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Les Festes de Thalie
Opéra-Ballet en un Prologue & III Entrées
livret de Joseph de La Font
musique de: Jean-Joseph Mouret


Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes de l'époque:


Melpomene

Mlle Antier

Thalie

Mlle Poussin

Apollon

Mr Hardoüin


La Scene est sur le Théatre de l'Opéra


Scene premiere
Melpomene, Suite de Melpomene

Melpomene, regardant le Théatre de ses Spectacles:
Théatre de ma gloire, où regne l'harmonie,
Ne recevez des loix que de mon seul génie.
Mes sujets sont les Rois, les Heros, & les Dieux,
Rien ne peut égaler mes spectacles pompeux.

Théatre de ma gloire, où regne l'harmonie,
Ne recevez des loix que de mon seul génie.

J'attendris par les sons, mes pleurs & mes soupirs,
Mes tragiques douleurs forment de vrais plaisirs.

Théatre de ma gloire, où regne l'harmonie,
Ne recevez des loix que de mon seul génie.

Le Choeur:
Regnez divine Melpomene,
Regnez des vrais plaisirs aimable Souveraine.

[les Heros de la Suite de Melpomene lui rendent hommage par leurs danses]


Scene 2
Thalie, Melpomene, Suite de Melpomene

[on entend une Symphonie vive & gaye qui annonce l'arrivée de la Muse Comique]

Melpomene:
Dieux ! quels frivoles sons ? Que vois-je ? c'est Thalie !
Vient-elle de ses jeux étaler la folie ?
Osez-vous donc vous faire voir
En des lieux pleins de mon pouvoir ?

Thalie:
Je viens avec les Ris pour égayer la Scene.

Melpomene:
Armide, Phaëton, Atis,
Roland, Bellerophon, Thetis,
De ce brillant séjour me rendent Souveraine.
Muse retirez-vous.

Thalie:
Je le voi bien, ma Soeur, un mouvement jaloux
Contre moi vous anime.

Melpomene:
Croyez-vous de mes Vers effacer le Sublime ?

Thalie:
Sans vous rien disputer, je voudrois entre-nous
Par un autre chemin mériter quelque estime.

Melpomene:
Vous mériterez mon courroux.

Thalie:
Ma Soeur, un mot seul peut suffire
Pour faire voir qu'on me doit préferer;
On est bien-tôt las de pleurer,
Se lasse-t'on jamais de rire ?

Vous faites à l'Amour une cruelle offense,
De ne l'offrir que furieux,
Sous des traits plus rians je l'offre à tous les yeux,
Qui de nous, sert mieux sa puissance ?

Melpomene:
Apollon en ces lieux s'avance,
Il sçaura de nous deux faire la difference.


Scene 3
Apollon, Thalie, Melpomene, Suite de Melpomene

Apollon:
Est-ce ainsi qu'à mes voeux, Muses, vous répondez ?
Que deviennent les Jeux que j'avois demandez ?

Melpomene:
On en voudroit éloigner Melpomene.

Thalie:
C'est votre ordre, Apollon, qui dans ces lieux m'ameine.

Ensemble:
C'est moi qui dans ces lieux prétens donner des loix.

Apollon, à Melpomene:
Ne pouvez-vous comme autrefois
Joindre vos airs pompeux aux doux chants de Thalie ?
Ce mélange aujourd'hui charme encor l'Italie.

Melpomene:
Ce seroit avilir mes Héros & mes Rois.

Apollon:
Hé bien ! entre vous deux il faut faire un partage,
L'une & l'autre en son tems en plaira davantage.

Que la Paix regne en ces beaux lieux,
Réünissons Melpomene & Thalie.

L'une dans les hyvers pourra chanter les Dieux,
L'autre dans les beaux jours par sa douce folie,
Charmera les coeurs & les yeux.

Que la Paix regne en ces beaux lieux,
Réünissons Melpomene & Thalie.

Melpomene:
Quoi sous d'égales loix l'une & l'autre on nous range ?
Je reçois d'Apollon des mépris si cruels ?
Quoi tout Dieu qu'il est, son goût change !
Ah ! c'est une foiblesse à laisser aux mortels.

[elle sort avec les Heros de sa Suite]


Scene 4
Thalie

Thalie, seule:
Venez, volez de toutes parts,
Je vais offrir à vos regards
Des Jeux sans pleurs & sans tristesse.

Mon art est le plus doux des arts,
Il est l'amour de la Jeunesse,
Et je fais leçon de tendresse.

Venez, volez de toutes parts,
Je vais offrir à vos regards
Des Jeux sans pleurs & sans tristesse.


Scene 5
Thalie, le Choeur des Jeux & des Plaisirs, qui accourent de toutes parts

Le Choeur des Jeux & des Plaisirs:
Triomphez Muse charmante,
Triomphez de l'ennui, des pleurs & des soupirs,
Couronnez la Troupe riante,
Des Jeux & des Plaisirs.

[les Jeux & les Plaisirs celebrent la Gloire de Thalie par leurs danses]

Thalie:
Pour mieux faire eclatter mon triomphe en ce jour,
Signalons dans nos Jeu le pouvoir de l'Amour.

Beautez, en tout tems, à tout âge,
L'amour est sûr de votre hommage.

Il regne dans tout l'Univers,
Si l'Hymen vous engage,
Si vous sortez de ses fers,
Si vous fuyez son Escalvage;

Beautez, en tout tems, à tout âge,
L'amour est sûr de votre hommage.

Le Choeur:
Triomphez Muse charmante,
Triomphez de l'ennui, des pleurs & des soupirs,
Couronnez la Troupe riante,
Des Jeux & des Plaisirs.

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ACTE PREMIER
La Fille

les personnages du Premier Acte:

les interprètes de l'époque:


Acaste, Capitaine de Vaisseau, Amant de Leonore

Mr Thevenard

Cleon, Pere de Leonore

Mr Dun

Belise, Mere de Leonore

Mr Antienne

Leonore, Fille de Cleon & Belise

Mlle Poussin

Un Algérien

Mr Lemire

Une Fille Marseilloise

Mlle Minier


La théatre represente le Port de Marseille


Scene premiere
Acaste, Cleon

Cleon:
Quelle est donc la beauté dont vous portez le chaîne ?

Acaste:
Vous verrez dans peu ses attraits.

L'Amour, pour me blesser a puisé tous ses traits,
Dans les beaux yeux d'une inhumaine.
Mais songez à la feste & me laissez ici
Attendre l'objet qui m'engage.

Cleon:
Vous me rendez heureux, vous allez l'être aussi,
Vos bontez dans Alger m'ont tiré d'esclavage,
Aprés dix ans de maux, je revoi ce rivage.

Chere Epouse, en ce jour, quel sera ton transport,
De revoir ton Epoux, quand tu le croyais mort ?


Scene 2
Acaste

Acaste, seul:
Ne puis-je me flatter d'une douce esperance ?
L'objet que j'aime, hélas ! s'oppose à mon bonheur.

Cruelle indifference,
Contre mes feux tu defends trop ton coeur;
Le noeud de l'hymen lui fait peur.

Ne puis-je me flatter d'une douce esperance ?
L'objet que j'aime, hélas ! s'oppose à mon bonheur.

Mes soins, mes soupirs, ma constance,
Ne peuvent flechir sa rigueur,
L'Amour même auroit peine à s'en rendre vainqueyr.

Ne puis-je me flatter d'une douce esperance ?
L'objet que j'aime, hélas ! s'oppose à mon bonheur.

Attendons un moment pour m'offrir à ses yeux,
Sa mere doit parler en faveur de mes feux.


Scene 3
Belise, Leonore

Leonore, une guittare à la main:
Rire, danser, chanter est mon partage,
Sans soins, sans amour, sans desirs,
Point d'hymen, point d'esclavage,
Je ne m'engage
Qu'aux seuls plaisirs.

Belise:
Acaste est de retour, aprés un long voyage,
Donnez-lui votre main, couronnez ses soupirs.

Leonore:
Des plus tendres soupirs l'hymen bannit l'usage,
Rire, danser chanter est mon partage.

Belise:
Depuis que mon époux a quitté ce rivage,
Dans les pleurs j'ai passé dix ans.
Sans doute il ne vit plus, votre seul avantage
M'a fait refuser mille Amans.

Voulez-vous perdre ainsile Printemps de votre âge ?

Leonore:
L'hymen cause des soins, ces soins trop importans
Nous font vieillir dés le Printemps.

Rire, danser, chanter est mon partage,
Sans soins, sans amour, sans desirs,
Point d'hymen, point d'esclavage,
Je ne m'engage
Qu'aux seuls plaisirs.


Scene 4
Belise, Leonore, Acaste

Acaste:
Vos mépris, Leonore, ont-ils fini leurs coups ?
Daignez-vous consentir à mon bonheur suprême,
Et verrai-je bien-tôt commencer mes beaux jours ?

Leonore:
De l'Amantvoilà les discours,
Ceux de l'Epoux sont-ils de même.

Acaste:
L'Hymen ne servira jamais qu'à m'enflâmer.

Leonore:
Non, l'on ne s'aime plus, dés que l'on doit s'aimer.

Belise, à Acaste:
Ne lui faites point violence,
Portez ailleurs des voeux qu'elle n'écoute pas.

Acaste:
Que ne puis-je arracher mon coeur à sa puissance ?

Leonore, à Acaste:
Vous trouverez ailleurs de plus charmans appas.

Acaste:
O Ciel ! à tant d'amour faire tant d'injustices !

Belise:
Sa legere humeur, ses caprices
Sur les douceurs d'hymen répandroient le poison:
Si vous voulez gouter d'éternelles délices,
Prenez femme qui soit dans l'âge de raison.

Acaste, à Belise:
Je goute vos conseils, ils finiront ma peine.

Leonore, à part:
Quelle honte pour moi s'il sortoit de ma chaîne !

Acaste:
Que dites-vous ?

Leonore:
Suivez des conseils genereux.

Acaste, à part le premier vers:
Le seul dépit jaloux peut la rendre à mes feux.

Vous me conseillez donc une chaîne nouvelle ?

Leonore:
Cherchez quelque objet moins rebelle.

Belise, à Acaste:
Je sçais la beauté qu'il vous faut,
Elle veut vous charmer, ses yeux brillent encore
Du même feu dont brille Leonore;
Elle n'en a pas un défaut.

Acaste:
Montrez-moi sans tarder l'objet qu'il faut que j'aime.

Belise, se montrant:
Vous la voyez, c'est une autre elle-même.

Acaste, déconcerté:
Cachons le trouble affreux dont je suis agité,
Faisons voir pour sa mere un amour affecté.

[à Leonore]

Votre rigueur inhumaine
A trop long-tems éclatté,
Ne poussez pas votre haîne
Contre un Amant rebuté,
Jusqu'à traverser la chaîne
Qui fait sa félicité.

Acaste & Belise, à Leonore:
Ne poussez pas votre haîne
Contre un Amant rebuté,
Jusqu'à traverser la chaîne
Qui fait sa félicité.

Leonore, s'en allant:
Sortons, ce que j'entens me cause trop de peine.


Scene 5
Belise, Acaste

Acaste, courant aprés Leonore:
Elle fuit...

Belise:
Laissons-la, ne songez plus qu'à moi,
Je ne m'occupe plus qu'à vous être fidelle,
Hâtons l'heureux instant de vous donner ma foi,
Vous seriez esclave avec elle,
De vous, je recevrai la loi.
Tu seras mon Epoux, Mon Souverain, mon Roi.

Consens à de nouveaux soupirs,
N'aime plus qui te hait, & ne hais point qui t'aime,
Mon amour sur tes pas conduira les plaisirs,
C'est assez qu'avec eux, tu me souffres moi-même.

[Cleon paroît]


Scene 6
Belise, Acaste, Cleon, Leonore,
Troupe de Captifs Algériens enchaînez,
Troupe de Matelots Marseillois

Cleon, apercevant sa femme:
Ah la Perfide !... au moins pour former d'autres noeuds
Attens ma mort tu n'attendras plus guére.

Belise, reconnoissant Cleon:
Mon Epoux...

Acaste, à Leonore:
Quoi c'est votre Pere
Que j'ai tiré des fers ?... ah ! je suis trop heureux.

Leonore, contente:
Vous n'épouserez point ma mere.

Acaste:
Qui m'y forçoit , hélas ! c'étoit votre rigueur ?
Puis-je être heureux sans vous ? non, il n'est pas possible
Eh ! dans cette finte penible
Ne lisiez-vous pas dans mon coeur ?

Cleon, à Acaste:
Que ma Fille envers vous m'acquite,
Et recevez le prix que votre coeur mérite.

Acaste, aux Captifs Algeriens:
Vous à qui ma valeur fit subir l'esclavage,
Je brise vos liens, allez soyez heureux,
Vous devez ce bonheur à l'Objet qui m'engage,
Rendez-en grace à ses beaux yeux,
Et formez en ce jour les plus aimables Jeux
Avec les Habitans de ce charmant Rivage.

[on ôte les chaînes aux Captifs]

Chantez l'Amour, chantez sa gloire,
Il triomphe d'un coeur qui méprisoit ses traits,
Chantez, publiez à jamais
Sa nouvelle Victoire.

Le Choeur:
Chantons l'Amour, chantons sa gloire,
Il triomphe d'un coeur qui méprisoit ses traits,
Chantons, publions à jamais
Sa nouvelle Victoire.

[les Captifs Algeriens dansent]

Un Algerien:
Triomphe Amour de la Beauté,
Qui nous rend aujourd'hui la liberté;
Qu'elle a d'appas !
Qui ne l'aimeroit pas ?
Ses beaux yeux sont vainqueurs
De tous les coeurs;
Mais à son tour
Elle cede à l'Amour.

Triomphe Amour de la Beauté,
Qui nous rend aujourd'hui la liberté;

[à Acaste]

Vous allez être son Epoux;
Qu'in sort si doux
Vous fera de Jaloux.
Soyez constant,
Vivez content,
Que vos desirs
Naissent des Plaisirs.

Triomphe Amour de la Beauté,
Qui nous rend aujourd'hui la liberté;

[les Marseillois & les Marseilloises dansent]

Une Fille Marseilloise:
Tout Amant
Comme le vent
Est sujet à changer.
Tel qui nous rend hommage,
N'est qu'un volage,
Défions-nous
D'un vent si doux.

Sur les flots
Point de repos;
Dans l'empire amoureux
L'on n'est guere plus heureux,
Qui laisse le rivage
Court au naufrage,
C'est trop risquer
Que s'embarquer.

Le Choeur:
Chantons l'Amour, chantons sa gloire,
Il triomphe d'un coeur qui méprisoit ses traits,
Chantons, publions à jamais
Sa nouvelle Victoire.

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ACTE DEUXIEME
La Veuve

les personnages du Second Acte:

les interprètes de l'époque:


Leandre, Aman d'Isabelle

Mr Cochereau

Fabrice, Confident de Leandre

Mr Dun

Isabelle, Veuve

Mlle Heuzé

Iphise, Confidente d'Isabelle

Mlle Antier

Une Bergere

Mlle Minier


La théatre represente un Boccage & dans l'éloignement l'on Découvre un Hameau


Scene premiere
Leandre, Fabrice

Leandre:
Isabelle me desespere,
Elle fuit ma presence & veut toujours pleurer.
Je respecte ses pleurs, je crains de lui déplaire,
Et je lui cache enfin l'ardeur vive & sincere
Dont mon coeur se sent dévorer.

Fabrice:
Si l'on vous fuit, c'est un mystere
Que l'on veut vous laisser ignorer.

Leandre:
Ce soin de m'éviter redouble encor ma crainte.

Fabrice:
Son Epoux étoit vieux, la tenoit en contrainte,
Et le tirannisoit par d'injustes rigueyrs;
Je croi voir à peu pré la cause de ses pleurs.

Leandre:
Explique-toi; dissipe mes allarmes.

Fabrice:
A ses attraits naissans vous rendites les armes,
Avant que on hymen eût separé vos coeurs,
Peut-être est-ce pour vous qu'elle repand des larmes ?

Leandre, surpris:
Pour moi ?

Fabrice:
C'est une secret de reveler ses charmes
Voila la cause de ses pleurs.

Leandre:
Non, la seule vertu peut causer ses douleurs;
Mais je veux rompren enfin un trop cruel silence,
C'est trop me faire violence.

Fabrice:
Elle sçait votre ardeur, ne vous contraignez pas.

Leandre:

[Isabelle paroît]

Dieux ! elle addresse ici ses pas
Elle rêve & semble interdite...
O Ciel ! vist-on jamais de plus charmants appas ?
Cachons pour un moment le trouble qui m'agite.


Scene 2
Isabelle

Isabelle, seule:
L'image de Leandre en tous lieux m'environne,
Et celle d'un Epoux ne peut m'en garantir;
Je le voi bien, l'Amour l'ordonne:
Mais le Devoir n'y veut pas consentir;
Faut-il que pour jamais ma gloire m'abandonne ?

Sombre appareil, lugubres ornemens,
Reprochez-moi toujours ma flâme,
Mon Epoux ne vit plus, je fais mille sermens
De fuit l'Amour & ses engagemens.

Reprochez-moi toujours ma flâme,
Sombre appareil, lugubre ornemens.

Est-ce un crime d'aimer ? helas que de tourmens
Pour combattre un panchant qui vient flatter mon Ame !
Sombre appareil, lugubres ornemens,
Vous me reprochez trop ma flâme.


Scene 3
Isabelle, Iphise

Iphise, gayement:
Leandre va bien-tôt se rendre à vos genoux;
Enfin, son tendre coeur espere
Que vous serez sensible à cette ardeur sincere
Dont avant votre hymen il a brûlé pour vous.

Isabelle, fierement:
Ah qu'il ne vienne point !... aux cendres d'un Epoux
Je dois sacrifier le feu qui le devore:
Tes discours seroient superflus
Iphise ne m'en parle plus.

Iphise:
Quoi voulez-vous par vos refus
Desesperer qui vous adore ?

Isabelle:
Doit-il bien-tôt venir ?... Crois-tu qu'il m'aime encore ?

Iphise:
Puisque vous le voulez je n'en parlerai plus.

Isabelle:
Helas ! que mon sort est à plaindre,
Faut-il que de l'Amour j'éprouve les rigueurs ?

Iphise:
On sçait que votre époux ne valoit pas vos pleurs
Vous avez tort de vous contraindre.

Pour moi dés mes plus jeunes ans
Je perdis un époux l'objet de ma tendresse;
Mais je n'employai pas mon temps
A perdre en vains regrets ma brillante jeunesse.

Isabelle:
Quand on fuit les tendres Amours
On n'éprouve point leurs allarmes,
Leurs tourments font couler nos larmes,
Et l'on doit passer d'heureux jours
Quand on suit les tendres Amours.

Ensemble:
[Isabelle] Quand on fuit les tendres Amours
[Iphise] Quand cede aux tendres Amours,
On n'éprouve point leurs allarmes,
[Isabelle] Leurs tourments font couler nos larmes,
[Iphise] Leurs plaisirs font taris nos larmes,
Et l'on doit passer d'heureux jours
[Isabelle] Quand on fuit les tendres Amours.
[Iphise] Quand on cede aux tendres Amours.


Scene 4
Isabelle, Iphise, Leandre

Leandre:
J'imterromps vos regrets, mon aspect vous offense,
O Ciel ! vous le fuyez que mon sort est affreux.

Isabelle, à Iphis, à vois basse:
Iphise que dit-il ?

Iphise:
Il dit tout ce qu'il pense
Et tout ce que peut dire un coeur bien amoureux.

Isabelle:
Fuyons donc...

Leandre:
Quoi faut-il perdre toute esperance
N'ecouterez-vous point un amant malheureux ?

Iphise, à Leandre:
Eteignez, éteignez un amour téméraire,
Condamnez sa douleur c'est aigrir son couroux.

Leandre, à Isabelle:
Vous douleur vous est trop chere,
Vous la devez à votre Epoux.

Je ne viens point sage Isabelle
Blâmer de sinceres regrets,
Si vous ne pleuriez pas un époux si fidele
Je vous trouverois moins d'attraits.

Iphise, à Leandre:
Ah ! vous ne pouvez trop approuver sa tendresse
Pour un objet si digne d'être aimé.

Leandre, à Isabelle:
Mon coeur avec vous s'interesse
Pour cet objet inanimé.

Isabelle:
Je dois gemir de mon sort rigoureux.

Leandre:
Helas ! je ne puis trop vous plaindre;
Qui ne seroit sensible en voyant ces beaux feux
Que le trépas ne peut éteindre ?

Quoi vous vous éloignez ? vous ne m'écoutez pas ?
Que je suis malheureux, helas !

Isabelle:
Je ne puis que pleurer.

Iphise:
Hé bien, pleurez ensemble.

Isabelle:
Que diroit-on ? ô Ciel ! ah ! je frémis !... je tremble...

[on entend un bruit de musique champêtre]

Mais de quelq chants retentit ce séjour ?

Leandre:
Ce sont d'heureux Bergers des hameaux d'alentour,

Isabelle:
Des Bergers ? ah fuyons !... ils parleront d'amour

Leandre:
Non, ils parlent d'hymen, calmez votre colere.

Une jeune Bergere:
Au Dieu d'Hymen a consacré son coeur,
On chante aujourd'hui son bonheur:
De deux Epoux unis l'image doit vous plaire.


Scene 5: Les Noces de Village
Le Marié, la Mariée, les gens de la noce, & les Acteurs de la scene précedente

[on jouë une Marche]

Le Choeur:
Qu'à danser chacun s'apprête,
L'Mour prend soin de la fête,
Qu'à danser chacun s'apprête,
Celebrons d'aimables noeuds.

Une Bergere, seule:
Deux coeurs amoureux s'unissent,
L'Amour les a fait tous deux
Pour être heureux,
Pour jamais leurs tourments finissent,
L'Hymen a comblé leurs voeux.

Le Choeur:
Qu'à danser chacun s'apprête,
L'Mour prend soin de la fête,
Qu'à danser chacun s'apprête,
Celebrons d'aimables noeuds.

La Bergere:
Rien ne vaut la douceur extrême
De posseder l'objet qu'on aime,
Les Plaisirs, les Ris, les Jeux
Sont les plus doux prix des plus beaux feux.

Le Choeur:
Qu'à danser chacun s'apprête,
L'Mour prend soin de la fête,
Qu'à danser chacun s'apprête,
Celebrons d'aimables noeuds.

[on danse]

Iphise, à Isabelle:
Aimez, cedez aux charmes les plus doux,
Sur les aîles de l'Amour la tristesse s'envole.

C'est un Amant qui console
De la perte d'un Epoux.

Aimez, cedez aux charmes les plus doux,
Sur les aîles de l'Amour la tristesse s'envole.

Le Choeur:
Du Dieu d'Hymen chanton les douces flâmes
Qu'il enchaîne nos tendres coeurs,
N'éteignons jamais les ardeurs
Que son flambeau fait naître dans nos ames.

[on reprend la Marche & la Noce s'en va]

Leandre, à Isabelle aprés le Divertissement:
Ces Jeux n'ont point touché votre ame,
Blâmerez-vous toujours une si tendre flâme !
Vous ne répondez point ? helas expliquez vous !

Isabelle, incertaine:
Ah ! chere Iphise où sommes-nous ?

Iphise: Allez sur son tombeau consulter votre Epoux.

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ACTE TROISIEME
La Femme

les personnages du Toisieme Acte:

les interprètes de l'époque:


Caliste, Femme de Dorante

Mlle Journet

Dorine, Femme de Zerbin

Mlle Poussin

Dorante, Epoux de Caliste

Mr Thevenard

Zerbin, Epoux de Dorine

Mr Antienne


La théatre represente une Salle preprée pour le Bal


Scene premiere
Caliste

Caliste, seule, avec un Masque à la main:
Amour, charmant vainqueur,
Que ton empire a de douceurs
Lorsqu'on ne craint point de Rivale.

Sans partage aujourd'hui je regne dans un coeur,
Qui croit brûler d'une infidele ardeur:
O douceur sans égale !

Amour, charmant vainqueur,
Que ton empire a de douceurs
Lorsqu'on ne craint point de Rivale.


Scene 2
Caliste, Dorine

Dorine, en colère:
On fait à vos appas une offence mortelle,
Voyez cet appareil pompeux,
Votre Epoux qui vous croit absente de ces lieux;
Votre Epoux infidele
Prépare cette fête à l'objet de ses feux.

Caliste:
Je ris de son amour comme de ta colere.

Dorine:
Souffrir sa trahison, & la voir de si prés ?
Vangez-vous de l'objet que l'Ingrat vous préfere.

Caliste:
Je ne me vangerai jamais
D'une Rivale qui m'est chere.

Voi l'objet dont son coeur adore les attraits,
Dans un Bal l'autre jour l'Amour fit ce miracle,
Le Masque lui cachoit mes traits,
Ses desirs curieux s'irritoient de l'obstacle.
Je le quittai timide... inquiet... amoureux.
Je lui promis dans peu de m'offrir à sa vûë,
Et c'est pour découvrir enfin son Inconnuë
Qu'il a fait préparer ces Jeux.

Dorine:
Voilà les hommes.
D'un bien que l'on possede oublier les appas,
C'est la mode au siecle où nous sommes;
On veut un bien que l'on a pas,
Voilà les hommes.

Caliste & Dorine:
Quand l'Hymen aux Amans vient presenter ses chaînes,
L'Amour s'envole pour jamais
Et nous perdons tous nos attraits
En cessant d'être souveraines.

Caliste:
Cependant de mes fers il a peine à sortir,
Le trouble de son coeur par ses regrets s'exprime.

Que j'aime les remords que je lui fais sentir !
Qu'ils flatent l'ardeur qui m'anime !
Ah ! qu'en faveur du repentir,
On pardonne aisement le crime.

Je l'apperçois... allons sous ce masque trompeur,
Joüir encor de son erreur.


Scene 3
Dorante, Zerbin

Zerbin:
Votre Epouse est partie, elle est loin de la Ville,
Et vous voilà le maître pour deux jours.

Dorante:
Zerbin, que je suis peu tranquile,
C'est ici que j'attens l'objet de mes amours.
Je vais donc voir les traits de celle qui m'enchante,
J'ai peine à retenir ma joye impatiente.

Zerbin:
Pourquoi faire à Caliste une infidelité ?
Quel caprice est le vôtre ?
Epoux d'une rare beauté
Pouvez-vous en aimer une autre ?

Dorante:
Caliste mérite mes soins,
A regret mon coeur est volage;
Je sens que je ne puis l'estimer davantage;
Mais je sens malgré moi que mon coeur l'aime moins.

Zerbin:
Vaut-elle moins que l'Inconnuë ?

Dorante:
Quelle difference ! ah grands Dieux !
Par un charme secret mon ame fut émuë,
Oüi, toutes ses beautez s'expliquoient par ses yeux;
Mais ses traits dans ce jour vont s'offrir à ma vûë,
Et l'Amour va remplir mes desirs curieux.

Zerbin:
Demasquer ce qui nous sçait plaire
C'est s'exposer au repentir.

Il est dangereux de sortir
D'une erreur qui nous est chere.

Demasquer ce qui nous sçait plaïre
C'est s'exposer au repentir.

[Caliste paroît masquée suivie de Dorine qui l'est aussi]

Dorante, appercevant son Inconnuë:
La vois-tu ? quelq attraits ! Calsite est moins aimable.

Zerbin, la considerant:
Je crois à ses appas le masque favorable.


Scene 4
Dorante, Zerbin, Caliste, masquée, Dorine, masquée
Troupe de Masques

Le Choeur des Masques:
Chantons, dansons, acourons tous,
Que chacun fasse sa conquête;
Goutons les plaisirs les plus doux,
Et que l'Amour soit de la fête.

Dorante, à Caliste:
Charmant objet de mon amour
Vous faites seule ici l'ornement de la fête;
Venus & sa brillante Cour
Embelliroient moins ce séjour:
Prenez par à ces Jeux, que l'Amour vous apprête.

[Dorante commence la Bal avec Caliste, & danse avec elle]

[les Masques dansent aprés]

Dorine:
J'apperçois Zerbin mon époux,
Il ne me connoît pas... parlons, approchons-nous,
Voyons si l'exemple du maître
N'en a point fait un second traître.

Vous semblez éviter mespas.

Zerbin:
Qui moi ? j'ai d'autres soins en tête.

Dorine:
Peut-être cherchez-vous ici quelque Conquête.

Zerbin:
Vous ne vous y connoissez point.

Dorine:
Et dans un Bal que venez-vous donc faire ?

Zerbin:
J'accompagne un maître amoureux.

Dorine:
Et vous ? rien ne peut vous y plaire.

Zerbin:
Le Sexe dés long-tems me rend trop malheureux.

Dorine:
Aimeriez-vous quelque inhumaine ?

Zerbin:
Quoi, suis-je fait pour les rigueurs ?

Dorine:
Est-il rien de plus doux qu'Amour & ses faveurs ?

Zerbin:
Est-il rien de plus dur que l'Hymen & sa Chaîne ?

Dorine:
Et pourquoi de l'Hymen détestezvoius les loix ?

Zerbin:
De ses fers je sens tout le poids.

Dorine:
Quels défauts a donc votre Epouse ?

Zerbin:
Elle est prude, bizarre, incommode, jalouse;
Elle m'a dégouté de son sexe trompeur,
Peut-être seriez-vous comme elle ?
Je la deteste... & grace à sa mauvaise humeur
Je luis serai toujours fidele.

[on recommence le Divertissement, Dorante donne la main à Caliste, & la conduit sur le devant du Theatre]

Dorante, à Caliste, toujours masquée:
Vous connoissez mon coeur, accordez à mes yeux
Le bonheur d'amirer vos charmes.

Caliste:
Ne me voyez jamais vous m'en aimerez mieux.

Dorante:
Quels discours ! quels soupçons ! Qu'ils me causent d'allarmes !

Caliste:
Je veux votre bonheur.

Dorante:
En est-il sans vous voir ?

Caliste:
Si j'accorde à vos yeux un si foible avantage,
Mes charmes perdront leur pouvoir ?
A vous cacher mes traits l'Amour même s'engage,
Et m'en impose le devoir.

Dorante:
L'Amour est offensé de tant deresistance.

Caliste:
Je dois craindre vostre inconstance.

Dorante:
Ah ! permettez qu'à vos genoux
Je calme ces vaines allarmes;
L'Amour fait mon devoir de ceder à vos charmes,
Et me dit en secret qu'il faut n'aimer que vous.

Caliste:
Ne portez-vous point d'autres chaînes ?
Aucun onjet n'a-t'il pû vous charmer ?

Dorante:
Vous êtes de mon coeur maîtresse souveraine.

Caliste:
D'autres que moi peut-être ont sçu vous enflâmer ?

Dorante:
Quel autre objet que vous pourroit jamais me plaire ?

Caliste:
Mais quoi ? n'avez-vous point de reproche à vous faire ?

Dorante, à part:
Dieux ! sçauroit-elle mes liens ?

Caliste:
Vous vous troublez... qu'elle est cette Caliste
Dont les attraits, eput-être effacent tous les miens ?

Dorante, un peu déconcerté:
Caliste dites-vous !

Caliste:
Quoi ce nom vous attriste ?
Vous semblez interdit !... vous l'aimez... je le voi.

Dorante:
Non, je n'aime que vous, je m'en fais une loi.

Caliste:
Mais auprés d'elle enfin si l'Amour vous rappelle ?

Dorante:
L'Amour vous fait triompher d'elle.

Caliste:
Pourrez-vous l'oublier ?

Dorante:
Oüi, je vous le promets.

Caliste:
Vous ne l'aimerez plus ?

Dorante:
Non.

Caliste:
Quoi jamais ?

Dorante:
Jamais.

[Caliste & Dorine se démasquent]

Zerbin:
Juste Ciel ! quel trouble est le nôtre !

Dorante, d'un air riant, sans se troubler:
Caliste je suis trop heureux,
L'Amour nous contente tous deux;
Rivalle de vous-même & sans en craindre d'autre,
L'Amour aprés l'Hymen veut resserer nos noeuds.

Caliste:
Votre caprice est digne qu'on l'admire,
Et je pourrois m'en irriter ?
Mais je dois vous admirer,
Et comme vous j'en veux rire.

Caliste & Dorante:
Vole Amour dans nos coeurs lance de nouveaux feux,
L'Hymen sans ton secours ne peut rendre heureux.

[on danse une Contre-Danse]

Le Choeur des Masques:
Goutons de doux amusements,
Le Bal offre des plaisirs charmans;
Tout plaît, tout contente,
Tout rit, tout enchante
Les plus doux plaisirs
Comblent nos desirs.

[on reprend la Contre-Danse]

Pour triompher de tous les coeurs,
L'Amour prend ici ses traits vainqueurs,
Tout plaît, tout contente,
Tout rit, tout enchante
Les plus doux plaisirs
Comblent nos desirs.

J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, Les Fêtes de Thalie, Balet; & j'ai crû que l'impression en seroit agréable au Public.
Fait à Paris ce 8. Août 1714

Danchet

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