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Les Romans
Ballet héroïque en I Prologue & III Entrées
Livret de Louis-Charles-Michel de Bonneval
musique de: Jean-Baptiste Niel



Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III
 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


La Fiction

Mlle Eeremans

Clio

Mlle Julye

Un Amanteur de la Fiction

Mr Person

Une Suivante de la Fiction

Mlle Duplessis

La Renommée

Mlle Duplessis

Troupe de Genies de la Suite de la Fiction
Troupe d'Amateurs de la Fiction

La Scene est dans le Palais de la Fiction


Scene premiere
Un Amateur & une Suivante de la Fiction, la Fiction
Choeurs

Le Theâtre represente la Palais de la Fiction, cette Déesse paroît assise sur un Trône: l'Imagnination; le Goût, & quantité de Genies differents l'environnent, des Peuples de toutes les Nations chantent ses loüanges

Un Amateur & une Suivante de la Fictio, ensemble:
Triomphez Déesse charmante,
Les plus aimables Jeux regnent dans vôtre Cour.

Le Choeur:
Triomphez Déesse charmante,
Les plus aimables Jeux regnent dans vôtre Cour.

Un Amateur & une Suivante:
Toûjours nouvelle & toûjours plus brillante,
Vous chantez tour à tour
La Gloire, la Vertu, les Plaisirs & l'Amour.

Le Choeur:
Triomphez Déesse charmante, &c.

Les Mesmes:
Flatteuse Fiction, sous vôtre main galante,
La beauté prend un air plus doux:
La grace devient plus touchante,
Et jusqu'à la raison, tout sçait plaire avec vous.

Le Choeur:
Triomphez Déesse charmante, &c.

La Suivante de la Fiction:
Tout s'anime pour vous, & tout vous rend hommage:
Les Déitez des Mers, de la Terre, des Cieux,
Et celles du sombre Rivage
Vous doivent leurs rangs glorieux:
Vos premiers sujets sont les Dieux:
Le tendre Zephir
Prés de vous soupire;
Les Jeux, & les Plaisirs
Sont les Enfans de vos loisirs;
Et l'aimable Flore,
Pour prix d'avoir chanté ses feux,
Sous vos pas fait éclore
Ses dons les plus précieux.

[on danse]

La Fiction, descenduë de son Trône:
Je vais peindre en ces lieux charmans
Des Amants fortunez aprés quelques tourmens,
Des Bergers tendres & timides,
Des Heros intrépides:
Mortels, applaudissez à mes nouveaux Romans.

Le Choeur des Genies:
Jusques au bout du monde étendez vôtre gloire,
De l'Histoire en tous lieux effacez la beauté:
Que sur la verité
L'aimable Fiction remporte la victoire.


Scene 2
La Fictio, Clio,
les Acteurs de la Scene précédente

Clio:
De quels chants odieux
Retentissent ces lieux ?

La Fiction:
Sage Clio, quel couroux vous anime ?
Des honneurs qu'on me rend, me faites vous un crime ?

Clio:
Pour former contre moy d'audacieux desseins,
Déesse, j'ignorois vos titres souverains:
Et je ne croyois pas que vous dûssiez prétendre
Aux hommages pompeux que m'offrent les Humains.

La Fiction:
Le temps auroit dû vous l'apprendre.
Quel coeur ne me suit pas ?

Sublime, élegante, & legere,
Le plaisir vole sur mes pas:
C'est du desir de plaire
Que naissent les plus doux appas.

Clio:
Vôtre art chimerique & frivole,
Doit à l'erreur son plus bel ornement:
Le plaisir aisément s'envole,
Quand le mensonge en fait seul l'agrément.

La Fiction:
Connoissez mieux la Mere de la Fable.

Sous les traits de la volupté
Je rends la sagesse agréable:
On cherche peu la verité,
Lorsque le mensonge est aimable.

Clio:
Pour punir vôtre vanité,
Je puis de mes Heros vous rapeller la gloire,
Ma main au Temple de memoire
Les consacre à jamais à la posterité.

La Fiction:
Muse, j'en connois dans k'Histoire
Qui ne doivent qu'à moy leur immortalité.

Ensemble:
[la Fiction chante d'abord seule]

Cédons nous l'une à l'autre une égale victoire,
En faveur de LOUIS, unissons nos desirs.

[Clio] Occupez-vous de ses plaisirs,
[la Fiction] Je prends soin de ses plaisirs,

[Clio] Et laissez à Clio le recit de sa gloire.
[la Fiction] Et je laisse à Clio le recit de sa gloire.

[Divertissement]

La Fiction:
Volez loin de la terre, implacable Bellonne,
De nos jeunes Guerriers respectez les beaux jours.

S'il faut que nos fureurs en partagent le cours;
Dumoins, n'en prenez que l'automne,
Laissez leur printems aux Amours.

La Renommée, sur le cheval Pegaze, à Clio:
Venez, venez Muse immortelle,
Venez chanter les plus hauts faits:

La Discorde fatale, & la Guerre cruelle
Avoient troublé l'empire de Cibelle,
LOUIS va luy rendre la Paix.

Venez, venez Muse immortelle,
Venez chanter les plus hauts faits.

Clio, à la Fiction:
Adieu, je pars, c'est LOUIS qui m'apelle;
Il faut que ma Trompette annonce sa grandeur:
Pour ses amusements limitez mon ardeur.

[elle sort]

La Fiction, paroissant piquée, à part:
Au temple d'Apollon, les Filles de memoire,
Des vertus de LOUIS font le riche tableau;
Mais, c'est un vain effort, on ne pourra les croire;
Et l'Avenir surpris d'un ouvrage si beau,
Pensera pour ma gloire,
Que de la Muse de l'histoire
J'aurai conduit l'heureux pinceau.

[s'adressant à toute sa Cour]

Que la Paix dans ces lieux tranquillles,
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux.

Le Choeur:
Que la Paix dans ces lieux tranquillles, &c.

La Fiction:
Au seul éclat des armes,
Ils quittent les Amours en larmes,
Et courent aux nobles travaux.

Le Choeur:
Que la Paix dans ces lieux tranquillles,
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux.

La Fiction:
Mars, ainsi que l'Amour, prépare leur victoire;
Des plaisirs aux combats ils volent tour à tour:
Volages en amour;
Mais, constants pour leur gloire.

Le Choeur:
Que la Paix dans ces lieux tranquillles,
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux.

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PREMIERE ENTRE'E
la Bergerie

les personnages du Ballet la Bergerie:

les interprètes:


L'Amour

Mlle Fel

Arcas, vieux Berger

Mr Person

Iphis, jeune Berger indifferent

Mr Tribou

Doris, jeune Bergere indifferente

Mlle Pellicier

Deux Bergers

Une Bergere

Troupe de Bergers & de Bergeres

La Scene est dans un Hameau de la Vallée de Tempé


Scene premiere
L'Amour

Le Théatre represente un Boccage; Arcas vieux Berger, y paroît endormi sur un gazon

[l'Amour descend du Ciel: Au bruit de son vol, Arcas se réveille, le suit des yeux & court ensuite aprés luy; l'Amour le laisse en arriere, & reparoît sur le Théatre]

L'Amour:
Vangeons-nous, vangeons-nous des insensibles coeurs,
Ne cessons point de leur faire la guerre;
Tout doit sentir mes traits vainqueurs,
J'en ay blessé le Maître du tonnerre.

Dans ces lieux consacrez aux soupirs, aux langueurs,
J'ay vû le jeune Iphis, dédaignant mes faveurs,
N'entretenir une aimable Bergere,
Que du chant des oiseaux& de l'émail des fleurs:
Ah ! leur indifference excite ma colere:
Avant la fin du jour
Ils parleront d'amour.

Vangeons-nous, vangeons-nous des insensibles coeurs,
Ne cessons point de leur faire la guerre;
Tout doit sentir mes traits vainqueurs,
J'en ay blessé le Maître du tonnerre.

[l'Amour sort, apercevant Arcas de loin]


Scene 2
Arcas, cherchant l'Amour

Arcas:
Venez, heureux Bergers, venez accourez tous,
L'Amour, le tendre amour habite parmi nous,
Formons des jeux nouveaux, que la plus belle fête
Présente à ses regards l'hommage le plus doux:
Venez, heureux Bergers, venez accourez tous,
Que rien ne vous arrête.


Scene 3
Arcas, Troupe de Bergers & de Bergeres

Le Choeur des Bergers:
Nous accourons à vôtre voix,
Qu'est-il arrivé dans nos bois ?

Arcas:
L'objet le plus charmant s'est offert à ma vûe,
Mon ame en est encore émûe !

Le Choeur:
Quel est donc cet objet qui flâte vos desirs ?

Arcas:
C'est le Dieu des amours.

Le Choeur:
L'Amour dans ce boccage ?

Arcas:
Croyez-en mes soupirs.
J'étois sous cet Ormeau reposant à l'ombrage.

Armé de ses traits éclatans,
Je l'ai vû sortir d'un nuage,
Et descendre aussitôt sous cet épais feüillage,

Il a fui devant moy, je l'ai suivi long-tems
Je marche avec lenteur, il vole & je chancelle;
Mais ce Dieu me prêtoit une force nouvelle,
Qui réparoit la foiblesse des ans.

Cherchez l'Amour dans ces boccage,
Présentez-lui vos coeurs, rendez-lui vôtre hommage.

Le Choeur, pendant lequel Iphis & Doris arrivent:
Cherchons l'Amour dans ce boccage,
Présentons-lui nos coeurs, rendons-lui nôtre hommage.

[la Troupe des Bergers sort pour aller chercher l'Amour]


Scene 4
Arcas, Iphis, Doris

Arcas:
Heureux qui de l'amour sent les aimables traits.
Aux yeux d'un berger qui soupire,
Le jour semble avoir plus d'attraits;
Ce qu'il voit, ce qu'il sent, l'air même qu'il respire,
Tout lui paroît changé. Dans cet heureux délire
Il goute cent plaisirs divers:
L'Amour pour les amans forme un autre univers.

[s'adressant à Iphis & à Doris]

Jeunes Bergers, vous seuls dans ce séjour,
Du Dieu le plus charmant méprisez la puissance;
De vôtre indifference
Il sçaura vous punir un jour:
Vous offensez l'Amour,
Redoutez sa vangeance.


Scene 5
Iphis, Doris

Doris:
Les plaisirs de l'amour ont-ils donc tant de charmes ?
J'ai vû des Bergers amoureux
Se plaindre dans nos bois, & répandre des larmes.

Iphis:
J'en ai vû quelquefois d'heureux.
Tircis a soupiré pour la jeune Climene,
Souvent aux Echos de ces lieux
Il a fait répeter son amoureuse peine;
Mais enfin, il a sçu fléchir une inhumaine,
Tircis patoît joüir d'un sort digne des Dieux.

Doris:
L'Amour le plus heureux est toûjours un martire.
Hilas aime Philis, Hilas en est aimé,
Par les plaisirs ce noeud sembloit formé:
Mais depuis que l'Amour les tient sous son empire,
Hilas se plaint, Philis soupire.

Ensemble:
Ne parlons plus ny d'Amans, ny d'Amours,
S'il nous rendoient heureux s'en plaindroit-on toujours ?

Que ces lieux tranquilles,
Ces rians aziles
Soient toûjours charmans pour nous,
Que les Beautez de la nature,
Les bois & la verdure
Fassent nos plaisirs les pus doux.


Scene 6
Iphis, Doris, l'Amour caché au fond du Theatre

L'Amour, caché:
Helas ! helas !

Iphis & Doris:
Qui peut sous ce feüillage
Former de se tristes accens ?

L'Amour, paroissant:
Ah ! quelles peines je ressens !

Doris:
Je vois un jeune Enfant sortir de ce boccage.

L'Amour:
Rien ne peut-il calmer mes cruelles douleurs ?
Où trouver des mortels qui plaignent mes malheurs ?

Doris:
Ne sçaurions-nous suspendre vos allarmes ?

Iphis:
Un mortel inhumain s'arme-t'il contre vous ?

Iphis & Doris:
Jeune Etranger, n'est-il point parmi nous
Quelque remede aux maux qui font couler vos larmes ?

L'Amour:
Vous paroissez attendris par mes pleurs,
Contre un sort rigoureux j'espere que vos coeurs
M'accorderont un sûr azile:
Déja dans ce séjour tranquille
Je sens de mes ennuis adoucir les rigueurs.

Iphis & Doris:
Attachez aux trésors que produit la nature
Nous joüissons dans ces hameaux
D'une vie innocente & pure:
Partagez avec nous ce fortuné repos.

[on entend une Symphonie douce]

L'Amour:
Le sommeil sur mes yeux vient verser ses pavots,
Goutons-en la douceur sous ce charmant ombrage:
Divin Sommeil, répare me s travaux;
Des rigueurs de mon sort dérobe-moy l'image.

[l'Amour fait semblant de s'endormir sur un gazon, laissant à terre son narc & son carquois]

Doris:
Sa douleur m'attendrit.

Iphis:
Qu'il reste dans ces lieux,
Le tems calmera ses allarmes.

Doris:
Ses yeux baignez de pleurs, n'en ont pas moins de charmes.

[elle veut s'approcher de l'Amour]

Iphis:
Ne troublez pas son repos precieux.

Doris, considérant l'Amour:
D'où-vient que cet Enfant porte avec lui des armes ?
Voyez cet arc & ce carquois.

Iphis:
Il perce de ses traits les habitans des bois,
Ce sont des jeux de son enfance.

Doris:
Sur ces oiseaux essayons leur puissance.

Iphis & Doris, prenant un trait de l'Amour:
Dieux !... ce trait a percé mon coeur.

[ils le jettent]

Iphis, à part:
Quel mouvement confus !

Doris, à part:
Quel trouble ?

Iphis:
Quelle ardeur ?

Doris:
Quelle subtile flâme
Coule de veine en veine, & penetre mon ame !

Iphis, à Doris:
Une tendre langueur... un timide embarras...
Je vous vois, & mon coeur soupire:
Je voudrois vous parler... & n'ose vous rien dire,
Doris... Doris... ah ! ne me fuyez pas.

Doris:
Ne suivez plus mes pas,
Laissez-moi vous cacher le trouble où je me livre.

Iphis:
Laissez-moi le plaisir d'admirer tant d'appas,
Je sens que loin de vous je cesserois de vivre.

Doris:
Non, je veux surmonter un trop fatal pouvoir,
Iphis, je ne veux plus vous voir.

Iphis:
Je ne vous verrois plus ! Dieux ! mon ame éperduë
Ne sçauroit soutenir un si cruel malheur:
Si je perds le plaisir que me fait vôtre vuë,
De ce dard aussi-tôt je perceray mon coeur...

L'Amour, d'un ton ironique:
Qui peut, jeunes Bergers, vous causer tant de trouble ?

Iphis & Doris:
O Dieux ! à son aspect [ma foiblesse / ma tendresse] redouble !

L'Amour:
Vous semblez m'éviter, d'où vient ce changement ?

Doris:
Un de vos traits par un coup trop sensible,
Nous a blessez mortellement.

L'Amour, d'un ton ironique:
O Ciel ! est-il possible ?

Doris:
C'est vous qui faites mon tourment.

L'Amour:
Ne craignez rien, ce mal n'est point funeste,
L'on en guerit trop aisément.

Doris:
Que faut-il faire, helas !

L'Amour:
Vous aimer seulement,
L'Himen fera le reste.

Arcas, aux Bergers qui le suivent:
Voici l'Amour ce Dieu vainqueur;
Bergers, ranimons nôtre zele.

Iphis & Doris:
L'Amour !

Doris:
O trahison cruelle !

L'Amour:
Redoutez moins un Dieu qui fait vôtre bonheur.

Doris:
Ne puis'je éviter sa présence ?

L'Amour:
L'Amour étonne l'innocence,
Mais, l'Himen sçait la rassurer:
Amants, pour vous unir il va tout preparer.

Le Choeur des Bergers:
Au Dieu qui nous engage,
Rendons hommage:
Chantons le plus doux des Vainqueurs,
Qu'il regne à jamais sur nos coeurs.

[on danse]

Le Choeur:
Les plaisirs vont enchanter nos ames:
Dans ces lieux l'Amour répand ses flâmes,
Doux Printemps,
Renaissez dans nos champs,
Offrez tous vos charmes
Aux Dieu des Amants:

Loin de nous, chagrins, soupirs, & larmes,
Le sort le plus heureux
Vient remplir tous nos voeux,
Nos beaux jours
Vont couler sans allarmes,
L'Amour va nous apprendre à nous aimer toûjours.

[on danse une Chaconne; La Fortune paroît avec une Suite magnifique. Les Bergers ébloüis de son éclat la suivent, & se laissent lier avec des chaînes d'or. Les Bergeres allarmées viennent tendrement les dégager, & les enchaînent ensuite avec des Guirlandes de Fleurs. La Fortune irritée de son peu de succés les abandonne. Les Bergers contents continuent leurs danses]

Le Choeur:
Tendre Amour,
Dans ce beau séjour,
Désormais vient fixer ta Cour,
Tes ardeurs,
Tes langueurs
Charmeront toûjours nos coeurs.

Un Berger:
Nos Forêts
Chantent tes bienfaits,
Leurs attraits
Pour nos coeurs sont faits;
Brûlent nos ames
Nous n'en guerissons jamais.

Le Choeur:
Tendre Amour, &c.

Le Berger:
L'Univers
Renaît dans tes fers,
Il languit si tu ne l'enflâmes;
Un coeur ne devient heureux,
Que de l'instant qu'il sent tes feux:
Dieu charmant,
Quel enchantement !
Tous les biens
Sont dans tes liens,
Tu nous fais aimer jusqu'à nos pleurs,
Tes tourments sont des faveurs.

Le Choeur:
Tendre Amour, &c.

Deux Bergers & une Bergere:
Depuis que dans nos Bois
L'Amour donne des loix,
Tout s'empresse à faire un choix.

Le Choeur des Bergers:
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers & la Bergere:
Il remplit tous les voeux
De nos coeurs amoureux,
Les Plaisirs & les Jeux
L'ont suivi dans ces beaux lieux.

Le Choeur des Bergers:
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers:
Il fait seul nôtre bonheur,
Conservons dans nos ames
Les traits & les flâmes
D'un si doux Vainqueur.

Les Bergers & la Bergere:
Ses soupirs,
Ses plaisirs
Combelront tous nos desirs.
A ses coups
Cédons-tous,
C'est pour nous
Qu'il garde ses biens les plus doux.

Le Choeur des Bergers:
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers:
Plus d'allarmes,
De soins, de larmes,
Chantons le sort dont nous goûtons les charmes.
Victoire !
Ah ! quelle gloire !
Quel bien plus doux !
L'Amour est avec nous.

Le Choeur des Bergeres:
La Fortune,
Nous importune,
Ses biens sont lents, sa faveur est legere;
Une Bergere
Dans un instant,
Rend pour jamais un Berger contant.

Les Bergers:
Plus d'allarmes, &c.

Les Bergeres:
Que ses traits cheris dans ces lieux
Volent jusqu'aux Cieux:
Qu'ils enflâment jusqu'aux Dieux.

Les Bergers:
C'est le Dieu le plus charmant.

Les Bergeres:
Il triomphe en un moment.

Les Bergers:
Trop heureux qui suit ses loix.

Les Bergeres:
Redisons cent & cent fois.

Tous ensemble:
Amour, lancez-nous vos traits,
Regnez sur nous à jamais.
Tendre Amour,
Dans ce beau séjour,
Désormais vient fixer ta Cour:
Tes ardeurs,
Tes langueurs
Charmeront toûjours nos coeurs.

[on danse]

Une Bergere:
Cédons à nos désirs,
Suivons l'Amour, chantons sa gloire;
Ce n'est qu'à sa victoire,
Que nous devons tous nos plaisirs.

Avec rapidité le tems d'aimer s'envole,
Ce tems heureux est perdu sans retour;
Et rien ne console
De la perte de l'amour.

[on danse]

La Bergere:
Aimons-nous,
Chantons-tous,
Chantons le Dieu de Cithere;
Livrons-lui nôtre printems,
La sagesse aura son temps.

Le Choeur:
Aimons-nous, &c.

La Bergere:
Sans desirs,
Sans soupirs,
Helas ! que pourroit-on faire ?
Nos beaux jours
Sont trop courts;
Ne pensons qu'à nos amours.

Le Choeur:
Aimons-nous, &c.

La mesme Bergere:
Quand on aime bien
Tout plaît, tout rit, tout enchante:
Quand on aime rien,
La vie est languissante.

Le Choeur:
Aimons-nous, &c.

La Bergere:
Sous tes loix je m'engage
Je ne crains point les soupirs,
Tendre Amour, quel dommage
De combattre ses desirs
Au plus beau de nôtre âge !

Le Choeur:
Aimons-nous, &c.

La Bergere:
Livrons-nous à la tendresse
N'en perdons point les instans,
La jeunesse
Nous en presse,
Et l'amour n'a qu'un printems.

Le Choeur:
On ne peut troptôt se rendre
Aux doux charmes des amours:
Se deffendre
D'être tendre,
C'est renoncer à ses beaux jours.

Le Berger:
Dans la saison des Zephirs,
Un coeur se doit aux plaisirs:
Douces chaînes,
Tendres peines,
Enchantez tous nos loisirs.

Les Choeurs:
Quand on aime bien,
Tout plaît, tout rit, tout enchante:
Quand on aime rien,
La vie est languissante.

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DEUXIE'ME ENTRE'E
la Chevalerie

les personnages du Secon Ballet:

les interprètes:


Roger, Prince descendu d'Hector, & pere de Marzife, surnommé par Charlemagne Chevalier sans pair

Mr Dun

Marfize, fille de Roger & amante de Leon, déguisée sous les traits de Ferragus, Prince de Castille

Mlle Eermans

Leon, fils de Constantin, Empereur de Grece & amant de Marzife

Mr Tribou

Melisse, fameuse Enchanteresse, amie de Marzife

Mlle Antier

Un Guerrier

Mr Dumats

Une Guerriere

Mlle Duplessis

Troupe de Genies de la Suite de Melisse, déguisés en Plaisirs
Troupe de Chevaliers François de la Suite de Roger
Troupe de Chevaliers Frecs de la Suite de Leon

Le Theâtre represente une Forest. On y découvre dans le fond; à gauche, le Palais de Roger; à droite, un Cirque ou Champ de Mars


Scene premiere
Marfize, déguisée sous la figure de Ferragus, Prince de Castille

Marfize:
Tendre Amour, seconde mes voeux,
Et pardonne à mon coeur une épreuve cruelle,
Qui doit rendre un instant mon amant malheureux.

Si les tourmens serrent tes noeuds,
Nôtre chaîne en sera plus belle:
Tendre Amour, seconde mes voeux,
C'est pour la gloire de tes feux,
Que je veux rendre un coeur plus tendre & plus fidelle.


Scene 2
Marfize, Roger

Roger, à Mazife:
De ce Casque enchanté,
J'admire la puissance:
La voix, les traits, tout jusqu'à la fierté,
Du Prince de Castille offre en vous l'apparence.
Bientôt, ma Fille, avec cet art trompeur,
Du fils de Constantin vous connoîtrez le coeur.

Marfize:
La sçavante Melisse
A commencé cet artifice:
Mais c'est à vous, Seigneur,
D'achever un projet d'où dépend mon bonheur.

Roger:
J'attens icy Leon.

Mafize:
Je le voi qui s'avance...

Roger:
Allez, sur votre amour soyez en assurance.


Scene 3
Leon, Roger

Leon:
Puis-je enfin me flatter, Seigneur,
D'obtenir la beauté dont mon ame est éprise ?
Ne differez plus mon bonheur,
L'amour & la valeur
Vous demandent Marfize.
Quel triste accueil ? ô Ciel ! qu'il allarme mon coeur !

Roger:
Vous offrez à ma fille avec vôtre tendresse
L'Empire de la Grece:
Vôtre rang, vôtre amour, tout doit remplir vos voeux:
Mais Prince, faut-il vous le dire?
Lorsqu'à vôtre bonheur je suis prêt à souscrire,
Ferragus vient icy pour en rompre les noeuds.

Leon:
Quand vous favorisez mes feux,
Qu'ai-je à craindre de sa présence ?

Roger:
Cet himen dès long-tems flatte mon esperance,
Et ce Guerrier jaloux
De vous voir obtenir sur luy la préférence,
Les armes à la main, veut l'emporter sur vous.

Leon:
Sur moi ! Ciel ! la fureur de mon ame s'empare.

Roger:
Ce rival en couroux
Déclare icy la guerre à vos voeux les plus doux.

Leon:
Ah ! c'est moi qui la lui déclare,
Qu'il paroisse en ces lieux:
Si ce Rival ose à mes yeux,
Mes disputer le bien que le ciel me prépare,
Son téméraire amour
Luy coûtera le jour.

Roger:
Songez que ce Guerrier est un guerrier terrible.

Leon:
Son bras jusqu'à ce jour a trouvé tout possible:
Mais, malgré la valeur dont il est animé,
Il n'est pas invincible
Pour un amant aimé.

Roger:
Pour éterniser vôtre gloire,
Couronnez vôtre front d'une double victoire:
Il faut rempoter en ce jour
Le prix de la valeur, & celui de l'amour.


Scene 4
Leon

Leon:
Redoutable Dieu des armes,
Je me livre à ta fureur:
Tes allarmes
Ont des charmes
Pour un intrépide coeur.

Tendre Espoir, brillante Gloire,
Vous m'animez tour-à-tour,
Vous m'offrez dans ce grand jour
Les lauriers de la victoire,
Et les mirthes de l'amour.


Scene 5
Leon, Marfize, déguisée sous les traits de Ferragus, Roger, caché, les écoute

Marfize:
Chevalier, est-ce toi, qui de Mafize épris,
Prétens me disputer cette illustre Princesse ?

Leon, montrant son épée:
En serois-tu surpris ?
J'ay juré sur ce fer, de l'adorer sans cesse:
Qui voudra m'enlever ce prix de ma tendresse,
Pourra se repentir de l'avoir entrepris.

Marfize:
Je vais cependant l'entreprendre.
Au plaisir de l'avoir, cesse enfin de prétendre:
Un Rival, quelqu'il soit, doit toûjours allarmer,
Marfize aime à t'entendre,
Tu lui parles d'amour, tu pourrois la charmer,
Et c'est moi qu'elle doit aimer.

Leon:
Si sa bouche elle-même
NE dicte cet Arrest suprême,
Je la suivrai jusqu'au trépas.

Marfize:
Connois-tu Ferragus ?

Leon:
Des exploits de son bras
J'entens vanter la gloire extrême:
Mais, fut-ce le Dieu des combats,
Deffendant ce que j'aime,
Je ne le craindrois pas.

[Marfize, icy fait un signe de tête menaçant]

Qui ne craint point la mort, méprise la menace.

Marfize:
Jeune, peut-être valeureux,
Tu crois dans ton audace
Que pour vaincre, il suffit que l'on soit amoureux,
Poursuis, je te fais grace.

Leon, en colere:
Ciel !

Marfize:
Ne t'expose point à mon couroux fatal,
Garde-toi d'irriter un terrible rival,
Eteins plûtôt une vaine tendresse,
Leon, céde-moy la Princesse,
La combat entre nous seroit trop inégal.

Leon, tirant son épée:
Il faut punir ton insolence,
Et t'imposer un éternel silence.

Roger, séparant les Combatants:
Arrestez, c'est au cham de Mars
Qu'il faut que vôtre valeur brille:
Aux yeux des Chevaliers, venus de toutes parts,
Faites voir qui des deux doit posseder ma fille,
Elle laisse à la gloire à soumettre son coeur:
Songez que son himen est le prix du vainqueur.

Leon & Marfize:
Ah! si l'amour anime le courage,
C'est à moy, c'est à moy d'emporter l'avantage.


Scene 6
Roger

Roger:
Au moment du combat, d'où vient que malgré-moi
Je ressens de l'effroi ?
Ce combat à mes yeux couteroit-il des larmes ?
Grands Dieux ! au champ de Mars rendons-nous promptement.


Scene 7
Roger, Melisse

Melisse:
Non, Rogez, demeurez & soyez sans allarmes,
Vous connoîtrez dans un moment
Le pouvoir de mes charmes.

Roger:
Ma crainte ne sçauroit se cacher à vos yeux.

Malgré vôtre art sublime,
Je crains un amant furieux:
Un Heros que l'amour anime
Est aussi puissant que les Dieux.

Melisse:
Jupiter quand il veut, fait gronder son Tonnerre.
Neptune jusqu'aux Cieux, peut soulever les Mers.
Pluton dans son couroux, sçait ébranler la Terre:
Mais, rien dans l'Univers
Ne peut vaincre l'Amour armé par les Enfers.

Le Choeur de Chevalier, derriere le Théatre:
Ah quelle gloire !
Ferragus est vainqueur:
Tout cede à son amour, tout cede à sa valeur,
Chantons sa nouvelle gloire.

Melisse:
Vous l'entendez, Seigneur,
Au pouvoir de mon art, rendez plus de justice.

Roger:
Que ne vous dois-je point, ô puissante Melisse !

Melisse:
Leon vient en ces lieux:
Pour connoître son coeur, cachons-nous à ses yeux.


Scene 8
Leon, furieux, Marfize, au fond du Théatre

Leon:
Ennemis de ma gloire, ennemis de ma flâme,
Dieux cruels, de quels maux accablez-vous mon ame !
Mon coeur est dechiré dans ce funeste jour
Et par la honte & par l'amour.

Je suis vaincu, puis-je le croire ?
Juste Ciel ! quel malheur !
De quoi m'a servi ma valeur ?
Animé par l'amour, animé par la gloire,
Malheureux, je n'ay pû remporter la victoire !
Aprés ce coup affreux où puis-je recourir ?
J'ai tout perdu, je dois mourir.

Ennemis de ma gloire, ennemis de ma flâme,
Dieux cruels, de quels maux accablez-vous mon ame !


Scene 9
Leon, Marfize, déguisée & tenant l'épée de Leon

Marfize:
Leon, adoucis tes allarmes,
Tu ne connois pas ton vainqueur:
Sans honte, un fier guerrier peut me rendre les armes,
Il n'en aura pas moins d'éclat & de valeur.

Leon, à part:
D'un fatal ennemi trop superbe langage !

[à Marfize]

Cruel, à mes malheurs n'ajoute point l'outrage,
Epargne-moi ces fiers discours,
Ou dispose en vainqueur du reste de mes jours.

Marfize:
Ne me reproche point une foible victoire,
Qui met en mon pouvoir l'objet de ton ardeur,
Je ne te ravis point son coeur:
L'amour est jaloux de ma gloire:
Je triomphe, & c'est toy que ce Dieu rend vainqueur.

Leon:
Vainqueur trop malheureux, Gloire trsite & barbare !
O Mort ! brise mes fers;
C'est envain que pour moi Marphize se déclare,
J'en suis aimé, mais, helas ! je la perds;
O Mort ! brise mes fers.

Marfize:
Avec une chaîne nouvelle
On est seur de se dégager:
Il est facile de changer,
Et mal-aisé d'être fidelle.

Leon:
Cesse de m'outrager.
Barbare, acheve ton ouvrage,
Perce mon triste coeur.

Marfize:
J'admire ton amour, j'admire ton courage.

Touché d'une si tendre ardeur,
Je veux en ta faveur
Faire un effort suprême:
Je veux rendre à Leon la Princesse qu'il aime.

Leon:
Qu'entends-je, ô Ciel ! quel seroit mon bonheur !

Marfize:
Puis-je compter sur ta reconnoissance ?

Leon:
Ah ! tu verras sous ta puissance
Mon bras, ma fortune & mon coeur.

Marfize, ôtant son Casque:
C'en est trop, cher Leon, jouis de ta tendresse,
Je ne veux que ton coeur, je te rends ta maîtresse.

Leon:
Que vois-je ? juste Ciel ! est-ce un enchantement ?

Marfize:
Je sujet de tes maux n'est qu'un déguisement.


Scene 10
Leon, Marfize, Melisse, Roger

Melisse:
Que dans ce lieu rustique
S'éleve un palais magnifique.

[le Theatre change]

Melisse, Roger, & Marfize, à Leon:
Nous avons causé vos douleurs,
Mais l'Amour va tarir vos pleurs.

Melisse:
Dans ces beaux lieux, Plaisirs, hâtez-vous de voler,
Formez pour ces Amants la plus aimable chaîne,
L'Hymen qui doit les assembler,
Brille de mille appas, c'est l'Amour qui l'ameine:

Dan ces beaux lieux, Plaisirs, hâtez-vous de voler,
Formez pour ces Amants la plus aimable chaîne.

[Entrée des Plaisirs qui viennent en dansant]

Le Choeur des Plaisirs:
Que les Plaisirs, qui suivent les tourments,
Ont de charmes pour les amants !
L'Amour, aux mortelles allarmes,
Fait succeder les plus beaux jours;
On ne regrette point des larmes,
Qui rendent heureux pour toûjours.

[on danse]

Un Plaisir:
Goutons dans le bel age
Les plaisirs de l'amour;
Envain un coeur sauvage
Veut fuir son esclavage:

Tout cede aux traits qu'il lance,
Dès que l'on voit le jour,
On est sous sa puissance,
Aucun ne s'en dispense:
Le ciel, la terre & l'onde
S'embrâsent de ses feux;
Il est le souverain des Dieux,
Et le plaisir du monde.

[on danse]

Un plaisir:
Guerriers, quittez les armes,
Goutez de plus doux charmes,
Le temps de la jeunesse
Est fait pour la tendresse,
N'en perdez pas un jour:
Puissant Dieu de la guerre,
Calmez vôtre tonnerre,
La Mere de l'amour
Attend vôtre retour;
Cédez à ce vainqueur,
Brûlez d'une autre gloire,
La plus douce victoire
C'est de toucher un coeur.


Scene 11
Entrée des Chevalier Grecs de la Suite de Leon
Leon, Marfize, Melisse, Roger

Le Choeur des Chevaliers Grecs:
Pour chanter la Gloire & Bellonne,
La trompette eclatte au bruit des tambours,
Dans ces lieux il faut qu'elle sonne,
Pour chanter l'aimable Dieu des amours:
Fiers Guerriers,
Cueillez des lauriers,
L'enfant de Cithere au retour vous couronne,
Aprés mille combats affreux,
Dans les bras de Venus, Mars devient heureux.

[on danse La Pirrhique]

Guerrier & Guerriere:
Ne grondez plus, effrayans Bruits de guerre,
Laissez en paix
Désormais
Tout la terre:
Vos cris, vos feux
Sont l'effroi des ris, des jeux:
Le fatal son des tambours
Fait envoler les Amours:

Lancez vos traits,
Lancez vos flâmes
Regnez dans le sein de la paix,
Dieu plein d'attraits !
Lancez vos traits,
Charmez nos ames,
Que chaque moment
D'un guerrier fasse un amant.

[on danse]

[un Guerrier, & une Geurriere dansent: une autre Guerriere déguisée en homme tenant un masque à la main, patoît les observer: elle se masque ensuite; & mêlant ses pas avec les deux autres, par des gestes d'une feinte passion, elle tâche de toucher le coeur de sa rivale:
le Guerrier lui voyant obtenir quelque préférence, veut la fraper de son dard; elle se démasque; le guerrier confus, fuit la colere de sa maîtresse qui le poursuit; & la rivale abusée par le masque, poursuit aussi la guerriere pour s'en vanger
]

Marfize:
Amour, charmant vainqueur,
Je chanterai toujours votre gloire immortelle:
Pour le prix de mon zele,
Ne sortez jamais de mon coeur.
Vous ne regnez ici que pour notre bonheur:
Heureux qui porte votre chaîne:
Dan ces lieux fortunez on ne connoit de peine,
Que celle d'être sans ardeur.

Amour, charmant vainqueur, &c.

On reprend le Choeur des Chevaliers Grecs:
Pour chanter la Gloire & Bellonne, &c.

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TROISIE'ME ENTRE'E
la Feérie

les personnages du Troisiéme Ballet:

les interprètes:


Demogorgon, Roi des Fées, amoureux d'Eglantine

Mr Chassé

Logistille, premiere Fée

Mlle Antier

Seconde Fée

Mlle Jullye

Eglantine, jeune Princesse, élevée parmi les Fées

Mlle Fel

Un Genie

Mr Jelyotte

Troupe de Genies & de Fées

Le Théatre represente les Jardins enchantez du Palais de Demogorgon, la fée principale y paroît au milieu d'une troupe des plus belles Fées


Scene premiere
Logistille, Fée Principale, la Seconde Fée

Logistille:
Enfin voici le jour,
Où le Monarque heureux de ce brillant empire,
Va faire élater son amour
Aux yeux de la beauté pour qui son coeur soupire.

Elevée en ces lieux, fermez de toutes parts,
Aucun mortel encor n'a frapé ses regards.

La Seconde Fée:
Nous préparons au Roi l'himen le plus paisible,
L'objet qu'il veut toucher ne connoît plus d'amant:
Il sera le premier qui le rendra sensible;
C'est un plaisir rare & charmant.

Ensemble:
D'Eglantine en ces lieux prévenons les désirs,
L'amour en fera nôtre Reine,
Inventons des plaisirs,
Pour plaire à nôtre Souveraine.

Logistille:
C'est elle qui paroît... Je vais chercher le Roi;
Pour éprouver son coeur, il a besoin de moi.


Scene 2
Eglantine, la Seconde Fée

[pendant que les autres Fées dansent autour d'Eglantine, la Seconde Fée chante]

La Seconde Fée:
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire,
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

[le Choeur des Fées répéte le Rondeau]

La Fée:
On n'y desire
Jamais qu'un instant,
Dçs qu'on le veut, on est content;
Point de larmes,
Toujours des charmes,
L'Empire des Cieux
Doit moint plaire aux Dieux.

Le Choeur:
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire,
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

La Fée, à Eglantine:
Ces plaisirs reservez pour vous,
Belle Princesse,
Vous suivront sans cesse:
Ah ! qu'il est doux
De tout charmer !
Qu'il est doux de se faire aimer.

Le Choeur:
Ces plaisirs, &c.

La Fée:
Vos beaux jours
Dureront toûjours,
Vos attraits
Ne changeront jamais.
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire:

Le Choeur:
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

Eglantine:
Cessez vos jeux, charmantes Soeurs,
Mon coeur trop agité n'en sent plus les douceurs.

La Fée:
De ce riant azile
Qui peut troubler la paix de vôtre sort tranquille ?

Eglantine:
Un songe trop flatteur dont mes sens sont épris,
Occupe seul tous mes soupirs.

Dans un boccage sombre
Je cédois un moment aux douceurs du sommeil,
Un objet inconnu, dans un noble appareil,
Est venu près de moi se reposer à l'ombre:
Il avoit sur son front la Majesté des Dieux,
Un feu doux & perçant brilloit dans ses beaux yeux,
Sa voix tendre & touchante
Exprimoit des discours, dont la douceur enchante:
Heureuse de l'entendre, heureuse de le voir,
Il prenoit sur mon coeur un absolu pouvoir:
Enfin, je lui trouvois mille graces nouvelles
Que n'ont point à mes yeux les Nimphes les plus belles.

La Fée:
Jouissez d'un espoir flatteur,
Le sommeil n'offre pas toûjours de vains mensaonges:
Les Dieux nous ont souvent présenté par des songes
L'aimage d'un prochain bonheur.

[on entend un grand bruit]

Le Choeur des Fées:
Que bruit de ce séjour interrompt le silence ?

[plusieurs Genies viennent enlever les Fées qui gardoient la Princesse]

Ah quelle violence !


Scene 3
Eglantine, Demogorgon

Eglantine:
D'un trouble de mon coeur que dois-je pressentir ?
De ce Mirthe entr'ouvert un Dieu semble sortir:
O Ciel, c'est l'Inconnu que je croi voir sans cesse.

Demogorgon:
Rassurez-vous, belle Princesse,
Je ne viens point ici pour déplaire à vos yeux:
Vous n'avez à craindre en ces lieux
Que mon hommage & ma tendresse.

Eglantine:
Vous répandez par tout le trouble & la frayeur.
Pour la premiere fois, ces lieux sont pleins d'allarmes:
Sans doute un discours si flatteur
Cache un piege fatal, dont je dois fuir les charmes.

Demogorgon:
Non, je n'aspire, helas ! qu'à toucher vôtre coeur.
De la plus tendre ardeur
Vous avez enchanté mon ame:
Un regard de vos yeux a fait naître ma flâme,
Un mot de vôtre bouche en feroit le bonheur.

Eglantine:
J'ignore un si tendre langage,
Et croi qu'en ce séjour on n'en fait point usage.

Demogorgon:
Si je pouvois vous enflâmer,
Vous sçauriez ce langage aussi-bien que moi-même.
D'un coeur qui sçait aimer
L'eloquence est extrême:
Rien ne dit mieux qu'on aime,
Que l'embarras de l'exprimer.
N'osez-vous d'un soupir, flatter mon esperance ?

Eglantine:
Le respect à mon coeur impose le silence.

Demogorgon:
Que mot prononcez-vous ? Et quel triste retour !
Ne connoissez-vous point l'Amour ?

Eglantine:
C'est encore un mistere,
Que peut-être en ces lieux on a soin de me taire.

Demogorgon:
Le bonheur de nos jours dépend de le sçavoir.

Eglantine:
Qu'est-ce donc que l'Amour, & quel est son pouvoir ?

Demogorgon:
L'Amour tient l'Univers sous son obéIssance,
Tout flatte, tout enchante, où brillent vos attraits;
Les Graces forgent ses traits,
Le Plaisir fait sa puissance:
La Nature languit où ce Vainqueur n'est pas,
Ses biens comblent les voeux de tout ce qui respire,
La beauté, la jeunesse accompagnent ses pas;
Le coeur est son empire.

Eglantine:
Ah ! seriez-vous l'Amour ?

Demogorgon:
Non, mais je suis l'amant,
Qu'Eglantine a soumis à ce Dieu si charmant.

Eglantine:
C'est donc l'Amour qui pour vous m'interesse ?

Demogorgon:
C'est lui qui cause ma tendresse.

Eglantine:
Puisse-'il toûjours nous charmer.

Ensemble:
Aimons-nous à jamais, l'Amour nous y convie,
Unissons nos soupirs pour mieux nous enflâmer:
Le plus doux plaisirs de la vie,
Est le plaisir d'aimer.

[on entend un grand bruit]

Eglantine:
Quel bruit terrible !

Demogorgon:
Fuyons, s'il est possible.
C'est Logistille, ô fatal desespoir !
Tout est soumis à son pouvoir.


Scene 4
Logistille, Eglantine, Demogorgon

Logistille:
Tremble, audacieux Genie,
Ta temeraire ardeur
D'un chatiment nouveau sera bientôt punie.

Eglantine:
O Ciel ! pourquoi cette rigueur ?
Helas ! en votre absence,
Cet aimable Genie & sçû charmer mon coeur.

La Fée:
Eh ! c'est ce qui fait son offense.

Vous qui remplissez mes souhaits,
Esprits, obéissez à mon ordre suprême:
Enlevez le Genie, & que dans ce palais
Il reçoive le prix de son audace extrême.

[des Esprits transportent Demogorgon dans son Palais]


Scene 5
Logistille, Eglantine

Eglantine:
O sort plein de rigueurs !
Cruelle, vous m'ôtez l'objet de ma tendresse ?
Que vais-je devenir ? Malheureuse Princesse !
Je succombe, je meurs !

[elle s'appuye sur un Oranger]

La Fée:
Fille d'un Roy puissant, le Destin vous ordonne
De partager en ce beau jour,
Du grand Demogorgon, l'ardeur & la Couronne.
L'éclat d'une brillante Cour
Doit l'emporter sur le charme frivole
Que promet un tendre retour:
Il faut que la grandeur console
Des maux que fait l'amour.

Eglantine:
L'éclat suprême
Ne fait point mon bonheur:
Je suis fidelle à ce que j'aime,
Le Maître du Ciel même
Ne lui raviroit pas mon coeur.

[le Theatre change]

Quelle lumiere m'environne ?

La Fée:
C'est la Palais du Roi.

Eglantine:
Mon amant m'abandonne !

La Fée:
Songez à plaire à vôtre Souverain,
N'irritez point un Roi, qui vous offre sa main.

Eglantine:
Quelque malheur qu'on puisse me prédire,
Du Monarque offensé quel que soit le couroux,
Je jure que mon coeur...


Scene 6
Demogorgon, Logistille, Eglantine

Demogorgon, descendu de son trône:
O Ciel ! qu'allez-vous dire ?

Eglantine, renconnoissant le Genie:
Que mon coeur n'aimera que vous.
Ah ! seroit-il possible
Qu'attendri par mes pleurs,
Le Roi vous céde à mes douleurs ?

Demogorgon:
A vos larmes il est sensible,
Il accorde tout à nos voeux,
Vous voyez ce Roi généreux,
Dont l'amour tendre & fidelle,
Met sa gloire & son zele
A rendre sa Maîtresse & son Rival heureux.

Eglantine:
Vous regnez en ces lieux ? ô retour plein de charmes !
Je vous pardonne mes allarmes,
Elles vous ont fait voir l'ardeur de mes soûpirs:
Et je sens que les larmes
Augmentent les plaisirs.

Demogorgon:
D'une fête brillante
Annonce mon himen au bout de l'Univers:
Esprits, venez offrir à l'objet qui m'enchante
Tout ce que mon Empire a de charmes divers.


Scene 7 & derniere
Demogorgon, Logistille, Eglantine,
Troupe de Genies, Troupe de Fées

Le Choeur:
Chantons la Beauté triomphante,
Qui va regner dans ces lieux:
Que sa gloire est éclatante !
Elle a soumis à ses beaux yeux
Le Roi le plus aimable & le plus glorieux.

[on danse]

Un Genie:
Les trésors de la Fortune
Ne font point le parfait bonheur;
Des grandeurs, l'éclat importune
Et n'est souvent qu'un éclat trompeur:
Nôtre coeur cherche un bien qu'il aime,
Bien, plus touchant ! que la grandeur suprême,
C'est d'inspirer une tendre ardeur
En d'en brûler lui-même.

[on danse]

Une Fée:
Gardons-nous d'attendre,
Cherchons les biens que l'amour fit pour nous;
Pourquoi s'en deffendre ?
Ses coups
Sont si doux !
Les soins, les langueurs,
Les pleurs,
Les tourments secrets,
Sont des bienfaits:
C'est par des soupirs
Que l'Amour nous mene aux plaisirs,
Les heureux amans
Ne sont point heureux sans les tourmens,
Un coeur n'est jamais si tendre
Que dans l'instant il craint,
Et se plaint.

[on danse]

La Fée:
Tost ou tard l'Amour
Après mille peines,
Fait naître un beau jour,
Malgré ses rigueurs
Ne brisons point nos chaînes;
Quand ses traits vainqueurs
Volent dans nos coeurs,
Si c'est un tourment,
Le remede en est charmant:

Dieu rempli d'attraits,
Lance-moi tes traits,
Non, tes peines
Inhumaines,
N'éteindront point mes feux.

De tes larmes
Naissent mille charmes,
Et l'attente
Est toujours charmante;
Pour combler mes voeux,
Cache mon bonheur à mes yeux.

[on danse]

Une Fée:
Dieu de l'himen, Dieu de l'amour,
Unissez-vous pour vôtre gloire;
Que vôtre accord dans ce beau jour,
Vous donne sur les coeurs une entiere victoire:

Pour rendre l'Univers content,
Mêlez vos flambeaux & vos armes:
L'amour en sera plus constant,
L'himen en aura plus de charmes.

Dieu de l'himen, &c.

[on danse]

Un Genie:
Que tout sente,
Que tout chante
La beauté
De ce Palais enchanté;
Sur nos traces
Les ris, & les Graces
Avec les Amours,
Marchent toûjours;
La jeunesse
Y renaît sans cesse,
Et n'y fait regner que de beaux jours.

Dès que la naissante Aurore
Fait briller les doux appas de Flore,
De ses coups
L'amour nous éveille tous:
Il nous offre mille charmes,
Qui pour nos coeurs sont faits
Exprès;
Les allarmes,
Les soins ny les larmes
Ne troublent jamais
Nos fortunez loisirs;
Et le temps coule au gré de tous nos desirs.

[on danse]

Le Choeur:
Chantons la Beauté triomphante,
Qui va regner dans ces lieux:
Que sa gloire est éclatante !
Elle a soumis à ses beaux yeux
Le Roi le plus aimable & le plus glorieux.

J'ay lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, Les Romans, Ballet héroïque.
A Paris le dixiéme Juillet 1736.

La Serre

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