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L' Année Galante
Ballet héroïque en un Prologue & IV Entées
donné à Versailles le 13 Février 1747
livret de Pierre-Charles Roy, Chevalier de l'Ordre de S. Michel
musique de: Charles-Louis Mion



Prologue
Entrée I
Entrée II
Entrée III
Entrée IV

les personnages du Ballet:

les interprètes de l'époque:


Janus

le Sr le Page

Agenorie

La Dlle Fel

Murcie

La Dlle Romainville

PROLOGUE

Le théâtre représente le Palais de Janus: ce Dieu est sur son Trône, il tient un Sceptre pour commander à l'Année: Il est environné des Mois & des Saisons.
Agenorie, Déesse du Travail, paroît debout sur un Trophée d'armes & d'instruments avec un coq simbole de la vigilance.
Vis-à-vis est Murcie, Déesse de l'oisiveté, couchée sur un lit de pavots & de roses, une Tortue à ses pieds


Janus, Agenorie, Murcie

Janus:
Legeres filles du Tems,
Revenez sur vos pas, c'est moi qui vous appelle,
Heures, recommencez la carriere nouvelle
Des Jours, des Mois, & des Ans.

[les Heures paroissent]

Le Choeur des Heures:
C'est Janus qui nous appelle,
Sa voix annonce le tems:
Formons la chaîne éternelle
Jes Jours, des Mois, & des Ans.

[danse des Heures]

Agenorie:
Heures, soyez à moi, je vous donne à la Gloire.
Par le Travail le tems est annobli.
Un moment digne de mémoire
Vaut mieux qu'un siecle enseveli
Dans l'indolence, et dans l'oubli.

Murcie:
Pourquoi courir à la peine ?
Fuyez la Maîtresse inhumaine,
Dont le joug vous est présneté.
Les douceurs de l'oisiveté
Font le charme de la vie:
Les Dieux m'ont choisie
Pour leur félicité.

Janus:
Rivales, qui du Tems vous disputez l'empire,
Sources du vrai bonheur où l'Univers aspire,
Regnez, mais tour-à-tour: Déesse du loisir,
Prêtez à la foiblesse un appui nécessaire:
Vous, par un travail salutaire,
Préparez le retour, et le goût du Plaisir.

Agenorie:
Volez Guerriers, volez aux rapides conquêtes,
Qui d'un Roi triomphant signalent tous les ans.
Goûtez de ses travaux les succés éclatans.

Murcie:
A l'ombre des lauriers, à l'abri des tempêtes,
Peuples, voyez couler les tranquilles momens,
Qu'il embellit pour vous par de brillantes Fêtes.

Janus:
Il prépare, il soumet tous les évenements:
De diverses Saisons, sa vertu fait usage.

Agenorie & Murcie:
Toutes lui doivent leur hommage.

Janus:
Vous, qui des Dieux dispensez les bienfaits,
Saisons, à ses regards rassemblez vos attraits.

Que des fleurs du Printems la terre se couronne.
Eté, prodiguez-lui vos secondes ardeurs.
Arbres, soyez courbés sous les fruits de l'Automne.
Vous , Hyver, des Saisons recueillez les faveurs.

[danse des Saisons]

Volez, Heures, volez, et gravez dans les cieux,
Le moment du bonheur du monde:
De l'avenir l'obscurité profonde
Se dévoile à mes yeux.
L'Hymen a réuni le plus Sang des Dieux;
Que la Terre applaudisse, et que le Ciel réponde.

L'Amour que célébrent vos chants,
Ne fit jamais briller de plus heureux présages;
Jamais l'Amour n'a mérié d'hommages,
Plus sinceres & plus touchans.

[on danse]

Agenorie & le Choeur:
On célébre, on révére
Tous les Dieux tour-à-tour:
Leur gloire est passagere,
Chancun n'a que son jour;
Mais l'ANNE'E entiére
Est la fête de l'Amour.

[on danse]

Murcie & le Choeur:
Des voeux purs & fidelles,
Exprimez sans détour,
Préférences mutuelles,
Doux aveux, tendre retour,
Voilà l'encens des Belles,
Et la fête de l'Amour.

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PREMIERE ENTREE:
L'Hyver

Libre de soins & de travaux,
Par le plaisir l'HYVER ouvre l'Année:
Aux danses, aux festins la saison destinée
Le dispute à des jours plus sereins & plus beaux.


les personnages de l'Hyver:

les interprètes de l'époque:


Vénus

La Dlle Chevalier

Euphrosine

La Dlle Coupée

Comus

le Sr de Chassé

Momus

le Sr Poirier


Le théâtre représente des Arbres dépouillés, des Rochers couverts de Neiges & de glaçons


Scène premiere
Vénus, Euphrosine

Vénus:
Sans ma fuite, Vulcain devenoit mon Epoux,
Il falloit éviter une chaîne cruelle.
Mais vous, ma Compagne fidelle,
Vous regardez le Ciel, le regreteriez-vous ?

Euphrosine:
Je croyois la Terre plus belle.
Vous m'annonciez un spectacle flateur,
Des ruisseaux argentez, un verdoyant feuillage,
Des fleurs, des fruits le riant assemblage;
La terre me paroît dune seule couleur.

Vénus:
De Flore & de Cérès l'Hyver détruit l'ouvrage;
Mais qu'importe, un azile agréable ou sauvage,
S'il me rend ma tranquilité.

Euphrosine:
Le Ciel vous menaçoit d'un fatal esclavage;
Respirez l'allegresse avec la liberté.

Vénus:
Souhaitez-moi toujours un coeur libre & paisible.

Euphrosine:
Aux empressemens des Dieux
Vous êtiez si peu sensible !

Vénus:
L'empressement n'est pas ce qui séduit le mieux;
Un Amant plus discret, plus soumis, plus sincere,
Peutêtre trouveroit le secret de me plaire.
J'avois cru l'oublier en m'éloignant des cieux.

Euphrosine:
Et son image encor vous en devient plus chere.

Vénus:
Elle me suit jusqu'en ces lieux.

Un songe cette nuit a calmé mes allarmes.
Non, je veillois, un songe a moins de charmes.

Un Die s'offroit à mes regards,
Plus agé que l'Amour, et plus jeune que Mars.
La nuit, les frimats fuyoient sur son passage:
Il étoit entouré de vases précieux;
Ses autesl ressembloient à la table des Dieux.
De Bacchus, de Pomone, il recevoit l'hommage,
Couronné de lierre, il chantoit avec eux.
Moins d'art que de transports... Concerts délicieux !
Les plus tendres sermens m'assuroient de sa flâme...
Une céleste joye éclatoit dans ses yeux,
Elle a passé jusqu'au fond de mon ame.

Euphrosine:
De Comus dans ce songe on reconnoît les traits:
Mais d'une vaine erreur vous laissez-vous séduire ?
Trop nécessaire aux Dieux, pour les quitter jamais
Qui pourroit ici le conduire ?

[on entend gronder les vents]

Euphrosine:
Quel bruit affreux ! quels vents !

Vénus:
Ces tyrans des hivers,
Sans nous causer d'effroi peuvent troubler les airs.


Scène 2
Vénus, Euphrosine,
Choeurs, derriere le Théâtre

Choeur:
Chantons à l'abry de l'orage,
Qu'il anime encor nos chansons,
Des Aquilons bravons la rage,
Et le caprice des Saisons.

Vénus:
Il est donc des plaisirs que l'Hyver fait renaître ?

Euphrosine:
Sachons à qui l'on doit ces sons harmonieux.

Vénus:
Fugitives, craignons les regards curieux.

Euphrosine:
Observons tout, avant que de paraître.

Choeur:
Chantons à l'abry de l'orage... &c.


Scène 3
Comus, Momus, Choeur

Le Palais de Momus s'ouvre: il y paroît avec sa suite, et tout l'appareil d'un festin

Choeur:
Regnez, divin Comus, l'Hiver vous doit sa gloire:
La saison des frimats sert à votre victoire.

Momus:
Les Dieux de ton triomphe ont dressé l'appareil;
Voi Pomone & Bacchus unis sous ton empire;
Voi leurs dons embellis des baisers de Zéphire,
Et des doux regards du Soleil.

Choeur:
Regner... &c.

[on danse]

Comus & Momus:
Folâtrer, boire & rire,
C'est l'art de maîtriser le tems.

Choeur:
Doux & sage délire,
Tu rens serein tous nos instans.

Momus:
Ne doit-on les beaux jours
Qu'au Soleil, à l'Aurore ?

Momus & Comus:
[Momus] Tu peux en faire encore
[Comus] Je peux en faire encore
Eclore.

Choeur:
Notre bonheur l'honore:
Sous tes loix l'âge d'or recommence son cours.

Comus:
Les trésors, les grandeurs
Ne sont qu'un esclavage.

Choeur:
Songes flateurs,
Trompeuse image !

Comus & Momus:
[Momus] Aux présens dont u fais usage,
[Comus] Aux présens dont j'offre l'usage,
Le partage
Ajoûte un prix.

Choeur:
Rien ne fait ombrage
A tes favoris.

[on danse]

Comus, une Coupe à la main:
Charmant Nectar, liquide flâme,
Fais couler avec toi le plaisir de notre ame.

Diane pour nous seuls dépeuple les Forêts,
Thétis nourrit pour nous les habitans des Ondes,
L'aIr se remplit d'Oiseaux, pour tomber sous nos traits:
Mais le Goût languiroit sans tes ardeurs fecondes,
C'est par toi qu'il s'éveille, et ne s'éteint jamais.

Choeur:
Regnez, divin Comus, l'Hiver vous doit sa gloire;
La saison des frimats sert à votre victoire.


Scène 4
Vénus, Euphrosine, Comus, Momus, Choeur

Vénus, à part:
Mon songe s'accomplit, ou renaît à mes yeux;
C'est Comus que je vois: quelle magnificence !

[à Momus {il semble qu'une erreur se soit glissée: il s'agirait plutôt de Comus}]

Vous, Comus !... Eh qui peut dédomager les Dieux
Du charme de votre présence ?

Comus:
Les Dieux n'ont rien à souhaiter:
Les Fêtes dont je suis l'inventeur & le maître,
Autrefois savoient les flatter;
Tout leur étoit nouveau, tout pouvoit le paraître.
Le goût s'épure trop à sentir, à connaitre.
Les mortels, nés pour desirer,
Ne vivent que pour m'implorer.

Vénus:
Eh ! Comus se borne à leur plaire !
La terre est un séjour qu'à l'Olympe ils préfere !

Comus:
Vous venez l'embellir: qu'aurois-je à regretter ?

Vénus:
Quoi, Comus si flateur !

Comus:
Non, il n'est que sincere,
C'est le coeur de Vénus qu'il voudroit mériter.

Vénus:
Mais, il a sû long-tems se taire.

Comus:
Les plus fiers immortels vous adressoient leurs voeux,
J'étois soumis à leur puissance:
Victime, hélas, de mon obéissance,
J'amenois à vos piés les plaisirs, et les jeux:
Toujours troublé, contraint au milieu de ces fêtes,
L'amour, dont je brûlois, n'osoit se découvrir;
L'Olympe vous offroit de plus belles conquêtes,
Et je n'avoit qu'un coeur à vous offrir.

Vénus:
Les plus éclatans sacrifices
Sont-ils les plus chers à l'Amour ?
La vanité veut le grand jour,
Le mistere a d'autres délices.

Un songe m'a tracé vos feux,
J'écoutis un Amant soumis, empressé, tendre...

Comus:
Quel espoir peut flatter ses voeux ?

Vénus:
Je craignois moins alors de vous l'apprendre.

Comus:
Pourquoi craindre l'ardeur dont mon coeur est épris ?

Vénus:
Vous savez quel malheur m'a contrainte à la fuite.
Mes plaintes dans le Ciel, mes pleurs vous l'ont apris:
Que sai-je si la peur des tourmens que j'évite,
D'un autre sentiment n'affoiblit pas le prix ?

Comus:
Vous quitteriez des Dieux le Monarque suprême,
Vous oubliriez pour moi l'honneur de l'enflamer,
Que rien n'ajoûteroit à la tendresse extrême
Dont je me sens animer:
non, non, Vénus pour charmer
N'a besoin que d'elle-même.

Vénus:
Vous fixer, ce seroit trop exiger de vous:
Arbitre des plaisirs, on vous cherche, on vous aime;

Comus:
Un regard de Vénus sait les rassembler tous.

Vénus:
Si Comus s'occupoit de sa seule tendresse,
Le monde y perdroit les beaux jours.
Inspirez, ressentez la plus vive allegresse,
Pour la consacrer aux Amours.

Ensemble:
Le doux Plaisir s'envole de la table;
Ce n'est que par l'Amour qu'il peut être arreté.
[Vénus] Le goût tient à la nouveauté
[Comus] Le sentiment est plus durable.

Comus & le Choeur:
Que Vénus regne en ces lieux,
Elle manquoit à notre empire:
Elle attire
Les Ris, les Jeux,
Elle inspire
Les tendres feux.
Un regard de ses yeux,
Un sourire
Nous ouvre les coeux.

[on danse]

Euphrosine:
L'Amour doit être
Votre seul maître:
Non, sans lui
Tout n'est qu'ennui.
C'est sans peine
Qu'il vous mene
Au bonheur
Où tend votre coeur.

[on danse]

Comus, Vénus, Momus, Euphrosine:
Bruyant fracas,
Pompeux embarras,
Notre azile
Ne vous regrette pas.

Choeur:
Qu'il est tranquille,
Qu'il a d'appas!
Le plaisir fertile
Naît sous nos pas.

Momus & Comus:
Rendons au monde
La liberté,

Tous Quatre:
Source féconde
De volupté.

Vénus & Euphrosine:
L'aimable guide
Que le penchant !

Tous Quatre:
Il nous décide
Dans un instant.

Comus & Momus:
Que le caprice
Soit respecté.

Tous Quatre:
Qu'il embellisse
La nouveauté.

Choeur:
Bruyant fracas... &c.

Comus & Momus:
Que la Folie
Fasse leçon.

Tous Quatre:
Qu'elle plie
L'orgueilleuse Raison.

Euphrosine & Momus:
[Euphrosine] Juge sincere,
Puisse tes traits
Toujours plaire !

[Momus] Grace legere,
Prête à mes traits
De quoi plaire.

Ensemble:
Sans blesser jamais.

Vénus & Comus:
Qu'ici fleurissent
Tous les Plaisirs,

Tous Quatre:
Qu'ils remplissent
Tous nos desirs.

Choeur:
Bruyant fracas,
Pompeux embarras,
Notre azile
Ne vous regrette pas.

Qu'il est tranquille,
Qu'il a d'appas !
Le plaisir fertile
Naït sous nos pas.

[on danse]

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SECONDE ENTREE:
Le Printems

Dans ce réveil de la Nature,
La terre s'ouvre, l'air s'épure:
La terre rend la vie à tous ses habitans;
Quand Vénus vint au monde, on étoit au Printems.


les personnages du Printems:

les interprètes de l'époque:


Zéphire

le Sr Jeliote

Flore

La Dlle Fel

Un Ruisseau

le Sr Albert

Une Nayade

La Dlle Jaquet


Le théâtre représente des Jardins ornez de Cascades, et des arbres couverts d'un naissant feuillage.
On voit les Ruisseaux & les Nayades appuyez sur leurs Urnes


Scène premiere
Une Nayade, un Ruisseau, Choeur

Choeur:
Liquides trésors de ces Plaines,
Ondes, coulez en liberté,
L'Hyver sous de trop dures chaînes
Vous tenoit en captivité.
Reprenez, aimables fontaines,
Reprenez votre cours si long-tems arrêté.

[on danse]

Une Nayade:
Naissez riante verdure,
Ornemens que la Nature
A préparez aux Ruisseaux.

Le Ruisseau:
Ces arbres rajeunis reprennent leur parure,
Ces feuillages nouveaux
Réjouis de nostre murmure,
N'attendent plus que les Oiseaux.

[on danse]

Choeur:
Revenez aimable Zéphire,
Ramenez Flore parmi nous.


Scène 2
Zéphire, les Nayades, les Ruisseaux

Zéphire:
Flore ! Qu'entens-je, ô Ciel ! Ah, me la rendrez-vous ?
Mais je ne la vois point. J'expire.

Le Ruisseau, & la Nayade:
Et quelle fatalité
A pû vous séparer d'elle ?
Que votre amour la rappelle;
Vous reverrez sa beauté
Comme une beauté nouvelle.

Zéphire:
Je l'ai perdu, hélas ! Nous étions dans ces lieux.
Voilà cette fontaine, et ces mêmes bocages:
L'Automne commençoit à flétrir leurs feuillages,
Flore languissoit avec eux:
Mais des soupirs de flâme
Nous animoient tous deux,
C'est le langage de notre ame,
Quand tout à coup un tourbillon affreux
L'enveloppe, l'enleve, elle échape à mes yeux...
Quel Rival, quel Dieu me l'arrache ?
Où la chercher ? quel séjour me la cache ?
En vain mes cris plaintifs ont fatigué les Dieux.

[les Dryades sortent des arbres, et traversent le Théâtre]

Choeur des Dryades:
Le Printems, qui commence
Vient nous offrir lespérance
De jours plus sereins & plus doux.

Le Ruisseau, aux Nayades:
Des Dryades vos soeurs, la troupe vous appelle;
La terre pour leurs Jeux déja se renouvelle.

Le Ruisseau, & la Nayade:
A leur danse, unissons-nous.


Scène 3
Zéphire

Zéphire:
Unique & cher objet d'une flâme si pure,
Vous ignorez mon desespoir affreux;
Je ne me plaindrai plus du tourment que j'endure,
S'il me rend plus cher à vos yeux.

Le Printems de ses dons ici me fait hommage,
De Flore cependant rien ne me dédommage.
Et du moment que je la pers,
Je me crois seul dans l'univers.

Unique & cher objet... &c.


Scène 4
Zéphire, Flore,
sortant du sein de la Terre avec les fleurs du Printems

Flore:
Suis-je enfin sur la terre ? Helas ! le jour me blesse.
Le cruel Aquilon, l'auteur de mon effroi,
Dans ces lieux regnet'il sans cesse ?
Zéphire, où te trouver ? Cher Zéphire, eh pourquoi
Me fait-on renaître sans toi ?

Zéphire:
Enfin le Ciel la rend à ma tendresse.

Flore, sans le voir:
C'est lui, sa voix parle à mon coeur.
Je l'entens, je le cherche encore.

Zéphire:
Reconnoissez Zéphire au feu qui le dévore.

Flore:
Dans les antres profonds, dans le sombre séjour,
Où Cybele tient son empire,
Où les fruits, pour se reproduire,
De la saison propice attendent le retour,
Je disois: le Soleil lui au moins sur Zéphire.

Zéphire:
Le Soleil a semblé partager mes ennuis,
Caché sous un nuage, il a cessé de luire;
Je n'ai point vû de jours, je n'ai vû que des nuits.

Je tremble à vous tracer ce spectacle funeste,
Les arbres arrachez par les vents en fureur,
Les torrens descendus de la voute céleste,
Les champs glacez, la nature en langueur,
Des mortels consternez l'immobile frayeur:
Moi-même je ne dois le soufle qui me reste
Qu'aux flâmes que l'Amour consercoit dans mon coeur.

Flore:
Mais quel lieu te cachoit ? Sous quels abris tranquilles...

Zéphire:
Vous voyez ces Cyprez, leurs feuillages steriles
Conservez par l'hiver, augmentoient ses horreurs,
Ils étoient baignez de mes pleurs.

Flore:
L'hiver & ses cruels ravages
Ne m'auroient point causé d'effroi:
Ta présence eût banni l'horreur de ces rivages,
S'il m'eût été permis d'y soufrir avec toi.

Zéphire:
Ne songeons qu'aux plaisirs dont ma peine est suivie.
Je reprens à vos pieds une nouvelle vie,
Et vous rendez pour la premiere fois
L'essor à mes soupirs, et la force à ma voix.

Flore:
Mon ame se renouvelle
A mesure que je te vois,
Et que je te vois fidelle.

Croirois-tu qu'Aquilon contr nous irrité,
Aquilon moins jaloux, qu'ennemi de ma flâme,
Jusques dans mon azile épouvantoit mon ame
Par de nouveaux soubçons [sic] de ta fidélité ?

Zéphire:
Ne connoissiez-vous pas & mes voeux & vos charmes ?

Flore:
Tu n'étois pas présent pour calmer mes alarmes.
Tu sais combien de fois mon inquiete ardeur,
Ma jalouse délicatesse,
M'ont fait pâlir, rougir, et secher mes douleurs.
Je te vois, je te parle, et je tremble sans cesse
De ne pouvoir t'arrêter:
Je reproche au Destin les aîles qu'il te laisse;
Et quand je les vois s'agiter,
Je crois que c'est pour me quitter.

Zéphire:
Non non, rien ne vous peut dérober ma tendresse.

Si l'on me voit voler de momens en momens
De la Rose au Jasmin, du Lis à l'Amarante,
Sous de differens ornemens,
C'est toujours Flore qui m'enchante.

Flore:
Certaine de ton retour,
Je te permets de paroître volage:
C'est de nouveaux tributs enrichir notre amour.
Tes conquêtes chaque jour
Ne feront qu'ajouter un prix à ton hommage.

Ensemble:
Amour, rempli tous nos instans,
Resserre un chaîne si belle:
Que notre ardeur toujours nouvelle
Dans toutes les saisons ramene le Printems.

Zéphire:
Bergers, peuple cheri de Zéphir & de Flore,
Paroissez, vous sentez tout le prix des beaux jours.

Flore:
Le reste des Mortels les voit & les ignore.

Zéphire:
Un autre soin les flatte, ou les dévore.

Flore:
Chantez, Bergers, imitez nos amours,
De nos plaisirs les vôtres vont éclore.

[on danse]


Scène 5
Zéphire, Flore,
Bergers & Bergeres

Choeur:
Aimer, et plaire
Sont nos seules loix.
Tout amant est sincere
Dans nos bois.
Toute Bergere
N'aime qu'une fois.
Les faveurs fixent notre choix.

Zéphire & Flore:
Dieu de Cythere,
Ne nous quitte pas.
Préviens, anime, éclaire
Tous nos pas.

Choeur:
Doeu de Cythere
Ne nous quitte pas:
Qui sent mieux que nous tes appas ?

Flore:
L'Amour est-il une foiblesse ?

Choeur:
Non, que ce Dieu nous blesse.

Zéphire:
Est-il de beaux jours sans tendresse ?

Ensemble, & le Choeur:
Contre son bonheur
Faut-il qu'un coeur
S'arme sans cesse ?
Non, que ce Dieu nous blesse.
Aimer, et plaire... &c.

Flore:
Serrons nos chaînes.

Zéphire:
Aimons nos peines.

Ensemble:
Un destin si doux
N'étoit dû qu'à nous.
Tout nous enchante,
Desirs, attente,
Transports, langueurs,
Ivresse des coeurs.

Choeur:
Aimer, et plaire... &c.

[on danse]

Flore:
Volez, Oiseaux, sur ces naissans feuillages,
Célébrez le retour de l'aimable Printems;
Chantez, que vos tendres ramages
Soient des leçons pour les Amans.

[on danse]

Choeur:
Aimer, et plaire... &c.

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TROISIEME ENTREE:
L'Eté

Si Cérès n'eut aimé, l'on nous verroit encore
Disputer la pâture aux monstres des Forêts:
Elle épanche ses dons sur un Roi qui l'implore,
L'Eté doit encor plus à l'Amour qu'çà Cérès.


les personnages de l'Eté:

les interprètes de l'époque:


Le Roi d'Eleusis

le Sr de Chassé

Maganyre, Princesse de Sicile, Prestresse de Cérès

La Dlle Romainville

Iphise

La Dlle Coupée

Arcas, Embassadeur de Sicile

le Sr Person

Le Coriphée des Peuples d'Eleusis

le Sr Poirier


Le théâtre représente une Campagne couverte de bleds prêts à être moissonnez. L'on découvre un Temple de Cérès dans l'éloignement


Scène premiere
Meganyre, Iphise

Iphise:
L'usurpateur n'est plus, la Sicile est en paix.
Votre vertu, vos larmes, vos attraits
Ont fléchi du Destin la rigueur inhumaine:
Et vos peuples charmez reconnoîtront leur Reine
Dans la Prêtresse de Cérès.

Meganyre:
Cérès parmi nous si chérie,
Cérès, dont en naissant j'aprouvai les faveurs,
M'ouvrit ici son Temple, où j'ai caché mes pleurs.

Iphise:
De vos pleurs la source est tarie.

Meganyre:
Eh ! Quel Héros, quel Dieu délivre ma Patrie !
C'est lui, c'est le Monarque adoré dans ces lieux,
C'est ce Mortel si senblable à nos Dieux,
Dont sur mon sort l'ame attendrie,
Dont les soins empressez, les soupirs, et les voeux
Font tout le bonheur de ma vie.
Il ignore mon rang, j'oublie aussi le sien,
Le seul penchant des coeurs forme notre lien.

Iphise:
Goutez une douce espérance,
Quand le sort vous rend tous vos droits.
Ah ! Qu'il est beau d'aquitter à la fois
L'Amour & la Reconnoissance !

Votre secret doit bien-tôt éclater.

Meganyre:
Dardons encor un silence
Dont l'Amour peut profiter.

Oppososns mon rang à moi-même:
Arcas chargé des voeux de mon Peuple, et des miens,
Cher Prince, avec ma main t'offre mon Diadême.
Quel triomphe pour moi, quelle douceur extrême,
Si par mes sentimens je m'assurois des tiens !


Scène 2
Meganyre, Le Roy

Le Roy:
Ce jour doit vous offrir, adorable Prêtresse,
Un peuple à qui mon bras a prêté son appui.
Ses malheurs vous touchoient, son bonheur m'interresse,
Ne voyez que ma tendresse,
Dans tout ce que j'ai fait pour lui.

Meganyre:
Vous ajoûtez sans cesse à mon bonheur suprême;
Votre vie a-t'elle un moment
Qui ne grave en mon coeur le Héros & l'Amant ?
Je puis toujours admirer ce que j'aime.

Le Roy:
Ma gloire est un de vos bienfaits;
S'il est quelques vertus qui parent ma puissance,
N'en ai-je pas cherché dans vos yeux satisfaits
Et la source & la récompense ?

Meganyre:
La sagesse avec la valeur
L'art de vaincre, le soin d'adoucir la victoire,
De votre Règne heureux tout accroît la splendeur:
Ah ! Qu'il m'est doux de croire
Que malgré tant d'éclat, de puissance, et de gloire,
Je manquois à votre bonheur ?

Le Roy:
Mon coeur avoit sû se défendre
Des objets séduisants dont s'embellit ma Cour;
C'étoit vous, qu'il sembloit attendre,
Si je puis me flatter du retour le plus tendre,
Par des noeuds éternels couronnons notre amour.

Meganyre:
Non, à tant de grandeurs je ne dois pas prétendre.

Mais aux jeux de Cérès je préside en ce jour,
J'entens déja le Peuple, et ses cris d'allegresse;
Nous joindrons votre nom au nom de la Déesse.


Scène 3
Meganyre, Le Roy,
Prêtresses de Cérès, Peuple d'Eleusis, Coriphée des Peuples

Meganyre, & les Prêtresses:
Pour la fête de Cérès,
Que d'attraits
La Terre étale !
L'Eté de ses feux
Exhale
Des parfums précieux:
L'Aurore plus matinale
Ouvre les cieux.
L'Astre des jours,
Qui s'interresse
Pour la Déesse,
Prolonge leurs cours.

[on danse]

Le Coriphée, alternativement avec le Choeur:
O Cérès, voi le zéle
D'un Peuple fidelle,
Nos campagnes, nos coeurs
Ressentent tes faveurs.

De tes soins bienfaisans
L'attente est certaine,
La saison nous raméne
Tes presens
Tous les ans.

Le plus rare avantage
Embellit ces lieux.
De tes dons heureux,
Nos premiers ayueux
Ignoroient l'usage.
Notre âge est encor
Plus doux que l'âge d'or.

C'est à tes fertiles moissons
Qu'on doit l'opulence:
Quels tresors égalent les dons
Que ta main dispense !

Vien marquer ta puissance,
Fai régner à jamais
Les plaisirs et la paix.

[on danse]

Pour un Roy qui t'implore
Tu vins sur ces bords,
Tu fis éclore
Tes premiers tresors.

Veille sur ces lieux,
En faveur du Maître,
Rend le Peuple heureux.
Que de beaux jours vont naître !
C'est toi qu'implorent tous nos voeux:
Triomphe, aplaudis à nos jeux.

Meganyre, aux Prêtresses:
Allez au Temple, allez, par un nouvel encens,
Obtenez de la Déesse,
Que d'une égale richesse
Nos champs brillent tous les ans.


Scène 4
Meganyre, Le Roi

Le Roi:
Prêtresse, aux immortels offrez nos sacrifices,
L'Olympe vous répond par les plus doux auspices:
Tous les tributs du zéle des humains
S'embellissent encore en passant par vos mains,
Et rendent les Dieux plus propices.


Scène 5
Meganyre, Le Roi, Arcas

Arcas:
La Sicile, Seigneur, emprunte ici ma voix,
Pour rendre à vos vertus un légitime hommage:
Sa délivrance est votre ouvrage;
Achevez son bonheur en lui donnant des loix.
Tout célébre votre courage,
Tout retentir de vos exploits.
Conquerir des Etats est un moindre avantage
Que de les devoir à leur choix.

Le Roi:
Le Ciel, qui m'a choisi pour briser votre chaîne,
Me défend d'usuerper les droits de votre Reine.

Arcas:
Mais refuseriez-vous, et sa main, et son coeur ?

Le Roi:
O Dieux !

Meganyre, au Roi:
Vous balancez sur un choix si flatteur ?

Le Roi:
Est-ce à vous, Inhumaine,
A me proposer d'autres noeuds ?
L'Amour est plus jaloux;

Meganyre:
Il est plus généreux.

Le Roi:
Vous plaisiez-vous, Ingrate, à redoubler ma peine ?

Meganyre:
Croyez que je la sens... mais pourquoi dédaigner
Un Peuple qui vous veut pour Maître ?

Le Roi:
Dans quelque rang que le ciel m'eut fait naître,
Voudrois-je, hélas, vous perdre pour regner !

Avez-vous oublié ces Jours si pleins de charmes,
Ces Jours trop attendus & trop prompt s à finir:
Mes soupirs, mes transports, vos jalouses allarmes,
L'absence d'un moment faisoit couler mes larmes;
Suis-je seul à m'en souvenir ?

Meganyre:
Que sert-il d'y songer ?... Recevez la Couronne...
Ah ! Croyez-en l'Amour, c'est l'Amour qui l'ordonne.

Le Roi:
Non, l'Amour ne veut pas détruire mon bonheur.

J'ai cru trouver en vous, l'Amante la plus tendre.
Hélas ! Devois-je m'attendre
A cet excès de rigueur ?
Falloit-il recevoir mon coeur,
Pour me forcer à le reprendre ?

Meganyre, à part:
N'ai-je pas trop long-tems joui de sa duoleur ?

Le Roi, à Arcas:
Mon coeur n'est plus en ma puissance,
S'il est encor des Tyrans à dompter;
Si la Sicile encor craint quelque violence,
Pour son secours j'oserai tout tenter.

Arcas:
Ah ! Seigneur, permettez que dans ces lieux j'amene
Des sujets empressez de voir leur Souveraine.

Le Roi:
Arcas, expliquez-vous... Votre Reine en ces lieux !

Arcas, aux pieds de Meganyre:
Nous la devons à vos soins généreux.

Le Roi, à Meganyre:
Vous, Meganyre, vous ! Eh pourquoi ce mystere ?
Pourquoi me cachez-vous un rang si glorieux ?

Meganyre:
J'ai possedé sans lui le bonheur de vous plaire.

Le Roi:
Il n'ajoute rien à mes feux:
Je l'ignorois, et mon ardeur sincere,
De l'hymen vous offroit les noeuds.

Meganyre:
Votre gloire m'étoit trop chere.
Notre hymen, jusqu'à ce jour,
Eût fait murmurer la Gloire:
Mon sort change, et j'ose croire
Que la Gloire n'a plus à combattre l'Amour.

Ensemble:
Quels transports charmans !
Quels momens heureux !
Objet de ma flâme,
Lisez dans mon ame,
Tout l'amour que je ressens.

Le Roi:
Nos coeurs, et nos Etats s'unissent pour jamais:
Rendons grace à l'Amour, célébrons ses bienfaits.

[on danse]


Scène 6
Meganyre, Le Roi, Arcas, le Coryphée,
Peuples d'Eleusis, Peuples de Sicile

Le Coryphée & le Choeur:
De ce grand Jour éternisons la gloire:
Chantons un Roi chéri des Mortels & des Dieux:
Il fait le bonheur de ces lieux:
Quelle plus brillante victoire ?

[on danse]

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QUATRIEME ENTREE:
L'Automne

La Nature offre au goût tous les fruits de l'AUTOMNE,
L'art les imite aussi, pour enchanter les yeux.
Les efforts des Mortels, et les présens des Dieux
Sont autant d'attributs dont l'Amour se couronne.


les personnages de l'Automne:

les interprètes de l'époque:


Bacchus

le Sr Jeliote

Silene

le Sr Le Page

La Mineide

La Dlle Chevalier

Une Bacchante

La Dlle Jacquet


Le théâtre représente le Sallon où la fille de Minée travailloit à ses fameuses tapisseries. On voit les cartons, les desseins & le métier tendus


Scène premiere
Bacchus

Bacchus:
Amour, il te falloit, pour soumettre mon coeur,
Inventer de nouvelles armes.
Ariane autrefois m'a touché par ses larmes,
La beuté d'Erigone excita mon ardeur;
Tu réunis dans mon dernier vainqueur
Tous les talens, et tous les charmes.
Amour, il te falloit, pour soumettre mon coeur,
Inventer de nouvelles armes.


Scène 2
Bacchus, Silene

Silene:
Quoi ! Bacchus, qu'on a vu chez cent peuples divers,
Répandre des bienfaits, recueillir des hommages,
Veut-il borner ici sa gloire & ses voyages ?

Bacchus:
Ami, que ces lieux me sont chers !

Silene:
De la divine Pomone
Cette Isle est le vrai séjour:
C'est peu des fruits qu'elle donne,
Ils renaissent chaque jour
Sous la main qui les moissonne.

Bacchus:
Un prodige aussi rare, éternise à nos yeux
Ce spectacle qui naît & meurt avec l'Automne:
La NAture est moins belle, et moins riche en ces lieux,
Que l'Art qui l'anime, et l'étonne.

La Nimphe qui possede un don si précieux,
La fille de Minée occupe ici mes voeux.

Silene:
Avez-vous triomphé de son indifference ?

Bacchus:
J'attens tout mon bonheur de ma perséverance.

Qu'elle trace Vénus, les Graces, et les Ris,
Ou du Maître des Dieux quelque tendre conquête,
On me consulte, j'applaudis,
Sur moi quelque regard s'arrête:
Je demande des traits plus doux, ou plus hardis,
Mes conseils sont peu contredits,
Et des secours, que je lui prête,
Je vois de loin l'Amour qui me montre le prix.

Silence:
Mais pourquoi d'un Mortel emprunter l'apparence ?

Bacchus:
Le voile qui me couvre est plus doux qu'on ne pense,
Le Dieu nuiroit à l'Amant:
Mais par mon déguisement,
De l'objet de mes feux j'obtiens la confiance.

Silene:
Par un agréable détour
Vous volez à la victoire:
Vous devrez tout à l'Amour,
Vous n'empruntez rien de la Gloire.

Bacchus:
La Nymphe va se rendre à ses nobles travaux;
Ses regards arrêtez sur des objets si beaux,
Me laisseront jouir de sa présence:
Eloigne-toi, je la voi qui s'avance.


Scène 3
Bacchus, La Mineide

La Mineide, regardant son ouvrage:
Des leçons de Minerve objet & récompense,
Agréables travaux vous comblez mes désirs.

Les beaux Arts sont les vrais plaisirs:
Plaisirs purs, et toujours goutez en assurance,
Sans vous, le sombre enne pese sur nos loisirs.
Des leçons de Minerve... &c.

Bacchus:
Que ce souhait m'est précieux !
On court risque de vous déplaire,
A vanter de vos ueyx les charmes souverains:
Mais on peut admirer sans être témeraire,
Tous les prodiges de vos mains.
Du Génie & de l'Art cet heureux assemblage,
Ces Tableaux animez, ces tissus immortels,
Tout enchante mes sens, et voilà les autels
Où le Gout vous rend son hommage.

La Mineide:
Peu content d'animer mes timides essais,
Vous préparés, vous hâtez mes succès.
C'est vous qui de Bacchus m'avez conté l'histoire.
De son triomphe on dresse les aprêts;
Je veux qu'il trouve ici des traces de la gloire.

[elle lui montre le Carton de la Naissance de Bacchus]

Donnez-moi vos conseils sur ce Dessein nouveau...
Les flâmes, les éclairs entourent son berceau.

Bacchus:
Il est l'enfant du tonnerre,
Mais c'est le dieu de la paix:
Et les plaisirs désormais
Vont le suivre sur la terre.

La Mineide:
Sa mere Semelé fut digne d'enflâmer
Le Dieu, dont l'univers adore la puissance.

Bacchus:
Bacchus fidelle à sa naissance
Ne doit vivre, que pour aimer.

La Mineide:
Je m'en suis souvenue, et j'ai su l'exprimer.

[elle montre le tableau d'Ariane & Bacchus]

Ici, pour Ariane, on le voit qui soupire,
Il est à ses genoux.

Bacchus:
Mais, si j'ose le dire,
La Nymphe étoit moins belle, il avoit moins d'ardeur,
La pitié seule intéressoit son coeur.

La Mineide:
La pitié ! Vos récits auroient dû m'en instruire.

Bacchus:
J'effacerois l'Amour, qui le suit de si près.

La Mineide:
L'aurois-je mal rendu ?

Bacchus:
Non, voilà tous ses traits.

Enfant timide, il porte un carquois, et des aîles,
Un flambeau dont les étincelles
Nous éclairent sur notre choix:
Vainqueur rapide, il régne, et fait régner les Belles,
Leur triomphe est le sien, il voudroit à leurs loix
Ne soumettre jamais que des coeurs dignes d'elles.

Je vois plus d'un Rival dans vos fers arrêté,
Et malgré vos rigueurs, leur feu s'accroît encore.
Ils aiment.

La Mineide:
Je le crois.

Bacchus:
Aimez-vous ?

La Mineide:
Je l'ignore.

Je souffre avec tranquilité
Leur discours & leur silence:
Je n'ai craint ni souhaité
Leur départ ni leur présence.

Bacchus:
Quoi, votre coeur toujours croit être en sureté
Contre l'Amour & sa puissance !

La Mineide:
Est-ce un si grand bonheur de ses laisser charmer ?

Bacchus:
N'en doutez pas.

La Mineide:
Enfin, qu'est-ce qu'aimer ?

Bacchus:
Aimer, c'est ne penser qu'à l'objet qu'on préfére,
C'est lui sacrifier tout ce qui peut nous plaire,
C'est mourir de l'absence & revivre au retour.
Mélange de joie, et de larmes,
Troubles, secrets desirs, que l'on craint tour-à-tour
D'étouffer & mettre à jour,
Ah, l'on vous ressent mieux, qu'on ne dépeint vos charmes !

La Mineide, à part:
Ses discours n'ont-ils point un charme dangereux ?
Non, mon coeur est toujours paisible.

Bacchus, à part:
Elle rêve, se trouble, et détourne les yeux.

La Mineide, à part:
L'écouterai-je encor ?

Bacchus, à part:
Seroit-elle sensible ?
Ou l'excès de mes feux séduit-il mon espoir ?

La Mineide, à Bacchus:
Si c'est ainsi qu'on aime, il ne faut plus nous voir.

Bacchus:
Vous me fuyez !

La Mineide:
J'y ferai mon possible.

Bacchus:
Amour, voici l'instant d'annoncer ton pouvoir.

Choeur, derriere le theâtre:
Suivons BAcchus, suivons tous notre Maître,
A la trace de ses beinfaits.

La Mineide:
Eh quoi, ce Die va paraître !
De mille chants nouveaux retentit ce Palais.
Allons... mais dans ces lieux tout a changé de face.

[le theâtre change, et représente des Treilles & des Pampres de vignes qui embrassent les arbres]

Que vois-je ! Quels trésors aux arbres suspendus !

Bacchus:
Tandis que votre main les trace,
L'ouvrage est achevé par la main de Bacchus.

La Mineide:
Que n'êtes-vous ce Dieu ?

Bacchus:
Ce souhait fait ma gloire.
Les voeux d'un Dieu vous étoient dûs,
A vos regards je ne me cache plus.
Voyez quel appareil orne votre victoire.

La Mineide:
Bacchus, par mille soins touchans,
A préparé le succès de sa flâme:
Saisir nos gouts & flatter nos penchans,
Est le plus sûr moyen de régner dans notre ame.

Ensemble:
L'Amour nous devoit ses faveurs,
C'est de vous qu'il dépend de les rendre éternelles:
Il régne, il enflâme nos coeurs,
Qu'il n'en soit point de plus fidelle.

Bacchus:
On améne à vos piés mes peuples satisfaits,
Ce n'est qu'à vous qu'ils doivent mes bienfaits.


Scène 4 & derniere
Bacchus, La Mineide, Silene, Egypans, Bacchantes

Silene & le Choeur:
Triomphez de Bacchus, les plaisirs sont ses armes,
Il déroboit des sujets à l'Amour:
A ve vainqueur il se rend à son tour,
Sur nos jours, sur les siens versez les plus doux charmes.

[on danse]

La Mineide:
Tout ce que je vois, me présage
Le plus doux avenir, les plus tendres plaisirs.
Jamais un plus brillant hommage,
A-t'il d'une Mortelle enchanté les desirs ?
Je cède à l'Amour,
Je craignois sa flâme,
Il change mon ame,
Comme ce séjour.

[on danse]

Bacchus:
Régne, charmant Amour, joui de ta victoire,
Enchaîne nos momens par les ris & les jeux,
Ma liberté faisoit ma gloire,
Mais défaite est encor plus charmante à mes yeux.

[on danse]

Silene, une Bacchante, alternativement avec le Choeur:
Dieu de nos coeurs,
Les nobles fureurs,
Qui nous saisissent,
Qui nous ravissent,
Sont tes plus cheres faveurs.

[on danse]

Silene, une Bacchante, alternativement avec le Choeur
Qui cède
A tes transports,
Poseede
Tous les tresors.
Dieu redoutable,
Dieu favorable,
Ton Tyrse aimable
L'emporte sur les dards
Du Dieu Mars.

Tous, à Bacchus:
O Bacchus,
Tous nos voeux te sont dûs.

Le Choeur des Bacchantes:
Les Jeux, les Ris
Te sont soumis,
Le Fils
De Cypris
Te doit sa gloire;
Tu peux hâter
sa victoire,
Ou l'arrêter.

Les Choeurs:
Dieu de nos coeurs,
Les nobles fureurs,
Qui nous saisissent,
Qui nous ravissent,
Sont tes plus cheres faveurs.

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