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Le Carnaval & La Folie
Comédie Ballet en un Prologue et IV Actes
Livret de Houdar de Lamotte
1703
musique de: André Cardinal Destouches

Prologue

Personnages:
JUPITER
VENUS
MOMUS
MERCURE
Les Dieux & les Déesses


Le Théâtre représente las Cieux, où les Dieux sont en Festin.


Scène 1
Jupiter, Vénus, Momus, Les Dieux & Les Deesses

Jupiter, Venus, & Le Choeur (en fe faifant servir le Nectar):
Qu'à nos voeux ici tout réponde;
Versez-nous, versez-nous la céleste liqueur.
Versez, que le Nectar enchante notre coeur,
Qu'il y porte une paix profonde.

Venus (se levant de Table):
C'en est assez; goûtons des plaisirs plus parfaits;
Et que le tendre Amour à ton tour nous inspire
Regnez, Amour, regnez, rassemblez vos attraits;
Triomphez, sur nos cœurs étendez votre empire.
Mais, qu'à son gré chacun soupire;
Laissez-nous le choix de vos traits.

Le Choeur:
Regnez, Amour, regnez, raffemblez vos attraits;
Triomphez, fur nos caeurs étendez votre empire.

Jupiter & Venus:
Mais, qu'à son gré chacun soupire;
Laissez-nous le choix de vos traits.

Momus (à Jupiter):
Ne vous faites point violence :
Junon est encor à Samos,
Profitez bien de son absence.

Jupiter:
Téméraire Censeur, laisse-nous en repos.
Que l'on chante ici, que l'on danse.
Livrons-nous à tous nos desirs;
Sur notre puissance
Réglons nos plaisirs.

(Neptune danse avec Thétis, Apollon avee Diane, Mars avec Pallas, & Bachus avec Cérès)

Venus:
Heureux un cœur que l'Amour blesse.
Ah! que les chaînes ont d'appas!
Mettons tous nos plaisirs à lui céder sans cesse:
Le pouvoir des Dieux ne vaut pas
Une si charmante foiblesse.

Momus:
Vous ne vous lassez point de plaisirs, ni d'amour;
Quand cesserez-vous donc de suivre leur empire!

Venus:
Quand vous cesserez de médire.

Momus:
Ah! vous voulez aimer toujours.

Jupiter & Venus:
Que de nos chants tous les Cieux retentissent.
Que les Jeux, que les Ris signalent ce beau jour.
Chantons Bachus, chantons l'Amour;
Qu'ils sont charmants quand ils s’unissent!

(On danse)

Venus:
Dieu d'Amour, reserve-nous tes charmes,
C'est pour nos coeurs que tes plaisirs sont faits;
Fais-nous sans allarmes
Goûter leurs attraits.
Doux momens,
Doux transports des Amans,
Ne pouvez-vous naître
Qu'après les tourments?
Aimons tous.
Tendre Amour, blesse-nous:
Qui peut craindre pour maître
Un Vainqueur si doux?
Tes biens trop aimables
Sont trop peu durables;
Fixe-les pour nous.

Choeur des Déesses:
Vient, Amour, avec tous tes charmes;
Que les Jeux viennent sur tes pas.
Nous aimons tes douces allarmes;
Tes chaînes, tes feux sont remplis d'appas.
Prend tes traits, prépare tes armes,
Et vien te vanger des cœurs qui n'aiment pas.

(Venus danse avec Mars, & Vulcain se pour les observer)


Scène 2
Mercure, Jupiter, Vénus, Momus, Les Dieux & Les Deesses

Mercure:
Quittez, quittez ces Jeux, en faveur de l'Amour:
Que de nouveaux soins les suspendent.
Dans un moins superbe séjour
De plus doux plaisirs vous attendent.
J'ai volé, j'ai servi vos feux;
Et mille charmantes Mortelles
N'aspirent qu'au moment heureux
De vous voir soupirer près d'elles.

Momus (aux Dieux):
Suivez, suivez Mercure, abandonnez les Cieux.
Livrez-vous aux plaisirs; qu'en vain la Gloire gronde,
L'Amour est un plus digne objet:
Aimez; il est un Roi qui prend le soin du monde;
Jouissez du loisir qu'un Mortel vous a fait.

Jupiter:
De tes ris outrageants c'est trop souffrir l'injure,
Cesse, Momus, de troubler nos desirs;
Fui, va chez les Mortels exercer ta censure,
Et laisse ici les Dieux maîtres de leurs plaisirs.

Momus:
Le Destin m'a soumis au Maître du tonnerre,
J'obéis à ses lois, & je vous quitte tous;
Mais j'espére bientôt vous revoir sur la terre,
Sous des formes dignes de vous.

Le Choeur des Dieux:
Allez, Amours, conduisez-nous;
Sous divers changemens, trompons les yeux jaloux.

(Les Amours volent pour conduire les Dieux)

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ACTE I

Personnages du ballet:

PLUTUS, Dieu des Richesses
LA JEUNESSE
LA FOLIE, Fille de Plutus & de la Jeunesse
LE CARNAVAL
MOMUS, Dieu des plaisirs
JUPITER
VENUS
BACCHUS
MERCURE


La Scene est dans l'Isle de la Folie
Le Théâtre represente un Bois fleuri consacré â la Jeunesse


Scène 1
Momus

Momus:
Cessez, Mortels, cessez l’honneur que vous nous faites!
Ne perdez plus d'encens pour nous.
Vous adorez, Insensés que vous êtes,
Des Dieux encor plus insensés que vous.
Ils n'ont pû soutenir ma censure importune,
Ils m'ont chassé de leur séjour;
Cherchons le Carnaval, c'est lui qui dès ce jour
Peut réparer mon infortune.
Mais il paroît.


Scène 2
Momus, Le Carnaval

Le Carnaval (sans voir Momus):
Bacchus, laisse-moi soupirer;
Amour, laisse-moi boire.
Mon cour entre vos mains se plaît à se livrer;
Entre vous deux partagez la victoire.
De tendresse & de vin je me veux enyvrer;
L'Amour fait mes plaisirs, & Bachus fait ma gloire.
Bachus, laisse-moi soupirer;
Amour, laisse-moi boire.

Momus (s'approche du Carnaval):
Tu vois l'Objet de la haine des Dieux,
Dans le Censeur de leurs caprices;
Ils m'ont banni du Ciel, & le Maître des Cieux,
Veut jouir en paix de ses vices,
C'est toi désormais que je sers
Souffre que sur tes pas pour jamais je m'engage;
Et que du Nectar que je perds
Ton vin charmant me dédommage.

Le Carnaval:
Que mes biens désormais soient communs entre nous,
Qu'à jamais l'amitié nous lie.
Pour commencer des noeuds si doux;
Ecoute, c'est à toi que mon coeur se confie,
Tu vois ce séjour enchanté:
Le Repos régne sur ces rives.
L'Abondance y nourrit la molle Volupté.
Du rocher que tu vois le paisible Léthé
Répand jusqu'aux Enfers ses ondes fugitives,
Plutus & la Jeunesse en ce charmant séjour
Goûtent un sort exempt de peines:
Dès long-tems le fidéle Amour
Les a liés de les plus douces chaînes,
Et l'aimable Folie en a reçu le jour.

Momus:
Quoi! quel secret enfin-va suivre cette Image?

Le Carnaval:
Cher Momus, la Folie est l'Objet qui m'engage

Momus (en riant)
Que votre choix est beau! que vos liens sont doux.
Vous ne pouviez trouver de Maîtresse plus belle;
Elle seule est digne de vous,
Et vous seule êtes digne d'elle.

Le Carnaval:
Tel se mocque de mes ardeurs,
Qui suit les loix sans la connoître;
Par des charmes secrets elle enchante les coeurs,
Et j'ai mille Rivaux qui ne pensent pas l'être.

Momus:
Malgré tous vos Rivaux, l'Amour doit réunir
Deux cœurs où le Destin mit tant de ressemblante;
Trop digne de la préférence,
Vous êtes sûr de l'obtenir.

Le Carnaval:
Momus, je suis aimé de l'Objet qui me blesse,
Et l'Himen va bien-tôt par ses aimables noeuds
Achever de me rendre heureux,
Si j'y fais consentir Plutus & la Jeunesse.

(On entend une Symphonie)

Mais ils viennent au bruit de ces concerts charmants.
Le Tems n’affoiblit point leur flamme:
Il semble que l'Amour lance à tous les moment
Quelque trait nouveau dans leur ame.


Scène 3
Plutus, La Jeunesse, Momus, Le Carnaval, Suite de Plutus & de La Jeunesse

Plutus & La Jeunesse:
Vous m'aimez, je vous aime;
Que notre sort est doux!

Plutus:
Pour vous ma confiance est extrême;

La Jeunesse:
Je n'aimerai jamais que vous.

Plutus & La Jeunesse:
Vous m'aimez, je vous aime,
Que notre sort est doux!
Non, non, l'Amour lui-même,
Ne peut aimer plus tendrement que nous;

Plutus:
Jeunesse brillante,
Tous les plaisirs suivent vos pas;
Sans vous rien ne me contente,
Vous donnez à tout mille appas:
Il n'est point dans les Cieux de Déesses si belles;
Le charme de la nouveauté
Accompagne toujouts vos graces immortelles;
Vous êtes sa feule beauté,
Qui peut faire des coeurs fidéles.

La Jeunesse:
Aimable Dieu, de qui la main dispense
Ce qui rend les mortels heureux,
Votre vaste puissance
Réunit pour vous tous les voeux;
En vous cherchant la peine devient chere,
On se fait de vous voir le plus charmant plaisir;
Le bonheur même de vous plaire
En irrite encor le desir.

Plutus & La Jeunesse:
Amour, de notre flamme accroi la violence;
Vole, vien resserrer nos noeuds;
Pour le prix de notre constance,
Nous ne voulons qu'être plus amoureux.

Plutus:
Que tout vous parle ici de l'ardeur qui m'enchante;
Déesse, voyez en ces lieux
S'élever à ma voix puissante
Un Palais digne de vos yeux.

(Le Théâtre change, & représente le Palais dr Plutus)

Plutus:
Vous, qui suivez mes pas, servez l'amour extrême
Où mon coeur s'est abandonné;
Venez offrir à ce que j'aim
Tout ce que le Sort m'a donné.

(Les Suivans de Plutus viennent offrir de riche présens à La Jeunesse. Ils lui rendent leurs hommages, & la Suite de La Jeunesse se mêle avec eux)


Scène 4
La Folie, Plutus, La Jeunesse, Momus, Le Carnaval, Suite de Plutus & de La Jeunesse

La Folie:
Cessez, Jeux indiscrets, où manquoit la Folie;
Qu'ici tout se taise à ma voix,
Je ne veux point souffrir de Fête où l'on m'oublie,
Et l'on ne doit ici rire que sous mes loix.

Plutus & La Jeunesse:
Quoi! vous osez...

La Folie:
En vain ce discours vous offense.
Je dois la vie à votre amour,
Mais ne me comptez pas sous votre obéissance!
L'honneur de m'avoir mise au jour
Vous paye assez de ma naissance.
Abandonnez cette Isle, ou m'y laissez regner:

Plutus & La Jeunesse:
Enfin il faut céder à votre violence;
Puisque de vous guérir nous perdons l'erpérance:
La raison doit nous éloigner.

La Folie:
Demeurez, il suffit de votre obéissance.
Rappellons les plaifirs que j'avois écartés,
Que tout à m'obéir s'apprête;
Ne craignez rien; loin de troubler la Fête,
Je veux vous attendrir par mes chants; Ecoutez;
Que votre règne commence;
Revenez, doux Plaisirs; Plaisirs, revenez tous;
Mais revenez encor plus doux;
Vous languissiez sans moi, brillez par ma présence.

(On danse)

La Folie, Le Carnaval & Le Choeur:
Chantons, du Dieu de l'Or célébrons les appas,
Chantons la Jeunesse & ses charmes.

Une partie du Choeur:
Tous les coeurs lui rendent les armes.

L'autre Partie:
Tous les coeurs volent sur es pas.

Les Premiers:
Pour mériter son fecours favorable,
On brave la fureur & des Vents & des Mers.

Les Seconds:
Elle seule embellit les plus affreux déserts,
Et sans elle n'est point de séjour agréable.

Tous les Choeur:
Non, non, tout l'univers
N'a rien de plus aimable.

(On danse)

La Folie:
Souffrez que l'Amour vous lie,
Jeunes coeurs, cédez à ses feux
Sans l'Amour & la Folie,
Il n'est point de momens heureux.
L'Amour m'a prêté ses armes,
C'est à moi de lancer ses traits;
Ne craignez point ses allarmes,
J'y répands les plus doux attraits.
Souffrez que l'Amour vous lie,
Jeunes cœurs, cédez à ses feux;
Sans l'Amour & la Folie,
Il n'est point de momens heureux.
Suivez une erreur charmante,
Jouissez d'un bonheur constant;
La tendre Folie enchante,
La Sagesse en fait-elle autant?
Souffrez que l'Amour vous lie,
Jeunes coeurs, cédez à ses feux:
Sans l'Amour & la Folie,
Il n'est point de momens heureux.

Choeur:
Au Dieu d'Amour livrez votre ame,
Le Plaisir naît de ses ardeurs:
Qu'il triomphe, qu'il vous enflamme,
Qu'il enchaîne à jamais vos coeurs.

Le Carnaval (à Plutus & à La Jeunesse)
Vous voyez la Déesse à qui je rends les armes:
Dieux charmants, de ma flamme accordez-moi le prix.
Elle est la Déesse des Ris,
Et je suis l'Ennemi des Chagrins & des Larmes.
Si par un doux hymen nos deflins font unis,
Que vos Neveux auront de charmes!

Plutus & La Jeunesse:
Tout flatte vos desirs, nous approuvons vos feux.

(La Folie s'en va avec un signe de mocquerie)

Le Carnaval:
Belle Déesse ... O Ciel! elle a quitté ces lieux!
De votre aveu sa pudeur s'est blessée,
Elle a fui des discours qui l'ont embarrassée;
Allons faire éclater mes tranfports â ses yeux.

Choeur:
Au Dieu d'Amour livrez votre ame,
Le plaisir naît de ses ardeurs:
Qu'il triomphe, qu'il vous enfiamme,
Qu'il enchaine à jamais vos cours.

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ACTE II

Le Théâtre représent une Campagne fertile. On voit sur le devant d'un des côtés du Théâtre le Fleuve Lethé endormi sur son Urne & au fond la Mer.


Scène 1
Le Carnaval

Le Carnaval:
Sous les loix de l’Himen je me range sans peine,
Mon coeur y trouve des appas;
Dieu,du vin, n'en murmure pas,
Tu dois t'applaudir de ma chaîne.
Les doux plaisirs qu'il prépare pour moi
Mettront le comble à ta vivtoire
Les fruits de mon hymen ne naîtront que pour toi,
Bachus, je les voue à ta gloire.


Scène 2
Le Carnaval, La Folie

Le Carnaval:
Enfin la Beauté que j'adore
Va s'unir avec moi par les noeuds les plus doux;
L'Himen va soulager le feu qui nous dévore;
Que nous serons d'heureux époux.

La Folie:
Nous ne le sommes pas encore.

Le Carnaval:
Plutus & la Jeunesse approuvent mon ardeur,
Quel autre peut encore me nuire?

La Folie:
Moi.

Le Carnaval:
Vous?

La Folie:
J'allois sans eux faire votre bonheur;
Leur aveu vient de le détruire.

Le Carnaval:
Vous voulez rire?

La Folie:
Non, non, apprenez une fois
A connoître mieux la Folie.
Je ne suis point soumise aux loix
De ceux gui m’ont donné la vie;
Le contraire de leur envie
Détermine toujours mon choix.

Le Carnaval:
Quoi! malgré les plaisirs où l'Himen nous convie...

La Folie:
Cet himen, ces plaisirs ne sont plus de saison.

Le Carnaval:
Vous changeriez, Perfide! & par quelle injustice!...

La Folie:
Je vous aimois sans raison,
Et je change par caprice.

Le Carnaval:
Ciel, me réserviez-vous à ce cruel supplice!

La Folie:
J'entends votre coeur soupirer
De l'excès de votre martire
Goûtez, si vous voulez, le plaisir d'en pleurer,
Mais laissez-moi celui d'en rire.

Le Carnaval:
Non, non, n'espérez pas jouir de mes douleurs.

La Folie:
Ne cachez point les allarmes
Que vous causent mes rigueurs;
Versez du moins quelques pleurs,
Pour la gloire de mes charmes.

Le Carnaval:
Non, non, n'espérez pas jouir de mes douleurs.
Je dégage mon coeur & je vous rends le vôtre,
Ce n'est plus qu'au dépit que je me veux livrer.
Amour, cesse de m'assurer
Que nous étions faits l'un pour l'autre:
Ce n’est plus qu'au dépit que je me veux livrer.

La Folie:
Vous pouvez éprouver le charme
Des ondes dont ce Fleuve arrose ces coteaux:
Ne croyez pas que votre oubli m'allarme,
Ma beauté me promet mille esclaves nouveaux;

Le Carnaval:
Vous ferez contente, Inhumaine;
J'éteindrai tous les feux dont mon coeur est rempli.
Indigne d'Amour & de haine,
Vous ne méritez que l'oubli.
Fuyons; souffrons enfin que la raison me guide,
Je vais loin de vos yeux briser d'indignes fers:
Je vais entre nous deux, Perfide,
Mettre tout l'efpace des Mers.
Allons...

La Folie:
Ah! n'ayons pas l'affront que l'on me quitte.
Neptune, tu me dois l'hommage des Mortels;
C'est moi qui par leurs mains ai dressé tes Autels,
Refuse ton onde à sa fuite.

(La Mer se souléve & les Vents grondent)

La Folie:
Vous voyex mon pouvoir; tous les vents furieux
Ont troublé le repos de l'onde,
La terre tremble, le ciel gronde,
Les flots s'élévent jusqu'aux Cieux.

Choeur (de gens qui font nauffrage):
Ciel! ô Ciel!

La Folie & Le Lethe:
Quels malheureux périssent?

Choeur:
Mille abîmes profonds s'offrent à nos regards;
Les ondes & la mort entrent de toutes parts;
Dieux! ô Dieux! que nos cris, que nos vœux vous fléchissent

(Une troupe de Matelots descendent d'un Vaisseau échoué)


Scène 3
Le Carnaval, La Folie, Le Lethe, Le Chef des Matelots, Les Choeurs

La Folie (au Carnaval)
Ce sont mes favoris que vous voyez venir,
L'orage sur ces bords les contraint de descendre:
Ne vous éloignez pas; ils pourront vous apprendre
A perdre un triste souvenir.

Le Chef des Matelots:
Nos Compagnons victimes de l'orage,
Ont souffert â nos yeux un trépas plein d'horreurs;
Privés au fond des eaux des funébres honneurs,
Leurs manes vont errer sur le fatal rivage.
Ne nous exposons plus, à de pareils malheurs.

Choeur:
Que les vents loin de nous exercent leur ravage;
Evitons à jamais les écueils & l'orage.

Le Lethe:
O vous que le Sort livre à des maux déplorables!
Venez chercher ici la fin de vos malheurs:
Avec mes ondes favorables,
J’en répands l'oubli dans les coeurs.

Choeur:
De ce Dieu secourable éprouvons les faveurs.

(Les Matelots vont boire des eaux du Fleuve pendant son Recit)

Le Lethe:
Je calme en un instant les chagrins les plus sombres.
En vain le doux Nectar fait le bonheur des Dieux:
Il est encor moins précieux,
Que ces paisibles eaux qui coulent pour les Ombres.

Le Chef des Matelots avec Choeur:
Embarquons-nous, tout rit à nos desirs,
Le vent propice nous seconde:
La Fortune & tous les plaisirs
Nous attendent au bout du monde.

La Folie:
Arrêtez, Ingrats, arrêtez;
Et du moins en partant rendez-moi votre hommage.
C'est moi qui vous trace l’image
Des biens & des plaisirs que vous vous promettez,
Et votre espoir est mon ouvrage.
Arrêtez, Ingrats, arrêtez,
Et du moins en partant rendez-moi votre hommage.

(Les Matelots lui rendent leur hommage. Elle les touche de sa Marotte, ce qui leur donne une nouvelle ardeur)

La Folie:
L'orage en amour présage un doux sort;
Le plus cher des plaisirs nous attend au port.
Un beau jour s'apprête,
Tout sert nos desirs:
Voyez la tempête
Céder aux Zephirs.
L'orage en amour présage un doux fort;
Le plus cher des plaisirs nous attend au port.
Passez au rivage
L'hiver de vos ans,
Craignez moins l'orage
Dans votre printemps;
Voguez en paix & bravez la rage
Des flots & des vents.
L'orage en amour préfage un doux sort;
Le plus cher des plaisirs nous attend au port.

(On danse)

La Folie:
Jeunesse trop timide,
Venez vous embarquer;
L'amour est votre guide,
Rien ne peut vous manquer!
Voguez, malgré l'orage,
Au gré de vos desirs;
Laissez sur le rivage
Les soins & les soupirs;
Et mettez du voyage,
Les jeux & les plaisirs.

(Les danses continuent)

La Folie & Choeur:
Vents qui ne troublez point les flots,
Regnez sur les humides plaines
Fuyez, Vents orageux, laissez l'onde en repos
Eole, resserre leurs chaînes.

(Les Matelots se rembarquent)


Scène 4
Le Carnaval, La Folie

Le Carnaval:
La raison contre vous n'a que de foibles armes;
Je ne puis vaincre mon ardeur;
Les efforts que je fais pour oublier vos charmes,
Les gravent encor mieux dans le fonds de mon coeur.
Il est tems qu'à mes feux votre caprice cède,
Commencez mes plaisirs, & terminez mes maux.

La Folie:
Je vous laisse avec le reméde,
Vos yeux vous ont appris le pouvoir de ces eaux.


Scène 5
Le Carnaval

Le Carnaval:
Oui, Perfide, il est tems que mon dépit éclate:
Puisons ici l'oubli de mes folles amours.
Mais non, pour oublier l'Ingrate
Le vin est le plus sûr secours.
Etein mes feux, brise ma chaîne,
Dieu du vin, guéri ma langueur:
Verse, verse à longs traits ta charmante liqueur;
Et pour me vanger de ma peine,
Vien noyer l'Amour dans mon coeur.
Je vais chercher Momus; je veux qu'à tasse pleine
Il m'aide à triompher de mon indigne ardeur.
Bachus, rends aujourd'hui ma victoire certaine,
Verse, verse à longs traits ta charmante liqueur,
Et pour me vanger de ma peine,
Vien noyer l'Amour dans mon cœur.

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ACTE III

Le Théâtre représente le Palais de La Folie


Scène 1
Momus

Momus:
A De nouveaux tranfports mon ami s'abandonne;
La table & mes confeils n'ont pu l'en garantir;
Pour fervir son amour il m'en a fait sortir:
Du moins dans l'emploi qu'il me donne,
Cherchons de quoi m'en divertir.
Mais la Déesse vient.


Scène 2
Momus, La Folie

Momus:
Cruelle, à quel tourment
Avez-vous livré votre amant!
Ce n'est plus cet aimable Maître
Qui sçavoit nous instruire à noyer nos chagrins;
Au milieu même des Festins,
Il sent son désespoir s'accroître;
Le verre lui tombe des mains,
L'Univers va le méconnoître.

La Folie:
Quoi, Momus!

Momus:
Votre trahison
L'a mis dans un trouble effroyable.

La Folie:
Ah! s'il en perdoit la raison,
Que je le trouverois aimable!

Momus:
Si pour vous sa folie est un charme si doux,
II est depuis 1ong-tems digne de votre flamme;
Le jour qu'il soupira pour vous,
La raison sortit de son ame.

La Folie:
Cessez donc de plaindre des feux
Qui l'ont débarrassé d'une raison cruelle;
N'est-il pas encor trop heureux,
D'être délivré d'elle?

Momus:
Insultez-vous encore à son trouble amoureux?

La Folie:
La raison pour un coeur n'est qu'un bien rigoureux,
Et sa perte est un avantage.
Vous-même, seriez-vous heureux,
Si vous étiez plus sage ?

Momus:
Quittons des détours superflus,
C'est assez éprouver votre ame:
Si vous m'aviez paru trop sensible à sa flamme,
Je vous aurois caché qu'il ne vous aime plus.

La Folie:
Quoi!

Momus:
De son coeur l'Amour n'est plus le maître,
Ces eaux que vous-même...

La Folie:
Ah! le Traître

Momus:
Elles ont fini son tourment.

La Folie:
Jufte Ciel! puis-je croire un si grand changement?

Momus:
L’oubli succéde aux feux que vous aviez fait naître;
Affranchis déformais d'amour & de chagrin,
Nous pourrons, du soir au matin,
Boire à longs traits, chanter & rire:
Belles, le verre en main nous braverons vos coups;
Et nous ne songerons à vous,
Que pour le plaisir d'en médire.

La Folie:
C'en est donc fait, tu n'es plus sous ma loi;
Ingrat, tous tes sermens sont autant de parjures;
Si j'avois outragé ta foi,
Qui t'empêchoit, Cruel, d'éclater en murmures?
Il falloit m'accabler d'injures;
Ç'auroit été du moins te souvenir de moi.
Je ne me connais plus dans ma douleur profonde.
Que tout sente avec moi mes déplaisirs cruels,
Abandonnons le soin du monde,
A la triste Raison livrons tous les Mortels.
Déchirons, déchirons le Voile salutaire,
Qu'au devant de leurs yeux je déployois tous jours;
Et que privés de mon secours,
Ils sentent, comme moi l'excès de leur misere.

(Elle jette sa Marotte)

Vous, allez Sceptre vain, dont j'impose mes loix:
Vous n'êtes plus pour moi qu'un inutile poids.
Que sert tout cet éclat? que sers mon rang suprême,
Quand l'Ingrat que j'aimois m'ose sacrifier?
Ah! puisqu'il a pu m'oublier,
Je voudrois m'oublier moi-même;

(Elle se laisse tomber)

Momus:
La joie & la douleur, tout en elle est extrême;

(Prenant la Marotte de La Folie)

Cet ornement peut servir mes desirs,
Mais j'ai pitié du trouble où son ame se livre.
Vous, qu'elle a choisi pour la suivre,
Venez, & dans son coeur rappelles les plaisirs.


Scène 3
Momus, La Folie, Suite de La Folie

Choeur (des Suivantes de La Folie):
Craignez de vous faire
Un triste destin;
Si vous voulez plaire
Chassez le chagrin:
Dès qu’on s'y livre
On perd ses appas.
Eh! qui voudroit suivre
Désormais vos pas?
Est-il doux de vivre,
Quand on ne plaît pas?

La Folie (se relevant)
Quoi! je verrois mes appas s'effacer!
Non, non, à ma douleur j'aime mieux renoncer.
Qu'avec moi le Plaisir tienne ici son empire,
Que tout le ressente & l'inspire.
Vous, mes chers Compagnons, paroissez, venez tous.

(Un Rideau s'ouvre au fond du Théâtre, & laisse voir un Salon rempli de Musiciens, auxquels un Maître de Musique bat la Mesure: Il paroît en même tems un Professeur de Folie, suivi de plusieurs Ecoliers)

La Folie & Le Choeur:
Qu'en ces lieux chacun chante;
Que l'Echo chante avec nous.
Tout nous rit, tout nous enchante;
Goûtons les biens les plus doux.
Heureux un coeur qui s'oublie!
Devenons encor plus fous;
De notre aimable folie
Rendons les gages jaloux.

Le Professeur de Folie:

Son Professor di pazzia;
Volate, Scholari;
Sarete Dottori
Nell'arte d'allegria.

Je suis professeur de folie
Volez, écoliers
Vous serez des docteurs
dans l’art de la gaîté

Choeur (de la Suite de La Folie)

Volate, Scholari;
Sarete Doetori
Nell'arte d'allegria.

Volez, écoliers
Vous serez des docteurs
dans l’art de la gaîté

Le Professeur (donnant un papier de Musigue à un Musicien)

Cantate, cantate.

Chantez, chantez


(Il chante avec l'Ecolier)

Amorosi sospiri
Son il canto di cuori.

E la prima lettione.
La aecunda ballate.

les soupirs des amoureux
sont le chant du coeur

C’est la première leçon
La seconde, danse


(Un danseur & une Danseuse dansent autour de lui)

(à un Poëte)

La terza, rimate.

la troisième, rimez.

Le Poëte (se frottant le front & se rongeant les ongles)

L'ardore...
D’Amore...

L’ardeur
de l’amour

Le Professeur:

Bene, bene.

Bien, bien

Le Poëte:

L'ardore,
D'Amore...
E goia d'el cuore.

L’ardeur
de l’Amour
est la joie du coeur

Le Professeur:

Bene, bene, bene.

Bien, bien, bien.


(à Tous)

Cantate, ballate, rimate
E d'ella pazzia la perfettione.

Chantez, dansez, rimez
c’est la folie parfaite

Choeur:

Cantate, ballate, rimate
E d'ella pazzia la perfettione.

Chantez, dansez, rimez
c’est la folie parfaite

Le Musicien & Le Choeur:
Amour, fais-nous ressentir tes feux,
Triomphe, triomphe, vien nous rendre heureux:
Que tes faveurs soient pour les plus foux,
Fuyez, Sagesse,
Fuyez, Vieillesse,
Nos tendres plaifirs ne font pas faits pour vous.
Amour, fais-nous ressentir tes feux,
Triomphe, triomphe, vien nous rendre heureux.
Puni les Cruelles
Et les Inconstans;
Attendri les Belles;
Fixe les Amans;
Qu'ils soient tous fidéles,
Qu'ils soient tous contents.

La Folie (en menant le Branle)
Venez poursuivre ailleurs. cette réjouissance
Le changement de lieux plaît à mon inconstance.


Scène 4
Momus

Momus:
IL faut qu'avec cet ornement,
J’aye ençor le plaisir de tromper son Amant


Scène 5
Momus, Le Carnaval

Le Carnaval:
Qu'apprendrai-je, Momus, de l'Objet de mes voeux?

Momus:
Je viens d'en triompher sans peine,
L’Amour a dans son caeur fait renaître ses feux;
Et pour éterniser sa chaîne,
Elle veut que l'Himen y joigne encor ses noeuds;

Le Carnaval:
Ah! Momus, cher Momus, que tu me rends heureux!

Momus:
Du nouvel amour qui l'engage
Elle suivra toujours la loi:
Son coeur désormais moins volages
M'a juré de n'aimer que moi.

Le Carnaval:
Que vous?

Momus (lui montrant la Marotte)
Recconoissez ce gage de sa foi.

Le Carnaval:
Ciel!

Momus:
Epargnez-vous une plainte frivole,
Que le Dieu du vin vous console
Du coeur d'une Ingrate beauté.
Que pour ce Dieu charmant votre ardeur se réveille;
Venez, courez au vin que vous avez quitté;
Vous trouverez au fond de la bouteille,
Le repos & la liberté.

(Il sort)

Le Carnaval:
Le suivrai-je? .. Mais quoi! laisser une volage
S'applaudir en repos de m'oser outrager?
Non, il faut la punir: c'est mériter l'outrage
Que de n'oser pas s'en vanger.
Toi, sombre & triste Hyver, Divinité puissante;
Si jamais sur tes pas j'ai conduit les Plaisirs;
Si par mes soins ton regne enchante,
Plus que le regne heureux de Flore & des Zéphirs;
Reconnois mes faveurs au gré de mes desirs;
Rends aujourd'hui ma vengeance éclatante.
Volez, volez, rapides Aquilons;
Faites sur ce Palais les effets de la foudre
Qu'il se brise, qu'il tombe en poudre;
Elevez en ces lieux d'horribles tourbillone,
Que cette Isle devienne un séjour effroyable,
Faites-y déborder les flots;
Qu'elle soit à jamais l'image épouvantable
De l'horreur du premier cahos.

(Les Vents brisent le Palais)

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ACTE IV

Le Théâtre represente las Jardins de Plutus & de la Jeunesse, désolés par les Vents.


Scène 1
La Folie

La Folie:
Mon Amant dans mes fers est toujours arrêté,
Au trouble de ces lieux je voi trop qu'il m'adore.
Malgré le secours du Léthé,
Puisqu'il se vange, il m'aime encore.
Quel triomphe pour mes attraits!
Ah! que sa vangeance m'enchante!
L'Air mugissant, l'Onde grondante,
Les Arbres arrachés dans le sein des Forêts,
les Rochers renversés & la terre tremblante,
Ah! que ce spectacle m enchante!
Quel triomphe pour mes attraits!


Scène 2
La Folie, Le Carnaval

La Folie:
La guerre qu'en ces lieux les Vents ont déclarée,
Est donc l'effet de vos tranfports?
En croirons-nous l'impétueux Borée?
Il jure qu'il vous sert en ravageant ces bords.

Le Carnaval:
N’en doutez point; il vange un amour qu'on outrage.

La Folie:
Quoi? vous m'aimez encore!

Le Carnaval:
Eh! puis-je vous haïr
Vainement je m'excite à la haine, à la rage:
Ce coeur, ce lâche cœur ne sçauroit m'obéïr.
Bachus me fuit & Mourus m'abandonne.
Silene rit de mes voeux superfius;
Moi-même je m'oublie & ne m’enyvre plus
Que d'un amour qui m'empoisonne.

La Folie:
Que ces transports charment mes yeux!

Le Carnaval:
Faut-il ne les sentir que pour une infidelle!
Perfide, reconnoi les lieux
Où tu m'avois promis une ardeur éternelle.

(La Folie s'asseoit & s'assoupit au Recit suivant)

Tu vois dans ces jardins cette eau suivre son cours,
Nos soupirs s'y mêloient au murmure de l'onde.
Regarde ces sombres détours,
Nos amours y croissoient dans une paix profonde:
Ces Arbres, ces Rochers sont témoins de ta foi;
Dans ce lieu même où mon amour te blesse,
Mille fois les Echos m'ont redit après toi,
Je jure de t'aimer sans cesse.

La Folie:
Plaignez toujours ainsi la rigueur de vos maux.
Non, le sommeil n'a point de si puissants pavots,
C'est vainement que mes yeux s'en défendent.
Les Vents m'ont ôté le repos,
Vos tendres plaintes me le rendent.

Le Carnaval:
Ciel! quel est donc pour moi ce mépris obliné?
Vous ajoûtez encor l'outrage à vos parjures.

La Folie:
Pourquoi m'éveillez-vous? contraignez vos murmures,
Respectez le repos que vous m'avez donné.

Le Carnaval:
C'en est trop, Déesse inhumaine,
Craignez le désespoir où vous m'avez jetté.
De mille affreux transports mon caeur est agité;
Et la Rage y confond & l'Amour & la Haine.

La Folie (se relevant)
Est-ce donc là l'effet qu'a produit le Léthé.
Ses eaux n'ont pas éteint l'ardeur qui vous posséde;
Mes traits de votre coeur ne sont pas effacés.
L'eau vous est un fâcheux remede,
Vous n'en aurez pas pris assez.

Le Carnaval:
Ah! chaque mot accroît le courroux qui m'entraîne

La Folie:
Il faut aux Amants plus d'un jour
Pour briser une aimable chaîne:
Et l'oubli ne prend pas sans peine
La place d'un premier amour.

Le Carnaval:
Perfide, vous avez éprouvé le contraire.
En moins d'un jour vos feux se sont éteints.

(Momus paroît)

Et voilà désormais le Dieu qui sçait vous plaire.

La Folie:
Ciel! qui peut avoir mis mon Sceptre dans ses mains!


Scène 3
La Folie, Le Carnaval, Momus

La Folie (reprend sa Marotte)
Quittez cet ornement que je tiens des Destins,
Et par qui tout se range à mon obéissance.
Quoi! vouliez-vous sur les Humains,
Usurper ma puissance?

Le Carnaval:
Eh! n'est-ce pas de vous que Momus en ce jour
A reçu ce gage d'amour?

Momus:
Je vous ai trompé l'un & l'autre:
Mais c'est assez jouir de son trouble & du vôtre.
Nous n'avons plus de regrets à former,
Et chacun a suivi le penchant qui l'inspire;
Le vôtre étoit de vous aimer,
Le mien étoit d'en rire.


Scène 4
La Folie, Le Carnaval, Momus, Plutus, La Jeunesse

Plutus & La Jeunesse:
Ah! Cruel, fuyez de ces lieux:
N‘êtes-vous pas content de cet affreux ravage?
Fuyez, n’offrez plus à nos yeux
Un Ennemi qui nous outrage.

Le Carnaval:
Ah! pardonnez l’effet d'un transport amoureux.

Plutus & La Jeunesse:
Non, non, perdez toute espérance,
Allez porter ailleurs votre rage & vos voeux
Nous ne voudrons jamais, après ce trouble affreux
D'une si funeste alliance:

La Folie:
Vous ne le voulez plus!

Plutus & La Jeunesse:
Non.

La Folie:
Es moi je le veux.
Pour couronner sa flamme
Et trouver nos liens charmants,
Voilà les sentimens
Où j'attendois votre ame.

(On entend une Simphonie, & Jupiter descend sur des nuages avec Venbus, Bacchus & Mercure)

Plutus & La Jeunesse:
Mais, quels nouveaux concerts & quels brillans nuages!
Les Dieux de leur présence honorent ces rivages.


Scène 5
Jupiter, Venus, Bacchus, Mercure, & les Acteurs de la scene precedente

Jupiter (à Plutus & à la Jeunesse)
Ne combattez plus leurs desirs:
Le Sort veut que l'Hymen & l'Amour les unissent;
Et qu'à ce nœud charmant, par de nouveaux plaisirs,
Le Ciel & la Terre applaudissent:
Que ce jardin se change en un Palais pompeux;
Qu'un trône s'éleve pour eux,
Qu'ils y goûtent en paix une douce victoire.

(Le Théâtre représente le Palais du Carnaval)

Venus:
Volez, Amours, volez, aimables feux;
Venez combler nos plaifirs & leur gloire.

Jupiter & Venus:
Vous, Mortels, accourez; tout ici vous engage
A célébrer de si beaux noeuds;
Que vos plaisirs soient votre hommage,
Le Sort ne les unit que pour vous rendre heureux.

(Troupe de différens Peuples qui viennent rendre hommage au Carnaval. Ils prennent de sa main des Masques & de celle de la Folie des Marottes; & reviennent masqués se placer sur des gradins)

Choeur:
Rassemblons-nous, dansons, folâtrons, chantons tous.
Célébrons par nos chants une chaîne si belle,
Que leur flamme soit éternelle.

Jupiter: (au Carnaval)
Exerce à l'avenir un pouvoir glorieux,
Vien recevoir les dons des Dieux:

(à Momus)

Toi, prends part à nos Jeux: je te promets de rire,
Mais sois moins téméraire & contrains-toi pour nous.

Momus:
La Fête & leur himen sont si dignes de vous!
Le moyen d'en médire!

Momus (fait approcher le Carnaval)

Viva, viva, sempre viva,
Il Dio d'ell'allegria.

Viva, viva, viva à jamais
le Dieu de la joie


(Deux Matassins apportent une Robe couverte de Masques. On la met au Carnaval, tandis que Jupiter & Venus chantent)

Jupiter & Venus:

Sù sù pigliate
Quella divina veste,
Quando è come vi piacere
Ogni volto si cangiera.

allons, allons enfilez
cette robe divine
chaque visage se déridera
quand le plaisir est là

Choeur:

Viva, viva, sempre viva,
Il Dio d'ell'allegria.

Viva, viva, viva à jamais
le Dieu de la joie

Bacchus (donnant au Carnaval une coëffure de Pampre & de Lierre)

Ti corona il pampino,
Sarai sempre Dio del vivo.

Que le pampre te couronne
tu sera s toujours le Dieu de la vie

Choeur:

Viva, viva, sempre viva,
Il Dio d'ell'allegria.

Viva, viva, viva à jamais
le Dieu de la joie

Mercure (donne an Carnaval un Sceptre d'or, terminé d'un Momon)

Quel scettro che ti do
Ti fa il Re del Joco

Ce septre que je te donne
fait de toi le Roi du Jeu

La Folie & Choeur:

Viva, viva, sempre viva,
Il Dio d'ell'allegria.

Viva, viva, viva à jamais
le Dieu de la joie


(On danse)

Le Carnaval:
Folâtrez, folâtrez, rien ne doit vous contraindre.
La charmante Folie est toujours de saison:
Qui perd une fois la raison
N'a plus que son retour à craindre.

La Folie & Le Choeur:
Tendres Hautbois, douces Musettes
Par vos sons amoureux célébrez ce grand jour:
Battez, Tambours, fonnez, Trompettes:
Mars me doit son hommage aussi bien que l’Amour.

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