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François Rebel & François Francoeur
[1701 - 1775] e [1698 - 1787]
Le Ballet de la Paix
Ballet en III Entrées
representé le vingt-neuviéme jour de May 1738
Livret de Pierre-Charle Roy

L'Amour de
traits divers affortit son Carquois: Ce
Ballet tire son nom de l'occasion pour laquelle il avoit
été destiné; on auroit pû
l'appeller Les Caracteres de l'Amour, ou l'Amour Voyageur,
si ces deux Titres n'avoient déja été
employez.
Tranquilles Citoyens, les uns sur vous
s'étendent,
D'autres sur les Bergers descendent,
D'autres s'élevent jusqu'aux Rois.
Prologue
les
personnages du Prologue les
interprètes Le Chef des
Megariens Mr
Chassé Apollon Mr
Jelyote
Arts & Muses
Le Palais
de Minos à Megare, avoit une Tour dans laquelle Apollon
renferma sa Lyre;
l'instrument diva communiqua aux pierres, un charme qui les rendoit
sonores
Scene
premiere Le
Chef des Megariens Le
Chef des Megariens & le
Choeur Le
Chef Le
Théâtre
s'éclaire Quel
éclat des les Cieux comment à se
répandre ?... Scene
2 Apollon Le
Choeur Apollon Le
Chef Que
l'Objet le plus severe Charmant
Amour, lance tes traits L'ame
la plus fiere Apollon Que
le Goust renaissant épure les plaisirs, Le
Choeur
Le Chef des Megariens, le Choeur
Digne ornement de cet Empire,
Des faveurs d'Apollon monument précieux,
Tour célébre, où jadis il
deposa sa Lyre,
Votre sein enfantoit des sons harmonieux,
Ils appelleroient les Ris, les amours, & les
Jeux.
Quel changement ! helas ! vous gardez le
silence:
Pourquoy ce charme a-t'il cessé ?
Beaux jours, qui de l'Amour releviez la
puissance,
Avec vous son regne est passé.
L'implacable Dieu de la guerre
Ne fait plus retentir la terre,
Que de cris de troubles & de pleurs:
Apollon & le Dieu des coeurs
Sont effrayez de son tonnerre.
Un Monarque occupé du bonheur des
Humains,
Le preferoit aux lauriers de Bellone:
Mais ils ont allumé la foudre dans ses
mains,
La Victoire le vange, & le Ciel le
couronne.
Quels sons naissans se font entendre ?...
Ils s'unissent entr'eux... ils forments des
accords...
Chaque moment les rend plus touchants ou plus
forts...
Apollon, venez-vous nous rendre
Ce charme qui jadis exitoit nos
transports ?
Apollon, les Muses, les Arts, Le Chef des Megariens, le
Choeur
Aux maux de l'Univers, le Vainqueur est
sensible.
Disparoissez tristes jours,
Siecle heureux, siecle paisible,
Recommencez vôtre cours.
Peuple si cher à ma tendresse,
La Paix me rend à vous par de suprêmes
loix.
Minos le dernier de vos Rois
Attira dans ces lieux ma Lyre enchanteresse;
Les Accords célébroient sans
cesse
Ou ses nobles Plaisirs, ou ses brillants
Exploits.
Minos renait; c'est lui que je revois:
Sous de plus jeunes traits, c'est la même
sagesse
Qui vous gouvernoit autrefois.
Que pour lui plaire tout s'empresse:
Rochers, animez-vous, ce Jour vous rend la
voix.
Enfans de la Paix,
Jeux qu'elle inspire,
Pour vôtre empire
Tous les coeurs sont faits.
Sensible à nos sons
Paye au Dieu de Cythere
Ses tendres leçons.
Les plaisirs vont renaître:
Aimable Maître,
Fais toi des Sujets
A force de bienfaits.
Qui craint de s'enflâmer,
N'aura qu'un pas à faire
Du desir de plaire,
Au plaisir d'aimer.
Que les Fêtes les plus aimables
Annoblissent nos doux loisirs:
Quae la diversité les rende
inépuisables.
Avec l'Amour désormais
Je prétens accorder ma Lyre;
Il embellit tous les Arts que j'inspire:
J'augmente son pouvoir quand je chante ses
traits.
Regne, Amour, triompe à jamais
Des Bergers, des Heros, de tout ce qui
respire.
Volez Amour, volez, qu'à nos voeux tout
conspire;
Dans le Palais des Rois étendez vôtre
empire,
Des bruyantes Citez soulagez les travaux
Embellissez les Bois, & les Hameaux.
Premiere Entrée
Phillis & Demophon
Phillis
regnoit dans la Thrace, lorsqu'un inconnu y vint signaler
son courage. Phillis ne put lui refuser son estime & sa
tendresse; mais sans oser preferer à des Rois, un
Etranger qui n'avoit de titre que le mérite &
l'amour. Tandis qu'elle étoit balancée entre
la gloire & sa passion, il fût reconnu fils de
Thesée. On saçit que les Heros de
l'antiquité n'étoient avouez de leurs Peres
qu'après s'être rendus dignes de leur
naissance. Démophon avoit toujours ignoé la
sienne. Cette découverte remettoit Phillis en droit
de l'épouser, mais comme il étoit
apellé au secours de Thesée
assiégé dans Athenes, elle sacrifie son
interêt au devoir. Il ne falloit pas de moindres
traits pour caracteriser l'Amour
Héroïque.
les
acteurs les
interprètes Phillis,
Reine de Thrace Mlle
Antier Démophon,
sous le nom d'Eurylas Mr
Chassé Sostrate,
Chef des Atheniens Mr
Albert
Atheniens, Matelots
Le Théâtre représente le Palais de la Reine de Thrace, au bord de la Mer
Scene
premiere Le
Choeur,
derriere le Théâtre Phillis Je
vois à mes genoux avec indifference, Scene
2 Eurylas Phillis Eurylas Objet
des voeux de tant de Rois; Phillis Eurylas Phillis Eurylas Quoi
! nourir sans espoir un feu qui me
dévore, Phillis Eurylas Phillis Eurylas Phillis Eurylas Phillis Eurylas Phillis En
me voyant toujours, songez à
m'éviter, Ensemble Phillis Eurylas Scene
3 Le
Choeur Eurylas On
entend une Symphonie qui annonce des
Matelots Phillis Eurylas Le
Choeur,
derriere le Théâtre Eurylas Scene
4 Sostrate Eurylas,
reconnu Démophon, à
Phillis Phillis Eurylas Phillis Peuples,
que vos Jeux, vos Concerts Le
Choeur Phillis,
à Eurylas Eurylas Phillis Eurylas Phillis Gemissante,
exilée au milieu de ma Cour, Le
Choeur
Phillis, le Choeur, derriere le Théâtre
Chantons, célébrons le Vainqueur,
Elevons jusqu'aux Cieux sa gloire & son
audace,
Si Mars est le Dieu de la Thrace,
Eurylas en est le vangeur.
Hommages éclatants, transports, chants de
victoire,
Dans quel trouble nouveau venez-vous me plonger
?
D'un nom qui m'est trop cher me retracer la
gloire,
C'est mettre la mienne en danger.
Des Amants couronnez & des Thrônes
offerts
Et pour un Inconnu mon coeur est sans
défense:
Helas ! il méritoit une illustre
naissance,
Et je n'ai que des pleurs à donner à
ses fers.
Phillis, Eurylas
Reine, tout céde au bonheur de vos
armes,
Vos ennemis sont défaits;
J'ay rempli mes devoirs, vôtre Empire est en
paix,
Et je vais loin de vos charmes
Devorer de vains regrets.
Eurylas se dérobe à ma
reconnoissance,
Aux voeux d'un Peuple entier charmé de ses
exploits !
Mes succez m'ont eux-même ôté
toute esperance.
La guerre avoit du moins suspendu vôtre
choix:
Mais il n'est plus d'obstacles à leur
perseverance:
On vous presse à grands cris de nommer un
Epoux.
De tous ces Souverains Jaloux
Aucun n'obtient la préference.
Eh ! pourrez-vous toujours leur faire
résistance ?
La flotte de Thesée a paru sur ces mers,
Du plus ambitieux elle appuyera
l'audace.
Un nouveau péril me menace,
Vous le voyez, & je vous perds.
Ah ! pourquoi m'arrêtre encore ?
Quel suplice vous m'imposez !
Retenir des soupirs si long-tems
méprisez,
Redouter des regards que vous me refusez,
Vous craindre quand je vous adore.
Croyez-vous être seul à plaindre
?
Avec moins de courroux regardez vous mes feux
?
Je vous aime Eurylas il n'est plus tems de
feindre.
Vous m'aimez !...
Nôtre sort n'en est pas plus heureux.
Vous ignorez quel sang vous a fait
naître.
S'il n'est illustre, il le doit être
Dès que pour une Reine il ose
s'enflammer.
Ce n'est qu'un Roy qu'il m'est permis
d'aimer.
En voulant les briser, vous resserrez mes
chaînes;
Quel mélange nouveau de pitié, de
rigueurs !
Le même bouche, helas ! qui déplore
mes peines
En redouble encor les horreurs.
Contre le Dieu qui nous blesse
Le Trône devroit être un azile
assuré;
Du moins si de mon coeur l'amour s'est
emparé
Il y regne sans foiblesse.
Imitez ma constance, & prêtez-lui des
armes,
Trompeur vôtre douleur au lieu de
l'écouter,
Etouffez de l'Amour l'espoir & les
allarmes,
Par un si noble effort soyez digne des larmes
Que vous m'allez couter.
Tendre Amour, Gloire cruelle,
Ne serez-vous jamais d'accord ?
Ah ! des soupirs si purs, un flâme si
belle
Mériteroient un autre sort.
On vient... dissimulons.
O contrainte mortelle !
Phillis, Eurylas,
Peuples de Thrace
Chantons, célébrons le Vainqueur,
Elevons jusqu'aux Cieux sa gloire & son
audace,
Si Mars est le Dieu de la Thrace,
Eurylas en est le vangeur.
Le plaisir d'un Peuple heureux
Devient le prix & l'ouvrage
De ses Exploits glorieux:
Le plaisir d'un Peuple heureux
Pour la Reine est un hommage,
C'est un encens pour les Dieux.
Quels nouveaux sont frappent les Cieux !
Les vaisseaux de Thesée approchent du
rivage.
Au fils de nôtre Maître adressons
nôtre hommage
Sous le nom d'Eurylas il triomphe en ces
lieux.
Qui, moi, fils de Thesée ! ô Dieux
!
Sostrat, Phillis, Eurylas,
Atheniens, Matelots
Ne doutez point Seigneur, de la gloire nouvelle
Où Thesée enfin vous rappelle.
Troublé par un Oracle, & cruel
malgré lui,
Il avoit proscrit vôtre enfance;
Loin de vous redouter vous êtes
aujourd'hui
Son unique esperance:
Mille ennemis nouveaux attaquent sa puissance,
Hâtez-vous, tout ce peuple implore
vôtre appuy.
Du Titre qu'on me rend je sens moins
l'avantage,
Que le charme flatteur d'être digne de
vous.
Le Ciel a de mon coeur confirmé le
présage.
Mais songez que sur ce rivage
Je laisse mon bonheur, mon espoir le plus
doux.
Sur nos devoirs l'Amour même
m'éclaire;
Vôtre gloire est la mienne, il faut la
satisfaire;
Aux yeux du monde entier, qui sont ouverts sur
nous,
Il faut que mille Exploits annoncent mon
Epoux.
Interessent pour vous le Souverain des Mers;
Que les Vents les plus doux sur les Ondes
commandent,
Qu'ils domtent les Vents ennemis,
Qu'ils vous fassent voler aux Rivages promis,
Où les triomphes vous attendent.
Que les Vents les plus doux,
&c.
Vous partez: que le sort bien-tôt nous
réunisse !
Que la Gloire aujourd'hui me vend cher ses faveurs
!
Vous me fuyez...
Je vous cache mes pleurs.
Du moins ils charmeroient l'horreur de mon
suplice.
Ah ! ne ternissez point par de lâches
douleurs
L'éclat d'un si beau sacrifice.
J'attendray que la Victoire
Vous ramene en ce séjour,
Un Heros se rend à l'Amour
Quand il est quitte avec la Gloire.
Que les Vents les plus doux sur les Ondes
commandent,
Qu'ils domtent les Vents ennemis,
Qu'ils vous fassent voler aux Rivages promis,
Où les triomphes vous attendent.
Seconde Entrée
Iphis & Iante
La
Fable d'Iphis, qui de fille devint garçon est
l'enveloppe du Stratagême d'amour. Le jeune Iphis
s'étoit travesti pour s'introduire auprès
d'Iante. Il en avoit surpris l'amitié pour couvrir
son amour. Il reprend l'habit de son sexe, & le
déguisement qui cesse aux yeux du Spectateur,
subsiste aux yeux d'Iante, à la faveur des
Fêtes Hibristiques, où les femmes d'Argos
s'habilloient en hommes, & avoient droit de railler
leurs maris, en memoire du jour où elles avoient sans
eux, fait lever le Siege de leur Ville.
L'idée de ce Divertissement se trouve dans trois
Comedies d'Aristophane.
Il en reste encore des taces dans quelques-unes de nos
Villes, où les Françoises ont imité le
courage des Argiennes.
L'Amour plus contraint à La Ville, que dans le
tumulte de la Cour, ou dans l'innocence de la Campagne, a
besoin de plus d'adresse.
Les
personnages les
interprètes Iphis,
Jeune Argien Mr
Tribou Iante,
Jeune Argienne Mlle
Pellicier Beroé,
Gouvernante d'Iante Mlle
Bourbonois Une
Argienne Mlle
Fel
Le
Théâtre représente une Palce ornée pour
les Fêtes Hibristiques.
On voit au milieu la Statue de l'Hymen, & dans les côtez
celles de la Liberté, & de Téléfille
honorée sous le nom de Venus armée
Scene
premiere Iphis Beroé Iphis Beroé Iphis Nos
Belles autrefois pour délivrer Argos, Iante
verra ce spectacle Beroé Iphis Beroé Scene
2 Iante Iphis Iante Iphis Iante Iphis Iante L'Amour
est le tyran des ames, Iphis Iante Iphis Iante Iphis Pour
vous seule mon coeur soupire, Iante Iphis Iante,
à part Iphis Iante Scene
3 Le
Choeur Une
Argienne D'un
si beau jour faison usage, Amans,
souffrez nos caprices, Dés
que l'Hymen à ses chaînes Dieu
puissant pat nôtre foiblesse, Endure
malgré toy, nos Plaisirs &
nos Jeux; L'Argienne
& les Choeurs Dans
une molle indolence Nos
Tyrans nous avilissent L'Argienne Le
Choeur Scene
4 Beroé Iante Iphis Entre
deux coeurs unis l'empire se partage, L'Hymen,
&c. Iante Iphis Il
est un tendre Amant qu'il destine pour vous: Iante Iphis Iante Iphis Iante Iphis Iante Ensemble Les
Argiens & les Argiennes
paroissent Iante Iphis Le
Choeur
Iphis, Beroé
Tu le vois, Beroé, je quitte la parure
Qu'autrefois Achille amoureux
Prit comme moi pour plaire à l'Objet de ses
voeux.
Pourquoi quitter si-tôt une heureuse
imposture ?
Auprès d'Iante elle vous donne accez:
A sa fierté l'éclat va faire
injure,
Vous allez de mes soins perdre tout le
succez.
Plus déguisé que je ne fus jamais
Je le fuis, Beroé, sous ma propre
figure.
Je crains...
Que de ce Jour la fête te rassure.
Ont emprunté l'audace, & l'habit des
Heros.
Pour solemniser leur victoire
Elle reprennent tous les ans
De si nobles déguisements.
Ce Jour favorable à leur gloire,
S'il blesse les Epoux, peut servir les
amans.
Où l'allegresse regne avec la
liberté.
Mais vous pouviez le voir, lui parler sans
obstacle.
Sous un personnage emprunté
Je ne me donnois point l'effor que je desire:
Mon air étoit contraint, mon discours
concerté;
Je soupirois, sans sans être
êcouté;
Iante ne pouvoit penetrer mon martire,
L'amitié disoit tout, l'Amour n'osoit rien
dire,
J'ay trop souffert de ma timidité:
Sous ma forme ordinaire à présent je
respire,
Je reprens ma vivacité.
Puisse le tendre Amour vous être favotable
!
Mais si l'on vous connoît, tout est
desesperé:
Iante estime en vous une Compagne aimable,
Elle fuira bientôt un Amant
déclaré.
Iante, Iphis, Beroé
Chere Iphise, est-ce vous ? que vous êtes
charmante
Dans ce nouvel ajustement !
Vous me plaisez toujours, mais c'est en ce
moment
Qu'il semble que le charme augmente.
Sous une forme differente,
J'avois pour vous le même
empressement.
Vous êtes de mon coeur la seule
confidente.
Souveraine du mien, vous êtes, belle
Iante,
La source de tous les plaisirs.
Que nous passons d'heureux loisirs,
Dans cette tendresse innocente !
Ah ! puisse-t-elle augmenter chaque jour
!
Et pour la conserver, renonçons à
l'amour.
La tranquille Amitié n'offre que des
douceurs;
Sans les troubler elle remplit les coeurs:
On peint l'Amour armé de fléches
& de flâmes:
La tranquille Amitié n'offre que des
douceurs,
L'Amour est le tyran des ames.
Il me causeroit moins d'effroy.
Vous le justifiez, Iphise, quel langage !
Helas ! vôtre amitié s'affoiblit, je
le voy:
Ce coeur que je crois tout à moy
Pourroit donc souffrir un partage.
Non, je jure de fuir tous les engagemens
Qui pourroient traverser le nôtre.
Nos coeur suffisent l'un à l'autre,
Et j'espere échaper aux pieges des
Amans.
Des défauts des Amans soyez juge severe,
Ne reservez qu'à moy vos regards
précieux,
Il n'est point de Mortel empressé pour vous
plaire,
Qui peignît comme moy le pouvoir de vos
yeux.
Vos volontez sont ma suprême loy;
Sans vous, tout l'Univers est un desert pour
moy,
C'est vous qui m'animez, & par vous je
respire.
Une geste, un regard de vos yeux
Fait mon bonheur, ou mon martire:
Exercer sur les coeurs un si puissant empire,
C'est tenir la place des Dieux.
Ciel ! de quel trouble suis-je atteinte !
Helas ! quelle seroit ma crainte
Si quelque Amant s'expliquoit comme vous
!
Ah ! si vous m'entendiez, que mon sort seroit doux
!
Quels discours ! étouffons un soupçon
qui m'offense.
Iante, écoutez-moy.
Non; la fête commence,
Laissez-moy profiter des leçons de ce
jour
Va me donner contre l'Amour.
Iante, Iphis, Beroé, Argiennes
Trompettes éclatez, Organes de la
Gloire,
Du plus beau de nos jours consacrez la
memoire.
Argos & nos Epoux doivent leur
sureté
Aux efforts de nôtre courage,
Ce devoit être le gage
De nôtre felicité:
Sous leurs loix nôtre vie est un long
esclavage:
Un seul jour interromt nôtre
cpativité;
Retraçons-nous l'image
De nôtre liberté.
Nous n'en avons pas assez;
Endurez nos injustices,
Souffrez, pleurez, gemissez.
A sçu nous assujettir,
Vous nous rendez bien les peines
Que vous pouvez ressentir.
Hymen qui colores sans cesse
Du pompeux nom de Loix, tes caprices divers;
De nos plaisirs tyran severe,
Porte à ton tour des fers,
De nos fers trop pesans image trop
legere.
C'est du moins nous vanger de ton joug
rigoureux.
Nos Epoux effeminez
Ont saisi nôtre partage:
Ils parlent nôtre langage,
Plus que nous ils sont armez.
On les voit envelopez:
Sans égards, sans complaisance,
D'eux seuls ils sont occupez.
Par leur vaine autorité,
L'empire, dont ils jouissent,
Pese à leur oisiveté.
Allons sur ces Remparts sauvez par nos efforts,
Faisons tout retenir de nos bruyans
transports.
Trompettes éclatez, Organes de la
Gloire,
Du plus beau de nos jours consacrez la
memoire.
Iante, Beroé, Iphis, à
l'écart
Votre ame indifferente,
Vos yeux distraits semblent blâmer
ces Jeux.
On y brave l'Hymen, on insulte à ses
noeuds;
Je devrois m'aplaudir de m'en trouver exemte:
Mais un trouble inconnu malgré-moy me
tourmente.
Dieu puissant qu'en ces lieux on se plait
d'outrager,
Est-ce donc sur mon coeur que tu veux te vanger
?
L'Hymen n'est point un esclavage,
C'est l'Amour toûjours renaissant:
C'est le bonheur de l'un que l'autre aime &
ressent.
Mais toutes ces Beautez n'expriment que ses
peines.
L'amour n'a pas formé leurs
chaînes.
Que sa felicité, que la vôtre vous
touche;
Il vous suit en tous lieux, il parle par ma
bouche,
Il meurt d'amour à vos genoux.
Que vois-je ! ô Ciel ! quelle surprise !
C'est un Amant qui me cachoit Iphise.
Pardonnez ma témerité
A l'excés de ma tendresse':
Pour vous fléchir, employer tant
d'adresse,
C'est honorer vôtre fierté.
Ah ! Perfide, à mes yeux garde-toy de
parêtre.
Vous commencez à me haïr
En commençant à me
connêtre.
A te haïr !... J'y parviendray
peut-être;
Je forceray mon coeur à
m'obéir.
Ne le démentez pas, s'il parle pour ma
flâme:
N'est-ce pas assez de rigueurs ?
Cruel, vous lisez dans mon âme,
Mon funeste secret s'échape avec mes
pleurs.
Regne, charmant Amour, joui de ta victoire:
Non, tu n'as plus besoin de nous voiler tes
traits:
Nous étions destinez à gouter tes
bienfaits,
Nôtre aveu manquoit à ta
gloire.
Beautez qui redoutiez & l'amour, & ses
noeuds,
Que nôtre exemple vous éclaire:
Amans épris d'une flâme sincere,
Venez, imitez-nous, & devenez
heureux.
Arrachons à l'Hymen des fers infurieux,
De fleurs couronnons son image:
De deux coeurs satisfaits le bonheur &
l'hommage
Reparent les affronts qu'il reçoit en ces
lieux.
Regnez Hymen, regnez, étendez vôtre
chaîne,
De vos traits laissez-nous le choix;
Vous n'avez que de douces loix
Pour les tendres Sujets que l'Amour vous
amene.
Troisiéme Entrée
Philemon & Baucis
Philemon
& Baucis semblent faits pour caracteriser l'innocence
& LA TENDRESSE PASTORALE. Ils sont époux
dans la Fable, on en fait icy de jeunes Amants dont la
fidelité est éprouvée, &
couronnée par les Dieux. L'hospitalité qu'ils
donnent à Jupiter, sans le connoître, le
prodige du vin qui se multiplie sous leurs mains, le
changement de leur Cabane en un Palais dont ils font un
Temple, sont des traits, copiez d'OVIDE, Liv. 8.
Metam.
les
personnages les
interprètes Philemon,
Berger Mr
Jelyote Baucis,
Bergere Mlle
Pellicier Jupiter,
sous l'habit d'un Prince Mr
Chassé Mercure,
aussi déguisé Mr
Tribout
Le Théâtre représente un Hameau borné par un Temple de Jupiter
Scene
premiere Mercure Jupiter Mes
feux par le dépit devroient être
gueris; Que
faire dans ce trouble extrême ? Mercure Jupiter Scene
2 Le
Choeur Baucis Le
Choeur Baucis Scene
3 Mercure Scene
4 Baucis,
sortant du Temple Cette
main sur l'Autel du Souverain des Dieux Mercure Baucis Mercure Baucis Mercure Baucis Mercure Baucis Mercure Baucis Mercure Que
celui que vos mains avoient offert aux Dieux, Baucis Scene
5 Jupiter Baucis Jupiter Baucis Ces
Bois, ces Vallons, ces Fontaines Jupiter Baucis Jupiter Baucis Jupiter Baucis Vos
grandeurs vous offrent sans cesse Vous
ne répondez rien: quels regards de courroux
! Jupiter (à
Mercure) Vien,
suis mes pas, je souffre autant que je
l'offence. Baucis Scene
6 Philemon Baucis Philemon Baucis Philemon Baucis Mercure
en travsersant le Théâtre, touche
Philemon de son Caducé Philemon Scene
7 Baucis Jupiter Baucis Sans
vous, helas ! sans vous nos jours couloient en
paix, Jupiter Baucis Elle
se jette aux pieds de Jupiter Philemon,
s'éveillant Jupiter Les
Bergers & les Bergeres
paroissent Tendres
Amants, goutez vôtre bonheur, Philemon
& Baucis Le
Choeur Amans
fidelles, A
nos chants, Echos, répondez-tous, Philemon
& Baucis Le
Choeur
Mercure, Jupiter
Ces Hameaux écartez, cette retraite
obscure
Cacheront-ils long-tems Jupiter & Mercure
?
Ecoute, & tu seras surpris
Des divers mouvements dont mon ame est
atteinte.
J'aime Baucis, Baucis sans détour & sans
feinte
Me parle d'un Berger dont son coeur est
épris.
Mais l'Ingratte qu'elle est, par ses pleurs, par
ses charmes,
Enchaîne mon dépit, & m'arrache
des larmes;
Son coeur est un tresor dont le sens tout le
prix.
Je desire sans cesse, & crains son
entretien;
Et cent fois j'ay pensé moy-même
Préferer son chemin au mien.
Mais, quel parti vôtre coeur veut-il prendre
?
Tu vois d'ici mon Temple, où Baucis va se
rendre.
C'est Jupiter qu'elle doit implorer:
L'Amant gemit des voeux que le Dieu doit
entendre.
Demeure, je vais préparer
Un moyen d'ébranler son ame,
Profite de son trouble en faveur de ma
flâme.
Baucis, Bergeres,
portant des Corbeilles de fruits, & des Vases pour les
Libations
Chantons, unissons-nous,
De Jupiter célébrons les
conquêtes:
Que ses tendres ardeurs soient l'objet de nos
fêtes;
Il aime un souvenir si doux.
Maître des Dieux, appuy de l'innoncence,
Ecoutez mes gemissements.
Un fidelle Berger a reçû mes
serments:;
Nos Parents avec violence
Veulent briser des liens si charmants:
Grand Dieu, changez leurs coeurs; jamais
vôtre puissance
N'aura favorisé de plus tendres
Amants.
Tendre Baucis, reprenez l'esperance;
Puisse le Ciel terminer vos tourments !
Venez mes Compagnes fidelles,
Portons à Jupiter nos offrandes
nouvelles.
Mercure
Le Souverain des Dieux tonne sur ses Autels,
Et la crainte & l'espoir y menent les
Mortels:
Il les fait tous trembler; mais il tremble
luy-même
Près d'une Bergere qu'il aime.
Amours, quels sont tes Jeux cruels !
Mercure, Baucis
Où suis-je ? qu'ay-je vû ? Ciel !
quels heureux auspices !
O Vous, dont l'amitié s'interesse
à mes voeux,
Aprenez à quel point les Dieux me sont
propices.
De nos treilles à peine épanchoit les
prémices;
Un prodige a frappé mes yeux:
Le Vase inépuisable
Me rend des Flots toûjours nouveaux;
Je vois couler le torrent délectable
D'un nectar, que n'ont point enchanté nos
côteaux.
De cet évenement qu'esperez-vous, Bergere
?
D'obtenir l'Objet de mes feux.
Ce miracle, Baucis, couvre un autre mistere;
Je lis dans les secrets des Cieux.
Eh ! quels sont ces secrets ?
Je crains de vous déplaire .
Ah ! contentez mes desirs curieux.
A Philemon je crois le Ciel contraire;
Je doute que l'Hymen le range sous vos
loix.
Helas ! a-t-il du Ciel attiré la colere
?
Le Ciel s'oppose à vôtre choix:
Déja par vos Parents vôtre hymen se
differe.
Mais eux-même à nos voeux consentoient
autrefois.
Faut-il ne vous rien taire ?
Ce changement subit que leur puissance opere,
Est un Oracle qui m'éclaire,
Qui m'annonce pour vous un sort plus
glorieux.
Je n'ay point d'autre choix à faire,
Et vous expliquez mal les volontez des
Cieux.
Jupiter, Mercure, Baucis
Ne craignez point de les entendre:
Le Ciel parle pour moi, ne le dementez pas.
Pour vous du plus haut rang je me plais à
descendre;
C'est moi seul que le Ciel destine à vos
appas,
Et je dois obtenir le retour le plus
tendre.
Seigneur, vous le sçavez, mon coeur n'est
plus à moi;
Philemon est l'objet de ma flâme
éternelle.
L'Hymen ne vous a point asservie à sa
loy.
Au tendre Philemon je veux être fidelle:
C'est pour luy seul que mon coeur fût
formé;
Et si je ne l'aimois, je n'aurois rien
aimé.
Ont vu naître avec nous de si pures
ardeurs:
S'il est quelque obstacle à nos
chaînes,
Nos feux redoublent par nos peines,
Et même je me plais à lui donner des
pleurs.
Non, vôtre coeur vous trompe, & Philemon
lui-même
S'il vous aime Baucis, comme il faut que l'on
aime,
Sacrifiera sans peine un interêt jaloux
A l'éclat, que mes feux vont répandre
sur vous.
Helas ! il ne mourroit.
Criangez moins pour sa vie
Je prends sur moi le soin de son
bonheur.
O Ciel ! que Philemon m'oublie,
Que Philemon renonce à tant d'ardeur !
Philemon trahiroit le serment qui nous lie
!
Aux destin d'un Berger je veux vous
arracher.
Quoi, nos pleurs, nos sermens, rien ne peut vous
toucher !
De quoi choisis mille Objets pleins d'appas:
Mon Berger n'a que moy, ne lui ravissez pas
Le seul bien que le Ciel luy laisse.
Si vous voulez sauver mon Rival de mes coups,
Il ne doit souhaiter que vôtre
indifference:
Je me reprocherois peut-être ma
vangeance,
Et ce seroit trop tard pour vous.
Ciel ! il fuit: quels malheurs vont éclater
sur nous !
Malheureux Philemon, que vais-je vous apprendre
?
Philemon, Baucis
Tout succede à nos voeux, nos Parents
réunis...
Ah ! leurs projets sont vains: je tremble, je
frémis...
Je ne vois que le Ciel qui puisse vous
défendre
Contre vos nouveaux ennemis.
De qui puis-je attirer ou la haine ou l'envie
?
Ce perfide Etranger accueilly dans ces
lieux...
Luy ! que me dites-vous ? grands Dieux !
Il est vôtre Rival, redoutez sa furie,
C'est quelque Roy puissant voisin de ces
climats,
Ses menaces icy me causent trop d'allarmes.
Ah ! je crois voir déja ses barbares
soldats
Malgré mes cris & mes larmes,
Vous fraper entre mes bras:
Ah ! Cruels, sur mon coeur venez tourner vos
armes.
Rassurez-vous, un Dieu paroît, il fend les
airs,
D'heureux secours nous sont offerts;
Mais quel nuage épais vient couvrir ma
paupière ?
Je ne vois plus la celeste lumiere:
Ce sommeil seroit-il en faveur des Dieux ?
Non, qu'il est cruel, ma Bergere,
Puisqu'il vous dérobe à mes
yeux.
Jupiter, Baucis, Philemon endormy
Barbare, qu'as-tu fait ? par quel enchantement
Contre des jours si chers, armes-tu l'Enfer
même ?
Acheve ton ouvrage, ose dans ce moment,
Par haine ou par pitié, me joindre à
ce que j'aime.
Vivez Baucis, calmez ces transports furieux,
Ce Palais descendu des Cieux
D'un enchanteur est-il l'ouvrage,
Oule favorable présage
D'un sort qui vous égale aux
Dieux.
Rendez-moy mon Berger, rendez-moy ma retraite,
Le douce obscurité dont j'étois
satisfaite.
Nous allions être unis, mes funestes
attraits
Coûtent la vie à l'Amant que
j'adore;
Si vous me refusez une mort que j'implore,
Je me frappe à vos yeux, & je vais,
malgré vous,
Eterniser des noeuds dont vous êtes
jaloux...
Rendez-moy mon Berger...
Vôtre vertu, vos charmes,
Tour à tour me domment des Loix.
L'Amour à vos appas me fit rendre les
armes,
Il immole aujourd'huy mon bonheur à vos
larmes:
Du coeur de Jupiter vous triomphez deux
fois.
Je respire après tant d'allarmes.
Par quels voeux, quel encens, expier mon erreur
Maître des Dieux, lisez mon trouble dans mon
coeur.
Que vois-je, ô Ciel ! le puis-je croire ?
Baucis aux pieds de mon Rival !
Je renonce à ce nom fatal.
Heureux Mortel, un Die te cède la
victoire.
Venez Bergers, soyez les témoins de sa
gloire.
Les doux plaisirs de vos pleurs vont
éclore:
Bergers, qui célébrez une si belle
ardeur,
Puissiez-vous par vos chants la redoubler
encore.
Grand Dieu, de ce Palais daignez faire le
vôtre:
De ce TEmple nouveau, Ministres glorieux
A vous offrir l'encens nous veillerons tous
deux;
Qu'il n'en soit point pour vous de plus doux que le
nôtre,
Qu'après des jours passez dans ces soins
precieux,
Un même instant ferme nos yeux
Sans nous couter de larmes l'un à
l'autre.
Grandeur brillante,
De vos charmes trompeurs
Occupez d'autres coeurs.
Ardeur constante,
Tendres empressements,
Soins toûjours renaissans,
Remplissez nos momens.
Que vos flâmes sont belles !
N'aimez qu'une fois;
Heureux par vôtre choix,
Les plaisirs sont vos loix.
L'Amour garde pour nous
Ses traits les plus doux.
Quel bonheur !
Nôtre amour est vainqueur.
C'est trop peu que d'un coeur
Pour sentir tant d'ardeur.
Vous m'aimez, est-il un sort plus doux !
Un jour plus pur va se lever pour nous.
Jure moy Berger,
De ne point changer.
Ne crains point ce danger,
Nos maux sont finis:
[Goutons-en / Ils sont chers à ce]
prix.
Doux momens,
Noeuds charmans,
Enchantez tous nos sens.
Vous vangez nos tourmens.
Dieu d'amour, épuise tous tes traits.
C'est sur nos coeurs épuiser tes
bienfaits.
Grandeur brillante, &c.
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J'ay lû par Odre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour Titre, Le Ballet de la Paix, les Sujets tirez d'Ovide, seront trouvez je crois, heureusement traitez. A
Paris ce treiziéme May 1738 |