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Ballet du Roy des Festes de Bacchus
livret de Isaac de Benserade
musique de: François de Chancy & autres
1651

 

Premier Recit

La Sobrieté, Cornaro [1] & 'Indulgence, chassez de l'Isle dorée & menez en triomphe par un Parasite [2]:

Si vous vivez long-temps,
Suivez cet avis salutaire:
Fuyez la bonne chere,
Elle adoucit nos ans;
Quittez ce faut plaisir, vous ne sçauriez mieux faire,
Si vous voulez vivre long-temps.

Il n'est icy rien de si doux
Que les festins, & l'abondance;
La divine abstinence
A plus d'attraits pour nous.
Ayons pour sa beauté toujours de la constance,
Il n'est enfin rien de si doux.


[1]

Dans les dessins qui accompagnent ce ballet (Caniet des Estampes), le fameux hygiéniste est représenté sous les traits d'une sorte de Gaultier- Garguille à figure grotesque, tenant des balances à la main.

[2]
Le parasite, gras à lard, avec un double menton, est coiffé d'une espèce de bonnet de fou, et couvert d'un habit bleu trop étroit, qui lui laisse le cou et la poitrine à demi nus. Viennent ensuite, dans les dessins suivants, divers personnages burlesques à cheval, qui font sans doute partie du cortège du Fourgon.

Premiere Entrée
Le Fourgon chargé de toutes les choses necessaires à la ceremonie des festes de Bacchus

Allez, maigre Cornare, ennemy des vrays biens,
Retournez à Venisse, & sortez de nos terres:
Suffit que de chez vous il nous vienne des verres,
Nous n'avons pas besoin d'autres Venitiens.

II. Entrée
Concierges du Palais de Silene ayany la clef des caves

Nous sommes gardien d'un precieux tresor
Qui passe les rubis, les diamans, & l'or
Que l'avarice adore, & dont elle est esclave;
Nous avons les clefs de la cave.

III. Entrée
Le Temps [1] qui amene la joye & l'abondance necessaires à la ceremonie

Le Duc de Ioyeuse, representant le Temps, Aux Dames

Merveilleuses beautez de cent graces pourveuës,
Avec ces doux regards plains de feux éclatans,
Ie croy que vous n'estes venuës
Icy que pour tüer le Temps.

C'est un meschant dessein que celuy qui vous porte
A commettre ce meurtre aux yeux des Assistans,
Ne me traitez pas de la sorte,
Il faut menager le Temps.

Sçachez qu'on doit aymer alors qu'on est aymées,
Et quand par vos faveurs mes voeux seroient contens,
Vous ne sçauriez estre blasmées
De vous accommoder au Temps.

Ie suis digne apres tout de vos bontez parfaites,
Et si vous m'accordez la grace que j'attens,
Vous en serez fort satisfaites
Et vous direz, ô le bon Temps !


[1]

Vieillard à longue barbe blanche, la tête ceinte de fleurs, un croissant sur le front, des ailes au dos, pourpoint court et collant enctouré d'une ceinture bleue parsemée d'étoiles, et garni de nuages. Ses bras sont nus: de la main droite il tient une petite faux; de la gauche il soulève un serpent qui se mord la queue.

IIII. Entrée
Filous traineurs d'épées sortans du Palais de Silene, échauffez par le vin [1]

Aux Dames:

Beautez capables de ravir
Les Dieux aussi bien que les hommes,
Voulez-vous sçavoir qui nous sommes ?
De francs Filoux pour vous servir.

Les beaux objets sont trop heureux
Que nous devenions leurs esclaves,
Ce n'est point pour faire les braves,
Mais nous sommes fort dangereux.

Dessus le pavé de Paris
Nous causons des troubles horribles,
Et nous sommes des gens terribles
A la nation des Maris.

Dans le mestier qui nous occupe
Nos sentimens sont assez beaux,
Car nous prisons plus une iuppe
Que nous ne ferions vingt manteaux.


[1]

Le roi figurait dans cette entrée, côte à côte avec de grands seigneurs et avec des danseurs de profession.

V. Entrée
Deux afficheurs Colporteurs [1] affichans & crians par toute l'isle les festes de Bacchus

Les libelles & les affiches
Nous rendront opulens & riches,
On y gagne en toutes saisons,
Aussi pour avoir l'abondance
Dans le Mestier que nous faisons,
Il suffit que la Providance
Ait soin des Petites Maisons.


[1]

L'afficheur, portant un placard blanc collé sur le bord de son chapeau relevé par devant, tient de la main gauche son seau, et a sur le ventre une sorte de sac formant comme une gibecière.

VI. Entrée

Le triomphe de Bacchus monté sur un monstre à trois testes [1], de singe, de lion & de pourceau; representant le vin gay, furieux, & endormy: Il sera accompagné de trois demons [2] appellez Coballes, & de trois filles que ces demons on rendus insensées

Bacchus, representé par Mr Coquet pere

Les Indes ont ployé sous mon effort divin,
L'Univers est témoin de ma grandeur parfaite,
Et ie ne suis iamais vaincu que par le Vin,
Mais je trouve ma gloire en ma propre défaite.


Les Comtes de Guiche, Vivonne, & Bonar fils, representans trois Demons

A quoy pouvons nous estre bons
Quand nous aurons figure d'hommes,
Puisque tous enfans que nous sommes
Nous sommes de petits Demons.


Monsieur, frere unique du Roy, representant une Fille

I'estois un fort loy garçon,
Et j'avois toute la façon
Qu'on voit aux Royales personnes
Qui touchent de prés les Couronnes,
Quand à force de m'attacher
Au beau sexe qui m'est si cher,
En m'habillant comme il s'habille
Ie suis enfin devenu fille
[
3]:
Un si merveilleux changement
Sert de preuve comme l'Amant
Dont l'ame est beaucoup enflamée
Se transforme en la chose aymée;
Mais je sens bien que je ne puis
Servir ce sexe quand j'en suis,
Et je commence à recognoistre
Pour l'aymer qu'il n'en faut pas estre;
C'est pourquoy je serois d'avis
De reprendre avec mes habits
Celuy-là dont j'estois n'aguere,
I'ay beaucoup de choses à faire
Que j'en feray bien mieux à point,
On peut donner à mon pourpoint
Ce qu'on ne seroit pas si duppe
D'accorder à mon corps de juppe:
Sans y faire tant de façon
Ie veux devenir garçon,
Et que plus d'une fille m'ayme
Avecque ce defautlà mesme.


[1]

Dans le dessin, il est sur un tonneau, coiffé en aigrette et tout enguirlandé de pampres, avec un couronne de saucisses sur la poitrine, tenant d'une main une bouteille d'osier, de l'autre son verre.

[2]
Le costume de démon, avec ses plumes et son aigrette, son pourpoint aux ornements pointus et tailladés, ses cornes, sa queue, et ses ailes de chave-souris, est un des plus curieux.

[3]
Monsieur, né en 1640, n'avait alors que onze ans. Il reta jusqu'à douze ou treize ans sous les vêtements féminins. Son air était celui d'une petite fille et sa voix aussi. Le rôle qu'on lui avait donné était une concession à son goût pour les habillements féminins.

VII. Entrée
Quatre Nourrices de Bacchus

Aux Demoiselles:

Il n'est pas mal-aisé d'acquérir nos offices,
Et pour y parvenir le chemin en est doux;
Mais vous ne sçauriez mieux vous addresser qu'à nous
Si vous voulez apprendre à devenir Nourrices.

VIII. Entrée
Devins & Poëtes [1]

Le vin qui des Heros éleve le grand coeur
Inspire à nos esprits leurs divines furies,
Et naissent de cette liqueur
Les beaux Vers, & les Centuries.


Le Roy, representant un Devin

Que de gens sur ce front dont l'éclat est divin
Vont chercher de leur sort un infaillible augure,
Et que les Courtisans iront à ce Devin
Pour apprendre leur bonne, ou mauvaise avanture.

C'est un noble Genie, il promet aux humains
Le retour de la Paix, & des moeurs anciennes,
Et s'il veut observer les lignes de nos mains,
Tout ce qu'il y verra nous doit venir des siennes.

Nul autre à ces talens ne sçauroit parvenir,
Mais que pour le furur c'est un grand Personnage,
Et qu'on le juge bien Maistre de l'advenir.
A ne faire que voir ses yeux & son visage.


[1]

Deux dessins, dont le second, qui est le plus curieux, représente une espèce de derviche tourneur, à haut chapeau pointu, orné d'un plumet colossal, et dont le costume semble tout hérissé d'ailes qui se soulèvent et s'envolent.

IX. Entrée
Gens cherchant la Cadance que le vin leur a fait perdre

Pour Villedan, chercheur en Cadance

Attraper la Cadence est un penible ouvrage,
Ie perds en cette enqueste & ma peine & mes pas,
Ie la cherchay jadis dedans le mariage,
Et ne l'y trouvay pas.

X. Entrée
Deux Gueux & une Gueuse ruinez par le vin

Iadis nous avions dequoy frire,
Maintenant nous n'avons plus rien,
Et nous ne laissons pas de danser, & de rire,
Il n'est rien de si doux que d'avaler son bien.

XI. Entrée
Dieu Pan & ses Faunes [1], qui sortent de l'Isle & dressent une table couverte de mets deelicieux

Dans nos bois & sur nos fougeres
Nous courons les jeunes Bergeres,
Elles ont beau doubler le pas
Nous les attrappons de vitesse,
Et nos pieges ont tant d'appas
Qu'il faut une grande iustesse
A celles qui n'y tombent pas.


Le Chevalier de Guise, representant le Dieu Pan

Plus insensible que les bois
Où ma divinité preside,
J'ignore ce que c'est d'Amour & de ses loix,
Ou si dans mon ame il reside,
Il faut donc qu'il y soit sans flame & sans carquois.

Les Faunes qui me font la cour
N'en jugent rien à mon visage,
Et les Antres secrets dont les rayons du jour
N'ont jamais sceu percer l'ombrage,
Sont beaucoup moins secrets que ne l'est mon amour.

Les Nymphes disent que j'ay tort,
Et iurent de m'estre cruelles,
De ma faire la guerre, & de crier bien fort,
Au cas que ie brusle pour elles.
C'en est fait il est pris, & le grand Pan est mort.


[1]
Maillot velu, tout enguirlandé de feuillages, ainsi que la chevelure.

XII. Entrée
Six Chevaliers de la tonble ronde [1], qui chassent les Faunes & se mettent à table

Ces braves Chevaliers combatent
Par tout le monde à fer trenchant,
Vers le Midy leurs faits éclatent,
Ils éclatent vres le Couchant:
C'est à dire que cette Troupe,
A parler tout communément,
Fait des merveilles au moment
Ou qu'elle disne, ou qu'elle soupe.


[1]

Les chevaliers de la Table Ronde ont un costume de fantaisie, sorte de cuirasse avec jaquette courte, les jambes nues, et un casque avec aigrette et panaches flambloyants.

XIII. Entrée
Les Basteleurs qui divertissent les Chevaliers [1]

Avec adresse & bonne grace,
Et comme on ne s'attend à rien,
Prendre un coeur & donner le sien,
C'est un beau tour de passe.


[1]
Loret dit, dans on bref compte-rendu du Ballet des Festes de Bacchus:

On y joua des gobelets,
Et l'on dit choses non-pareilles
D'une guenon qui fit merveille.

Cela ne peut se rapporter qu'à cette entrée, où l'on voyait figurer Arlequin, Colles, Godenot, avec les attributs de leur profession. Une estampe représente cette scène: la table et le plancher aux alentours sont recouverts de poules, de coqs, de lapins, qui viennent sans doute de la boite à surprise, et on aerpçoit au milieu de la table une petite figure habillée, qui est probablement la guenon dont parle Loret. Dans les estampes suivantes, on voit Arlequin, en costume multicolore; Colles avec son chapeau plat et sa batte, Godenot (tout petit) d'abord en fou, puis en Espagnol grotesque, et sa femme en Espagnole.

XIV. Entrée
Inventeurs de Pressoirs, Automne & Achanariens

Le Marquis de Villequier, representant l'Automne [1], aux Dames

Voulez-vous de mes fruicts, ils ne sont point amers,
Quoy que pour la raison ils soient un peu bien vers,
Je me suis fort hasté, & c'est en ma personne
Qu'on trouve le Printemps en y cherchant l'Automne.


Le Comte de Carces, les Marquis de Sainct Martin, & de Charmazel, & le Comte de Brefy,
representans des Achanariens & Inventeurs de Pressoirs, aux Dames

Nous avons inventé l'Art de presser Bacchus,
Et fouler aux pieds la vendange,
Afin d'en exprimer le jus,
Bacchus s'en plaint, Amour le vange,
Et comme nous avons pressé cette liqueur,
Il fait que vos beaux yeux nous vont pressant le coeur
D'une manière plus étrange,
Ainsi par sa permission
Nous sommes tourmentez de nostre invention.


[1]

Costume féminin, surchargé de pampres et de fleurs des champs; coiffure de marguerites, bleuets, coquelicots, surmontés de fougères et de joncs. L'Automne tient une carne d'abondance.

XV. Entrée

Musique Grotesque [1]


[1]

Trois musiciens (les sieursLaleu, Queru et Lambert), qui sont coiffés de têtes d'animaux: le premier pince d'une espèce de guitare; le second bat les côtés d'un triangle garni d'anneaux; le troisième, dans une posture et avec une expression comique, promène un archet sur un long et minde instrument à une corde surmonté d'une figure burlesque.

XVI. Entrée
Le Ieu, la Débauche, & la Crapule [1]

Le Duc de Ioyeuse, representant le Ieu

Aymez le Ieu, n'en ayez point de honte,
A ce plaisir adonnez vous un peu,
Vous pourriez bien y trouver vostre conte,
Aymez le Ieu.


[1]

Le Jeu a un damier pour rabat, une collerette de cornets; des cartes forment sa ceinture et aussi sa coiffure, que domine un cornet à jeter les dés. La Débauche est tout entourée de guirlandes de verres et de gobelets. La Crapule a une ceinture de plats, et se tient sur le ventre, comme si elle étouffait.

XVII. Entrée
Icare [1] & quatre Bergers

Le Prince d'Harcourt,
representant Icare, assomé par des Bergers qu'il avoit enyvrez du vin que luy avoit donné Bacchus

Les destins à ma vie ont esté bien contraires,
Je ne pouvois fuyr l'un de ces deux dangers,
Et je devois perir par les mains des Bergers,
Où j'avois à mourir par les yeux des Bergers.


Le Duc de Roüannez, representant un Berger qui se croit empoisonné

Est-ce enfin oison ? est-ce Amour ?
Ou si chacun d'eux à son tour
Me trouble l'esprit & la veuë ?
Mais que de sens & de raison
Mon ame est icy despourveuë,
Si c'est de l'Amour qui me tuë,
Helas ! n'est-ce pas du poison ?


[1]

L'habit d'Icare, très-riche et très-élégant, est un admirable cotume de pasteur d'opéra. Les bergers ont la houlette, la panetière et la musette.

RECIT

Venus, la Volupté, trois Graces, au Roy

Venus:
Ie suis la mere de l'Amour,
IEUNE ROY, qui viens dans ta Cour
Amener les delices.

La Volupté:
Et moy je suis la Volupté
Qui termnie la cruauté
Des amoureux supplices.

Les Graces:
Que ce Prince est aymable & beau,
Aussi mesme dans le berceau
Il fut accompagné des Graces.

Toutes ensemble:
Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Lis.

Venus:
Il faut qu'Amour en soit vainqueur,
Et déja sur ce noble coeur
Sa victoire est certaine.

La Volupté:
Faisons qu'il ait ce beau desir,
Et pour en gouster le plaisir
Qu'il en sente la peine.

Les Graces:
Qui ne se laissera tenter,
Et qui pourra luy resister
S'il est accompagné des graces.

Toutes ensemble:
Rendons ses plaisirs accomplis,
Et marchons toujours sur les traces
Du jeune Monarque des Lis.
[
1]


[1]

Le roi n'avait que treize ans: on ne perdait pas de temps pour son éducation amoureuse. Comme les opéras de Quinault, les ballets de cour, particulièrement ceux de Benserade, saisissent toutes les occasions de présenter les faveurs de Louis XIV comme le bien suprême à l'émulation des beautés de la cour: nous en verrons de nombreaux exemples. L'amour est le plus bel attribut de la royauté, et quand le souverain aime, c'est pour celles qu'il a choisies un bonheur en même temps qu'un devoir de céder: tel est le résumé de la morale des ballets de cour.

XVIII. Entrée
Orphée, Silene, & Bacchantes

Orphée déchiré par les Bacchantes, & representé par Mr Seguier

D'un luth harmonieux le son tendre, & plaintif,
Ne sçauroit desarmer le coeur vindicatif
de ces femmes cruelles,
Pourquoy me déchirer, & qu'ay-je fait contr'elles ?
J'aymay toujours le sexe avec tant de chaleur,
Et voyez à quel point il regnoit dans mon ame,
Ie fus jusqu'aux enfers redemander ma femme,
Peu de Maris iroient si loin querir la leur.


Le Roy, representant une Bacchante

Ie Bacchante que je suis
I'employe à tout ce que je puis
L'impetueuse ardeur dont je ne sçay que faire,
Ie ne cesse de m'agiter,
Et mon exercice ordinaire
est de courir, danser, sauter.

Mais i'espere qu'au premier iour
I'iray boire un doigt chez l'Amour,
Il m'en va convier, & si ie me flate,
Il me recevra de bon coeurs,
Me fera chere delicate,
Et me percera du meilleur.

De là ie quitte en peu de temps
Tous ces petits vins, & pretens
Avaler à longs traits du grand vin de la gloire,
Déja la Nature & les Cieux
En naissant m'en ont tant fait boire,
Qu'on voit qu'il me sort par les yeux.


A Villedan, representant une Bacchante

Vous en avez bien pris de la liqueur Bachique,
Mais ce n'a pas esté dans vostre domestique,
Ayant trop témoigné comme il ne falloit pas
S'enyvrer de son vin alors qu'il est au bas.

XIX. Entrée
Dieu du Sommeil sortant du Temple de Bacchus suivy des Songes ou Phantosmes, Visions de trophées, d'Hommes de feu, d'Hommes de glace, du fleuve d'Oubly, & de Fées enfantant des esprits follets [1]

Le Sommeil, representé par le Sr Beaubrun, aux Dames

De mes pavots delicieux
I'entretiens vos beautez, & trouve ce me semble
Que vous vous en portez bien mieux
Quand nous avons passé toute la nuict ensemble.

De crainte qu'ils ne soient battus
Ie tiens clos & couverts vos beaux yeux adorables,
Et i'ay de secrettes vertus
Pour le soulagement de tous les miserables.

Ie fais de merveilleux tableaux,
Fragiles, delicats, peints d'ombre & de fumée,
Et qui ne sont iamais si beaux
Qu'en les considerant à paupiere fermée.


Monsieur de Crequy, le Grand Maistre de l'Artillerie, Mr de la Chaisnaye, & le Sr le Vacher,
representans des Songes ou Phantosmes, aux Dames

Sous une aymable figure,
Et brillans au dernier point,
Belles, nous ne sommes point
Songes de mauvais augure.

Nous avons le goust des hommes
Qu'Amour se plaist d'attaquer,
Il est aisé d'expliquer
Des songes comme nous sommes.

Nous voulons en gens habiles
Quelque chose de reel,
et c'est nostre naturel
D'estre legers & fragiles.

Ne croyez pas aux mensonges
De ceux qui sur nostre fait
Vous diront que c'est mal fait
De s'arrester à des songes.


Le Grand Maistre de l'Artillerie, representant un Phantosme

Des fantosmes le plus terrible
Ie sçay faire un vacarme horrible,
Par moy tout peut estre détruit:
I'ay des tonnerres & des flames,
Mais ie me r'adoucis la nuict,
Et ie puis apparoistre aux Dames
Sans faire d'esclat, ny de bruit.


Monsieur de Crequy, representant un Phantosme

Divine cause de la flame,
Ie n'ay plus ny corps ny d'ame,
La raison en paroist assez:
Pour mon ame elle est toute vostre,
Et je me suis défait de l'autre,
A cause que je sçay que vous le haïssez.

Mais vous pourriez bien ce me semble
Les rejoindre tous deux ensemble,
Et restablir tous leurs accords;
Loin d'en apprehender du blasme,
Puisque vous avez déja l'ame
Ce seroit charité de prendre aussi le corps.


[1]

Cette série de figures est une des plus curieuses et des plus pittoresques. Le Dieu du Sommeil, couronné de pavots que surmonte une aigrette noire ornée de panaches, a le haut de la figure recouvert d'un masque, ou teint en noir, et au dos des ailes de chauve-souris. Il tient d'une main une corne d'omù sortent des vapeurs, et de l'autre une baguette.
On voit esuite un Fantôme, tout couvert de têtes de hiboux et de chouettes, d'ailes de larves, de papillons, d'oiseaux nocturnes; puis deux Trophées de Bacchus, le premier coiffé d'une basse de viole, à travers le ventre de laquelle passe sa tête grotesque, flanqué d'autres instruments devant et derrière et jouant du violon sur son épaule; le deuxième, ayant un pot à bière, dont le couvercle lui sert de visière, la poitrine, les cuisses et les bas entourés d'autres pots.
L'Homme de feu tout rouge, coiffé et habillé de flammes; l'Homme de glace, un viellard transi, tout hérissé de fourrures.
Le Fleuve de l'Oubli, un grand personnage à longue barbe blanche, avec des épaulières et une ceinture de feuilles de pavot, fleurs et plantes soporifiques, la tête amplement couverte d'une couronne analogue, hérissée d'un plumet gigantesque et flamboyant.
Nous renonçons [!] à décrire les custumes fantastiques des Esprits folets.

XX. Entrée
Trois Trophées de Bacchus

Nous servons à Bacchus, nous en faisons trophée,
En recompense quelque iour
D'une ardeur differente ayant l'ame eschauffée
Nous pourrons servir à l'Amour.

XXI. Entrée
Hommes de Feu

Le Duc de Cancale, representant le Feu

Estincelant & vif, ie crois qu'il en est peu
Qui puissent comparer leurs flames à mes flames,
Ie n'en fait point le vain, mais ie suis un vray feu
A consommer le coeur des Dames.

De ma possession leur sort seroit heureux,
Si i'en voilois avoit il m'en viendroit à troupes,
O qu'elles voudroient bien que ie fusse amoureux,
Et que le feu pris des estoupes.


Monsieur de Comenge, representant le Feu

Il faut que ie m'éleve, & mon ambition
Des objets rampants n'a que faire,
Et si i'ay quelque passion,
Elle est au delà de ma sphere.

XXII. Entrée
Hommes de glace

Le Roy, representant un glacé

I'entre dans un Printemps qui va rompre la glace
Qui me contraint & m'embarasse,
Et ie feray bien-tost sentir aux plus hardis
Que mes doigts seront dégourdis.

Déja mon froid imprime une crainte profonde,
Et ie ne voy guere de monde
Qui ne tremble dans l'ame à mon Royal aspect,
Et ne soit glacé de respect.

Mon coeur beaucoup plus grand que tous les coeurs ensemble
N'a que trop d'ardeur ce me semble,
Et ie souhaiterois qu'il fut plus froid qu'il n'est,
Ie me doute de ce que c'est.

XXIII. Entrée
Fleuve d'Oubly

Le Marquis de Pisy-Genlis, representant le Fleuve d'Oubly, aux Dames

Helas divinitez mortelles,
Que ne puis-je moy-mesme en vertu de mon eau
Oublier que vous estes belles,
Ou vous faire oublier que ie ne fus pas beau.

XXIIII. Entrée
Les Fées qui enchantent des Esprits folets

Nous voyons clairs dans les sombres destins,
Aux vieux deserts nous faisons nos vacarmes,
Et ce ne sont que Folets & Lutins
Qui peuvent estre amoureux de nos charmes.

Mr de Rasliere [1], representant un Esprit Folet, aux Dames

Beaux yeux dont les miens sont ravis,
Voyez moy bien, à vostre advis
Suis-je taillé d'une maniere
A passer aisément pour un de ces Esprits
Fort dégagez de la matiere ?


[1]

Ce gentilhomme inconnu est sans doute le même que que le Mr de Ralière qui figurait, avec MM. de Brion et d'Aluy dans la XVI° entrée du Ballet de l'Oracle de la Sybile de Pansoust, et que ce La Rallière qu'on voit cette même année dans la Muse historique de Loret partager les jeux guerriers de Louis XIV, au Palais Royal.

XXV. Entrée
L'Escuyer chargé des armes de ceux qui doivent danser apres

Mr du Foullioux, representant l'Escuyer

Elegie à sa Maistresse:

Ieune & fiere beauté que ie ne nomme point,
Au fond de vostre coeur vous sçavez à quel point
Le mien est enflamé pour vos aymables charmes,
Ie n'ay sceu m'en defendre avec toutes ces armes,
Et vous avez faussé par vos divins appas
Celles qui sont à moy, celles qui n'y sont pas.
C'est à vous seulement que mon feu se révele,
Mais l'amour m'a si fort embroüillé la cervelle,
Que dés le premier mot que ma bouche produit
Le sens commun esquive, & la raison s'enfuit;
C'est pis quand ie m'abstiens de ma rare eloquence,
Et tout le monde rit au nez de mon silence,
D'où vient à mon esprit un si dangereux choc,
Cette ingenuité n'est point de mon estoc,
Et ie ne ferois point ce choses de moy-mesme,
Il faut bien que ce soit parce que ie vous ayme.
Ceux qui pensent avoir tout le bon sens pour eux
Sont aussi fous que moy quand ils sont amoureux,
Et ie me ressouviens qu'on m'a dit, ce me semble,
Qu'Amour & la Sagesse estoient broüillez ensemble.
Mais ie m'emporte icy dans le raisonnement,
Il s'agit, s'il vous plaist, de guerir mon tourment:
Car si vostre service est de nul avantage,
Ie n'ay pas resolu d'y viellir davantage;
Est-il pas iuste aussi que chacun ait le sien,
Le Mary prendra tout & l'Amant n'aura rien ?
Souffrez que ie vous mene, & que ie me propose
D'estre vostre Escuyer, c'est toujours quelque chose,
Non que ie borne là mon vol ambitieux,
Ce n'est que pour voir, & qu'en attendant mieux.

XXVI. Entrée
Gendarmes ou Gladiateurs animez par le vin [1]

La rage dans le coeur & le sang dans les yeux,
Nous causons le desordre & l'horreur en tous lieux,
Le carnage est ce qui nous charme:
Mais le plus fier de nous est bien-tost surmonté,
Quand il tourne une ieune & charmante beauté
Qui luy dit, Baisez-moy Gendarme.
[
2]


[1]

Figures de bravaches grotesquesn ayant pour cuirasses le cercle d'un tonneau ou la ciasse d'un tambour,etc.

[2]
refrain d'une chanson populaire du temps.

XXVII. Entrée
Titans qui ont massacré Bacchus, & qui viennent à ses Festes touchez de repentir, & de devotion pour son culte

Le Roy, representant un des Titans

Ma naissance est si haute & si proche des Cieux,
Que je ne pense pas estre un ambitieux
Dont la témérité ne se puisse defendre,
Et fait comme ie suis le Ciel pourroit me prendre
Moins pour un des Titans que pour un de ses Dieux.

Tout au dessous de moy me paressant si bas
La hauteur du dessein ne m'épouvante pas,
Et pour y parvenir i'ay la force & l'audace,
J'y touche peu s'en faut de mon illustre place,
Et du Throsne où ie suis il ne reste qu'un pas.

Mais les Dieux pour ce coup ne seront point battus,
Je m'en tiens aux projets que mes Ayeuls ont eus
D'estre aymé dans la paix, d'estre craint dans la guerre,
Et suffit dans cent ans qu'ayant soûmis la Terre
J'escalade le Ciel à force de vertus.

XXVIII. Entrée
Pirates échoüez en l'Isle dorée, & qui viennent aux Festes de Bacchus

Nous avons escumé les Mers
Et fondé sur les flots amers
Une richesse qui s'augmente,
Mais quelques si grands biens que nous ayons acquis,
Nous gaignerions sans doute un thresor plus exquis,
Si nous avions perdu l'Amour qui nous tourmente.

XXIX. Entrée
Mercure envoyé de la part de Iupiter pour honorer les Festes de Bacchus

Roquelaure [1], representant Mercure, au Dames

Messager fidelle & discret
Je tiens le pacquet fort secret
Que les Dames m'osent commettre,
Ame vivante n'y penetre,
Et ma charge est d'un tel rapport
Que ie n'ay iamais rendu lettre
Qu'on ne m'ait bien payé le port.

Au reste avez-vous le dessein
De faire un voyage loingtain
De galanterie & de joye,
Sans qu'on le sçache ou qu'on vous voye ?
Venez avec moy sans danger,
La plus douce & plus seure voye
C'est d'aller par le Messager.

Entre les Larrons Amoureux
Je preside & toujours comme eux
I'ay quelque nocturne besongne,
Mes Rivaux en ont grand vergongne,
Suffit d'estre Mercure enfin,
et venir du ciel de Gascongne
Pour estre le Dieu du larcin.

Comme mon bien dire est vanté,
Ie ne fais point difficulté
D'enrichir un conte agreable,
Et de passer le vray-semblable,
Mais c'est pour user de mes droits,
Et nous autres Dieux de la fable
Il nous faut bien mentir quelque fois.


[1]

Le marquis, puis le duc à brevet, Gaston de Roquelaure, maître de la garde-robe, dont le nom est resté très populaire.
Mercure pouvait s'incarner à merveille sous les traits de Roquelaure, et l'auteur du ballet, en feignant de peindre le premier, a trouvé une occasion naturelle de railler les indiscrétions proverbiales, les bonnes fortunes, les étourderies et les gasconnades de ce peu scrupuleux bouffon.

XXX. & derniere Entrée
Apollon & les neuf Muses, qui se trouvent aux Festes, à cause de l'affinité qui est entre elles & Bacchus [1]

Apollon, representé par le Sr Cabou

Des filles du sacré vallon
I'en sçay menuer huict à baguette,
Et rien plus le pauvre Apollon
Se recommande à la cadette.

Le Roy, representant une Muse, aux Poëtes:

Tenez vous prests, divins Esprits,
Qui ne chantez pas à tout prix,
Et que la haute gloire pique;
Ie medite un hardy projet,
Et vous prepare le sujet
D'un grand & beau Poëme héroïque.

Du pas dont on me voit venir,
Je ne suis pas pour m'en tenir
Aux simples Lauriers de Parnasse,
Il faut que de cent vives fleurs
Que ie m'en vais cueillir ailleurs,
Ma noble guirlande se fasse.


Le Comte de Sainct Aignan, representant une Muse

Les filles de memoire autrement les neuf Soeurs,
N'ont beautez, graces, ny douceurs,
Que ie ne partage avec gloire,
Ie retiens tous les vers que ie trouve à mon gré,
Et ie n'en sçache point dans le Troupeau sacré qui soit plus fille de memoire.


Villedan, representant une Muse

Ie suis pucelle surannée,
Et des neuf Soeurs presque l'aisnée,
Mais ie vous laise à deviner
Ce qui console ma misere,
grace à Dieu, ie n'ay plus que faire
De vieille pour me gouverner.
[
2]


Le Comte de Maulevrier, representant une Muse

I'ay les graces les douceurs
Du Troupeau qu'Apollon façonne,
Et qui voudra voir les neuf Soeurs
N'a qu'à voir ma seule personne.


[1]

Une grande planche représente une sorte de Parnasse, avec Apollon assis au centre, dans une gloire, et les neuf Muses distribuées autour de lui et siégeant sur des amas de nuages. Dans la planche suivante, on voit un Apollon éblouissant, sous la figure du Soleil, avec sa lyre à la main.

[2]
Il y a ici comme dans les entrées IX & XVIII, une allusion familière et passablement effrontée à certaines infortunes domestiques de ce personnage obscur, et à l'humeur acarâtre de la vieille épouse qu'il avait perdue depuis peu.

Entrée supprimée
De deux Coquettes, & d'une Matrône [1]

Le Roy, representant une Coquette

Ie doute qu'avec moy pas une Demoiselle
Entre en comparaison,
Car ie suis belle enfin, ieune, spirituelle,
Et de bonne maison.

Ie suis un peu coquette, & malgré mon bas âge
Ie veux vaincre par tout,
Mais ie me sens aussi la force & le courage
Pour en venir à bout.

Les acclamations pour moy font toujours prestes,
Et la gloire me suit,
Ie prévoy que dans peu ie feray des conquestes
Qui feront bien du bruit.

Combien d'adorateurs marchent dessus mes traces,
Et vont baisant mes pas,
Et que de gens voudroient avoir mes bonnes graces
Qui ne les auront pas.

Ie suis sage, & veux bien qu'avecque moy l'on rie,
Mais point de liberté,
Et l'on ne voit qu'en moy de la coquetterie,
Et de la Majesté.

Les plus fameux devins ont fait mon horoscope,
Et disent qu'à mes pieds
Sans doute quelque iour tous les Rois de l'Europe
Seront humiliez.

Quelque brillant éclat que leur sçavoir me donne,
Ce n'est point trop pour moy,
Ie sens que dans le corps d'une ieune Mignonne
I'ay l'ame d'un grand Roy.


Villedan, representant une Matrône

Les devoirs qu'on rend à nostre âge
Sur tout en fait de Mariage,
Sont des devoirs bien rigoureux,
Et décrepites que nous sommes
Nous ne faisons de malheureux
Qu'autant que nous espousons d'hommes.

Assez de Galands nous arrivent
Qui nous cajolent, nous poursuivent,
Et font devant nous les jolis,
Mais avecque toute leurs offres
Nous aurions de fort mauvais lits
Si nous n'avions de fort bons coffres.

Helas ! ie sçay ce qu'en vaut l'aulne,
Moy qui suis icy la Matrône
De ces deux aymables beautez,
Une qui fut plus ancienne
Estoit iadis à mes costez,
Et moy-mesme i'avois la mienne.

Que c'estoit une vieille Prûde,
Incommode, fascheuse, rude,
Et que i'ay languy sous sa loy,
Elle estoit toujours en cervelle,
Et pour mieux répondre de moy
Me faisoit coucher avec elle.

enfin apres l'avoir perduë
Ie ne me suis point defenduë
De faire un mestier qu'elle a fait,
L'on m'honore dans les familles,
Et ie m'adonne tout à fait
A gouverner les jeunes filles.


[1]

L'édition d'où sont tirés les commentaires indique, après la trentième entrée:

"On lit à la suite, dans l'édition originale: Entrée Supprimée, de deux Coquettes et d'une Matrone.
Nous ne croyons pas devoir reproduire cette entrée, rejetée en appendice par l'éditeur, et qui n'a pas figuré dans la représentation. Elle a été sans doute retranchée à cause du peu de noblesse et même de convenance du rôle qu'elle donnait au roi, contrairement aux habitudes consacrées, quoiqu'il figurât en ce même ballet parmi les filous de la IV° entrée."