pigmalion
Accusez-en le celeste courroux:
Je brûle d'un ardeur que je ne puis éteindre,
Mon coeur se la reproche encore plus que vous;
Mais il n'en est que plus à plaindre.
Cessez d'aimer l'objet de la haine des Dieux,
Etouffez vôtre amour, que la raison le dompte;
Fuyez, fuyez loin de ces lieux,
Et cachez à jamais vos soupirs & ma honte.

La Propetide
Que je fuye ! ah ! cruel, est-il en mon pouvoir ?
En vain tu braves qui t'adore,
Par tes mépris mon feu s’irrite encore,
Ma vie est attachée au plaisir de te voir.
Non tu n'es point l'objet de la haine celeste,
C’est sur moy que le Ciel épuise sa rigueur,
Et Venus poursuit dans mon cœur,
Le reste malheureux d'un sang qu'elle déteste.
Ciel ! tu ne daignes pas écouter mes regrets,
Tes regards sont sans cesse attachez sur ces traits.
Pourquoy ton Art fit-il une image si belle ?
Hélas ! que n'ay-je ses attraits,
Ou que ne suis-je insensible comme elle ?

Pigmalion, regardant la Statüe
Ah ! s'il étoit une mortelle...

La Propetide
Ingrat n'acheve pas tes barbares souhaits.

Pigmalion
Non je ne puis le taire davantage,
Mon coeur cherche partout les traits de cet objet,
Et si c'est vous faire un outrage,
Je vous offre à percer le coeur qui vous le fait.

La Propetide
Je puniray mieux ton caprice,
C’est en t'aimant toujours qu'il faut vanger ma foy,
Je ne puis inventer pour toy,
Un plus cruel supplice.

Pigmalion
O Venus mere des plaisirs,
Daigne enfin calmer ta colère,
Etouffe dans nos cœurs de malheureux desirs
Ou consens à les satisfaire.
Qu’entends-je ? & quel éclat se répand dans ces lieux ?
C'est Venus qui s'offre à mes yeux.

 

Scène 3
Pigmalion, Une Propetide, Vénus

 

Vénus
Je viens finir les maux où ta flâme t'engage,
Mon fils pour ton bonheur veut s'unir avec moy;
Je vais animer cette image
Et l'amour aussi-tôt doit l'enflâmer pour toy;
C'est ainsi que ton Art reçoit la recompense.

La Propetide
Cruelle, à quel excès portes-tu ta vangeance ?
Non, barbare Divinité,
Je ne redoute plus ta haine,
Je te défie avec ta cruauté
De rien ajoûter à ma peine.
Souffre à ton tour les maux que tu fais aux mortels,
Que ton fils te déclare une implacable guerre:
Et qu'avec moy toute la Terre,
Ose outrager ton nom, & briser tes Autels.
Vain transport, inutile plainte,
Le secours de ce fer servira mieux mon coeur,
Mais il m'echape, & la douleur
M'accable, & prévient son atteinte.

Vénus
J’ay pitié de sa peine, & par son changement
Je veux vanger ma gloire & finir son tourment.

(elle est changée en rocher)

Toy reconnois ta nouvelle conquête,
L'amour veut servir tes desirs
Bientôt par une aimable fête,
Les Arts vont, en ces lieux celebrer tes ptaisirs.

(Venus part, & l'Amour vole avec un flambeau devant la Statuë qui devient animée)

 

Scène 4
Pigmalion, La Statüe

 

La Statüe
Que vois-je ? Où suis-je ? & qu'est-ce que je pense ?
D'ou me viennent ces mouvemens ?
Que dois-je croire, & par quelle puissance
Puis-je exprimer mes sentimens ?
Mais quel est cet objet ? mon ame en est ravie,
Je goûte en le voyant le plaisir le plus doux.
Ah ! je sens que les Dieux qui me donnent la vie,
Ne me la donnent que pour vous.

Pigmalion
De mes maux à jamais cet aveu me délivre,
Vous seule, aimable objet, pouviez me secourir
Si le Ciel ne vous eût fait vivre
Il me condamnoit à mourir.

La Statüe
Quel heureux sort pour moy ! vous partagez ma flâme,
Ce n'est pas vôtre voix qui m’en instruit le mieux:
Mais je reconnois dans vos yeux
Ce que je ressens dans mon ame.

Pigmalion
Pour un coeur tout à moy puis-je je trop m'enflâmer ?
Que vôtre ardeur doit m'être chère !
Vos premiers mouvemens ont été de m’aimer.

La Statüe
Et mes premiers soins de vous plaire.
Je suivray toûjours vôtre loy,
Prenez le soin d'un destin que j'ignore,
Tout ce que je convois de moy
C'est que je vous adore.

Pigmalion & La Statüe
Aimons-nous, aimons-nous toujours,
Nôtre bonheur dépend de nos amours.

Pigmalion
Ce concert nous annonce une agréable Fête
Les Arts biennent icy celebrer ma conquête.

 

Scène 5
Pigmalion, La Statüe, Un Matelot, Une Paysanne, Mademoiselle Gherardi, L'Astrologie
Choeur des Arts conduit par La Danse

 

Le Choeur
Joüissez d'un bonheur extrême,
Que de vos feux rien n'arrête le cours.
Et que l'amour vous apprenne luy-même
L'Art de plaire & d'aimer toujours.

Un Matelot, pour la Navigation
Embarquez-vous, jeunesse trop timide,
Profitez d'un heureux loisir;
Aimez, aimez, l'amour est le seul guide
Qui mene les cceurs du plaisir.

Une Paysanne, pour l'Agriculture
Le plaisir est dans nos bocages,
L'amour nous y suit toûjours,
Nous voyons tomber nos feuillages
Sans voir finir nos beaux jours.
Quand la belle saison cesse,
Nos coeurs ne sont pas moins contens,
Et la jeunesse & la tendresse
Nous tiennent lieu du Printemps.

 

Mademoiselle Gherardi, représentant la Musique, chante l’Air Italien

Un dolce canto di vaga beltà
Può darsi vanto di cantar la libertà;
Ei rende immota la Dea vagante,
El crin volante porger le fa.

Un doux chant d'une ravissante beauté
Peut se targuer de chanter la liberté;
Il rend immobile la déesse errante
Et lui fait présenter sa chevelure qui vole.

 

L'Astrologie
Amans que l'avenir allarme,
En vain sur vôtre sort vous consultez les cieux,
Vous en apprendrez plus de l'objet qui vous charme,
Le sort qui vous attend est écrit dan ses yeux.

Le Choeur
Du doux bruit de nos chants que ces beaux lieux raisonnent
Que l’Hymen, que l'amour vous couronnent,
Que ces Dieux comblent vos desirs
Joüissez de tous leurs plaisirs.

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