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Antonio Vivaldi

Argippo

 
Opéra en III Actes
représenté à Prague en 1730/1731
livret de Domenico Lalli
rv 697

 

 

 

les personnages

Argippo
Zanaida
Osira
Silvero
Tisifaro

 

 

Acte I
Acte II
Acte III

La scène se situe au palais royal d'Agra, capitale et résidence du Grand Mogol. Cabinet du Grand Mogol, de style indien

 

ACTE I

 

Ouverture

 

 

Scène 1
Tisifano, Zanaida

 

Récitatif

Tisifaro:
Ma fille, dois-je vivre ainsi pour toujours ?
Toujours des larmes amères devront
baigner ton visage,
et je ne pourrai connaître leur source ?

Zanaida:
Je ne suis pas digne d’être ta fille.
Que cela suffise.

Tisifaro:
Ma fille...

Zanaida:
Si, comme tu le dis, je suis ta fille,
pourquoi attendre ?
Dégaine cette épée, transperce-m’en,
et ainsi seulement, tu seras juste et pitoyable,
car je serai punie, et en un instant,
arrachée à cette cruelle mort à petit feu.

Tisifaro:
Parle donc, révèle...

Zanaida:
Laisse-moi, père, je dois m’en aller.

Tisifaro:
Où ?

Zanaida:
A ma mort.

Tisifaro:
Pourquoi ?

Zanaida:
L’honneur...

Tisifaro:
Ah, poursuis.

Zanaida:...est ce qui...

Tisifaro:
Oui ?

Zanaida:
...me fait...

Tisifaro:
Poursuis. (Oh, mon esprit se trouble !)

Zanaida:
Je ne peux en dire plus ; je suis au désespoir.

Air

Zanaida

Si un éclair, serait-il lent, ne vient pas
venger mon offense, ce scélérat tombera
victime de ma juste colère.
(Et pourtant, je suis ton épouse ;
reviens, et je te pardonnerai.
Mes yeux, versez par vos larmes
tout le tourment de mon amour trahi.)

[Elle sort]

Scène 2
Tisifano, Silvero

Récitatif

Tisifaro:
Autour de quelles confuses notions d’époux,
de vengeance, d’honneur et de foi trahie,
délire-t-elle ?

Silvero:
Seigneur...

Tisifaro:
Prince, je suis de plus en plus inquiet
pour Zanaida.

Silvero:
En voyant ton trouble,
je perds moi-même le repos.
(Je ressens ma faute.)

Tisifaro::
Et aucun remède humain ne sera d’aucun secours ?
Malheur ! J’ai la pourpre et l‘or,
et je me méprise moi-même ; j’ai vécu et régné ;
je ne vis plus, ni ne règne.

[Il sort]

Scène 3
Silvero

Récitatif

Silvero, seul:
Malheureuse Zanaida, tu crois qu’Argippo
est ton époux, alors qu’avec toi, j’ai lié,
par une tromperie cachée, un noeud sacré.
J’en fus joyeux alors ;
maintenant, je suis désespéré.
Argippo, en ayant épousé une autre,
fait naître une fureur extrême chez cette princesse,
et je me sens écrasé par le sauvage remords
qui fouette douloureusement mon coeur,
châtiment mérité d’une faute si audacieuse.

Air

Silvero

Le remords est le châtiment de tout coupable !
Il vous ronge, il vous saigne
de l’intérieur, douloureuse terreur !
Si le monde ne voit pas le crime,
la haute divinité, qui au ciel réside,
punit la faute par le remords.

Scène 4
Silvero, Zanaida, le Choeur


L’atrium du palais de Tisifaro, avec vue sur une partie de la ville, baignée par la rivière Gemini ; d’un vaisseau étrange débarquent, avec leur escorte, Argippo et Osira, accueillis en grande pompe par Tisifaro, devant qui ils déposent, avec une attitude de soumission, les insignes de leur royaume, en reconnaissance de leur vassalité ; puis, chantant le choeur suivant, tous entrent dans le palais, d’où sort Zanaida en délire, suivie par Silvero

 

Choeur

Le roi de Cingone débarque
sur les rivages indiens
de l’ondoyant Gemini,
époux et amant
d’une merveilleuse beauté.
Et devant le Grand Mogol,
il offre sa fidélité et
son indéfectible respect
et demande son amitié.

[Tous entrent solennellement]

Récitatif

Zanaida:
Ils sont là ?
Les parjures criminels ?
Le traître… ? Ma rivale… ?
Est-ce vrai ?
Et je ne l’ai pas encore
réduit en cendres ? Mon coeur, à quoi penses-tu ?
A la vengeance, ô Dieu !
Mais la profonde blessure
de mon coeur saigne d’un nouveau sang.

Silvero:
Princesse, réfrène...

Zanaida:
Réfréner ? Quoi ?
Je n’aspire qu’à mort, carnage, destruction...
Hélas, que dis-je ?

Silvero:
(Je voudrais lui dire que c’est moi le traître.)

Zanaida:
Combien de fois me suis-je repentie d’avoir
été cruelle envers ton amour !

Silvero:
Pourquoi as-tu été cruelle ?

Zanaida:
Tel était mon inévitable Destin.

Silvero:
(Je peux encore espérer.) Mais si je revenais fidèle
à mon premier amour,
le paierais-tu d’une ardeur égale ?

Zanaida:
Quand bien même je le pourrais, je m’y refuse.
Ah, par pitié,
quitte cet endroit.
Si Zanaida devait aimer encore,
seul Silvero enflammerait son coeur.

Scène 5
les mêmes, Osira avec son escorte

Récitatif

Osira:
Noble demoiselle...

Zanaida:
O Dieux !
Aidez-moi.
Ils sont assez hardis pour
apparaître devant moi, ces farouches
monstres de l’infernal Cocyte ?
Mes yeux, détournez-vous de cet horrible spectacle,
ou restez aveugles, et ne vous rouvrez plus jamais.

[Elle sort en fureur]

Osira:
Que signifie ?

Silvero:
Supportez-le, ne soyez pas surpris.
Sans cesse, depuis le jour de ton mariage,
elle a été profondément troublée.

Argippo:
O cruel Destin !

Osira:
Sort contraire !

Argippo:
Mais, prince, pourquoi la laisser
seule dans sa folie ?
Va, suis-la, pour lui porter secours.

Silvero:
(Le remords est le bourreau de mon âme.)

[Il sort]

Air

Argippo

Souvent, l’orage gronde,
pendant qu’à côté de son troupeau,
le craintif berger reste allongé
dans la sombre grotte accoutumée.
Puis la tempête passe,
la lumière du jour revient, le ciel se remet au beau,
le berger se lève alors
et voyant le jour serein,
il chasse au loin sa peur.

[Il sort]

Scène 6
Osira, seule

Récitatif

Osira:
La fureur de Zanaida m’agite également ;
et je ne comprends pas
quelle en est la raison ;
mais je sens dans mon coeur je ne sais
quelle effrayante horreur.

Air

Osira

A peine ai-je vu une trouée de ciel clair
qu’une funeste et sauvage tempête
s’en vient l’obscurcir.
Mais je m’opposerai au sort.
Que ma mort au moins soit courageuse;
car mon tendre coeur
semble né pour craindre.


Les jardins royaux

Scène 7
Tisifaro, puis Zanaida

Récitatif

Tisifaro:
A quoi bon avoir défait nombre d’ennemis,
si, privé de repos et de paix,
après d’innombrables dangers,
je fais naufrage au port ?

Zanaida:
Père...

Tisifaro:
Ma fille ?

Zanaida:
J’ai décidé...

Tisifaro:
Quoi donc ?

Zanaida:
De te révéler...

Tisifaro:
Ta peine intérieure, peut-être ?

Zanaida:
Je veux te la dire...

Tisifaro:
Parle.

Zanaida:
Mais promets-moi d’abord...

Tisifaro:
Quoi ?

Zanaida:
Qu’après avoir entendu
la cause de mon tourment...

Tisifaro:
Dis-moi !

Zanaida:
...tu me tueras.

Tisifaro:
Que dis-tu ?

Zanaida:
Ah, je rougis !

Tisifaro:
Courage, ma fille.

Zanaida:
Je crois...

Tisifaro:
Poursuis.

Zanaida:
Que mon effroyable chagrin...
Puisque mes lèvres y échouent, que cette lettre parle.

[Elle lui donne une lettre et sort]

Tisifaro:
Quelle terrible image
de fatales infortunes
sera contenue dans cette lettre ?
Je vois approcher mes craintes ; j’ouvre et je lis.

Père : un traître audacieux a fait de moi
sa femme par un mariage secret,
puis m’a laissée et abandonnée ;
il a épousé une autre femme, et, non content de cela,
il se montre avec elle devant moi,
et tourne en dérision mon honneur,
infestant ma vie du plus amer poison.
Cet audacieux, ce téméraire, c’est Argippo.

Argippo ? O Dieu !
Oh, misérable père ! Oh, honneur perdu !
Oh, jour néfaste ! Oh, événement affligeant !
Oh, ma fille ! Oh, le traître ! Oh, la trahison !

Air

Tisifaro

Il ne peut y avoir de pardon,
je ne suis plus un père
mais un terrible monstre de l’Érèbe
plein de fureur.
Que dois-je faire
si me déchirent
ici l’honneur
et là l’amour ?
Dieux, ayez pitié de moi,
réconfortez-moi dans ma peine.

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ACTE II

 

Sinfonia

 

 

Scène 1
Silvero, Zanaida, puis Osira

Atrium du palais royal

Récitatif

Silvero:
Zanaida, si quelque pitié pour mon amour
vit encore en toi,
promets-moi d’abord le pardon,
le silence et la loyauté, puis écoute-moi.

Zanaida:
Tout,
Je te promets tout.

Silvero:
Et moi,
je vais tout te révéler.

Osira:
Noble demoiselle...

Silvero:
(Ah, fâcheux contretemps !)

Zanaida:
O Dieu!
Quel horrible fantôme retrouvé-je en toi ?
Je ne peux en supporter la vue.

Osira:
Et pourquoi éprouves-tu
tant de haine envers moi ?

Zanaida:
Non, non, reine, en toi,
c’est ma propre peine que je hais,
non l’innocence de ton âme.
Dans ta contenance,
je revois mon propre cœur torturé,
le traître, la foi bafouée, la source de mes larmes.
Ah, laisse-moi détourner mes yeux de toi.

Osira:
Je défère à tous tes vœux,
puisque je t’offense.

Silvero:
(Elle est en plein délire, et je le comprends.)

Air

Zanaida

De ma juste peine,
ne cherche pas à en savoir plus
pour ne pas infester
ton cœur innocent.
A cause de toi, cette peine croît dans mon sein ;
mais ce n’est pas toi
qui l’as fait naître en moi ;
ce n’est pas ta faute
si je souffre.

[Elle sort]

Scène 2
Osira, Silvero, Argippo

Récitatif

Osira:
Quelles injustes raisons la font
se plaindre et sortir ?

Silvero:
Tu n’apprendras pas
le plus petit chagrin,
de lèvres que meuvent de troubles pensées.

Osira:
Je le vois,
et pourtant la crainte en moi se réveille.

Silvero:
Ton cher époux
pourra te rassurer.

Argippo (à Silvero):
Prince.

Osira (à Argippo):
Ma vie !

Argippo:
Mon amour !

Silvero:
Je m’incline, Seigneur,
et te laisse avec ce que tu aimes.

Osira:
Amour,
mon courage commence à vaciller.

Argippo:
Et pourquoi
ce soudain chagrin ?

Osira:
Je ne sais ;
je sens que ma paix est menacée,
mais je ne saurais dire par quoi.

Argippo:
Ne laisse pas une peur injustifiée troubler ta paix.
Je dois maintenant aller voir le Roi,
qui m’a fait demander à l’instant.

Osira:
Ma peur s’accroît. O Dieu !

Argippo:
Je vais le voir, ne crains rien, mon amour.

Air

Argippo

Si quelqu’un critique ta peur,
qu’il connaisse notre amour,
qu’il l’écoute, puis dise
si ton cœur est faible.
Quand l’amour jaillit
d’une si belle source,
même les héros s’y soumettent,
même les dieux le respectent.

Scène 3
Osira, seule

Récitatif

Osira, seule:
J’ai peur, et ne sais ce que je dois craindre.
Songes, fantômes, lugubres ombres nocturnes,
annoncent des malheurs ;
aussi me sens-je mourir,
mon cœur transpercé par mon vague tourment.

Air

Osira

Un je-ne-sais-quoi
se fait ressentir en mon cœur,
et même si ce n’est pas de la douleur,
cela me tourmente.
Je souffre, et ne sais pourquoi.
Mais seule une peur funeste
effraye mon âme.

Scène 4
Tisifaro, Silvero

les appartements de Tisifaro

Récitatif

Tisifaro:
Astres perfides, à quoi me sert
l’empire indien de l’Orient, si fameux,
et d’avoir réduit les rois nomades
à être mes tributaires, sous mon pied royal,
si en fin de compte je suis égal en misère
à un de mes vassaux ?

Silvero:
Et si j’avais le pouvoir
de guérir la blessure de ton cœur,
seigneur ?

Tisifaro:
Tu ne peux guérir une blessure
déjà infectée.

Silvero:
Et pourtant... (Dois-je m’accuser ?)

Tisifaro:
Ah, il suffit de toucher l’honneur une seule fois,
avec une main impure ; et la souillure ne peut
plus être lavée que dans le sang.

Silvero:
Et le sang...
(Sois fort, mon cœur !)
Si j’étais celui qui sur ton honneur...

Tisifaro:
Argippo approche ;
laisse-moi seul ;
bientôt, du remède, et du mal,
je te dirai l’histoire.

Silvero:
J’obéis et m’en vais.
(Plus je dissimule, plus je trahis mon devoir.)

Air

Silvero

Je voudrais avec mon sang et ma vie
te porter aide,
pour apaiser ta douleur.
Si je parle, je souffrirai ;
si je me tais, je sens déjà
mon cœur bondir dans ma poitrine.

[Il sort]

Scène 5
Tisifaro, Argippo

Récitatif

Argippo:
Noble cœur, digne des plus vastes empires,
et non d’un seul, je viens à toi,
soumis à ton commandement.

Tisifaro:
J’ai terriblement besoin de ton avis, fidèle ami,
dans un grave embarras.
(Pour l’instant, je vais feindre avec
ce méprisable félon.)

Argippo:
Je suis suspendu à tes ordres.

Tisifaro:
Prends un siège.
Ce que je dois te révéler
requiert ton long et fidèle silence.

Argippo:
Comme tu l’ordonnes, je m’assieds.

Tisifaro:
Vois-tu, roi, cette lettre ?

Argippo:
Je la vois.

Tisifaro:
Elle vient
d’un prince ami,
qui demande un remède extrême
pour son extrême tourment.

Argippo:
Qu’est-ce qui l’afflige ?

Tisifaro:
Sache que le Ciel l’a gratifié
d’une fille unique,
qu’il aime autant que j’aime Zanaida ;
un jeune roi qui séjournait chez eux,
tomba amoureux d’elle.
La faiblesse de son sexe,
la hardiesse du prince, et l’amour,
les conduisirent à sceller une union secrète ;
et ainsi, la naïve enfant
(oh, horreur !)
fut privée de son innocence.

Argippo:
Acte indigne d’un prince.

Tisifaro:
Il y a plus. Écoute :
cet homme sans foi l’a abandonnée,
est tombé amoureux d’une autre,
et a contracté une autre union.

Argippo:
L’infâme, le scélérat !

Tisifaro:
Il y a plus encore.

Argippo:
Plus ? Que peut-il y avoir encore ?

Tisifaro:
Il est revenu,
avec son épouse,
au palais royal où il a commis sa faute,
sans aucune crainte, ni honte de son crime.

Argippo:
C’en est trop, cela passe toutes les limites !

Tisifaro:
Et maintenant,
le pauvre père sollicite mon avis.
Que ferais-tu ?

Argippo:
Seigneur, je ne suis pas digne...

Tisifaro:
Réponds.

Argippo:
Je n’ose.

Tisifaro:
Je te l’ordonne.

Argippo:
J’obéis.
Je voudrais forcer ce traître, ce scélérat,
à égorger de sa propre main son épouse,
puis que cette main, encore fumante du sang
de son épouse aimée,
il la donne à celle qu’il a trahie,
mais n’en est pas moins sienne.

Tisifaro:
Quoi ? Ne serait-il pas plus juste de répandre
le sang de celui qui est coupable,
que le sang de celle qui ne l’est pas ?

Argippo:
Non. Dans ce cas, l’outrage serait réparé,
mais non l’honneur.
On lui donne double mort,
s’il doit lui-même la donner à son épouse ;
et à elle, son innocence ne sert de rien,
puisque sa propre vie est fatale
à l’honneur d’une autre.

Tisifaro:
N’y a-t-il pas d’autre moyen ?

Argippo:
Celui-ci me semble le meilleur.

Tisifaro:
Puisque tu choisis un tel moyen, voici la lettre ;
ouvre-la et lis.

Argippo:
Père: un traître audacieux a fait de moi
sa femme par un mariage secret,
puis m’a laissée et abandonnée ;
il a épousé une autre femme, et, non content de cela,
il se montre avec elle devant moi,
et tourne en dérision mon honneur,
infestant ma vie du plus amer poison.
Cet audacieux, ce téméraire, c’est Argippo.

Tisifaro:
Parfaitement.

Argippo:
Elle ment.

Tisifaro:
C’est toi qui as menti.
Tu as prononcé ta propre sentence ;
maintenant, exécute-la,
et n’espère aucune merci de ma fureur !

Argippo:
Dieux, quelle tromperie !
Au moins, Seigneur, fais venir Zanaida ;
qu’elle me voie, et, si elle le peut, me confonde.

Tisifaro:
La voici.

Scène 6
Tisifaro, Argippo, Zanaida

Récitatif

Tisifaro:
Ma fille, Argippo te demande.
Il se dit innocent.

Zanaida:
Toi, innocent ?
Ce n’est pas toi qui, sous le couvert
de l’obscurité de la nuit...
(Ah, justes Dieux !
Pourquoi ne lancez-vous pas votre foudre ?)
Ne t’es-tu pas uni à moi ?
Ah, quelle honte, quelle détresse !
Ne m’as-tu pas dit, scélérat,
qu’à ton retour, tu révélerais notre union à mon père ?
Et maintenant, impudent, tu reviens,
marié à une autre, et en sa compagnie !
Et tu te dis innocent ? Ah, monstre infâme !
Je te déchirerais en morceaux...
ah, non; quelle vengeance, quel remède à si grand mal ?
Oh Dieu ! Qui peut m’aider ? Qui peut me conseiller ?
La mort. Oui, ma mort. Seule ma mort, père,
peut être utile, ainsi que ton pardon.

Argippo:
(Et pourtant, je suis innocent.)

Tisifaro:
(Le traître est confondu.)

Zanaida:
Je ne veux pas un père, mais un juge,
et si pour mes fautes, tu ressens la moindre pitié,
tu es inique.

Air

Zanaida

J’ai manqué à mon honneur,
tu as manqué à ta parole.
C’est la mort, ô Dieu ! que j’attends de toi.
Père offensé, juste roi,
décharge ta fureur sur moi.
N’aie aucune pitié, que ce soit de moi
ou de lui, qui m’a rejetée.
Je mourrai parce que faible,
il mourra parce que traître.

Scène 7
Tisifaro, Argippo

Récitatif

Tisifaro:
Tu es suffisamment confondu.
Résous-toi à infliger le châtiment que tu as
toi-même jugé approprié, bien que de
beaucoup inférieur à ton crime.

[Il sort]

Argippo:
Moi, conseiller ? Lui, juge ? et moi,
exécuteur de la mort cruelle d’une innocente ?
De ma propre épouse ? De l’idole que j’adore ?
Moi, qui suis innocent ? Ah, Dieux, êtes-vous aveugles ? Vous ne venez pas à notre aide,
et vous dispensez le bonheur au criminel,
le malheur à nous ?

Air

Argippo

La simple bergère
toujours se lamente
quand elle voit s’amonceler
un nuage sombre au-dessus de la prairie.
Mais quand la tempête est passée,
elle regarde avec contentement
la campagne, les collines,
ornées de belles fleurs et d’herbe nouvelle.

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ACTE III

Sinfonia

 

Scène 1
Osira, puis Argippo

Un petit jardin jouxtant l'appartement d'Osira

Récitatif

Osira:
D’horribles fantômes
assiègent mon cœur.
Je ne vois toujours pas Argippo,
et j’ignore quel sujet d’importance
l’a fait convoquer
chez le Mogol. La brise qui souffle doucement,
nourrit mon espoir de voir revenir mon bien-aimé,
puis me déçoit, et mon incertitude est telle que
chaque instant me rend plus soucieuse.

Air

Osira

Je sens mon cœur transpercé
par un rayon d’espoir,
mais le doute revient,
et je n’ai plus de paix.
Entre trouble et sérénité,
mon âme est en balance,
tantôt soupçonneuse, tantôt confiante,
et ne peut se résoudre.

Récitatif

Osira:
Mais voici Argippo. O bien-aimé,
que voulait le Mogol ? Que voulait-il te dire ?
Qu’a-t-il dit ? Tu sembles bouleversé :
tu ne réponds pas ? Pourquoi ton beau visage
devient-il si pâle ? Pourquoi restes-tu immobile ?

Argippo:
Et je suis encore vivant ? Et je respire encore ? O Dieux !

Osira:
Tu ne dis rien ? Tu soupires ? Hélas, que se passe-t-il ?
Ne me cache plus longtemps ton infortune,
quand bien même il s’agirait de ma propre mort.

Argippo:
(Barbare ! Mais tu t’es trompé.
Argippo a le courage de mourir
cent fois dans les plus cruels tourments
avant de faire ou de permettre…)

Osira:
Dis-moi, donc :
s’agit-il de ma mort ?

Argippo:
Oui

Osira:
Dieux ! Et pourquoi?

Argippo:
Sa fille m’accuse de lui avoir ravi son honneur
par un hymen simulé ;
il le croit, et pour infliger
un châtiment égal au crime,
il veut que je t’égorge et que j’épouse Zanaida.

Osira:
C’est bien. Argippo,
puisses-tu avoir une vie longue et heureuse ;
je ne crains nullement la mort, si je meurs pour toi :
dégaine… Pourquoi tarder ?
dégaine ton épée, et d’un coup, obéis au Mogol,
répare le dommage de son honneur souillé ;
soulage-le de sa peine, accomplis ton devoir :
que ta vie compense mon trépas.
Notre amour ne mourra pas avec moi.
Voici mon sein découvert. Va, transperce-le,
et retires-en mon cœur, mais garde-le ensuite...

Argippo:
Tu garderas le mien...

Scène 2
les mêmes, puis Silvero, et Osira, accompagné des gardes

Alors qu’Argippo va se frapper, Silvero fait irruption et l’arrête

Récitatif

Osira:
Ah, que fais-tu ?

Silvero:
Le coup
a été détourné.

Osira:
Prends son épée.

Argippo:
O Dieu !
Je sens mon âme désespérée échapper de ma poitrine,
et je perds connaissance.

[Il s’effondre inconscient]

Osira:
Ah, mon époux !

Tisifaro:
Que vois-je ! Mon ordre n’est pas encore exécuté ?
Holà ! arrêtez Osira,
et assurez-vous d’elle.
Vous autres, enchaînez Argippo.

Osira:
Va, barbare,
fais étalage de toute ta cruauté.

Tisifaro:
Toi, Silvero, occupe-t’en.

Silvero:
J’y vais.
(Oh, quel ordre redoutable.)

[Il sort]

Air

Osira

Pour toi je vais à ma mort
heureuse et joyeuse,
lumière de mon cœur,
visage adoré.
Si tu peux tourner vers moi,
mon amour, un simple regard,
je serai pleinement réconfortée
dans ma cruelle destinée.

[Les gardes emmènent Osira, suivis par Silvero]

Scène 3
Argippo

Récitatif

Argippo, seul:
Où suis-je ? Mon épouse...
Ah, cruel tyran ! Osira ?
Osira, où es-tu ?
Ah, je peux déjà voir le sang de ma bien-aimée,
encore chaud et fumant. Arrêtez, ô Dieu !
Monstres barbares, ce sang est innocent :
je ne suis pas coupable,
c’est Zanaida qui ment… Ah, destin !
Hélas, quelle douleur ! Ah, mort !

Air

Argippo

Glacé, dans chaque veine,
je sens couler mon sang.
La pensée de mon épouse morte
me remplit de terreur.
Et pour ajouter à ma misère,
je ne peux trouver la vengeance
que, peut-être, à juste titre,
attend ce cœur innocent.

Scène 4
Zanaida, Silvero

Récitatif

Zanaida:
Silvero, quelle préoccupation
assombrit ton visage ?

Silvero:
Osira
doit mourir.

Zanaida:
Est-ce là la cause de ta détresse ?
Étais-tu amoureux d’elle ?

Silvero:
Silvero, pour aimer, n’a qu’un cœur,
et celui-ci appartient à Zanaida.

Zanaida:
Vis, et espère :
ma fureur s’apaise déjà en partie
par la mort d’Osira,
et peut-être aussi par celle d’Argippo.
Vis et espère, et les Dieux peut-être prendront pitié
de ta constance, et de ma souffrance.

Air

Zanaida

Ton esprit incertain
n’a rien à craindre,
n’a rien à redouter,
et pourtant il craint
et n’entretient aucun espoir.
Compte sur mon soutien
et chasse ainsi,
loin de toi, toutes tes craintes.

[Elle sort]

Scène 5
Silvero

Récitatif

Silvero, seul:
Que mon amour est malheureux,
si elle doit tirer plaisir de la mort d’autrui !
Mais cela ne sera pas.
Feignons qu’Osira est morte,
pour voir si Zanaida conserve de l’amour pour moi,
et alors je révélerai ma faute,
et je mourrai,
ou je continuerai à espérer le pardon du roi.

Air

Silvero

Une pensée
séduisante, vient dire à mon cœur
qu’un jour je serai heureux ;
mais si elle n’apprend pas la vérité,
comment, ô Dieu, pourrai-je vivre ?

Scène 6
Silvero, Tisifaro, puis Zanaida

L’autel de la divinité Kam, dans un plaisant bosquet, éclairé au milieu de la nuit, avec les apprêts d’un sacrifice

Récitatif

Tisifaro:
Osira est-elle morte ?

Silvero:
Elle est morte.

Tisifaro:
Parfait. Maintenant,
fais venir Argippo et Zanaida.

Silvero:
Sur-le-champ.

Tisifaro:
Je sens que ma douleur
et ma colère s’apaisent.

Silvero:
La voici.

Tisifaro:
Ma fille, ce n’est plus le moment
de verser des larmes. Celui que l’amour
t’a donné,
l’honneur te le confirme comme époux.

Zanaida:
Moi, épouse d’Argippo ? Mais comment
puis-je… O Dieu !

Tisifaro:
Si tu as pu fauter par faiblesse,
tu dois de même endurer
la peine avec courage.

Zanaida:
Plutôt mourir !

Tisifaro:
Quelle pensée est-ce là ?

Zanaida:
Hélas!
Si la chevelure de Méduse
apparaissait devant mes yeux,
la glace me parcourrait moins les os.

Silvero:
Maintenant ! assez attendu.

Tisifaro:
Prépare-toi, il arrive.

Zanaida:
Où me cacher ?

Scène 7
les mêmes, Argippo

Récitatif

Argippo:
Attends, Zanaida;
tu dois te tenir à l’écart...

Zanaida:
Que veux-tu ?

Argippo:
Ici même où le sol est encore
humide du sang de…

Zanaida:
Je dois te fuir.

Air

Zanaida

Dans un bois solitaire,
sur un pauvre rivage,
comme simple bergère,
je mènerai ma vie.
Et mon état modeste
provoquera moins de colère
chez ma cruelle destinée,
chez mon astre barbare.

Récitatif

Tisifaro:
Arrête, ma fille. Argippo,
Osira est morte. Ta seule pensée
doit maintenant être d’apaiser, par un nouvel
engagement, l’engagement que tu as trahi.

Argippo:
Argippo lèvera plutôt
sa main pour te donner
et se donner la mort.

Tisifaro:
Et je souffrirai cet outrage ?
Holà, serviteurs,
emparez-vous de ce traître
avec les plus rudes fers, préparez-le pour en faire
la victime due au sacrifice.
Mettez le feu au bûcher, et là où les flammes
sont plus hautes et plus brûlantes, arrosez-les
avec la liqueur sacrée de Dionysos.

Zanaida:
Hélas! Mon cœur palpite.

Argippo:
Monstre ! Assouvis ta fureur ;
je ne crains rien, et courageusement,
j’attends ici la mort venant de ta main.

Tisifaro:
Dieu, qui aimes les justes et punis les méchants,
comme son châtiment,
non comme ma vengeance,
du haut des cieux où tu règnes, accepte
cette illustre victime.

[Il se prépare à le frapper]

Silvero:
Attends, seigneur: s’il doit mourir,
celui qui a outragé ton honneur,
je suis celui qui doit mourir.

Tisifaro:
Qu’entends-je?

Zanaida:
O Dieu !

Silvero:
Si le crime fut caché,
l’aveu sera public. C’est moi qui,
pour discréditer Argippo, mon rival, sous son nom,
dans une profonde obscurité,
me suis uni à ta fille d’un lien sacré.
Je suis le coupable, seigneur ; ce roi est innocent,
c’est moi qui suis le traître.

Zanaida:
Est-il vrai ?

Tisifaro:
Et tu as osé ?

Argippo:
O dieux !

Tisifaro:
Alors, la mort d’Argippo doit être remplacée
par la tienne. Holà !

Zanaida:
Ah, père, seigneur...

Tisifaro:
N’en dis pas plus. L’infâme doit mourir.

Argippo:
Noble roi, ah !
permets, puisque j’ai perdu mon épouse,
que je puisse moi aussi finir de vivre en ce jour.

Tisifaro:
C’est bien pourquoi il doit mourir.

Zanaida:
Non, père,
ne pense pas que tu puisses abattre
ce fer sur mon cher époux sans avoir
auparavant transpercé mon sein.

Tisifaro:
Le sang
d’Osira...

Scène dernière
les mêmes, Osira

Récitatif

Osira:
Osira est vivante,
et ne vit que grâce à Silvero.

Argippo:
O Dieux ! Que vois-je ?
Mon Osira!

Osira:
Seigneur,
si sauver ma vie
a été le crime de Silvero, punis-moi.

Tisifaro:
Par les astres ! Que dois-je faire ?

Osira:
Que dois-tu faire ? Tu dois pardonner
une faute causée par l’Amour,
qui sait comment affaiblir chaque cœur.
Et la faute qu’il a commise,
si tu le veux, l’Hymen et sa torche
la changeront en honneur.

Zanaida:
Grand roi, noble père,
l’amour, l’honneur, la volonté des dieux,
notre sang, la royauté,
tout conseille le pardon
pour Silvero et pour moi.
Ce fut la faute du
Destin plus que la nôtre.

Argippo:
Noble souverain,
si mon chagrin passé t’amène à voir
quelque mérite en moi, je t’en prie,
écoute-moi. Mon ami Silvero,
cette noble dame de sang royal...

Tisifaro:
Le ciel le veut, qu’il en soit fait ainsi.

Zanaida:
Cher époux !

Silvero:
Ma vie.

Osira:
Mon âme.

Argippo:
Quel bonheur !

Silvero:
Quelle joie !

Tisifaro:
Je suis soulagé.
Soyez heureux, nobles cœurs, et si je daigne,
à qui offensa mon honneur,
par une réparation d’honneur, accorder mon pardon,
accordez-m’en autant, et je serai heureux.

Choeur

Si Amour se nourrit de ruses,
qu’en un tel jour seul s’éjouisse Amour.
Il naît en nous avec cette loi,
que toutes ses erreurs se pardonnent.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC