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Ballet des Saisons
Ballet en I Prologue & IV Entrées
representé pour la premiere fois
par l'Academie Royale de Musique le 19 Octobre 1695

Livret de l'abbé Pic
musique de: Pascal Colasse & Louis Lully



Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III
Entrée IV

 

PROLOGUE

Le Théatre represente une Campagne embellie de Boccages & de Prairies, coupée par un Fleuve du Permesse, & dans l'éloignement le Mont Hélicon


Scene premiere
Melpomene, Euterpe, & le Dieu du Permesse, appuyé sur une Urne

Tous trois ensemble:
Ah ! que sont devenus nos jours les plus charmants !

Melpomene:
Quand pourrons-nous bannir cette sombre tristesse
Qui regne depuis si longtems
Dans les climats où coule le Permesse ?

Tous trois:
Ah ! que sont devenus nos jours les plus charmants !

Euterpe:
La gloire trop heureuse
Du Héros qu'elle sert borne tous les desirs,
Avec elle autrefois nous faisions ses plaisirs:
Non, rien ne peut calmer notre douleur affreuse.

Tous trois:
Ah ! que sont devenus nos jours les plus charmants !

Le Fleuve:
Vous éternisés sa mémoire
Par le recit de ses faits éclatans,
Vous sauvés son grand nom de l'outrage du tems,
Et tous vos soins sont pour sa gloire.

Clio:
La seule Paix a dequoi le charmer,
Preparés vos Concerts & cessés de vous plaindre,
Quoi qu'il puisse se faire craindre
Il aime mieux se faire aimer.

[on entend ici un Concert harmonieux, qui annonce l'arrivée d'Apollon]

Melpomene, Euterpe & le Fleuve:
Quel bruit, quelle douce harmonie,
Vient dissiper notre mélancolie ?

[le Permesse se leve & vient sur le Théâtre]


Scene 2
Le Permesse & les Trois Muses

Le Permesse:
Moderés votre cours, coulés plus lentement,
Impatientes Ondes,
Votre murmure trouble un Concert si charmant;
Coulés plus lentement
Impatientes Ondes.

[les Nymphes & les Nayades sortent des Eaux]

Clio:
Ce bruit me fait connoître
Qu'Apollon va paroître.

Le Permesse:
Nous allons joüir des beaux jours
Par son auguste présence;
Ondes reprenés votre cours,
Portés en cent climats sa gloire & sa puissance.


Scene 3
Le Permesse, les Trois Muses, Apollon dans un Char brillant,
les Nymphes, les Nayades

Apollon:
Finissés vos soûpirs,
Je ramene en ces lieux les Jeux & les Plaisirs.

Le plus grand Heros de la terre
Occupé nuit & jour du soin de ses sujets,
Au milieu de la Guerre,
Leur fait goûter une profonde Paix.

Les trois Muses:
Ses ennemis troublés redoutent sa colere,
Son bras confond leur orgueil témeraire.

Apollon:
Admirés ses vertus, celebrés ses bienfaits,
Qu'il regne sur vous à jamais.

Les trois Muses & le Permesse:
Admirons ses vertus, celebrons ses bienfaits,
Qu'il regne sur nous à jamais.

Apollon [ces Vers sont de Mr Quinault]:
Vivant sous sa conduite
Muses dans vos Concerts,
Chantés ce qu'il a fait, chantés ce qu'il médite,
Et portés-en le bruit au bout de l'Univers;
Dans ce recit faites entendre
A l'Empire François ce qu'il doit esperer,
Au Monde entier ce qu'il doit admirer,
Aux rois ce qu'ils doivent apprendre.

Le Choeur:
Rangeons-nous sous ses loix
Il est beau de les suivre.

Apollon [ces Vers sont de Mr Quinault]:
Rien n'est si doux que de vivre,
A la Cour de LOUIS, le plus parfait des Rois.

Le Choeur:
Rien n'est si doux que de vivre,
A la Cour de LOUIS, le plus parfait des Rois.

Apollon:
Je vais terminer la querelle
Qui désunit les Saisons aujourd'hui,
Occupés-vous de sa gloire nouvelle,
Et formés des Concerts qui soient dignes de lui.

[Apollon s'éleve sur son Char]

Les trois Muses & le Permesse:
De nos charmans Concerts que l'Echo retentisse,
Qu'avec nous tout s'unisse,
Celebrons les fameux exploits,
Du plus parfait des Rois.

Le Permesse & les Choeurs:
La Gloire s'attache sans cesse
Aux pas de ce fameux Vainqueur;
S'il fait admirer sa sagesse,
Il fait redouter sa valeur.

[les Muses & le Permesse se retirent]

Choeur:
Aimons sans nous contraindre,
Nous n'avons rien à craindre;
Jusques dans ses rigueurs
L'Amour a des douceurs,
L'objet le plus sévere
S'arme en vain de fierté;
Quand on sçait l'Art de plaire,
On est bien-tôt écouté.

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PREMIERE ENTRE'E

les personnages du Ballet:

les interprètes:


Le Printems

Mr Muraire

Zephire

Mr Tribou

Cloris

Mlle Minier

Flore

Mlle Hermance

L'Esté

Mr Grenet

Vertumne

Mr Tevenard

Pomone

Mlle Antier

Ceres

Mlle Lemaure

Une Nymphe

Mlle Souris-L.

L'Automne

Mr Lemire

Cephise

Mlle Lisarde

Ariane

Mlle Tulou

Bachus

Mr Dun

Trois Vandangeurs

Mrs Dautrep, Hobeau, & Chassé

L'Hiver

Mr Artaud

Borée

Mr Dubourg

Aquillon

Mr Tribou

Orithye

Mlle Antier

Momus

Mr Lemire

Apollon

Mr Chassé


Le Théatre represente une Campagne riante, coupée de plusieurs Ruisseaux, & bordée de Costeaux couverts de fleurs & de verdure
Dans cette premiére Entrée on représente l'Amour Coquet


Scene premiere
Le Printems

Le Printems, seul:
L'affreuse Discorde en ce jour
Renouvelle entre nous une geurre fatale;
Chaque Saison tour à tour
Veut l'emporter sur sa Rivale.

Mais en vain ua Printems on croit donner la loi,
J'espere qu'Apollon s'expliquera pour moi.

J'anime toute la Nature,
Des plus affreux Hyvers j'écarte les frimats,
J'amene les beaux jours, les fleurs & la verdure,
La Terre à mon retour reprend tous ses appas.

Les Ris, les Jeux, la charmante Jeunesse,
Accompagnent toujours mes pas,
Les Plaisirs me suivent sans cesse,
Tout languit où je ne suis pas.

Pour obtenir la preference
Faisons éclater ma puissance;
Assemblons les Plaisirs avec tous les attraits,
Que la Terre embellie étale mes bienfaits,
Que la brillante Flore & le jeune Zephire
Parfument en ces lieux l'air qu'on y respire.


Scene 2
Zephire

Zephire, seul:
Charmans ruisseaux, boccages renaissans,
Vous aviez autrefois dequoi flater mes sens,
Je goûtois à vous voir une douceur extrême;
Si pour mes yeux vous n'avez plus d'appas
Ah ! ne vous en offensez pas,
Ils n'en sçauroient trouver loin de celle que j'aime.

[Cloris paroît sans être apperçuë de Zephire]

Mon coeur inconstant & leger
S'est toujours fait un plaisir dechanger,
A brûler plus d'un jour rien n'a pû le contraindre;
Mais il revient à Flore, elle fixe mes veux,
Ses appas de mon ame ont rallumé des feux
Que je ne puis éteindre.

Je vois Cloris.


Scene 3
Zephire, Cloris

Cloris:
Finissez vos regrets.

Zephire:
Flore ne répond point à ma impatience.

Cloris:
Dans ces lieux sa presence,
Va bien-tôt dissiper vos chagrins inquiets.

Zephire:
Vous pouvez adoucir les maux de son absence,
Vous êtes à mes yeux plus belle que jamais.
Si vous blâmez mon inconstance,
N'en accusez que vos traits.

Cloris:
Je ne puis rien comprendre à votre humeur legere.

Zephire:
L'Amour est un tribut qu'on doit à la beauté.

Cloris:
Vos discours ne me touchent guere,
Je connois trop votre legereté.

Vous sentez malgré vous affoiblir votre chaîne
Quand vous voyez Flore un moment;
Vous la cherchez avec empressement,
Et vous la quitterez sans peine.

Zephire:
Le seul amour a droit de nous charmer.
A son gré sous ses loix il nous range;
Est-ce ma faute si je change
Lorsque d'un feu nouveau ce Dieu veut m'enflâmer ?

[on entend icu un bruit de Musique, & on voit la Terre s'embellir]

Que vois-je ? la Terre se pare
De ses ornemens les plus beaux;
Quelle douceur se mêle au murmure des eaux ?
Le Ciel prodigue ici ce qu'il a de plus rare;
Tout y semble charmer les soins de mon amour:
O Dieux ! c'est la brillante Flore;
Les fleurs que sous nos pas la Terre fait éclore
M'annoncent son retour.


Scene 4
Flore, Zephire, Cloris,
Troupe de Nymphes de la Suite de Flore

Zephire:
Belle Flore, que vôtre absence
Expose mon coeur fidele à de funestes coups !
Les maux les plus cruels de l'Amour en couroux
N'égalent point la violence
Des maux qu'on souffre en votre absence.

Flore:
Me venez-vous offrir de volages amours ?

Zephire:
Mon coeur brûle pour vous d'une flâme éternelle.

Flore:
Avant que le Printems eût fini les beaux jours
Je le verrois infidele,
Si je voulois répondre à votre ardeur nouvelle.

Zephire:
Non, je ne puis cesser d'adorer vos attraits.

Flore:
Non, je ne vous croirai jamais.

Zephire:
Croyez-en mes sermens, mon amour est extrême.

Flore:
Je vous connois mieux que vous-même.
Tous vos sermens sont superflus,
Bien-tôt vous ne m'aimeriez plus
Si je disois que je vous aime.

Zephire:
Votre froideur pour moi s'explique chaque jour.

Flore:
Une cruelle experience
Me doit faire craindre l'amour.

Sous une trompeuse apparence
Il triomphe aisément de notre resistance;
Helas ! il s'ne faut bien quand il nous a soumis
Qu'il tienne ce qu'il a promis !

Zephire:
Fiez-vous à l'amour, ses rigueurs inhumaines
Ne doivent point causer de trouble ni d'ennui;
Il ne promet jamais de douceurs certaines;
Il a dequoi payer les peines
D'un coeur qui s'abandonne à lui.

Flore:
Jusques dans ses plaisirs il nous force à nous plaindre.

Zephire:
Cessez de craindre
Quittez une vaine fierté.

Flore:
Cessez de me contraindre
Mon coeur n'est que trop agité.

Tous deux ensemble:
Ah ! qu'il est mal-aisé quand l'amour est extrême
De resister à ce qu'on aime.

Zephire:
Pour triompher des Saisons aujourd'hui,
Le Printems vient ici faire briller sa gloire;
Secondons ses efforts, une telle victoire
Nous regarde aussi-bien que lui.


Scene 5
Le Printems & sa Suite, Flore, Zephire, Cloris,
Troupe de Nymphes de la Suite de Flore,
Troupe de Jeux & de Plaisirs

Le Printems:
Jeune Zephire, & vous, belle Déesse,
Rassemblez vos attraits, ma gloire vous en presse.
Joignez la douceur des amours
A la douceur des beaux jours.

Zephire & Flore:
Joignons la douceur des amours
A la douceur des beaux jours.

Le Printems & le Choeur:
C'est en vain que la sagesse
Veut forcer nos sentimens,
Pour les coeurs que l'Amour blesse
Tous les plaisirs sont charmans;
Quand on a point de tendresse
On n'a point d'heureux momens.

Zephire & le Choeur:
Tout cede à vos doux appas Déesse,
Tout cede à vos doux appas:
Que par vos yeux l'amour blesse,
Quel coeur ne se soûmet pas ?
Tout cede à vos doux appas Déesse,
Tout cede à vos doux appas.

Les Ris, les Jeux, la Jeunesee,
Sans cesse suivent vos pas;
Tout cede à vos doux appas Déesse,
Tout cede à vos doux appas.

Flore:
Amour, tu m'as soûmis encore à ta puissance,
Loin de te faire resistance,
A reprendre mes noeuds j'ai trouvé des appas;
Je devois éviter une chaîne nouvelle;
Mais si Zephire enfin est devenu fidelle,
Amour, je te dois trop, je ne m'en répens pas.

Zephire & les Choeurs:
Le Printems est comblé de gloire,
Il brille dans tout l'Univers;
Celebrons dans nos Concerts
Sa nouvelle victoire.

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SECONDE ENTRE'E

Le Théatre represente un Verger magnifique, & dans l'éloignement la Terre couverte de moissons
Dans cette Seconde Entrée, on represente l'Amour constant & fidele


Scene premiere
L'Esté

L'Eté, seul:
Je viens accomplir les promesses
Que le Printems a fait à l'Univers;
Par tout on voit les champs couverts
De mes abondantes richesses.

Sans moi, sans mon divin secours,
Vainement les mortels commenceroient de vivre;
Bien-tôt l'affreuse faim termineroit leurs jours;
C'est moi seul qui les en délivre.

Mes dons sont precieux, on ne me voit jamais
Sans Vertumne, Pomone, & l'aimable Cerés.


Scene 2
L'Esté, Vertumne

L'Eté:
Quelle sombre melancolie
Entretient votre rêverie ?

Vertumne:
L'Amour me fait sentir ses plus funestes coups,
Pomone est à mes voeux toujours inexorable.

L'Eté:
Esprerez un destin plus doux,
Il vient un tems où l'Amour favorable
Adoucit son couroux:
Il faut sur les Saisons remporter la victoire;
Unissons nos efforts dans nos communs besoins,
Triomphons, s'il se peut, vous partagez ma gloire,
Vous devez partager mes soins.


Scene 3
Vertumne

Vertumne, seul:
Que mon destin est déplorable !
Que mon desespoir est affreux !
Amour impitoyable,
Si tu ne veux me rendre heureux,
Ah ! laisse-moi du moins le funeste avantage
De haïr enfin qui m'outrage,
Et de pouvoir briser mes noeuds.

[Pomone paroît & veut éviter Vertumne]

Je voi Pomone qui s'avance;
Elle approche à regret, elle craint ma presence.


Scene 4
Vertumne, Pomone

Vertumne:
Si vous m'aviez crû, dans ce lieux
Vous m'auriez évité, je le vois à vos yeux.

Pomone:
Je fuis l'Amour avec un soin extrême,
Vous m'en parlez toujours, je ne veux plus vous voir;
Je crains son funeste pouvoir;
Je ne vous fuirois pas si vous étiez de même.

Vertumne:
Non, vous ne fuyez point l'Amour,
Vous fuyez un Amant que votre coeur dédaigne;
Ah ! je ne vois que trop ce qu'il faut que je craigne;
Vous haine pour moi redouble chaque jour.

Pomone:
Mon coeur n'a contre vous ni haine ni colere,
Si je vous haïssois je ne vous fuirois pas;
Je redoute un penchant à mon repos contraire,
L'Amour incessamment vous attache à mes pas,
Je fuis ses dangereux appas.

Vertumne:
En vain je me fais violence;
Je jure chaque jour de ne vous voir jamais,
Et de forcer mon amour au silence;
Si-tôt que je revoi vos dangereux attraits
Je ne me souviens plus des sermens que j'ai faits.

Pomone:
Ne vous rebutez point, osez tout entreprendre,
On peut vaincre l'Amour avec un peu d'effort;
Il n'est jamais le plus fort
Quand on veut bien s'en défendre.

Vertumne:
C'est par vos yeux qu'il regne dans les coeurs,
A ses dangereuses douceurs
Dès qu'on vous voit il faut se rendre;
N'aimerez-vous jamais à votre tour ?
Vous disposez de l'amour,
Pour en donner, & pour n'en jamais prendre.

Pomone:
Vous ne cherchez qu'à troubler ma raison,
Il ne faut qu'un moment pour se laisser surprendre;
Je dois de vos discours éviter le poison,
Et je ne veux plus les entendre.

Vertumne:
Ingrate, c'en est fait, je ne vous verrai plus,
Je suis trop rebuté par vos cruels refus,
Vos mépris contre moi n'ont que trop sçû paroître.

Pomone:
O Dieux !

Vertumne:
Quoi vous plaignez mon destins rigoureux ?

Pomone:
Je ne connois point les tourmens amoureux;
Eh ! pourquoi voulez-vous me les faire connoître ?

Vertumne & Pomone:
L'Amour soûmet les hommes & les Dieux;
Tout ce qu'on fait pour s'en défendre
Ne sert qu'à rendre
Son triomphe plus glorieux.

Vertumne:
Ah ! que l'Amour a peu de gloire !
Lorsque par vous il triomphe d'un coeur,
Ses traits n'ont point de part à sa victoire,
De son triomphe il vous doit tout l'honneur:
C'est par vos appas qu'il est vainqueur,
Il ne faut que vous voir pour le croire;
Ah ! que l'Amour a peu de gloire !
Lorsque par vous il triomphe d'un coeur.

[Cerés paroît]

Pomone:
Cerés vient honorer ces lieux de sa presence.


Scene 5
Vertumne, Pomone, Cerés

Cerés:
Je vois avec plaisir vos coeurs d'intelligence,
Vertumne, enfin, n'est plus si rebuté:
Que sur nos foibles coeurs l'Amour a de puissance !
On s'arme contre lui d'une vaine fierté.

Cerés, Vertumne & Pomone:
Il faut ceder, il faut se rendre
En faveur d'un Amour si tendre & si charmant:
Quel coeur peut long-tems se défendre
Contre un parfait Amant ?
Il faut ceder, il faut se rendre
En faveur d'un Amour si tendre & si charmant.

Vertumne:
Je n'ai point de regret aux rigueurs de mes chaînes,
J'en suis assez récompensé;
Qu'avec plaisir, quand l'orage est passé,
On se ressouvient de ses peines !

Cerés:
Ah ! faut-il que votre bonheur
Rappelle à mon esprit ma perte trop fatale ?
Le Dieu dont l'Univers adore la grandeur,
Brûloit pour moi d'une ardeur sans égale;
Helas ! il me prefere une heureuse Rivale;
J'ai perdu pour jamais son coeur;
Ah ! faut-il que votre bonheur
Rappelle à mon esprit ma perte trop fatale ?

Aprés tant j'injustes rigueurs
Pomone, enfin, aime un Dieu qui l'adore;
D'une amour mutuelle ils goûtent les douceurs;
Tandis que je verse des pleurs
Pour un ingrat que j'aime encore
Malgré ses volages ardeurs.

Vertumne:
Les plus grands Dieux ont leurs foiblesses.

Cerés:
L'Eté vient en ces lieux étaler les richesses
Qui comblent l'espoir des humains,
Unissons-nous à ses desseins.


Scene 6
L'Eté, Vertumne, Pomone, Cerés,
Suite de l'Eté

Tous les quatre ensemble:
PAr une sage prévoyance
Des bienheureux mortels nous comblons les desirs;
Ce n'est que dans l'abondance
Qu'on voit regner les plaisirs.

Cerés:
Les Mortels n'ont plus rien à craindre;
Pour répondre à leurs voeux
J'ai suspendu les soins de mon coeur amoureux:
Helas ! je suis seule à me plaindre
Quand je rends tout le monde heureux !

Je ne prétends point vous contraindre
Joüissez de votre bonheur,
Laissez-moi la douleur.

[Cerés sort]

L'Eté:
Un sort heureux suivra notre entreprise,
Cerés nous favorise,
Nos plus fiers ennemis
Seront étonnez & soumis.

Le Choeur:
Nos plus fiers ennemis
Seront étonnez & soumis.
Cerés nous favorise,
Un sort heureux suivra notre entreprise;
Nos plus fiers ennemis
Seront étonnez & soumis.

L'Eté:
Dans le bal âge à quoi bon vous contraindre ?
Jeunes beautez laissez-vous enflâmer,
Rien n'est si doux que le plaisir d'aimer;
L4indifference est tout ce qu'il faut craindre.

Le Choeur:
Rendez-vous beautez cruelles,
Protitez d'un tems si doux;
L'Amour sur les coeurs rebelles
Fait éclatter son couroux;
Ses atteintes sont mortelles,
Pourquoi lui resistez-vous ?

Deux Nymphes de Pomone:
Contre l'Amour la resistance est vaine,
Nous ne pouvons en défendre nos coeurs:
Quand nous croyons avoir fui ses douceurs
Notre penchant toujours nous y ramene.

Ne fuyez point ses rigueurs inhumaines,
Préparez-vous à de douces langueurs;
Si quelquefois il fait verser des pleurs,
Un doux moment fait oublier ses peines.

Vertumne & Pomone:
Que nous avons perdu de précieux momens !
Que notre ardeur me paroît belle !
Ah ! que mon coeur souffriroit de tourmens
Si vous deveniez infidele !

L'Eté:
Tout flatte notre esperance,
Nous vaincrons aisément nos ennemis jaloux;
L'Amour & l'Abondance
S'unissent avec nous.

[L'Eté, Vertumne & Pomone se retirent]

Le Choeur:
Chantons la victiore nouvelle
Du Dieu qui comble nos souhaits;
Au milieu des horreurs d'une guerre cruelle
Nous joüissons des douceurs de la paix:
Redoublons notre zele,
Publions à jamais
Sa gloire & ses bienfaits.

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TROISIE'ME ENTRE'E

Le Théatre represente de riches Costeaux couverts de Vignes, séparées d'espace en espace d'Arbres chargez de fruits, qui le joignent les uns aux autres par des festons de Pampres
Dans cette Troisiéme Entrée on représente l'Amour paisible, ou l'Amour dans le Mariage


Scene premiere
L'Automne

L'Automne, seul:
Mon retour des Mortels est toujours souhaité,
Je remplis leur espoir, & mon soin ordinaire
Est d'achever ce que l'Eté
Ni le Printems n'avoient pû faire;
Je produis la douce boisson
Qui bannit de nos Jeux l'importune raison.

Bachus, ce Vainqueur indomptable,
Sans cette liqueur delectable
N'auroit jamais finit tant de fameux exploits:
A longs-traits il puisait à table
Cette valeur incomparable
Qui fit passer l'Orient sous ses loix.

Ariadne s'avance,
D'un air sombre & rêveur
Elle entend ici ce Vainqueur;
Ne troublons point son amoureux silence.


Scene 2
Ariadne, Cephise

Cephise:
Quand tous vos voeux sont satisfaits
Pourquoi chercher la solitude ?

Ariadne:
Amour laisse mon coeur en paix.

Cephise:
Calmez de votre coeur la triste inquiétude,
Bachus brûle pour vos attraits.

Ariadne:
Amour cruel, Amour laisse mon coeur en paix !

Un songe horrible m'épouvante,
Au milieu du sommeil j'ai crû voir ce Vainqueur;
C'étoit lui, j'en fremis d'horreur,
Il soupiroit aux pieds d'une nouvelle Amante,
Il lui juroit une éternelle ardeur;
J'étois interdite & tremblante;
En vain je lui montrois le trouble de mon coeur,
Le perfide voyoit d'une ame indifferente
Et mon amour & ma douleur.

Cephise:
Pouvez-vous sur la foi d'une vapeur legere
Qui vous trace en dormant un mal imaginaire,
Livrer à la douleur tant de charmans appas ?

Ariadne:
Je voudrois étouffer mes soupçons; mais, helas !
Tout me fait écoûter ce funestre presage,
Le coeur de Bachus se dégage:
Malgré tous ses détours je voi son changement.

Cephise:
Tant d'amour pourroit-il changer en un moment ?

Pour engager notre coeur à se rendre
Un moment suffit à l'Amour,
Quand un juste dépit nous force à le reprendre
Que l'on seroit heureux s'il ne falloit qu'un jour !

Ariadne:
Je ne m'abuse point, ma peine est sans égale,
Ah ! si vous voulez me servir
Vous m'aiderez à découvrir
Mon heureuse Rivale.

Cephise:
Je voi Bachus, il vous cherche en ces lieux.

Ariadne:
Avec quelle froideur l'Ingrat s'offre à mes yeux !


Scene 3
Ariadne, Bachus

Ariadne:
Votre naissante ardeur me paroissoit extrême,
Rien ne devoit briser un lien si charmant,
Vous n'avez plus pour moi les transports d'un amant,
Lorsque pour vous je fuis toujours de même.

Bachus:
A vos appas victorieux
Rien n'étoit égal sous les Cieux,
Lorsque je vous rendis les armes;
On voit toujours en vous briller les mêmes charmes,
Et j'ai pour vous les mêmes yeux.

Ariadne:
Votre coeur loin de moi chaque jour vous entraîne,
Il se fait de nos feux un importun devoir;
Je vous cherche toujours, vous me quittez sans peine,
Et ce n'est plus l'Amour qui vous ramene
Quand vous cherchez à mes revoir.

Bachus:
L'Amour de deux Epoux doit être plus paisible,
Mon coeur sera toujours sensible
A vos charmans appas;
Mais je veux, s'il est possible,
Vous aimer sans ambarras.

Ariadne:
Un songe affreux avoit troublé mon ame,
Avec trop de raison.

Bachus:
D'une jalouse flâme
Evitez le poison.

Ariadne:
O Ciel ! quelle froideur ! mon trouble s'en augmente;
Dois-je me rassûrer, & puis-je être contente,
Lorsque vous trahissez nos feux ?
Helas ! qu'il est facile
De vouloir que l'on soit tranquille
Quand on ne connoît point les tourmens amoureux !

Bachus:
Mon ardeur est sincere,
Pourquoi vous plaignez-vous
D'un amour qui n'est point jaloux ?
On ne trouve guere
Un Amant dans un Epoux.

Ariadne:
Qu'un amour délicat & tendre
Expose à des maux rigoureux !
La raison ne peut nous défendre
Des noirs chagrins qui viennent nous surprendre:
Ah ! que c'est un mal dangereux
Qu'un amour délicat & tendre !

Bachus:
L'Automne vient, contraignez-vous !
J'aurai soin de calmer tous vos soupçons jaloux.


Scene 4
L'Automne, Ariadne, Bachus,
Suite de l'Automne, Troupe de Vandangeurs

L'Automne:
Nos Côteaux delicieux
Sont enrichis de vos dons precieux;
Votre liqueur douce & brillante
Va remplir notre attente.

Bachus:
Je fais mon suprême bonheur
De donner aux Mortels cette boissons charmante;
Par son divin secours une ame languissante
Voit du plus noir chagrin dissiper la vapeur.

[Bachus sort]

L'Automne:
L'Amour fait aux Mortels une cruelle guerre,
Il desole toute la Terre;
Entre Bachus & lui quel coeur peut hesiter ?
Lorsqu'aux loix de Bachus une ame est asservie
Il sçait la garentir des toubles de la vie,
Et l'Amour vient les augmenter.

Trois Vandangeurs:
Que tes loix ont d'appas, qu'il est doux de s'y rendre !
Bachus c'est de toi seul que mon coeur veut dépendre;
Si quelquefois tu troubles la raison,
C'est pour la garentir du dangereux poison
Que l'Amour y pourroit répandre.

Un Vandangeur:
Que l'Amour soit dangereux
Si Bachus ne rendoit son pouvoir moin terrible !

Les trois Vandangeurs:
Que l'Amour soit dangereux
Si Bachus ne rendoit son pouvoir moin terrible !
Mortels unissez-les tous deux
Et votre sort sera paisible.

L'Automne & les Vandangeurs:
[Unissez- / Unissons-] les tous deux
Et [votre / notre] sort sera paisible.

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QUATRIE'ME ENTRE'E

Le Théatre represente dans l'enfoncement un Palais magnifique, dont la face principale donne sur une Place publique, & l'autre sur un Jardin à qui l'Hyver n'a pas encore osté tous les agrémens
Dans cette Quatriéme Entrée on représente l'Amour brutal


Scene premiere
L'Hyver

L'Hyver, seul:
Je sors de ma Grotte profonde,
Je regne avec horreur sur la Terre & sur l'Onde;
Mais malgré ma rigueur la Saison des Zephirs
Rassemble moins que moi de Jeux & de Plaisirs.

J'interromps les exploits des Vainqueurs de la Terre,
Quand je viens glacer les guerets:
Lorsqu'aux Mortels je déclare la guerre,
C'est pour les faire vivre en paix.

Dans nos climats glacez l'amoureuse puissance
Ne trouve point de resistance;
Et le froid Borée à son tour
Vient de se rendre aux charmes de l'Amour.


Scene 2
Borée, Aquilon

Aquilon:
Je ne puis concevoir le trouble de votre ame.

Borée:
L'Amour d'un trait de flâme
Vient de percer mon coeur en ce fatal moment;
J'ai voulu par malheur sur la belle Orithie
Jetter un regard seulement;
J'au vû d'un prompt effet mon audace suivie;
Que je payerai cherement
Ce temeraire empressement !

Aquilon:
Malgré nos vains détours l'Amour sçait nous surprendre,
Des coeurs les plus glacez il bannit la froideur;
C'est une erreur
De croire qu'on peut s'en défendre.
C'est une erreur
De l'oser entreprendre.

Borée:
En vain mon coeur s'étoit flaté
De défendre sa liberté,
Contre ce tyran redoutable;
Il étoit fier d'être indompté,
Mais il n'étoit pas indomptable.

Aquilon:
Sur le Dieu des climats glacez
L'Amour vient aujourd'hui de signaler se gloire.

Ensemble:
Apres une telle victoire
Quel coeurs ne seront point blessez

Borée:
Que vois-je, ô Ciel ! c'est Orithie:

[il l'observe]

Elle soûpire, elle rêve en ces lieux;
Ah ! je vois à ses yeux
Que le cruel Amour tient son ame asservie:
O Dieux ! que d'attraits ! que d'appas !
Que je suis agité d'amour & de colere !
Cachez-vous Aquilon, ne vous éloignez pas,
Bien-tôt votre secours me sera necessaire.


Scene 3
Borée, Orithie

Orithie, sans appercevoir Borée:
Me plaindrai-je toujours, Amour, sous ton Empire ?
Ne seras-tu jamais favorable à mes voeux ?
On me fuit & mon coeur est toujours amoureux,
Sans espoir de secours je languis, je soupire;
Me plaindrai-je toujours, Amour, sous ton Empire ?
Les plus sombres forêts, les antres les plus creux
Sont les témoins secrets de mon cruel martyre,
Et les Echos touchez de mes cris douloureux,
Se lassent de redire
Que mon sort est affreux:
Me plaindrai-je toujours, Amour, sous ton Empire ?
Ne seras-tu jamais favorable à mes voeux ?

Borée, sans être apperçu:
Qui peut à son coeur amoureux
Causer cette sombre tristesse ?
Ciel ! quel est cet Amant heureux ?

Orithie, sans l'appercevoir:
Jaloux soupçons d'un amour malheureux
Voulez-vous m'allarmer sans cesse ?
Vous ne paroissez point cher Objet de mes voeux,
Zephire, se peut-il qu'un nouveau feu vous presse ?
Non, vous m'aimez, un amour soupçonneux
Offenseroit votre tendresse:
Jaloux soupçons d'un amour malheureux
Voulez-vous m'allarmer sans cesse ?

Borée, à part:
Zephire est cet heureux Amant
Qui cause mon cruel tourment.

[à Orithie]

Vous ne connoissez point encor, belle Princesse,
Tous les Amans que vous avez soûmis.

Orithie:
O Dieux !

Borée:
Comme à Zephire il doit m'être permis
De parler du trait qui me blesse.

Orithie:
Non, Zephire ne m'aime pas,
Il brûle pour d'autres appas.

Borée:
Non, vous entreteniez dans votre solitude
Votre amoureuse inquiétude.

Orithie:
Je n'ai jamais sneti ni l'amour ni ses traits,
Non, je ne veux aimer jamais.

Borée:
Zephire vous adore, il a trop sçû vous plaire;
MAis si dans son amour il demeure obstiné,
Je sçaurai bien punir l'audace téméraire
Où son coeur s'est abandonné.

Orithie:
Juste Ciel !

Borée:
Son peril fait naître vos allarmes,
Vous ne pouvez cacher vos larmes.

Orithie:
Non, ce n'est point l'Amour qui cause mon ennui,
La pitié seulement m'interesse pour lui.

Borée:
Il faut que votre coeur aujourd'hui se refuse
Aux tendres sentimens dont vous payez ses feux.

Orithie:
Vous m'accusez à tort.

Borée:
Est-ce ainsi qu'on m'abuse ?
Préparez-vous à m'obéïr.

Orithie:
Qu'entens-je ?

Borée:
Mon amour ne veut point de replique.

Orithie:
Est-ce ainsi que l'Amour s'explique ?
Est-ce faire aimer, ou se faire haïr ?

Porte ailleurs les fureurs où ton coeur s'abandonne,
Ton amour m'irrite, & m'étonne:
Quel coeur d'un tel amour ne seroit point surpris ?
Va, n'espere de moi que haine & que mépris.

Borée:
Sans espoir de secours prétendez-vous contraindre
Mon coeur à s'enflâmer ?
Si je ne puis me faire aimer
JE sçaurai bien me faire craindre.

Aquilons, répondez à mes voeux empressez,
Volez, conduisez-nous dans les climats glacez.

Orithie:
Quelle barbare violence !
Ciel ! ô Ciel ! prenez ma défense.


Scene 4
Apollon paroist dans un Char brillant,
Momus, les quatre Saisons

Momus:
Mars ne ravage plus la Terre,
L'Hyver a fait cesser les fureurs de la Guerre,
Il ramene avec lui les Jeux & les Amours,
Cette Saison vaut bien la Saison des beaux jours.

Apollon:
Quel interêt vous force à vous détruire,
Dieux des Saisons qui partagez mon cours ?
Pourquoi cherchez-vous à vous nuire !
Vous donnez tous aux Mortels d'heureux jours.

Le doux Printems amene l'esperance,
L'Eté vient avec l'abondance,
Et l'Automne produit le Naectar precieux
Qu'on boit à la table des Dieux.

Les Jeux suivent l'Hyver, c'est lui qui les rassemble;
Vous avez tous un emploi glorieux,
Vous rendez heureux ensemble
Tout ce qu'on voit sous les Cieux.

Sans vous piquer de preference,
Soyez toujours d'intellignce,
Et joüissez des Jeux & des Plaisirs,
Que l'Hyver offre à vos desirs.

Le Choeur:
Sans nous piquer de preference,
Soyons toujours d'intellignce,
Et joüissons des Jeux & des Plaisirs,
Que l'Hyver offre à nos desirs.


Scene 5
Apollon, Momus,
les quatre Saisons & leur Suite

Apollon:
Les Saisons ont banni la Discorde cruelle,
Celebrez leur gloire immortelle,
Joüissez desormais sans trouble & sans chagrin
Des douceurs d'un heureux destin.

Momus:
Aimables Jeux, faites-vous reconnoître,
Venez, venez, hâtez-vous de paroître,
Sous de nouveaux déguisemens
Fromez de cette Cour les doux amusemens.


Scene 6
Apollon, Momus,
les quatre Saisons & leur Suite, Troupe de Jeux & de Plaisirs

Les Quatre Saisons:
Le Dieu qui répand la lumiere
A comblé tous nos desirs,
Joüissons des plus doux plaisirs
Pendant qu'il suivra sa carriere.

[le Choeur repete ces quatre derniers Vers]


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