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La Reception faite par un Gentil-Homme de Campagne
à une Compagnie choisie à sa Mode qui le vient visiter

Mascarade
donnée au Palais Royal en Fevrier 1665

musique de: Jean-Baptiste Lully

 

La scene represente une des ces maisons de campagne qu'on nomme Noblesse ou Gentilshommieres, composée d'un corps de logis découvert, d'une petite tour ruinée, d'une grange en mauvais ordre et d'une cour où paroissent quelques poulets-dindes, des levriers maigresses et des bassets.

RECIT
du Seigneur de Province

[Le Maistre de Maison vante le bonheur de sa vie tranquille en chantant, & publie les louanges de la bonne compagnie qu'il attend, et qui est sur le point d'arriver chez luy]

Le Maistre de Maison, Mr d'Estival:

Sur mon pallier de province
Nul n'est plus heureux que moy;
Ma noblesse n'est pas mince,
Sur mon pallier de province,
J'y suis plus content qu'un Prince
Et peut-estre autant qu'un Roy.
Sur mon pallier de province
Nul n'est plus heureux que moy.

La belle & noble Assemblée
Qui doit arriver icy,
Ne me prendra point d'emblée,
La belle & noble Assemblée:
Elle aura de l'echinée
Et de bons daindons aussi,
La belle & noble Assemblée
Qui doit arriver icy.

Premiere Entrée

Le Capitaine d'un chasteau voisin arrive avec sa Femme; le Seigneur leur fait en chantant le compliment qui suit, & eux luy repondent par signes, & dansent

Ah ! Monsieur de Capitaine,
Vous soyez le bienvenu;
Mme de la Fontaine,
Ah ! Monsieur de Capitaine,
Vous m'avez pris sans mitaine,
Je ne l'eusse jamais cru.
Ah ! Monsieur de Capitaine,
Vous soyez le bienvenu !

Entrée II.

Quatre Escuyers, amenant par la main quatre Vieilles Demoiselles, qui s'estant cotisées pour louer un carosse, viennent voir le Seigneur. Elles prennent leurs places, et voyent danser leurs escuyers

Entrée III.

Le plaisir que les Vieilles ont pris à voir danser leurs escuyers et d'estre bien receuës du Maistre de la maison, leur donnant envie de danser, elles font aussi une Entrée

Entrée IV.

Le Seigneur, pour mieux régaler les Demoiselles, fait venir ses deux Fils, suivis de leur Precepteur, tous deux fort incommodés de leur personne aussi bien que leur maistre

Entrée V.

Un Bourgeois d'une petite ville voisine arrive avec sa Femme et sa Fille, accordée au fils aisné de la maison, dont la taille paroist d'autant plus extraordinaire qu'estant quasi geante, ils sont si ragots, qu'ils en sont presque nains. Le Seigneur les voyant venir, surpris d'un transport de joye, dit à Lubin, Precepteur des enfans:

Lubin, fais sonner le rebec,
Qu'il donne Pavane ou Bourée;
Aprs un grand Salamalec,
Lubin, fais sonner le rebec,
Car je vois le beau petit bec
De mon Fils aisné Laccordée.
Lubin, fais sonner le rebec,
Qu'il donne Pavane ou Bourée.

Entrée VI.

Mais comme la vie magnifique de ce bon Seigneur ne l'a pas laissé sans debtes, deux Sergens à Verge viennent, dont l'un luy apporte un exploit, et l'autre danse, accompagné de quelques Recors

Recit du Sergent à Verge:

Moy qui suis un Sergent àverge
Qu'on void toujours deçà delà,
Sans craindre fusil, ny flamberge,
Ny Fanfaron, ny Quinola,
Malgré tes dents & ta canaille,
Je viens, sans dire: Qui va là ?
Parmy tes chiens & ta volaille,
T'apporter l'exploit que voilà.

Le Seigneur, irrité de l'insolence du Sergnet, appelle le Precepteur à son secours pour le battre, & luy dit en chantant:

Lubin, prenez mes deux garçons,
Et qu'on chasse ce temeraire:
A quoy servent tant de façons ?
Lubin, prenez mes deux garçons,
Et qu'avec de bons gros bastons
Chacun d'eux l'etrille en compere.
Lubin, prenez mes deux garçons,
Et qu'on chasse ce temeraire.

Entrée VII.

Cependant quatre Servantes viennent faire des reproches au Seigneur d'avoir assemblé cette grande compagnie, qui detruit sa basse-cour; il leur repart avec injures. Deux d'entre elles ne laissent pas de danser en se mocquant de luy, et les deux autres luy chantent ces vers:

Premiere Servante:
Quel desordre, quel tintammare !
Vous jettez ainsi vostre bien.
Tou s'en va sans nous dire gare,
Et bien-tost vous n'aurez plus rien.

Deuxiéme Servante:
Le beau Monsieur le Capitaine
Vous mange et la nuit & le jour;
Le colombier & la garenne
Iront apres la basse-cour.

Le Seigneur:
Paix là, taisez-vous, donzelles !
On ne me fait point la loy.
Vos plaintes sont éternelles:
Paix là, taisez-vous, donzelles.
Si je mets tout par ecuelles,
Il n'en peut couster qu'à moy.
Paix là, taisez-vous, donzelles !
On ne me fait point la loy.

Les deux Servantes, l'une aprés l'autre:

Tous tes gens, beau Monsieur de balle,
Ont du mal comme des damnés:
Cherche une autre servante à calle;
Pour moy, ce n'est pas pour ton mez.

Entrée VIII.

Une Troupe de Comediens de campagne, passant par le village, viennent sçavoir au chasteau si l'on a besoin d'eux. Deux Valets innocens en donnent advis au Seigneur, et luy disent:

Valerio:
Monsieur, des comediens vous demandent là-bas,
Tous vestus de satin, velours, ou taffetas.

Ottavio:
Qui, pour bien divertir la noble compagnie,
Voudroient bien devant vous faire la comedie.

Le Seigneur craint d'abord pour ses daindons, lesprenant pour des Bohemiens, mais, les ayant reconnus, il leur permet de jouer et dit:

Pouveu qu'on sauve mes daindons,
Je veux bien voir la comedie;
Tous les acteurs me serons bons
Pourveu qu'on sauve mes daindons.
Qu'ils fassent venir leurs bouffons
Pour réjoüir la Compagnie:
Pouveu qu'on sauve mes daindons,
Je veux bien voir la comedie.

Entrée IX.

Un Maistre à Danser vient pour divertir la compagnie, avec le Magister du Village, l'Organiste, le Souffleur d'Orgue & le Bouffon du Seigneur; lequel, pares avoir dansé quelques temps avec eux, il luy prend fantaisie de les chasser, pour danser seul

Entrée X. & Derniere

Trois Paysans & trois Paysannes, sçachant la bonne compagnie qui est au chasteau, y viennent, accompagnés de quelques flustes, pour réjoüir le Seigneur ar leur danse, et concluent par là cette Mascarade