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Antonio Bertali

 

Le massacre des Innocents

La strage degl’Innocenti, Oratorio
Antonio Bertali [1605 - 1669]

 

 

Première Partie

 

 

Le récitant
L’inique Hérode avait appris
que d’une vierge hébreue,
le Monarque des rois était déjà né;
sentant sa poitrine tourmentée
par des craintes pour sa vie et son règne,
devant ses ministres, il fit sortir ces paroles de sa bouche:

Hérode
Amis, quelle forte et nouvelle crainte
trouble, ô dieux, les heures les plus heureuses d’Hérode ?
Vers quel étrange tourment,
ô mes royales pensées, courez-vous emportées ?
Donc, alors que je règne encore,
un nouveau monarque surgit dans mon royaume ?
Donc, un peuple ingrat et rebelle
que j’ai honoré par des lois,
défendu par l’épée,
en guise de récompense,
réclame un autre souverain pour le royaume ?
Mes pensées, non, non, il n’en sera jamais ainsi;
oui, oui, mon cœur, s’enhardisse qui peut,
enhardis-toi donc, mon cœur.
Courez, courez donc, ô mes pensées,
en hâte, vers les massacres, vers la mort, vers la vengeance.
Pour que le coupable n’échappe pas,
il faut que le juste meure;
si un enfant inconnu
est le seul coupable, que tout enfant soit coupable avec lui,
car là où il faut assurer l’empire,
c’est la gloire d’un souverain que d’être sévère.

 

Air

Hérode

Je dois agir ainsi, je le veux ainsi,
oui, mon cœur, oui, s’enhardisse qui peut.
Si ton peuple rebelle
ne te paye que d’infidélité,
ce n’est pas l’indice d’une âme mauvaise
que d’user de cruauté envers lui.
Je dois agir ainsi, je le veux ainsi,
oui, mon cœur, oui, s’enhardisse qui peut.

 

Premier conseiller
Elle n’est pas légère, ô Sire,
la forte raison pour laquelle tu t’affliges et crains.
Tu sais si le peuple que tu gouvernes
a toujours été barbare et rebelle au règne.
S’il te hait et cherche à t’arracher du trône,
tu le sais par plus d’un signe.
De ta juste peur, de ton soupçon,
dis-moi, seigneur,
quel nouveau signe attends-tu ?
N’as-tu pas déjà vu et entendu
que les héros couronnés de l’Orient
allaient, cherchant partout dans ton beau royaume,
l’enfant souverain ?
Dis-moi, qu’attends-tu, seigneur ?
Que ton ennemi enfant
croisse et devienne géant
pour que ton désastre soit plus grand ?
Décide maintenant,
et avant qu’il prenne force,
éteins d’un coup sa flamme qui croît.

 

Air

Premier conseiller

Pour anéantir tes soupçons,
fais disparaître mille vies.
Pour éviter des taches infinies,
enlève le sang de mille poitrines,
pour anéantir tes soupçons.
Pour te conserver l’empire,
fais que périssent tous les innocents.
S’il ne sert à rien d’être clément,
qu’être sévère soit glorieux,
pour te conserver l’empire.

 

Hérode
Je dois agir ainsi, je le veux ainsi,
oui, mon cœur, oui, s’enhardisse qui peut.

Deuxième conseiller
Sus donc, nobles compagnons,
pour éteindre la juste colère
de notre roi courroucé, pour effacer
l’outrage conçu,
jusqu’à ce que tout rebelle reste privé de vie,
tirez de mille veines
une mer de sang.

 

Air

Deuxième conseiller

Pour exécuter l’audacieux massacre,
que toute goutte de pitié soit bannie.
Pour punir un crime scélérat,
la cruauté parfois est miséricordieuse.
Que celui qui n’a pas le cœur cruel
se rende coupable des plus féroces tourments.
Pour donner la mort à un cruel sort,
la cruauté parfois est miséricordieuse.

 

Troisième conseiller
Compagnons, quel dessein impudent
vous pousse à exciter la colère de votre roi
contre son propre royaume ?
Écoute, écoute, seigneur:
si tu désires régner, abandonne la rigueur.
S’il est vrai que le Ciel
contre ta volonté
t’a donné un successeur,
à quoi bon un si cruel massacre ?
Seigneur, tu sais pourtant aussi
que s’opposer au Ciel
est une folie; mais si, au reste,
l’effet d’un soupçon si fou
s’avère inutile
(comme il le sera certainement),
pense, de grâce, pense un peu
quels seront les résultats de ta fureur.

Hérode
Imbécile, tu présumes ainsi
freiner ma juste colère ?

Troisième conseiller
Seigneur, excuse mon audace.
Je ne parle que pour ton bien.
Chacun te hait, tu le sais,
chacun désire voir s’abattre sur ta tête royale
un sort funeste et atroce.
Prétends-tu par hasard éteindre
avec ce sang innocent
les poitrines enflammées de tes peuples en colère ?
Penses-tu par hasard que la Judée affligée
veuille sans combat
abandonner la vie de ses nourrissons ?
Écoute, écoute, seigneur:
si tu désires régner, abandonne la rigueur.

Hérode
Ah, j’ai trop souffert
les folles paroles de ta bouche !
Qu’attend-on, mes fidèles ?
La vengeance est moins plaisante si elle tarde.

 

Air

Hérode

Dans les poitrines terribles,
que la colère se déchaîne;
des épées funestes,
qu’on entende les sifflements !
Celui qui veut me venger,
qu’il n’épargne plus
colère, courroux, fureur.

 

Choeur à cinq (ministres)

Sus, sus donc, aux armes !
Pour frapper les tendres membres,
qu’il s’arme de fureur et de colère,
chaque cœur qui pour l’instant semble indifférent.
Loin de nous la pitié !
Pour punir un crime scélérat,
la cruauté parfois est miséricordieuse.

 

Hérode
Que le massacre s’abatte
sur les poitrines innocentes ;
que le lait se confonde
avec les torrents de sang.
Celui qui dédaigne mes soupçons,
qu’il hâte la mort
de tous les petits enfants.
Ce n’est pas par des paroles hardies
mais par d’âpres blessures
que peut se guérir, ô mes fidèles,
la plaie en moi
qui blesse mon cœur
d’âpres tourments.
Celui qui m’aime, qu’il ne tarde plus.
Celui qui veut me venger,
qu’il n’épargne plus
colère, courroux, fureur.

 

Choeur à cinq (ministres)

Sus, sus donc, aux armes !
Pour frapper les tendres membres,
qu’il s’arme de fureur et de colère,
chaque cœur qui pour l’instant semble indifférent.
Loin de nous la pitié !
Pour punir un crime scélérat,
la cruauté parfois est miséricordieuse.

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Seconde Partie

 

Le récitant
Déjà les ministres inhumains étaient sur le point
d’accomplir l’abominable massacre;
les mères des malheureux enfants
associaient pendant ce temps, dolentes,
ces mots tourmentés à une mer de larmes.

 

Les Mères (à trois)

Pleurez, mes yeux, pleurez !
Si vous devez voir aujourd’hui,
noyé dans une mer de sang,
mon amour, ma vie,
mon réconfort,
si votre joie disparaît aujourd’hui,
que toujours soient ennuagés
ma poitrine, mon âme
et mon sein.
Si vous n’êtes plus en permanence dans ma vie
ô aimables fils,
je fuis le rire, j’aime le deuil,
j’ai soif de larmes.
Pleurez, mes yeux, pleurez !

 

Première mère
Roi monstre d’iniquité, perfide Hérode,
dis-moi, en quoi jamais t’offensèrent
un cœur pur, une langue muette,
une âme innocente ?
Dis-moi, comment l’esprit candide de l’âge enfantin
a-t-il jamais pu causer ta fureur ?
Donc ta fureur combat
contre des fils sans armes et des mères inaptes à la guerre ?
Ô le beau triomphe !
Ainsi donc, mes fils, le lait
que je vous ai donné avec prodigalité,
avec prodigalité, vous le reversez à mes pieds sous forme de sang ?
Et vous, cieux, vous tolérez
un massacre aussi cruel,
un si injuste outrage ?
Et un éclair de votre feu n’apparaît pas ?

 

Air

Première mère

Ô ma vie, ô mon réconfort !
Ainsi donc, tyran sans pitié,
qui ne vis que pour nuire à autrui,
tu trahis à tort un cœur innocent.
Ô ma vie, ô mon réconfort !

 

Deuxième mère
Belles joues chères et aimées,
ainsi votre belle candeur apparaît à mes yeux
teinte seulement d’une sinistre pâleur
aspergée de sang,
belles joues chères et aimées.

 

Les trois Mères

Pour punir l’horrible massacre
du tyran inique et sans pitié,
que le Ciel décoche, juste supplice,
le plus terrible de ses traits.

 

Deuxième conseiller
Cessez, ô mères,
vos larmes sont vaines.
Compagnons, à la vengeance !
Que les cris ne vous arrêtent pas !
qu’on obéisse à Hérode,
que la pitié ne serve pas d’excuse,
que tous les enfants soient tués.

 

Chœur (à cinq)

Tombez donc, tombez,
enfants innocents,
pour étancher la soif
de l’impie Hérode
par des torrents de sang.
Pour le priver de vie,
dans la mer de votre deuil,
vos cris seront le vent,
le sang sera les flots.
Souvent le Ciel attend
pour se venger
d’un massacre d’innocents.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC