Ballet
du Roy
des Festes
de Bacchus
livret
de Isaac de Benserade
musique
de: François
de Chancy & autres
1651
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Premier
Recit
La
Sobrieté, Cornaro [1]
& 'Indulgence, chassez de l'Isle dorée &
menez en triomphe par un Parasite [2]:
Si vous
vivez long-temps,
Suivez cet avis salutaire:
Fuyez la bonne chere,
Elle adoucit nos ans;
Quittez ce faut plaisir, vous ne sçauriez mieux
faire,
Si vous voulez vivre long-temps.
Il
n'est icy rien de si doux
Que les festins, & l'abondance;
La divine abstinence
A plus d'attraits pour nous.
Ayons pour sa beauté toujours de la constance,
Il n'est enfin rien de si doux.
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[1]
Dans les dessins qui accompagnent ce
ballet (Caniet des Estampes), le fameux hygiéniste
est représenté sous les traits d'une sorte de
Gaultier- Garguille à figure grotesque, tenant des
balances à la main.
[2]
Le parasite, gras à lard, avec un double menton, est
coiffé d'une espèce de bonnet de fou, et
couvert d'un habit bleu trop étroit, qui lui laisse
le cou et la poitrine à demi nus. Viennent ensuite,
dans les dessins suivants, divers personnages burlesques
à cheval, qui font sans doute partie du
cortège du Fourgon.
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Premiere
Entrée
Le
Fourgon chargé de toutes les choses necessaires
à la ceremonie des festes de Bacchus
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Allez,
maigre Cornare, ennemy des vrays biens,
Retournez à Venisse, & sortez de nos terres:
Suffit que de chez vous il nous vienne des verres,
Nous n'avons pas besoin d'autres Venitiens.
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II.
Entrée
Concierges
du Palais de Silene ayany la clef des caves
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Nous
sommes gardien d'un precieux tresor
Qui passe les rubis, les diamans, & l'or
Que l'avarice adore, & dont elle est esclave;
Nous avons les clefs de la cave.
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III.
Entrée
Le
Temps [1] qui amene la joye &
l'abondance necessaires à la
ceremonie
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Le
Duc de Ioyeuse, representant le Temps, Aux
Dames
Merveilleuses
beautez de cent graces pourveuës,
Avec ces doux regards plains de feux éclatans,
Ie croy que vous n'estes venuës
Icy que pour tüer le Temps.
C'est
un meschant dessein que celuy qui vous porte
A commettre ce meurtre aux yeux des Assistans,
Ne me traitez pas de la sorte,
Il faut menager le Temps.
Sçachez
qu'on doit aymer alors qu'on est aymées,
Et quand par vos faveurs mes voeux seroient contens,
Vous ne sçauriez estre blasmées
De vous accommoder au Temps.
Ie suis
digne apres tout de vos bontez parfaites,
Et si vous m'accordez la grace que j'attens,
Vous en serez fort satisfaites
Et vous direz, ô le bon Temps !
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[1]
Vieillard à longue barbe
blanche, la tête ceinte de fleurs, un croissant sur le
front, des ailes au dos, pourpoint court et collant
enctouré d'une ceinture bleue parsemée
d'étoiles, et garni de nuages. Ses bras sont nus: de
la main droite il tient une petite faux; de la gauche il
soulève un serpent qui se mord la queue.
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IIII.
Entrée
Filous
traineurs d'épées sortans du Palais de Silene,
échauffez par le vin [1]
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Aux
Dames:
Beautez
capables de ravir
Les Dieux aussi bien que les hommes,
Voulez-vous sçavoir qui nous sommes ?
De francs Filoux pour vous servir.
Les
beaux objets sont trop heureux
Que nous devenions leurs esclaves,
Ce n'est point pour faire les braves,
Mais nous sommes fort dangereux.
Dessus
le pavé de Paris
Nous causons des troubles horribles,
Et nous sommes des gens terribles
A la nation des Maris.
Dans le
mestier qui nous occupe
Nos sentimens sont assez beaux,
Car nous prisons plus une iuppe
Que nous ne ferions vingt manteaux.
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[1]
Le roi figurait dans cette
entrée, côte à côte avec de grands
seigneurs et avec des danseurs de profession.
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V.
Entrée
Deux
afficheurs Colporteurs [1]
affichans & crians par toute l'isle les festes de
Bacchus
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Les
libelles & les affiches
Nous rendront opulens & riches,
On y gagne en toutes saisons,
Aussi pour avoir l'abondance
Dans le Mestier que nous faisons,
Il suffit que la Providance
Ait soin des Petites Maisons.
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[1]
L'afficheur, portant un placard
blanc collé sur le bord de son chapeau relevé
par devant, tient de la main gauche son seau, et a sur le
ventre une sorte de sac formant comme une gibecière.
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VI.
Entrée
Le
triomphe de Bacchus monté sur un monstre à
trois testes [1], de singe, de
lion & de pourceau; representant le vin gay, furieux,
& endormy: Il sera accompagné de trois demons
[2] appellez Coballes, & de
trois filles que ces demons on rendus insensées
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Bacchus,
representé par Mr Coquet pere
Les
Indes ont ployé sous mon effort divin,
L'Univers est témoin de ma grandeur parfaite,
Et ie ne suis iamais vaincu que par le Vin,
Mais je trouve ma gloire en ma propre
défaite.
Les Comtes de Guiche, Vivonne, & Bonar fils,
representans trois Demons
A quoy
pouvons nous estre bons
Quand nous aurons figure d'hommes,
Puisque tous enfans que nous sommes
Nous sommes de petits Demons.
Monsieur, frere unique du Roy, representant une
Fille
I'estois
un fort loy garçon,
Et j'avois toute la façon
Qu'on voit aux Royales personnes
Qui touchent de prés les Couronnes,
Quand à force de m'attacher
Au beau sexe qui m'est si cher,
En m'habillant comme il s'habille
Ie suis enfin devenu fille [3]:
Un si merveilleux changement
Sert de preuve comme l'Amant
Dont l'ame est beaucoup enflamée
Se transforme en la chose aymée;
Mais je sens bien que je ne puis
Servir ce sexe quand j'en suis,
Et je commence à recognoistre
Pour l'aymer qu'il n'en faut pas estre;
C'est pourquoy je serois d'avis
De reprendre avec mes habits
Celuy-là dont j'estois n'aguere,
I'ay beaucoup de choses à faire
Que j'en feray bien mieux à point,
On peut donner à mon pourpoint
Ce qu'on ne seroit pas si duppe
D'accorder à mon corps de juppe:
Sans y faire tant de façon
Ie veux devenir garçon,
Et que plus d'une fille m'ayme
Avecque ce defautlà mesme.
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[1]
Dans le dessin, il est sur un
tonneau, coiffé en aigrette et tout
enguirlandé de pampres, avec un couronne de saucisses
sur la poitrine, tenant d'une main une bouteille d'osier, de
l'autre son verre.
[2]
Le costume de démon, avec ses plumes et son aigrette,
son pourpoint aux ornements pointus et tailladés, ses
cornes, sa queue, et ses ailes de chave-souris, est un des
plus curieux.
[3]
Monsieur, né en 1640, n'avait alors que onze ans. Il
reta jusqu'à douze ou treize ans sous les
vêtements féminins. Son air était celui
d'une petite fille et sa voix aussi. Le rôle qu'on lui
avait donné était une concession à son
goût pour les habillements féminins.
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VII.
Entrée
Quatre
Nourrices de Bacchus
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Aux
Demoiselles:
Il
n'est pas mal-aisé d'acquérir nos offices,
Et pour y parvenir le chemin en est doux;
Mais vous ne sçauriez mieux vous addresser
qu'à nous
Si vous voulez apprendre à devenir
Nourrices.
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VIII.
Entrée
Devins
& Poëtes
[1]
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Le vin
qui des Heros éleve le grand coeur
Inspire à nos esprits leurs divines furies,
Et naissent de cette liqueur
Les beaux Vers, & les Centuries.
Le Roy, representant un Devin
Que de
gens sur ce front dont l'éclat est divin
Vont chercher de leur sort un infaillible augure,
Et que les Courtisans iront à ce Devin
Pour apprendre leur bonne, ou mauvaise
avanture.
C'est
un noble Genie, il promet aux humains
Le retour de la Paix, & des moeurs anciennes,
Et s'il veut observer les lignes de nos mains,
Tout ce qu'il y verra nous doit venir des
siennes.
Nul
autre à ces talens ne sçauroit parvenir,
Mais que pour le furur c'est un grand Personnage,
Et qu'on le juge bien Maistre de l'advenir.
A ne faire que voir ses yeux & son
visage.
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[1]
Deux dessins, dont le second, qui
est le plus curieux, représente une espèce de
derviche tourneur, à haut chapeau pointu, orné
d'un plumet colossal, et dont le costume semble tout
hérissé d'ailes qui se soulèvent et
s'envolent.
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IX.
Entrée
Gens
cherchant la Cadance que le vin leur a fait
perdre
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Pour
Villedan, chercheur en Cadance
Attraper
la Cadence est un penible ouvrage,
Ie perds en cette enqueste & ma peine & mes pas,
Ie la cherchay jadis dedans le mariage,
Et ne l'y trouvay pas.
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X.
Entrée
Deux
Gueux & une Gueuse ruinez par le vin
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Iadis
nous avions dequoy frire,
Maintenant nous n'avons plus rien,
Et nous ne laissons pas de danser, & de rire,
Il n'est rien de si doux que d'avaler son
bien.
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XI.
Entrée
Dieu
Pan & ses Faunes [1], qui
sortent de l'Isle & dressent une table couverte de mets
deelicieux
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Dans
nos bois & sur nos fougeres
Nous courons les jeunes Bergeres,
Elles ont beau doubler le pas
Nous les attrappons de vitesse,
Et nos pieges ont tant d'appas
Qu'il faut une grande iustesse
A celles qui n'y tombent pas.
Le Chevalier de Guise, representant le Dieu
Pan
Plus
insensible que les bois
Où ma divinité preside,
J'ignore ce que c'est d'Amour & de ses loix,
Ou si dans mon ame il reside,
Il faut donc qu'il y soit sans flame & sans
carquois.
Les
Faunes qui me font la cour
N'en jugent rien à mon visage,
Et les Antres secrets dont les rayons du jour
N'ont jamais sceu percer l'ombrage,
Sont beaucoup moins secrets que ne l'est mon
amour.
Les
Nymphes disent que j'ay tort,
Et iurent de m'estre cruelles,
De ma faire la guerre, & de crier bien fort,
Au cas que ie brusle pour elles.
C'en est fait il est pris, & le grand Pan est
mort.
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[1]
Maillot velu, tout enguirlandé de feuillages, ainsi
que la chevelure.
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XII.
Entrée
Six
Chevaliers de la tonble ronde [1],
qui chassent les Faunes & se mettent à
table
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Ces
braves Chevaliers combatent
Par tout le monde à fer trenchant,
Vers le Midy leurs faits éclatent,
Ils éclatent vres le Couchant:
C'est à dire que cette Troupe,
A parler tout communément,
Fait des merveilles au moment
Ou qu'elle disne, ou qu'elle soupe.
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[1]
Les chevaliers de la Table Ronde ont
un costume de fantaisie, sorte de cuirasse avec jaquette
courte, les jambes nues, et un casque avec aigrette et
panaches flambloyants.
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XIII.
Entrée
Les
Basteleurs qui divertissent les Chevaliers
[1]
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|
Avec
adresse & bonne grace,
Et comme on ne s'attend à rien,
Prendre un coeur & donner le sien,
C'est un beau tour de passe.
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[1]
Loret dit, dans on bref compte-rendu du Ballet des Festes de
Bacchus:
On
y joua des gobelets,
Et l'on dit choses non-pareilles
D'une guenon qui fit merveille.
Cela
ne peut se rapporter qu'à cette entrée,
où l'on voyait figurer Arlequin, Colles, Godenot,
avec les attributs de leur profession. Une estampe
représente cette scène: la table et le
plancher aux alentours sont recouverts de poules, de coqs,
de lapins, qui viennent sans doute de la boite à
surprise, et on aerpçoit au milieu de la table une
petite figure habillée, qui est probablement la
guenon dont parle Loret. Dans les estampes suivantes, on
voit Arlequin, en costume multicolore; Colles avec son
chapeau plat et sa batte, Godenot (tout petit) d'abord en
fou, puis en Espagnol grotesque, et sa femme en Espagnole.
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XIV.
Entrée
Inventeurs
de Pressoirs, Automne & Achanariens
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Le
Marquis de Villequier, representant l'Automne
[1],
aux Dames
Voulez-vous
de mes fruicts, ils ne sont point amers,
Quoy que pour la raison ils soient un peu bien vers,
Je me suis fort hasté, & c'est en ma personne
Qu'on trouve le Printemps en y cherchant
l'Automne.
Le Comte de Carces, les Marquis de Sainct Martin, & de
Charmazel, & le Comte de Brefy,
representans des Achanariens & Inventeurs de
Pressoirs, aux Dames
Nous
avons inventé l'Art de presser Bacchus,
Et fouler aux pieds la vendange,
Afin d'en exprimer le jus,
Bacchus s'en plaint, Amour le vange,
Et comme nous avons pressé cette liqueur,
Il fait que vos beaux yeux nous vont pressant le coeur
D'une manière plus étrange,
Ainsi par sa permission
Nous sommes tourmentez de nostre invention.
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[1]
Costume féminin,
surchargé de pampres et de fleurs des champs;
coiffure de marguerites, bleuets, coquelicots,
surmontés de fougères et de joncs. L'Automne
tient une carne d'abondance.
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[1]
Trois musiciens (les sieursLaleu,
Queru et Lambert), qui sont coiffés de têtes
d'animaux: le premier pince d'une espèce de guitare;
le second bat les côtés d'un triangle garni
d'anneaux; le troisième, dans une posture et avec une
expression comique, promène un archet sur un long et
minde instrument à une corde surmonté d'une
figure burlesque.
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XVI.
Entrée
Le
Ieu, la Débauche, & la Crapule
[1]
|
|
Le
Duc de Ioyeuse, representant le Ieu
Aymez
le Ieu, n'en ayez point de honte,
A ce plaisir adonnez vous un peu,
Vous pourriez bien y trouver vostre conte,
Aymez le Ieu.
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[1]
Le Jeu a un damier pour rabat, une
collerette de cornets; des cartes forment sa ceinture et
aussi sa coiffure, que domine un cornet à jeter les
dés. La Débauche est tout entourée de
guirlandes de verres et de gobelets. La Crapule a une
ceinture de plats, et se tient sur le ventre, comme si elle
étouffait.
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XVII.
Entrée
Icare
[1] & quatre
Bergers
|
Le
Prince d'Harcourt,
representant Icare, assomé par des Bergers qu'il
avoit enyvrez du vin que luy avoit donné
Bacchus
Les
destins à ma vie ont esté bien contraires,
Je ne pouvois fuyr l'un de ces deux dangers,
Et je devois perir par les mains des Bergers,
Où j'avois à mourir par les yeux des
Bergers.
Le Duc de Roüannez, representant un Berger qui se croit
empoisonné
Est-ce
enfin oison ? est-ce Amour ?
Ou si chacun d'eux à son tour
Me trouble l'esprit & la veuë ?
Mais que de sens & de raison
Mon ame est icy despourveuë,
Si c'est de l'Amour qui me tuë,
Helas ! n'est-ce pas du poison ?
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[1]
L'habit d'Icare, très-riche
et très-élégant, est un admirable
cotume de pasteur d'opéra. Les bergers ont la
houlette, la panetière et la musette.
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RECIT
Venus, la
Volupté, trois Graces, au Roy
Venus:
Ie suis la mere de l'Amour,
IEUNE ROY, qui viens dans ta Cour
Amener les delices.
La
Volupté:
Et moy je suis la Volupté
Qui termnie la cruauté
Des amoureux supplices.
Les
Graces:
Que ce Prince est aymable & beau,
Aussi mesme dans le berceau
Il fut accompagné des Graces.
Toutes
ensemble:
Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Lis.
Venus:
Il faut qu'Amour en soit vainqueur,
Et déja sur ce noble coeur
Sa victoire est certaine.
La
Volupté:
Faisons qu'il ait ce beau desir,
Et pour en gouster le plaisir
Qu'il en sente la peine.
Les
Graces:
Qui ne se laissera tenter,
Et qui pourra luy resister
S'il est accompagné des graces.
Toutes
ensemble:
Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Lis. [1]
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[1]
Le roi n'avait que treize ans: on ne
perdait pas de temps pour son éducation amoureuse.
Comme les opéras de Quinault, les ballets de cour,
particulièrement ceux de Benserade, saisissent toutes
les occasions de présenter les faveurs de Louis XIV
comme le bien suprême à l'émulation des
beautés de la cour: nous en verrons de nombreaux
exemples. L'amour est le plus bel attribut de la
royauté, et quand le souverain aime, c'est pour
celles qu'il a choisies un bonheur en même temps qu'un
devoir de céder: tel est le résumé de
la morale des ballets de cour.
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XVIII.
Entrée
Orphée,
Silene, & Bacchantes
|
|
Orphée
déchiré par les Bacchantes, &
representé par Mr Seguier
D'un
luth harmonieux le son tendre, & plaintif,
Ne sçauroit desarmer le coeur vindicatif
de ces femmes cruelles,
Pourquoy me déchirer, & qu'ay-je fait contr'elles
?
J'aymay toujours le sexe avec tant de chaleur,
Et voyez à quel point il regnoit dans mon ame,
Ie fus jusqu'aux enfers redemander ma femme,
Peu de Maris iroient si loin querir la leur.
Le Roy, representant une Bacchante
Ie
Bacchante que je suis
I'employe à tout ce que je puis
L'impetueuse ardeur dont je ne sçay que faire,
Ie ne cesse de m'agiter,
Et mon exercice ordinaire
est de courir, danser, sauter.
Mais
i'espere qu'au premier iour
I'iray boire un doigt chez l'Amour,
Il m'en va convier, & si ie me flate,
Il me recevra de bon coeurs,
Me fera chere delicate,
Et me percera du meilleur.
De
là ie quitte en peu de temps
Tous ces petits vins, & pretens
Avaler à longs traits du grand vin de la gloire,
Déja la Nature & les Cieux
En naissant m'en ont tant fait boire,
Qu'on voit qu'il me sort par les yeux.
A Villedan, representant une Bacchante
Vous en
avez bien pris de la liqueur Bachique,
Mais ce n'a pas esté dans vostre domestique,
Ayant trop témoigné comme il ne falloit
pas
S'enyvrer de son vin alors qu'il est au bas.
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XIX.
Entrée
Dieu
du Sommeil sortant du Temple de Bacchus suivy des Songes ou
Phantosmes, Visions de trophées, d'Hommes de feu,
d'Hommes de glace, du fleuve d'Oubly, & de Fées
enfantant des esprits follets
[1]
|
|
Le
Sommeil, representé par le Sr Beaubrun,
aux Dames
De mes
pavots delicieux
I'entretiens vos beautez, & trouve ce me semble
Que vous vous en portez bien mieux
Quand nous avons passé toute la nuict
ensemble.
De
crainte qu'ils ne soient battus
Ie tiens clos & couverts vos beaux yeux adorables,
Et i'ay de secrettes vertus
Pour le soulagement de tous les miserables.
Ie fais
de merveilleux tableaux,
Fragiles, delicats, peints d'ombre & de
fumée,
Et qui ne sont iamais si beaux
Qu'en les considerant à paupiere
fermée.
Monsieur de Crequy, le Grand Maistre de l'Artillerie, Mr de
la Chaisnaye, & le Sr le Vacher,
representans des Songes ou Phantosmes, aux
Dames
Sous
une aymable figure,
Et brillans au dernier point,
Belles, nous ne sommes point
Songes de mauvais augure.
Nous
avons le goust des hommes
Qu'Amour se plaist d'attaquer,
Il est aisé d'expliquer
Des songes comme nous sommes.
Nous
voulons en gens habiles
Quelque chose de reel,
et c'est nostre naturel
D'estre legers & fragiles.
Ne
croyez pas aux mensonges
De ceux qui sur nostre fait
Vous diront que c'est mal fait
De s'arrester à des songes.
Le Grand Maistre de l'Artillerie, representant un
Phantosme
Des
fantosmes le plus terrible
Ie sçay faire un vacarme horrible,
Par moy tout peut estre détruit:
I'ay des tonnerres & des flames,
Mais ie me r'adoucis la nuict,
Et ie puis apparoistre aux Dames
Sans faire d'esclat, ny de bruit.
Monsieur de Crequy, representant un
Phantosme
Divine
cause de la flame,
Ie n'ay plus ny corps ny d'ame,
La raison en paroist assez:
Pour mon ame elle est toute vostre,
Et je me suis défait de l'autre,
A cause que je sçay que vous le
haïssez.
Mais
vous pourriez bien ce me semble
Les rejoindre tous deux ensemble,
Et restablir tous leurs accords;
Loin d'en apprehender du blasme,
Puisque vous avez déja l'ame
Ce seroit charité de prendre aussi le
corps.
|
|
[1]
Cette série de figures est
une des plus curieuses et des plus pittoresques. Le Dieu du
Sommeil, couronné de pavots que surmonte une aigrette
noire ornée de panaches, a le haut de la figure
recouvert d'un masque, ou teint en noir, et au dos des ailes
de chauve-souris. Il tient d'une main une corne d'omù
sortent des vapeurs, et de l'autre une baguette.
On voit esuite un Fantôme, tout couvert de têtes
de hiboux et de chouettes, d'ailes de larves, de papillons,
d'oiseaux nocturnes; puis deux Trophées de Bacchus,
le premier coiffé d'une basse de viole, à
travers le ventre de laquelle passe sa tête grotesque,
flanqué d'autres instruments devant et
derrière et jouant du violon sur son épaule;
le deuxième, ayant un pot à bière, dont
le couvercle lui sert de visière, la poitrine, les
cuisses et les bas entourés d'autres pots.
L'Homme de feu tout rouge, coiffé et habillé
de flammes; l'Homme de glace, un viellard transi, tout
hérissé de fourrures.
Le Fleuve de l'Oubli, un grand personnage à longue
barbe blanche, avec des épaulières et une
ceinture de feuilles de pavot, fleurs et plantes
soporifiques, la tête amplement couverte d'une
couronne analogue, hérissée d'un plumet
gigantesque et flamboyant.
Nous renonçons [!] à décrire
les custumes fantastiques des Esprits folets.
|
XX.
Entrée
Trois
Trophées de Bacchus
|
|
Nous
servons à Bacchus, nous en faisons
trophée,
En recompense quelque iour
D'une ardeur differente ayant l'ame eschauffée
Nous pourrons servir à l'Amour.
|
XXI.
Entrée
Hommes
de Feu
|
|
Le
Duc de Cancale, representant le Feu
Estincelant
& vif, ie crois qu'il en est peu
Qui puissent comparer leurs flames à mes flames,
Ie n'en fait point le vain, mais ie suis un vray feu
A consommer le coeur des Dames.
De ma
possession leur sort seroit heureux,
Si i'en voilois avoit il m'en viendroit à
troupes,
O qu'elles voudroient bien que ie fusse amoureux,
Et que le feu pris des estoupes.
Monsieur de Comenge, representant le Feu
Il faut
que ie m'éleve, & mon ambition
Des objets rampants n'a que faire,
Et si i'ay quelque passion,
Elle est au delà de ma sphere.
|
XXII.
Entrée
Hommes
de glace
|
|
Le
Roy, representant un glacé
I'entre
dans un Printemps qui va rompre la glace
Qui me contraint & m'embarasse,
Et ie feray bien-tost sentir aux plus hardis
Que mes doigts seront dégourdis.
Déja
mon froid imprime une crainte profonde,
Et ie ne voy guere de monde
Qui ne tremble dans l'ame à mon Royal aspect,
Et ne soit glacé de respect.
Mon
coeur beaucoup plus grand que tous les coeurs ensemble
N'a que trop d'ardeur ce me semble,
Et ie souhaiterois qu'il fut plus froid qu'il n'est,
Ie me doute de ce que c'est.
|
XXIII.
Entrée
Fleuve
d'Oubly
|
|
Le
Marquis de Pisy-Genlis, representant le Fleuve d'Oubly, aux
Dames
Helas
divinitez mortelles,
Que ne puis-je moy-mesme en vertu de mon eau
Oublier que vous estes belles,
Ou vous faire oublier que ie ne fus pas beau.
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XXIIII.
Entrée
Les
Fées qui enchantent des Esprits
folets
|
|
Nous
voyons clairs dans les sombres destins,
Aux vieux deserts nous faisons nos vacarmes,
Et ce ne sont que Folets & Lutins
Qui peuvent estre amoureux de nos charmes.
Mr
de Rasliere [1],
representant un Esprit Folet, aux Dames
Beaux
yeux dont les miens sont ravis,
Voyez moy bien, à vostre advis
Suis-je taillé d'une maniere
A passer aisément pour un de ces Esprits
Fort dégagez de la matiere ?
|
|
[1]
Ce gentilhomme inconnu est sans
doute le même que que le Mr de Ralière
qui figurait, avec MM. de Brion et d'Aluy dans la XVI°
entrée du Ballet de l'Oracle de la Sybile de
Pansoust, et que ce La Rallière qu'on voit
cette même année dans la Muse historique de
Loret partager les jeux guerriers de Louis XIV, au Palais
Royal.
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XXV.
Entrée
L'Escuyer
chargé des armes de ceux qui doivent danser
apres
|
|
Mr
du Foullioux, representant l'Escuyer
Elegie
à sa Maistresse:
Ieune
& fiere beauté que ie ne nomme point,
Au fond de vostre coeur vous sçavez à quel
point
Le mien est enflamé pour vos aymables charmes,
Ie n'ay sceu m'en defendre avec toutes ces armes,
Et vous avez faussé par vos divins appas
Celles qui sont à moy, celles qui n'y sont pas.
C'est à vous seulement que mon feu se
révele,
Mais l'amour m'a si fort embroüillé la
cervelle,
Que dés le premier mot que ma bouche produit
Le sens commun esquive, & la raison s'enfuit;
C'est pis quand ie m'abstiens de ma rare eloquence,
Et tout le monde rit au nez de mon silence,
D'où vient à mon esprit un si dangereux
choc,
Cette ingenuité n'est point de mon estoc,
Et ie ne ferois point ce choses de moy-mesme,
Il faut bien que ce soit parce que ie vous ayme.
Ceux qui pensent avoir tout le bon sens pour eux
Sont aussi fous que moy quand ils sont amoureux,
Et ie me ressouviens qu'on m'a dit, ce me semble,
Qu'Amour & la Sagesse estoient broüillez
ensemble.
Mais ie m'emporte icy dans le raisonnement,
Il s'agit, s'il vous plaist, de guerir mon tourment:
Car si vostre service est de nul avantage,
Ie n'ay pas resolu d'y viellir davantage;
Est-il pas iuste aussi que chacun ait le sien,
Le Mary prendra tout & l'Amant n'aura rien ?
Souffrez que ie vous mene, & que ie me propose
D'estre vostre Escuyer, c'est toujours quelque chose,
Non que ie borne là mon vol ambitieux,
Ce n'est que pour voir, & qu'en attendant
mieux.
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XXVI.
Entrée
Gendarmes
ou Gladiateurs animez par le vin
[1]
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La rage
dans le coeur & le sang dans les yeux,
Nous causons le desordre & l'horreur en tous lieux,
Le carnage est ce qui nous charme:
Mais le plus fier de nous est bien-tost surmonté,
Quand il tourne une ieune & charmante beauté
Qui luy dit, Baisez-moy Gendarme.
[2]
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[1]
Figures de bravaches grotesquesn
ayant pour cuirasses le cercle d'un tonneau ou la ciasse
d'un tambour,etc.
[2]
refrain d'une chanson populaire du temps.
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XXVII.
Entrée
Titans
qui ont massacré Bacchus, & qui viennent à
ses Festes touchez de repentir, & de devotion pour son
culte
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Le
Roy, representant un des Titans
Ma
naissance est si haute & si proche des Cieux,
Que je ne pense pas estre un ambitieux
Dont la témérité ne se puisse
defendre,
Et fait comme ie suis le Ciel pourroit me prendre
Moins pour un des Titans que pour un de ses
Dieux.
Tout au
dessous de moy me paressant si bas
La hauteur du dessein ne m'épouvante pas,
Et pour y parvenir i'ay la force & l'audace,
J'y touche peu s'en faut de mon illustre place,
Et du Throsne où ie suis il ne reste qu'un
pas.
Mais
les Dieux pour ce coup ne seront point battus,
Je m'en tiens aux projets que mes Ayeuls ont eus
D'estre aymé dans la paix, d'estre craint dans la
guerre,
Et suffit dans cent ans qu'ayant soûmis la Terre
J'escalade le Ciel à force de vertus.
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XXVIII.
Entrée
Pirates
échoüez en l'Isle dorée, & qui
viennent aux Festes de Bacchus
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Nous
avons escumé les Mers
Et fondé sur les flots amers
Une richesse qui s'augmente,
Mais quelques si grands biens que nous ayons acquis,
Nous gaignerions sans doute un thresor plus exquis,
Si nous avions perdu l'Amour qui nous
tourmente.
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XXIX.
Entrée
Mercure
envoyé de la part de Iupiter pour honorer les Festes
de Bacchus
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Roquelaure
[1],
representant Mercure, au Dames
Messager
fidelle & discret
Je tiens le pacquet fort secret
Que les Dames m'osent commettre,
Ame vivante n'y penetre,
Et ma charge est d'un tel rapport
Que ie n'ay iamais rendu lettre
Qu'on ne m'ait bien payé le port.
Au
reste avez-vous le dessein
De faire un voyage loingtain
De galanterie & de joye,
Sans qu'on le sçache ou qu'on vous voye ?
Venez avec moy sans danger,
La plus douce & plus seure voye
C'est d'aller par le Messager.
Entre
les Larrons Amoureux
Je preside & toujours comme eux
I'ay quelque nocturne besongne,
Mes Rivaux en ont grand vergongne,
Suffit d'estre Mercure enfin,
et venir du ciel de Gascongne
Pour estre le Dieu du larcin.
Comme
mon bien dire est vanté,
Ie ne fais point difficulté
D'enrichir un conte agreable,
Et de passer le vray-semblable,
Mais c'est pour user de mes droits,
Et nous autres Dieux de la fable
Il nous faut bien mentir quelque fois.
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[1]
Le marquis, puis le duc à
brevet, Gaston de Roquelaure, maître de la garde-robe,
dont le nom est resté très populaire.
Mercure pouvait s'incarner à merveille sous les
traits de Roquelaure, et l'auteur du ballet, en feignant de
peindre le premier, a trouvé une occasion naturelle
de railler les indiscrétions proverbiales, les bonnes
fortunes, les étourderies et les gasconnades de ce
peu scrupuleux bouffon.
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XXX.
& derniere Entrée
Apollon
& les neuf Muses, qui se trouvent aux Festes, à
cause de l'affinité qui est entre elles & Bacchus
[1]
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Apollon,
representé par le Sr Cabou
Des
filles du sacré vallon
I'en sçay menuer huict à baguette,
Et rien plus le pauvre Apollon
Se recommande à la cadette.
Le Roy,
representant une Muse, aux Poëtes:
Tenez
vous prests, divins Esprits,
Qui ne chantez pas à tout prix,
Et que la haute gloire pique;
Ie medite un hardy projet,
Et vous prepare le sujet
D'un grand & beau Poëme
héroïque.
Du pas
dont on me voit venir,
Je ne suis pas pour m'en tenir
Aux simples Lauriers de Parnasse,
Il faut que de cent vives fleurs
Que ie m'en vais cueillir ailleurs,
Ma noble guirlande se fasse.
Le Comte de Sainct Aignan, representant une
Muse
Les
filles de memoire autrement les neuf Soeurs,
N'ont beautez, graces, ny douceurs,
Que ie ne partage avec gloire,
Ie retiens tous les vers que ie trouve à mon
gré,
Et ie n'en sçache point dans le Troupeau sacré
qui soit plus fille de memoire.
Villedan, representant une Muse
Ie suis
pucelle surannée,
Et des neuf Soeurs presque l'aisnée,
Mais ie vous laise à deviner
Ce qui console ma misere,
grace à Dieu, ie n'ay plus que faire
De vieille pour me gouverner. [2]
Le Comte de Maulevrier, representant une
Muse
I'ay
les graces les douceurs
Du Troupeau qu'Apollon façonne,
Et qui voudra voir les neuf Soeurs
N'a qu'à voir ma seule personne.
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[1]
Une grande planche représente
une sorte de Parnasse, avec Apollon assis au centre, dans
une gloire, et les neuf Muses distribuées autour de
lui et siégeant sur des amas de nuages. Dans la
planche suivante, on voit un Apollon éblouissant,
sous la figure du Soleil, avec sa lyre à la
main.
[2]
Il y a ici comme dans les entrées IX & XVIII, une
allusion familière et passablement effrontée
à certaines infortunes domestiques de ce personnage
obscur, et à l'humeur acarâtre de la vieille
épouse qu'il avait perdue depuis peu.
|
Entrée
supprimée
De
deux Coquettes, & d'une Matrône
[1]
|
|
Le
Roy, representant une Coquette
Ie
doute qu'avec moy pas une Demoiselle
Entre en comparaison,
Car ie suis belle enfin, ieune, spirituelle,
Et de bonne maison.
Ie suis
un peu coquette, & malgré mon bas âge
Ie veux vaincre par tout,
Mais ie me sens aussi la force & le courage
Pour en venir à bout.
Les
acclamations pour moy font toujours prestes,
Et la gloire me suit,
Ie prévoy que dans peu ie feray des conquestes
Qui feront bien du bruit.
Combien
d'adorateurs marchent dessus mes traces,
Et vont baisant mes pas,
Et que de gens voudroient avoir mes bonnes graces
Qui ne les auront pas.
Ie suis
sage, & veux bien qu'avecque moy l'on rie,
Mais point de liberté,
Et l'on ne voit qu'en moy de la coquetterie,
Et de la Majesté.
Les
plus fameux devins ont fait mon horoscope,
Et disent qu'à mes pieds
Sans doute quelque iour tous les Rois de l'Europe
Seront humiliez.
Quelque
brillant éclat que leur sçavoir me donne,
Ce n'est point trop pour moy,
Ie sens que dans le corps d'une ieune Mignonne
I'ay l'ame d'un grand Roy.
Villedan, representant une Matrône
Les
devoirs qu'on rend à nostre âge
Sur tout en fait de Mariage,
Sont des devoirs bien rigoureux,
Et décrepites que nous sommes
Nous ne faisons de malheureux
Qu'autant que nous espousons d'hommes.
Assez
de Galands nous arrivent
Qui nous cajolent, nous poursuivent,
Et font devant nous les jolis,
Mais avecque toute leurs offres
Nous aurions de fort mauvais lits
Si nous n'avions de fort bons coffres.
Helas !
ie sçay ce qu'en vaut l'aulne,
Moy qui suis icy la Matrône
De ces deux aymables beautez,
Une qui fut plus ancienne
Estoit iadis à mes costez,
Et moy-mesme i'avois la mienne.
Que
c'estoit une vieille Prûde,
Incommode, fascheuse, rude,
Et que i'ay languy sous sa loy,
Elle estoit toujours en cervelle,
Et pour mieux répondre de moy
Me faisoit coucher avec elle.
enfin
apres l'avoir perduë
Ie ne me suis point defenduë
De faire un mestier qu'elle a fait,
L'on m'honore dans les familles,
Et ie m'adonne tout à fait
A gouverner les jeunes filles.
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[1]
L'édition d'où sont
tirés les commentaires indique, après la
trentième entrée:
"On lit
à la suite, dans l'édition originale:
Entrée Supprimée, de deux Coquettes et d'une
Matrone.
Nous ne croyons pas devoir reproduire cette entrée,
rejetée en appendice par l'éditeur, et qui n'a
pas figuré dans la représentation. Elle a
été sans doute retranchée à
cause du peu de noblesse et même de convenance du
rôle qu'elle donnait au roi, contrairement aux
habitudes consacrées, quoiqu'il figurât en ce
même ballet parmi les filous de la IV°
entrée."
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