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Jean-Jacques Rousseau
[1712 - 1778]
Les Muses Galantes
représenté
devant le Duc de Richelieu, en
1745
livret de
Jean-Jacques Rousseau

Cet
ouvrage est si médiocre en son genre, & le genre
en est si mauvais, que, pour comprendre comment il m'a pu
plaire, il faut sentir toute la force de l'habitude &
des préjugés. Nourri, dès mon enfance,
dans le goût de la Musique Française & de
l'espèce de poésie qui lui est propre, je
prenais le bruit pour de l'harmonie, le merveilleux pour de
l'intérêt, & des Chansons pour un
opéra. En
travaillant à celui-ci, je ne songeais qu'à me
donner des paroles propres à déployer les
trois caractères de la Musique dont j'étais
occupé: dans ce dessein, je choisis Hésiode
pour le genre élevé & fort, Ovide pour le
tendre, Anacréon pour la gai. Ce plan n'étais
pas mauvais, si j'avais mieux su le remplir. Cependant,
quoique la musique de cette pièce ne vaille
guère mieux que la poésie, on ne laisse pas
d'y trouver de temps en temps des morceaux pleins de chaleur
& de vie. L'ouvrage a ét exécuté
plusieurs fois avec assez de succès: savoir en 1745,
devant M. le Duc de Rochelieu qui le destinait pour la cour;
en 1747, sur le théâtre de l'Opéra; et,
en 1761, devant M. le Prince de Conti. Ce fut même sur
l'exécution de quelques morceaux que j'en avais fait
répéter chez M. de la Poplinière, que
M. Rameau, qui les entendit, conçut contre moi cette
violente haine dont il n'a cessé de donner des
marques jusqu'à sa mort.

L'Amour Troupe
de Jeux & de Ris Euterpe,
sous le nom d'Églé Troupes
Apollon
La Gloire
Les Muses
Les Graces
Polycarte
Ovide
Anacréon
Hésiode
Doris
Érithie
Thémire
Un Songe
Un Homme de la Fête
-
de jeunes Samiennes
- de Peuples
Prologue
Le
théâtre représente le Mont
Parnasse; Apoloon y paroît sur son
trône, & les Muses sont assises autour de
lui. Scène
1 Apollon
& les
Muses Apollon Les
Muses [on
entend une Symphonie brillante et douce,
alternaltivement] Scène
2 Apollon La
Gloire Apollon L'Amour Apollon L'Amour Apollon [il
s'en va] L'Amour Les
Muses La
Gloire L'Amour [les
Muses, persuadées par l'Amour,
répétent ces quatre
Vers] Les
Muses L'Amour Scène
3 Le
Choeur La
Gloire Le
Choeur L'Amour
Apollon, les Muses
Naissez, divins esprits, naissez, fameux
héros;
Brillez par les beaux-arts, brillez par la
victoire;
Méritez d'être admis au Temple de
Mémoire:
Nous réservons à votre gloire
Un prix digne de vos travaux.
Muses, Filles du Soleil, que votre gloire est pure
!
Que vos plaisirs sont doux !
Les plus beaux dons de la nature
Sont moins brillants que ceux qu'on tient de
vous.
Sur ce paisible Mont, loin du bruit des armes,
Des innocents plaisirs vous goûtez les
douceurs.
La fière ambition, l'amour ni ses faux
charmes
Ne troublent point vos coeurs.
Non, non, l'amour ni ses faux charmes
Ne troublent point nos coeurs.
Apollon, les Muses, l'Amour, la Gloire
Que vois-je ? ô ciel ! dois-je le croire
?
L'Amour dans le char de la Gloire !
Quelle triste erreur vous séduit !
Voyez ce Dieu charmant, soutien de mon empire:
Par lui l'amant triomphe, et le guerrier
soupire;
Il forme des héros, et sa voix les
conduit.
Il faut lui céder la victoire
Quand on veut briller à ma Cour:
Rien n'est plus chéri de la Gloire
Qu'un grand coeur guidé par
l'Amour.
Quoi ! mes divins lauriers d'un enfant
téméraire
Ceindroient le front audacieux ?
Tu méprise l'Amour, éprouve sa
colère.
Aux pieds d'une beauté
sévère,
Va former d'inutiles voeux.
Qu'un exemple éclatant montre aux coeurs
amoureux
Que de moi seul dépend le don de plaire;
Que les talents, l'esprit, l'ardeur
sincère,
Ne font point les amants heureux.
Ciel ! quel objet charmant se retrace à mon
ame !
Quelle soudaine flamme
Il inspire à mes sens !
C'est ton pouvoir, Amour, que je ressens:
Du moins à mes soupirs naissants
Daigne rendre Daphné sensible.
Je te rendrois heureux ! je prétends te
punir.
Quoi ! toujours soupirer sans pouvoir la
fléchir !
Cruel, que ma peine est terrible !
C'est la vengeance de l'Amour.
Fuyons un tyran perfide,
Craignons à notre tour.
Pourquoi cet effroi timide ?
Apollon régnoit parmi vous,
Souffrez que l'Amour y préside
Sous des auspices plus doux.
Ah ! qu'il est doux, qu'il est charmant de plaire
!
C'est l'art le plus nécessaire.
Ah ! qu'il est doux, qu'il est flatteur
De savoir parler au coeur.
Ah ! qu'il est doux, qu'il est charmant de
plaire !, &c.
Accourez, Jeux & Ris, doux séducteurs
des belles;
Vous, par qui tout cède à
l'Amour.
Confirmez mon triomphe, et parez ce
séjour
De myrtes & de fleurs nouvelles:
Grâces plus brillantes qu'elles,
Venez embellir ma Cour.
L'Amour, la Gloire, les Muses, les Graces,
Troupe de Jeux & de Ris
Accourons, accourons dans ce nouveau
séjour;
Soupirez, beautés rebelles,
Par nous tout cède à
l'Amour.
Les vents, les affreux orages,
Font par d'horribles ravages
La terreur des matelots:
Amour, quand ta voix le guide,
On voit l'Alcyon timide
Braver les fureurs des flots.
Tes divines flammes
Des plus foibles ames
Peuvent faire des héros.
Gloire, Amour, sur les coeurs partagez la
victoire;
Que le myrte au laurier soit uni dès ce
jour.
Que les soins rendus à la Gloire
Soient toujours payés par
l'Amour.
Quittez, Muses, quittez ce désert trop
stérile,
Venez de vos appas enchanter l'univers;
Après avoir orné mille climats
divers,
Que l'empire des lis soit votre heureux asile.
Au milieu des beaux-arts puissiez-vous y
briller
De votre plus vive lumière !
Un règne glorieux vous y fera trouver
Des amants dignes de vous plaire,
Et des héros à
célébrer.
Première Entrée
Le
théâtre représente un bocage,
au travers duquel on voit des
hameaux. Scène
1 Doris Églé Doris Églé Doris Églé Doris Églé Doris Églé Scène
2 Hésiode [on
entend une Symphonie douce] Quelle
douce harmonie ici se fait entendre !... Scène
3 Églé Un
Songe [les
Songes se retirent] Églé [une
Lyre suspendue à un laurier
s'élève à côté
d'Hésiode] Amour
dont les lauriers ont embrasé mon ame, Scène
4 Hésiode [il
aperçoit la Lyre] Mais
quel prodige étonne mes esprits ? [il
la touche et elle rend des
sons] Dieux,
quels sons éclatants partent de cette Lyre
? Scène
5 Le
Choeur Le
Choeur Hésiode Le
Choeur Hésiode,
commence Le
Choeur,
qui interrompt Hésiode Scène
6 Hésiode Églé Hésiode Églé (aux
bergers) Calmez
votre dépit jaloux, Scène
7 Le
Choeur Doris
Églé, Doris
L'Amour va vous offrir la plus charmante
fête;
Déjà pour disputer chaque berger
s'apprête:
Le don de votre main au vainqueur est promis.
Qu'Hésiode est à plaindre ! il vous
adore;
Mais les jeux d'Apollon sont des arts qu'il
ignor;
De ses tendres soupirs il va perdre le
prix.
Doris, j'aime Hésiode, et plus que l'on ne
pense !
Je m'occupe de son bonheur:
MAis c'est en éprouvant ses feux et sa
constance
Que j'ai dû m'assurer qu'il méritoit
mon coeur.
A vos engagements pourrez-vous vous soustraire
?
Je ne sais point, Doris, manquer de foi.
Comment avec vos feux accorder votre loi
?
Tu verras dès ce jour tout ce
qu'Églé peut faire.
Églé, dans nos hameaux inconnue,
étrangère,
Jouit sur tous les coeurs d'un pouvoir
mérité;
Rien ne lui doit être impossible
Avec le secours invincible
De l'esprit et de la beauté.
J'aperçois Hésiode.
Accablé de tristesse,
Il plaint le malheur de ses feux.
Je saurai dissiper la douleur qui le presse:
Mais pour quelques instants cachons-nous à
ses yeux.
Hésiode
Églé
méprise ma tendresse;
Séduite par les chants de mes heureux
rivaux,
Son coeur en est le prix: et seul dans ces
hameaux
J'ignore les secrets de l'art qu'elle couronne
!
Églé le sait et m'abandonne !
Je vais la perdre sans retour.
A de frivoles chants se peut-il qu'elle donne
Un prix qui n'étoit dû qu'au plus
parfait amour ?
Elle invite au repos... Je ne puis m'en
défendre...
Mes yeux appesantis laissent tarir leurs
pleurs...
Dans le sein du sommeil je cède à ses
douceurs...
Églé, Hésiode,
endormi
Commencez le bonheur de ce berger
fidèle,
Songes; en ce séjour Euterpe vous
appelle.
Accourez à ma voix, parlez à mon
amant;
Par vos images séduisantes,
Par vos illusions charmantes,
Annoncez-lui le destin qui l'attend.
Songes flatteurs,
Quand d'un coeur misérable
Vos soins apaisent les douleurs,
Douces erreurs,
Du sort impitoyable
Suspendez long-temps les rigueurs;
Réveil, éloignez-vous:
Ah ! que le sommeil est doux !
Mais quand un songe favorable
Présage un bonheur véritable,
Sommeil, éloignez-vous:
Ah ! que le réveil est doux !
Toit, pour qui j'ai quitté mes Soeurs et le
Parnasse,
Toi, que le Ciel a fait digne de mon amour,
Tendre berger, d'une feinte disgrâce,
Ne crains point l'effet en ce jour.
Reçois le don des Vers. Qu'un nouveau feu
t'anime.
Des transports d'Apollon ressens l'effet
sublime;
Et, par tes chants divins t'élevant
jusqu'aux Cieux,
Ose, en les célébrant, te rendre
égal aux Dieux.
Daigne animer mes dons de ta divine flamme:
Nous pouvons du génie exciter les
efforts;
Mais les succès heureux sont dus à
tes transports.
Hésiode
Où suis-je ? quel réveil ? quel
nouveau feu m'inspire ?
Quel nouveau jour me luit ? Tous mes sens en sont
surpris !
D'un transport inconnu j'éprouve le
délire !
Je forme sans efforts des chants harmonieux !
O Lyre ! ô cher présent des dieux
!
D&jà par ton secours je parle leur
langage.
Le plus puissant de tous excite mon courage,
Je reconnois l'Amour à des transports si
beaux,
Et je vais triompher de mes jaloux
rivaux.
Hésiode,
Troupe de Bergers qui s'assemblent pour la
fête
Que tout retentisse,
Que tout applaudisse
A nos chants divers !
Que l'écho s'unisse,
Qu'Églé s'attendrisse
A nos doux concerts !
Doux espoir de plaire,
Animez nos jeux !
Apollon va faire
Un amant heureux.
Flatteuse victoire !
Triomphe enchanteur !
L'amour et la gloire
Suivront le vainqueur.
O berger ! déposez cette Lyre inutile;
Voulez-vous dans nos jeux disputer en ce jour
?
Rien n'est impossible à l'Amour.
Je n'ai point fait de l'art une étude
servile,
Et ma voix indocile
Ne s'est jamais unie aux chalumeaux.
Mais, dans le succès que
j'espère,
J'attends tout du feu qui m'éclaire,
Et rien de mes foibles travaux.
Chantez, berger téméraire;
Nous allons admirer vos prodiges
nouveaux.
Beau feu qui consumez mon ame,
Inspirez à mes chants vos divine ardeur:
Portez dans mon esprit cette brillante flamme
Dont vous brûlez mon coeur.
Sa Lyre efface nos musettes.
Ah ! nous sommes vaincus !
Fuyons dans nos retraites.
Hésiode, Églé
Belle Églé... Mais, ô ciel !
quels charmes inconnus !...
Vous êtes immortelle, et j'ai pu m'y
méprendre !
Vos célestes appas n'ont-ils pas dû
m'apprendre
Qu'il n'est permis qu'aux dieux de soupirer pour
vous ?
Hélas ! à chaque instant, sans
pouvoir m'en défendre,
Mon trop coupable coeur accroît votre
courroux.
Ta crainte offense ma gloire.
Tu mérites le prix qu'ont promis mes
serments;
Je le dois à ta victoire,
Et le donne à tes sentiments.
Quoi ? vous seriez ?... O ciel ! est-il possible
?
Muse, vos dons divins ont prévenu mes
voeux:
Dois-je espérer encor que votre ame
sensible
Daigne aimer un berger et partager mes feux
?
La vertu des mortels fait leur rang chez les
dieux.
Une ame pure, un coeur tendre et
sincère,
Sont les biens les plus précieux;
Et quand on sait aimer le mieux,
On est le plus digne de plaire.
Bergers, rassemblez-vous:
Venez former les plus riantes fêtes.
Je me plais dans vos bois, je chéris vos
musettes;
Reconnoissez Euterpe, et célébrez ses
feux.
Églé, Hésiode, Doris,
les Bergers
Muse charmante, muse aimable,
Qui daignez parmi nous fixer vos tendres voeux,
Soyez-nous toujours favorable,
Présidez-toujours à nos
jeux.
Dieux qui gouvernez la Terre,
Tout répond à votre voix.
Dieux qui lancez le tonnerre,
Tout obéit à vos lois.
De votre gloire éclatante,
De votre grandeur brillante
Nos coeurs ne sont point jaloux:
D'autres biens sont faits pour nous.
Unis d'un amour sincère,
Un berger, une bergère,
Sont-ils moins heureux que vous ?
Seconde Entrée
Le
théâtre représente les jardins
d'Ovide à Thômes; et dans le fond, des
montagnes affreuses parsemées de
précipices, et couvertes de
neige. Scène
1 Ovide Cruel
amour, &c. Achève
du moins ton ouvrage, Scène
2 Érithie Scène
3 La
statue de l'Amour s'élève au fond du
théâtre, et toute la suite d'Ovide
vient former des danses et des chants autour
d'Érithie. Le
Choeur Érithie [elle
considère la statue] Hélas
! c'est un enfant, mais quel enfant aimable ! Un
Homme de la Fête Érithie Ovide Scène
4 Ovide Érithie Ovide Érithie Ovide Érithie Ovide Érithie Ovide Scène
5 Le
Choeur Le
Chef des Sarmates Ovide Le
Choeur Ovide
& Érithie Le
Choeur Ovide
Ovide
Cruel amour, funeste flamme,
Faut-il encor t'abandonner mon ame ?
Cruel amour, funeste flamme,
Le sort d'Ovide est-il d'aimer toujours ?
Dans ces climats glacés, au fond de la
Scythie,
Contre tes feux n'est-il point de secours ?
J'y brûle, hélas ! pour la jeune
Érithie:
Pour moi, sans elle, il n'est plus de beaux
jours.
Soumets Érithie à ton tour.
Ici tout languit sans amour,
Et de son coeur encore elle ignore l'usage !
Ces fleurs dans mes jardins l'attirent chaque
jour,
Et je vais par des jeux... C'est elle, ô doux
présage !
Je m'éloigne à regret: mais
bientôt sur mes pas
Tout va lui parler le langage
Du dieu charmant qu'elle ne connoît
pas.
Érithie
C'en est donc fait ! et dans quelques moments
Diane à ses autels recevra mes serments
!
Jardins chéris, riants bocages,
Hélas ! à mes jeux innocents
Vous n'offrirez plus vos ombrages !
Oiseaux, vos séduisants ramages
Ne charmeront donc plus mes sens !
Vain éclat, grandeur importune,
Heureux qui dans l'obscurité
N'a point soumis à la fortune
Son bonheur et sa liberté !
Mais quels concerts se font entendre ?
Quel spectacle enchanteur ici vient me surprendre
?
Érithie, un Homme de la fête, Ovide
Choeur
Dieu charmant, dieu des tendres coeurs,
Règne jamais; lance tes flammes;
Eh ! quel bien flatteroit nos ames
S'il n'étoit de tendres ardeurs ?
Chantons, ne cessons point de
célébrer ses charmes,
Qu'il occupe tous nos moments;
Ce dieu ne se sert de ses armes
Que pour faire d'heureux amants.
Les soins, les pleurs et les soupirs,
Sont les tributs de son empire;
Mais tous les biens qu'il en retire,
Il nous les rend par les plaisirs.
Quels doux concerts, quelle fête
agréable !
Que je trouve charmant ce langage nouveau !
Quel est donc ce dieu favorable ?
Pourquoi cet arc et ce bandeau,
Ce carquois, ces traits, ce flambeau ?
Ce foible enfant est le maître du monde;
La nature s'anime à sa flamme
féconde,
Et l'univers sans lui périroit avec
nous.
Reconnoissez, belle Érithie,
Un dieu fait pour régner sur vous;
Il veut de votre aimable vie
Vous rendre les instants si doux.
Étendez les droits légitimes
Du plus puissant des immortels;
Tous les coeurs seront des victimes
Quand vous servirez ses autels.
Ces aimables leçons ont trop l'art de me
plaire.
Mais quel est donc ce dieu dont on veut me parler
?
De ses plus doux secrets discret
dépositaire,
A vous seule en ces lieux je dois les
révéler.
Érithie, Ovide
C'est un aimable mystère
Qui de ses biens charmants assaisonne le prix:
Plus on les a sentis,
Et meiux on sait les taire.
J'ignore encor quels sont des biens si doux;
Mais je brûle de m'en instruire.
Vous l'ignorez ? n'en accusez que vous;
Déjà dans mes regards vous auriez
dû le lire.
Vos regards ?... Dans ses yeux quel poison
séducteur !
Dieux ! quel trouble confus s'élève
dans mon coeur !
Trouble charmant, que mon ame partage,
Vous êtes le premier hommage
Que l'aimable Érithie ait offert à
l'Amour.
L'Amour est donc ce dieu si redoutable !
L'Amour est ce dieu favorable
Que mon coeur enflammé vous annonce en ce
jour;
Profitons des bienfaits que sa main nous
prépare:
Unis par ses liens...
Hélas ! on nous sépare !
Du temple de Diane on me commet le soin;
Tout le peuple d'Ithome en veut être le
soin;
Et je dois dès ce jour...
Non, charmante Érithie,
Les peuples mêmes de Scythie
Sont soumis au vainqueur dont nous suivons les
lois:
Il faut les attendrir, il faut unir nos voix.
Est-il des coeurs que notre amour ne touche,
S'il s'explique à la fois
Par vos larmes et par ma bouche ?
Mais on approche... on vient... Amour, si pour ta
gloire
Dans un exil affreux il faut passer mes jours,
De mon encens du moins conserve la
mémoire,
A mes tendres accents accorde ton
secours.
Érithie, Ovide,
Troupe de Sarmates
Célébrons la gloire
éclatante
De la déesse des forêts;
Sans soins, sans peine, et sans attente,
Nous subsistons par ses bienfaits:
Célébrons la beauté
charmante
Qui va la servir désormais;
Que sa main long-temps lui présente
Les offrandes de ses sujets.
Venez, belle Érithie...
Ah ! daignez m'écouter !
De deux tendres amants différez le
supplice:
Ou, si vous achevez ce cruel sacrifrice,
Voyez les pleurs que vous m'allez
coûter.
Non, elle est promise à Diane:
Nos engagements sont nos lois:
Qui pourroit être assez profane
Pour priver les dieux de leurs droits !
Du plus puissant des dieux nos coeurs sont le
partage,
Notre amour est son ouvrage:
Est-il des droits plus sacrés ?
Par une injuste violence
Les dieux ne sont point honorés.
Ah ! si votre indifférence
Méprise nos douleurs,
A ce dieu qui nous assemble
Nous jurons de mourir ensemble
Pour ne plus séparer nos coeurs.
Quel sentiment secret vient attendrir nos ames
Pour ces amants infortunés ?
Par l'Amour l'un à l'autre ils
étoient destinés;
Que l'Amour couronne leurs flammes !
Vous comblez mon bonheur, peuple trop
généreux.
Quel prix de ce bienfait sera la récompense
?
Puissiez-vous par mes soins, par ma
reconnoissance,
Apprendre à devenir heureux !
L'Amour vous appelle,
Écoutez sa voix;
Que tout soit fidèle
A ses douces lois.
Des biens dont l'usage
Fait le vrai bonheur,
Le plus doux partage
Est un tendre coeur.
Troisiéme Entrée
Le
théâtre représente le
péristyle du temple de Junon à
Samos. Scène
1 Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Scène
2 Hymne
à Junon Reine
des Dieux, mère de l'univers, [Thémire
portant une corbeille de fleurs entre dans le
temple à la tête des jeunes
Samiennes] Polycrate,
apercevant Thémire Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Polycrate Anacréon Scène
3 Polycrate Scène
4 Polycrate Thémire Polycrate Thémire Polycrate Scène
5 Thémire Scène
6 Anacréon Thémire Anacréon Thémire Anacréon Thémire Anacréon Thémire Anacréon Thémire Anacréon Thémire Anacréon Ensemble Scène
7 Polycrate (à
Thémire) Dites
quels sont les noeuds que votre ame
préfère, Thémire Polycrate Thémire
et Anacréon Polycrate,
à Anacréon Scène
8 Le
Choeur Anacréon,
alternativement avec le Choeur Quand
pour plaire aux belles
Polycrate, Anacréon
Les beautés de Samos aux pieds de la
déesse
Par votre ordre aujourd'hui vont présenter
leurs voeux:
Mais, Seigneur, si j'en crois le soupçon qui
me presse,
Sous ce zèle mystérieux
Un soin plus doux vous interesse.
On ne peut sur la tendresse
Tromper les yeux d'Anacréon.
Oui, le plus doux penchant m'entraîne:
Mais j'ignore à la fois le séjour et
le nom
De l'objet qui m'enchante.
Je conçois le détour:
Parmi tant de beautés vous espérez
connoître
Celle dont les attraits ont fixé votre
amour;
Mais cet amour enfin...
Un instant le fît naître:
Ce fut dans ces superbes jeux
Où mes heureux succès
célébrés par ta
lyre...
Ce jour, il m'en souvient, je devins amoureux
De la jeune Thémire.
Eh quoi ! toujours de nouveaux feux ?
A de beaux yeux aisément mon coeur
cède:
Il change de même aisément:
L'amour à l'amour y succède,
Le goût seul du plaisir y règne
constamment.
Bientôt une douce victoire
T'a sans doute asservi son coeur ?
Ce triomphe manque à ma gloire,
Et ce plaisir à mon bonheur.
Mais on vient... Que d'appas ! Ah ! les coeurs les
plus sages,
En voyant tant d'attraits, doivent craindre des
fers.
Junon, dans ce beau jour, les plus tendres
hommages
Ne sont pas ceux qui te seront offerts.
Polycrate, Anacréon,
Troupe de jeunes Samiennes, qui viennent offrir leurs
hommages à la déesse
Toi par qui tout respire,
Qui combles cet empire
De tes biens les plus chers,
Junon vois ces offrandes:
Nos coeurs que tu demandes
Vont te les présenter.
Que tes mains bienfaisantes
De nos mains innocentes
Daignent les accepter.
O bonheur !
O plaisir extrême !
Quels traits charmants ! quels regards enchanteurs
!
Ah ! qu'avec grâce elle porte ces fleurs
!
Ces fleurs ! que dites-vous ? C'est la
beauté que j'aime.
C'est Thémire elle-même.
Ami trop cher, rival trop dangereux,
Ah ! que je crains tes redoutables feux !
De mon coeur agité fais cesser le
martyre;
Porte à d'autres appas tes volages
désirs,
Laisse-moi goûter les plaisirs
De te chérir toujours, et d'adorer
Thémire.
Si ma flamme étoit volontaire,
Je l'immolerois à l'instant:
Mais l'amour dans mon coeur n'en est pas moins
sincère
Pour n'être pas toujours constant.
La gloire et la grandeur, au gré de votre
envie,
Vous assurent les plus beaux jours:
Mais que ferois-je de la vie,
Sans les plaisirs, sans les amours ?
Eh ! que te servira ta vaine résistance
?
Ingrat, évite ma présence.
Vous calmerez cet injuste courroux;
Il est trop peu digne de vous.
Polycrate
Transports jaloux, tourments que je
déteste,
Ah ! faut-il me livrer à vos tristes fureurs
?
Faut-il toujours qu'une rage funeste
Inspire avec l'amour la haine et ses horreurs ?
Cruel Amour, ta fatale puissance
Désunit plus de coeurs
Qu'elle n'en met d'intelligence.
Je vois Thémire: ô transports
enchanteurs !
Polycrate, Thémire
Thémire, en vous voyant la résistance
est vaine,
Tout cède à vos attraits
vainqueurs.
Heureux l'amant dont les tendres ardeurs
Vous feront partager la chaîne
Que vous donnez à tous les coeurs
!
Je fuis les soupirs, les langueurs,
Les soins, les tourments, les alarmes:
Un plaisir qui coûte des pleurs
Pour moi n'aura jamais de charmes.
C'est un tourment de n'aimer rien;
C'est un tourment affreux d'aimer sans
espérance:
Mais il est un suprême bien,
C'est de s'imer d'intelligence.
Non, je crains jusqu'aux noeuds assortis par
l'amour.
Ah ! connoissez du moins les biens qu'il vous
apprête.
Vous devez à Junon le reste de ce jour:
Demain une illustre conquête
Vous est promise en ce séjour.
Thémire
Il me cachoit son rang, je feignois à mon
tour.
Polycrate m'offre un hommage
Qui combleroit l'ambition:
Un sort plus doux me flatte davantage,
Et mon coeur en secret chérit
Anacréon.
Sur les fleurs, d'une aile
légère,
On voit voltiger les zéphirs:
Comme eux d'une ardeur passagère
Je voltige sur les plaisirs.
D'une chaîne redoutable
Je veux préserver mon coeur;
L'amour m'amuseroit comme un enfant aimable,
Je le crains comme un fier vainqueur.
Thémire, Anacréon
Belle Thémire, enfin le roi vous rend les
armes,
L'aveu de tous les coeurs autorise le mien:
Si l'amour animoit vos charmes,
Il ne leur manqueroit plus rien.
Vous n'annoncez par cette indifférence
Combien le choix vous paroîtroit
égal.
Qui voit sans peine un rival
N'est pas loin de l'inconstance.
Vous faites à ma flamme une cruelle
offense,
Vous la faites surtout à ma
sincérité.
Même en amour
Je dis la vérité;
Et quand je n'aime plus, je ne dis plus que
j'aime.
Quand on sent une ardeur extrême
On a moins de tranquillité.
Thémire, jugez mieux de ma
fildélité.
Ah ! qu'un amant a de folie
D'aimer, de haïr tour à tour !
Ce qu'il donne à la jalousie,
Je le donne tout à l'amour.
Je crains ce qu'il ne coûte à devenir
trop tendre;
Non, l'amour dans les coeurs cause trop de
tourments.
Si l'hiver dépare nos champs,
Est-ce à Flore de les défendre ?
S'il est des maux pour les amants,
Est-ce à l'Amour qu'il faut s'en prendre
?
Sans la neige et les orages,
Sans les vents et leurs ravages,
Les fleurs naîtroient en tous temps.
Sans la froide indifférence,
Sans la fière résistance,
Tous les coeurs seroient contents.
Vous vous piquez d'être volage:
Si je forme des voeux, je veux qu'ils soient
constants.
L'excès de mon ardeur est un plus digne
hommage
Que la fidélité des vulgaires
amants;
Il vaut mieux aimer davantage,
Et ne pas aimer si long-temps.
Non, rien ne peut fixer un amant si
volage.
Non, rien ne peut payer des transports si
charmants.
Vous séduisez plutôt que de
convaincre;
Je vois l'erreur, et je me laisse convaincre.
Ah ! trompez-moi long-temps par ces tendres
discours:
L'illusion qui plaît devroit durer
toujours.
C'est en passant votre espérance
Que je prétends vous tromper
désormais:
Vous attendrez mon inconstance,
Et ne l'éprouverez jamais.
Unis par les mêmes désirs,
Unissons mon sort et le vôtre;
Toujours fidèles aux plaisirs,
Nous devons l'être l'un à
l'autre.
Polycrate, Thémire, Anacréon
Demeure, Anacréon; je suspends mon
courroux,
Et veux bien un instant tégaler à
moi-même.
Je n'abuserai point de mon pouvoir
suprême:
Que Thémire décide & choisisse
entre nous.
N'hésitez point à les nommer:
Je jure de confirmer
Le choix que vous allez faire.
Je connois tout le prix du bonheur de vous
plaire,
Si j'osois m'y livrer; cependant en ce jour,
Seigneur, vous pourriez croire
Que je donne tout à la gloire;
Je veux tout donner à l'amour.
PArdonnez à mon coeur un penchant
invincible.
Il suffit. Je cède en ce moment;
Allez, soyez unis: je puis être sensible;
Mais je n'oublîrai point ma gloire et mon
serment.
Digne exemple des rois, dont le coeur
équitable
Triomphe de soi-même en couronnant nos
feux,
Puisse toujours le ciel prévenir tous vos
voeux !
Que votre règne aimable,
Par un bonheur constant à jamais
mémorable,
Éternise vos jours heureux.
Commence d'accomplir un si charmant
présage;
Rentre dans ma faveur, ne quitte point ma cour;
Que l'amitié du moins me
dédommage
Des disgrâces de l'amour.
Que tout célèbre cette
fête.
L'heureux Anacréon voit combler ses
désirs:
Accourez, chantez sa conquête
Comme il a chanté vos plaisirs:
Anacréon, Thémire,
Peuple de Samos
Que tout célèbre cette
fête.
L'heureux Anacréon voit combler ses
désirs:
Accourons, chantons sa conquête
Comme il a chanté nos plaisirs.
Jeux, brillez sans cesse:
Sans vous la tendresse
Languiroit toujours.
Au plus tendre hommage
Un doux badinage
Prête du secours.
On voit autour d'elles
Folâtrer l'Amour,
Dans leur coeur le traître
Est bientôt le maître,
Et rit à son tour.