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La Venitienne
Comédie-Ballet en un Prologue et III Actes
donné pour la première fois par l'Académie Royale de Musique,
le Mardy ving-sixième du mois de Mars 1705
livret de Antoine Houdar de La Motte
musique(s) de:

Première Version

Seconde Version

Michel de La Barre

Antoine Dauvergne


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes de l'époque:


Momus

Mr Hardoüin

Euterpe, Muse de la Musique

Mlle Dupeyré

Un Plaisir

Mr Boutelou


Suite de Momus
Suite d'Auterpe
Troupe de Comédiens Italiens

Le Théâtre représente le Palais, & les Jardins de Momus
Les Comediens Italiens y paroissent en Statües


Momus:
Vous qui sous de libres portraits
Faisiez voir des Humains les foiblesses extrêmes,
Et qui par d'agreables traits
Les forciez à rire d'eux-mêmes,
Vous avez abusé des droits
Qu'on laissoit prendre à vôtre badinage,
Et bien-tôt d'équitables loix
De vos sens indiscrets vous ravive l'usage.

Pour quelques temps je vais vous ranimer;
Qu'à rire avec vous tout s'aprête:
Mais songez dans les jeux que vous allez former
Que Momus préside à la feste.


Les Statües s'animent, & forment le Premier Divertissement
On entend une Symphonie qui annonce Euterpe

Momus:
Quelle clarté se répand dans les airs ?
Quels sons harmonieux icy se font entendre ?
Que nous annoncent ces concerts ?
Euterpe en ces lieux va descendre.

Choeur:
Descendez, descendez, favorable Déesse,
Que vos accords vainqueurs
Fassent naître icy la tendresse;
Venez enchanter tous les coeurs.

Euterpe:
C'est toy, Momus, que j'implore en ce jour,
Viens à mes chants flateurs prêter de nouveaux charmes;
Ils ont fait mille fois verser de doucex larmes;
Mais je veux que les Ris me suivent à leur tour.

Pour plaire au Fils d'un Roy que Momus même admire,
J'ay médité de nouveaux Jeux;
J'en espere un succés heureux,
Si tu veux seconder le zele qui m'inspire.

Momus:
Ce dessein est trop beau pour le désavoüer,
Offrons à ce Héros une Fête nouvelle,
Tout me paroît aisé pour luy marquer mon Zele,
Et j'apprendrois même à loüer.

Euterpe:
Essayer icy tous vos charmes,
Venez doux Plaisirs, venez tous:
Que dans ces lieux l'Amour vienne rire avec vous;
Donnez-luy de nouvelles armes.

Ensemble:
Amour, que tous les coeurs soient contents sous ta loy,
N'allume que d'heureuses flâmes;
Regne, mais avec toy,
Fay regner la paix dans les ames.


Les Jeux, les Plaisirs & les Suivantes d'Euterpe forment le Second Divertissement

Un Plaisir:
Jeunes Beautez, aimez qui vous adore,
Ne craignez point de vous laisser charmer,
Que de plaisirs un Isensible ignore !
C'est l'Amour seul qui peut nous animer.
Avant d'aimer on ne vit pas encore,
On ne vit plus, dés qu'on cesse d'aimer.

Choeur:
Chantons tous, unißons nos voix,
Chantons les doux plaisirs dont nous suivons les loix.

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Divertissements de la Comedie-Ballet
Premier Acte

Les personnages:

les interprètes de l'époque:


Leonore

Mlle Desmâtins

Octave

Mr Chopelet

Isabelle, Amante d'Octave

Mlle Maupin

Spinette, Suivante d'Isabelle

Mlle Vincent

Ismenide, Devineresse

Mlle Du Peyré

Ismenor, Devin

Mr Hardoüin

Zerbin, Valet d'Octave

Mr Dun

Un Barquarolle

Mr Boutelou-Fils

Une Barquarolle

Mlle Loignon

Un Masque

Mr Cochereau


Troupe de Barquarolles
Troupe de Devins, & de Devineresses
Troupe de Masques

La scène est à Venise


Scène 1
Leonore

Leonore, seule:
Tendres Plaisirs, charmants Amours,
Ah ! que n'ay-je plutôt senti vôtre puisance !
Deviez-vous dans l'indifference
Laisser couler mes plus beaux jours ?

Du moins gardons-nous bien d'éteindre
Les feux que dans mon coeur l'Amour daigne allumer:
Au lieu de m'en laißer charmer,
Falloit-il perdre, hélas ! tant de temps à la craindre ?

Tendres Plaisirs, charmants Amours,
Ah ! que n'ay-je plutôt senti vôtre puisance !
Deviez-vous dans l'indifference
Laisser couler mes plus beaux jours ?


Scène 2
Leonore, Isabelle, Spinette

Isabelle:
Quoy ! vous me trahissez, ingrate Leonore,
De la tendre amitié vous brisez tous les noeuds ?
L'Amant qui m'aimoit vous adore,
Et vôtre coeur reçoit ses infideles voeux ?

Leonore:
L'Amitié n'a point à se plaindre,
Vôtre amant sous mes loix ne sçauroit être heureux,
Et vous verrez bien-tôt mourir ses nouveaux feux,
Si le mépris peut les éteindre.

Isabelle:
Quoy ! les Jeux que l'Ingrat vous offre chaque jour...

Leonore:
Quand il me les offrit, j'ignorois son amour.

Isabelle:
Mais vous n'en doutez-plus, & les souffrez encore:
La feste qu'il vous donne aujourd'huy marque bien...

Leonore:
Ceßez d'accuser Leonore.
Pour calmer vôtre coeur, connoissez tout le mien.

C'est dans les premiers Jeux que me fit voir Octave,
Que la paix sortit de mon coeur;
De l'Amour il devient l'Esclave,
Un Inconnu fut mon Vainqueur.

Ses yeux furent ses seules armes
Dont l'Amour se servit pour domter ma fierté;
D'un seul de ses regards mon coeur fut enchanté,
Le masque me cacha le reste de ses charmes.

Il me parle à ces Jeux que vous me reprochez,
Le Bal même aujourd'huy me promet sa présence,
Et je me livre à l'esperance
D'y voir enfin ses traits, qu'il m'a toûjours cachez.

Isabelle:
C'est assez, mon Amant n'a point touché vôtre ame,
Mes soupçons ne m'agitent plus.

Leonore:
Je vais encor par de nouveaux refus,
Servir vôtre amout, & ma flâme.


Scène 3
Isabelle, Spinette

Spinette:
L'Amour répond à ses soûhaits,
Son bonheur est extrême.

Isabelle:
Juge si ses plaisirs peuvent estre parfaits,
Je suis cet Inconnu qu'elle aime.

Spinette:
Que dites-vous ?

Isabelle:
Lorsque de mon Amant
Je vis l'inconstance fatale,
Je le suivis partout, sous un déguisement
Qui m'a livré le coeur de ma Rivale.

L'Ingrat trouve en moy-même un obstacle à ses voeux.

Spinette:
Sa trahison pour vois en est moins rigoureuse.

Isabelle:
L'Infidelle n'est point heureux;
Mais en sui-je moins malheureuse ?

Non, l'Amour ne veut pas que l'on goûte à la fois
Les doux plaisirs d'aimer, & d'être aimée.
Tant que ses feux ne m'ont point enflâmée
L'Inconstant que je pleure a flechy sous mes loix;
Mais l'Ingrat m' trahie, aussi-tôt que charmée.
Non, l'Amour ne veut pas que l'on goûte à la fois
Les doux plaisirs d'aimer, & d'être aimée.

Redoublons cependant nos soins,
Pour ramner l'Ingrat sous mon Empire:
Qu'icy de tous ses pas tes yeux soient les témoins;
Observe tout pour m'en instruire.


Scène 4
Spinette

Spinette:
De mille Amants en vain nous recevons les voeux,
On les perd sans retour en terminant leurs peines,
Les Perfides brisent leurs noeuds
Dés qu'ils ont formé nôtre chaîne.

On ne soûpire long-temps
Que pour des Beautez cruelles:
Les peines font les coeurs constants
Les plaisirs font les Infidelles.

Cachons-nous, observons Octave que j'entends.


Scène 5
Octave, Leonore, Spinette cachée

Ensemble:
[Octave] Non, ne redoutez plus l'Amour.
[Leonore] Non, ne me parlez plus d'Amour.

Octave:
Vôtre fierté s'accrît sans cesse.

Leonore:
Vos transports importuns redoublent chaque jour.

Octave:
A votre tour cedez à la tendresse.

Leonore:
Triomphez-en à votre tour.

Ensemble:
[Octave] Non, ne redoutez plus l'Amour.
[Leonore] Non, ne me parlez plus d'Amour.

Leonore:
Pourriez-vous oublier les charmes d'Isabelle ?

Octave:
Je vous voy mille attraits plus brillants & plus doux.

Leonore:
Vous devez n'aimer qu'elle.

Octave:
Je ne puis aimer que vous.

Leonore:
Aprés mille serments, seriez-vous infidelle ?

Octave:
Le jour que je vous vis, je les oubliay tous.

Leonore:
Vous me verrez toûjours insensible & cruelle.

Octave:
Je vous aimeray même avec votre courroux.

Leonore:
J'éteindray vos ardeurs, par mon indifference.

Octave:
Je vaincray vos mépris par ma perseverance.

Leonore:
Cessez de m'aimer de ce jour.

Octave:
Commencez d'aimer dés ce jour.
Non, ne redoutez plus l'Amour.

Leonore:
Non, ne me parlez plus d'Amour.

Ensemble:
[Octave] Non, ne redoutez plus l'Amour.
[Leonore] Non, ne me parlez plus d'Amour.

[on entend une Symphonie]

Leonore:
D'où viennent ces Concerts, quel Spectacle s'apprete ?
Vous voulez perdre encor quelque nouvelle Fête.


Scène 6
Octave, Isabelle, Spinette cachée,
Troupe de Barquarolles, Zerbin conduisant la Fête

Zerbin:
Que pour Cythere
Chacun vienne s'embarquer;
Pour être heureux il faut risquer.
Quand on sçait plaire
Jamais le vent n'est contraire,
Jeunes Coeurs, venez tous,
Il n'est point d'écüeils pour vous.

[les Barquarolles forment le Divertissement]

Un Barquarolle, & une Barquarolle:
L'Amour nous presse,
Suivons-le sans cesse,
Tout doit s'enflâmer.

Choeur:
L'Amour nous presse,
Suivons-le sans cesse,
Tout doit s'enflâmer.

La Barquarolles:
Ton feu trop tendre
Me force à me rendre,
Je m'en sens charmer.

Le Barquarolles:
Tes yeux l'ont fait naître;
Ils le font accroître.

Ensemble:
Un coeur peut-il être
Heureux sans aimer ?

Choeur:
L'Amour nous presse, &c.

Le Barquarolle:
Qu'en vain le vent gronde,
Qu'il souleve l'Onde.

Ensemble:
Pourquoy s'allarmer ?

La Barquarolle:
Amour, tu nous meines.

Le Barquarolle:
Nos craintes sont vaines.

Ensemble:
Tu sçais les calmer.

Choeur:
L'Amour nous presse, &c.

[on danse]

Le Barquarolle & la Barquarolle, à Leonore:
Au plus aimable voyage
L'Amour veut vous engager;
Ce Dieu commande à l'orage,
Vous voguerez sans danger.

Il est cent douceurs qu'on goûte
Dans l'espoir d'un plus doux sort;
Et les plaisirs de la route
Valent presque ceux du Port.

[on danse]

Choeur:
Donnez-nous des jours fortunez,
Regnez tendres Zephirs, regnez seuls sul les Ondes;
Que dans leurs cavernes profondes
Tous les vents orageux demeurent enchaînez.


Scène 7
Octave, Leonore, Zerbin, Spinette cachée

Octave:
Quoy ! toûjours de l'Amour, voulez-vous vous défendre ?
Vous voyez tous les coeurs charmez de vos appas.
Tout vous presse de vous rendre.

Leonore:
Mon coeur de m'en presse pas.

Ne tentez plus de nouvelles conquestes,
Rendez-vous à l'Objet dont vous fûtes épris:
Je ne puis vous donner que ce sincere avis,
Pour le prix de toutes vos festes.


Scène 8
Octave, Zerbin, Spinette cachée

Octave:
L'Ingrate !

Zerbin:
En vain pour vous j'ordonne mille jeux,
Nous perdons tous nos soins.

Octave:
Quel mépris rigoureux !
Suy-moy Zerbin, je veux consulter Ismenide,
Elle habite prés de ces lieux;
On dit que l'Avenir est sans voile à ses yeux,
Sur le sort de ma flâme, il faut qu'elle décide.
Vien.


Scène 9
Spinette

Spinette:
Allons reveler le dessin du Perfide,
Qu'il ne trouve de paix que dans ses premiers noeuds.

Amour, puni les Coeurs volages,
Fay refuser tous leurs hommages,
Et qu'ils ne soient jamais contents.
On verroit plus d'Amans fidelles,
Si tous les Amants inconstants
Ne rencontroient que des cruelles.

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Divertissements de la Comedie-Ballet
Second Acte

Le Théâtre représente une Cave


Scène 1
Octave, déguisé en Valet, Zerbin, déguisé en Noble Venitien

Octave:
Tes pas sont incertains, qui te fait chanceler ?

Zerbin:
Puis-je enter icy sans trembler ?
Pour braver les perils, où vôtre amour m'engage,
J'ay voulu de Bacchus emprunter le secours:
Dans sa liqueur j'ay cherché du courage,
Mais je sens bien que j'en manque toûjours.

Octave:
C'est m'offenser que de rien craindre,
Rassûre-toy, Zerbin, & songe à te contraindre;
Il faut de nos Devins eßayer le pouvoir,
De ton déguisement soûtien bien l'apparence,
Par là nous allons bien-tôt voir
Ce que je dois fonder d'espoir sur meur puissance.
Je vais les avertir. Demeure.

Zerbin:
Quoy ! sans vous ?
Je ne puis.

Octave:
Obey, si tu crains mon courroux.


Scène 2
Zerbin

Zerbin:
Ciel ! il me laisse, il m'abandonne;
Que je vais payer cher ses nouvelles amours !
Où suis-je, Malheureux ! je tremble, je frissonne.
Quoy ! Bacchus, ay-je en vain imploré ton secours ?
Ne sçaurois-tu bannir le trouble qui m'étonne ?
Quels funestes Objets s'offrent à mes regards ?
Je croy voir s'élever mille Spectres terribles;
Des Monstres sous mes pas naissent de toutes parts.
Quel bruit affreux, quels cris ! quels heurlements horribles !
Fuyons; mais par où m'échaper ?
La frayeur pour sortir me cache le passage.
Ciel ! quelle main m'arrête, & quelle affreuse image !
Quel Geant furieux est prest à me fraper ?
Lâche, tu ne vois rien, rougi de tes allarmes.
Bacchus, vien dissiper les erreurs de mes sens;
Ne m'as-tu donc prêté que d'impuissantes armes ?
Ah !je te reconnois au calme que je sens.

Livrons-nous au sommeil, où ce Dieu nous convie,
Enchantons mes frayeurs sous ses charmants pavots.
Que le sort des Mortels est peu digne d'envie !
Les plus doux plaisirs de la vie,
Sont de n'en point sentir les maux.


Scène 3
Isabelle, Zerbin endormy

Isabelle:
J'ay sçû que mon Amant doit se rendre en ces lieux,
Mon dépit m'engage à l'y suivre;
Je brûle de punir son amour odieux:
Mais que voy-je ? c'est luy que le Sommeil me livre.

Tu peux dormir, Ingrat, & tu trahis mes feux !
Le repos entre-t-il dans le coeur d'un Perfide !
Ah ! vangeons-nous, vangeons le mépris de nos voeux;
L'Amour gémit en vain, la colere décide.

Regnez, Haine; Fureur, triomphez aujourd'huy.
Non, non, ne souffrez pas que mon coeur s'attendrisse;
L'Ingrat ne m'aime plus; qu'il meure, qu'il périsse,
Et si je l'aime encor, périßons après luy.
Regnez, Haine; Fureur, triomphez aujourd'huy.

[elle va pour luy ôter son Poignard, & s'en frapper]

Zerbin, se réveillant:
Ah !

Isabelle:
Quelle est cette voix !

Zerbin:
O disgrace nouvelle !
Que voy-je ! que croyray-je ? estes-vous Isabelle ?
Ou ne feriez-vous point plutôt quelque Démon,
Qui sous les traits de cette Belle,
Vient effrayer mes sens, & troubler ma raison.

Isabelle:
Qu'entens-je ? ce n'est point Octave.
Sous ce déguisement, qui te peut amener ?
Parle.

Zerbin:
L'Amour dont mon Maître est l'Esclave,
Est l'unique raison que j'aye à vous donner.
Mais, Ciel ! est-ce bien vous ? ma frayeur redouble.
Vous me voyez tout interdit:
Ah ! si vous estes un Esprit,
Disparoissez de grace, & dissipez mon trouble.

Isabelle, luy touchant l'épaule:
Tout Esprit que je suis, n'en conçoy point de peur.

Zerbin, fuyant:
Je suis mort.

Isabelle:
Je ne veux que punir un Perfide,
Que fait ton Maître ?

Zerbin:
Hélas ! il consulte Ismenide,
Pour apprendre le sort de sa nouvelle ardeur.

Isabelle:
Ciel !

Zerbin, tremblant:
De son changement l'injustice est extrême;
J'ay cent fois condamné ses volages amours,
Je luy vante Isabelle, & je la sers toûjours,
Comme si c'étoit pour moy-même.

Isabelle:
On vient. Je veux les écoûter,
Leurs discours m'apprendra ce que je dois tenter.


Scène 4
Octave, Ismenide, Ismenor, Zerbin,
Troupes de Devins, & de Devineresses,
Isabelle, les observant sans être vüe

Octave:
Vous pour qui l'avenir n'a rien d'impénétrable,
Qui des plus sombres coeurs percez tous les détours,
Vous sçavez qui de nous cherche vôtre secours;
Sur l'ennuy secret qui l'accable,
Prononcez-luy du Sort l'arrest irrevocable.

Ismenide:
Vous coyez me surpenre en me cachant vos voeux.

Octave:
Vôtre Art découvre tout, c'est à nous de nous taire.

Ismenide, à part:
N'importe, malgré leur mistere,
En les intimidant, tâchons à juger d'eux.

[elle observe leurs mouvements]

Les Démons à ma voix vont paroître en ces lieux,
Pourrez-vous soûtenir leur terrible présence ?

Octave:
Parlez, je ne crains rien.

Zerbin:
Moy, je crains tout, ô Dieux !

Octave:
Présentez, s'il le faut, tout l'Enfer à nos yeux,
Et répondez à son impatience.

Ismenide:
Je pénétre au fond de vos coeurs.
En vain vous vous cachez sous ces dehors trompeurs;
Je ne sçauroit vous méconnoître.

[à Octave]

Vous me cherchez vous seul, & vous êtes son Maître.

Octave:
Vous sçavez quel dessein en ce lieu me conduit ?

Ismenide, embarrassée:
Souvent... l'Amour...

Zerbin:
Ciel ! quel Démon l'instruit :

Ismenide:
L'Amour vous fait sentir ses plus rudes atteintes.

Zerbin:
Chaque mot redouble mes craintes.

Octave:
Apprenez-moy quel sort il réserve à mes feux.

Ismenide:
Laissez-nous célébrer nos misteres affreux.

O vous, qui vivez sous mes Loix,
De mes enchantements Ministres redoutables,
Faites tout retentir de vos cris effroyables,
Contraignez le destin de répondre à ma voix.

Choeur:
Que tout tremble, que tout frémisse,
Que de nos voix tout retentisse.

[les Devins font leurs Ceremonies magiques]

Ismenide:
Noir Souverain des ténébreux abîmes,
Du Destin à nos yeux dévoile les secrets:
Pour prix de tes bien-faits,
Puisse partout la Mort t'immoler des victimes ?

Ismenor, & Ismenide:
Que la Guerre en cent lieux répande la terreur,
Que la Rage cruelle empoisonne ses armes,
Que les cris, le sang, & les larmes
Signalent par tout sa fureur.

Choeur:
Que la Guerre en cent lieux répande la terreur,
Que la Rage cruelle empoisonne ses armes,
Que les cris, le sang, & les larmes
Signalent par tout sa fureur.

Zerbin:
Ne suis-je pas déja dans les sombres Royaumes:
J'ay beau fermer les yeux, je voy mille fantômes.

Ismenide:
Cette sombre lueur nuit encore à nos charmes.
Que ces flambeaux éteints laissent regner la nuit.

[à Octave]

Bien-tôt pour prix de vos allarmes
De vôtre sort vous allez être instruit.

[on éteint la Lampe qui éclairoit la Cave]

Isabelle:
Avançons, la clarté ne me fait plus d'obstacle,
Profitons de la nuit, & pronoçons l'Oracle.

Tremble Octave, écoûte ma voix.

Ismenide, & tous les autres Acteurs effrayez:
Ciel ! ô Ciel ! je frémis.

Isabelle:
Gardez tous le silence.

Ismenide, & le Choeur:
Quelle surprise ! ô Dieux ! quelle puissance
Vient icy nous donner des loix ?

Isabelle:
Obeïssez, ou craignez ma vengeance.

Perfide, romp tes nouveaux fers:
Si ce jour ne te voit sous les loix d'Isabelle,
Je tiens le fer levé sur ton coeur infidelle,
Cette nuit, avec moy, je t'entraîne aux enfers.

Ismenide, & le Choeur:
Quelle horreur ! quel prodige ! ô Dieux !
Fuyons, fuyons de ces funestes lieux.

Isabelle, seule:
Toy qui m'a inspirée, acheve ton ouvrage,
Amour, c'est à toy seul de me rendre un Volage.

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Divertissements de la Comedie-Ballet
Acte Troisième

Le Théâtre représente un Appartement, préparé pour le Bal


Scène 1
Leonore

Leonore, seule:
Quand je revoy l'Objet de mes amours,
Le temps s'enfuit d'un vîtesse extrême;
Mais hélas ! il suspend son cours,
Quand je ne voy plus ce que j'aime.
O Temps, servez mieux nos désirs,
Réparez de l'Amour les rigueurs inhumaines;
Arrêtez-vous, pour fixer ses plaisirs,
Volez, pour abreger ses peines.


Scène 2
Leonore, Octave

Octave:
Vous resviez, seule en ce séjour;
La solitude invite à l'amoureuse flâme;
Ne craignez-vous point que l'Amour
Ne prenne ces moments pour surprendre votre ame ?

Leonore:
Il me livre de vains combats,
Avec vôtre secours, c'est en vain qu'il me presse;
Mon coeur brave tous ses appas,
Et je ne crains point qu'il me blesse.

Octave:
Craignez, craignez qu'il ne vous blesse pas.

L'Amour seul peut nous satisfaire,
Sans luy rien ne peut nous charmer:
Le premier plaisir est d'aimer
Et le plus sensible est de plaire.

Leonore:
L'Amour coûte trop de soupirs,
On se plaint, on languit dans ses plus douces chaînes,
Il n'est jamais sans désirs,
et les desirs sont des peines.

Octave:
Cessez, cessez de craindre, aimez à vôtre tour,
Les desirs des Amants sont plus doux qu'on ne pense;
Les plaisirs de l'indifference
Ne valent pas les peines de l'amour.

Leonore:
Pourquoi donc en m'aimant, vous plaignez-vous sans cesse ?
Vous êtes trop heureux de souffrir sous ma loy:
Vous aimez, je fuy la tendresse,
Vous ne devez plaindre que moy.

Octave:
Vous insultez, Cruelle, aux maux que vous me faites;
N'importe, Ingrate que vous êtes,
Connoissez de l'Amour quel est tout le pouvoir.

En vain vous m'outragez sans cesse,
Je sens que vos rigueurs irritent ma tendresse,
Je fais tout mon bonheur du plaisir de vous voir;
Je ne puis vaincre ma foiblesse,
Je ne puis même la vouloir.

[Isabelle masquée, paroît avec une Troupe de Masques]

Leonore, à part:
L'Objet qui m'a charmé vient de fraper mes yeux,
Eloignons un moment son Rival de ces lieux.

[à Octave]

Octave, allez vous-même avertir Isabelle.

Octave:
Eh ! pourquoy vouslez-vous qu'elle soit en ces jeux ?

Octave:
Allez, vous dis-je, je le veux.
En ne revenez pas sans elle.

Octave, à part:
Quels soupçons viennent m'agiter !
Demeurons, & sçachons s'il y faut arrester.


Scène 3
Isabelle, masquée, & déguidée en Venitien, Leonore, Octave

Isabelle:
Je vous revois enfin, aimable Leonore,
Que de nouveaux attraits ! que mes yeux sont charmez !

Leonore:
Helas !vous m'aßurez toûjours que vous m'aimez,
Et je n'ay pû vous voir encore.

Isabelle:
Je perdrois vôtre coeur, pour contenter vos yeux;
Vous m'en aimeriez moins, si vous me voyez mieux.

Leonore:
Que dites-vous, Ingrat, ces injustes allarmes
Vous obligent à vous cacher ?

Isabelle:
J'aurois en vain les plus aimables charmes,
Ils pourroient ne vous pas toucher.

C'est par ma seule ardeur que je prétends vous plaire.

Leonore:
Vos refus ne font voir qu'une ardeur bien legere.

Isabelle:
Mon coeur brûle de mille feux,
La Constance & l'Amour y triomphent ensemble,
Non, dans tout l'Empire amoureux,
Vous ne trouverez point d'Amant qui me ressemble.

Mais si mon coeur est tendre, il n'est pas moins jaloux.
Je crains qu'Octave un jour ne vous flechisse;
Il vous rend mille soins...

Leonore:
Je les méprise tous.

Isabelle:
N'importe son amour, m'est un cruel supplice.

Ah ! cachez à ses yeux les beautez que je voy;
Eteignez son amour, pour bannir mes allarmes:
Moins il vous trouvera de charmes,
et plus vous en aurez pour moy.

Leonore:
N'estes-vous pas le seul de qui l'ardeur m'enchante ?
Tout autre amour m'est odieux.
Je voudrois estre encore mille fois plus charmante;
Mais je voudrois ne l'estre qu'à vos yeux.

Ensemble:
Suivons l'Amour qui nous appelle;
Qu'il enchaîne nos coeurs de ses noeuds les plus beaux.
Que nôtre ardeur soit &ternelle,
Et nos plaisirs toûjours nouveaux.

Ocatve:
Ah ! c'en est trop, je cede à cette offense.

[à Leonore]

Inhumaine, quel prix recoy-je de mes voeux ?
C'est donc la cette indifference
Que vous opposiez à mes feux.
Malheureux, quelle erreur avoit seduit mon ame ?
Je pressois vôtre coeur de se laisser charmer,
Tandis que le Cruel qui dédaignoit ma flâme,
Ne sçavoit que trop bien aimer.

Leonore:
Vous voyez une ardeur que je voulois vous taire,
La raison doit vous dégager.

Octave:
Ah ! l'Amour dans mon coeur fait place à la colere;
Je ne vous perdray pas du moins, sans m'en venger.

Isabelle:
Calmez la fureur qui vous guide;
Peut-estre qu'Isabelle est cachée dans ces lieux.
Ne rougiriez-vous point de montrer à se feux
Ce desespoir perfide ?

Octave:
Quoy ! mon Rival ose encor m'insulter ?

Isabelle:
Crain que je n'ose davantage.

Octave:
O Ciel !

Leonore, à Isabelle:
cessez de l'irriter.

Isabelle:
Non, ses feux me font trop d'outrage.

Octave, & Isabelle:
tremble, crain l'Amour en courroux,
Tremble, crain ma jalouse rage.

Leonore:
Cruels ! à quels transports vous abandonnez-vous ?

Octave:
Ingrate, c'est luy seul qui cause vos allarmes;
C'est pour luy que coulent ces larmes.
Ah! vangeons-nous , brisons un funeste lien;
De son sang odieux voyez rougir mes armes,
Et pleurez son trépas, ou joüissez du mien.

Isabelle, ôtant son masque d'une main, & de l'autre tirant un Poignard:
Connoy-moi donc, Perfide, & frape si tu l'oses.

Leonore, & Octave:
Que voy-je !

Leonore:
Amour, à quels maux tu m'exposes ?

[elle sort]


Scène 4
Isabelle, Octave

Isabelle:
Qui te retient, Ingrat, suy ton ressentiment,
Sois mon vainqueur, ou ma victime;
Que l'un de nous périsse en ce moment;
Perfide, vien combler ton crime,
Ou recevoir ton châtiment.

Octve:
Je ne puis revenir de mon étonnement.

Isabelle:
J'ay touche l'Objet qui t'enchante,
Sous ce déguisement, j'ay traversé tes voeux;
Mais je sens malgré moy ma colere mourante;
Cesse de m'offenser, repren tes premierss noeuds,
Ne vois en moy qu'une fidelle Amante;
N'y vois plus de Rival heureux.

Laisse-toi vaincre à ma constance,
Laisse à mes tendres feux rallumer ton ardeur:
Mes larmes, mes soûpirs sont toute ma vengeance;
Voy l'Amour dans mes yeux redemander ton coeur.

Qu'au moins la pitié t'attendrisse;
Mais hélas ! ton mépris comble encore mes malheurs !
Quoy ! se peut-il que rien ne te flechiße ?
Tu me plains un regard.

Octave:
Je vous cache mes pleurs.
Tant d'amour touche enfin mon ame;
Plus charmé que jamais, je tombe à vos genoux:
Accordez le pardon d'une infidelle flâme
A celle que mon coeur sent renaître pour vous.

Isabelle:
Cher Octave :

Octave:
Isabelle !

Ensemble:
Helas !
Puis-je esperer que vous m'aimez encore ?

Isabelle:
Cher Octave !

Octave:
Isabelle !

Ensemble:
Helas !
Tout vous dit que je vous adore.

Isabelle:
Mes larmes,

Octave:
Mes regrets,

Isabelle:
Mes soûpire,

Octave:
Vos appas,

Ensemble:
Tout vous dit, que je vous adore.

Octave:
J'ay sçû que dans cet Antre où m'a conduit ma flâme,
Votre choix m'a tantôt rapellé sous vos loix;
Ce qu'a commencé vôtre voix,
Vos yeux l'acheve dans mon ame.

Isabelle:
On vient. Que cette Feste aura d'attraits pour moy !
Je luy dois le bonheur de vous voir sous ma loy.


Scène 5
Isabelle, Octave, Zerbin, Spinette,
Troupe de Masques

Choeur:
Loin de nos jeux, importune Sagesse,
Ne troublez point un si beau jour;
Accourez, aimable Jeuneße,
Amenez les Ris, & l'Amour.

[on danse]

Isabelle:
D'un Infidelle enfin, j'ay rallumé la flâme,
Et jamais le bonheur de regner dans son ame
N'avoit tant flaté mes desirs.
Amour, s'il eût esté plus constant dans mes chaînes,
J'ognorerois encore tes plus cruelles peines;
Mais mon coeur n'auroit pas goûté tous ses plaisirs.

Spinette, & Zerbin:
Nôtre jeunesse
S'enfuit sans cesse,
N'en perdons pas les précieux Instants;
N'aimons que pour rire,
Point de martire,
Dans nos liens, soyons toûjours contents.
Des traits de l'Amour ne craignons point l'atteinte;
Mais qu'il nous les laiße choisir.

Air Italien:

Farfalletta senza core,
Vo girando intorno'allume,
Per amor che m'infiammo.

E d'Amor col dolce'ardore,
Col m'accete il mio bel Nume,
Che la pace m'involo.

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