Zoroastre
Tragédie
en Musique en V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le
5 decembre 1749
livret
de Louis de Cahusac
musique
de:
Jean-Philippe
Rameau
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les
personnages de l'Opéra:
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les
interprètes:
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Zoroastre,
Instituteur des Mages
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Mr
le Gros
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Amélite,
héritière présomptive du trône
de la Bactiane
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Mlle
l'Arrivée
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Erinice,
Princesse du sang des Rois de la Bactiane
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Mlle
du Bois
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Abramane,
Grand Prêtre d'Ariman
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Mr
Gélin
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Céphie,
jeune Bactrienne de la Cour
d'Amélite
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Mlle
Rosalie
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Zopire,
Prêtre d'Ariman
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Mr
Peré
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Oromasès,
Roi des Génies
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Mr
Durand
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La
Vengeance
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Mr
l'Arrivée
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Les
Furies
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Mlles
du Plant, & du Ranci
Mrs Muguet, Cavallier, Cassaignade, & de la
Suze
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Bactriens
& Bactriennes
Esprits des Eléments
Démons
Bergers, Bergeres, Pastres &
Pastourelles
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La
Scéne est à Bactre, capitale de la Bactriane,
& dans ses environs
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Scene
premiere
Abramane, Zopire
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Le
theâtre représente les jardins des Rois de la
Bactriane; on y voit les traces d'un orage, qui es a
ravagés, & qui vient de finir
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Zopire:
A l'heureux Abramane, enfin, tout est propice !
Le peuple, consterné de ce ravage affreux,
Pour dispôser du trône, attend l'arrêt des
dieux:
Faites-les déclarer en faveur d'Erinice.
Abramane:
C'en est fait: qu'à son tour Amélite
gémisse.
Non, je ne
puis assés punir
Une inhmuaine qui m'outrage !
Dans des
fers odïeux est-ce à moi de languir ?
Zoroastre est aimé: la haîne est mon
partage.
Non, je ne
puis assés punir
Une inhmuaine qui m'outrage.
Zopire:
Et nos dieux & le peuple ont proscrit, sans retour,
Le chef audacïeux d'une secte ennemie.
Le Roi, qu'avoient séduit les erreurs de l'impie,
A la fleur de ses ans, vient de perdre le jour.
Abramane:
Zoroastre est proscrit, il fuit; mais il respire.
Zopire:
Nos dieux, de leur gloire jaloux,
Ont vengé leurs autels, qu'ils ne doivent qu'à
vous.
Abramane:
Est-ce assés d'un exil pour l'horreur qu'il m'inspire
?
Zopire:
Peut-il échapper à vos coups ?
De vos
enchantements la force est invincible.
Le pourvoir, qu'Ariman a remis en vos mains,
De sa vaste puissance est l'image terrible:
Vous avés à ses piés
entraîné les humains.
Abramane:
Ce pouvoir éclatant ne touche plus mon âme.
Que l'appas d'un trône est flateur !
Ce bien seul manque à ma grandeur;
Et mon ambitïon, qui s'irrite &
s'enflâme,
La présente, sans-cèsse, aux désirs de
mon coeur.
Puis-je
compter sur Erinice ?
Zopire, elle devoit m'attendre dans ces lieux.
Zopire:
Vous la voyés; mes soins ont secondé vos
voeux.
Qu'au défaut de l'amour, la gloire vous unisse:
Immolés tout, pour être heureux.
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Scene
2
Abramane, Erinice
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Abramane:
Princesse, avec Phaerès la tirannie expire.
Ses yeux étoient ouverts d'un funeste bandeau,
Et nos dieux, qu'il croyoit détruire,
L'ont conduit, à pas lents, dans la nuit du
tombeau.
Voir nos
peuples heureux est le bien où j'aspire.
Amélite est d'un sang qui nous donna des rois;
Mais au trône, comme elle, Erinice a des droits,
Et les dieux, pour regler le sort de cet empire,
Vont bientôt emprunter ma voix.
Erinice:
Je l'entends. Pour regner, parle, que faut-il faire
?
Abramane:
Nous unir, pour jamais.
Je rends
grâce à l'Amour & sa rigueur
m'éclaire.
Il vouloir m'inspirer le desir de vous plaire,
Vous réserver un trône & venger vos
attraits.
Erinice:
Tu prends, pour t'excuser, une inutile peine:
Laîsse, laîsse avec moi ce frivole
détour.
Je te
connois: tu vas me connoître à mon tour.
Je sens pour Zoroastre une tendresse vaine:
L'espoir de la venger l'étouffe, sans retour.
Regnons, & ne songeons aux transports de l'amour,
Que pour servir ceux de la haîne.
Ensemble:
Unissons nos fureurs:
Goûtons les douceurs
D'une vengeance éclatante.
Erinice:
De ma rivale tremblante
Je verrai coûler les pleurs.
Abramane:
Je jouïrai de la rage impuissante
D'un ennemi jaloux, accâblé de
malheurs.
Ensemble:
Unissons nos fureurs:
Goûtons les douceurs
D'une vengeance éclatante.
Erinice:
Hâtons-nous. Que les dieux se déclarent pour
moi:
C'est à ce prix que je me donne.
Si tu me fais regner, je jure qu'avec toi
Je partagerai ma couronne.
Dieux
terribles, dieux tout-puissants,
Sur ma tête lancés la foudre:
Eclatés, hâtés-vous de me réduire
en poudre,
Si je trahis mes serments.
Abramane:
Je ne balance plus. Que ce don
soit le gage
Du noeud sacré qui nous engage.
[on
entend un Prélude]
On
approche... quittons ces lieux.
Qu'Amélite, à son gré, me
dédaigne & m'offense;
Je vous laîsse un pouvoir égal à ma
puissance;
Je suis assés vengé, s'il éclate
à ses yeux.
Erinice:
Il suffit. Réponds-moi des dieux,
Je te réponds de ta vengeance.
[ils
sortent par les deux côtés
oppôsés]
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Scene
3
Amélite, Céphie, Zélise,
Jeunes Bactriens & Bactriennes
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Le Choeur,
sur lequel on danse autour d'Amélite:
Rassûrés-vous, tendre Amélite;
Voyés ces jeux, écoutés-nous:
Que le trouble qui vous agite
Cede à l'espoir le plus doux.
Céphie:
A tous nos tendres soins n'êtes-vous plus sensible
?
Ne pourront-ils jamais adoucir vos douleurs ?
Amélite:
Ah, Céphie !
Céphie:
Esperés, & suspendés vos pleurs.
Le ciel pour la vertu peut-il être inflexible ?
C'est souvent un sort plus paisible
Que lui préparent ses rigueurs.
Amélite:
Reviens, c'est l'amour qui t'appelle;
Cher amant, viens regner sur des peuples soûmis,
Et sur le coeur le plus fidele.
De tes
barbares ennemis
Brave la rage criminelle;
Calme, par ton retour, & ma terreur mortelle
Et les peines dont tu gémis.
Reviens,
c'est l'amour qui t'appelle;
Cher amant, viens regner sur des peuples soûmis,
Et sur le coeur le plus fidele.
[accâblée
de douleurs, elle se laîsse tomber sur un lit de
gâzon; sa cour s'emprèsse, danse autour d'elle,
& lui peint successivement les ennuis de l'absence &
les doux transports que goûtent les amants, au moment
du retour]
Amélite:
Cher Zoroatre, hélas ! quel destin est le nôtre
!
Ton coeur, du-moins, ton coeur s'occupe-t-il de moi ?
Dieux ! s'il soûpiroit pour une autre,
Lorsque je ne vis que pour toi ?
Non, non,
une flâme volage
Ne peut me ravir mon amant.
Nos
coeurs, guidés par leur penchant,
Se sont choisis pour leur partage.
Tendre Amour, cet accord charmant
D'un seul de tes traits fut l'ouvrage.
Non, non,
une flâme volage
Ne peut me ravir mon amant.
[les
peuples continuent leurs danses autour
d'Amélite]
Céphie
& Zélise, avec le Choeur:
Zéphirs, comblés notre attente;
Amenés un doux repos:
De votre aile caressante
Calmés le couroux des flots.
[le
ballet continue; il est interrompu par un bruit semblable
à celui qui précede les tremblements de terre;
le ciel s'obscurcit, &c.]
Amélite,
Céphie, Zélise & le Choeur:
Les rayons du soleil pâlissent:
La terre tremble; le jour fuit.
Au bruit dont les airs retentissent,
Les cris des échos s'unissent.
Quelle affreuse nuit !
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Scene
4
Erinice, Amélite, Céphie, Zélise,
Jeunes Bactriens & Bactriennes
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Amélite,
en courant vers Erinice:
C'est vous, chere Erinice... Ah ! dans mon trouble
extrême,
Votre danger redouble ma terreur.
Fuyons des lieux remplis d'horreur:
Venés, je crains pour vous autant que pour
moi-même.
Erinice:
Il n'est plus temps de feindre. Apprends quel est ton
sort,
Et tremble, en connoîssant ma haîne & ma
puissance.
Amélite:
Qu'entends-je ?... Eh ! d'où peut naître un si
cruël transport ?
Erinice,
à la suite d'Amélite:
Eloignés-vous, ou craignés ma vengeance;
Redoutés des tourments plus affreux que la
mort.
[la
suite sort]
|
|
Amélite:
Hélas ! tout fuit: tout m'abandonne.
Erinice:
Ton bonheur disparoît, & leur fuite
t'étonne !
Venés,
Esprits cruëls, soûmis à mon pouvoir;
Abramane commande & ma voix vous appelle,
Venés, faites regner à-jamais autour
d'elle
La terreur & le désespoir.
[elle
disparoît]
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Scene
6
Amélite, Esprits cruëls
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|
Amélite:
Dieux, protecteurs de l'innocence,
Dieux justes, prenés ma défense !
Le Choeur
des Esprits cruëls, qui saississent &
entraînent Amélite:
Tremble, tremble, fuis nos pas:
En vain l'innocence crie;
L'enfer ne l'écoute pas.
Il la poursuit pendant la vie;
Il la venge après le trépas.
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de page

|
Le
théâtre représente le Palais
d'Oromasès, Roi des Génies
|
|
Zoroastre,
seul:
A mes tristes regards, dans ce riant empire,
Des jeux, toûjours nouveaux, font briller les
attraits.
Hélas ! rien ne sauroit adoucir mes
regrèts.
Mon coeur se trouble & je soûpire,
Dans le sein même de la paix.
Aimable
& digne objet de l'amour le plus tendre,
Sans toi, je ne vis plus; mon âme est avec
toi.
De mille
ennuis mortels, qui s'emprent de moi,
Le plaisir, qui me fuit, veut en vain me
défendre:
Eh ! puis-je l'écouter, m'y livrer, ni l'attendre
Que dans les lieux où je te voi ?
Aimable
& digne objet de l'amour le plus tendre,
Sans toi, je ne vis plus; mon âme est avec
toi.
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Scene
2
Zoroastre, Oromasès
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Oromasès:
Dans cet asile favorable
Tu n'as vu que des jours sereins;
Mais la terre gémit, un monstre impitoyable,
Sous un sceptre de fer, fait trembler les
humains.
Zoroastre:
Ah, sans doute Abramane est un monstre implacable
!
Oromasès:
Que ton coeur se prépare au plus cruël
revers.
Zoroastre:
Je frémis !... Amélite ?...
Oromasès:
Il faut briser ses fers.
Zoroastre:
Mais ses jours ?... pardonnés à ma tendresse
extrême.
Hélas
! mille fois, sans effroi,
J'ai vu le danger, la mort même:
Je n'ai jamais rien craint pour moi;
Et je crains tout pour ce que j'aime.
Oromasès:
L'arbitre souverain de la terre & des cieux
Veux faire briller à tes yeux
Un rayon éclatant de sa foi immortelle.
Si rien ne peut lâsser ton courage & ton zele,
Vois quel doit être un jour ton destin
glorïeux.
Esprits du
feu, de l'air, de la terre & de l'onde,
Volés, volés, accourés tous.
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Scene
3
Zoroastre, Oromasès,
Esprits des divers Eléments
|
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Oromasès:
Aux accents de ma voix, cieux, o cieux, ouvrés vous
!
Entends nos voeux, Maître du monde.
Que du sort & des tems l'obscurité profonde,
S'anéantisse devant nous.
[les
Esprits des éléments font leurs conjurations
autour de Zoroastre, pendant le morceau
précédent]
Zoroastre:
Où suis-je ?... Un nouveau jour
m'éclaire...
Quels parfums enchanteurs !... quels sons mélodieux
!
Des secrèts éternels je perce le mistere:
Mon âme vole dans les cieux.
[il
tombe sur un lit de fleurs, & les Esprits des
éléments forment un enchantement autour de
lui]
Oromasès
& le Choeur:
Zoroastre, vole à la gloire;
Trïomphe, éclaire l'univers.
Sur tes pas conduis la victoire;
Donne des chaînes aux enfers.
Zoroastre:
Secondés l'ardeur qui me prèsse,
Ouvrés-moi la route, & j'y cours.
Oromasès,
en lui donnant le Livre
de Vie:
Redouble de constance: il y va de tes jours.
Pour te perdre, il suffit d'un instant de
foiblesse.
Zoroastre:
Ah ! c'est trop m'arrêter... Sous le poids de ses
fers,
Amélite gémit, & succombe
peut-être.
Oromasès:
Puissent l'odre & la paix, rendus à
l'univers,
Faire aimer aux humains un pere dans leur maître !
Vas; pars: desire où tu veux être.
Zoroastre:
Tendre Amélite, hélas !...
[tout
disparoît. Le Théâtre change. Il
représente l'intérieur redoutable du
château-fort des rois de la
Bactriane]
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Scene
4
Amélite, entourée des Démons &
chargée des chaînes, & Erinice, qui
survient
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Le Choeur
des Démons:
En vain l'innocence crie;
L'enfer ne l'écoute pas.
Il la poursuit pendant la vie;
Il la venge après le trépas.
Amélite:
Juste ciel, quelle barbarie !
Suivrés-vous sans-cèsse mes pas ?
Erinice,
en paroîssant:
Arrête. Cet instant est le seul qui te reste.
Renonce au trône, ou meurs.
Amélite:
Je brave ton pouvoir:
Frappe. Je crains bien moins la mort la plus funeste,
Que l'horreur de te voir.
Erinice,
en fondant qur Amélite, un poignard à la
main:
Ah ! c'est trop balancer: expire !
[on
voit des éclairs & on entend un coup de
tonnerre]
|
Scene
5
Amélite, Erinice, Zoroastre,
Démons
|
|
Zoroastre:
Barbare !...
[Erinice
laîsse tomber son poignard; les démons
disparoîssent]
Amélite
& Erinice:
Zoroastre ?... Ah, Dieux !
Amélite:
Cher amant ! si l'Amour n'eût daigné vous
conduire,
Je ne jouïrois plus de la clarté des
cieux.
Erinice:
Que deviens-je ?... Mon bras, à ma haîne
infidele,
Fait éclater mon crime, & lui laîsse le
jour.
Affreux
moment ! fatal retour !...
Elle vivra pour toi: tu ne vis que pour elle.
A l'excès de ma rage, à ma douleur
mortelle
Connois du-moins, ingrat, l'excès de mon
amour.
Zoroastre,
à Erinice:
Cruëlle... je frémis !... [à
Amélite] qu'ôse-t-elle m'apprendre
?...
Tous mes sens sont glacés d'horreur.
Ciel, quel amour !
Erinice:
Je vois ce que je dois attendre;
Je lis dans vos regards ma honte & son bonheur.
C'en est trop, & l'espoir d'une vengance
extrême
Peut seul adoucir mon malheur.
[à
Zoroastre]
Je
confondrai dans ma fureur
Ce que je haîs & ce que j'aime.
Tremble !
pour égaler sa peine à ma douleur,
Avant de lui percer le coeur,
J'ôserai t'immoller toi-même.
Je
confondrai dans ma fureur, &c.
[elle
sort]
|
Scene
6
Amélite, Zoroastre
|
|
Zoroastre:
Je vous revois, je ne sens plus d'allarmes;
J'obtiens enfin le prix de mes tendres soûpirs:
L'Amour, qui vous rend à mes larmes,
Dans vos yeux répand tous ses charmes,
Et dans mon coeur tous ses plaisirs.
Amélite:
Ah ! je n'écoute plus que ma tendresse
extrême...
Je retrouve tout ce que j'aime,
Je perds le soûvenir des maux que j'ai
soufferts.
Zoroastre:
Je cours les réparer: l'éclat du rang
suprême
Effacera bien-tôt l'opprobre de vos fers.
Amélite:
Est-ce pour un empire
Que mon âme soûpire ?
Vous le savés, l'Amour la remplit de ses feux:
Vous voir à tous moments, vous aimer, vous le
dire,
Voilà l'unique bien qui peut combler mes
voeux.
Zoroastre:
Vous enchantés mes sens, vous ravissés mon
âme...
Qu'on s'oublie aisément dans les bras de l'Amour
!
Le devoir m'appelle à son tour,
Je sers, en l'écoutant, & la gloire & ma
flâme.
Séjour,
impénétrable à la clarté des
cieux,
Lieux terribles, cèssés d'enchaîner
l'innocence.
Murs, élevés par la vengeance,
Ecroulés-vous, tombés murs
odïeux.
[les
murs disparoîssent; on voit une place de la ville de
Bactre, dans laquelle sont plusieurs troupes differentes de
peuples]
|
Scene
6
Amélite, Zoroastre,
Peuples
|
|
Zoroastre,
aux Peuples:
Le ciel, qu'ont attendri mes pleurs & votre zele,
Vous rend le seul objet digne de votre choix.
[en
leur montrant Amélite]
Le coup
alloit partir, & vous perdiés en elle
Tout l'auguste sang de vos rois.
[on
danse]
Amélite:
Le jour qui va nous luire est un jour de victoire:
Qu'il nous rassemble à son retour.
Cher Zoroastre, c'est l'amour
Qui veut y couronner la gloire.
Le
Choeur:
Tendres amants, formés les plus beaux
noeuds.
Zoroastre
& Amélite:
Chantés, chantés; vos malheurs
cèssent:
Que les plus doux plaisirs renaîssent.
[avec
le Choeur]
Chantons,
chantons, nos malheurs cèssent,
Que les plus doux plaisirs renaîssent:
Que Zoroastre soit heureux ?
[les
Peuples terminent la fête par une danse vive, à
la fin de laquelle ils sortent en entourant Zoroastre &
Amélite]
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de page

|
Le
théâtre représente les dehors de la
ville de Bactre, & le rivage du fleuve qui la
partage
|
Scene
premiere
Erinice, Abramane
|
|
l'Acte
commence avant la fin de la nuit
|
|
Abramante:
Arrêtés ! modérés cette fureur
extrême:
Le moindre éclat peut écarter
Lennemi, qui s'offre lui-même
Aux coups que je dois lui porter.
Laissés agir ma haîne, & quittés ce
rivage.
Erinice:
C'est ici qu'ils doivent s'unir.
Abramante:
Je l'attends dans le piège où son amour
l'engage:
Son tombeau se prépare & mon art va
l'ouvrir.
Erinice:
Ah ! c'est à moi de la punir...
L'ingrat !... en le voyant paroître,
Le poignard m'est tombé des mains.
Abramante:
Eh ! si vous le voyés, malgré tous ses
dédains,
L'Amour sera-t-il moins le maître ?
Erinice:
Non, tout sert à rallumer
Le dépit qui me dévore;
L'amour ne peut plus le calmer.
Dieux !
une autre a su le charmer !
Il me fuit, le cruël; il me hait; je l'abhorre.
Contre lui que ne puis-je armer
Tout ce qui voit le jour, du couchant à l'aurore
!
Non, tout
sert à rallumer
Le dépit qui me dévore;
L'amour ne peut plus le calmer.
Abramane:
Un coeur fier, qui brîse sa chaîne,
Reprend un calme heureux, avec sa liberté.
Votre âme est déchirée, un vain
dépit l'entraîne.
Puis-je prendre pour de la haîne
Les cris de l'amour irrité ?
Il faut
aider votre foiblesse:
Pour risquer ces instants, ils sont trop
précïeux.
Ici que votre pouvoir cèsse,
Et qu'un nüage épais vous cache à tous
les yeux.
[un
nuage épais l'environne]
Erinice,
en disparoîssant:
Ah, le perfide !
|
|
Abramane,
seul:
Ôsons achever de grands crimes:
J'en attendsun prix glorïeux.
Leur nom change, s'ils sont heureux:
Tous les succès sont légitimes.
Superbe
ennemi de mes dieux,
La mort t'environne en ces lieux;
Sous tes pas la vengeance a creusé mille
abîmes.
Et toi, que j'adorois... vous, peuples odïeux,
Vous bravés mon pouvoir; soyés-en les
victimes.
Ôsons
achever de grands crimes:
J'en attendsun prix glorïeux.
Leur nom change, s'ils sont heureux:
Tous les succès sont légitimes.
Le jour va
rassembler ces peuples inconstants.
Attendons dans ces bois le moment de paroître.
Il faut, par des coups éclatants,
Affermir un pouvoir, qu'on ôse
méconnoître.
[il
sort]
[les
premiers rayons du jour paroîssent]
|
Scene
3
Zoroastre, & sa Suite
|
|
Zoroastre:
Sommeil, fuis de ce séjour.
Pour la fête la plus belle,
La vois del'Amour nous appelle;
Volons à la voix de l'Amour.
|
Scene
4
Zoroastre, & sa Suite,
Amélite & sa Suite
|
|
Amélite:
L'Aurore vermeille
Prèsse son retour.
Les tendres oiseaux, qu'elle éveille,
Par leurs chants annoncent le jour.
Amélite
& Zoroastre:
Sommeil, fuis de ce séjour.
Pour la fête la plus belle,
La vois del'Amour nous appelle;
Volons à la voix de l'Amour.
Zoroastre:
De notre flâme mutuëlle
L'Himen va, pour jamais, assûrer le bonheur.
L'Amour, qui l'alluma pour la rendre éternelle,
Offre un nouveau charme à mon coeur
Dans le devoir de vous être fidelle.
Amélite:
Les plus beaux noeuds se préparent pour vous,
L'Amour doit les former, le bonheur va les
suivre.
Ah ! que
mon destin sera doux !
J'aurois voulu mourir pour vous,
Et c'est pour vous que je vais vivre.
|
Scene
5
Zoroastre, & sa Suite,
Amélite & sa Suite,
Peuples Bactriens
|
|
Le Choeur,
auquel se joignent Zoroastre & Amélite:
Sommeil, fuis de ce séjour.
Pour la fête la plus belle,
La vois del'Amour nous appelle;
Volons à la voix de l'Amour.
[les
jeunes habitants des rivages divers du fleuve de Bactre,
dont l'himen doit embellir cete fête, arrivent.
L'Aurore successivement fait place au grand jour: les rayons
nouveaux du Soleil & embellissent le
théâtre]
Amélite:
Astre éclatant, du haut des airs,
Tes feux s'élancent dans notre âme.
Un Dieu puissant ne les enflâme,
Que pour animer l'univers.
Environné
de gloire, au séjour du tonnerre,
Le bonheur des humains occupe son amour.
Il renouvelle, chaque jour,
Les charmes divers de la terre.
Astre
éclatant, du haut des airs,
Tes feux s'élancent dans notre âme.
Un Dieu puissant ne les enflâme,
Que pour animer l'univers.
[les
jeunes filles, qui doivent être unies à l'objet
de leur tendresse, vont adorer l'astre du jour; & les
Peuples célebrent par leurs danses le retour de la
lumière]
Zoroastre:
Accourés, jeunesse brillante;
Laissés éclater vos desirs.
Aimés d'une flâme constante;
L'himen va remplir votre attente,
Par une chaîne de plaisirs.
Accourés,
jeunesse brillante, &c.
|
Scene
6
Zoroastre, & sa Suite,
Amélite & sa Suite,
Peuples Bactriens, Jeunes Gens habitants des
Montagnes
|
|
[Entrée
des jeunes habitants des montagnes, & ballet avec les
jeunes filles que l'himen leur destine]
Zoroastre:
Hâtons notre bonheur, venés tendres
amants.
[tous
les jeunes amants qui doivent être unis, forment un
demi cercle autour de Zoroastre &
d'Amélite]
Dieu
bienfaisant, Etre suprême,
Tes loix pour notre coeur sont des liens charmants:
Tu veux qu'il t'adore & qu'il t'aime;
Daigne écouter nos voeux, & reçois nos
serments.
[il
présente la main d'Amélite: tous les autres se
la présentent en méme tems & se la
donnent]
Zoroastre
& Amélite:
Je vous jure...
[un
coup de tonnerre éclate, l'obscurité s'empare
de toutes les parties de l'horison]
Amélite:
Quels feux ? quels éclats de tonnerre ?
Le
Choeur:
Ciel, o ciel !
Zoroastre:
Le jour fuit.
Amélite:
Je sens trembler la terre.
[un
amas d'épais nuages paroît rapidement dans les
airs; il s'ouvre au bruit du tonnerre; on voit Abramane sur
un char enflâmé]
|
Scene
7
Abramane dans les airs,
Zoroastre, & sa Suite,
Amélite & sa Suite,
Peuples Bactriens, Jeunes Gens habitants des
Montagnes
|
|
Abramane:
Dieux, armés-vous, armés mon bras.
Coulés, torrents de feu, pour venger leur
outrage.
Fiers aquilons, dans ces climats
Portés la terreur, le ravage,
Et faites voler le trépas !
[il
disparoît]
Zoroastre:
Ah, cruël !
Amélite,
qui tombe sur un tronc d'arbre:
Je me meurs...
Le Choeur
de peuples, qui fuient:
Dieux ! fuyons tous, fuyons.
|
Scene
6
Zoroastre, Amélite,
Peuples Bactriens qu'on entend, & qu'on ne voit
pas
|
|
Zoroastre,
en courant aux piés d'Amélite:
Amélite !... elle expire... o ciel !...
Le Choeur,
dans l'éloignement:
Nous périssons.
Zoroastre,
aux peuples:
Ah ! je cours vous défendre.
[à
Amélite]
Ouvrés
ces yeux mourants, aux cris de ma douleur;
En tremblant pour vos jours, que pourrois-je entreprendre
?
Le courage fuit de mon coeur:
Vos yeux, ces yeux si beaux, peuvent seuls me le
rendre.
Amélite:
Où suis-je ?... quel pouvoir, quels accents
amoureux
Arrêtent mon âme expirante ?...
Ah ! c'est vous que l'Amour offre encore à mes
voeux,
Je vous revois... je meurs contente.
Zoroastre:
Venés, esprits de paix, accourés en ces
lieux.
[les
Esprits bienfaisants paroîssent & environnent
Amélite]
Le Choeur,
dans l'éloignement:
Nous périssons.
Zoroastre,
à Amélite:
Tendre Amélite, chere amante,
[aux
esprits]
Adieu !...
prenés soin de ses jours,
Daignés la garantir des périls où je
cours.
[il
part: les Esprits bienfaisants environnent Amélite
& l'emmenent. Dans le même moment des colonnes de
feu se détachent du ciel, fondent sur la ville de
Bactre & l'embrâsent]
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de page

|
Le
théâtre représente le Temple souterrein
& secret d'Ariman. On voit, dans le fond, un autel d'
ébene, teint de sang
|
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Abramane,
seul:
Cruels tirans, qui regnés dans mon coeur,
Impitoyable haîne, implacable vengeance;
Des remords dévorants épargnés-moi
l'horreur,
Ou cédés à leur
vïolence.
Dans le
fond de mon âme, une importune ardeur
S'irrite, par ma résistance:
Pour me reprocher ma fureur,
Le crime unit sa voix aux cris de l'innocence;
De
l'abîme où je cours, je vois la
profondeur...
Tout m'allarme & me nuit, tout, jusqu'à ma
puissance,
Répand autout de moi le trouble & le
malheur.
Cruëls
tirans, qui regnés dans mon coeur,
Impitoyable haîne, implacable vengeance;
Des remords dévorants épargnés-moi
l'horreur,
Ou cédés à leur
vïolence.
|
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Zopire:
Votre ennemi trïomphe & les moments sont chers.
Echappé des périls extrêmes,
Qu'à son courage oppôsoient les enfers,
Nos soldats, animés par vos ordres
suprêmes,
Couroient, pour l'accâbler de fers:
Sa voix éclate dans les airs;
Ils tournent aussi-tôt leurs armes contre
eux-mêmes.
Abramane:
Dieux d'Abramane, dieux vengeurs,
Quel pouvoir suspend vos fureurs ?
|
Scene
3
Erinice, Abramane, Zopire
|
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Erinice:
C'en est donc fait, perfide ! il n'est plus d'esperance.
Je me vois, pour jamais,
Unie à tes forfaits;
Et je perds, sans retour, ma gloire & ma
vengeance.
Abramane:
Un revers d'un instant doit-il vous ébranler ?
Vous savés quelle est ma puissance;
Est-ce à vous de trembler ?
Rappellés votre courage:
Un honteur désespoir
Ne doit être le partage
Que des malheureux, sans pouvoir.
Erinice:
Eh ! que puis-je esperer encore ?
Amélite respire, & ton rival l'adore.
Que leur vue à mon coeur a couté de tourments
!
Qu'ils étoient amoureux, & qu'ils étoient
contents !
Qu'ils goûtoient de douceurs à resserer leur
chaîne !
Abramane:
Arrêtés !... eh pourquoi retracer,
inhumaine,
Le soûvenir affreux de ces cruëls instants
?
Erinice
& Abramane:
O dieux ! quelle douleur mortelle !
L'amour & le bonheur éclatoient dans leurs
yeux.
Abramane:
Que Zoroastre étoit heureux !
Qu'Amélite étoit belle !
Erinice:
Je vois, avec horreur, la lumière du jour.
Ah, quel suplice, quelle peine,
De sentir déchirer un coeur, fait pour l'amour,
Par toutes les fureurs d'une impuissante haîne
!
Abramane:
La haîne, qui fait agir,
Est toûjours assés puissante.
Les trésors de mon art à vos yeux
vonts'ouvrir:
Le danger disparoît, quand le courage
augmente.
La
haîne, qui fait agir,
Est toûjours assés puissante.
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Scene
4
Erinice, Abramane, Zopire,
Prêtres
|
|
Abramane:
Qu'une double porte d'airain
Rende à nos ennemis ce temple
impénétrable.
Erinice, ôsés voir, avec un front serein,
Les misteres secrèts d'un culte redoutabe.
[Erinice
se place: la cérémonie
commence]
Abramane,
entouré de prêtres:
Suprême auteur des maux & des tristes revers,
Qui désolent la terre & l'onde;
O, toi ! que sous des noms divers,
J'ai fait connoître à l'univers
Pour le maître absolu du monde;
On attaque ta gloire: arme ton bras vengeur;
Fais briller dans les airs les flâmes du tonnerre;
Eclate; venge-toi: ce n'est qu'à la terreur
Que tu dois l'encens de la terre.
Zopire,
& les Choeurs:
On attaque ta gloire: on arme ton bras vengeur;
Fais briller dans les airs les flâmes du tonnerre;
Eclate; venge-toi: ce n'est qu'à la terreur
Que tu dois l'encens de la terre.
Abramane,
en prenant une hache sacrée:
Epuisons le flanc
Des tristes victimes.
Redoutable Ariman,
Nourris tes fureurs légitimes
Dans des flots de sang.
[Abramane,
précédé & suivi de prêtres,
va à l'autel & il immole les victimes. Pendant ce
tems on forme, sur le devant du théâtre les
danses que les peuples anciens appelloient danses d'expiation]
Abramane,
en quittant l'autel:
Princesse, tout m'annonce un secours invincible,
Et je ne vis jamais d'augures plus heureux !
Réunissons nos voix, & qu'un charme terrible
Assûre encor le succès de nos voeux.
Abramane
& Erinice:
Ministres redoutés du plus puissant empire,
Des mortels & des dieux, de vous-mêmes
ennemis;
Vous, esprits, que l'ardeur de nuire
Peut seule forcer d'être unis;
Volés, volés, troupe cruëlle;
Donnés un libre essor à toutes vos
fureurs.
L'amour outragé vous appelle:
Accourés à ses cris, implacables
vengeurs.
[les
Esprits malfesants sortent en foule de toutes les parties du
théâtre. La Haîne paroît dans le
fond avec les Furies, le Désespoir, &c. Cette
troupe s'ouvre & la Vengeance arrive, armée
du'une massue hérissée de pointes de
fer]
|
Scene
5
La Vengeance, la Haîne, le Désespoir, les
Furies,
Erinice, Abramane, Zopire,
Prêtres
|
|
La
Vengeance & le Choeur:
A ta voix, nous quittons sans peine
L'éternelle nuit.
La Haîne
Nous mene,
La Vengeance nous suit.
La
Vengeance:
Les biens que notre main dispense
Ont plus de douceurs qu'on ne pense:
Nous offrons, pour secours, dans leurs maux rigoureux,
Aux coeurs outragés, la vengeance,
Et le trépas, aux malheureux.
[la
Haîne donne à la Vengeance une poignée
de serpents; le Désespoir lui donne un poignard
ensanglanté]
La
Vengeance, à Erinice:
Vengés-vous, cessés de souffrir.
Plus une injure est éclatante,
Plus il est doux de la punir.
La
Haîne se plaît à jouïr
D'une vengeance lente;
Mais quand le moment se présente,
On ne peut trop-tôt le saisir.
Vengés-vous,
cessés de souffrir.
Plus une injure est éclatante,
Plus il est doux de la punir.
Erinice,
en saisissant le poignard:
Ah ! je crois voir déjà ma rivale
sanglante
Chanceler, tomber & mourir.
[à
Abramane]
Portons
les coups les plus terribles:
Immolons deux ingrats, frappons-les, tour-à-tour.
La haîne, dans les coeurs sensibles,
Est extrême, comme l'amour.
La
Vengeance, à Abramane, en lui donnant sa massue:
Va, cours: j'arme tes mains; n'écoute que la
rage.
Par les
plus funestes éclats,
Signale ton courage:
Que la fureur guide ton bras.
Que la flâme, que le ravage
Précede & suive ton passâge:
Brave les plus affreux trépas;
Fait voler par-tout le carnage.
Des
coeurs, qui ne se vengent pas,
L'opprobre est toûjours le partage.
L'honneur parle: combats.
Meurs, s'il le faut; mais venge ton outrage.
Abramane,
à la Vengeance:
Que le vengeance a de douceurs !
Un plaisir inconnu pâsse, avec tes fureurs,
Jusques dans le fond de mon âme.
L'amour a moins d'attraits que l'ardeur qui
m'enflâme.
Que la vengeance a de douceurs !
La
Vengeance:
Que de votre ennemi le suplice commence.
[une
Statue, représentant Zoroastre, paroît sur
l'autel]
Qu'il se
sente frappé par d'invisibles coups.
Volés, secondés ma puissance,
Esprits cruëls, esprits jaloux,
Faites trïompher la Vengeance.
[elle
se place au pié de l'autel]
[les
esprits infernaux, conduits par la Haîne & le
Désespoir, accourent à la voix de la
Vengeance, armés de serpents, de poignards, de
haches, &c. Le Désespoir se saisit de deux
flambeaux éteints qui s'allument au feu qui
l'embrâse. Il les secoue sur la Haîne & sur
les démons. Leur fureur augmente; la Haîne lui
ravit un des flambeaux & ils courent ensemble à
l'autel avec leurs suites. Ils font contre la Statue de
Zoroastre les plus redoutables conjurations. Ils approchent,
levent le bras... prêts à frapper, un
tourbillon de flâmes sort de l'autel, & la statue
disparoît]
La
Vengeance, encore au pié de l'autel:
La flâme le consume !
Abramane:
Ah ! quel espoir plus doux.
Abramane,
Erinice, Zopire, les Furies & le Choeur:
Quel bonheur ! l'enfer nous seconde.
Que ses feux embrâsent les airs:
Qu'ils dévorent la terre & l'onde:
Que tout
se confonde.
Les plus grands maux sont nos biens les plus
chers.
[les
Esprits infernaux forment un ballet de joie vive, qui
termine cet Acte, avec la reprise du Choeur
précédent]
|
haut
de page

|
Le
théâtre représente le champ antique
de Zerdoust,
où
se fesoit l'inauguration des rois de la BActriane. Il est
entouré de rochers, coupé de prairies, &
borné dans le fond par la chaîne de montagnes,
qui sépare cette partie de l'Asie, de
l'Indostan
|
|
Erinice,
seule:
Quel tourment !... où trouver trace de ses pas ?
Un barbare aurtoi-il assoûvi sa furie ?
Je frémis... Zoroastre, hélas !...
Malheureuse !... est-ce à moi de trembler pour sa vie
?
Amour,
cruël Amour, ton funeste bandeau
Cache à nos yeux l'abîme, où ta main
nous entraîne:
Elle a déjà formé tous les noeuds de ta
chaîne,
Quand tu fais briller ton flambeau.
Il
approche... Enfin je respire.
|
Scene
2
Erinice, Zoroastre
|
|
Zoroastre,
en se détournant:
C'est Erinice. O Ciel !...
Erinice,
à elle:
Tout mon couroux expire.
[à
Zoroastre]
On menace
tes jours. Nos prêtres furïeux,
LEur crüauté, leurs cris, leurs complots
odïeux
A mon coeur éperdu se retracent
sans-cèsse:
Eloigne-toi, fuis; le temps prèsse:
Abramane a pour lui les enfers & les dieux.
Zoroastre:
Je brave les dieux d'un barbare:
Je haîs leurs prêtres criminels;
Et c'est sur les débris de leurs sanglants autels
Que mno trïomphe se prépare.
Erinice:
Sois touché de mes pleurs, fuis cet affreux
séjour.
Mes malheurs, tes mépris, ma mort, qui va les
suivre,
Je te pardonne tout, ingrat ! si tu veux vivre;
Et c'est l'unique prix qu'éxige mon amour.
[on
entend une simphonie éclatante]
Qu'entends-je
? o dieux !
Zoroastre:
C'est un peuple fidele
Qui fait pour Amélite éclater ses
transports.
Jugés quels sont nos voeux pour elle
PAr ses vertus, même par vos remords.
Erinice:
Mes remords !... ce reproche étouffe leur
murmure:
Notre sort est de nous haïr.
Il manquoit à mon coeur cette nouvelle injure
Pour le forcer à m'obéir.
[elle
sort]
|
|
Zoroastre,
seul:
Le peuple dans ces lieux, par un antique usage,
Aux rois, qu'il s'est choisi, doit rendre son hommage.
Il y guide Amélite & vient s'y
rassembler...
Le Choeur
de peuples, qu'on ne voit point:
Dieux, o dieux ! quel coup terrible !
Zoroastre:
Ciel ! quel nouveau malheur vient encor me troubler
!
|
Scene
4
Zoroastre, Céphie,
Peuples
|
|
Céphie,
& le Choeur, en paroîssant:
Jour funeste ! sort inflexible !
Zoroastre:
Céphie... eh ! quel est donc le sujet de vos pleurs
?
Céphie:
Au milieu de son peuple, & charmant tous les coeurs,
Amélite en ces lieux au trône étoit
conduite,
Par des chemins semés de fleurs.
Tout-à-coup
l'air agite,
Un tourbillon de feux
Entre elle & nous se précipite
Et, plus prompt qu'un éclair, la ravit à nos
voeux.
Le Choeur
de Prêtres armés, qui paroîssent en foule
au fond du Théâtre:
Que la fière Erinice
Trïomphe & regne en ces lieux.
|
Scene
5
Erinice, entourée de Zopire, de Prêtres
d'Ariman, armés de cuirasses, de casques, de massue,
&c.
Abramane sur un nuage enflâmé,
Zoroastre, Céphie, Amélite qu'on ne voit pas
d'abord,
Peuples
|
|
Erinie
& Abramane:
Que tout cede; que tout fléchisse.
Abramame:
Adorés, en tremblant, le choix qu'ont fait les
dieux.
Zoroastre:
Traître, c'est trop long-temps suspendre ton
suplice...
Abramane:
Arrête ! je connois ton pouvoir odïeux.
Si par un geste, un mot, ta crainte, ou ta vengeance
Ôse implorer l'aide des Cieux,
[il
leve sa massue, une partie du nuage s'ouvre, on voit
à ses piés Amelite chargée de
fers]
Amélite
est en ma puissance:
Tremble ! je l'immole à tes yeux.
Zoroastre:
Ah ! le ciel prendra sa défense,
Et je saurai du-moins, si je la perds.
[il
éleve ses mains vers le ciel]
Tombés,
monstres, tombés dans le fond des enfers.
[la
foudre éclate, tombe sur Abramane, Erinice & les
prêtres: les entrailles de la terre s'ouvrent, &
ils y sont tous engloûtis. Dans le même temps le
théâtre change: on voit un édifice
éclatant, rempli d'une foule de divers Esprits des
Eléments. C'est le premier temple élevé
à la lumière. Oromasès, roi des Genies,
paroît sur des nuages légers & brillants;
on revoit Amélite entourée des Esprits
Elémentaires, qui la délivrent de ses
chaînes, &c.]
|
Scene
5
Zoroastre, Céphie, Amélite,
Oromasès,
Peuples, Esprits Elémentaires
|
|
Oromasès,
dans les airs:
Par un dernier revers, digne de ton courage,
Le ciel vouloit encore éprouver ta vertu.
[en
lui montrant Amélite]
Zoroastre,
en veillant sur son plus bel ouvrage,
Je gardois le prix qui t'est dû.
Regnés
dan ces climats, où la paix va renaître.
Ces peuples vous sont chers, répondés à
leurs voeux:
L'amour des sujèts & du maître
Fait les roix, qui seuls devroient l'être,
Les empires puissants & les regnes heureux.
[aux
Esprits]
Unissés
ces amants des plus aimables noeuds.
[Oromasès
disparoît]
|
Scene
5
Zoroastre, Céphie, Amélite,
Peuples
|
|
[les
Esprits bienfesants couronnent Amélite &
Zoroastre: ils les unissent avec des noeuds de
fleurs]
Zoroastre:
Que ces noeuds sont charmants !
Amélite:
Qu'ils flatent ma tendresse !
Zoroastre:
Que je vous aime !
Amélite:
Doux retour !
Ensemble:
Toute notre âme est à l'Amour.
Il l'enchaîne à-jamais; qu'il l'enflâme
sans-cèsse !
|
Scene
derniere
Zoroastre, Céphie, Amélite,
Peuples, Bergers & Bergeres , qui viennent en dansant,
se mêler à la fête
|
|
Amélite:
Sur nos coeurs épuise tes armes,
Amour, vole & lance tes traits.
Tu nous
offres le prix de nos tendres allarmes,
Et l'Himen, paré de tes charmes,
Va nous dispenser tes bienfaits.
Sur nos
coeurs épuise tes armes,
Amour, vole & lance tes traits.
[les
Bergers & les Bergeres continuent leurs
danses]
Le
Choeur:
Lancés, charmant Amour, lancés vos traits
vainqueurs,
Répandés vos bienfaits, sans mélange de
peines:
Le seul penchant unit les coeurs.
Le bonheur ressere leurs chaînes.
[les
Esprits bienfesants, les peuples & les bergers, &c.,
font éclater leur joie & leur amour, en se
réunissant tout pour aimer & servir Zoroastre
& Amélite. Cette union heureuse termine la
fête, & l'opéra]
|
|
J'ai
lu, par ordre de Monsiegneur le Chancelier, une nouvelle
Edition de Zoroastre, & n'y ai rien trouvé
qui doive en empêcher l'impression.
A Paris le deux Janvier 1770.
De
Moncrif
|
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