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sérénades

 

 

Jean-Philippe Rameau

 

 

Le Ballet des Indes Galantes

Ballet héroïque en I Prologue & III Entrées,
représenté pour la premier fois par
l'Academie Royale de Musique
,
le Mardy 23. Aoust 1735

Livret de Louis Fuzelier

 

 

Avertissement

Un Auteur occupé du soin de plaire au Public a-t'il tort de penser qu'il faut quelquefois essayer de le divertir sans le secours des Dieux & des Enchanteurs ? Peut-être en présentant à ce Public indulgent pour la Nouveauté, des Objets choisis dans les climats les plus reculez, accordera-t'il son suffrage à la singularité d'un Spectacle qui fournit à Erato & à Terpsicore l'occasion d'exercer leur génie.
Quoyque la passion favorise des Heros célebrez par la Déesse de l'Harmonie inspire les mêmes sentimens sous les deux Poles, il existe de la difference dans le langage qui les exprime. Exceptons celuy des yeux qui s'entend de tous, & qui empêche l'Amour d'être étranger dans aucun pays: l'Univers est sa Patrie. Mais quoyque les amants suivent tous la même loy, leurs Caracteres Nationaux ne sont pas uniformes; cela suffit pour répandre dans un Poëme Lirique cette varieté si necessaire, à présent que la source des Agrémens simples & naturels semble épuisée sur le Parnasse.

La Premiere Entrée du Ballet qu'on hazarde aujourd'huy est copiée d'aprés un illustre Original. C'est le grand-Vizir Topal Osman, si connu par l'excés de sa generosité. On peut en lire l'Histoire dans le Mercure de France du mois de Janvier 1734.
J'espere que l'on conviendra que le Modelle respectacle que j'ay choisi pour former mon vertueux Bacha, autorise les traits que j'ay donnez à la Copie: Un Turc semblable à Topal Osman, n'est pas un Héros imaginaire; & quand il aime, il est susceptible d'une tendresse plus noble & plus delicate que celle des Orientaux. Son coeur est capable des efforts les plus magnanimes.

La Deuxiéme Entrée remplie par les Incas du Perou n'a pû être enrichie par la pompeuse Décoration de leur Temple du Soleil détruit par les heureux Conquerants de l'Amerique, ces Vainqueurs couverts de lauriers les plus dorez qu'on ait jamais cueillis sur les pas de Bellonne.
Garcilasso de la Véga, Inca, Historien du Perou, né à Cusco [Capitale du Pérou, Ndr], peut satisfaire les Curieux sur les détails de ce riche Empire; ils s'instruiront chez cet Auteur Indien de tout ce qui concerne les Incas; On y apprend que leurs Parents les plus éloignez se paroient du même Titre; Celuy de Palla appartenoit à toutes les Princesses. On ne tiroit que de la famille Royalle les principaux Ministres de la Religion aussi étenduë que le pouvoir du Monarque. Les Cérémonies & les Festes des Peruviens étoient superbes.
Le Volcan qui sert au Noeud de cette Entrée Américaine n'est pas une invention aussi fabuleuse que les Opérations de la Magie. Ces Montagnes enflamées sont communes dans les Indes. Le Mexique est fameux par celle de Popocatépec, qui égale le Vésuve de Naples & le Gibel de Sicile: Quant au Perou il est fort sujet aux tremblements de terre. Bien des Voyageurs estimez attestent qu'ils ont rencontré de ces fournaises souterraines composées de bitume & de souffre qui s'allument facilement, & produisent des incendies terribles lorsqu'on fait rouler un seul morceau de rocher dans leurs Gouffres redoutables. Les Naturalistes les plus habiles appuyent le témoignage des Voyageurs par des raisonnements Phisiques, & par des Experiences plus convainquantes encor que les Arguments. Me condamnera-t'on, quand j'introduis sur le Théatre un Phénomène plus vray-semblable qu'un Enchantement ? & aussi propre à occasioner des Symphonies Cromatiques ? Un Sacrificateur payen, aveuglé par la jalousie & guidé par la fureur, se sert de ce dangereux Phénomène pour réussir dans ses projets criminels; Quels artifices ne risque pas l'Amour entraîné par le desespoir, & l'imposture cachée sous le manteau sacré de la Religion ? Phani n'est pas encor assez desabusée des erreurs de son culte, pour n'être pas frappée d'une terreur superstitieuse à la vuë d'un embrasement effroyable qu'on lui assure être une menace celeste; cependant son antipatie pour Huascar lui inspire une fermeté que ne luy auroit jamais procuré la raison; les idées que cette Princesse Indienne a des Espagnols, de leurs armes & de leurs Vaisseaux, la caracterisent. Antoine de Solis, & Augustin de Zarate, Relateurs les plus connus des Conquestes du Mexique & du Perou, seront les garands de cette proposition.

Le Divertissement de la Troisiéme Entrée n'y est pas adapté sans fondement. Les Asiatiques aiment fort les Fleurs. Les Turcs & les Persans leur consacrent des jours dans la plus riante saison de l'année; & ces jours sont embellis non-seulement par l'exposition des Fleurs favorites rangées avec choix dans des Vases façonnez au Japon & àa la Chine, mais encore par des illuminations brillantes dés que la nuit vient couvrir de ses voiles ces aimables trésors des Jardins; ainsi, j'ay pû faire transporter l'inclination fleuriste dans les Indes par un Prince de Perse.
On n'a pas oublié dans toutes ces Entrées le goût que le Public montre à présent pour les Ballets dansants, où il découvre un Dessein raisonné & Pitoresque. Goût judicieux qui devoit naître plûtôt dans un siecle éclairé, dans un siecle témoin du progrez des talens qu'il voit chaque jour, conduits par des Principes seurs, acquerir de la science sans perdre des graces.

 


Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III
Nouvelle Entrée

 

 

 

Prologue

 

 

les personnages du Prologue

les interpètes


Hebé, Divinité de la Jeunesse

Mlle Eeremans

Bellonne

Mr Cuignier

L'Amour

Mlle Petitpas

 

La Scene est dans les Jardins d'Hebé. Le Théatre represente les JArdins du Palais d'Hebé.

Scene premiere
Hébé

Hebé
Vous, qui d'Hébé suivez les lois,
Venez, rassemblez-vous, accourez à ma voix.
Vous chantez dès que l'Aurore
Éclaire ce beau séjour:
Vous commencez avec le jour
Les Jeux brillans de Terpsicore;
Les doux instans que vous donne l'Amour
Vous sont plus chers encore.

Vous, qui d'Hebé, &c.

 

Scene 2
Troupe de jeunesse Françoise, Espagnole, Italienne et Polonoise,
qui accourt et forme des Danses gracieuses.

 

Hebé
Musettes, résonnez dans ce riant bocage,
Accordez-vous sous l'ombrage
Au murmure des ruisseaux,
Accompagnez le doux ramage
Des tendres oiseaux.

Choeur
Musettes, résonnez dans ce riant bocage,
Accordez-vous sous l'ombrage
Au murmure des ruisseaux,
Accompagnez le doux ramage
Des tendres oiseaux.

[on danse]

Amans seurs de plaire,
Suivez votre ardeur,
Chantez votre bonheur,
Mais sans offenser le mistère.
Il est pour un tendre coeur
Des biens dont le secret augmente la douceur,
Songez qu'il faut les taire.

Amans seurs de plaire,
Suivez vôtre ardeur,
Chantez vôtre bonheur,
Mais sans offenser le mistere.

[on danse]

[bruit de Trompettes & de Tambours]

Hebé
Qu'entens-je ! Les Tambours font taire nos Musettes !
C'est Bellone: Ses cris excitent les Heros:
Qu'elle va dérober de Sujets à Paphos !

 

Scene 3
Bellone, Hébé et sa suite

Bellonne arrive au bruit des Tambours et des Trompettes qui la précedent avec des Guerriers portant des Drapeaux. Elle invite la Suite d'Hebé à n'aimer que la gloire.

 

Bellonne
[à la suite d'Hébé]

La Gloire vous appelle; écoutez ses Trompettes,
Hâtez-vous, armez-vous & devenez Guerriers.

Quittez ces paisibles retraites,
Combattez; il est temps de cueillir des Lauriers:

La Gloire vous appelle, &c.

[danse des Guerriers Joüants du Drapeau. Ils appellent les Amans des Nations alliées. Ces Amans genereux épris des charmes de la Gloire, se rangent près de Bellonne & suivent ses Etendarts.]

 

Scene 4
Hébé & sa Suite

 

Hebé
Pour remplacer les Coeurs que vous ravit Bellonne,
Fils de Venus lancez vos traits les plus certains;
Conduisez les Plaisirs dans les climats lointains
Quand l'Europe les abandonne.

Choeur
Traversez les plus vastes Mers,
Volez Amours, portez vos armes & vos fers
Sur le plus éloigné Rivage.

Est-il un coeur dans l'Univers
Qui ne vous doive son hommage.

Traversez, &c.

[les Amours s'envolent pendant le Choeur, & se dispersent loin de l'Europe dans les differents Climats des Indes.]

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Premiere Entrée
Le Incas du Perou

 

 

les personnages du Ballet

les interprètes


Huascar-Inca, Ordonnateur de la feste du Soleil

Mr Chassé

Phani-Palla, de Race Royale

Mlle Antier

Dom Carlos, Officier Espagnole, Amant de Phani

Mr Jelyote

 

La Scene est dans un Desert des Montagnes du Perou terminé par un Volcan. Le Théatre represente un Desert du Perou, terminé par une Montagne aride. Le sommet en est couronné par la bouche du Volcan, formée de Rochaers calcinez couverts de cendres.

 

Scene premiere
Phani-Palla, Dom Caros

 

Carlos
Vous devez bannir de vôtre ame
La criminelle erreur qui séduit les Incas;
Vous l'avez promis à la flâme:
Pourquoy differez-vous ? non, vous ne m'aimez pas...

Phani
Que vous penetrez mal mon secret embaras !
Quel injuste soupçon !... quoy, sans inquiétude,
Brise-t-on à la fois
Les liens du sang & des Loix ?
Excusez mon incertitude.

Carlos
Dans un culte fatal, qui peut vous arrêter ?

Phani
Ne croyez point, Carlos, que ma raison balance;
Mais, de nos fiers Incas je crains la violence...

Carlos
Ah ! pouvez-vous les redouter ?

Phani
Sur ces Monts leurs derniers aziles,
La fête du Soleil va les rassembler tous...

Carlos
Du trouble de leurs Jeux, que ne profitons nous ?

Phani
Ils observent mes pas...

Carlos
Leurs soins sont inutiles,
Si vous m'acceptez pour Epoux.

Phani
Assez, pressez ce moment favorable,
Délivrez-moy d'un séjour détestable;
Mais, ne venez pas seul... quel funeste malheur !
Si vôtre mort... le Peuple est barbare, implacable,
Et quelquefois le nombre accable
La plus intrépide valeur.

Allez, ma crainte est pardonnable;
Empruntez du secours, rassemblez vos Guerriers;
Conduisez leur courage à de nouveaux lauriers.

 

Scene 2
Phani-Palla

 

Phani
Viens, Hymen, viens m'unir au Vainqueur que j'adore;
Forme tes noeuds, enchaîne-moy.

Dans ces tendres instants où ma flâme t'implore,
L'Amour même n'est pas plus aimable que toy.

Viens, Hymen, &c.

 

Scene 3
Phani-Palla, Huascar-Inca

 

Huascar, à part
Elle est seule... parlons; l'instant est favorable...
Mais je crains d'un Rival l'obstacle redoutable.
Parlons au nom des Dieux pour surprendre son coeur;
Tout ce que dit l'Amour est toûjours pardonnable,
Et le Ciel que je sers doit servir mon ardeur.

[à Phani]

Le Dieu de nos climats dans ce beau sejour m'inspire:
Princesse, le Soleil daigne veiller sur vous,
Et luy-même dans notre empire,
Il prétend par ma voix vous nommer un époux.
Vous frémissez... d'où vient que vôtre coeur soupire ?
Obeïssons sans balancer
Lorsque le Ciel commande.

Nous ne pouvons trop nous presser
D'accorder ce qu'il nous demande;
Y reflechir, c'est l'offenser.

Lorsque le Ciel commande
Obeïssons sans balancer.

Phani
Non, non, je ne crois pas tout ce que l'on assure
En attestant les Cieux;
C'est souvent l'imposture
Qui fait parler les Dieux.

Huascar
Pour les Dieux & pour moy quelle coupable injure !
Je sçais ce qui produit vôtre incredulité,
C'est l'amour. Dans vôtre ame, il est seul écoûté.

Phani
L'Amour ! que croyez-vous ?

Huascar
Ouy vous aimez, Perfide,
Un de nos Vainqueurs inhumains...
Ciel ! mettras-tu toujours tes armes dans leurs mains ?

Phani
Redoutez le Dieu qui le guide.

Huascar
C'est l'or qu'avec empressement,
Sans jamais s'assouvir, ces Barbares dévorent,
L'or qui de nos Autels ne fait que l'ornement,
Est le seul Dieu que nos Tyrans adorent.

Phani
Témeraire ! que dites-vous !
Révérez leur puissance & craignez leur couroux.
Pour leur obtenir vos hommages,
Faut-il des miracles nouveaux ?
Vous avez vû de nos Rivages,
Leurs Villes voler sur les eaux;
Vous avez vû dans l'horreur de la guerre,
Leur invincible bras disposer du tonnerre...

 

Scene 4
Huascar-Inca, un Inca son confident

 

[on entend un prélude qui annonce le Fête du Soleil]

Huascar, à part
On vient, Dissimulons mes transports à leurs yeux...

[à l'Inca qu'il appelle]

Vous sçavez mon projet. Allez; qu'on m'obeïsse...

[à part]

Je n'ay donc plus pour moy qu'un barbare artifice,
Qui de flâme & de sang peut innonder ces lieux ?
Mais, que ne risque point un amour furieux !

 

Scene 5
Feste du Soleil

Huascar-Inca, Phani-Palla, ramenée par des Incas, Pallas & Incas,
Sacrificateurs, Peruviens & Peruviennes

 

Huascar
Soleil, on a détruit tes superbes aziles,
Il ne te reste plus de temple que nos coeurs:
Daigne nous écoûter dans ces deserts tranquilles,
Le zele est pour les Dieux le plus cher des honneurs.

[les Pallas & les Incas font leur adoration au Soleil]

Huascar
Brillant Soleil, jamais nos yeux dans ta carriere,
N'ont vû tomber de noirs frimats !
Et tu répands dans nos climats
Ta plus éclatante lumiere.

Le Choeur
Brillant Soleil, &c.

[danse de Peruviens & de Peruviennes]

Huascar
Clair Flambeau du monde,
L'Air, la Terre & l'Onde
Ressentent tes bienfaits.

Clair Flambeau du monde,
L'Air, la Terre & l'Onde
Te doivent leurs attraits.

Le Choeur
Clair Flambeau, &c.

Huascar
Tu laisse l'Univers dans une nuit profonde
Lorsque tu disparais !
Et nos yeux en perdant ta lumiere féconde,
Perdent tous leurs plaisirs; la Beauté perd ses traits.

Le Choeur
Clair Flambeau, &c.

Huascar
Permettez, Astre du Jour,
Qu'en chantant vos feux nous chantions d'autres flâmes;

Partagez, Astre du jour,
L'encens de nos ames,
Avec le tendre Amour.

Le Soleil en guidant nos pas
Répand ses appas,
Dans les routes qu'il pare;
Raison, quand malgré tes soins
L'Amour nous égare,
Nous plaît-il moins ?

Vous brillez, Astre du jour,
Vous charmez nos yeux par l'éclat de vos flâmes;
Vous brillez, Astre du jour;
L'Astre de nos ames
C'est le tendre Amour.

[on danse]

[la Fête est troublée par un tremblement de terre]

le Choeur
Dans les abimes de la Terre,
Les vents se declarent la guerre !

[l'air s'obscurcit, le tremblerment redouble, le Volcan s'allume, & jette des tourbillons du feu & de la fumée]

Le Choeur
Les Rochers embrâsez s'émancent dans les airs !
Ils portent jusqu'aux Cieux les flâmes de l'Enfer !

[l'épouvante saisit les Peruviens, l'Assemblée se disperse, Huascar arrête Phani, & le tremblement de terre semble s'apaiser]

 

Scene 6
Phani-Palla, Huascar-Inca

 

Huascar, à Phani qui traverse le Théatre en fuyant
Arrêtez. Par ces feux le Ciel vient de m'apprendre,
Qu'à son Arrêt il faut vous rendre,
Et l'hymen...

Phani
Qu'allez-vous encor me réveler !
O jour funeste ! dois-je croire
Que le Ciel jaloux de sa gloire
Ne s'explique aux Humains qu'en les faisant trembler ?

 

Scene 7
Phani-Palla, Huascar-Inca, Dom Carlos, Officier Espagnol

 

Huascar, en l'arrêtant
Vous fuyez, quand les Dieux daignent vous appeller !
Eh bien, Cruelle, eh bien ! vous allez me connoître,
Suivez l'Amour jalaoux...

Carlos
Ton crime ose paroître !

Phani
Le Soleil jusqu'aux fonds es Antres les plus creux
Vient d'allumer la Terre, & son couroux présage...

Carlos
Princesse, quelle erreur ! C'est le Ciel qu'elle outrage.
Cet embrâsement dangereux
Du Soleil n'est point l'ouvrage;

[montrant Huascar]

Il est celui de sa rage.
Un seul Rocher jetté dans ces Gouffres affreux,
Y reveillant l'ardeur de ces terribles feux,
Suffit pour exciter un si fatal ravage...

Le Perfide esperoit vous tromper dans ce jour,
Et que votre terreur serviroit son amour;
Sur ces Monts mes Guerriers punissent ses complices,
Ils vont ttouver dans ces noirs précipices
Des tombeaux dignes d'eux...

[à Huascar]

Mais, il te faut de plus cruels suplices.

[à Phani]

Accordez vôtre main à son Rival heureux,
C'est-là son châtiment.

Huascar
Ciel ! qu'il est rigoureux !

Ensemble

Phani & Carlos
Pour jamais l'Amour nous engage,
Non, non, rien n'est égal à ma felicité !

Huascar
Non rien n'égale ma rage !
Je suis témoin de leur felicité.

Phani & Carlos
Ah ! mon coeur a bien mérité
Le sort qu'avec vous il partage.

Huascar
Faut-il que mon coeur irrité
Ne puisse être vangé d'un si cruel outrage ?

[ils reprennent le Rondeau. Phani & Carlos s'adressent l'un à l'autre les Paroles de ce Trio; Huascar chante les siennes à part]

 

Scene 8
Huascar-Inca

[le Volcan se rallume, & le Tremblement de Terre recommence]

Huascar
La flâme se rallume encore...
Loin de l'éviter, je l'implore...
Abîmes embrâsez, j'ay trahy les Autels,
Exercez l'employ du Tonnerre;
Vangez les droits des Immortels;
Déchirez le sein de la Terre;
Sous mes pas chancelans,
Renversez, dispersez ces arrides Montagnes;
Lancez vos feux dans ces tristes Campagnes,
Tombez sur moy, Rochers brûlans.

[le Volcan vomit des Rochers enflâmez qui écrasent le criminel Huascar]

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Deuxiéme Entrée
Le Turc genereux

 

 

les personnages

les interprètes


Osman, Bacha d'une ISle Turque, de la Mer des Indes

Mr Dun

Emilie, jeune Provençale, Esclave d'Osman

Mlle Pellicier

Valere, Officier de Marine, Amant d'Emilie

Mr Jelyote

 

La scene est dans le Port d'une Isle Turque de la Mer des Indes. Le Théatre represente les JArdins d'Osman Bacha, terminez par la Mer.

 

Scene premiere
Emilie, Osman

 

Emilie
C'est Osman qui me suit, ne luy cachons plus rien;
Pour arrêtez son feu, découvrons-luy le mien.

Osman, à Emilie
Cherchez-vous toûjours & l'ombre & le silence ?

Emilie
Je voudrois de mes maux cacher la violence.

Osman
Ciel ! qu'entens-je !

Emilie
Apprenez mon destin rigoureux.
Dans le séjour témoin de ma naissance
J'épousois un Amant digne de ma constance;
Sur un bord solitaire on commençoit les Jeux,
Lorsque des Ravisseurs perfides
Paroissent le fer à la main;
La terreur un instant ferme mes yeux timides,
Ils ne s'ouvrent qu'aux cris d'un Corsaire inhumain,
Bien-tôt les Vents & le Ciel même
Complices de son crime, éloignent ses Vaisseaux,
Et je me vois captive sur les eaux,
Prés de ce que j'abhore, & loin de ce que j'aime.

Osman
Qu'en peignant vos malheurs vous redoublez mes maux !
Dissipez vos ennuis sur cet heureux Rivage.

Emilie
J'y subis, sous vos loix, un second esclavage.

Osman
Me reprochez-vous de gêner vos desirs ?
L'unique loy qu'icy vous prescrit ma tendresse,
C'est de permettre aux plaisirs
De vous y suivre sans cesse;
Répondez à mes voeux; couronnez mes soupirs.

Emilie
Contre mes Ravisseurs, ardent à me défendre,
Mon Amant a risqué ses jours;
Lorsque pour prix de son secours
Peut-être un coup fatal l'a forcé de descendre
Dans l'affreuse nuit du tombeau,
Mon coeur ingrat, d'un feu nouveau
Se laisseroit surprendre !

Osman
Ah ! que me faites-vous entendre ?
C'est trop m'outrager par vos pleurs !
Cessez d'entretenir d'inutiles douleurs.

Il faut que l'Amour s'envole
Dés qu'il voit partir l'espoir.

A l'ennuy la constance immole
Le coeur qui la croit un devoir.

Il faut que l'Amour s'envole, &c.

Je vous quitte, belle Emilie,
Songez que le noeud qui vous lie
Vous cause chaque jour des tourmens superflus;
Vous aimez un Objet que vous ne verrez plus.

 

Scene 2
Emilie

 

Emilie
Que je ne verray plus !... Barbare
Que me présage ce discours ?
Ah ! si de mon Amant le trépas me sépare,
Si mes yeux l'ont perdu, mon coeur le voit toûjours.

[le Ciel se couvre de nuages sombres, les vents sifflent, les flots s'élevent]

La nuit couvre les Cieux ! quel funeste ravage !

[l'obscurité & la tempeste redoublent]

Vaste empire des Mers où triomphe l'horreur,
Vous êtes la terrible image
Du trouble de mon coeur.

Des vents impetueux vous éprouvez la rage,
D'un juste desespoir j'éprouve la fureur.

Vaste Empire des Mers, &c.

[la Tempête continue avec la même violence]

Choeur des Matelots, qu'on ne voit point
Ciel ! de plus d'une mort nous redoutons les coups !
Serons-nous embrasez par les feux du Tonnerre ?
Sous les Ondes périrons-nous
A l'aspect de la Terre !

Emilie
Que ces cris agitent mes sens !
Moy-même je me crois victime de l'orage.

[la Tempête diminue & la clarté revient]

Mais le Ciel est touché de leurs perils pressants,
Le Ciel, le juste Ciel calme l'onde & les vents;
Je souffrois dans le port les tourmens du naufrage.

Choeur, qu'on ne voit point, de Matelots de l'Escadre de Valere, échapez du naufrage & pris par les Turcs
Que nous sert d'échaper à la fureur des Mers ?
En évitant la mort nous tombons dans les fers.

Emilie
D'infortunez Captifs vont partager mes peines
Dans ce redoutable sejour...
S'ils sont Amants, ah ! que l'Amour
Va gemir sur ces bords dans de barbares chaînes !

 

Scene 3
Emilie, Valere en esclave

 

Emilie, à part
Un de ces malheureux approche en soupirant !...
Helas ! son infortune est semblable à la mienne !
Quel transport confus me surprend ?
Parlons-luy. Ma Patrie est peut-être la sienne.

[l'abordant] Etranger, je vous plains... [le reconnoissant] Ah ! Valere ! c'est vous.

Valere, la reconnoissant
C'est vous ! belle Emilie !

Ensemble

Emilie
... Ah ! Valere ! c'est vous !

Valere
... C'est vous ! belle Emilie !

Je vous revois ! que de malheurs j'oublie !
De mon cruel destin je ne sens plus les coups.

Emilie
Par quel sort aujourd'huy jetté sur cette Rive...

Valere
Depuis l'instant fatal qui nous a separez
Dans cent climats divers mes soupirs égarez
Vous cherchent nuit & jour... je vous trouve captive.

Emilie
Et ce n'est pas encor mon plus affreux malheur.

Valere
O Ciel ! achevez.

Emilie
Non, suspendez ma douleur:
De vôtre sort daignez enfin m'instruire.

Valere
Un Maître que je n'ay point vû,
Dans ce Palais m'a fait conduire...

Emilie
Vôtre Maître est le mien.

Valere
O bonheur imprévû !

Emilie
Valere, quelle erreur peut ainsi vous séduire ?
Mon Tyran m'aime...

Valere
O desespoir !
Non, vous ne sortirez jamais de son pouvoir !
Quoy ! Valere ne vous retrouve
Que pour vous perdre sans retour ?
Nôtre Tyran vous aime !

Emilie
Et ma douleur le prouve,
Je ne demandois pas ce triomphe à l'Amour.

Valere
Ah ! sçait-on vous aimer dans ce cruel sejour !
Sur ces bords une ame enflâmée
Partage ses voeux les plus doux;
Et vous meritez d'être aimée
Par un coeur qui n'aime que vous.

 

Scene 4
Emilie, Valere, Osman Bacha

 

Emilie, à Valere
Il vous entend, hélas ! comment fuir sa colere ?

Osman, à Emilie
Ne craignez rien; je dois trop à Valere;

[montrant Valere]

Osman fût son Esclave, & s'efforce aujourd'huy
D'imiter sa magnificence...
Dans ce noble sentier, que je suis loin de lui !
Il m'a tiré des fers sans me connaître...

Valere, l'embrassant
Mon cher Osman, c'est vous ! Osman étoit mon Maître.

Osman
Je vous ay reconnu sans m'offrir à vos yeux;
J'ay fait agir pour vous mon zele & ma puissance.

[les Vaisseaux de Valere, avancent & paroissent chargez de presens du Bacha, portez par des Esclaves Africains]

Vos Vaisseaux sont rentrez sous vôtre obéissance.

Valere, surpris
Que vois-je ? ils sont chargez de vos dons precieux !
Que de bienfaits !

Osman
Ne comptez qu'Emilie.

Valere
O Triomphe incroyable ! ô sublime Vertu !

Emilie, à Osman
Ne craignez pas que je l'oublie.

Osman
Estimez moins un coeur qui s'est trop combatu.

[on entend les Tambourins des Matelots de Valere]

[avec douleur]

J'entens vos Matelots... allez sur vos Rivages,
Mes ordres sont donnez... allez, vivez contens...
Souvenez-vous d'Osman...

Valere, l'arrêtant
Recevez nos hommages.

Emilie, à Osman
Ecoûtez...

Osman
[Hésitant] Quoy !... [s'en allant] Mais non, c'est souffrir trop long-temps,
C'est trop à vos regards offrir mon trouble extrême...
Je vous dois mon absence, & la dois à moy-même.

 

Scene 5
Emilie, Valere

 

Valere
Fut-il jamais un coeur plus genereux ?
Digne de vôtre elige, il ne veut pas l'entendre...
Au plus parfait bonheur il a droit de prétendre,
Si la Vertu peut rendre heureux.

 

Scene 6
Emilie, Valere,
Provençaux & Provençales de leur Escadre,
Esclaves Africains d'Osman

 

Emilie & Valere
Volez, Zephirs, volez jeunes Amants de Flore;
Si vous nous conduisez, tous nos voeux sont remplis.
Rivages fortunez de l'Empire des Lys,
Ah ! nous vous reverons encore.

Choeur
Volez, Zephirs, &c.

[danse des Matelots]

Emilie
Fuyez, fuyez Vents orageux,
Calmez les Flots amoureux
Ris & Jeux.
Charmant Plaisir, fais nôtre sort
Dans la route comme au Port.

Si quittant le Rivage
La raison fait naufrage
Thetis dans ce beau jour,
N'en sert que mieux l'Amour.

Fuyez, &c.

[on danse]

Regnez Amours, Regnez, ne craignez pas les flots;
Vous trouverez sur l'Onde un aussi doux repos
Que sous les myrthes de Cythere;
Regnez Amours, Regnez, ne craignez pas les flots;
Ils ont donné le jour à vôtre aimable Mere.

[on danse]

Partez, on languit sur le Rivage,
Tendres Coeurs, embarquez-vous:

Voguez, bravez les vents & l'orage,
Que l'espoir vous guide-tous.

Partez, &c.

[Le Choeur avec Emilie, chante cette Parodie en Dialogue]

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Troisiéme Entrée
Les Fleurs

 

les personnages

les interprètes


Tacmas, Prince Persan, Roy dans les Indes

Mr Tribou

Fatime, Sultane Favorite, déguisée en Esclave Polonois

Mlle Petitpas

Atalide, Sultane

Mlle Eeremans

Roxane, Confidente d'Atalide

Mlle Bourbonnois

 

La Scene est dans le Jardin du Palais de Tacmas. Le Théatre represente les Jardins de Tacmas.

Scene premiere
Roxane, Fatime en Esclave Polonois

 

Roxane, la considerant
Vous offrez à nos yeux un Esclave charmant !
Mais, ne craignez-vous point Fatime,
Qu'on ne vous fasse un crime
De ce déguisement ?

Fatime
La Fête qui bien-tôt doit être célébrée,
De nos Jardins permet l'entrée;
Pour me cacher ainsi, j'ay saisi ce moment.
J'aime Tacmas, & je le crois volage;
Je ne puis resister à mes transports jaloux...
Je viens chercher sous cet ombrage,
Les funestes Attraits qui causent mon couroux.
Je soupçonne Atalide...

Roxane
Atalide est aimable ?

Fatime
C'est Objet redoutable
A mes regards encor ne s'est pas presenté;
Et peut-être ma crainte ajoûte à sa Beauté !

Dans ce jour où des Fleurs on prépare la Fête,
J'espere la trouver sous ces sombres Ormeaux;
Et me livrant au soin qui dans ce bois m'arreste...
Hélas ! je vais guerir ou redoubler mes maux !

Roxane
Ah ! Vôtre amant peut-il être infidelle ?
Pour le croire constant, il suffit de vous voir.
Un coeur où vous regnez, a-t-il donc le pouvoir
De prendre une chaîne nouvelle ?
Ah ! vôtre amant peut-il être infidelle ?

Fatime
L'Hyver dans ces Jardins n'ose outrager les Fleurs;
Sous cette immortelle verdure
Il n'ose des ruisseaux suspendre le murmure,
Et jamais, de l'Aurore il n'y glace les pleurs;
Sans cesse dans nos Prez, Flore arreste Zephire,
Et jamais, l'Aquilon ne nous ôte un beau jour;
Tout rit dans ce charmant séjour:
Faut-il que seule j'y soupire ?

Je brûle d'éclaircir le sort de mon amour...

 

Scene 2
Roxane, Fatime en Esclave Polonois, Atalide

 

Fatime
On vient.

Roxane, se retirant
C'est Atalide. Evitons sa presence.

Atalide, à part, examinant Fatime
Cet Esclave est nouveau... risquons ma confidence.
Mon foible coeur est las d'enfermer son secret;
Parlons, quand je devrois trouver un indiscret,
Je ne puis plus garder un funeste silence.

Fatime, à part, examinant Atalide
Plus je vois ma Rivale, & plus je sens d'effroy,
Ses charmes, de Tacmas me prouvent l'inconstance.

Atalide, à Fatime
Aimable Esclave, apprenez-moy
Si vous suivez Tacmas...

Fatime
Je vis sous sa puissance,
Je l'ay vû fort long-temps se fier à ma foy.

Atalide
Vous possedez sa confiance ?
Que vous êtes heureux de pouvoir chaque jour
Luy marquer vôtre zele !

Fatime
Vous l'aimez ! vos soupirs trahissent vôtre amour...

Atalide
Ouy; Tacmas est l'objet de mon ardeur fidelle...

Fatime, saisie
Vous l'aimez...

Atalide
Je l'adore & mon coeur enflâmé
N'a jamais tant aimé !

La chaîne qui m'engage est faite
Pour n'en briser jamais les noeuds.

Ma tendresse est aussi parfaite
Que le cher Objet de mes voeux.

La chaîne, &c.

Fatime, à part
Elle aime trop, hélas ! pour n'être point aimée...

[vivement à Atalide]

Ah ! c'est d'un Inconstant que vous êtes charmée !

Un Inconstant devroit-il être heureux ?
C'est un crime que sa victoire ?

Plus il trahit de tendres feux,
Plus il se croit comblé de gloire.

Un Inconstant, &c.

Atalide
Un Inconstant ! que dites-vous ?
Le Prince n'aime que Fatime...
Ses discours, ses soupirs, ses regards, tout l'exprime:
Croyez-en mes transports jaloux...

Fatime, vivement
Tacmes n'est point volage ! O Ciel ! est-il possible !

Atalide, surprise
J'esperois que mes maux vous trouveroient sensible;
Je comptois sur vos soins pour toucher un Amant,
Et vous semblez jouir de mon cruel tourment !

 

Scene 3
Tacmas, Fatime, Atalide

 

Atalide
Tacmas approche. Amour, c'est toy seul que j'implore,
Tu dois servir mon coeur de même qu'il t'adore.

Tacmes, examinant Fatime
Un Esclave inconnu dans ces lieux ose entrer !
Quoy ! Fatime, c'est vous !

Atalide, à part
Ciel ! c'est à ma Rivale,
Que je suis venu declarer
Son triomphe éclatant, & ma peine fatale...

 

Scene 4
Tacmas, Fatime

 

Tacmas
Fatime, expliquez-moy vôtre déguisement.

Fatime
Au repos de mon coeur il étoit necessaire.
De ce coeur fidelle & sincere,
Il vient de calmer le tourment...
Je craignois vôtre changement.

Tacmas
Eh quoy ! trop injuste Fatime,
Vous m'avez soupçonné d'un crime,
Vous vous êtes livrée à des soupçons jaloux !
Pour accuser mes feux, quelle preuve avez-vous ?

Fatime
La Jalousie est-elle sage ?
L'aimable Aurore, envain se leve sans nuage,
Et nous promet un jour charmant;
Pour troubler l'Univers, il ne faut qu'un moment,
Nos coeurs comme les flots sont sujets à l'orage.

Ensemble
Aprés l'orage, un doux repos
Calme les coeurs comme les flots.

[on entend le prélude d'une Fête]

Tacmas
Fatime, ces Concerts nous annoncent la Fête
Qu'à la gloire des Fleurs, dans ce Bois on aprête:
Allons-y; prés de vous, je ne la verray pas;
Prés de vous, on ne peut penser qu'à vos appas.

 

Scene 5
Tacmes, Roxane, Fatime

 

[la Ferme s'ouvre; alors tout le Théatre représente des Berceaux illuminez & décorez de Guirlandes, & de Pots de Fleurs. Des symphonistes & des Esclaves chantans sont distribuez dans des Balcons de feüillages. D'aimables Odaliques de diverses Nations de l'Asie portent dans leur coëffures & sur leurs habits, les Fleurs les plus belles: l'Une, a pour parure, la Rose; L'autre la Jonquille: Enfin, toutes se singularisent par des Fleurs differentes]

Choeur
Dans le sein de Thetis précipitez vos feux,
Fuyez, Astre du jour, laissez regner les ombres;
Nuit, étendez vos voiles sombres;
Vos tranquiles moments favorisent nos Jeux.

Tacmas, à Fatime
C'est vous qui faites mes beaux jours,
Que de Fleurs sous vos pas vont s'empresser de naître !
Que de Zephirs, en les voyant paraître,
Vont voler prés de vous, & suivre les Amours !

[on danse]

Roxane
Triomphez agreables Fleurs,
Répandez vos parfums, ranimez vos couleurs.

Choeur
Triomphez, &c.

Roxane
C'est parmi vous qu'Amour cache sous la verdure
Ses feux les plus ardents, ses plus aimables traits:
Le Printemps vous doit ses attraits,
Vous parez la Saison qui pare la Nature.

Choeur
Triomphez, &c.

Roxane
Vous tenez le rang suprême
Sur les bords de nos Ruisseaux;
Et vous embellissez dans les jours les plus beaux,
La Beauté même.

Choeur
Triomphez, &c.

Fatime
Regnez Amours, volez Zephirs,
De nos Bois vous faites les charmes...

Fuyez soupçons fâcheux, fuyez tristes allarmes,
Gardez-vous d'occuper le séjour des plaisirs.

RegnezAmours, &c.

[on danse]

Fatime
Papillon inconstant, vole dans ce Boccage,
Arrête-toy, suspens le cours
De ta flâme volage.

Jamais si belles Fleurs sous ce naissant ombrage,
N'ont merité de fixer tes amours.

Papillon, &c.

 

 

Ballet des Fleurs

Ce Ballet represente pittoresquement le sort des Fleurs dans un Jardin. On les a personifiées ainsi que Borée & Zéphire, pour donner de l'ame à cette Peinture galante, executée par d'aimables Esclaves de l'un & de l'autre sexe. D'abord les Fleurs choisies qui peuvent briller davantage au Théatre, dansent ensemble, & forment un Parterre qui varie à chaque instant. La Rose leur Reine, danse seule. La Feste est interrompuë par un orage qu'amene Borée; les Fleurs en éprouvent la colere, la Rose résiste plus long-temps à l'ennemy qui la persecute; les Pas de Borée expriment son impetuosité & sa fureur; les attitudes de la Rose, peignent sa douceur & ses craintes; Zéphire arrive avec sa clarté renaissante; il ranime & releve les Fleurs abatues par la tempête, & termine leur Triomphe & le sien par les hommages que sa tendresse rend à la Rose.

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J'ay lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, Le Ballet des Indes Galantes.
Fait ce dix-huitiéme Aoust mil sept cent trente-cinq.

Gallyot

 

 

Le Ballet est remis au theatre avec la Nouvelle Entrée des Sauvages, le Samedy dixiéme Mars 1736

 

Nouvelle Entrée, ajoutée au Ballet des Indes Galantes,
le Samedy 10. Mars 1736

 

les personnages

les interprètes


Damon, Officier François d'une Colonie dans l'Amerique

Mr Jelyote

Dom Alvar, Officier Espagnol d'une Colonie dans l'Amerique

Mr Dun

Zima, Fille du Chef d'une Nation Sauvage

Mlle Pellicier

Adario, Amant de Zima, Commandant les Guerriers de la Nation Sauvage

Mr Cuvellier

Sauvages & Sauvagesses
Guerriers François
Amazones Françoises

 

Les Sauvages

 

 

Le Théatre représente un Bosquet d'une Forêt de l'Amerique, voisine des Colonies Françoises & Espagnoles, où doit se célébrer la Ceremonie du grand Calumet de la Paix.

 

Scene premiere
Adario

 

[on entend les Fanfares des Trompettes Françoises]

Adario
Nos Guerriers, par mon ordre unis à nos Vainqueurs,
Vont icy de la Paix célébrer les douceurs;
Mon coeur seul dans ces lieux trouve encor des allarmes:
J'y vois deux Etrangers illustres par les armes,
Epris de l'Objet de mes voeux;
Je crains leur soupirs dangereux,
Et que leur sort brillant, pour Zima n'ait des charmes.

Rivaux de mes Exploits, Rivaux de mes Amours,
Helas ! dois-je toûjours
Vous céder la victoire ?

Ne paroissez-vous dans nos Bois
Que pour triompher à la fois
De ma tendresse & de ma gloire ?

Rivaux de mes Exploits, &c.

[les apercevant]

Dieux ! ils cherchent Zima... voudroit-elle changer ?
Cachons-nous... découvrons ce que je dois en croire;
Sachons & si je dois, & sur qui me vanger.

[Adario se cache, à l'entrée de la Forest & les observe]

 

Scene 2
Damon, Dom Alvar, Adario, caché

 

Alvar
Damon, quelle vaine esperance
Sur les pas de Zima vous attache aujourd'huy ?
Vous outragez l'Amour & vous comptez sur luy !
Croyez-vous ses faveurs le prix de l'inconstance ?

Damon
L'inconstance ne doit blesser
Que les attraits qu'elle abandonne;
Non, le fils de Venus ne peut pas s'offenser
Lorsque nous recevons tous les fers qu'il nous donne.

Un coeur qui change chaque jour,
Chaque jour fait pour luy des Conquêtes nouvelles;
Les fidelles amans font la gloire des Belles,
Et les Amants legers font celle de l'Amour.

Dans ces Lieux fortunez c'est ainsi que l'on pense;
De la tirannique constance
Les coeurs n'y suivent point les loix.

Alvar, aperçevant Zima
Tous les prescit au mien, c'est Zima que je vois.

 

Scene 3
Zima, Damon, Dom Alvar, Adario, caché

 

Alvar, à Zima
Ne puis-je vous fléchir par ma perséverance ?

Damon, à Zima
Ne vous lassez-vous point de vôtre indifference ?

Zima
Vous aspirez tous-deux à mériter mon choix;
Aprenez quel amour sçait plaire dans nos Bois.

Nous suivons sur nos bords l'innocente nature,
Et nous n'aimons que d'un amour sans art.

Nôtre bouche & nos yeux ignore l'imposture;
S'il éclate un soupir, s'il échape un regard,
C'est du coeur qu'il part.

Nous suivons, &c.

Alvar & Damon
Vous décidez pour moy; j'obtiens vôtre suffrage;
Ah ! quel heureux instant !

Alvar
La Nature sui seule attire vôtre hommage,
Nous dit qu'il faut être constant...

Damon
Elle prouve à nos yeux qu'il faut être volage.

La Terre, les Cieux, & les Mers
Nous offrent tour-à-tour cent spectacles divers;
Les plus beaux jours entr'eux ont de la difference;
N'est-il deffendu qu'à nos coeurs
De gouter les douceurs
Que verse par tout l'innocence.

[à Zima]

Voilà vos sentimens: dans vos sages Climats
L'inconstance n'est point un crime.

Zima
Non, mais vous oubliez, ou vous ne sçavez pas
Dans quel temps l'inconstance est pour nous légitime.
Le coeur change à son gré dans cet heureux séjour;
Parmi nos amants c'est l'usage
De ne pas contraindre l'Amour;
Mais dés que l'Hymen nous engage
Le coeur ne change plus dans cet heureux séjour.

Alvar, montrant Damon
L'Habitant des bords de la Seine
N'est jamais moins arrêté
Que lorsque l'Hymen l'enchaîne;
Il se fait un honneur de sa legereté.
Et pour l'Epouse la plus belle
Il rougiroit d'être fidelle.

Damon, montrant Alvar
Les Epoux les plus soupçonneux,
Du Tage habitent les rives;
Là mille Beautez plaintives
Reçoivent l'hymen des fers & non des noeuds;
Vous ne voyez jamais autour de ces Captives
Voltiger les Ris & les Jeux.
Belle Zima, craignez un si triste esclavage...

Alvar, à Zima
Cédez, cédez enfin à mes soins empressez,

Zima
Je ne veux d'un Epoux ni jaloux ni volage.

[à l'Espagnol] Vous aimez trop, [au François] et Vous, vous n'aimez pas assez.

 

Scene 4
Damon, Dom Alvar,
Adario, sort avec vivacité de la Forest, Zima, charmée de son transport, luy présente sa main

 

Alvar, les aperçevant
Que vois-je ?

Zima
C'est l'Amant que mon coeur vous préfere.

Alvar, à Zima
Vous osez prononcer un Arrêt si fatal.

Zima
Dans nos Forests on est sincere.

Alvar, montrant Adario
Je sçauray m'immoler un odieux Rival.

Adario, fierement à Alvar
Je craignois ton amour, je crains peu ta colere.

Alvar, l'approchant
C'en est trop.

Damon, arrêtant Alvar
Arrêtez.

Alvar, surpris
Damon, y pensez-vous ?
Quoy, c'est vous qui prenez contre moy sa défense ?

Damon, à Alvar
J'ay trop protegé l'inconstance
Pour ne pas m'opposer à l'injuste couroux
Qui vous est inspiré par la perséverance.

[on entend un Prélude qui annonce la Feste]

Déja dans les Bois d'allentour
J'entens de nos Guerriers les bruyantes Trompettes,
Elles n'allarment plus ces aimables retraites,
Leurs concerts de la Paix annoncent le retour.

[à Alvar]

A vos tristes regrets dérobez ce beau jour;
Que le plaisir avec nous vous arrête...

Alvar, s'éloignant
Helas ! je dois cacher un malheureux amour !

Damon, le suivant
Venez plutôt l'amuser à la Fête?

 

Scene 5
Adario, Zima

 

Adario
Je ne vous peindrai point les transports de mon coeur,
Belle Zima, jugez-en par le vôtre.
En comblant mon bonheur
Vous montrez qu'une égale ardeur
Nous enflâme l'un & l'autre.

Zima
De l'amour le plus tendre éprouvez la douceur,
Je vous dois la préference.
De vous à vos Rivaux je vois la difference.
L'un s'abandonne à la fureur,
Et l'autre perd mon coeur avec indifference;
Nous ignorons ce calme & cette violence.

Sur nos Bords l'Amour vole & prévient nos désirs.

Dans nôtre paisible retraite
On n'entend murmurer que l'Onde & les Zéphirs;
Jamais l'Echo n'y répete
De regrets ny de soupirs.

Sur nos Bords, &c.

Adario
Viens, Hymen, hâte-toy, suis l'Amour qui t'appelle.

Ensemble
Hymen, viens nous unir d'une chaîne éternelle;
Viens encor de la Paix embellir les beaux jours;
Je te promets d'être fidelle;
Tu sçais nous captiver & nous plaire toûjours.

 

Scene 6
Adario, Zima,
Françoises en habits d'Amazones, Guerriers François & Sauvages,
Sauvagesses, Bergers de la Colonie

 

Adario, aux Sauvages
Bannissons les tristes allarmes,
Nos Vainqueurs nous rendent la Paix:
Partageons leurs plaisirs, ne craignons plus leurs armes;
Sur nos tranquiles Bords qu'Amour seul à jamais
Fasse briller ses feux, vienne lancer ses traits.

Choeur des Sauvages
Bannissons, &c.

[Danse du grand Calumet de Paix, executée par les Sauvages]

Zima, & Adario
Forêts paisibles,
Jamais un vain désir ne trouble ici nos coeurs:
S'ils sont sensibles,
Fortune, ce n'st pas au prix de tes faveurs.

Choeur des Sauvages
Forêts paisibles, &c.

Zima & Adario
Dans nos Retraites,
Grandeur, ne vient jamais
Offrir tes faux attraits,
Ciel ! tu les a faites,
Pour l'innocence & pour la paix.

Choeur des Sauvages
Forêts paisibles, &c.

Zima & Adario
Jouissons dans nos aziles,
Jouissons des biens tranquilles:
Ah ! peut-on être heureux
Quand on forme d'autres voeux ?

Choeur des Sauvages
Forêts paisibles, &c.

[danse des Françoises en Amazones]

Zima
Regnez Plaisirs Jeux; triomphez dans nos Bois:
Nous n'y connoissons que nos loix.

Tout ce qui blesse
La tendresse
Est ingoré dans nos ardeurs.
La Nature qui fit nos coeurs,
Prend soin de le guider sans cesse.

Regnez Plaisirs, &c.

[l'Entrée finit par un Ballet general des Guerriers François & Sauvages, des Françoises en Amazones, des Bergers & Bergeres de la Colonie, au bruit des Trompettes, & au son des Musettes]

 

Le Privilege du Roy, & l'Aprobation sont à la fin du Ballet des Indes Galantes; le tout étant de la même Imprimerie.

 

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