Jean-Philippe Rameau
Le Ballet des Indes Galantes
Ballet
héroïque en I Prologue & III
Entrées,
représenté pour la premier fois par
l'Academie Royale de Musique,
le
Mardy 23. Aoust 1735
Livret de Louis Fuzelier
Un
Auteur occupé du soin de plaire au Public a-t'il tort
de penser qu'il faut quelquefois essayer de le divertir sans
le secours des Dieux & des Enchanteurs ? Peut-être
en présentant à ce Public indulgent pour la
Nouveauté, des Objets choisis dans les climats les
plus reculez, accordera-t'il son suffrage à la
singularité d'un Spectacle qui fournit à Erato
& à Terpsicore l'occasion d'exercer leur
génie. La
Premiere
Entrée
du Ballet qu'on hazarde aujourd'huy est copiée
d'aprés un illustre Original. C'est le grand-Vizir
Topal Osman, si connu par l'excés de sa
generosité. On peut en lire l'Histoire dans le
Mercure de France du mois de Janvier 1734. La
Deuxiéme
Entrée
remplie par les Incas du Perou n'a pû être
enrichie par la pompeuse Décoration de leur Temple du
Soleil détruit par les heureux Conquerants de
l'Amerique, ces Vainqueurs couverts de lauriers les plus
dorez qu'on ait jamais cueillis sur les pas de Bellonne. Le
Divertissement de la Troisiéme
Entrée
n'y est pas adapté sans fondement. Les Asiatiques
aiment fort les Fleurs. Les Turcs & les Persans leur
consacrent des jours dans la plus riante saison de
l'année; & ces jours sont embellis non-seulement
par l'exposition des Fleurs favorites rangées avec
choix dans des Vases façonnez au Japon &
àa la Chine, mais encore par des illuminations
brillantes dés que la nuit vient couvrir de ses
voiles ces aimables trésors des Jardins; ainsi, j'ay
pû faire transporter l'inclination fleuriste dans les
Indes par un Prince de Perse.
Quoyque la passion favorise des Heros célebrez par la
Déesse de l'Harmonie inspire les mêmes
sentimens sous les deux Poles, il existe de la difference
dans le langage qui les exprime. Exceptons celuy des yeux
qui s'entend de tous, & qui empêche l'Amour
d'être étranger dans aucun pays: l'Univers est
sa Patrie. Mais quoyque les amants suivent tous la
même loy, leurs Caracteres Nationaux ne sont pas
uniformes; cela suffit pour répandre dans un
Poëme Lirique cette varieté si necessaire,
à présent que la source des Agrémens
simples & naturels semble épuisée sur le
Parnasse.
J'espere que l'on conviendra que le Modelle respectacle que
j'ay choisi pour former mon vertueux Bacha, autorise les
traits que j'ay donnez à la Copie: Un Turc semblable
à Topal Osman, n'est pas un Héros imaginaire;
& quand il aime, il est susceptible d'une tendresse plus
noble & plus delicate que celle des Orientaux. Son coeur
est capable des efforts les plus magnanimes.
Garcilasso de la Véga, Inca, Historien du Perou,
né à Cusco [Capitale du Pérou,
Ndr], peut satisfaire les Curieux sur les détails
de ce riche Empire; ils s'instruiront chez cet Auteur Indien
de tout ce qui concerne les Incas; On y apprend que leurs
Parents les plus éloignez se paroient du même
Titre; Celuy de Palla appartenoit à toutes les
Princesses. On ne tiroit que de la famille Royalle les
principaux Ministres de la Religion aussi
étenduë que le pouvoir du Monarque. Les
Cérémonies & les Festes des Peruviens
étoient superbes.
Le Volcan qui sert au Noeud de cette Entrée
Américaine n'est pas une invention aussi fabuleuse
que les Opérations de la Magie. Ces Montagnes
enflamées sont communes dans les Indes. Le Mexique
est fameux par celle de Popocatépec, qui égale
le Vésuve de Naples & le Gibel de Sicile: Quant
au Perou il est fort sujet aux tremblements de terre. Bien
des Voyageurs estimez attestent qu'ils ont rencontré
de ces fournaises souterraines composées de bitume
& de souffre qui s'allument facilement, & produisent
des incendies terribles lorsqu'on fait rouler un seul
morceau de rocher dans leurs Gouffres redoutables. Les
Naturalistes les plus habiles appuyent le témoignage
des Voyageurs par des raisonnements Phisiques, & par des
Experiences plus convainquantes encor que les Arguments. Me
condamnera-t'on, quand j'introduis sur le Théatre un
Phénomène plus vray-semblable qu'un
Enchantement ? & aussi propre à occasioner des
Symphonies Cromatiques ? Un Sacrificateur payen,
aveuglé par la jalousie & guidé par la
fureur, se sert de ce dangereux Phénomène pour
réussir dans ses projets criminels; Quels artifices
ne risque pas l'Amour entraîné par le
desespoir, & l'imposture cachée sous le manteau
sacré de la Religion ? Phani n'est pas encor assez
desabusée des erreurs de son culte, pour n'être
pas frappée d'une terreur superstitieuse à la
vuë d'un embrasement effroyable qu'on lui assure
être une menace celeste; cependant son antipatie pour
Huascar lui inspire une fermeté que ne luy auroit
jamais procuré la raison; les idées que cette
Princesse Indienne a des Espagnols, de leurs armes & de
leurs Vaisseaux, la caracterisent. Antoine de Solis, &
Augustin de Zarate, Relateurs les plus connus des Conquestes
du Mexique & du Perou, seront les garands de cette
proposition.
On n'a pas oublié dans toutes ces Entrées le
goût que le Public montre à présent pour
les Ballets dansants, où il découvre un
Dessein raisonné & Pitoresque. Goût
judicieux qui devoit naître plûtôt dans un
siecle éclairé, dans un siecle témoin
du progrez des talens qu'il voit chaque jour, conduits par
des Principes seurs, acquerir de la science sans perdre des
graces.

Prologue
les
personnages du Prologue les
interpètes Hebé,
Divinité de la Jeunesse Mlle
Eeremans Bellonne Mr
Cuignier L'Amour Mlle
Petitpas
La Scene est dans les Jardins d'Hebé. Le
Théatre represente les JArdins du Palais
d'Hebé.
Hébé
Hebé Vous, qui d'Hebé, &c.
Vous, qui d'Hébé suivez les lois,
Venez, rassemblez-vous, accourez à ma voix.
Vous chantez dès que l'Aurore
Éclaire ce beau séjour:
Vous commencez avec le jour
Les Jeux brillans de Terpsicore;
Les doux instans que vous donne l'Amour
Vous sont plus chers encore.
Troupe de jeunesse Françoise, Espagnole, Italienne et
Polonoise,
qui accourt et forme des Danses gracieuses.
Hebé Choeur [on danse] Amans seurs de plaire, Amans seurs de plaire, [on danse] [bruit de Trompettes & de
Tambours] Hebé
Musettes, résonnez dans ce riant bocage,
Accordez-vous sous l'ombrage
Au murmure des ruisseaux,
Accompagnez le doux ramage
Des tendres oiseaux.
Musettes, résonnez dans ce riant bocage,
Accordez-vous sous l'ombrage
Au murmure des ruisseaux,
Accompagnez le doux ramage
Des tendres oiseaux.
Suivez votre ardeur,
Chantez votre bonheur,
Mais sans offenser le mistère.
Il est pour un tendre coeur
Des biens dont le secret augmente la douceur,
Songez qu'il faut les taire.
Suivez vôtre ardeur,
Chantez vôtre bonheur,
Mais sans offenser le mistere.
Qu'entens-je ! Les Tambours font taire nos Musettes !
C'est Bellone: Ses cris excitent les Heros:
Qu'elle va dérober de Sujets à Paphos !
Bellone, Hébé et sa suite
Bellonne arrive au bruit des
Tambours et des Trompettes qui la précedent avec des
Guerriers portant des Drapeaux. Elle invite la Suite
d'Hebé à n'aimer que la gloire.
Bellonne La Gloire vous appelle; écoutez ses
Trompettes, Quittez ces paisibles retraites, La Gloire vous appelle, &c. [danse des Guerriers Joüants du Drapeau. Ils
appellent les Amans des Nations alliées. Ces Amans
genereux épris des charmes de la Gloire, se rangent
près de Bellonne & suivent ses
Etendarts.]
[à la suite d'Hébé]
Hâtez-vous, armez-vous & devenez Guerriers.
Combattez; il est temps de cueillir des Lauriers:
Hébé & sa Suite
Hebé Choeur Est-il un coeur dans l'Univers Traversez, &c. [les Amours s'envolent pendant le Choeur, & se
dispersent loin de l'Europe dans les differents Climats des
Indes.]
Haut
de page
Pour remplacer les Coeurs que vous ravit Bellonne,
Fils de Venus lancez vos traits les plus certains;
Conduisez les Plaisirs dans les climats lointains
Quand l'Europe les abandonne.
Traversez les plus vastes Mers,
Volez Amours, portez vos armes & vos fers
Sur le plus éloigné Rivage.
Qui ne vous doive son hommage.
Premiere
Entrée
Le Incas du
Perou
les
personnages du Ballet les
interprètes Huascar-Inca,
Ordonnateur de la feste du Soleil Mr
Chassé Phani-Palla,
de Race Royale Mlle
Antier Dom
Carlos,
Officier Espagnole, Amant de Phani Mr
Jelyote
La Scene est dans un Desert des Montagnes du Perou
terminé par un Volcan. Le Théatre
represente un Desert du Perou, terminé par une
Montagne aride. Le sommet en est couronné par la
bouche du Volcan, formée de Rochaers calcinez
couverts de cendres.
Phani-Palla, Dom Caros
Carlos Phani Carlos Phani Carlos Phani Carlos Phani Carlos Phani Allez, ma crainte est pardonnable;
Vous devez bannir de vôtre ame
La criminelle erreur qui séduit les Incas;
Vous l'avez promis à la flâme:
Pourquoy differez-vous ? non, vous ne m'aimez pas...
Que vous penetrez mal mon secret embaras !
Quel injuste soupçon !... quoy, sans
inquiétude,
Brise-t-on à la fois
Les liens du sang & des Loix ?
Excusez mon incertitude.
Dans un culte fatal, qui peut vous arrêter ?
Ne croyez point, Carlos, que ma raison balance;
Mais, de nos fiers Incas je crains la violence...
Ah ! pouvez-vous les redouter ?
Sur ces Monts leurs derniers aziles,
La fête du Soleil va les rassembler tous...
Du trouble de leurs Jeux, que ne profitons nous ?
Ils observent mes pas...
Leurs soins sont inutiles,
Si vous m'acceptez pour Epoux.
Assez, pressez ce moment favorable,
Délivrez-moy d'un séjour
détestable;
Mais, ne venez pas seul... quel funeste malheur !
Si vôtre mort... le Peuple est barbare,
implacable,
Et quelquefois le nombre accable
La plus intrépide valeur.
Empruntez du secours, rassemblez vos Guerriers;
Conduisez leur courage à de nouveaux lauriers.
Phani-Palla
Phani Dans ces tendres instants où ma flâme
t'implore, Viens, Hymen, &c.
Viens, Hymen, viens m'unir au Vainqueur que j'adore;
Forme tes noeuds, enchaîne-moy.
L'Amour même n'est pas plus aimable que toy.
Phani-Palla, Huascar-Inca
Huascar, à part [à Phani] Le Dieu de nos climats dans ce beau sejour m'inspire: Nous ne pouvons trop nous presser Lorsque le Ciel commande Phani Huascar Phani Huascar Phani Huascar Phani
Elle est seule... parlons; l'instant est favorable...
Mais je crains d'un Rival l'obstacle redoutable.
Parlons au nom des Dieux pour surprendre son coeur;
Tout ce que dit l'Amour est toûjours pardonnable,
Et le Ciel que je sers doit servir mon ardeur.
Princesse, le Soleil daigne veiller sur vous,
Et luy-même dans notre empire,
Il prétend par ma voix vous nommer un
époux.
Vous frémissez... d'où vient que vôtre
coeur soupire ?
Obeïssons sans balancer
Lorsque le Ciel commande.
D'accorder ce qu'il nous demande;
Y reflechir, c'est l'offenser.
Obeïssons sans balancer.
Non, non, je ne crois pas tout ce que l'on assure
En attestant les Cieux;
C'est souvent l'imposture
Qui fait parler les Dieux.
Pour les Dieux & pour moy quelle coupable injure !
Je sçais ce qui produit vôtre
incredulité,
C'est l'amour. Dans vôtre ame, il est seul
écoûté.
L'Amour ! que croyez-vous ?
Ouy vous aimez, Perfide,
Un de nos Vainqueurs inhumains...
Ciel ! mettras-tu toujours tes armes dans leurs mains ?
Redoutez le Dieu qui le guide.
C'est l'or qu'avec empressement,
Sans jamais s'assouvir, ces Barbares dévorent,
L'or qui de nos Autels ne fait que l'ornement,
Est le seul Dieu que nos Tyrans adorent.
Témeraire ! que dites-vous !
Révérez leur puissance & craignez leur
couroux.
Pour leur obtenir vos hommages,
Faut-il des miracles nouveaux ?
Vous avez vû de nos Rivages,
Leurs Villes voler sur les eaux;
Vous avez vû dans l'horreur de la guerre,
Leur invincible bras disposer du tonnerre...
Huascar-Inca, un Inca son confident
[on entend un prélude qui annonce le
Fête du Soleil] Huascar, à part [à l'Inca qu'il appelle] Vous sçavez mon projet. Allez; qu'on
m'obeïsse... [à part] Je n'ay donc plus pour moy qu'un barbare artifice,
On vient, Dissimulons mes transports à leurs
yeux...
Qui de flâme & de sang peut innonder ces lieux
?
Mais, que ne risque point un amour furieux !
Huascar-Inca,
Phani-Palla, ramenée par des Incas, Pallas
& Incas,
Feste du Soleil
Sacrificateurs, Peruviens &
Peruviennes
Huascar [les Pallas & les Incas font leur adoration au
Soleil] Huascar Le Choeur [danse de Peruviens & de
Peruviennes] Huascar Clair Flambeau du monde, Le Choeur Huascar Le Choeur Huascar Partagez, Astre du jour, Le Soleil en guidant nos pas Vous brillez, Astre du jour, [on danse] [la Fête est troublée par un
tremblement de terre] le Choeur [l'air s'obscurcit, le tremblerment redouble, le
Volcan s'allume, & jette des tourbillons du feu & de
la fumée] Le Choeur [l'épouvante saisit les Peruviens,
l'Assemblée se disperse, Huascar arrête Phani,
& le tremblement de terre semble s'apaiser]
Soleil, on a détruit tes superbes aziles,
Il ne te reste plus de temple que nos coeurs:
Daigne nous écoûter dans ces deserts
tranquilles,
Le zele est pour les Dieux le plus cher des honneurs.
Brillant Soleil, jamais nos yeux dans ta carriere,
N'ont vû tomber de noirs frimats !
Et tu répands dans nos climats
Ta plus éclatante lumiere.
Brillant Soleil, &c.
Clair Flambeau du monde,
L'Air, la Terre & l'Onde
Ressentent tes bienfaits.
L'Air, la Terre & l'Onde
Te doivent leurs attraits.
Clair Flambeau, &c.
Tu laisse l'Univers dans une nuit profonde
Lorsque tu disparais !
Et nos yeux en perdant ta lumiere féconde,
Perdent tous leurs plaisirs; la Beauté perd ses
traits.
Clair Flambeau, &c.
Permettez, Astre du Jour,
Qu'en chantant vos feux nous chantions d'autres
flâmes;
L'encens de nos ames,
Avec le tendre Amour.
Répand ses appas,
Dans les routes qu'il pare;
Raison, quand malgré tes soins
L'Amour nous égare,
Nous plaît-il moins ?
Vous charmez nos yeux par l'éclat de vos
flâmes;
Vous brillez, Astre du jour;
L'Astre de nos ames
C'est le tendre Amour.
Dans les abimes de la Terre,
Les vents se declarent la guerre !
Les Rochers embrâsez s'émancent dans les airs
!
Ils portent jusqu'aux Cieux les flâmes de l'Enfer
!
Phani-Palla, Huascar-Inca
Huascar, à Phani qui traverse le Théatre
en fuyant Phani
Arrêtez. Par ces feux le Ciel vient de
m'apprendre,
Qu'à son Arrêt il faut vous rendre,
Et l'hymen...
Qu'allez-vous encor me réveler !
O jour funeste ! dois-je croire
Que le Ciel jaloux de sa gloire
Ne s'explique aux Humains qu'en les faisant trembler ?
Phani-Palla, Huascar-Inca, Dom Carlos, Officier
Espagnol
Huascar, en l'arrêtant Carlos Phani Carlos [montrant Huascar] Il est celui de sa rage. Le Perfide esperoit vous tromper dans ce jour, [à Huascar] Mais, il te faut de plus cruels suplices. [à Phani] Accordez vôtre main à son Rival heureux, Huascar Ensemble Phani & Carlos Huascar Phani & Carlos Huascar [ils reprennent le Rondeau. Phani & Carlos
s'adressent l'un à l'autre les Paroles de ce Trio;
Huascar chante les siennes à part]
Vous fuyez, quand les Dieux daignent vous appeller !
Eh bien, Cruelle, eh bien ! vous allez me
connoître,
Suivez l'Amour jalaoux...
Ton crime ose paroître !
Le Soleil jusqu'aux fonds es Antres les plus creux
Vient d'allumer la Terre, & son couroux
présage...
Princesse, quelle erreur ! C'est le Ciel qu'elle
outrage.
Cet embrâsement dangereux
Du Soleil n'est point l'ouvrage;
Un seul Rocher jetté dans ces Gouffres affreux,
Y reveillant l'ardeur de ces terribles feux,
Suffit pour exciter un si fatal ravage...
Et que votre terreur serviroit son amour;
Sur ces Monts mes Guerriers punissent ses complices,
Ils vont ttouver dans ces noirs précipices
Des tombeaux dignes d'eux...
C'est-là son châtiment.
Ciel ! qu'il est rigoureux !
Pour jamais l'Amour nous engage,
Non, non, rien n'est égal à ma felicité
!
Non rien n'égale ma rage !
Je suis témoin de leur felicité.
Ah ! mon coeur a bien mérité
Le sort qu'avec vous il partage.
Faut-il que mon coeur irrité
Ne puisse être vangé d'un si cruel outrage
?
Huascar-Inca
[le Volcan se rallume, & le Tremblement de
Terre recommence] Huascar [le Volcan vomit des Rochers enflâmez qui
écrasent le criminel Huascar]
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La flâme se rallume encore...
Loin de l'éviter, je l'implore...
Abîmes embrâsez, j'ay trahy les Autels,
Exercez l'employ du Tonnerre;
Vangez les droits des Immortels;
Déchirez le sein de la Terre;
Sous mes pas chancelans,
Renversez, dispersez ces arrides Montagnes;
Lancez vos feux dans ces tristes Campagnes,
Tombez sur moy, Rochers brûlans.
Deuxiéme
Entrée
Le Turc
genereux
les
personnages les
interprètes Osman,
Bacha d'une ISle Turque, de la Mer des
Indes Mr
Dun Emilie,
jeune Provençale, Esclave d'Osman Mlle
Pellicier Valere,
Officier de Marine, Amant d'Emilie Mr
Jelyote
La scene est dans le Port d'une Isle Turque de la Mer
des Indes. Le Théatre represente les JArdins d'Osman
Bacha, terminez par la Mer.
Emilie, Osman
Emilie Osman, à Emilie Emilie Osman Emilie Osman Emilie Osman Emilie Osman Il faut que l'Amour s'envole A l'ennuy la constance immole Il faut que l'Amour s'envole, &c. Je vous quitte, belle Emilie,
C'est Osman qui me suit, ne luy cachons plus rien;
Pour arrêtez son feu, découvrons-luy le
mien.
Cherchez-vous toûjours & l'ombre & le silence
?
Je voudrois de mes maux cacher la violence.
Ciel ! qu'entens-je !
Apprenez mon destin rigoureux.
Dans le séjour témoin de ma naissance
J'épousois un Amant digne de ma constance;
Sur un bord solitaire on commençoit les Jeux,
Lorsque des Ravisseurs perfides
Paroissent le fer à la main;
La terreur un instant ferme mes yeux timides,
Ils ne s'ouvrent qu'aux cris d'un Corsaire inhumain,
Bien-tôt les Vents & le Ciel même
Complices de son crime, éloignent ses Vaisseaux,
Et je me vois captive sur les eaux,
Prés de ce que j'abhore, & loin de ce que
j'aime.
Qu'en peignant vos malheurs vous redoublez mes maux !
Dissipez vos ennuis sur cet heureux Rivage.
J'y subis, sous vos loix, un second esclavage.
Me reprochez-vous de gêner vos desirs ?
L'unique loy qu'icy vous prescrit ma tendresse,
C'est de permettre aux plaisirs
De vous y suivre sans cesse;
Répondez à mes voeux; couronnez mes
soupirs.
Contre mes Ravisseurs, ardent à me
défendre,
Mon Amant a risqué ses jours;
Lorsque pour prix de son secours
Peut-être un coup fatal l'a forcé de
descendre
Dans l'affreuse nuit du tombeau,
Mon coeur ingrat, d'un feu nouveau
Se laisseroit surprendre !
Ah ! que me faites-vous entendre ?
C'est trop m'outrager par vos pleurs !
Cessez d'entretenir d'inutiles douleurs.
Dés qu'il voit partir l'espoir.
Le coeur qui la croit un devoir.
Songez que le noeud qui vous lie
Vous cause chaque jour des tourmens superflus;
Vous aimez un Objet que vous ne verrez plus.
Emilie
Emilie [le Ciel se couvre de nuages sombres, les vents
sifflent, les flots s'élevent] La nuit couvre les Cieux ! quel funeste ravage ! [l'obscurité & la tempeste
redoublent] Vaste empire des Mers où triomphe l'horreur, Des vents impetueux vous éprouvez la rage, Vaste Empire des Mers, &c. [la Tempête continue avec la même
violence] Choeur des Matelots, qu'on ne voit point Emilie [la Tempête diminue & la clarté
revient] Mais le Ciel est touché de leurs perils
pressants, Choeur, qu'on ne voit point, de Matelots de
l'Escadre de Valere, échapez du naufrage &
pris par les Turcs Emilie
Que je ne verray plus !... Barbare
Que me présage ce discours ?
Ah ! si de mon Amant le trépas me sépare,
Si mes yeux l'ont perdu, mon coeur le voit
toûjours.
Vous êtes la terrible image
Du trouble de mon coeur.
D'un juste desespoir j'éprouve la fureur.
Ciel ! de plus d'une mort nous redoutons les coups !
Serons-nous embrasez par les feux du Tonnerre ?
Sous les Ondes périrons-nous
A l'aspect de la Terre !
Que ces cris agitent mes sens !
Moy-même je me crois victime de l'orage.
Le Ciel, le juste Ciel calme l'onde & les vents;
Je souffrois dans le port les tourmens du naufrage.
Que nous sert d'échaper à la fureur des
Mers ?
En évitant la mort nous tombons dans les fers.
D'infortunez Captifs vont partager mes peines
Dans ce redoutable sejour...
S'ils sont Amants, ah ! que l'Amour
Va gemir sur ces bords dans de barbares chaînes !
Emilie, Valere en esclave
Emilie, à part [l'abordant] Etranger, je vous plains...
[le reconnoissant] Ah ! Valere ! c'est
vous. Valere, la reconnoissant Ensemble Emilie Valere Je vous revois ! que de malheurs j'oublie ! Emilie Valere Emilie Valere Emilie Valere Emilie Valere Emilie Valere Emilie Valere
Un de ces malheureux approche en soupirant !...
Helas ! son infortune est semblable à la mienne !
Quel transport confus me surprend ?
Parlons-luy. Ma Patrie est peut-être la sienne.
C'est vous ! belle Emilie !
... Ah ! Valere ! c'est vous !
... C'est vous ! belle Emilie !
De mon cruel destin je ne sens plus les coups.
Par quel sort aujourd'huy jetté sur cette Rive...
Depuis l'instant fatal qui nous a separez
Dans cent climats divers mes soupirs égarez
Vous cherchent nuit & jour... je vous trouve
captive.
Et ce n'est pas encor mon plus affreux malheur.
O Ciel ! achevez.
Non, suspendez ma douleur:
De vôtre sort daignez enfin m'instruire.
Un Maître que je n'ay point vû,
Dans ce Palais m'a fait conduire...
Vôtre Maître est le mien.
O bonheur imprévû !
Valere, quelle erreur peut ainsi vous séduire ?
Mon Tyran m'aime...
O desespoir !
Non, vous ne sortirez jamais de son pouvoir !
Quoy ! Valere ne vous retrouve
Que pour vous perdre sans retour ?
Nôtre Tyran vous aime !
Et ma douleur le prouve,
Je ne demandois pas ce triomphe à l'Amour.
Ah ! sçait-on vous aimer dans ce cruel sejour !
Sur ces bords une ame enflâmée
Partage ses voeux les plus doux;
Et vous meritez d'être aimée
Par un coeur qui n'aime que vous.
Emilie, Valere, Osman Bacha
Emilie, à Valere Osman, à Emilie [montrant Valere] Osman fût son Esclave, & s'efforce
aujourd'huy Valere, l'embrassant Osman [les Vaisseaux de Valere, avancent &
paroissent chargez de presens du Bacha, portez par des
Esclaves Africains] Vos Vaisseaux sont rentrez sous vôtre
obéissance. Valere, surpris Osman Valere Emilie, à Osman Osman [on entend les Tambourins des Matelots de
Valere] [avec douleur] J'entens vos Matelots... allez sur vos Rivages, Valere, l'arrêtant Emilie, à Osman Osman
Il vous entend, hélas ! comment fuir sa colere ?
Ne craignez rien; je dois trop à Valere;
D'imiter sa magnificence...
Dans ce noble sentier, que je suis loin de lui !
Il m'a tiré des fers sans me connaître...
Mon cher Osman, c'est vous ! Osman étoit mon
Maître.
Je vous ay reconnu sans m'offrir à vos yeux;
J'ay fait agir pour vous mon zele & ma puissance.
Que vois-je ? ils sont chargez de vos dons precieux !
Que de bienfaits !
Ne comptez qu'Emilie.
O Triomphe incroyable ! ô sublime Vertu !
Ne craignez pas que je l'oublie.
Estimez moins un coeur qui s'est trop combatu.
Mes ordres sont donnez... allez, vivez contens...
Souvenez-vous d'Osman...
Recevez nos hommages.
Ecoûtez...
[Hésitant] Quoy !... [s'en
allant] Mais non, c'est souffrir trop
long-temps,
C'est trop à vos regards offrir mon trouble
extrême...
Je vous dois mon absence, & la dois à
moy-même.
Emilie, Valere
Valere
Fut-il jamais un coeur plus genereux ?
Digne de vôtre elige, il ne veut pas l'entendre...
Au plus parfait bonheur il a droit de prétendre,
Si la Vertu peut rendre heureux.
Emilie, Valere,
Provençaux & Provençales de leur
Escadre,
Esclaves Africains d'Osman
Emilie & Valere Choeur [danse des Matelots] Emilie Si quittant le Rivage Fuyez, &c. [on danse] Regnez Amours, Regnez, ne craignez pas les flots; [on danse] Partez, on languit sur le Rivage, Voguez, bravez les vents & l'orage, Partez, &c. [Le Choeur avec Emilie, chante cette Parodie en
Dialogue]
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Volez, Zephirs, volez jeunes Amants de Flore;
Si vous nous conduisez, tous nos voeux sont remplis.
Rivages fortunez de l'Empire des Lys,
Ah ! nous vous reverons encore.
Volez, Zephirs, &c.
Fuyez, fuyez Vents orageux,
Calmez les Flots amoureux
Ris & Jeux.
Charmant Plaisir, fais nôtre sort
Dans la route comme au Port.
La raison fait naufrage
Thetis dans ce beau jour,
N'en sert que mieux l'Amour.
Vous trouverez sur l'Onde un aussi doux repos
Que sous les myrthes de Cythere;
Regnez Amours, Regnez, ne craignez pas les flots;
Ils ont donné le jour à vôtre aimable
Mere.
Tendres Coeurs, embarquez-vous:
Que l'espoir vous guide-tous.
Troisiéme
Entrée
Les
Fleurs
les
personnages les
interprètes Tacmas,
Prince Persan, Roy dans les Indes Mr
Tribou Fatime,
Sultane Favorite, déguisée en Esclave
Polonois Mlle
Petitpas Atalide,
Sultane Mlle
Eeremans Roxane,
Confidente d'Atalide Mlle
Bourbonnois
La Scene est dans le Jardin du Palais de Tacmas. Le
Théatre represente les Jardins de Tacmas.
Roxane, Fatime en Esclave Polonois
Roxane, la considerant Fatime Roxane Fatime Dans ce jour où des Fleurs on prépare la
Fête, Roxane Fatime Je brûle d'éclaircir le sort de mon
amour...
Vous offrez à nos yeux un Esclave charmant !
Mais, ne craignez-vous point Fatime,
Qu'on ne vous fasse un crime
De ce déguisement ?
La Fête qui bien-tôt doit être
célébrée,
De nos Jardins permet l'entrée;
Pour me cacher ainsi, j'ay saisi ce moment.
J'aime Tacmas, & je le crois volage;
Je ne puis resister à mes transports jaloux...
Je viens chercher sous cet ombrage,
Les funestes Attraits qui causent mon couroux.
Je soupçonne Atalide...
Atalide est aimable ?
C'est Objet redoutable
A mes regards encor ne s'est pas presenté;
Et peut-être ma crainte ajoûte à sa
Beauté !
J'espere la trouver sous ces sombres Ormeaux;
Et me livrant au soin qui dans ce bois m'arreste...
Hélas ! je vais guerir ou redoubler mes maux !
Ah ! Vôtre amant peut-il être infidelle ?
Pour le croire constant, il suffit de vous voir.
Un coeur où vous regnez, a-t-il donc le pouvoir
De prendre une chaîne nouvelle ?
Ah ! vôtre amant peut-il être infidelle ?
L'Hyver dans ces Jardins n'ose outrager les Fleurs;
Sous cette immortelle verdure
Il n'ose des ruisseaux suspendre le murmure,
Et jamais, de l'Aurore il n'y glace les pleurs;
Sans cesse dans nos Prez, Flore arreste Zephire,
Et jamais, l'Aquilon ne nous ôte un beau jour;
Tout rit dans ce charmant séjour:
Faut-il que seule j'y soupire ?
Roxane, Fatime en Esclave Polonois, Atalide
Fatime Roxane, se retirant Atalide, à part, examinant Fatime Fatime, à part, examinant Atalide Atalide, à Fatime Fatime Atalide Fatime Atalide Fatime, saisie Atalide La chaîne qui m'engage est faite Ma tendresse est aussi parfaite La chaîne, &c. Fatime, à part [vivement à Atalide] Ah ! c'est d'un Inconstant que vous êtes
charmée ! Un Inconstant devroit-il être heureux ? Plus il trahit de tendres feux, Un Inconstant, &c. Atalide Fatime, vivement Atalide, surprise
On vient.
C'est Atalide. Evitons sa presence.
Cet Esclave est nouveau... risquons ma confidence.
Mon foible coeur est las d'enfermer son secret;
Parlons, quand je devrois trouver un indiscret,
Je ne puis plus garder un funeste silence.
Plus je vois ma Rivale, & plus je sens d'effroy,
Ses charmes, de Tacmas me prouvent l'inconstance.
Aimable Esclave, apprenez-moy
Si vous suivez Tacmas...
Je vis sous sa puissance,
Je l'ay vû fort long-temps se fier à ma
foy.
Vous possedez sa confiance ?
Que vous êtes heureux de pouvoir chaque jour
Luy marquer vôtre zele !
Vous l'aimez ! vos soupirs trahissent vôtre
amour...
Ouy; Tacmas est l'objet de mon ardeur fidelle...
Vous l'aimez...
Je l'adore & mon coeur enflâmé
N'a jamais tant aimé !
Pour n'en briser jamais les noeuds.
Que le cher Objet de mes voeux.
Elle aime trop, hélas ! pour n'être point
aimée...
C'est un crime que sa victoire ?
Plus il se croit comblé de gloire.
Un Inconstant ! que dites-vous ?
Le Prince n'aime que Fatime...
Ses discours, ses soupirs, ses regards, tout l'exprime:
Croyez-en mes transports jaloux...
Tacmes n'est point volage ! O Ciel ! est-il possible
!
J'esperois que mes maux vous trouveroient sensible;
Je comptois sur vos soins pour toucher un Amant,
Et vous semblez jouir de mon cruel tourment !
Tacmas, Fatime, Atalide
Atalide Tacmes, examinant Fatime Atalide, à part
Tacmas approche. Amour, c'est toy seul que j'implore,
Tu dois servir mon coeur de même qu'il t'adore.
Un Esclave inconnu dans ces lieux ose entrer !
Quoy ! Fatime, c'est vous !
Ciel ! c'est à ma Rivale,
Que je suis venu declarer
Son triomphe éclatant, & ma peine fatale...
Tacmas, Fatime
Tacmas Fatime Tacmas Fatime Ensemble [on entend le prélude d'une
Fête] Tacmas
Fatime, expliquez-moy vôtre déguisement.
Au repos de mon coeur il étoit necessaire.
De ce coeur fidelle & sincere,
Il vient de calmer le tourment...
Je craignois vôtre changement.
Eh quoy ! trop injuste Fatime,
Vous m'avez soupçonné d'un crime,
Vous vous êtes livrée à des
soupçons jaloux !
Pour accuser mes feux, quelle preuve avez-vous ?
La Jalousie est-elle sage ?
L'aimable Aurore, envain se leve sans nuage,
Et nous promet un jour charmant;
Pour troubler l'Univers, il ne faut qu'un moment,
Nos coeurs comme les flots sont sujets à l'orage.
Aprés l'orage, un doux repos
Calme les coeurs comme les flots.
Fatime, ces Concerts nous annoncent la Fête
Qu'à la gloire des Fleurs, dans ce Bois on
aprête:
Allons-y; prés de vous, je ne la verray pas;
Prés de vous, on ne peut penser qu'à vos
appas.
Tacmes, Roxane, Fatime
[la Ferme s'ouvre; alors tout le Théatre
représente des Berceaux illuminez &
décorez de Guirlandes, & de Pots de Fleurs. Des
symphonistes & des Esclaves chantans sont distribuez
dans des Balcons de feüillages. D'aimables Odaliques de
diverses Nations de l'Asie portent dans leur coëffures
& sur leurs habits, les Fleurs les plus belles: l'Une, a
pour parure, la Rose; L'autre la Jonquille: Enfin, toutes se
singularisent par des Fleurs differentes] Choeur Tacmas, à Fatime [on danse] Roxane Choeur Roxane Choeur Roxane Choeur Fatime Fuyez soupçons fâcheux, fuyez tristes
allarmes, RegnezAmours, &c. [on danse] Fatime Jamais si belles Fleurs sous ce naissant ombrage, Papillon, &c.
Dans le sein de Thetis précipitez vos feux,
Fuyez, Astre du jour, laissez regner les ombres;
Nuit, étendez vos voiles sombres;
Vos tranquiles moments favorisent nos Jeux.
C'est vous qui faites mes beaux jours,
Que de Fleurs sous vos pas vont s'empresser de naître
!
Que de Zephirs, en les voyant paraître,
Vont voler prés de vous, & suivre les Amours
!
Triomphez agreables Fleurs,
Répandez vos parfums, ranimez vos couleurs.
Triomphez, &c.
C'est parmi vous qu'Amour cache sous la verdure
Ses feux les plus ardents, ses plus aimables traits:
Le Printemps vous doit ses attraits,
Vous parez la Saison qui pare la Nature.
Triomphez, &c.
Vous tenez le rang suprême
Sur les bords de nos Ruisseaux;
Et vous embellissez dans les jours les plus beaux,
La Beauté même.
Triomphez, &c.
Regnez Amours, volez Zephirs,
De nos Bois vous faites les charmes...
Gardez-vous d'occuper le séjour des plaisirs.
Papillon inconstant, vole dans ce Boccage,
Arrête-toy, suspens le cours
De ta flâme volage.
N'ont merité de fixer tes amours.
![]()
Ce
Ballet represente pittoresquement le sort des Fleurs dans un
Jardin. On les a personifiées ainsi que Borée
& Zéphire, pour donner de l'ame à cette
Peinture galante, executée par d'aimables Esclaves de
l'un & de l'autre sexe. D'abord les Fleurs choisies qui
peuvent briller davantage au Théatre, dansent
ensemble, & forment un Parterre qui varie à
chaque instant. La Rose leur Reine, danse seule. La Feste
est interrompuë par un orage qu'amene Borée; les
Fleurs en éprouvent la colere, la Rose résiste
plus long-temps à l'ennemy qui la persecute; les Pas
de Borée expriment son impetuosité & sa
fureur; les attitudes de la Rose, peignent sa douceur &
ses craintes; Zéphire arrive avec sa clarté
renaissante; il ranime & releve les Fleurs abatues par
la tempête, & termine leur Triomphe & le sien
par les hommages que sa tendresse rend à la
Rose.
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J'ay
lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
Le Ballet des Indes Galantes. Gallyot
Fait ce dix-huitiéme Aoust mil sept cent
trente-cinq.
Le Ballet est remis au theatre
avec la Nouvelle Entrée des Sauvages, le Samedy
dixiéme Mars 1736
Nouvelle
Entrée, ajoutée au Ballet des Indes
Galantes,
le Samedy
10. Mars 1736
les
personnages les
interprètes Damon,
Officier François d'une Colonie dans
l'Amerique Mr
Jelyote Dom
Alvar,
Officier Espagnol d'une Colonie dans
l'Amerique Mr
Dun Zima,
Fille du Chef d'une Nation Sauvage Mlle
Pellicier Adario,
Amant de Zima, Commandant les Guerriers de la Nation
Sauvage Mr
Cuvellier
Guerriers François
Amazones Françoises
Les Sauvages
Le
Théatre représente un Bosquet d'une
Forêt de l'Amerique, voisine des Colonies
Françoises & Espagnoles, où doit se
célébrer la Ceremonie du grand Calumet de la
Paix.
Adario
[on entend les Fanfares des Trompettes
Françoises] Adario Rivaux de mes Exploits, Rivaux de mes Amours, Ne paroissez-vous dans nos Bois Rivaux de mes Exploits, &c. [les apercevant] Dieux ! ils cherchent Zima... voudroit-elle changer ? [Adario se cache, à l'entrée de la
Forest & les observe]
Nos Guerriers, par mon ordre unis à nos
Vainqueurs,
Vont icy de la Paix célébrer les douceurs;
Mon coeur seul dans ces lieux trouve encor des allarmes:
J'y vois deux Etrangers illustres par les armes,
Epris de l'Objet de mes voeux;
Je crains leur soupirs dangereux,
Et que leur sort brillant, pour Zima n'ait des charmes.
Helas ! dois-je toûjours
Vous céder la victoire ?
Que pour triompher à la fois
De ma tendresse & de ma gloire ?
Cachons-nous... découvrons ce que je dois en
croire;
Sachons & si je dois, & sur qui me vanger.
Damon, Dom Alvar, Adario,
caché
Alvar Damon Un coeur qui change chaque jour, Dans ces Lieux fortunez c'est ainsi que l'on pense; Alvar, aperçevant Zima
Damon, quelle vaine esperance
Sur les pas de Zima vous attache aujourd'huy ?
Vous outragez l'Amour & vous comptez sur luy !
Croyez-vous ses faveurs le prix de l'inconstance ?
L'inconstance ne doit blesser
Que les attraits qu'elle abandonne;
Non, le fils de Venus ne peut pas s'offenser
Lorsque nous recevons tous les fers qu'il nous donne.
Chaque jour fait pour luy des Conquêtes nouvelles;
Les fidelles amans font la gloire des Belles,
Et les Amants legers font celle de l'Amour.
De la tirannique constance
Les coeurs n'y suivent point les loix.
Tous les prescit au mien, c'est Zima que je vois.
Zima, Damon, Dom Alvar, Adario,
caché
Alvar, à Zima Damon, à Zima Zima Nous suivons sur nos bords l'innocente nature, Nôtre bouche & nos yeux ignore l'imposture; Nous suivons, &c. Alvar & Damon Alvar Damon La Terre, les Cieux, & les Mers [à Zima] Voilà vos sentimens: dans vos sages Climats Zima Alvar, montrant Damon Damon, montrant Alvar Alvar, à Zima Zima [à l'Espagnol] Vous aimez trop,
[au François] et Vous, vous n'aimez
pas assez.
Ne puis-je vous fléchir par ma perséverance
?
Ne vous lassez-vous point de vôtre indifference ?
Vous aspirez tous-deux à mériter mon
choix;
Aprenez quel amour sçait plaire dans nos Bois.
Et nous n'aimons que d'un amour sans art.
S'il éclate un soupir, s'il échape un
regard,
C'est du coeur qu'il part.
Vous décidez pour moy; j'obtiens vôtre
suffrage;
Ah ! quel heureux instant !
La Nature sui seule attire vôtre hommage,
Nous dit qu'il faut être constant...
Elle prouve à nos yeux qu'il faut être
volage.
Nous offrent tour-à-tour cent spectacles divers;
Les plus beaux jours entr'eux ont de la difference;
N'est-il deffendu qu'à nos coeurs
De gouter les douceurs
Que verse par tout l'innocence.
L'inconstance n'est point un crime.
Non, mais vous oubliez, ou vous ne sçavez pas
Dans quel temps l'inconstance est pour nous
légitime.
Le coeur change à son gré dans cet heureux
séjour;
Parmi nos amants c'est l'usage
De ne pas contraindre l'Amour;
Mais dés que l'Hymen nous engage
Le coeur ne change plus dans cet heureux séjour.
L'Habitant des bords de la Seine
N'est jamais moins arrêté
Que lorsque l'Hymen l'enchaîne;
Il se fait un honneur de sa legereté.
Et pour l'Epouse la plus belle
Il rougiroit d'être fidelle.
Les Epoux les plus soupçonneux,
Du Tage habitent les rives;
Là mille Beautez plaintives
Reçoivent l'hymen des fers & non des noeuds;
Vous ne voyez jamais autour de ces Captives
Voltiger les Ris & les Jeux.
Belle Zima, craignez un si triste esclavage...
Cédez, cédez enfin à mes soins
empressez,
Je ne veux d'un Epoux ni jaloux ni volage.
Damon, Dom Alvar,
Adario, sort avec vivacité de la Forest, Zima,
charmée de son transport, luy présente sa
main
Alvar, les aperçevant Zima Alvar, à Zima Zima Alvar, montrant Adario Adario, fierement à Alvar Alvar, l'approchant Damon, arrêtant Alvar Alvar, surpris Damon, à Alvar [on entend un Prélude qui annonce la
Feste] Déja dans les Bois d'allentour [à Alvar] A vos tristes regrets dérobez ce beau jour; Alvar, s'éloignant Damon, le suivant
Que vois-je ?
C'est l'Amant que mon coeur vous préfere.
Vous osez prononcer un Arrêt si fatal.
Dans nos Forests on est sincere.
Je sçauray m'immoler un odieux Rival.
Je craignois ton amour, je crains peu ta colere.
C'en est trop.
Arrêtez.
Damon, y pensez-vous ?
Quoy, c'est vous qui prenez contre moy sa défense
?
J'ay trop protegé l'inconstance
Pour ne pas m'opposer à l'injuste couroux
Qui vous est inspiré par la perséverance.
J'entens de nos Guerriers les bruyantes Trompettes,
Elles n'allarment plus ces aimables retraites,
Leurs concerts de la Paix annoncent le retour.
Que le plaisir avec nous vous arrête...
Helas ! je dois cacher un malheureux amour !
Venez plutôt l'amuser à la Fête?
Adario, Zima
Adario Zima Sur nos Bords l'Amour vole & prévient nos
désirs. Dans nôtre paisible retraite Sur nos Bords, &c. Adario Ensemble
Je ne vous peindrai point les transports de mon coeur,
Belle Zima, jugez-en par le vôtre.
En comblant mon bonheur
Vous montrez qu'une égale ardeur
Nous enflâme l'un & l'autre.
De l'amour le plus tendre éprouvez la douceur,
Je vous dois la préference.
De vous à vos Rivaux je vois la difference.
L'un s'abandonne à la fureur,
Et l'autre perd mon coeur avec indifference;
Nous ignorons ce calme & cette violence.
On n'entend murmurer que l'Onde & les
Zéphirs;
Jamais l'Echo n'y répete
De regrets ny de soupirs.
Viens, Hymen, hâte-toy, suis l'Amour qui
t'appelle.
Hymen, viens nous unir d'une chaîne
éternelle;
Viens encor de la Paix embellir les beaux jours;
Je te promets d'être fidelle;
Tu sçais nous captiver & nous plaire
toûjours.
Adario, Zima,
Françoises en habits d'Amazones, Guerriers
François & Sauvages,
Sauvagesses, Bergers de la Colonie
Adario, aux Sauvages Choeur des Sauvages [Danse du grand Calumet de Paix, executée
par les Sauvages] Zima, & Adario Choeur des Sauvages Zima & Adario Choeur des Sauvages Zima & Adario Choeur des Sauvages [danse des Françoises en
Amazones] Zima Tout ce qui blesse Regnez Plaisirs, &c. [l'Entrée finit par un Ballet general des
Guerriers François & Sauvages, des
Françoises en Amazones, des Bergers & Bergeres de
la Colonie, au bruit des Trompettes, & au son des
Musettes]
Bannissons les tristes allarmes,
Nos Vainqueurs nous rendent la Paix:
Partageons leurs plaisirs, ne craignons plus leurs
armes;
Sur nos tranquiles Bords qu'Amour seul à jamais
Fasse briller ses feux, vienne lancer ses traits.
Bannissons, &c.
Forêts paisibles,
Jamais un vain désir ne trouble ici nos coeurs:
S'ils sont sensibles,
Fortune, ce n'st pas au prix de tes faveurs.
Forêts paisibles, &c.
Dans nos Retraites,
Grandeur, ne vient jamais
Offrir tes faux attraits,
Ciel ! tu les a faites,
Pour l'innocence & pour la paix.
Forêts paisibles, &c.
Jouissons dans nos aziles,
Jouissons des biens tranquilles:
Ah ! peut-on être heureux
Quand on forme d'autres voeux ?
Forêts paisibles, &c.
Regnez Plaisirs Jeux; triomphez dans nos Bois:
Nous n'y connoissons que nos loix.
La tendresse
Est ingoré dans nos ardeurs.
La Nature qui fit nos coeurs,
Prend soin de le guider sans cesse.
![]()
Le
Privilege du Roy, & l'Aprobation sont à la fin du
Ballet des Indes Galantes; le tout étant de la
même Imprimerie.