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Jean-Baptiste Niel

Les Romans

 

Ballet Heroïque en I Prologue & III Entrées

23 Août 1736

Livret de Monsieur Louis-Charles-Michel de Bonneval

 

 

Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III

 

Prologue

 

les personnages du Prologue

les interprètes

 

La Fiction

 

Mlle Eeremans

Clio

Mlle Julye

Un Amanteur de la Fiction

Mr Person

Une Suivante de la Fiction

Mlle Duplessis

La Renommée

Mlle Duplessis

 

Troupe de Genies de la Suite de la Fiction
Troupe d'Amateurs de la Fiction

 

La Scene est dans le Palais de la Fiction

 

 

Scene premiere
Un Amateur & une Suivante de la Fiction, la Fiction
Choeurs

 

Le Theâtre represente la Palais de la Fiction, cette Déesse paroît assise sur un Trône: l'Imagnination; le Goût, & quantité de Genies differents l'environnent, des Peuples de toutes les Nations chantent ses loüanges

 

 

Un Amateur & une Suivante de la Fiction, ensemble
Triomphez Déesse charmante,
Les plus aimables Jeux regnent dans vôtre Cour.

Le Choeur
Triomphez Déesse charmante,
Les plus aimables Jeux regnent dans vôtre Cour.

Un Amateur & une Suivante
Toûjours nouvelle & toûjours plus brillante,
Vous chantez tour à tour
La Gloire, la Vertu, les Plaisirs & l'Amour.

Le Choeur
Triomphez Déesse charmante, &c.

Les Mesmes
Flatteuse Fiction, sous vôtre main galante,
La beauté prend un air plus doux:
La grace devient plus touchante,
Et jusqu'à la raison, tout sçait plaire avec vous.

Le Choeur
Triomphez Déesse charmante, &c.

La Suivante de la Fiction
Tout s'anime pour vous, & tout vous rend hommage:
Les Déitez des Mers, de la Terre, des Cieux,
Et celles du sombre Rivage
Vous doivent leurs rangs glorieux:
Vos premiers sujets sont les Dieux:
Le tendre Zephir
Prés de vous soupire;
Les Jeux, & les Plaisirs
Sont les Enfans de vos loisirs;
Et l'aimable Flore,
Pour prix d'avoir chanté ses feux,
Sous vos pas fait éclore
Ses dons les plus précieux.

[on danse]

La Fiction, descenduë de son Trône
Je vais peindre en ces lieux charmans
Des Amants fortunez aprés quelques tourmens,
Des Bergers tendres & timides,
Des Heros intrépides:
Mortels, applaudissez à mes nouveaux Romans.

Le Choeur des Genies
Jusques au bout du monde étendez vôtre gloire,
De l'Histoire en tous lieux effacez la beauté:
Que sur la verité
L'aimable Fiction remporte la victoire.

 

Scene 2
La Fictio, Clio,
les Acteurs de la Scene précédente

 

Clio
De quels chants odieux
Retentissent ces lieux ?

La Fiction
Sage Clio, quel couroux vous anime ?
Des honneurs qu'on me rend, me faites vous un crime ?

Clio
Pour former contre moy d'audacieux desseins,
Déesse, j'ignorois vos titres souverains:
Et je ne croyois pas que vous dûssiez prétendre
Aux hommages pompeux que m'offrent les Humains.

La Fiction
Le temps auroit dû vous l'apprendre.
Quel coeur ne me suit pas ?

Sublime, élegante, & legere,
Le plaisir vole sur mes pas:
C'est du desir de plaire
Que naissent les plus doux appas.

Clio
Vôtre art chimerique & frivole,
Doit à l'erreur son plus bel ornement:
Le plaisir aisément s'envole,
Quand le mensonge en fait seul l'agrément.

La Fiction
Connoissez mieux la Mere de la Fable.

Sous les traits de la volupté
Je rends la sagesse agréable:
On cherche peu la verité,
Lorsque le mensonge est aimable.

Clio
Pour punir vôtre vanité,
Je puis de mes Heros vous rapeller la gloire,
Ma main au Temple de memoire
Les consacre à jamais à la posterité.

La Fiction
Muse, j'en connois dans k'Histoire
Qui ne doivent qu'à moy leur immortalité.

Ensemble:
La Fiction chante d'abord seule

Cédons nous l'une à l'autre une égale victoire,
En faveur de LOUIS, unissons nos desirs.

[Clio] Occupez-vous de ses plaisirs,
[
La Fiction] Je prends soin de ses plaisirs,

[Clio] Et laissez à Clio le recit de sa gloire.
[l
La Fiction] Et je laisse à Clio le recit de sa gloire.

[Divertissement]

La Fiction
Volez loin de la terre, implacable Bellonne,
De nos jeunes Guerriers respectez les beaux jours.

S'il faut que nos fureurs en partagent le cours;
Dumoins, n'en prenez que l'automne,
Laissez leur printems aux Amours.

La Renommée, sur le cheval Pegaze, à Clio:
Venez, venez Muse immortelle,
Venez chanter les plus hauts faits:

La Discorde fatale, & la Guerre cruelle
Avoient troublé l'empire de Cibelle,
LOUIS va luy rendre la Paix.

Venez, venez Muse immortelle,
Venez chanter les plus hauts faits.

Clio, à la Fiction
Adieu, je pars, c'est LOUIS qui m'apelle;
Il faut que ma Trompette annonce sa grandeur:
Pour ses amusements limitez mon ardeur.

Elle sort

La Fiction, paroissant piquée, à part
Au temple d'Apollon, les Filles de memoire,
Des vertus de LOUIS font le riche tableau;
Mais, c'est un vain effort, on ne pourra les croire;
Et l'Avenir surpris d'un ouvrage si beau,
Pensera pour ma gloire,
Que de la Muse de l'histoire
J'aurai conduit l'heureux pinceau.

(s'adressant à toute sa Cour)

Que la Paix dans ces lieux tranquillles,
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux.

Le Choeur
Que la Paix dans ces lieux tranquillles, &c.

La Fiction
Au seul éclat des armes,
Ils quittent les Amours en larmes,
Et courent aux nobles travaux.

Le Choeur
Que la Paix dans ces lieux tranquillles,
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux.

La Fiction
Mars, ainsi que l'Amour, prépare leur victoire;
Des plaisirs aux combats ils volent tour à tour:
Volages en amour;
Mais, constants pour leur gloire.

Le Choeur
Que la Paix dans ces lieux tranquillles, &c.

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Premiere Entrée

La Bergerie

 

les personnages du Ballet la Bergerie

les interprètes

 

L'Amour

 

Mlle Fel

Arcas, vieux Berger

Mr Person

Iphis, jeune Berger indifferent

Mr Tribou

Doris, jeune Bergere indifferente

Mlle Pellicier

Deux Bergers

Une Bergere

 

Troupe de Bergers & de Bergeres

 

La Scene est dans un Hameau de la Vallée de Tempé

 

 

Scene premiere
L'Amour

 

Le Théatre represente un Boccage; Arcas vieux Berger, y paroît endormi sur un gazon

 

L'Amour descend du Ciel: Au bruit de son vol, Arcas se réveille, le suit des yeux & court ensuite aprés luy; l'Amour le laisse en arriere, & reparoît sur le Théatre

L'Amour
Vangeons-nous, vangeons-nous des insensibles coeurs,
Ne cessons point de leur faire la guerre;
Tout doit sentir mes traits vainqueurs,
J'en ay blessé le Maître du tonnerre.

Dans ces lieux consacrez aux soupirs, aux langueurs,
J'ay vû le jeune Iphis, dédaignant mes faveurs,
N'entretenir une aimable Bergere,
Que du chant des oiseaux& de l'émail des fleurs:
Ah ! leur indifference excite ma colere:
Avant la fin du jour
Ils parleront d'amour.

Vangeons-nous, vangeons-nous des insensibles coeurs, &c.

L'Amour sort, apercevant Arcas de loin

 

Scene 2
Arcas, cherchant l'Amour

 

Arcas
Venez, heureux Bergers, venez accourez tous,
L'Amour, le tendre amour habite parmi nous,
Formons des jeux nouveaux, que la plus belle fête
Présente à ses regards l'hommage le plus doux:
Venez, heureux Bergers, venez accourez tous,
Que rien ne vous arrête.

 

Scene 3
Arcas, Troupe de Bergers & de Bergeres

 

Le Choeur des Bergers
Nous accourons à vôtre voix,
Qu'est-il arrivé dans nos bois ?

Arcas
L'objet le plus charmant s'est offert à ma vûe,
Mon ame en est encore émûe !

Le Choeur
Quel est donc cet objet qui flâte vos desirs ?

Arcas:
C'est le Dieu des amours.

Le Choeur
L'Amour dans ce boccage ?

Arcas
Croyez-en mes soupirs.
J'étois sous cet Ormeau reposant à l'ombrage.

Armé de ses traits éclatans,
Je l'ai vû sortir d'un nuage,
Et descendre aussitôt sous cet épais feüillage,

Il a fui devant moy, je l'ai suivi long-tems
Je marche avec lenteur, il vole & je chancelle;
Mais ce Dieu me prêtoit une force nouvelle,
Qui réparoit la foiblesse des ans.

Cherchez l'Amour dans ces boccage,
Présentez-lui vos coeurs, rendez-lui vôtre hommage.

Le Choeur, pendant lequel Iphis & Doris arrivent
Cherchons l'Amour dans ce boccage,
Présentons-lui nos coeurs, rendons-lui nôtre hommage.

La Troupe des Bergers sort pour aller chercher l'Amour

 

Scene 4
Arcas, Iphis, Doris

 

Arcas
Heureux qui de l'amour sent les aimables traits.
Aux yeux d'un berger qui soupire,
Le jour semble avoir plus d'attraits;
Ce qu'il voit, ce qu'il sent, l'air même qu'il respire,
Tout lui paroît changé. Dans cet heureux délire
Il goute cent plaisirs divers:
L'Amour pour les amans forme un autre univers.

(s'adressant à Iphis & à Doris)

Jeunes Bergers, vous seuls dans ce séjour,
Du Dieu le plus charmant méprisez la puissance;
De vôtre indifference
Il sçaura vous punir un jour:
Vous offensez l'Amour,
Redoutez sa vangeance.

 

Scene 5
Iphis, Doris

 

Doris
Les plaisirs de l'amour ont-ils donc tant de charmes ?
J'ai vû des Bergers amoureux
Se plaindre dans nos bois, & répandre des larmes.

Iphis
J'en ai vû quelquefois d'heureux.
Tircis a soupiré pour la jeune Climene,
Souvent aux Echos de ces lieux
Il a fait répeter son amoureuse peine;
Mais enfin, il a sçu fléchir une inhumaine,
Tircis patoît joüir d'un sort digne des Dieux.

Doris
L'Amour le plus heureux est toûjours un martire.
Hilas aime Philis, Hilas en est aimé,
Par les plaisirs ce noeud sembloit formé:
Mais depuis que l'Amour les tient sous son empire,
Hilas se plaint, Philis soupire.

Ensemble
Ne parlons plus ny d'Amans, ny d'Amours,
S'il nous rendoient heureux s'en plaindroit-on toujours ?

Que ces lieux tranquilles,
Ces rians aziles
Soient toûjours charmans pour nous,
Que les Beautez de la nature,
Les bois & la verdure
Fassent nos plaisirs les pus doux.

 

Scene 6
Iphis, Doris, l'Amour caché au fond du Theatre

 

L'Amour, caché
Helas ! helas !

Iphis & Doris
Qui peut sous ce feüillage
Former de se tristes accens ?

L'Amour, paroissant
Ah ! quelles peines je ressens !

Doris
Je vois un jeune Enfant sortir de ce boccage.

L'Amour
Rien ne peut-il calmer mes cruelles douleurs ?
Où trouver des mortels qui plaignent mes malheurs ?

Doris
Ne sçaurions-nous suspendre vos allarmes ?

Iphis
Un mortel inhumain s'arme-t'il contre vous ?

Iphis & Doris
Jeune Etranger, n'est-il point parmi nous
Quelque remede aux maux qui font couler vos larmes ?

L'Amour
Vous paroissez attendris par mes pleurs,
Contre un sort rigoureux j'espere que vos coeurs
M'accorderont un sûr azile:
Déja dans ce séjour tranquille
Je sens de mes ennuis adoucir les rigueurs.

Iphis & Doris
Attachez aux trésors que produit la nature
Nous joüissons dans ces hameaux
D'une vie innocente & pure:
Partagez avec nous ce fortuné repos.

On entend une Symphonie douce

L'Amour
Le sommeil sur mes yeux vient verser ses pavots,
Goutons-en la douceur sous ce charmant ombrage:
Divin Sommeil, répare me s travaux;
Des rigueurs de mon sort dérobe-moy l'image.

L'Amour fait semblant de s'endormir sur un gazon, laissant à terre son narc & son carquois

Doris
Sa douleur m'attendrit.

Iphis
Qu'il reste dans ces lieux,
Le tems calmera ses allarmes.

Doris
Ses yeux baignez de pleurs, n'en ont pas moins de charmes.

Elle veut s'approcher de l'Amour

Iphis
Ne troublez pas son repos precieux.

Doris, considérant l'Amour:
D'où-vient que cet Enfant porte avec lui des armes ?
Voyez cet arc & ce carquois.

Iphis
Il perce de ses traits les habitans des bois,
Ce sont des jeux de son enfance.

Doris
Sur ces oiseaux essayons leur puissance.

Iphis & Doris, prenant un trait de l'Amour
Dieux !... ce trait a percé mon coeur.

Ils le jettent

Iphis, à part
Quel mouvement confus !

Doris, à part
Quel trouble ?

Iphis
Quelle ardeur ?

Doris
Quelle subtile flâme
Coule de veine en veine, & penetre mon ame !

Iphis, à Doris
Une tendre langueur... un timide embarras...
Je vous vois, & mon coeur soupire:
Je voudrois vous parler... & n'ose vous rien dire,
Doris... Doris... ah ! ne me fuyez pas.

Doris
Ne suivez plus mes pas,
Laissez-moi vous cacher le trouble où je me livre.

Iphis
Laissez-moi le plaisir d'admirer tant d'appas,
Je sens que loin de vous je cesserois de vivre.

Doris
Non, je veux surmonter un trop fatal pouvoir,
Iphis, je ne veux plus vous voir.

Iphis
Je ne vous verrois plus ! Dieux ! mon ame éperduë
Ne sçauroit soutenir un si cruel malheur:
Si je perds le plaisir que me fait vôtre vuë,
De ce dard aussi-tôt je perceray mon coeur...

L'Amour, d'un ton ironique
Qui peut, jeunes Bergers, vous causer tant de trouble ?

Iphis & Doris
O Dieux ! à son aspect [ma foiblesse / ma tendresse] redouble !

L'Amour
Vous semblez m'éviter, d'où vient ce changement ?

Doris
Un de vos traits par un coup trop sensible,
Nous a blessez mortellement.

L'Amour, d'un ton ironique
O Ciel ! est-il possible ?

Doris
C'est vous qui faites mon tourment.

L'Amour
Ne craignez rien, ce mal n'est point funeste,
L'on en guerit trop aisément.

Doris
Que faut-il faire, helas !

L'Amour
Vous aimer seulement,
L'Himen fera le reste.

Arcas, aux Bergers qui le suivent
Voici l'Amour ce Dieu vainqueur;
Bergers, ranimons nôtre zele.

Iphis & Doris
L'Amour !

Doris
O trahison cruelle !

L'Amour
Redoutez moins un Dieu qui fait vôtre bonheur.

Doris
Ne puis'je éviter sa présence ?

L'Amour
L'Amour étonne l'innocence,
Mais, l'Himen sçait la rassurer:
Amants, pour vous unir il va tout preparer.

Le Choeur des Bergers
Au Dieu qui nous engage,
Rendons hommage:
Chantons le plus doux des Vainqueurs,
Qu'il regne à jamais sur nos coeurs.

[on danse]

Le Choeur
Les plaisirs vont enchanter nos ames:
Dans ces lieux l'Amour répand ses flâmes,
Doux Printemps,
Renaissez dans nos champs,
Offrez tous vos charmes
Aux Dieu des Amants:

Loin de nous, chagrins, soupirs, & larmes,
Le sort le plus heureux
Vient remplir tous nos voeux,
Nos beaux jours
Vont couler sans allarmes,
L'Amour va nous apprendre à nous aimer toûjours.

On danse une Chaconne; La Fortune paroît avec une Suite magnifique. Les Bergers ébloüis de son éclat la suivent, & se laissent lier avec des chaînes d'or. Les Bergeres allarmées viennent tendrement les dégager, & les enchaînent ensuite avec des Guirlandes de Fleurs. La Fortune irritée de son peu de succés les abandonne. Les Bergers contents continuent leurs danses

Le Choeur
Tendre Amour,
Dans ce beau séjour,
Désormais vient fixer ta Cour,
Tes ardeurs,
Tes langueurs
Charmeront toûjours nos coeurs.

Un Berger
Nos Forêts
Chantent tes bienfaits,
Leurs attraits
Pour nos coeurs sont faits;
Brûlent nos ames
Nous n'en guerissons jamais.

Le Choeur
Tendre Amour, &c.

Le Berger
L'Univers
Renaît dans tes fers,
Il languit si tu ne l'enflâmes;
Un coeur ne devient heureux,
Que de l'instant qu'il sent tes feux:
Dieu charmant,
Quel enchantement !
Tous les biens
Sont dans tes liens,
Tu nous fais aimer jusqu'à nos pleurs,
Tes tourments sont des faveurs.

Le Choeur
Tendre Amour, &c.

Deux Bergers & une Bergere
Depuis que dans nos Bois
L'Amour donne des loix,
Tout s'empresse à faire un choix.

Le Choeur des Bergers
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers & la Bergere
Il remplit tous les voeux
De nos coeurs amoureux,
Les Plaisirs & les Jeux
L'ont suivi dans ces beaux lieux.

Le Choeur des Bergers
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers
Il fait seul nôtre bonheur,
Conservons dans nos ames
Les traits & les flâmes
D'un si doux Vainqueur.

Les Bergers & la Bergere:
Ses soupirs,
Ses plaisirs
Combleront tous nos desirs.
A ses coups
Cédons-tous,
C'est pour nous
Qu'il garde ses biens les plus doux.

Le Choeur des Bergers
Depuis que dans nos Bois, &c.

Les Bergers
Plus d'allarmes,
De soins, de larmes,
Chantons le sort dont nous goûtons les charmes.
Victoire !
Ah ! quelle gloire !
Quel bien plus doux !
L'Amour est avec nous.

Le Choeur des Bergers
La Fortune,
Nous importune,
Ses biens sont lents, sa faveur est legere;
Une Bergere
Dans un instant,
Rend pour jamais un Berger contant.

Les Bergers
Plus d'allarmes, &c.

Les Bergeres
Que ses traits cheris dans ces lieux
Volent jusqu'aux Cieux:
Qu'ils enflâment jusqu'aux Dieux.

Les Bergers
C'est le Dieu le plus charmant.

Les Bergeres
Il triomphe en un moment.

Les Bergers
Trop heureux qui suit ses loix.

Les Bergeres
Redisons cent & cent fois.

Tous ensemble
Amour, lancez-nous vos traits,
Regnez sur nous à jamais.
Tendre Amour,
Dans ce beau séjour,
Désormais vient fixer ta Cour:
Tes ardeurs,
Tes langueurs
Charmeront toûjours nos coeurs.

[on danse]

Une Bergere
Cédons à nos désirs,
Suivons l'Amour, chantons sa gloire;
Ce n'est qu'à sa victoire,
Que nous devons tous nos plaisirs.

Avec rapidité le tems d'aimer s'envole,
Ce tems heureux est perdu sans retour;
Et rien ne console
De la perte de l'amour.

[on danse]

La Bergere
Aimons-nous,
Chantons-tous,
Chantons le Dieu de Cithere;
Livrons-lui nôtre printems,
La sagesse aura son temps.

Le Choeur
Aimons-nous, &c.

La Bergere
Sans desirs,
Sans soupirs,
Helas ! que pourroit-on faire ?
Nos beaux jours
Sont trop courts;
Ne pensons qu'à nos amours.

Le Choeur
Aimons-nous, &c.

La mesme Bergere
Quand on aime bien
Tout plaît, tout rit, tout enchante:
Quand on aime rien,
La vie est languissante.

Le Choeur
Aimons-nous, &c.

La Bergere
Sous tes loix je m'engage
Je ne crains point les soupirs,
Tendre Amour, quel dommage
De combattre ses desirs
Au plus beau de nôtre âge !

Le Choeur
Aimons-nous, &c.

La Bergere
Livrons-nous à la tendresse
N'en perdons point les instans,
La jeunesse
Nous en presse,
Et l'amour n'a qu'un printems.

Le Choeur
On ne peut troptôt se rendre
Aux doux charmes des amours:
Se deffendre
D'être tendre,
C'est renoncer à ses beaux jours.

Le Berger
Dans la saison des Zephirs,
Un coeur se doit aux plaisirs:
Douces chaînes,
Tendres peines,
Enchantez tous nos loisirs.

Les Choeurs
Quand on aime bien,
Tout plaît, tout rit, tout enchante:
Quand on aime rien,
La vie est languissante.

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Deuxiéme Entrée

La Chevalerie

 

les personnages du Secon Ballet

les interprètes

 

Roger, Prince descendu d'Hector, & pere de Marzife,
surnommé par Charlemagne Chevalier sans pair

 

Mr Dun

Marfize, fille de Roger & amante de Leon,
déguisée sous les traits de Ferragus, Prince de Castille

Mlle Eermans

Leon, fils de Constantin, Empereur de Grece & amant de Marzife

Mr Tribou

Melisse, fameuse Enchanteresse, amie de Marzife

Mlle Antier

Un Guerrier

Mr Dumats

Une Guerriere

Mlle Duplessis

 

Troupe de Genies de la Suite de Melisse, déguisés en Plaisirs
Troupe de Chevaliers François de la Suite de Roger
Troupe de Chevaliers Frecs de la Suite de Leon

 

Le Theâtre represente une Forest.
On y découvre dans le fond; à gauche, le Palais de Roger; à droite, un Cirque ou Champ de Mars

 

 

Scene premiere
Marfize, déguisée sous la figure de Ferragus,
le Prince de Castille

 

Marfize
Tendre Amour, seconde mes voeux,
Et pardonne à mon coeur une épreuve cruelle,
Qui doit rendre un instant mon amant malheureux.

Si les tourmens serrent tes noeuds,
Nôtre chaîne en sera plus belle:
Tendre Amour, seconde mes voeux,
C'est pour la gloire de tes feux,
Que je veux rendre un coeur plus tendre & plus fidelle.

 

Scene 2
Marfize, Roger

 

Roger, à Marzife
De ce Casque enchanté,
J'admire la puissance:
La voix, les traits, tout jusqu'à la fierté,
Du Prince de Castille offre en vous l'apparence.
Bientôt, ma Fille, avec cet art trompeur,
Du fils de Constantin vous connoîtrez le coeur.

Marfize
La sçavante Melisse
A commencé cet artifice:
Mais c'est à vous, Seigneur,
D'achever un projet d'où dépend mon bonheur.

Roger
J'attens icy Leon.

Marfize
Je le voi qui s'avance...

Roger
Allez, sur votre amour soyez en assurance.

 

Scene 3
Leon, Roger

 

Leon
Puis-je enfin me flatter, Seigneur,
D'obtenir la beauté dont mon ame est éprise ?
Ne differez plus mon bonheur,
L'amour & la valeur
Vous demandent Marfize.
Quel triste accueil ? ô Ciel ! qu'il allarme mon coeur !

Roger
Vous offrez à ma fille avec vôtre tendresse
L'Empire de la Grece:
Vôtre rang, vôtre amour, tout doit remplir vos voeux:
Mais Prince, faut-il vous le dire?
Lorsqu'à vôtre bonheur je suis prêt à souscrire,
Ferragus vient icy pour en rompre les noeuds.

Leon
Quand vous favorisez mes feux,
Qu'ai-je à craindre de sa présence ?

Roger
Cet himen dès long-tems flatte mon esperance,
Et ce Guerrier jaloux
De vous voir obtenir sur luy la préférence,
Les armes à la main, veut l'emporter sur vous.

Leon
Sur moi ! Ciel ! la fureur de mon ame s'empare.

Roger
Ce rival en couroux
Déclare icy la guerre à vos voeux les plus doux.

Leon
Ah ! c'est moi qui la lui déclare,
Qu'il paroisse en ces lieux:
Si ce Rival ose à mes yeux,
Mes disputer le bien que le ciel me prépare,
Son téméraire amour
Luy coûtera le jour.

Roger
Songez que ce Guerrier est un guerrier terrible.

Leon
Son bras jusqu'à ce jour a trouvé tout possible:
Mais, malgré la valeur dont il est animé,
Il n'est pas invincible
Pour un amant aimé.

Roger
Pour éterniser vôtre gloire,
Couronnez vôtre front d'une double victoire:
Il faut rempoter en ce jour
Le prix de la valeur, & celui de l'amour.

 

Scene 4
Leon

 

Leon
Redoutable Dieu des armes,
Je me livre à ta fureur:
Tes allarmes
Ont des charmes
Pour un intrépide coeur.

Tendre Espoir, brillante Gloire,
Vous m'animez tour-à-tour,
Vous m'offrez dans ce grand jour
Les lauriers de la victoire,
Et les mirthes de l'amour.

 

Scene 5
Leon, Marfize, déguisée sous les traits de Ferragus,
Roger, caché, les écoute

 

Marfize
Chevalier, est-ce toi, qui de Mafize épris,
Prétens me disputer cette illustre Princesse ?

Leon, montrant son épée
En serois-tu surpris ?
J'ay juré sur ce fer, de l'adorer sans cesse:
Qui voudra m'enlever ce prix de ma tendresse,
Pourra se repentir de l'avoir entrepris.

Marfize
Je vais cependant l'entreprendre.
Au plaisir de l'avoir, cesse enfin de prétendre:
Un Rival, quelqu'il soit, doit toûjours allarmer,
Marfize aime à t'entendre,
Tu lui parles d'amour, tu pourrois la charmer,
Et c'est moi qu'elle doit aimer.

Leon
Si sa bouche elle-même
NE dicte cet Arrest suprême,
Je la suivrai jusqu'au trépas.

Marfize
Connois-tu Ferragus ?

Leon
Des exploits de son bras
J'entens vanter la gloire extrême:
Mais, fut-ce le Dieu des combats,
Deffendant ce que j'aime,
Je ne le craindrois pas.

Marfize, icy fait un signe de tête menaçant

Qui ne craint point la mort, méprise la menace.

Marfize
Jeune, peut-être valeureux,
Tu crois dans ton audace
Que pour vaincre, il suffit que l'on soit amoureux,
Poursuis, je te fais grace.

Leon, en colere
Ciel !

Marfize
Ne t'expose point à mon couroux fatal,
Garde-toi d'irriter un terrible rival,
Eteins plûtôt une vaine tendresse,
Leon, céde-moy la Princesse,
La combat entre nous seroit trop inégal.

Leon, tirant son épée
Il faut punir ton insolence,
Et t'imposer un éternel silence.

Roger, séparant les Combatants
Arrestez, c'est au cham de Mars
Qu'il faut que vôtre valeur brille:
Aux yeux des Chevaliers, venus de toutes parts,
Faites voir qui des deux doit posseder ma fille,
Elle laisse à la gloire à soumettre son coeur:
Songez que son himen est le prix du vainqueur.

Leon & Marfize
Ah ! si l'amour anime le courage,
C'est à moy, c'est à moy d'emporter l'avantage.

 

Scene 6
Roger

 

Roger
Au moment du combat, d'où vient que malgré-moi
Je ressens de l'effroi ?
Ce combat à mes yeux couteroit-il des larmes ?
Grands Dieux ! au champ de Mars rendons-nous promptement.

 

Scene 7
Roger, Melisse

 

Melisse
Non, Rogez, demeurez & soyez sans allarmes,
Vous connoîtrez dans un moment
Le pouvoir de mes charmes.

Roger
Ma crainte ne sçauroit se cacher à vos yeux.

Malgré vôtre art sublime,
Je crains un amant furieux:
Un Heros que l'amour anime
Est aussi puissant que les Dieux.

Melisse
Jupiter quand il veut, fait gronder son Tonnerre.
Neptune jusqu'aux Cieux, peut soulever les Mers.
Pluton dans son couroux, sçait ébranler la Terre:
Mais, rien dans l'Univers
Ne peut vaincre l'Amour armé par les Enfers.

Le Choeur de Chevalier, derriere le Théatre
Ah quelle gloire !
Ferragus est vainqueur:
Tout cede à son amour, tout cede à sa valeur,
Chantons sa nouvelle gloire.

Melisse
Vous l'entendez, Seigneur,
Au pouvoir de mon art, rendez plus de justice.

Roger
Que ne vous dois-je point, ô puissante Melisse !

Melisse
Leon vient en ces lieux:
Pour connoître son coeur, cachons-nous à ses yeux.

 

Scene 8
Leon, furieux, Marfize, au fond du Théatre

 

Leon
Ennemis de ma gloire, ennemis de ma flâme,
Dieux cruels, de quels maux accablez-vous mon ame !
Mon coeur est dechiré dans ce funeste jour
Et par la honte & par l'amour.

Je suis vaincu, puis-je le croire ?
Juste Ciel ! quel malheur !
De quoi m'a servi ma valeur ?
Animé par l'amour, animé par la gloire,
Malheureux, je n'ay pû remporter la victoire !
Aprés ce coup affreux où puis-je recourir ?
J'ai tout perdu, je dois mourir.

Ennemis de ma gloire, ennemis de ma flâme,
Dieux cruels, de quels maux accablez-vous mon ame !

 

Scene 9
Leon, Marfize, déguisée & tenant l'épée de Leon

 

Marfize
Leon, adoucis tes allarmes,
Tu ne connois pas ton vainqueur:
Sans honte, un fier guerrier peut me rendre les armes,
Il n'en aura pas moins d'éclat & de valeur.

Leon, à part
D'un fatal ennemi trop superbe langage !

(à Marfize)

Cruel, à mes malheurs n'ajoute point l'outrage,
Epargne-moi ces fiers discours,
Ou dispose en vainqueur du reste de mes jours.

Marfize
Ne me reproche point une foible victoire,
Qui met en mon pouvoir l'objet de ton ardeur,
Je ne te ravis point son coeur:
L'amour est jaloux de ma gloire:
Je triomphe, & c'est toy que ce Dieu rend vainqueur.

Leon
Vainqueur trop malheureux, Gloire trsite & barbare !
O Mort ! brise mes fers;
C'est envain que pour moi Marphize se déclare,
J'en suis aimé, mais, helas ! je la perds;
O Mort ! brise mes fers.

Marfize
Avec une chaîne nouvelle
On est seur de se dégager:
Il est facile de changer,
Et mal-aisé d'être fidelle.

Leon
Cesse de m'outrager.
Barbare, acheve ton ouvrage,
Perce mon triste coeur.

Marfize
J'admire ton amour, j'admire ton courage.

Touché d'une si tendre ardeur,
Je veux en ta faveur
Faire un effort suprême:
Je veux rendre à Leon la Princesse qu'il aime.

Leon
Qu'entends-je, ô Ciel ! quel seroit mon bonheur !

Marfize
Puis-je compter sur ta reconnoissance ?

Leon
Ah ! tu verras sous ta puissance
Mon bras, ma fortune & mon coeur.

Marfize, ôtant son Casque
C'en est trop, cher Leon, jouis de ta tendresse,
Je ne veux que ton coeur, je te rends ta maîtresse.

Leon
Que vois-je ? juste Ciel ! est-ce un enchantement ?

Marfize
Je sujet de tes maux n'est qu'un déguisement.

 

Scene 10
Leon, Marfize, Melisse, Roger

 

Melisse
Que dans ce lieu rustique
S'éleve un palais magnifique.

Le Theatre change

Melisse, Roger, & Marfize, à Leon
Nous avons causé vos douleurs,
Mais l'Amour va tarir vos pleurs.

Melisse
Dans ces beaux lieux, Plaisirs, hâtez-vous de voler,
Formez pour ces Amants la plus aimable chaîne,
L'Hymen qui doit les assembler,
Brille de mille appas, c'est l'Amour qui l'ameine:

Dans ces beaux lieux, Plaisirs, hâtez-vous de voler,
Formez pour ces Amants la plus aimable chaîne.

[Entrée des Plaisirs qui viennent en dansant]

Le Choeur des Plaisirs
Que les Plaisirs, qui suivent les tourments,
Ont de charmes pour les amants !
L'Amour, aux mortelles allarmes,
Fait succeder les plus beaux jours;
On ne regrette point des larmes,
Qui rendent heureux pour toûjours.

[on danse]

Un Plaisir
Goutons dans le bel age
Les plaisirs de l'amour;
Envain un coeur sauvage
Veut fuir son esclavage:

Tout cede aux traits qu'il lance,
Dès que l'on voit le jour,
On est sous sa puissance,
Aucun ne s'en dispense:
Le ciel, la terre & l'onde
S'embrâsent de ses feux;
Il est le souverain des Dieux,
Et le plaisir du monde.

[on danse]

Un plaisir
Guerriers, quittez les armes,
Goutez de plus doux charmes,
Le temps de la jeunesse
Est fait pour la tendresse,
N'en perdez pas un jour:
Puissant Dieu de la guerre,
Calmez vôtre tonnerre,
La Mere de l'amour
Attend vôtre retour;
Cédez à ce vainqueur,
Brûlez d'une autre gloire,
La plus douce victoire
C'est de toucher un coeur.

 

Scene 11
Entrée des Chevalier Grecs de la Suite de Leon
Leon, Marfize, Melisse, Roger

 

Le Choeur des Chevaliers Grecs
Pour chanter la Gloire & Bellonne,
La trompette eclatte au bruit des tambours,
Dans ces lieux il faut qu'elle sonne,
Pour chanter l'aimable Dieu des amours:
Fiers Guerriers,
Cueillez des lauriers,
L'enfant de Cithere au retour vous couronne,
Aprés mille combats affreux,
Dans les bras de Venus, Mars devient heureux.

[on danse La Pirrhique]

Guerrier & Guerriere
Ne grondez plus, effrayans Bruits de guerre,
Laissez en paix
Désormais
Tout la terre:
Vos cris, vos feux
Sont l'effroi des ris, des jeux:
Le fatal son des tambours
Fait envoler les Amours:

Lancez vos traits,
Lancez vos flâmes
Regnez dans le sein de la paix,
Dieu plein d'attraits !
Lancez vos traits,
Charmez nos ames,
Que chaque moment
D'un guerrier fasse un amant.

[on danse]

Un Guerrier, & une Geurriere dansent: une autre Guerriere déguisée en homme tenant un masque à la main, patoît les observer: elle se masque ensuite; & mêlant ses pas avec les deux autres, par des gestes d'une feinte passion, elle tâche de toucher le coeur de sa rivale:

Le Guerrier lui voyant obtenir quelque préférence, veut la fraper de son dard; elle se démasque; le guerrier confus, fuit la colere de sa maîtresse qui le poursuit; & la rivale abusée par le masque, poursuit aussi la guerriere pour s'en vanger

Marfize
Amour, charmant vainqueur,
Je chanterai toujours votre gloire immortelle:
Pour le prix de mon zele,
Ne sortez jamais de mon coeur.
Vous ne regnez ici que pour notre bonheur:
Heureux qui porte votre chaîne:
Dan ces lieux fortunez on ne connoit de peine,
Que celle d'être sans ardeur.

Amour, charmant vainqueur, &c.

On reprend le Choeur des Chevaliers Grecs
Pour chanter la Gloire & Bellonne, &c.

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Troisiéme Entrée

La Feérie

 

 

 

les personnages du Troisiéme Ballet

les interprètes

 

Demogorgon, Roi des Fées, amoureux d'Eglantine

 

Mr Chassé

Logistille, premiere Fée

Mlle Antier

Seconde Fée

Mlle Jullye

Eglantine, jeune Princesse, élevée parmi les Fées

Mlle Fel

Un Genie

Mr Jelyotte

 

Troupe de Genies & de Fées

 

Le Théatre represente les Jardins enchantez du Palais de Demogorgon,
la fée principale y paroît au milieu d'une troupe des plus belles Fées

 

 

Scene premiere
Logistille, Fée Principale, la Seconde Fée

 

Logistille
Enfin voici le jour,
Où le Monarque heureux de ce brillant empire,
Va faire élater son amour
Aux yeux de la beauté pour qui son coeur soupire.

Elevée en ces lieux, fermez de toutes parts,
Aucun mortel encor n'a frapé ses regards.

La Seconde Fée
Nous préparons au Roi l'himen le plus paisible,
L'objet qu'il veut toucher ne connoît plus d'amant:
Il sera le premier qui le rendra sensible;
C'est un plaisir rare & charmant.

Ensemble
D'Eglantine en ces lieux prévenons les désirs,
L'amour en fera nôtre Reine,
Inventons des plaisirs,
Pour plaire à nôtre Souveraine.

Logistille
C'est elle qui paroît... Je vais chercher le Roi;
Pour éprouver son coeur, il a besoin de moi.

 

Scene 2
Eglantine, la Seconde Fée

 

Pendant que les autres Fées dansent autour d'Eglantine, la Seconde Fée chante

La Seconde Fée
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire,
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

Le Choeur des Fées répéte le Rondeau

La Fée
On n'y desire
Jamais qu'un instant,
Dçs qu'on le veut, on est content;
Point de larmes,
Toujours des charmes,
L'Empire des Cieux
Doit moint plaire aux Dieux.

Le Choeur
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire,
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

La Fée, à Eglantine
Ces plaisirs reservez pour vous,
Belle Princesse,
Vous suivront sans cesse:
Ah ! qu'il est doux
De tout charmer !
Qu'il est doux de se faire aimer.

Le Choeur
Ces plaisirs, &c.

La Fée
Vos beaux jours
Dureront toûjours,
Vos attraits
Ne changeront jamais.
Dans ces lieux toujours cheris
Les Jeux & les Ris
Ont fixé leur Empire:

Le Choeur
L'innocence, des desirs
En a sçû regler les plus doux plaisirs.

Eglantine
Cessez vos jeux, charmantes Soeurs,
Mon coeur trop agité n'en sent plus les douceurs.

La Fée
De ce riant azile
Qui peut troubler la paix de vôtre sort tranquille ?

Eglantine
Un songe trop flatteur dont mes sens sont épris,
Occupe seul tous mes soupirs.

Dans un boccage sombre
Je cédois un moment aux douceurs du sommeil,
Un objet inconnu, dans un noble appareil,
Est venu près de moi se reposer à l'ombre:
Il avoit sur son front la Majesté des Dieux,
Un feu doux & perçant brilloit dans ses beaux yeux,
Sa voix tendre & touchante
Exprimoit des discours, dont la douceur enchante:
Heureuse de l'entendre, heureuse de le voir,
Il prenoit sur mon coeur un absolu pouvoir:
Enfin, je lui trouvois mille graces nouvelles
Que n'ont point à mes yeux les Nimphes les plus belles.

La Fée
Jouissez d'un espoir flatteur,
Le sommeil n'offre pas toûjours de vains mensonges:
Les Dieux nous ont souvent présenté par des songes
L'aimage d'un prochain bonheur.

On entend un grand bruit

Le Choeur des Fées
Que bruit de ce séjour interrompt le silence ?

Plusieurs Genies viennent enlever les Fées qui gardoient la Princesse

Ah quelle violence !

 

Scene 3
Eglantine, Demogorgon

 

Eglantine
D'un trouble de mon coeur que dois-je pressentir ?
De ce Mirthe entr'ouvert un Dieu semble sortir:
O Ciel, c'est l'Inconnu que je croi voir sans cesse.

Demogorgon
Rassurez-vous, belle Princesse,
Je ne viens point ici pour déplaire à vos yeux:
Vous n'avez à craindre en ces lieux
Que mon hommage & ma tendresse.

Eglantine
Vous répandez par tout le trouble & la frayeur.
Pour la premiere fois, ces lieux sont pleins d'allarmes:
Sans doute un discours si flatteur
Cache un piege fatal, dont je dois fuir les charmes.

Demogorgon
Non, je n'aspire, helas ! qu'à toucher vôtre coeur.
De la plus tendre ardeur
Vous avez enchanté mon ame:
Un regard de vos yeux a fait naître ma flâme,
Un mot de vôtre bouche en feroit le bonheur.

Eglantine
J'ignore un si tendre langage,
Et croi qu'en ce séjour on n'en fait point usage.

Demogorgon
Si je pouvois vous enflâmer,
Vous sçauriez ce langage aussi-bien que moi-même.
D'un coeur qui sçait aimer
L'eloquence est extrême:
Rien ne dit mieux qu'on aime,
Que l'embarras de l'exprimer.
N'osez-vous d'un soupir, flatter mon esperance ?

Eglantine
Le respect à mon coeur impose le silence.

Demogorgon
Que mot prononcez-vous ? Et quel triste retour !
Ne connoissez-vous point l'Amour ?

Eglantine
C'est encore un mistere,
Que peut-être en ces lieux on a soin de me taire.

Demogorgon
Le bonheur de nos jours dépend de le sçavoir.

Eglantine
Qu'est-ce donc que l'Amour, & quel est son pouvoir ?

Demogorgon
L'Amour tient l'Univers sous son obéIssance,
Tout flatte, tout enchante, où brillent vos attraits;
Les Graces forgent ses traits,
Le Plaisir fait sa puissance:
La Nature languit où ce Vainqueur n'est pas,
Ses biens comblent les voeux de tout ce qui respire,
La beauté, la jeunesse accompagnent ses pas;
Le coeur est son empire.

Eglantine
Ah ! seriez-vous l'Amour ?

Demogorgon
Non, mais je suis l'amant,
Qu'Eglantine a soumis à ce Dieu si charmant.

Eglantine
C'est donc l'Amour qui pour vous m'interesse ?

Demogorgon
C'est lui qui cause ma tendresse.

Eglantine
Puisse-'il toûjours nous charmer.

Ensemble
Aimons-nous à jamais, l'Amour nous y convie,
Unissons nos soupirs pour mieux nous enflâmer:
Le plus doux plaisirs de la vie,
Est le plaisir d'aimer.

On entend un grand bruit

Eglantine
Quel bruit terrible !

Demogorgon
Fuyons, s'il est possible.
C'est Logistille, ô fatal desespoir !
Tout est soumis à son pouvoir.

 

Scene 4
Logistille, Eglantine, Demogorgon

 

Logistille
Tremble, audacieux Genie,
Ta temeraire ardeur
D'un chatiment nouveau sera bientôt punie.

Eglantine
O Ciel ! pourquoi cette rigueur ?
Helas ! en votre absence,
Cet aimable Genie & sçû charmer mon coeur.

La Fée
Eh ! c'est ce qui fait son offense.

Vous qui remplissez mes souhaits,
Esprits, obéissez à mon ordre suprême:
Enlevez le Genie, & que dans ce palais
Il reçoive le prix de son audace extrême.

Des Esprits transportent Demogorgon dans son Palais

 

Scene 5
Logistille, Eglantine

 

Eglantine
O sort plein de rigueurs !
Cruelle, vous m'ôtez l'objet de ma tendresse ?
Que vais-je devenir ? Malheureuse Princesse !
Je succombe, je meurs !

Elle s'appuye sur un Oranger

La Fée
Fille d'un Roy puissant, le Destin vous ordonne
De partager en ce beau jour,
Du grand Demogorgon, l'ardeur & la Couronne.
L'éclat d'une brillante Cour
Doit l'emporter sur le charme frivole
Que promet un tendre retour:
Il faut que la grandeur console
Des maux que fait l'amour.

Eglantine
L'éclat suprême
Ne fait point mon bonheur:
Je suis fidelle à ce que j'aime,
Le Maître du Ciel même
Ne lui raviroit pas mon coeur.

Le Theatre change

Quelle lumiere m'environne ?

La Fée
C'est la Palais du Roi.

Eglantine
Mon amant m'abandonne !

La Fée
Songez à plaire à vôtre Souverain,
N'irritez point un Roi, qui vous offre sa main.

Eglantine
Quelque malheur qu'on puisse me prédire,
Du Monarque offensé quel que soit le couroux,
Je jure que mon coeur...

 

Scene 6
Demogorgon, Logistille, Eglantine

 

Demogorgon, descendu de son trône
O Ciel ! qu'allez-vous dire ?

Eglantine, reconnoissant le Genie
Que mon coeur n'aimera que vous.
Ah ! seroit-il possible
Qu'attendri par mes pleurs,
Le Roi vous céde à mes douleurs ?

Demogorgon
A vos larmes il est sensible,
Il accorde tout à nos voeux,
Vous voyez ce Roi généreux,
Dont l'amour tendre & fidelle,
Met sa gloire & son zele
A rendre sa Maîtresse & son Rival heureux.

Eglantine
Vous regnez en ces lieux ? ô retour plein de charmes !
Je vous pardonne mes allarmes,
Elles vous ont fait voir l'ardeur de mes soûpirs:
Et je sens que les larmes
Augmentent les plaisirs.

Demogorgon
D'une fête brillante
Annonce mon himen au bout de l'Univers:
Esprits, venez offrir à l'objet qui m'enchante
Tout ce que mon Empire a de charmes divers.

 

Scene 7 & derniere
Demogorgon, Logistille, Eglantine,
Troupe de Genies, Troupe de Fées

 

Le Choeur
Chantons la Beauté triomphante,
Qui va regner dans ces lieux:
Que sa gloire est éclatante !
Elle a soumis à ses beaux yeux
Le Roi le plus aimable & le plus glorieux.

[on danse]

Un Genie
Les trésors de la Fortune
Ne font point le parfait bonheur;
Des grandeurs, l'éclat importune
Et n'est souvent qu'un éclat trompeur:
Nôtre coeur cherche un bien qu'il aime,
Bien, plus touchant ! que la grandeur suprême,
C'est d'inspirer une tendre ardeur
En d'en brûler lui-même.

[on danse]

Une Fée
Gardons-nous d'attendre,
Cherchons les biens que l'amour fit pour nous;
Pourquoi s'en deffendre ?
Ses coups
Sont si doux !
Les soins, les langueurs,
Les pleurs,
Les tourments secrets,
Sont des bienfaits:
C'est par des soupirs
Que l'Amour nous mene aux plaisirs,
Les heureux amans
Ne sont point heureux sans les tourmens,
Un coeur n'est jamais si tendre
Que dans l'instant il craint,
Et se plaint.

[on danse]

La Fée
Tost ou tard l'Amour
Après mille peines,
Fait naître un beau jour,
Malgré ses rigueurs
Ne brisons point nos chaînes;
Quand ses traits vainqueurs
Volent dans nos coeurs,
Si c'est un tourment,
Le remede en est charmant:

Dieu rempli d'attraits,
Lance-moi tes traits,
Non, tes peines
Inhumaines,
N'éteindront point mes feux.

De tes larmes
Naissent mille charmes,
Et l'attente
Est toujours charmante;
Pour combler mes voeux,
Cache mon bonheur à mes yeux.

[on danse]

Une Fée
Dieu de l'himen, Dieu de l'amour,
Unissez-vous pour vôtre gloire;
Que vôtre accord dans ce beau jour,
Vous donne sur les coeurs une entiere victoire:

Pour rendre l'Univers content,
Mêlez vos flambeaux & vos armes:
L'amour en sera plus constant,
L'himen en aura plus de charmes.

Dieu de l'himen, &c.

[on danse]

Un Genie
Que tout sente,
Que tout chante
La beauté
De ce Palais enchanté;
Sur nos traces
Les ris, & les Graces
Avec les Amours,
Marchent toûjours;
La jeunesse
Y renaît sans cesse,
Et n'y fait regner que de beaux jours.

Dès que la naissante Aurore
Fait briller les doux appas de Flore,
De ses coups
L'amour nous éveille tous:
Il nous offre mille charmes,
Qui pour nos coeurs sont faits
Exprès;
Les allarmes,
Les soins ny les larmes
Ne troublent jamais
Nos fortunez loisirs;
Et le temps coule au gré de tous nos desirs.

[on danse]

Le Choeur
Chantons la Beauté triomphante,
Qui va regner dans ces lieux:
Que sa gloire est éclatante !
Elle a soumis à ses beaux yeux
Le Roi le plus aimable & le plus glorieux.

 

J'ay lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, Les Romans, Ballet héroïque.
A Paris le dixiéme Juillet 1736.

La Serre

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