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Les Voyages de l'Amour
Opéra-Ballet en un Prologue et IV Actes
livret de Charles-Antoine le Clerc de la Bruère
musique de: Joseph Bodin de Boismortier

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

L'Amour
Zéphire

Le Théatre représente les Jardins de l’Amour à Cythère. On y voit ce Dieu couché sur des fleurs ayant à ses côtez les Graces & la Volupté


L'Amour, Zéphire,
Suite de l'Amour, Suite de Zéphire, les Habitants de Cythère

Choeur:
Triomphe, Amour, comble nos voeux
Lance, lance sur nous, mille traits pleins de charmes;
Plus tu signaleras le pouvoir de tes armes,
Plus nos coeurs deviendront heureux.

[on danse]

Un Suivant de l'Amour:
Vous qui serwez des Inhurnaines,
Vous les verrez repondre à vos desirs,
Il n’est qu’un tems pour les soupirs
L’Amour met un terme à ses peines,
Et n’en met point à ses plaisirs.

[on danse]

Zéphire (alternativement avec le Choeur):
Que tout soit enchanté,
Des attraits du Dieu de Cythere.

Quels titres n'a-t'il pas pour plaire?
Il est le fils de la Beauté
Des doux plaisirs il est le pere.

Que tout...&c.

[on danse]

Zéphire:
Vous à qui deux yeux assurent la victoire,
Fieres Beautez, aimez à vôtre tour.

Songez que vos appas sont des dons de l’Amour,
Qu'il faut employer pur sa gloire.

Vous à qui.....&c.

[on danse]

L'Amour:
Chantez, formez toûjours le Concert le plus tendre,
Je sens jusqu’à mon coeur passer des sons si doux
Et le plaísir de les entendre
Me paye assez des biens que je repends sur vous.

Zéphire:
Les Dieux & les Mortels, heureux par ta puissance.
Sous tes aimables loix trouvent mille douceurs;
Pourquoy, suivant toújours la triste indifference,
Te refuses-tu ces faveurs,
Que ta bonté facile, à l'univers dispense?

Blesse-toy de tes traits, & toy-même à ton tour,
Eprouve les plaisirs dune ardeur muttuelle.

L'Amour:
Si j'aimois, je voudrois une chaîne eternelle,
Mais comment m'assurer d'un fidele retour?

Par des traits surs de la Victoire
Je sçais d’un fier Objet désarmer la rigueur,
Mais mon pouvoir finit si je donne mon coeur,
Et quand je peux tout pour ma gloire,
Je ne puis rien pour mon bonheur.

Zéphire:
Bannis une crainte si vaine,
Tu n'as pas besoin de tes traits;
Pour flechir la plus inhumaine,
Il te suffit de tes attraits.

Quel objet à tes voeux. pourroit être rebelle?
Quittons ces lieux, partons, la Victoire t'appelle,
Parcourons les Hameaux, & la Ville, & la Cour;
Peut-être y pourrons-nous trouver un coeur fidelle,
Et digne de fixer l'Amour.

L'Amour et Zéphire:
Partons, abandonnons Cythere,
Hâtons-nous, que rien ne differe
Le moment d'un depart qui doit combler nos voeux;
Rien ne doit retarder un projet arnoureux,
Et la plus importante affaire
C’est de songer à devenir heureux.

[L'Amour part avec Zephyre]

Choeur:
Partez, volez à la victoire,
Allez soumettre tous les coeurs;
Vous travaillez charmants Vainqueurs,
Pour vos plaisirs & vôtre gloire

ACTE I

les personnages:

L'Amour, déguisé en Berger sous le nom de Sylvandre
Zéphire, déguisé en Berger
Daphné, Bergere
Thersandre, Jude des jeux
Hilas, Berger

Le Théâtre représente une Prairie


Scène 1
L'Amour, Zéphyre,

L'Amour:
Que je me plais dans ce séjour !
La nature y triomphe, & ce charmant azile,
Semble n'offrir aux coeurs un destin plus tranquille,
Que pour les consacrer davantage à l'Amour.
Ah ! que des Retraites sont belles,
Et que les Bergers sont heureux
Leurs plaisirs sont d'être amoureux,
Et leurs vertus d’être fideles.

Zéphire:
Toy qui fait leurs plaisirs, vas-tu les partager ?
Tu ne me parles point de ta flâme nouvelle;
Eh quoi ! sous l’habit de Berger,
L’Amour auroit-il pû trouver une cruelle ?

L'Amour:
A mes tendres désirs Daphné n’est point rebelle,
A mon tour j’ay sçu l’engager.

Du trouble qui l’agite, étonnée, incertaine,
Elle craint de se pénétrer,
Et son coeur n’ose pas s’entendre soupirer;
De peur de condamner le penchant qui l’entraîne,
Elle tâche de l’ignorer.

Zéphire:
Dieu séducteur, malgre tes peines,
Tu sçais bien nous assujetir:

Pour mieux serrer tes noeuds, tu les fais moins sentir;
Et l’on ne s’apperçoit pas qu'on languit dans tes chaines
Que lorsqu’il n’est plus temps de vouloir en sortir.

Dieu séducdeur &c.

L'Amour:
Daphné doit dans ces lieux venir avant la feste;
Elle me l'a promis. Dieux! quel plaisir s'apprête,
Si je puis la contraindre à m’avouer ses feux.

Ce n'est rien de se croire heureux;
Mais c’est une douceur suprême
D’être assuré du succès de ses voeux
Par la bouche de ce qu'on aime.

Zéphire:
Si Daphné t’écoute en ce jour,
Tu l’obligeras à se rendre:
On est bien prêt de répondre à l’Amour
Lorsque l’on consent à l’entendre.

L'Amour:
Ouy, j'attends de son coeur le plus tendre retour.

Zéphire:
Mais ce n’est pas assez de toucher cette Belle,
Seras-tu toûjours son vainqueur ?
Aisément on soumet un coeur,
Il est plus malaisé de le rendre fidelle.

L'Amour:
J’éprouveroy bientôt en quittant ce séjour
Jusqu’où peut aller sa constance
Nous devons parcourir & la Ville & la Cour
Je verray quel effet produira mon absence;
Mais je la vois; moments de transports amoureux.
Devenez, des moments heureux.
Ah ! que je l'aime & qu’elle est belle !
Zephire, laisse-moy m'expliquer avec elle.


Scène 2
Sylvandre [l'Amour], Daphné

Sylvandre:
Un prix est dans ce jour proposé par Cypris,
Au Berger qui sçaura de la voix la plus tendre,
Chanter les attraits de son fils;
De vos mains le Vainqueur doit recevoir le prix;
Daphné, pour l'obtenir je vais tout entreprendre,
Ferez-vous quelques ceux pour l'amoureux Sylvandre ?

Daphné:
Du Berger qui sera vainqueur,
Ma main couronnera la tête...

Sylvandre:
Si le prix etoit vôtre coeur,
Que j'aimerois le prix de cette fête !

Vous allez couronner le Vainqueur de nos jeux,
Qu'une main si charmante embellira la Gloire !
Ah ! s'il falloit chanter l'éclat de vos beaux yeux,
Je serois sûr de la victoire.

Daphné:
Berger, cessez de vains discours;
Voulez-vous de vos feux m'entretenír toûjours ?

Sylvandre:
C'est que toujours mon coeur est rempli de sa flàme;
C'est le seul sentiment qui regne dans mon ame:
Vous ne répondez, point, vous detournez, les yeux...
Tournez sur moy ces yeux qui vous rendent si belle;
Voulez-vous étaler vôtre fierte cruelle
A l'excés de mes tendres feux ?
Ces yeux qui m'ont rendu si tendre & si fidelle,
Leur indifference éternelle
Me rendra-celle malheureux ?

Daphné:
Vous vous plaignez toujours ! Quand l'Amour nous entraîne,
Il coûte donc bien des soupirs ?

Sylvandre:
Quand l'Amour nous attache auprès d'une Inhumaine,
Au doux plaisir d'aimer, il mèle quelque peine:
Mais, quand l'Objet de nos desirs
Avec nous partage sa chaîne,
L'Amour n'a plus que des plaisirs.

Daphné:
On m’a dít que l’Amour nous cause mille allarmes
Et qu'il est dangereux de lui donner son coeur.

Sylvandre:
Laissez-le devenir vainqueur.
Et vous jugerez de ses charmes.

Daphné:
Il est trop dangereux de lui donner son coeur.

Ensemble

Ensemble

Daphné:
La Paisible índifference
Nous fait seule d’heureux jours
A peine l’Amour commence
Que sur ses pas il conduit l’inconstance
Et les plaisirs s’envolent pour toujours.

Sylvandre:
L’ennuyeuse indifference
Ne nous fait pas d’heureux jours
A peine l’Amour commence
Que sur ses pas il conduit l’espérance
Et les chagrins s’envolent pour toujours.

Sylvandre:
Non, l’Amour n'est point redoutable,
Il ne regne sur nous que pour nous rendre heureux
Quel empire est plus agréable !

Daphné:
S'il me paroissoit moins aimable,
Je ne trouverrois pas qu’il fût si dangereux.

Sylvandre:
Que dites-vous ?

Daphné:
Hélas !

[On entend un Prelude]

On vient, chacun s'aprête
Pour la nouvelle fête.

Sylvandre:
Je vais chanter aujourd'huy
Le tendre Amour & ses chaines
Daphné, dois-je chanter ses plaisirs, ou ses peines ?

Daphné:
Berger, vous n’avez point à vous plaindre de luy.


Scène 3
L'Amour, Daphné, Thersandre, Hilas, Choeur de Bergers et de Bergeres

Thersandre:
Pour nous faire chanter les attraits de son fils,
Au vainqucur de nos Jeux, Venus propose un prix.

Pour meriter les dons de l'Imnmortelle
Accourez, empresez-vous,
Formez les chants les plus doux,
Pour meriter les dons de l'Immortelle.

Choeur:
Pour meriter les dons de l'Immortelle,
Accourons, empresson-nous,
Formons les chants les plus doux,
Pour meriter les dons de l’Immortelle.

Thersandre:
Accourez, empressez-vous;
D’accord avec l‘Amour, la Gloire vous appelle.

Choeur:
Accourons, empressons-nous;
D’accord avec l’Amour, la Gloíre nous appelle.

Hylas:

Hymne à l'Amour
Si nous voyons dans ce séjour
Tous les coeurs contents & paisibles
On doit ce bonheur à l’Amour,
C’est que dans ces beaux lieux tous les coeurs sont sensibles.
On n’a qu’une affaire en aimant,
En n'aimant pas on en a mille:
Ah! que le repos est charmant!
Bergers, il faut aimer pour devenir tranquille.

Autre-fois mille soins fâcheux
Me causoient une peine extrême.
Depuis que je suis amoureux,
Je ne m’occupe plus qu’à plaire à ce que j'aime.

[on danse]

Sylvandre:

Hymne à l'Amour
Charmant Vainqueur, aímable Maître,
Amour, Toy seul combles nos voeux;
C’est le destin qui nous fait naître,
C'est toy qui nous faís vívre heureux.

Les Díeux de la Terre & de l’Onde
Doivent tout aux tendres desirs;
Ils s'ennuieroient des soins du monde
Si tu n’y mêlois les plaisirs.

Aux loix que tu sçais nous prescrire
Quel coeur a jamais resisté?
Tu nous en fais toûjours instruire
Par la Nature & la Beauté.

Thersandre:
Bergers, quelqu'un veut-il encor se faire entendre,
Et chanter Venus & son Fils?

Choeur:
Non, nous cédons tous à Silvandre,
Ses Chants ont mérité le prix,

[Thersandre donne une couronne de Myrrhe à Daphné. Elle la donne à Sylvandre]

Thersandre:
Berger, jouissez de la gloire
D’une si brillante victoire.
Venus wous donne dans ce jour
La Couronne la plus charmante;
Et pour mieux acquitter l'Amour,
La plus belle Bergere, icy wous la présente.

Choeur:
Bergers, jouissez de la gloire
D'une si brilante victoire.
Venus vous donne dans ce jour
La Couronne la plus charmante
Et pour mieux acquitter l'Amour,
La plut belle Bergere, icy vous la présente.

[on danse]

Une Bergere:
Dans ce séjour charmant tout comble nos desirs,
Nous y portons les plus aimables chaines
L’Innocence en bannit les peines
L'Amour y conduit les plaisirs.

Triomphe Amour, jouis de ta victoire;
Tout rend à ta puissance un hommage éclatant
Et l'Univers est un temple vivant
Que la nature éleve, & consacre à ta gloire.

Triomphe Amour, jouis de ta victoire
Tout rend à ta puissance un hommage éclatant.

Choeur:
Berger, &c.

ACTE II

les personnages:

L'Amour, sous le nom de Alcidon
Zéphire
Beroé
Un Devin
Lucille


Le Theâtre représente une Solitude sauvage, on voit dans l'enfoncement d'un coté, la Mer & de l'autre une Grotte, demeure ordinaire d'un Astrologue


Scène 1
L'Amour, un Devin

L'Amour, au Devin:
Pour apprendre de vous quels seront ses destins,
Lucile en ces lieux va se rendre:
Par un Oracle adroit, songez, à la surprendre,
J'ay tout fait préparer pour remplir mes desseins.

Le Devin:
Bientôt vous connoîtrez Lucile,
Vous verrez si son coeur
Est fait pour ressentir une fidelle ardeur.

L'Amour:
Sous le nom d’Alcidon je soupire à la Ville...
Lucile écoûte & partage mes feux
Mais malgré ce succès, je ne suis pas heureux.

L'hommage des Amants sçait trop la satisfaire,
Pour qu'elle aime bien à son tour;
Dans un coeur épuisé par le desir de plaire,
Il ne reste rien pour l’amour.

Le Devin:
Il est mal-aisé qu'une Belle
Aime bien constamment.

Par la voix d'un aimable Amant
A chaque instant l'Inconstance l’appelle,
Le pérìl est charmant
Et vole sans cesse autour d'elle;
Il ne faut qu'un moment
Pour la rendre infidelle.

Il est mal-aisé qu'une Belle.
Aime bien constamment.

L'Amour:
Elle croit recevoir d'un Inconnu qui l’aime,
Ces fêtes, ces présents que sans me découvrir
Chaque jour je lui fais offrir;
Peut-être que, séduit par un tel stratagème.
Son coeur va me trahir en faveur de moy-même;
Elle estime déja cet Amant génereux,
Et l'Inconstante, au moins balance entre nous deux.

Le Devin:
La constance qui chancelle
Ressemble bien à la legereté,
C’est une infidelité
Que de deliberer si l'on sera fidelle.

L'Amour:
Lucile vient, quittons ces lieux,
Il n'est pas temps encor d’y paroître à ses yeux.


Scène 2
Beroé, Lucille

Beroé:
Pourquoy rougir d'être volage ?
Hâtez-vous de vous dégager:
Quand l'Amour vous procure un plus brillant hommage,
Il vous avertit de changer.

Pourquoy, &c.

Lucile:
En vain je veux bannir Alcidon de mon ame,
Et faire un plus illustre choix;
Mon coeur me fait entendre une importune voix;
Malgré l'ambition qui veut regler ma flâme,
L’Amour s'obstine encor à réclamer ses droits.
Hélas! si je suis infidelle,
Trop sensible Alcidon, qu’allez-vous devenir?
Nous nous étions promis une ardeur éternelle.

Beroé:
Un scrupule si vain doit-il vous retenir ?
N'allez pas vous piquer d’une flâme constante,
Vous ou luy, sans raison changerìez quelque jour:
Prevenez ce malheur, changez, lorsque l'Amour
Vous en fournit une excuse brillante !

Vous vous trouverez, bien de les avoir suívis;
Le Devin qui bientôt dans ces lieux va paroître,
Vous apprendra quel est cet Amant inconnu;
Dès qu'il vous l'aura fait connoître,
Sans doute, vôtre coeur sera moins prévenu.


Scène 3
Lucille, un Devin, Beroé, la Suite du Devin

Beroé:
Confident du Destin, O Vous, dontles lumieres
Du plus sombre Avenir, percent l’obscurité,
Révélez-nous les mysteres
Du sort de cette Beauté.

Le Devin:
Vous qu'un art souverain soûmet à ma puissance,
Ames de ce vaste Univers,
Esprits qui présidez aux elemens divers,
Volez, accourez, a ma voix:
Reconnoissez mes loix.

[On voit tout d'un coup arriver les Genies Elementaires: Les Sílphes viennent en vo1ant du haut des airs, les Gnomes sortent du sein de la terre, les Ondains de la mer qu’on voit dans l’enfoncement, & des tourbillons de feu apportent les Salamandres: Le Théatre s'obscurcit & n’est plus éclairé que par la clarté des Astres]

[on danse]

Le Devin:
Disparoissez, Voiles impenetrables,
Qui cachez l'Avenir aux mortels curieux,
Par nos misteres redoutables,
Pénétrons les secrets des Dieux.

Choeur:
Disparoissez &c.

Le Devin:
Astres puissants, dont l'influence
Decide du sort des Humains
Vous qui reglez à leur naissance
Et leurs plaisir & leurs chagrins,
De Lucile à nos yeux devoilez les destins.

Choeur:
Disparoissez &c.

Le Devin (à Lucile):
Vous qui cherchez à vous instruire
Du sort qui vous est destiné,
Lucile, quel sort fortuné!
L'Amour pour vos charmes soupire.

Lucile:
Ciel !

Le Devin:
Nous avons rempli les desirs empressez,
Retirons-nous, c'en est assez.


Scène 4
Lucille, Beroé

Beroé:
Quel tríomphe ! Dieux, quelle gloire !
De vos attraits, l’Amour même est charmé.

Lucile:
C’en est fait; Alcidon, cédez-luy la victoire:
L’Amour, l’Amour lui seul mérite d’être aimé.

[La Solitude diparoît & se change en des Jardins charmants]

Mais, que vois-je ! quel Dieu, de ce séjour sauvage,
A fait en un moment le plus charmant séjour ?

Beroé:
Reconnoissez l’hommage de l’Amour
De vos attraitss ces beaux lieux sont l’ouvrage.

Lucile:
Quels doux concerts ! quels sons harmonieux !
Quel spectacle charmant se présente à mes yeux !


Scène 5
Lucille, Beroé, Zéphyre conduisant la Suite de l'Amour

Choeur:
Portez la chaîne la plus belle,
Aimez, jeune Beauté, pour ne changer jamais:
L’Amour adore vos attraits;
Pour mériter son coeur, il faut être fidelle.
Portez la chaîne la plus belle,
Aimez, jeune Beauté, pour ne jamais changer.

[on danse]

Zéphire:
Ce n’est pas la peine
De prendre une chaîne
Pour briser ses noeuds;
Quand on est volage
Sans être amoureux.

Ce n'est pas là peine, &c.

Lucile:
Ah ! qu’il soit sûr de ma constance,
Qu’il paroisse ce Dieu charmant;
Qu’il juge de mes feux par mon empressement,
Ah, qu’il soit sûr de ma constance,
Qu’il paroisse ce Dieu charmant;
Mais Alcindon s’avance !
Que lui dire, grands Dieux !


Scène 6
Alcidon [l'Amour], Lucille, Beroé, Zéphyre conduisant la Suite de l'Amour

Alcidon:
Mon bonheur m'amene en ces lieux,
Lucile, quel plaisir de vous voir si charmante
Pour qu'il ne manque rien au bonheur qui m’enchante
Partagez mes transports; répondez à mes feux,
Et contentez mon coeur aussi bien que mes yeux.

Lucile, embarassée:
Alcidon, croyez-moy... l’amoureux esclavage
A des plaisirs trop dangereux.

Alcidon:
Lucile, & depuis quand tenez-vous ce langage ?

Beroé:
Pour ne plus s'engager elle a brisé ses noeuds
Cessez d'offrir des voeux
Que désormais elle dédaigne;
L'esperance alluma vos feux
Qu’un juste dépit les éteígne.

Alcidon:
Lucile, avouez-vous de si cruels discours ?

Lucile:
Oubliez une ingrate.

Alcidon:
Je voulais vous aimer toûjours.

Lucile:
Vainement vôtre ardeur éclate,
Alcidon, pour jamais je renonce aux Amours.

Choeur:
Vous embrâsez l’amour de la plus vive flâme,
Jeune Beauté, qu’il regne à son tour dans vôtre ame.

Alcidon:
Voilà donc d’où partoient vos mépris inhumains,
Vous êtes infidelle.

Lucile:
L'Amour met à mes pieds sa grandeur immortelle,
Son courroux redoutable eut suivi mes dédains.

Beroé:
Peut-elle refuser une chaîne aussi belle ?

Alcidon:
Abandonnez plûtôt ces injustes desirs,
Cédez à mon ardeur, cédez à ma constance,
Vôtre coeur à mes feux donnoit la préference;
Mais un choix plus brillant detourne vos soupirs.
Abandonnez ces injustes desirs
Cédez à mon ardeur, cédez à ma constance.
Helas ! l'éclat de la puissance
Vaut-il le charme des plaisirs ?

Choeur:
Vous embrâsez &c.

Alcidon:
C'en est donc fait, Cruelle, & vous ne m'aimez plus.

Lucile:
Vous faites sur mon coeur des efforts superflus.

L'Amour:

[à Zéphire]

Mon coeur s'étoit flatté d'une vaine esperance,
Zephire, de mes feux Tu vois la recompense,
Partons; mécontent de la Ville,
A la Cour des Romains, prenant le nom d'Emile,
Je vais chercher de nouveaux noeuds
Peut-être qu'à la Cour je seray plus heureux.

[à Lucile]

Une autre Engagement en d'autres lieux m'appelle,
Vos attraíts méritoient l’hommage de l’Amour;
Mais, il vous échape en ce jour,
Ce n’est pas assez d’être belle
Pour mériter mon coeur, il faut être fidelle.

[L’Amour part avec Zephire & sa Suite; Le Théâtre reparoit dans son premier état, et Lucile reste seule avec Beroé]

Lucile:
C’est l’Amour qui m’échape ! Ah ! quel fatal retour !
Quelle honte cruelle !

ACTE III [1]
La Cour

Il existe deux versions de l'acte intitulé La Cour.. C'est pourquoi les deux actes de La Cour sont donnés ici


les personnages:

L'Amour, sous le nom de Emile
Ovide
Julie, Princesse


Le Thétre représente une Salle du Palais d'Auguste, preparée pour une Fête


Scène 1
Emile [l'Amour]

Emile:
Mes feux sont ecoûtez, la Princesse que j'aime,
Repond enfin à mon ardeur;
Mais puis-je compter sur son coeur;
L'Inconstante le donne & le reprend de même?

Julie en apparence a rejetté les voeux,
Du volage & galand Ovide;
Mais peut-être en secret elle écoûte ses feux,
Peur-être qu’à la fois infidelle et perfide
Elle nous trompe tous les deux.
Ovide vient, tâchons de le surprendre:
D'un volage, aisément on fait un indiscret
Si son bonheur est son secret
Il ne tardera pas lui-même à me l'apprendre.


Scène 2
Emile, Ovide

Emile:
Sans cesse ton coeur s'aplaudit
De quelque conquête nouvelle;
Inconstant & leger, tu cours de Belle en Belle,
Tu mériterois bien d'aimer une Cruelle,
Mais l’Amour te seconde & tout te réussit.

Ovide:
Un inconstant auprès de l'Objet qui l'engage,
Comme un fidelle amant, sçait se faire écouter;
Chaque Belle croit mériter
L'honneur de fixer un Volage,
Les chaînes qu'il vient de quitter
Ajoûtent même à son hommage.

Emile:
Un ínconstant partout doit se faire hair;
Changer, c'est trahir.

Ovide:
Quand la fidelité nous gêne
Il faut choisir une autre chaîne;
A ses seuls mouvements le coeur doit obéir;
L'amour est un plaisir;
S’il était un devoir, ce seroit une peine.

Emile:
Tu sçais les secrets de l'Amour.

Ovide:
Peut-être qu'au Dieu de Cythere
J'en ferois s'il falloit, des leçons à mon tour;
J'ay sçu de l'art d'aimer, pénétrer le mistere.

Il n'est point de Beauté sévère
Dont enfin on ne soit vainqueur,
L'Amant qui sçait offrir son coeur
Est toûjours assuré de plaire.

Emile:
Cependant la Princesse a dédaigné tes voeux,
Et tu manques cette victoire.

Ovide:
Non, je ne puis ainsi laisser ternir ma gloire;
Apprens le succès de mes feux.
On prépare en ces lieux une Fête brillante:
Sous un déguisement trompant les yeux jaloux,
Je dois voir en secret la Beauté qui m'enchante;
Elle veut que je cache un triomphe si doux,
C'est encore un secret entre l'Amour & nous;

Use bien de ma confiance,
On m'a recommandé de garder le silence.

Emile:
La Princesse aime en vous un Amant fort discret.

Ovide:
Mon bonheur seroit imparfait,
Si j'en faisois toûjours mistere;

Un hommage secret,
Offense le Dieu de Cythere,
C'est rougir des biens qu'il nous fait,
Que de s'obstiner à les taire.
Mon bon heur seroit imparfait,
Si j'en faisois toujours mistere;

Mais la Féte va commencer;
Pour mon déguiment, je cours me préparer.


Scène 3
Emile, Ovide, masqué, Julie, masquée, une Troupe de Masques

Choeur:
Regne, Amour, enchante nos ames,
Triomphe, fais voler tes traits;
Nous livrons nos coeurs à tes flâmes,
Verse sur eux tous tes bienfaits.

[on danse]

Un Masque:
L'erreur de nos déguisements
N’est pas faite pour ceux dont l’Amour est le maître;
Les feux qu'il fait briller dans les yeux des Amants
Les aident à se reconnoître.

[on danse]

Suivons l'Amour & la Folie,
Ils nous feront un sort charmant
L'Amour est l'ame de la vie,
La Folie en est l'agrément.

Aux douceurs de ses chaînes,
Si l'Amour mêle des soupirs,
La Folie endort sur les peines,
Et reveille pour les plaisirs.

Suivons l'Amour & la Folie, &c.

[on danse]

De l'Amour chantons la gloire,
Que son nom vole dans ces lieux:
Il remporte la victoire
Sur les Mortels, sur les Dieux.

Les Dieux qui lancent le Tonnerre,
Ces Heros, ces foudres de Guerre,
Subissent ses loix à leur tour:
Et ces Dieux si terribles,
Ces Guerriers invincibles
Ne coûtent comme nous, qu'un trait au tendre Amour;

De l'Amour... &c.

Brillez Graces, brillez, triomphez dans ces lieux.
L'Amour & la Beauté sont l’ame de nos jeux.

Le Masque vous donne des armes,
Plus il vous cache à tous les yeux,
Plus il fait désirer vos charmes.

Brillez... &c.


Scène 4
Emile, Ovide, masqué, Julie, masquée

Ovide:
Dans ces lieux éloignez, d'une foule indiscrete,
Je puis sur mon destin consulter vos beaux yeux
Ils ont sçû m'inspirer l'ardeur la plus parfaite,
C'est déja pour mon coeur un plaisir précieux
Et l'Amour combleroit ma flâme,
Si, comme dans vos yeux, il regnoit dans vôtre ame.

[Emile paroît]

Julie:
Ah! quelqu'un vient, fuyons...

[Ovide fuit d'un cóté, Julie de l'autre; mais Emile l’arrête]

Emile:
Arrêtez, arrétez.
Ouy, je vous connois, arrétez.

Julie:
Cessez...

Emile:
Je vous connois, envain vous resistez,
Vous etes un objet que tout le monde adore.
Je vous connois, envain vous resistez.

Julie:
Ah ! laíssez-moy...

Emile:
Faut-il vous le prouver encore
Par de plus sures veritez !

Ces attraits pour l'amour seroient de sures armes,
Si vous sçaviez brûler d'une fidelle ardeur:
Vôtre beauté séduit, mais on craint votre coeur,
Et ce soupçon détruit l'ouvrage de vos charmes.
Vous aviez un fidele Amant,
Vous le trahissez pour Ovide,
Il est instruit de l'ardeur qui vous guide;
Mais il ne se plaint pas d'un pareil traitement:
Son coeur que dans vos noeuds désormais rien n'arrête,
Connoît en la perdant le prix de sa conquête.

Julie, se démasquant:
Ah ! c'est trop essuyer d'injurieux discours.
Hé bien, n'en doutez plus, Emile, c'est moy-même:
Il est vray, j'ay changé, ce n'est plus vous que j'aime.
Allez, fuyez-moy pour toûjours.


Scène 5
L'Amour

L'Amour:
C'en est fait, retournons auprès de ma Bergere,
Je dois compter sur fa fidelité:
Et qui peut rendre un coeur sincere,
Si ce n'est la fimplicité ?

ACTE IIII [2]

les personnages:

L'Empereur
La Princesse
Cleone
L'Amour, sous le nom de Emile


Le Théâtre représente une Salle du Palais de l’Empereur, préparée pour une Fête


Scène 1
La Princesse, Cleone

Cleone:
En perdant son pouvoir par un double malheur,
Othon a perdu vôtre coeur.
D'Emile plus heureux vous écoûtez la flâme;
C'est luy qui rend Othon moins cher à l'Empereur;
En succedant à sa faveur,
Il l'a remplacé dans vôtre ame.

La Princesse:
Emile desormais compte envain sur ma foy,
J’apprends que l'Empereur s'engage sous ma loy.

J'ay contraint jusu'icy son amour au silence,
Emile abandonné, poussé par la vangeance,
Sur cet attachement s'il étoit éclairé,
Detruiroit mon empire encor mal assuré;
Mais chaque jour affermit ma puissance,
Et bientôt de sa part ne redoutant plus rien,
Sur son pouvoir détruit, j’éleverai le mien.

Cleone:
Quels plaisirs vous perdez par cette ardeur nouvelle !
Le tendre Emile eût fait votre félicité,
Il eût brûlé pour vous d'une flâme éternelle.

La Princesse:
Que me fait fa fidelité,
Quand j'ay dessein d'être infidelle ?

Dans les commencemens d'une amoureuse ardeur,
On trouve du plaisir jusques dans les allarmes;
Mais l'Amour a bientôt épuisé nôtre coeur.
Le temps empoisonne ses armes,
Lorsqu'à l'ambition on se laisse entraîner,
Le charme est plus durable:
L'Amour n'est pas toujours aimable:
Il est toujours beau de regner.
Du premier des Humains quand je reçois l'hommage,
Je remporte par-là le prix de la beauté,
De mille objets jaloux j'abaisse la fierté,

Je vois leur desespoir, je me dépeins leur rage,
J'entends gemir leur triste vanité,
Non, l'Amour n'a point de langage
Dont nôtre coeur puisse être si flâté.

Cleone:
Princesse, de ce coeur vous ignorez l'usage;
Ah ! si vous l'aviez consulté,
Vous verriez que l'Amour aisérnent dédommage,
De tout ce que pour luy l'on peut avoir quitté.

Quand pour 1uy donner la victoire
Il faut facrifier d'ambitieux desirs;
Ce qu'il nous fait perdre de gloire,
Ce Dieu l'ajoúte à nos plaisirs.

La Princesse:
Non, mon dessein est pris, & j’y suis réfoluëe,
L'Empereur en ces lieux donne un bal éclatant,
A la faveur du masque & du déguisement,
Je pourray luy parler sans être reconnue;
J’espere dans cette entrevue,
Affermir mon pouvoir naissant.
Emile vient, fuyons un importun Arnant.


Scène 2
Emile [l'Amour]

L'Amour:
La Princesse me suit & paroit interdite...
Tout vient justifier le soupçon qui m'agite;
Elle se rend aux feux de l'Empereur,
J'ay penetré cette secrette ardeur;
Je suis trahi, ce n'est plus moy qu'elle aime;
Mais j'ay dû prévoir ce malheur.
Pouvois-je compter sur son coeur ?
L'ambition le donne, & le reprend de même.
L'Empereur dans ce jour, va donner aux Romains
Une superbe Fête,
Dans le tumulte qui s'apprête,
J'eclaircirai mes soupçons incertains.


Scène 3
le Choeur des Masques

Choeur:
Regne, Amour, enchante nos ames;
Triomphe, fais voler tes traits;
Nous livrons nos coeurs à tes flâmes
Verse sur eux tous tes bienfaits.

[on danse]


Scène 4
L'Empereur, la Princesse, Emile, des Masques, la Troupe de Masques

L'Empereur:
Dans ces lieux éloignez d’une foule indiscrete,
Je puis sur mon destin consulter vos beaux yeux,
Ils ont sçu m’inspirer l’ardeur la plus parfaite,
Ajoutez à ce bien un bien plus precieux:

Mais pourquoy dans nos feux affecter le mystere,
Quoi ! Rougissez-vous de me plaire ?

La Princesse:
Je vous l’ai dit, je crains les yeux jaloux,
Pour quelque tems encore, Seigneur, contraignons-nous.

Pour deux coeurs que l’amour engage,
Que le mystere a de douceur !
Quand on sçait seul son bonheur,
On en joüit davantage;
Que le mystere a de douceurs
Pour deux coeurs que l’amour engage !

L'Empereur:
Princesse...

[Emile paroît]

La Princesse:
Ecartons-vous, quelqu'un vient.

[L’Empreur sort d'un côté, la Princesse veut sortir de l'autre, mais Emile l'arrête]

Emile:
Arrêtez,
Oüy, je vous connois, arretez...

La Princesse:
Cessez...

Emile:
Je vous connois, envain vous resistez;
Vous êtes un objet que tout le monde adore.
je vous connois, envain vous resistez.

La Princesse:
Ah! laissez-moy...

Emile:
Faut-il vous le prouver encore
Par de plus sûres veritez;

Vos attraits pour l'Amour seroient de sûres armes,
Si vous sçaviez brûler d'une fidelle ardeur:
Vôtre Beauté séduit, mais on craint vôtre coeur,
Et ce soupçon détruit l'ouvrage de vos charmes.
Vous aviez un fidele Amant;
Mais il n'aimoit qu'une Perfide;
La seule ambition de votre choix décide;
Il ne se plaindra pas de vôtre changement.
Son coeur, que dans vos noeuds désorrnais rien n'arrete
Connoît en le perdant le prix de sa canquête.

La Princesse, se demasquant:
Ah ! c'est trop essuyer d'injurieux discours.
Hé bien, n'en doutez plus, Emile, c'est moi-même:
Il est vray j’ay changé; ce n'est plus vous que j'aime.
Allez, fuyez-moi pour toujours.


Scène 5
L'Amour

L'Amour:
C’en est fait, retournons auprés de ma Bergere
Je dois compter sur sa fidelité:
Et qui peut rendre un coeur sincere,
Si, ce n'est la simplicité ?

ACTE IV

les personnages:

Daphné
Zéphire
L'Amour, sous le nom de Sylvandre
Un Habitant de Cythère


Le Théatre représente le Palais de L’Amour. Les Zephirs apportent Daphnée endormie dan un nuage


Scène 1
Zéphyrs, Troupe de Zéphyres

Zéphire, à sa Suite:
C'en est assez, laissons Daphné, dans ce Palais
Allez, & de l’Amour remplissez, les projets.

[On joüe une Symphonie tendre, pendant laquelle Daphné se réveille]


Scène 2
Daphné

Daphné:
Doux Sommeil qui suspends les maux des mirerables
Tu devrois ne finir jamais.

Tes songes les plus agréables
Ne font qu'augmenter nos regrets
Les faux biens que tu nous promets,
Deviennent au réveil des peines veritables.

Doux sommeil &c.

Quel songe séduisant s'offroit à ma pensée ?
Je revoyois Sylvandre, & le voyois constant...
Frivole espoir qu'enfante une ardeur insensée...
Mais, que vois-je ! quel est ce Palais éclatant !...


Scène 3
Daphnée, Zéphyre

Daphné:
Où suis-je ? Daignez, m'en instruire.

Zéphire:
Bergere, vous voyez, le Palais de l'Amour
Dans ces aimable lieux tout ressent son Empire;
Vous auriez dú connoître ce séjour,
A l’air qu’on y respire.

Daphné:
Mais de grace... achevez, quel pouvoír souverain,
Dans ces lieux peut m'avoir conduite ?

Zéphire:
Vous allez y trouver le plus heureux destin.

Daphné:
L'Amour finira donc le trouble qui m'agite ?
Il me fera revoir Silvandre dans ces lieux.

Termine pour jamais une cruelle absence,
Tendre Amour ! hâte-toy de l'offrir à mes yeux;
C'est assez par nos maux signaler ta puissance,
Dieu charmant! nos plaisirs la serviront bien mieux.

Zéphire:
Silvandre, dites-vous ? après son inconstance !
Il doit vous paroître odieux.

Daphné:
Ciel ! vous frappez mon coeur d'une atteinte mortelle;
Et quel bonheur puis-je esperer
Apres cette perte cruelle !

Zéphire:
L'Amour vous offrira de quoi la reparer.

Quand il choisit une chaîne nouvelle,
Imitez un volage Amant:
Pour l'oublier plus aisément,
Choisssez, un Amant fidelle.

Daphné:
C'est envain que l'ingrat en s'éloignant de moy,
Semble m'autoriser à le quitter de même;
L'Amant qui me manque de foy,
En est-il moins l'Amant que j'aime ?

Zéphire:Lors qu'un Ingrat fait vos malheurs,
Vos regrets impuissants ne pourront vous le rendre;
Mais la main d'un Amant plus tendre
Essuyeroit, aisément vos pleurs.

Daphné:
Si l'Inconstant, à l'ardeur qui m’engage,
Eût toujours répondu par un tendre retour,
L'Amour n'eut point reçû de plus parfait hommage.
Fais qu'il reprenne dans ce jour,
Son premier esclavage;
Il y va de ta gloire, Amour,
Acheve ton plus bel ouvrage !

Zéphire:
Etouffez désormais
Les vains transports d'une flâme impuissante.
A l'Objet qui l'enchante
Silvandre dans ces lieux, va s'unir pour jamais:
On vient y celebrer cette union charmante.

Daphné:
Que dites-vous, grands Dieux !

Zéphire:
Etouffez desormais
Les vains transports d'une flâme impuissante.


Scène 4
Daphnée, Zéphyre, Sylvandre [l'Amour], Troupe d'Amours déguisez en Bergers

Choeur:
Celébrons les amours d'un fidele Berger;
Chantons sa fidelle bergere,
Jamais le Dieu de Cythere,
Sous ses loix n'a sçû ranger
Deux Amants si constants, & si dignes de plaire.

Célébrons... &c.

Daphné:
Arrêtez, vous donnez, au plus volage Amant
Le beau nom de Berger fidele...

L'Ingrat m'avoit promis une ardeur eternele:
Non, quand il formeroit le noeud lee plus charmant,
Vous ce1ebrez envain sa tendresse nouvele,
Ma douleur vous dément:

Arrêtez... &c.

Mais c'est luy que je vois, j'oublie en ce moment
Ma colere & ma douleur même
Hélas! je me souviens seulement, que je l’aime

[à Sylvandre]

Ingrat vous suivez donc sans remords, sans regrets
La nouvelle ardeur qui vous guide?
Avez-vous oublié, Perfide,
Que vous m'aviez juré de ne changer jamais?

Mais oublions plutôt l’Ingrat qui m’abandonne;
L'Amour même y consent, & la gloire l'ordonne.

Foibles efforts, helas! lorsqu'il trahit sa foy,
Loin d'affoiblir l’ardeur qui pour luy m’interesse,
Son inconstance encore ajoute à ma tendresse,
Tous les feux dont l'Ingrat devoit brûler pour moi.

L'Amour:
C'en est trop, charmante Bergere,
Il faut terminer vôtre erreur,
Connoissez mieux l’Objet d'une si belle ardeur;
Ce n'est plus un Berger, c'est le Dieu de Cythere
Dont vos plaisirs vont faire le bonheur...

Daphné:
O Ciel!

L'Amour:
De vos beaux yeux j'ay senti la puissance,
Mais je voulois éprouver vôtre coeur;
Votre fidelité répond de ma constance.

Daphné:
L’Amour est donc l’Objet qui sçavoit m’enflammer;
Ma flâme, Dieu charmant, n'en sera pas plus tendre,
Mon coeur aimoit déja Silvandre,
Autant qu’il peut aimer.

L'Amour:
Célébrez la Beauté pour qui l'Amour soupire,
Célébrez sa fidelle ardeur;
Cette aimable conqueste est plus chere à mon coeur,
Que le reste de mon Empire.

[à Daphné]

Triomphez de mon coeur, cette aimable victoire
Comble tous mes désirs:
Je ne connoissois que ma gloire
En voyant vos beaux yeux, j’ai connu mes plaisirs.

Choeur:
Vole Hymen; reviens à Cythere
Tu n'as jamais formé de lien si charmant,
Tu vas unir la plus belle Bergere
Et le plus tendre Amant,

Vole Hymen, reviens à Cythere.

Petit Choeur:
L'Amour t'apprendra l’art de plaire,
Apprends-luy l'art d'être constant.

Grand Choeur:
Vole Hynen, reviens à Cythere.

L'Amour et Daphné:
Volez tendres Plaisirs, venez nous rendre heureux,
Triomphez, regnez dans nôtre ame,
Nous brulons des plus tendres feux,
Egalez s'il se peut, l'excès de nôtre flâme.

Un Habitant de Cythère:
Ah! quels plaisirs l'Amour nous donne!
Sous ses loix quels heureux destins!
Un myrthe reçu de ses mains,
Vaut tous les lauriers de Bellone;
Et les plus plus heureux des Humains
Sont ceux qu'à Cythere on couronne.

Les Deux Choeurs:

Vole Hymen... &c.