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Jean-Joseph Moute

[1682 - 1738]

 

Les Festes de l'Inconnue

livret de Destouches

Divertissement des Nuits de Sceaux

 

les pesonnages

Le Mystere
Céres
Astrée
Aglaure
Cydippe
Tyrcis
Lycidas
Un Laboureur
Un Moissonneur

La scène est dans le château de Sceaux

 

Premier Interméde, qui sert de Prologue

 

Le Mystere, Deux Suivants

Le Mystère:
Le dieu du jour est descendu sous l'onde;
Le sommeil en tous lieux a versé ses pavots.
Tandis que l'univers goûte un profond repos,
C'est au dieu du Mystère à régner dans le monde.

Premier Suivant:
Où sommes-nous? Quel important projet
Vous a conduit ici pendant la nuit obscure?
Ne pourrons-nous apprendre ce secret?
Le cacher plus longtemps, c'est nous faire une injure.

Le Mystère:
Non, je ne prétends point vous cacher mes desseins;
Tous deux confidens du Mystère,
Vous possédez cet art si salutaire
Et si peu connu des humains;
C'est l'art de savoir tout, et de savoir le taire...
Vous êtes dans ce beau séjour,
Où les mortels et les dieux chaque jour
S'empressent d'admirer l'auguste LUDOVISE;
J'y viens aussi pour lui faire ma cour;
Secondez-moi, l'instant nous favorise.

Deuxiéme Suivant:
Avez-vous pu former cette entreprise?
Vous vous livrez à des soins superflus...
Et le Mystère est inutile
Dans un séjour que les vertus
Et l'Innocence ont choisi pour asile.

Le Mystère:
Ma présence devient nécessaire en ces lieux,
Et j'y vais ordonner une fête nouvelle.

Premier Suivant:
Pour faire éclater votre zèle,
Vous deviez y conduire et les Ris et les Jeux.

Le Mystère:
Ils vont suivre mes pas, et s'offrir à nos yeux.

Deuxiéme Suivant:
Mais que dois-je augurer d'un si profond silence?
Je ne vois point ici cette magnificence,
Ces superbes apprêts, ces spectacles charmans,
Qui rendent les nuits plus brillantes
Que les plus beaux jours du printemps.

Le Mystère:
Ces fêtes sont trop éclatantes;
On y veut rappeler cette simplicité,
Leur unique ornement, quand on les fit éclore.

Premier Suivant:
Sans pompe et sans éclat plairont-elles encore?

Le Mystère:
Un inconnu s'en est flatté;
Pour charmer le bon goût, il n'est pas nécessaire
De recourir à tant d'éclat;
Souvent un plaisir simple, innocent, délicat,
Est plus propre à le satisfaire.
L'inconnu qui m'emploie a formé cet espoir.

Premier Suivant:
Je crains qu'il ne s'en fasse accroire.

Le Mystère:
Pour ne point hasarder sa gloire
Il a recours à mon pouvoir.

Deuxiéme Suivant:
Ne pouvons-nous savoir son nom et sa naissance?

Le Mystère (Tous les suivans du Mystère entrent, et il leur dit tout bas, le nom de l'inconnu):
Écoutez tous... Vous savez nos secrets;
Qu'ils soient ensevelis dans un profond silence.

Les Deux Suivans:
Vous pouvez être sûr que nous serons discrets.

Le Mystère (à tous ses suivans):
Secondez mes soins et mon zèle,
O vous qui possédez mon art mystérieux!
Commencez avec moi cette fête nouvelle;
Et cachons l'inconnu qui la donne en ces lieux.


Première Entrée

Deux Suivans forment l'Entrée

Premier Suivant:
Tour réussit par le mystère
Par son secours mille guerriers
Ont plus moissonné de lauriers,
Que par la valeur téméraire.
Un amant subtil et discret,
Un ministre prudent qui cache son secret,
Ont rarement un sort contraire
Tout réussit par le mystère.


Seconde Entrée

Deuxiéme Suivant:
Sans le mystère il n'est rien d'agréable
Lorsqu'en dépit d'un jaloux curieux,
On aime un objet adorable,
Qui, d'un regard tendre et mystérieux,
Promet un retour favorable,
Tous les instans sont doux et précieux
Mais la beauté la plus aimable,
Que, sans trouble et sans crainte, on voit à chaque instant,
Malgré tous ses appas, rend l'amour languissant
Sans le mystère il n'est rien d'agréable.


Troisième Entrée

Le Mystère et Les Deux Suivans:
Tendres amans qui soupirez
Des rigueurs de vos inhumaines,
Aimez constamment, espérez
L'heureux instant qui finira vos peines
Mais quand l'amour comblera vos desirs,
Cachez votre bonheur, et tâchez de vous taire;
Ce dieu veut toujours du mystère,
Et les plaisirs secrets sont les plus doux plaisirs.


Tous les danseurs forment une entrée. Un des Suivans du Mystère représente l'inconnu; deux autres suivans représentent les curieux qui veulent le connoitre, et les autres suivans s'opposent à leur curiosité; ce qui fait une danse dans le goût des pantomimes, et finit le premier intermède

Second Intermède

Astrée, Aglaure, Cydippe

Aglaure:
Quel sujet vous oblige à descendre des cieux?
Déesse, daignez nous le dire
Va-t-on revoir ce siècle heureux,
Où les premiers mortels vivoient sous votre empire?

Astrée:
Non; pour leurs successeurs il n'auroit point d'attraits:
Astrée a pour jamais abandonné la terre.

Aglaure:
La paix les a sauvés des horreurs de la guerre;
Joignez votre présence à ses nouveaux bienfaits.
Quoi! n'est-il plus permis de former l'espérance
De voir encor régner l'innocence et la paix?

Astrée:
Nymphes, n'espérez pas que jamais ma présence
Ramène les humains sous mes paisibles loix.
J'ai beau les appeler, ils sont sourds à ma voix,
Et ne m'ont opposé que trop de résistance.

Cydippe:
Eh! pourquoi quittez-vous le céleste séjour,
S'ils n'ont pas mérité cette faveur nouvelle?

Astrée:
C'est LUDOVISE qui m'appelle.
Au milieu des plaisirs de sa brillante cour,
Souvent cette auguste mortelle
Desire l'aimable retour
Du siècle fortuné, dont l'image fidelle
Enchante les cœurs vertueux.
Je vais en offrir à ses yeux
Une peinture naturelle;
Ce sera le parfait modèle
Des plaisirs simples, innocens,
Qui feront désormais ses doux amusemens.
O vous! qui me rendez de sincères hommages,
Et qui chérissez nies bienfaits,
Quittez vos hameaux, vos bocages,
Reste innocent de mes premiers sujets.
Jeunes bergers, tendres bergères,
Venez dans ces beaux lieux seconder mes desirs;
Chantez, chantez vos jeux et vos plaisirs,
Et mêlez vos concerts à vos danses légères.


Astrée, Aglaure et Cydippe redisent ensemble ces quatre derniers vers; après quoi les Bergers et les Bergères paraissent


Marche des Bergers & des Bergères

Un Berger:
Dans nos champs et sur nos coteaux,
Les plaisirs nous suivent sans cesse.
Nous n'avons, pour toute richesse,
Que nos chiens et nos troupeaux.
Ces biens ont pour nous tant de charmes,
Que nous ne formons point d'inutiles desirs;
Et nous n'aurions jamais de craintes ni d'alarmes,
Si l'amour quelquefois ne troubloit nos plaisirs.


Première Entrée

Un Autre Berger

(chante l'air suivant, accompagné d'une musette)

Dans mon jeune printemps, je vis la belle Annette
Assise au bord d'un clair ruisseau;
Je me mis auprès d'elle, et laissai mon troupeau,
Pour chanter ses appas sur ma tendre musette.
Elle fut sensible à mes chants,
Et me promit de n'être point cruelle.
Je suis heureux depuis ce temps;
J'aime toujours Annette, Annette m'est fidelle.


Seconde Entrée

Eglogue chanté par Deux Bergers: Tyrcis & Lycidas

Tyrcis:
Je veux chanter mon aimable Philis.

Lycidas:
Je veux chanter ma charmante Climène.

Tyrcis:
Elle n'a pour mes feux que rigueurs et mépris.

Lycidas:
Elle est insensible à ma peine.

Tyrcis:
Malgré les maux dont m'accable l'amour,
J'aimerois mieux mourir que de briser ma chaîne.

Lycidas:
Je meurs pour ma belle inhumaine,
Et mon tourment m'est plus cher que le jour.

Tyrcis:
Rien n'est si brillant que l'aurore,
Lorsqu'elle vient ouvrir la barrière des cieux
Ma Philis est plus belle encore.

Lycidas:
La mère des amours sut charmer tous les dieux,
Quand l'onde mit au jour cette beauté naissante
Climène est encor plus charmante.

Tyrcis:
Je suis soumis à votre loi,
Aimable et cruelle bergère;
Et demain vous aurez ma brebis la plus chère.

Lycidas:
Je suis tout à l'amour, je ne suis plus à moi.
Pour vous marquer, Climène, une flamme parfaite,
Je vous donne aujourd'hui mes chiens et ma houlette.

Ensemble:
Amour, doux tyran de nos coeurs,
Languirons-nous toujours sous le poids de nos chaînes?
Fidèles et constans, nous ressentons tes peines:
Fais-nous goûter enfin tes charmantes douceur.


Entrée d'une Bergère et d'un Berger

Aglaure:
Au bon vieux temps de l'innocence,
Les discours n'étoient point trompeurs;
On pouvoit lire dans les murs,
Et l'on jugeoit sur l'apparence.
On balancoit à faire un choix,
Pour ne tomber jamais dans l'inconstance;
On rougissoit d'aimer plus d'une fois;
Et l'Amour et l'Hymen étoient d'intelligence.

Cydippe:
De ce bon temps et de nos jours,
Voici quelle est la différence.
On ne peut plus juger sur l'apparence;
On fait gloire de l'inconstance;
L'hymen est le tombeau des plus tendres amours.

Choeur de Bergers et de Bergères:
Dans nos hameaux, dans nos bocages,
Suivons les loix du bon vieux temps;
Ne soyons trompeurs ni volages.
Faisons tous nos plaisirs des plaisirs innocens
Que l'on goûte à tous les instans,
Dans nos hameaux, dans nos bocages.


Ils dansent tous en rond, et finissent l'intermède

Troisième Intermède

Cérès, Un Laboureur, Un Moissonneur

Le Laboureur:
En quels lieux nous conduisez-vous?
Ce superbe palais ne fut point fait pour nous.
Dans ces demeures magnifiques,
Vous nous voyez étonnés, éperdus
Mais, pour l'éclat qui s'offre à nos regards confus,
Nous ne changerions pas nos cabanes rustiques.

Cérès:
Ne soyez point surpris de vous voir en ces lieux;
Et que chacun de vous s'empresse
A divertir une auguste princesse,
Qui se fait révérer des mortels et des Dieux.

Le Moissonneur:
Eh! pouvons-nous aspirer.à lui plaire?
Tout notre art se réduit à fendre des sillons,
A semer nos guérets, à cueillir nos moissons.
Vous nous avez appris cet art si nécessaire;
C'est le seul que nous possédons.

Le Laboureur:
Les plaines, les coteaux, les vallons, les montagnes,
Produisent par nos soins mille dons précieux.
Mais nous ignorons tous dans nos riches campagnes,
L'art de plaire aux mortels, qui comptent pour aïeux,
Et les monarques et les Dieux.

Cérès:
Ne craignez pas qu'on vous méprise
Dans ce palais dont la beauté,
L'éclat et l'ornement causent votre surprise.
La candeur, la sincérité,
Ont des charmes pour LUDOVISE.
Venez tous, ne me quittez pas.

Le Laboureur et Le Moissonneur:
Puisque vous l'ordonnez, nous marchons sur vos pas.


Marche de Laboureurs, de Moissonneurs et de Moissonneuses

Cérès (adresse ces mots à la Princesse):
Des habitans du céleste séjour,
On voit en vous une parfaite image
Ils ont quitté les cieux pour venir tour à tour
Vous rendre un éclatant hommage.
Recevez le mien en ce jour.
Mon cortége est peu magnifique;
Et je n'offre à vos yeux, dans votre aimable cour
Que les jeux innocens d'une troupe rustique.
Pour vos amusemens, c'est tout ce que je puis.
Jetez sur nous des yeux propices;
Et daignez aujourd'hui recevoir les prémices
De nos moissons et de nos fruits.


Ils viennent tous, en dansant, mettre aux pieds de la Princesse, les uns , de petites gerbes de blé, et les autres, des corbeilles pleines de fruits et couronnées de roses


On danse plusieurs Entrées

Un Laboureur:
Avant que le Printemps ramène la verdure,
Nous disposons la terre à nous offrir ses dons.

Autre Laboureur:
Sitôt que le zéphir ranime la nature,
Il nous promet d'amples moissons.

Le Moissonneur:
L'Été comble notre espérance
On nous voit, pleins d'ardeur, dépouiller les Sillons,
Et recueillir une heureuse abondance.

Tous Trois Ensemble:
Mais quand l'Hiver vient désoler nos champs,
Et de ses noirs frimas couvrir toute la terre,
Dans un profond repos nous passons notre temps,
Et nous buvons tous ensemble à plein verre.


Entrée Générale, qui finit le Divertissement