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Georg Philipp Telemann

La Patience de Socrate

 

Der Geduldige Sokrates

Comédie en musique, en III Actes
Livret de Johann Ulrich von König,
imité de
La Patienza di Socrate con due moglie de Nicola Minato

Opéra de Hambourg, en 1721, TWV 21:9

Georg Philipp Telemann [1681 - 1767]

 

Les personnages:

Socrate, philosophe, basse;
Xanthippe, une des deux épouses de Socrate, soprano;
Amitta, une des deux épouses de Socrate, soprano;
Pithon, disciple de Socrate, ténor;
Platon, disciple de Socrate, baryton;
Alcibiade, disciple de Socrate, ténor;
Xénophon, disciple de Socrate, ténor;
Aristophane, l’adversaire, ténor;
Rodisette, une princesse, soprano;
Édronica, une princesse, soprano;
Mélitos, un prince, ténor;
Antippos, un prince, contre-ténor;
Nicias, père de Mélitos, baryton;

des citoyens athéniens

 


 


COURT AVANT-PROPOS [du librettiste]

Les Athéniens, qui avaient vu fondre leur population de jeunes hommes dans une longue guerre, pensaient à l’accroître à nouveau, et ils ordonnèrent que chaque habitant de la ville, citoyen ou étranger, fût tenu de prendre deux femmes. Ainsi Socrate, philosophe de réputation mondiale, épousa Amitta et Xanthippe; la première était la petite-fille du célèbre général athénien Aristide, mais toutes les deux, querelleuses et bavardes, étaient, pour le malheur de leur mari, les têtes les plus folles, quoique Xanthippe eût quelque avantage sur l’autre en matière de méchanceté. Il devait rire souvent de les voir se disputer quotidiennement à cause de lui, car il savait qu’il était l’homme le plus laid et le plus difforme qu’on pût trouver. Et même si chaque jour leurs querelles lui causaient mille désagréments, il en faisait un sujet de plaisanterie et les supportait avec une incroyable patience, ce que tout autre qu’un moraliste aussi avisé n’aurait pu endurer.

Il montrait la même indifférence devant les persécutions de son ennemi Aristophane, un poète satirique qui, sans parler d’autres choses, avait écrit une comédie contre notre Socrate, dans laquelle il le peignait, au mépris de toute vérité, de façon extrêmement injurieuse et scandaleuse; comédie à laquelle notre sage mondial, quand il en eut connaissance, assista avec une extraordinaire équanimité, en riant jusqu’à la fin.

Comme, de la bouche même de l’oracle, il était tenu pour l’homme le plus sage de toute la Grèce, il eut pour disciples les plus grands philosophes et héros de cette nation, qui acquirent quelque gloire pour la postérité, tels Platon, Xénophon et Alcibiade. Le reste de l’intrigue sérieuse est si vraisemblable et si clair qu’il n’y a pas besoin d’avant-propos.

 

 

Acte I
Acte II
Acte III

 

Ouverture

 

Acte I

 

Scène 1
Le théâtre représente la chambre de Socrate

 

Air

Socrate

Réjouis-toi, esprit tranquille !
Laisse le monde entier transpirer dans de vains soucis,
pour ne posséder que volupté, gloire et richesse;
la vertu est le souverain bien, laisse-les tous transpirer,
la vertu est le souverain bien.

 

Scène 2

Récitatif

Xanthippe
Espèce d’avorton !

Amitta
Espèce de guenon prétentieuse ! Tu me tires par les cheveux ?

Xanthippe
Tais-toi, ou je te cherche encore plus de poux dans la tête.

Socrate
Holà ! Qu’y a-t-il ?

Xanthippe
Tu viens m’embêter, grossier personnage ?

Amitta, Xanthippe
Je vais te balafrer, attends !

Socrate
Quel tourment ! Arrêtez ! Pourquoi vous disputer encore ?

Amitta, Xanthippe
C’est la faute de son orgueil,
de son arrogance.

Socrate
Eh, taisez-vous, et laissez les criailleries !
D’où vient la querelle ?

Amitta
Comme à chacune de nous aujourd’hui
tu as acheté une poule, elle s’est mise en colère
parce que la sienne n’a pondu qu’un œuf, et la mienne, deux.

Socrate
Ha, ha, vous vous disputez pour une si petite affaire ?

Amitta, Xanthippe
Quoi, ça te paraît peu ?

Xanthippe
Elle est donc plus que moi ?

Amitta
Je dois supporter son insolence ?

Socrate
Taisez-vous seulement, je vais trancher:
pour que vous puissiez vivre en paix toutes les deux,
je veux, Xanthippe, te donner une autre poule.

Amitta
Comment ? Quoi ? C’est ainsi que tu me rabaisses ?
À moi, une, à elle, deux ?

Xanthippe
Et tu penses m’embobiner
en me faisant nourrir deux poules pour deux œufs,
alors qu’elle en a deux d’une seule ?
Ce n’est pas juste.

Socrate
(Patience !) Écoutez mon conseil:
Amitta doit rétablir l’équilibre,
en te donnant, Xanthippe, un jour sur deux,
un œuf sur les deux siens.

Amitta, Xanthippe
D’accord, car je ne veux plus me disputer.

Socrate
(Le ciel soit loué !) La querelle est-elle finie ?

Amitta, Xanthippe
Oui, cher trésor, nous n’avons plus la moindre humeur querelleuse.

 

Duo (en italien)

Amitta, Xanthippe

Je suis contente
si toi, tu es contente.
Te plaire
est mon seul désir,
et rien de plus.

 

Récitatif

Socrate
Donc, allez en paix,
car voici déjà l’heure
où mes élèves arrivent.
Alors, êtes-vous réconciliées ?

Amitta, Xanthippe
Oui, cher mari, oui, oui.

Socrate
Qu’il apprenne la patience, celui qui a pris une femme.

 

 

Scène 3

 

Air à 5

Alcibiade, Xénophon, Platon, Pithon, Socrate

Adieu, adieu, oisiveté,
à l’étude, au travail
car nos années passent vite !
La vie est courte, la science est longue.
Allons, à l’étude, allons, au travail !

 

Récitatif

Socrate
Eh bien, mes chers amis, maintenant,
dites-moi franchement votre avis, posez vos questions
sur la leçon que je vous ai donnée récemment !

Xanthippe
Encore une chose ! Hé Socrate ! Tu ne penses pas
que je dois revendiquer le premier œuf pour moi ?

Socrate
Tu es encore ici ? Qu’elle est pénible !
Qu’est-ce qu’il y a, querelleuse, qu’as-tu à réclamer ?

Xanthippe
Querelleuse ? Moi ? C’est ainsi que tu me parles ?
Je t’aime bien plus qu’Amitta,
Et au lieu de la réciproque, je n’ai que du chagrin de ta part ?
Je veux le premier œuf, je te l’ai dit.
C’est le premier œuf de sa poule que je veux.
Si, entre elle et moi,
on ne fait pas de différence,
attention à toi comme à elle;
tu sais bien ce qu’il récolte, celui qui me met en colère.

Socrate
(Patience !) Va, ne crie pas tant,
Je parlerai de l’affaire avec toi plus tard.

Xanthippe
Plus tard ? Eh, quoi, plus tard ? Non, non ! C’est tout vu:
Je veux le premier œuf.
Sinon, je me vengerai encore sur toi:
Tu ne pourras plus manger tes légumes à cause du sel,
ton rôti sera brûlé,
ton vin à moitié coupé d’eau,
et ton lit ne sera jamais fait comme il faut.

[Elle sort précipitamment en colère.]

Socrate
Xanthippe, au revoir !

Alcibiade
Comment peux-tu te laisser tourmenter ainsi,
et supporter ses bavardages avec tant de patience ?

Socrate
Celui qui habite près d’un moulin
n’est pas gêné par le bruit du cliquetis des roues:
il y est habitué, et il l’entend tous les jours;
de même je ne fais plus attention à leurs querelles,
car l’habitude me rend le mal supportable.

Platon
Vois ! Mélitos vient.

Socrate
Sois bienvenu, cher prince !

 

 

Scène 4

 

Récitatif

Mélitos
Je m’étais proposé cette visite depuis longtemps, mon cher Socrate.

Socrate
Comme j’en suis honoré !

Mélitos
C’est à juste titre: c’est toi qui le premier m’as enseigné la sagesse.

Socrate
Je reconnais bien aujourd’hui ta bienveillance ancienne,
puisque ta présence honore ma pauvre maison.

Mélitos
Là où loge la vertu, peut-on trouver la pauvreté ?

Socrate
Tu es toujours aussi courtois qu’autrefois.

Mélitos
C’est que dans cette maison, on partage le trésor de la sagesse.

Platon
Oui, la vie de l’esprit est la richesse de nos âmes
quand la vertu s’unit à elle.

 

Air (en italien)

Mélitos

L’homme qui arrive sur cette terre
ne connaît qu’un seul bien et un seul mal:
l’ignorance et la vertu;
tout le reste ne compte pas.
Car ici-bas tout n’est qu’ombre.


Air & Choeur (en italien)

Alcibiade

Les richesses que donne le monde sont une chimère
qui n’est qu’apparence et vanité.
Le bonheur est dans le savoir;
il n’y a rien qui vaille plus.

Tous

L’homme qui arrive sur cette terre
ne connaît qu’un seul bien et un seul mal.

 

Récitatif

Mélitos
Maintenant, Socrate, veux-tu venir avec moi ?
Mon père a l’intention de te parler.

Socrate
Je te suis avec joie;
vous, restez ici
et apprenez comment l’homme fait son miel d’un bon livre,
comme les abeilles des fleurs.

[Pithon reste en arrière.]

Pithon
Au diable, être toujours assis !
Qui peut transpirer si longtemps sur tous les livres ?
À sec, rien ne peut entrer dans ma tête;
mais dès que je vois un bon verre de vin,
ma langue parle un parfait latin.

 

Air

Pithon

Corpus meus exaltabo [J’exalterai ma corps]
dès que j’aurai un bon verre de vin.
Vinus bonus mihi dabo, [
Je me donnerai une bonne vin]
Alors je parlerai un bon latin.

 

 

Scène 5

 

Air (en italien)

Rodisette

Que puis-je faire
Si Amour m’a blessé le cœur ?
Dans ma passion douloureuse,
Je vivrai et languirai.

 

Récitatif

Rodisette
(Aïe ! Voici Édronica !)

Édronica
(Que vois-je ? Est-ce Rodisette ?)
N’es-tu pas encore disposée à me laisser Mélitos ?

Rodisette
Ne penses-tu pas encore à prendre la belle décision
de me céder le prince Mélitos ?

Édronica
Moi, à toi ?

Rodisette
À toi, moi ?

Rodisette, Édronica
Non, non, cela ne se peut pas.

Édronica
Ah, si je pouvais vous voir bientôt, beaux yeux !

 

Air

Édronica

Ô soleils, plus qu’étoiles,
ne restez pas plus longtemps loin de moi,
montrez votre éclat gracieux!
Regardez, regardez comme je m’afflige,
sans vous, jamais un jour de joie
ne vient éclairer mon amour.

 

Récitatif

Rodisette
Antippos, qui nous voue le même amour,
arrive ici, venant de loin.
Tu pourrais lui offrir ton amour.

Édronica
C’est plutôt toi qui devrais répondre enfin à son amour.

 

 

Scène 6

 

Récitatif

Antippos
Ma belle, es-tu ici ?
Vais-je te trouver ici, ma belle ?
Duo parfait, à qui j’aspire avec la même ferveur,
parlez donc, et montrez-moi
auprès de laquelle de vous deux je peux chercher de la pitié.

Rodisette
Auprès de moi, non.

Édronica
Pas auprès de moi.

Antippos
Ainsi je dois mourir inconsolé ?

Édronica
Pour ma part, c’est non.

Rodisette
C’est non aussi en ce qui me concerne.

Antippos
Je veux mettre mon cœur à vos pieds à toutes les deux.
Mais, hélas !
la lumière de vos yeux
sera-t-elle toujours dirigée sur moi avec courroux ?

 

Ariette

Antippos

Le soleil brûle l’amoureux
qui veut se mettre sous ses rayons.
Mais si mon cœur se met à vos pieds,
votre œil brûle de courroux.

 

Récitatif

Rodisette
Comme la nature ne nous a donné qu’un cœur,
comment peux-tu vivre engagé à deux à la fois ?
Comment un double amour peut-il tenir dans un seul homme ?

Antippos
De la même façon qu’un visage a deux yeux.

Édronica
Une véritable inclination peut-elle se partager en deux moitiés
unies pourtant dans une poitrine ?

Antippos
Oui, comme deux lignes partent d’un point.

Rodisette, Édronica
Ha, ha, c’est du sophisme !

Antippos
Vous vous trompez; mais quoi qu’il en soit,
il est pourtant vrai que la même passion
me fait vous aimer l’une comme l’autre.
Et comme je vous ai trouvées égales en condition et en caractère,
chacune de vous, charmant duo, m’a lié le cœur également.
Acceptez donc ma proposition,
et dites de laquelle je puis espérer de la compassion.

 

Air à 2 (en italien)

Rodisette, Édronica

De moi n’espère rien,
de cet amour double
il n’y a rien à attendre.

 

Récitatif

Antippos
Donc vous ne me laissez entrevoir aucun espoir ?
Donc vous me laissez partir sans aucun secours ?

 

Duo (en italien)

Rodisette, Édronica

N’espère rien de moi,
non, non, n’espère rien.
Qui n’a pas mieux aimé
n’a pas mérité grâce.

 

 

Scène 7

 

Récitatif

Socrate
En quoi, mon prince, puis-je me mettre à ton service ?

Nicias
Tu sais que, comme nous manquons tellement de jeunes hommes,
notre Conseil a récemment voté une loi,
selon laquelle tous les hommes d’Athènes
doivent prendre deux femmes,
afin s’accroître la population.

Socrate
Oui ! (Hélas, je ne le sais que trop !)

Nicias
Je veux bientôt marier mon fils,
et que ce soit Édronica ou Rodisette,
chacune le voudrait bien comme amoureux;
elles sont égales en richesse, éducation et condition.
Mais moi, depuis longtemps, je me suis engagé
à conclure un jour un mariage
entre lui et Calisse,
et je ne peux pas, dans cette affaire,
rompre ma promesse;
donne-moi donc un conseil : que dois-je faire ?

Socrate
Autant que je puisse voir,
en tant que père, tu dois le marier à Calisse;
pour l’autre, laisse-lui la liberté de choisir lui-même;
ainsi, tu laisses à ton fils sa libre volonté
et tu peux respecter la promesse que tu as faite.

Nicias
Je te suis très obligé de ce bon conseil.

Socrate
Ma réflexion est toujours à ton service.

 

Scène 8

 

Récitatif

Aristophane
Tiens donc ! Que fais-tu ici ?

Socrate
J’utilise les sens que la nature me donne pour entendre et pour voir.

Aristophane
Ha, ha ! Un taureau aussi en est capable.

Socrate
Oui, c’est vrai, je vois la même chose chez toi.

Aristophane
Espèce de pédant, tais-toi !

Socrate
Tais-toi, misérable poète !

Aristophane
Vois donc comme ton vieux crâne dégarni te va bien !

Socrate
Par ce sarcasme, c’est la nature que tu insultes, et non moi.

Aristophane
Va au diable ! Mon vieux, tu ne peux pas voir
que je suis un noble citoyen du Parnasse ?

Socrate
Très bien, boursouflé,
mais on se demande au nombre desquels il faut te compter,
car les oies et les cygnes y élisent domicile.

Aristophane
Hé, attends ! Je pense à cent satires pour t’injurier.

Socrate
Ce seront des mensonges, qui ne peuvent pas m’atteindre.

 

Scène 9

 

Air (en italien)

Mélitos

Mon cœur, mon cœur, sans amour
tu n’auras pas de joie.
Il est bien vrai que l’amour brûle;
mais il ne détruit jamais.

 

Récitatif

Édronica
Mélitos, que mon cœur réclame !

Rodisette
Mélitos, que je désire !

Édronica
Les soupirs de mon sein ne t’attendrissent donc pas encore ?

Rodisette
Ne puis-je donc pas encore obtenir le réconfort que je souhaite ?

Mélitos
Vous me bousculez, mes beautés.

Édronica
Ah, retourne-toi...

Rodisette
Ah, tourne les yeux...

Rodisette, Édronica
... vers moi ! Ne nous feras-tu pas un jour connaître ton verdict ?

Mélitos
Je ne peux pas encore me décider à aimer si vite.

 

 

Scène 10

 

Récitatif

Nicias
Mon fils, tu dois maintenant te conformer à notre époque,
et prendre deux femmes, selon la décision du Conseil suprême.

Mélitos
Je suis prêt à t’obéir au moindre signe.

Nicias
L’une d’elles doit être Calisse, qui est parfaitement belle.

Édronica
(Ô chagrin !)

Rodisette
(Ô douleur !)

Nicias
Je pensais depuis longtemps déjà te marier avec elle;
pour l’autre, tu peux choisir l’une de ces deux.

Mélitos
Je ne manquerai en aucun cas de t’obéir.

Édronica, Rodisette
(Ô Amour ! Assiste-moi, que je sois sa préférée !)

 

Air

Nicias

Embrasse, choisis
une âme qui te soit fidèle,
aime qui te plaît.
Dans un badinage réciproque et confiant,
des cœurs fidèlement amoureux
trouvent tout le plaisir de ce monde.

 

Récitatif

Nicias
Pour l’une, prends celle que tu veux: tu es libre.

Rodisette
Considère ma fidélité !

Édronica
Ne laisse pas mes soupirs se taire sans consolation.

Rodisette
Je meurs, si je ne trouve pas d’amour réciproque en toi.

Édronica
Je meurs, si tu ne veux pas t’unir à moi.

Mélitos
Je suis complètement indécis et hésitant:
vous vous valez toutes les deux en condition et en beauté,
je ne peux pas tendre ma main à l’une
sans offenser par là l’autre.

Édronica
Parle donc !

Rodisette
Découvre-toi !

Rodisette, Édronica
À qui va s’offrir ton cœur ?

Mélitos
Pardonnez-moi, très belles, je dois d’abord réfléchir.

 

Air à 2

Rodisette

Oui, oui, j’espère encore.

Édronica

Je ne doute pas, non, non.

Rodisette, Édronica

Le joug d’Amour
me sera enfin plus léger.

 

Scène 11
La chambre de Socrate avec les disciples

 

Récitatif

Socrate
Avez-vous, en mon absence,
lu quelque chose d’utile ?

Xénophon
Nous avons beaucoup lu,
et entre autres
ce que doit être une bonne action véritable.

Socrate
Je suis prêt à louer vos efforts aujourd’hui.
Cependant remarquez : dans l’ensemble,
pour ce qui est de bien agir, le monde est sur la mauvaise voie.
Qui veut faire preuve de bonté
ne doit pas le faire dans l’ intention
de se voir payer de retour;
ce doit être volontairement et avec plaisir.
Le bienfait doit être plus cher
à celui qui l’accorde qu’à celui qui le reçoit:
celui qui l’accorde doit le graver dans le sable léger,
celui qui le reçoit, dans le marbre dur, d’une main reconnaissante.

Pithon
Pourquoi pas dans la cendre ? Ainsi il sortirait de la reconnaissance…

Socrate
Quoi, imbécile ?

Pithon
... un jour, un phénix.

Socrate
Eh ! Tu seras toujours aussi stupide ?
C’est assez pour aujourd’hui, mes enfants, au revoir !
Et apprenez comment on doit toujours se montrer reconnaissant.

 

Air & Choeur (en italien)

Pithon

Vive, vive, vive, vive celui qui est reconnaissant,
oui, oui !,
celui qui n’oublie pas
le bienfait
et le garde
enregistré
jusqu’à son dernier jour.

Tous
Vive, vive, vive,vive
celui qui est reconnaissant, oui, oui !

 

Scène 12

 

Récitatif

Amitta
Cher trésor !

Socrate
De quoi te réjouis-tu ?
Dis-moi si Xanthippe est contente à présent.

Amitta
Pour couper court à toute chamaillerie,
je lui ai donné moi-même le premier œuf.

Socrate
Tu as bien fait, voilà qui me fait plaisir.

Amitta
Viens, maintenant, la table est prête pour le déjeuner.

Xanthippe qui vient d’entrer
Et alors ? Oh, sale bête !

Socrate
Qu’est-ce que cette nouvelle querelle ?

Xanthippe
Quoi ? Elle t’appelle à table ? N’est-ce pas mon tour aujourd’hui
de préparer le repas ?
Et elle a le culot de t’appeler à table ?

Amitta
La belle affaire ! Ça te fait tellement de tort ?

Xanthippe
C’est toi qui l’appelles à table ?

Socrate
Mais quelle importance ?

Xanthippe
Quelle importance ? Ah bon, aucune importance
si je me mêle des affaires des autres ?
Eh bien, je jette tes livres de la table.
Dis-moi maintenant si tu n’en as rien à faire ?

[Elle jette les livres de Socrate par terre.]

Mais quelle importance ? Hé, parle ! Quelle importance ?
C’est comme ça que tu me remercies de t’avoir fait du bien,
grossier personnage, goujat !

[Socrate ramasse ses livres avec une grande patience, elle les jette à nouveau par terre.]

Mais quelle importance ?

Socrate
Allons, allons ! Assez, assez !

Amitta
De vrai, elle n’est pas maligne.

Xanthippe attrape un gros in-folio et le lance sur Amitta
Quoi ? Tu es encore ici ? Tu oses dire quelque chose ?
Attends, attends ! Je vais te renvoyer dans ton trou.

Socrate
Tantôt déchaînée, tantôt tout sourires,
Vous, les hommes, apprenez de bonne heure à être patients.

[Il sort, sur quoi entrent quelques personnes masquées qui brandissent différents pamphlets injurieux, puis dansent.]

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Acte II

 

Scène 1

 

Récitatif

Socrate
Allons, mes chères femmes,
regardez-vous pour une fois sans hostilité,
mettez un point final à toutes vos chamailleries,
et tendez-vous la main.

 

Air

Socrate

Rejetez la jalousie, bannissez les querelles !
Calmez vos idées de colère
et vivez en bonne intelligence dans une agréable paix.
Il faut vous réconcilier;
après la pluie des larmes, après le tonnerre des plaintes,
égayez vos regards, apaisez vos cœurs !

 

Récitatif

Xanthippe
Soit ! je n’ai rien contre,
mais il ne faut plus te mêler des affaires des autres.

Amitta
Bien ! Voici ma main,
mais traite-moi aussi selon mon rang.

Socrate
Vous m’êtes très chères toutes les deux,
mais si vous voulez que je sois bien disposé à votre égard,
il faut que vous viviez en paix.

Xanthippe
Tu m’as pardonné, à présent ? Hein ?

Socrate
Oui !

Amitta
Et tu ne seras plus fâché avec moi non plus ? Parle !

Socrate
Non, non !

Xanthippe
Tes cheveux sont tout emmêlés, ébouriffés, en désordre,
viens que je les arrange !

Amitta
Habille-toi un peu mieux...

Xanthippe, Amitta
Ô très cher mari !

[Amitta se place à sa droite, Xanthippe veut la pousser]

Xanthippe
Pousse-toi d’ici !

Amitta
Pourquoi ?

Xanthippe
Je te demande si tu veux te pousser !

Amitta
Pousse-toi toi-même !

Socrate
Qu’y a-t-il ? (Une nouvelle querelle ?)

Xanthippe
Pousse-toi, je te dis, laisse-moi la place et ne t’étale pas tant !

Amitta
Va t’en, je te dis, laisse-moi ici !

Xanthippe
Espèce de haridelle malpolie !

Amitta
Espèce de face de chauve-souris !

Socrate
Hé, un peu de silence !

Xanthippe
Quoi, moi, face de chauve-souris ?
Je te demande un peu: vas-tu te pousser ?

Amitta
Moi, devant toi ? Non, jamais !

Socrate
Taisez-vous, taisez-vous ! Qu’est-ce qui a encore provoqué la bagarre ?
Est-ce une querelle de préséance ?

Xanthippe, Amitta
Oui, oui ! Jamais, au grand jamais je ne te cèderai !

 

Duo (en italien)

Xanthippe, Amitta

Non, non, je ne cèderai pas, non, non !
Tant que je respirerai le plaisant air de la vie.

 

Récitatif

Socrate
Je sais comment éviter au mieux les conflits:
la plus vieille, comme il se doit, aura la préséance.

Xanthippe
Dans ce cas, je veux bien te tolérer ici.

Amitta
Dans ce cas, je te cède avec joie.

Xanthippe
Conserve donc le premier rang.

Amitta
Non, non ! Alors tu crois que je suis la plus vieille ?

Socrate
(Misère ! Une nouvelle querelle !)

Xanthippe
Qu’est-ce que tu t’imagines ?
Tu voudrais bien me faire passer pour la plus vieille ?

Socrate
Eh, un peu de pudeur, et ne vous disputez pas sans arrêt.

Amitta
Dis donc, combien d’années affiches-tu ?

Xanthippe
Combien ? Aucune.

Amitta
Ah, ah ! Laisse-moi rire.

Xanthippe
Les années passées, je ne les ai plus.

Socrate
Eh, laissez donc les piques et la bagarre,
et mettez-vous à gauche ou à droite
ou comme cela se trouvera.

Xanthippe
Je suis d’accord.

Amitta
Cela me va.
Je n’ai plus d’hostilité contre toi.

Xanthippe
Pour moi aussi, la rancœur m’est passée.
(Quand même, face de chauve-souris ?
Non, ça, je ne le lui pardonne pas si facilement.)

Socrate
Va donc apporter le repas.

[Xanthippe sort.]

Amitta
Entre temps, je vais te dire quelque chose de gentil.

 

Air

Amitta

Emmène-moi, ma vie,
cœur et âme t’appartiennent.
Je ne peux rien te donner de plus,
t’en contenteras-tu ? Oui ?

 

Scène 2

 

Récitatif

Pithon
Voyez donc, morbleu !
J’ai failli tomber.

Socrate
Qu’as-tu là ?

Pithon
Des bellelis.

Amitta
Des bellelis ? Qu’est-ce que c’est ?

Socrate
Tu veux dire des libelles ?

Pithon
Oui, oui, j’ai juste inversé des lettres.

Socrate
Tu veux donc torturer les syllabes de force ?
Donne-les moi !

Pithon
C’est un calomniateur
qui en a affiché plusieurs à ton école.

Socrate
Patience !

Amitta
C’est sans doute de ce crapaud du Pinde,
d’Aristophane, le poète miteux ?

Socrate
Même s’ils sont contre moi, je les apprécie.

Amitta
Tu les apprécies ?

Socrate
Oui !

Pithon
Tu les apprécies ?

Socrate
Oui, écoute, je te le dis:
Ou c’est vrai, ou ce n’est pas vrai.
Si c’est vrai, je l’en remercie,
parce que c’est une leçon gratuite pour me corriger;
si c’est le contraire, ce n’est pas à moi qu’il parle.

Pithon
Bien, bien, monsieur le philosophe;
alors j’en tire pareillement une conclusion:
on peut te donner cent coups de bâton,
tu les apprécieras aussi.

Socrate
Tu es un drôle d’animal.

Pithon
Non, et je le prouve clairement:
ou tu les as mérités, ou tu ne les as pas mérités.
Si tu les as mérités, tu remercies,
car c’est une leçon gratuite pour te corriger.
Si c’est le contraire, ce n’est pas à toi qu’on les donnerait.
Alors, tu apprécies aussi la rossée ?
Comment ? La conclusion n’était pas bonne ?

Socrate
Je ne l’ai pas entendue.

 

 

Scène 3

 

Récitatif

Xanthippe
À table, à table ! À quoi bon bavarder ?
Vite, à table !

Socrate
Nous arrivons.
Pithon, remporte ce pamphlet,
il est mordant, mais il manque de sel.

Pithon
Il manque de sel ? Je vais vérifier.
Il a tout à fait raison: avec votre permission !

Socrate
Qu’est-ce que tu fais ?

Pithon
Comme il n’y en a pas la moindre trace,
j’y rajoute un peu de sel.

Socrate
Benêt ! je ne parlais pas de manger.

Pithon
Alors, buvez-le ! Ça m’est bien égal.
(Je vais chanter discrètement une chanson à boire.)

 

Air

Pithon

Levez vos verres ! Oui, oui !
Une rime, une chanson, un beau visage ? Oui, oui !
Qu’en pense ma belle ?
Il me semble que son œil me fait signe avec tendresse
et me fait signe que oui !

 

Là-dessus Xanthippe et Amitta bondissent furieuses, renversent la table et se jettent l’une sur l’autre.

 

 

Récitatif

Socrate
Qu’est-ce qui vous arrive encore ? Que lui as-tu fait ?

Xanthippe
Jalouse, j’ai mangé trop de melons à ton goût ?
Ça te regarde ?

Amitta
Ne m’approche pas, ou tu vas voir,
espèce de moulin à paroles, tête de linotte !

Socrate
Xanthippe, laisse un peu les injures et les coups,
tu sais très bien que les melons sont mauvais pour la santé,
et ce qu’elle a dit, si elle l’a fait,
ce n’est que dans une bonne intention.

Xanthippe
Quoi, tu prends encore son parti ?
Tu lui donnes raison, butor ?

[Elle lui jette assiettes et bols.]

Si tu es de son côté, avec tes jambes maigres
et ta face plate, sors, et fiche le camp d’ici !

Amitta
Arrête ! N’oublie pas que c’est quand même notre mari.

Xanthippe
Tu oses encore me dire un mot ?
Attends, attends, je vais t’écraser ta grande gueule !

[Elle la chasse.]

Pithon
Est-ce que toutes les femmes sont querelleuses ?

Socrate
Vous, les hommes, apprenez de bonne heure à être patients.

 

Air

Socrate

Un homme qui s’est livré à deux femmes
a construit lui-même sa prison.
Il s’est fait l’esclave de deux chaînes,
dont seule la mort peut le sauver.
Il est comme un bateau plein d’effroi pour lui-même
car il se voit coincé entre deux écueils.

 

Scène 4

 

Air

Rodisette

L’espoir me réconforte dans des illusions flatteuses,
le doute me terrifie dans des douleurs mortelles;
lequel croire ? Je n’en sais rien.
Mes pensées indécises me parlent
tantôt de joie et de confiance,
tantôt de poids et de soupçon,
me parlent tantôt de joie, tantôt de poids,
tantôt de confiance, tantôt de soupçon.

 

Récitatif

Rodisette, Édronica
Tiens donc ! Ma rivale !

Édronica
As-tu encore Mélitos dans l’esprit ?

Rodisette
Je m’oublierais moi-même plutôt que lui;
peut-être t’es-tu détournée de lui ?

Édronica
Non, il occupe mon cœur comme il l’a toujours occupé.

Rodisette
Ah, pourquoi ma flamme est-elle aussi ta flamme !

Édronica
Ah, pourquoi ma flamme est-elle aussi ta flamme !

Rodisette
Jamais tu ne gagneras, étant donné ma fidélité.

Édronica
J’espère que ta constance sera inférieure à la mienne.

 

Air (en italien)

Édronica

Sous la forme d’une belle fille
joyeuse,
l’espérance me suit,
me sourit doucement et me dit, caressante,
que mon âme sera heureuse.

 

Scène 5

 

Récitatif

Antippos
Belles rivales !

Rodisette, Édronica
Amoureux partagé, quel bon vent t’amène ?

Antippos
Gagner votre cœur,
c’est mon seul souci:
comme il m’est arrivé aux oreilles
que Mélitos vous dédaigne,
que d’une part il a pris pour Calisse épouse,
et d’autre part il va se marier avec l’une de vous,
qu’il peut choisir lui-même à son gré,
cessez donc de le chérir toutes les deux,
cherchez un cœur fidèle qui vous honore bien plus,
et puisque pour une fois la loi ne l’interdit pas,
choisissez-moi toutes les deux.

Édronica
Pas moi.

Rodisette
Ni moi.

Antippos
Ne couvrez pas le doux rayon de vos yeux
et regardez mon tourment avec compassion.

 

Air

Antippos

Étincelez, rayonnez, doux regards,
sur moi pour une fois,
ne vous contenez pas.
Montrez, belles paupières,
à nouveau vos doubles soleils,
sinon vous condamnez mon repos.

 

Récitatif

Antippos
Vous vous taisez ? Très bien ! Si vous ne le voulez pas toutes les deux,
si vous ne voulez pas toutes les deux consentir à m’épouser,
Mélitos peut alors prendre l’une de vous,
je serai content si l’autre me reste.
Est-ce toi ou toi qui me promets ton cœur ?

Édronica
Pas moi.

Rodisette
Ni moi !

 

 

Scène 6

 

Récitatif

Rodisette
Mon idole arrive.

Édronica
Mon étoile polaire est proche.

Mélitos
(Les deux sont-elles encore là ?)

Édronica
Ne t’es-tu pas encore décidé pour moi ?

Rodisette
Un verdict en ma faveur ne va pas tomber de ta bouche ?

 

Duo

Rodisette, Édronica
Décide-toi pour moi.

Rodisette
Considère mon amour,
je n’aime que toi.

Édronica
Scrute mes désirs,
tu es mon autre moi.

 

Récitatif

Mélitos
(Elles aiment toutes les deux sincèrement, je les trouve belles toutes les deux.)

Édronica
Souviens-toi que moi seule aspire à toi !

Rodisette
Considère que moi seule me chagrine pour toi !

Mélitos
Je vois bien que je les aime toutes les deux.

Édronica
Ah, parle donc !

Rodisette
Ah, dis un mot !

Édronica
M’as-tu choisie ?

Rodisette
Est-ce moi l’élue ?

 

Air

Mélitos

Je suis prisonnier de deux trop belles chaînes,
la grâce ici, la beauté là.
Mon âme est ligotée par l’indécision:
quelle que soit l’élue,
mon cœur balance entre oui et non.

 

Récitatif

Rodisette
La choisis-tu ?

Mélitos
Pas encore.

Rodisette
(Je vois bien que l’espoir m’encourage encore.)

Édronica
Peut-être est-elle l’élue ?

Mélitos
Oh, non !

Édronica
(Je reprends espoir.)

Mélitos
Mes belles ! Ne soyez pas fâchées !
Il y a tant de mérite ici, tant de beauté,
qu’il m’est impossible de prendre une décision moi-même,
aussi vais-je la laisser au hasard du sort.

Rodisette, Édronica
Ah, cruel ! Tu te découvres donc !

Édronica
Un sort aveugle ?

Rodisette
Un hasard aveugle ?

Rodisette, Édronica
N’est-ce pas moi qui te mérite le plus ?

Rodisette
Je choisis plutôt la mort !

Édronica
Je préfère ne plus vivre !

 

Air (en italien)

Mélitos

Je n’ai plus de cœur
car l’amour aveugle
me l’a changé
en un pur brasier.

 

Scène 7

 

Récitatif

Nicias
Pourquoi si désemparé, mon fils ?

Aristophane
Qu’as-tu, Prince ?

Nicias
N’as-tu pas encore choisi l’une des deux ?

Mélitos
Il m’est impossible d’arrêter mon choix.
Aussi vais-je laisser décider le hasard.

Nicias
Le hasard ? Non, choisis celle qui t’aime le plus !

Mélitos
Je ne le sais pas moi-même.

Rodisette, Édronica
(Comme je suis malheureuse !)

Aristophane
Alors tu dois choisir
celle que tu estimes le plus en conscience.

Mélitos
J’ai le même respect pour toutes les deux. Et puis ta leçon,
que je ne t’ai pas demandée, arrive trop tôt;
toi-même, tu n’as pris aucune femme !

Aristophane
J’aurais bien voulu, mais aucune ne veut de moi.

Nicias
Maintenant, mon fils, trêve d’hésitation !
Il vaut bien mieux ce que l’on veut que ce que l’on doit.

Mélitos
Je ne peux pas trouver de solution à ce dilemme;
aussi, voici ma décision:
comme je ne peux pas arriver à choisir,
puisque je vous trouve également belles, également aimables,
que mon cœur ressent pour vous la même inclination respectueuse,
cherchez un compromis entre vous.

[Il sort]

Rodisette, Édronica
Quoi ? Un compromis ?

Édronica
Oh, malheur !

Rodisette
Oh, douleur !

Rodisette, Édronica
C’est impossible !

 

Duo

Aristophane, Nicias

Espérez, âmes fidèles,
à la tempête succède le beau temps.
Après tant de chagrins et de tourments,
vous serez bientôt heureuses.

 

Scène 8

 

Récitatif

Alcibiade
Tiens donc, l’adversaire de notre maître !

Pithon
Tiens donc, le rebut du Parnasse !

Aristophane
Que dites-vous ? Quoi ?
Comment ? Je dois souffrir ça de la part de petits jeunes,
moi dont le bruit est venu souvent à l’oreille de Phébus même,
moi qui suis le valet d’écurie officiel de Pégase
et manie son fouet
avec lequel cingler le dos de la raison !
Ha ! N’y a-t-il ici ni sonnet, ni madrigal ?
Comment ? Ou sinon une foudre en papier,
pour me venger de vous sur le champ
et vous briser la nuque ?

 

Quatuor & Récitatif [canon]

Pithon, Xénophon, Alcibiade, Platon

La montagne accouche, qu’est-ce qui en sort ?

Pithon

Rien d’autre qu’une souris ridicule.

Aristophane

Ah, souffrir cette injure ?
Non, vraiment non !
J’aurais préféré ne pas être poète !

 

Air

Aristophane

Au combat, au combat ! Dégainons la plume !
Je vais en déverser, de l’encre.
Il faut que coule de ma plume
une satire mordante
sur quiconque me contredit;
si l’affaire ne tourne pas à mon avantage,
on va se rire de moi ? Et alors ?
Est-ce que je ne peux pas me payer
le plaisir de le voir contrarié ?

 

Scène 9

 

Récitatif

Xanthippe
Sors d’ici ! Je ne veux plus te voir.

Socrate
Xanthippe, tu plaisantes ?

Xanthippe
Quoi, plaisanter ? Tu dois sortir de ma chambre.
Allons, sors ! Vite, dehors, je te le dis !
Tu cherches toujours à prendre le parti d’Amitta pour me provoquer;
tu crois que c’est bien de ta part ?
Dehors !

Socrate
Patience ! Eh, écoute-moi seulement!

Xanthippe
Non, non ! Dehors !

Socrate
Tu es donc de pareille humeur,
et si dure, après toutes mes bontés ?
Tu sais que mon cœur est dans tes mains,
et pourtant tu m’occasionnes si souvent des contrariétés
et tu me chasses ? Et tu te permets de me chagriner ?

Xanthippe
Moi aussi je t’aime tout le temps,
et jamais je ne prendrai plaisir à te contrarier,
mais toi, si souvent... toi...

Socrate
Eh, calme-toi,
Amitta arrive,
force-toi à la recevoir amicalement,
pour m’être agréable, renonce à toute hostilité !

Xanthippe
Soit, pour t’être agréable.

Socrate
Amitta, viens ici,
Xanthippe ne se mettra plus en colère contre toi
et va maintenant
nouer des liens d’amitié solides avec toi.

Amitta
Je veux bien moi aussi, pour t’être agréable.

Socrate
Embrassez-vous donc en amies.

Amitta, Xanthippe
Oui, nous nous embrassons, et prenons la dispute en horreur.

 

Duo (en italien)

Xanthippe

Ô mon très cher, mon bel ami,
tu es mon cœur.
Ton âme, qui vit en moi,
mon cœur, qui vit en toi,
ne veut rien de plus
que d’être à toi.

Amitta

Ô mon bien-aimé, mon bel ami,
tu es l’âme de mon sein,
tu es l’âme de mon cœur.
Ton cœur, qui vit en moi,
mon âme, qui vit en toi,
ne veut rien de plus
que d’être à toi.

 

Récitatif

Amitta
Au revoir, mon trésor! Je dois faire au plus tôt
encore quelques préparatifs pour la fête.

 

 

Scène 10

 

Récitatif

Xanthippe
Comment ? Et moi, je ne participe pas à la fête ?

Socrate
Mais si, bien sûr !

Xanthippe
Tu n’es plus en colère contre moi ?

Socrate
Non.

Xanthippe
Ne me trouves-tu pas aussi belle qu’Amitta ?

Socrate
Oui, bien sûr ! Viens, c’est l’heure de la fête.

Xanthippe
Oui, oui, je vais d’abord me regarder dans la glace.

 

Air (en italien)

Xanthippe

Je suis belle, je suis ravissante,
dis-moi, n’est-ce pas vrai ?
Un regard blesse
mille cœurs,
et la chevelure en frappe mille et mille.

 

Scène 11

 

Récitatif

Xanthippe
Que fais-tu ici ? Va-t’en ! C’est moi qui suis là.

Amitta
Comment ? Je n’ai pas autant de droit que toi à être devant le miroir ?

Xanthippe
Pousse-toi ! Je veux être la première.

Socrate
(Qu’y a-t-il encore ?)

Amitta
Je ne cèderai pas, non, non !

[Elle prend le miroir.]

Xanthippe
Donne !

Amitta
Laisse !

Xanthippe, Amitta
Plutôt le briser en mille morceaux !

Socrate
C’était là le pacte ? la paix ? les promesses ?
Laisse, laisse, donne-moi le miroir !

Xanthippe
Je te dis que je veux m’y regarder moi d’abord.

Amitta
Non, je te dis, jamais je ne le souffrirai !

Xanthippe
Qu’est-ce que tu crois ? Il faut que ta volonté soit toujours faite ?

Amitta
Quoi ? Tu crois qu’il faut que je te cède toujours ?

Socrate
Mais mettez-vous d’accord ! Oh misère !

Xanthippe, Amitta
Plutôt que te laisser te regarder la première dans le miroir,
je t’arracherai les yeux !

Socrate
Arrangez-vous entre vous, mes chères femmes,
ne faites plus un tel bruit dans la maison !
Je veux, pour couper court à toute querelle,
vous donner un autre miroir,
que chacune puisse se regarder à part.

Xanthippe
Cela me convient.

Amitta
Je suis d’accord.

Xanthippe
Mais tous les deux aussi grands, aussi petits !

Socrate
Oui, oui !

Amitta
Qu’aucun ne se brise avant l’autre !

Socrate
Non, non !

Amitta
Que dans chacun nous soyons aussi belles et aussi laides !

Socrate
(Comptez là-dessus !) Vous entendez bien ce que je vous promets.

Amitta
Et qu’ils soient encadrés de la même façon !

Socrate
Mais oui ! Par tous les diables !

Xanthippe
Alors, je suis d’accord pour le pacte...

Amitta
... et moi pour la paix.

Socrate
Vous, les hommes, apprenez de bonne heure à être patients !

 

Scène 12
Pithon, ivre, avec un tonneau de vin sur une brouette

 

Air

Pithon

Une fille et un petit verre de vin,
tous les deux sont bons et beaux;
hum, hum, ho, ho !
Mais j’y pense:
tous deux peuvent être beaux et bons,
mais tous deux également fragiles,
hum, hum, ho, ho !

 

Récitatif

Pithon
La charge est trop lourde, je marche et je boîte à moitié;
mais je ne transporte rien aussi volontiers qu’un tonneau de vin.
je vais m’en jeter quelques-uns pour vérifier:
eh, eh, bon, brave tonneau,
nos femmes ne vont pas boire à cette fête !
Mais, par tous les diables, qu’y a-t-il ?
Est-ce que le vin grec m’est monté à la tête
au point que je suis venu au salon au lieu de la cave ?
Bon, avant que je t’emmène plus loin,
cher tonneau, laisse-moi vérifier encore une fois.

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Acte III

 

Scène 1

Air à Tutti (Choeur)

Hélas, Adonis,
Adonis est parti !
Plaignez-le
sur un ton de déploration !
Il est parti, il est auprès de Proserpine.

 

Récitatif

Cupidon (= Rodisette )
Cessez ces plaintes nostalgiques,
ne déplorez plus qu’Adonis vous ait quittés !
Égayez vos regards affligés,
Adonis revient déjà de chez Proserpine !
Changez donc vos premiers accents funèbres
en un chant de joie et de jubilation.

 

Air & Choeur

Cupidon
Adieu chagrin, adieu soucis !
Un matin joyeux
nous remplit le sein de plaisir.

Choeur
Adieu chagrin, etc.

Cupidon
Après les soupirs et les peines
les cœurs jouissent d’une parfaite joie.

Choeur
Après les soupirs, etc.

 

Danse

 

Air à Tutti (Choeur)

Exultez donc, âmes,
oubliez les tourments
et jubilez avec les plus joyeux accents !
Maintenant les astres lui servent de logis,
Adonis quitte ainsi Proserpine,
et nous tous nous crions : Bienvenue, Adonis !

 

Scène 2

 

Récitatif

Socrate
Après la fête, cherchez à nous adoucir la vie
à vous comme à moi, par la concorde,
et à profiter de tous les plaisirs et tous les fruits
que ce jardin vous offre à profusion.

 

Trio

Socrate
Voyez ces douces sources,
voyez ces calmes vagues,
dites, ne vous semble-t-il pas
que tout, près de ces cascades, parle de paix, de paix ?

Xanthippe
Oui, mon ange !

Amitta
Oui, ma lumière !

Socrate
Toutes ces branches
qui s’enlacent ici dans un bon voisinage,
ne vous donnent-elles pas une image
de l’harmonie ?

Amitta
Oui, très cher, oui.

Xanthippe
Oui, ma vie, oui.

Socrate
Eh bien, faites-vous un devoir aussi d’installer le calme et la paix.

Xanthippe
Oui, mon ange, oui !

Amitta
Oui, ma lumière, oui !

 

Récitatif

Xanthippe
Oui, oui, tu ne te plaindras plus jamais de notre humeur querelleuse.

Amitta
Oui, oui, nous allons bien nous entendre.

Xanthippe
Tu es mon seul plaisir !

Amitta
Tu es ma seule étoile polaire !

Socrate
Tout doux, tout doux !

Xanthippe, Amitta
Nous ne voulons que badiner amoureusement avec toi, ma lumière.

Socrate
Ce genre de badinage amoureux, je ne l’ai pas demandé !

 

Air (en italien)

Amitta

Yeux chéris,
entre mille et mille,
il n’y a pas de plus beau cœur
que le mien.
C’est en vain que tu espères
trouver qui t’aime
avec tant d’amour,
avec tant de fidélité.

 

Air

Amitta

Emmène-moi, ma vie,
Cœur et âme sont à toi.
Je ne peux rien te donner de plus,
veux-tu t’en contenter, le veux-tu ?

 

Récitatif

Amitta
Mais où est passée Xanthippe ?

Socrate
Elle cueille quelques fruits de ces arbres.

Amitta
Je ne veux pas non plus tarder.

 

 

Scène 3

 

Récitatif

Socrate
Vous arrivez au bon moment:
est-ce que chaque fleur ne vous offre pas
plus d’une occasion de former des pensées utiles ?

Xénophon, Alcibiade, Pithon, Platon
Oui, elles nous rappellent que nous sommes mortels.

 

Air à 5 (en italien)

Socrate
Vous montrez, en vous fanant,
l’humaine fragilité.

Xénophon, Alcibiade, Pithon, Platon
Frêles fleurs, comme bien peu de temps
vous conservez votre beauté.

Socrate
Votre beauté ne dure que peu d’heures;
l’humanité peu de jours.

Xénophon, Alcibiade,Pithon, Platon
Frêles fleurs, etc.

Socrate
Vous êtes coupées par nous;
nous, c’est un instant qui nous coupera.

Xénophon, Alcibiade, Pithon, Platon
Frêles fleurs, etc.

 

Récitatif

Xanthippe
Que fais-tu? Tu ne peux pas prendre de ces poires ?

Amitta
Je ne veux pas celles qui sont tombées;
je dois toujours accepter ce que tu veux ?

Xanthippe
Impertinente ! Ta main cueille encore une poire  !

Amitta
Eh, eh ! Qu’est-ce que j’y peux
si ton bras n’arrive pas aussi haut que le mien ?

Xanthippe
Parce que je ne suis pas assez grande pour y arriver,
tu l’as fait exprès pour me contrarier.

Pithon
Qu’est-ce qu’il y a ?

Socrate
Que vois-je ?
Encore une nouvelle querelle ?

Xanthippe
Je te le demande seulement: vas-tu partir d’ici ?

Amitta
Je reste là où il y a les plus belles poires.

Xanthippe
Ça devait arriver,
plutôt que des poires, je vais te donner des châtaignes !

[Elles se battent, arrachent des branches de l’arbre, et se tapent dessus avec.]

Amitta
Quoi, arrogante? Tu me frappes ?

Xanthippe
Tu me bats ? Qu’est-ce que tu te permets de faire ?

Socrate
Eh, un peu de pudeur ! Qu’est-ce que vous recommencez ?
D’où vient cette dispute ? Que t’a-t-elle fait ?

[Il s’interpose et leur enlève les branches.]

Xanthippe
Elle veut, juste pour m’humilier, cueillir les poires les plus hautes,
parce que je ne peux pas atteindre aussi haut.

Amitta
Eh, écoutez-moi ce caprice !
Ça t’embête, que je sois plus grande ?

Xanthippe
Toi, plus grande que moi ? Ce n’est pas vrai;
et même si c’était vrai,
je veux que ça ne le soit plus,
espèce de géante de Barbarie !

Amitta
Tais-toi, qu’est-ce que tu as à me reprocher ma taille,
espèce de puce naine !

Socrate
Eh, arrêtez, faites la paix !

Xanthippe
Tête de citrouille !

Amitta
Face de chauve-souris !

Xanthippe
Quoi ? Eh, c’en est trop ! Ça, je ne le supporte pas.

[Elle veut arracher une branche des mains de Socrate.]

Lâche ça ! Laisse-le moi !

Socrate
Non, non !

Xanthippe
Alors, je t’écorche les mains.

Xénophon, Alcibiade, Pithon, Platon
Partons, la dispute ne finira jamais.

Xanthippe
Laisse-moi ce bois, je te dis !

Socrate
Tu ne l’auras pas !

Amitta
Il vaut mieux prendre la fuite à temps.

Xanthippe
Il faut que je voie encore avec colère
que tu oses prendre son parti ?
Tu la défends à nouveau contre moi ?

[Elle attrape Socrate, déchire son vêtement, puis veut poursuivre Amitta.]

Socrate
Xanthippe, reste, reprends tes esprits !

Xanthippe
Eh oui ! Monsieur est toujours de son côté ?
Ah, quel mari poli, courtois !

Socrate
Reste !

Xanthippe
Fiche le camp, mufle !

[Elle lui jette au visage le morceau arraché à son vêtement et sort en courant.]

Socrate
Cette fois, sa colère est pire que d’habitude:
vous, les hommes, apprenez de bonne heure à être patients.

 

 

Scène 4

 

Air

Mélitos

La passion fait rage dans mon cœur,
mes soupirs égalent les vents,
mon sang bouillonnant s’agite en des vagues
où les désirs sont les gouvernails;
le doute balance dans mon âme,
et Amour, qui me mène, est aveugle.
Il faut donc que je manque le port,
bien que l’étoile polaire et l’aimant
se trouvent dans les beaux yeux
que je souhaite à bon droit me voir bienveillants.

 

Récitatif

Nicias
Ton cœur est-il toujours en proie à l’hésitation ?

Mélitos
Il m’est trop difficile de trancher,
aussi, je t’en prie, choisis toi-même celle que je dois choisir.

Nicias
Qui, moi ? Non, non !

Mélitos
Je t’en prie.

Nicias
Eh, non ! Et pourquoi moi ?

Mélitos
Ce qui est utile et bon pour moi,
c’est toi qui le sais le mieux.

Nicias
Non ! En bref: tu vas devoir choisir aujourd’hui.

 

 

Scène 5

 

Récitatif

Édronica
Comme je souhaitais te voir !
Dis-moi, mon bel ami, ce que je peux espérer.

 

Air (en italien)

Édronica

Le bonheur ou la peine,
ô mon bien-aimé,
tu dois me les prescrire,
la joie ou le martyre.
Je veux vivre avec toi,
ou mourir.

 

Récitatif

Mélitos
(Reculez, reculez, mes doutes,
disparaissez !)
Édronica, finalement tu dois gagner...
(Mais quoi ? Ne voici pas Rodisette qui vient ?
Oui, oui, c’est elle, qui me plonge dans un nouveau doute !)

Édronica
Continue ! Que disais-tu ?

Mélitos
Je ne le sais pas moi-même.

Rodisette
Comme je souhaitais te trouver ici, ma lumière !
Édronica m’a précédée cette fois,
mais crois que mon cœur est toujours avec toi.

 

Air (en italien)

Rodisette

Mon cœur
ne peut dire
un autre amour.
Mon sein
ne peut éprouver
un autre sentiment.

 

Récitatif

Mélitos
Le doute m’a repris.

Nicias
(Comme toutes deux sont ensemble auprès de mon fils,
je reviens me cacher
pour voir furtivement
à quoi il se décide.)

Édronica
Dis-moi !

Rodisette
Parle !

Rodisette, Édronica
Laquelle est l’élue de ton cœur ?
Il nous est impossible de nous mettre d’accord.

Rodisette
Parce que je suis trop amoureuse,

Édronica
Parce que je suis trop tendre !

Rodisette, Édronica
Nous nous en remettons à ta volonté pour décider
à laquelle tu penses donner la vie, à laquelle la mort.

Mélitos
(Il m’est impossible d’en choisir une !)

Rodisette, Édronica
Parle donc! Délivre ton âme du doute.

 

Trio

Édronica
Si tu te rends à elle,
alors je n’ai plus envie de vivre,
aussi prends ton épée
et tue-moi.

Mélitos
Sois raisonnable !

Rodisette
Si elle doit partager ta vie,
alors je ne veux plus non plus
vivre sur cette terre:
tue-moi donc !

Mélitos
Sois raisonnable ! Ô douleur !

 

Récitatif

Nicias
(Ils me font pitié tous les trois.)

Rodisette
Donne-moi la vie ou la mort.

Édronica
J’attends de toi la vie ou la mort.

Mélitos
(Je ne peux plus me torturer ainsi dans cette indécision !)
À présent, je suis prêt à choisir la meilleure solution.

Édronica, Rodisette
(Ô joie ! Peut-être est-ce moi qui l’aurai.)
Quelle décision penses-tu donc prendre ?

Mélitos
Vous quitter toutes les deux.

Rodisette
Ô douleur, ô tourments !

Mélitos
Mes belles, adieu !

Nicias
Qu’entends-je ? Reste, mon fils ! Où vas-tu ?

Mélitos
Chercher la mort !

Nicias
Je cours après lui pour l’en empêcher !

 

 

Scène 6
Édronica et Rodisette s’évanouissent

 

Air (en italien)

Antippos

Si j’aime, ou n’aime pas,
en vérité, je ne le sais !
Je suis entravé
par un double lien.

 

Récitatif

Antippos
Mais que vois-je là-bas ?
Édronica dort ici; là-bas, c’est Rodisette:
moment béni ! puisque le destin va me permettre
de dérober aux deux cruelles un baiser.
Eh bien, j’embrasse celle-ci d’abord; mais non !
N’est-ce pas l’autre qui doit être la première ?
Peu importe; mais qu’est-ce que j’aperçois ?
Elles ont perdu connaissance et ne dorment pas.
Je vais vite aller à cette source
pour leur apporter un peu de soulagement.

Édronica
Où suis-je ? Est-ce que je vis encore ? Où est parti Mélitos ?
Je vais le chercher, et le suivre jusque dans la mort.

Rodisette
Que m’arrive-t-il ? Est-ce que je sais où je suis ?
Mélitos, faut-il que je ne te revoie plus ?
Alors je vais chercher la consolation
de te suivre aussi dans la mort.

Antippos
Je reviens en hâte, bouleversé,
et je dispute avec moi-même pour savoir laquelle des deux
je vais ranimer la première avec ce linge mouillé.
Mais, elles sont déjà parties ! Qu’est-ce que cela signifie ?

 

Air

Antippos

Tyran aveuglant,
comme tu joues avec moi !
Tes flatteries ne sont
que des tromperies,
seul le mensonge t’accompagne.

 

Scène 7
Xanthippe et les disciples cueillent des fleurs et des herbes

 

Air (en italien)

Xanthippe

Beau petit berger,
viens aimer, là, là, là.
Veux-tu une fleur ?
Veux-tu un fruit ?
Veux-tu un cœur ?

 

Récitatif

Xanthippe
C’est vrai, je peux être une mauvaise bête
quand on me met en colère; qu’est-ce qu’Amitta y peut
si la nature m’a faite petite, et elle grande ?
Rien ! Là, je suis sûrement allée trop loin avec elle:
je dois le reconnaître, oui, oui !

Alcibiade

Il remarque qu’une feuille de papier est fixée sur son dos, il la lit, puis s’éclipse.

Face de chauve-souris ? Qu’est-ce que je lis ?

 

Air

Xanthippe

Beau petit berger,
viens aimer, là, là, là.

 

Récitatif

Platon

Il lit aussi la feuille.

Face de chauve-souris ? Ha, ha !

Xanthippe
Eh, il me semble que j’entends « face de chauve-souris ».
C’est peut-être un de ces jeunes gens qui parle ?
Mais non ! Ils n’ont pas bougé de leur place;
comme je l’ai entendu très près de moi,
ce ne peut être qu’une illusion.

Xénophon

Il lit aussi la feuille

Face de chauve-souris! Hé, hé !

Xanthippe
Par tous les diables ! Encore « face de chauve-souris » ?
De qui cela peut-il provenir ?
Je ne vois personne !
Comment cela se fait-il ? Les arbres ne parlent pas.

Pithon
Ho, ho ! Face de chauve-souris ?

Xanthippe

[Elle attrape Pithon et lui donne une volée de coups.]

Ah, mon gaillard, c’est toi ? Je t’ai trouvé,
âne, coquin !

Pithon
Aie, aie !

Xanthippe
C’est toi le voyou qui se permet... ?

Pithon
Ah, pitié, je ne t’ai pas offensée,
ce n’est pas moi qui ai accroché la feuille.

Xanthippe
Une feuille ? Comment ? Ôte-la ! Montre-la moi vite.

Pithon
Voici !

Xanthippe
Ah, j’en crève;
ça ne peut venir que d’Amitta.
Ça ne fait rien, je vais me venger d’elle.

Pithon
C’est le diable qui m’a possédé
pour que je lise cette feuille !
Comme elle a frappé sans pitié, la carogne !
Si ce sont des coups d’amour,
je ne resterai pas sur son chemin.

 

Air

Pithon

Mores, Mores, Mores !
(Ô mœurs, ô mœurs, ô mœurs !)
Ô monde à l’envers,
je meurs de colère;
si c’est désormais la mode,
alors c’est mal engagé !

 

Scène 8
Au palais du Sénat athénien

 

Air (en italien)

Nicias

Combattre avec l’impossible,
c’est bêtise et non vertu.
Reculer est louable
si on voit un danger.

 

Récitatif

Nicias
Oui, oui, mon fils, je vois bien maintenant
comme ton hésitation a toujours été juste et légitime,
et je ne veux plus t’être contraire.

Mélitos
Hélas, seule la mort peut alléger ma peine.

Nicias
Non, non, courage ! Le père de Calisse
renonce, par magnanimité, et ne me force plus
à donner suite à la promesse de mariage avec son enfant,
puisque ton cœur s’y oppose.
Comme tu es libre de ton premier engagement,
tu peux donc, pour apaiser ton cœur,
épouser à la fois Édronica et Rodisette.

Mélitos
Ô bonheur ! Par cette décision, mon cher père,
tu m’as donné la vie une deuxième fois.

Nicias
Allons ! Et prépare-toi à cette joie.

Mélitos
Oui ! Viens vite, temps des épousailles, que j’ai tant souhaité !

 

Air

Mélitos

Allons ! Paraissez, heures joyeuses,
hâtez-vous, messagers du plaisir.
Par vous, j’ai trouvé le moyen
de soigner désormais les doubles blessures
de mon cœur deux fois enflammé.

 

Scène 9

 

Récitatif

Mélitos
Oh, comme je suis content de vous voir !
Le destin, mes deux belles, ne nous persécute plus
et me laisse le réconfort inespéré
de vous apporter la plus belle des nouvelles.

Rodisette
Pour moi ?

Édronica
Pour moi ?

Mélitos
Oui, oui, pour elle et toi.

Rodisette
Comment ?

Édronica
Comment cela ?

Mélitos
Mon père vient de rompre l’union avec Calisse
par compassion pour vous et pour moi;
puisque maintenant plus aucune indécision ne m’afflige,
je peux vous embrasser toutes les deux ensemble en fiancé.

Rodisette
Toutes les deux ?

Mélitos
Oui.

Édronica
Toutes les deux ?

Mélitos
Comme je l’ai dit.

Édronica
Ô bonheur ! Maintenant la peine s’éloigne de moi d’un coup !

Rodisette
Ô douleur !
Tu ne m’aimes pas moi seule ?
Peux-tu, Mélitos, être aussi indifférent ?

Mélitos
Vous trouverez la même inclination dans mon cœur.

Rodisette
Non ! Je préfère mourir.

Mélitos
Ah, reste! Je la suis, elle ne veut pas entendre !
Édronica, tu restes de toutes façons mienne;
je reviens bientôt avec elle.

 

Air

Édronica

L’espoir me flatte, le bonheur me réconforte
par les rayons charmants, par les regards séduisants
d’un objet cher.
Je préfèrerais être la seule à l’embrasser
mais pour ne pas perdre entièrement son cœur,
je choisis ce précieux gage,
même si seule une moitié m’est dédiée.

 

Scène 10

 

Air (en italien)

Mélitos

Arrête-toi, ma très belle,
écoute-moi, ma splendide,
ne sois pas si cruelle.
Si ta grâce m’attire,
si ta beauté me rend heureux,
pitié, mon amour, pitié.

 

Récitatif

Mélitos
Ah, conclus donc cette double union.

Rodisette
Je ne peux pas, laisse-moi tranquille.

Mélitos
Que veux-tu donc ?

Rodisette
Je veux être la seule.

Mélitos
Cela, la loi ne le permet pas.

Rodisette
Alors, laissez-moi donc, que je périsse.

Édronica
On dirait que ce n’est que par jalousie que ton cœur a de l’aversion pour cette union,
parce qu’elle me concerne en même temps.

Mélitos, Nicias
Prends donc exemple sur elle,
et change ton humeur.

Mélitos
Chères, je vous aime toutes les deux également du fond du cœur.

Édronica
Pour moi, c’est suffisant.

Rodisette
Cela me fait souffrir.

 

Air (en italien)

Rodisette

Non, on ne peut pas souffrir
que vous vous tourniez vers d’autres,
adorables pupilles,
sans mourir.
Si ma vie vient
de vous, yeux sereins,
et si votre ardeur manque,
alors, la vie manque au cœur,
et le courage manque.

 

Récitatif

Nicias
Eh bien, puisque, vu la tournure que prend l’affaire,
nous ne pouvons toujours pas prendre de décision,
j’ai résolu de m’en aller
soumettre le cas à notre Conseil suprême;
il en sera comme il décidera.
Restez ici le temps que je vous rapporte la réponse.

Édronica, Rodisette, Mélitos
Ta proposition est juste, nous t’attendons.

Rodisette
(Pour moi, hélas, il n’y a que la mort.)

 

Duo (en italien)

Rodisette, Mélitos

Que voulez-vous ? Je ne le comprends pas,
que voulez-vous de moi, ô astres ?
S’il n’y a pas d’autre issue,
je vous rends
la vie et le cœur que le ciel m’a donnés.

 

Scène 11

 

Air (en italien)

Socrate

Ce que je sais, c’est que je ne sais rien.
Pour savoir, il faut beaucoup de temps,
mais ce que j’ai déjà appris, c’est peu.
Il reste beaucoup à savoir.

 

Récitatif

Nicias
Mon cher Socrate, je te rencontre à point nommé.

Socrate
En quoi puis-je te servir ?

Nicias
Tu vas le savoir à l’instant.

Rodisette, Édronica, Mélitos
Le Conseil suprême a-t-il déjà rendu son arrêt ?

Nicias
Oui, la loi selon laquelle chacun doit avoir deux femmes,
maintenant que nous voyons grâce à elle Athènes remplie
à nouveau de tant de garçons,
n’est plus en vigueur, sur l’ordre du Conseil,
car d’un double mariage ne naissent que querelles et troubles.

Socrate
(Hélas ! Pour moi cet ordre vient trop tard !)

Nicias
Aussi, de ces deux chères âmes, de ce beau duo,
mon fils doit en choisir une comme fiancée,
et celle qui l’aime le plus.
Mais laquelle ? C’est à Socrate de nous le dire,
car le Conseil lui en a délégué le soin, par mon intermédiaire.

Rodisette
Je suis satisfaite.

Édronica
Je suis d’accord.

Rodisette, Édronica
Que Socrate rende librement son verdict;
mais si sa sentence lui donne la vie,
elle sera au contraire ma condamnation à mort.

Édronica
Je l’aime plus que toi, car mon cœur,
afin de ne pas être totalement privé de lui,
peut garder de la place pour une rivale.

Rodisette
Non, justement par là tu aimes mal:
car moi, je préfèrerais épouser la mort.

Socrate
(Moi aussi, je suis bien d’accord avec elle.)

Édronica
Celle qui peut abandonner l’objet aimé
connaît-elle bien le véritable engagement amoureux ?

Rodisette
Un avaricieux ne supporte pas de partager,
et qui n’est pas avare n’aime pas l’or.

Édronica
Cela ne t’empêche pas de le choisir en même temps que moi;
est-ce qu’une même âme n’anime pas tous les membres ?

Rodisette
La comparaison se retourne contre toi:
un seul esprit ne peut pas habiter deux corps.

Édronica
C’est pourquoi j’aime plus que toi, et plus ardemment,
car un seul morceau de son amour
me procure un bonheur parfait.

Rodisette
Oh non ! Un bonheur partagé n’a qu’une force partagée.

Édronica
Il n’y a que deux morceaux, ce n’est pas beaucoup.

Rodisette
Je te le laisse tout entier plutôt que de partager.

Édronica
Alors, tu n’auras rien du tout.

Rodisette
Il me suffira d’avoir la grande gloire
de l’avoir aimé le plus tendrement.

Socrate
Cède, Édronica, ne lutte plus.
Elle aime plus que toi.

 

Air

Socrate

L’amour est-il ce qu’on désire ?
Alors, celle qui aime le mieux
est celle qui a le plus grand désir
d’obtenir la plus grande part.

 

Récitatif

Rodisette
Quelle douce parole pour moi !

Édronica
Pour moi, quelle trop dure conclusion !

Socrate
J’ai parlé ainsi parce qu’il faut que justice et vérité parlent ici.

Nicias
Ainsi, je n’ai fait de la peine à aucune.

Mélitos
Ainsi je ne favorise pas l’une par rapport à l’autre.

Rodisette
Ainsi Mélitos est tout à moi.

Édronica
Ainsi, que ce poignard m’ôte cette vie odieuse.

 

 

Scène 12

 

Récitatif

Antippos
Halte !

Édronica
Dis maintenant, Socrate, si ce n’est pas moi qui aime le mieux ?

Socrate
Non, c’est un élan de colère, et non l’effet d’une plus grande inclination.

Antippos
La colère et le désespoir envahissent ton âme
parce que le sort t’a désignée peut-être pour moi ?

Édronica
Laisse ! Donne-moi ce fer !

Antippos
Non, non ! Qu’il transperce plutôt mon propre cœur, cruelle !

 

Air

Antippos

Ton cœur n’a-t-il pas pitié
de mon malheur ?
Es-tu sourde à ma plainte ?
Cruelle, et pourtant très belle âme,
Tu t’irrites quand je te choisis ?
Pourquoi ton rayonnement m’enchante-t-il ?

 

Récitatif

Nicias
Reconnais son mérite !

Socrate
Exerce ta raison et ton bon sens !

Rodisette
Réponds donc enfin à son amour !

Mélitos
Et si ma prière peut quelque chose sur toi,
accepte enfin sa proposition !

Édronica
Je ne veux pas résister plus longuement au destin.

Antippos
Ainsi, tu me choisis ?

Édronica
Oui, je te choisis pour moi, ma vie.

 

Duo

Édronica

Pour exprimer ma passion,
la langue est impuissante,
car mon cœur est trop débordant.
Je sais seulement ceci:
toujours, toujours je serai tienne.

Antippos
Pour exprimer ma passion,
mon cœur est trop débordant
et les mots me manquent.
Je sais seulement ceci:
toujours, toujours tu seras mienne.

 

Scène 13

 

Récitatif

Xénophon, Alcibiade, Pithon, Platon
Nous appelons sur vous tous nos vœux
de bonheur et de paix, âmes profondément unies.

Aristophane
Mais je réfléchis, car je me dois
d’écrire un tout nouveau poème plaisant sur vos noces.

Le Choeur
Que le ciel vous fasse vivre longtemps ensemble.

Xanthippe
Je veux divorcer, je ne veux plus vivre de cette façon.

Socrate
(Silence, silence !)

Amitta
Qu’est-ce qui te fait ainsi bouillir ?

Xanthippe
Je ne veux plus continuer ainsi.

Socrate
(Mais silence !)

Xanthippe
Non, non ! Je veux divorcer !

Socrate
(Mais enfin, taisez-vous !)

Xanthippe
Non, si je reste avec toi, alors chasse-la.

Socrate
Qu’est-ce qu’elle t’a encore fait ?

Xanthippe
Elle m’a accroché un écriteau pour me ridiculiser,
Pithon lui-même l’a vu et l’a lu.

Pithon
Mon dos, hélas, l’a bien assez senti.

Amitta
Le ciel m’est témoin que ce n’est pas moi.

Socrate
Mais silence !

Xanthippe
Va t’en, je ne veux pas rester près de toi.

Amitta
Fais ce que tu veux, je m’en moque.

Socrate
Eh, un peu de pudeur, et cessez cette querelle !

Rodisette
En amour, la joie alterne toujours avec la peine.

Socrate
Oui, oui ! Dans le mariage, c’est tantôt l’orage, tantôt le soleil:
vous, les hommes, apprenez de bonne heure à être patients.

 

Choeur

Rodisette
Amour, tes caresses
sont mêlées de joie et de peine.

Le Choeur
Amour, tes caresses
sont mêlées de joie et de peine.
Oui, les caresses de l’amour
sont mêlées de joie et de peine.

Édronica
Peut-on trouver jamais plaisir sans souffrance ?

Le Choeur
Non, non, non, hélas non !

Xanthippe
Peut-on apprécier les roses...

Amitta
Peut-on récolter le miel...

Xanthippe, Amitta
Si on craint les épines ?

Le Choeur
Non, non ! Non, hélas, non !

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traduction: Jacqueline & Alain DUC