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Q Academie Royalle de Musique Q

Joseph Nicolas Pancrace Royer

[1705 - 1755]

Pirrhus

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes

représentrée pour la première
par l'
Academie Royale de Musique le 26 Octobre 1730

livret de Monsieur Fermelhuis

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

Avertissement

 

On comprendra aisément que le Prologue de cet Opera avoit été fait au sujet de la Naissance de Monseigneur le Dauphin: mais, comme celle de Monseigneur le Duc d'Anjou, ne m'a pas donné le temps d'en recommencer un autre, qui embrassât les deux Naissances de ces Princes, si chers à la France; j'ay été obligé d'ajoûter un Recit, pour celebrer celle du Second. J'espere que le Public voudra bien s'y prêter. Je pourrois le prévenir sur la conduite de ma Piece, & luy demander en même temps, grace pour les choses que je crains d'avoir manquées; mais je ne suis pas assez vain pour vouloir luy preparer les reflexions qu'il doit faire sur mon Poëme: le droit de juger par luy-même d'un Ouvrage qu'on luy presente, n'étant reservé qu'à ses seules lumieres. Je m'y soûmets entierement. Trop heureux, si le desir que j'ay de luy plaire a pû me procurer les moyens d'u réüssir.

 

 

Prologue

 

les personnages du Prologue

les interprètes

 

Mars

 

Mr Dun

Minerve

Mlle Eermans

Jupiter

Mr Goujet

 

Troupe de Guerriers, de Jeux & de Plaisirs

 

Le Theâtre represente le Palais de Mars; ce Dieu y paroît au milieu d'une Troupe de Guerriers

 

 

Scene premiere
Mars, Troupe de Guerriers

 

Mars
Vous qui suivez par tout ma voix,
Que vôtre ardeur se renouvelle.
Une Carriere & plus vaste & plus belle
Va s'offrir en ce jour à vos brillants exploits.
L'Europe a trop long-temps joüy d'un sort tranquille:
De ses Guerriers plongez dans un heureux repos,
La valeur devient inutile;
Il faut les rappeller aux glorieux travaux.

Courons y rallumer le flambeau de la Guerre,
Que des ruisseaux de sang coulent de toutes parts,
Qu'on reconnoisse le Dieu Mars
Aux nouvelles horreurs qui vont troubler la Terre.

Le Choeur
Courons y rallumer le flambeau de la Guerre, &c.

Mars
Mais Minerve paroît, quel dessein icy-bas
L'oblige de descendre ?

Minerve descend sur un nuage

 

Scene 2
Minerve, Mars, Troupe de Guerriers

 

Minerve
Redoutable Dieu des Combats,
Renoncez à l'espoir qui vient de vous surprendre.
Les Arrests du Destin renversent vos projets:
La France vient de voir combler son esperance
Par un Prince, dont la naissance
A l'Europe allarmée assure enfin la paix.

Mars
Aux Arrests du Destin cédons sans resistance.
Mais, mon triomphe en est plus éclatant,
Et dans la France qui m'attend,
De ce Prince chery je vais former l'Enfance.
Le plus puissant de ses Ayeux
Par mon secours fut toûjours invincible:
Je veux, s'il est possible,
Rendre son Nom encor plus glorieux.

Minerve
Non, non, c'est moy qui seule eûs l'avantage
De porter ses Ayeux aux glorieux travaux.
Mars ne peut inspirer qu'un farouche courage;
C'est moy qui fait les vrays Heros.

Ensemble
Je dois sur vous remporter la victoire:
De ce Prince charmant je veux former le coeur.
C'est un soin trop flateur,
Pour en céder la gloire.

Minerve
Mais tout répond à mes desirs;
Jupiter pour moy se declare:
Il ameine avec luy la Paix & les Plaisirs,
C'est mon triomphe qu'il prepare.

Jupiter paroît dans une gloire brillante, accompagné de la Paix, des Jeux & des Plaisirs

 

Scene 3
Jupiter, Minerve, Mars,
Troupe de Guerriers, de Jeux & de Plaisirs

 

Jupiter
Cessez de disputer. Qu'un plus noble projet,
Pour cet illustre Sang, marque vôtre tendresse.
Puisque vous pretendez, dans l'ardeur qui vous presse,
De ce Heros naissant, faire un Heros parfait;
Tous les deux à l'envy conduisez sa jeunesse.

Par mille soins divers,
Signalez vôtre intelligence:
Que le succès qui doit combler vôtre esperance
Etonne bien-tôt l'Univers.

Le Choeur
Par mille soins divers,
Signalez vôtre intelligence:
Que le succès qui doit combler vôtre esperance
Etonne bien-tôt l'Univers.

[on danse]

Minerve
Doux Plaisirs, après le bruit des armes,
Venez celebrer ce jour;
Regnez à vôtre tour,
Et que tout parle icy de vos charmes.

Descend des Cieux, aimable Paix.
La plus brillante gloire
Que donne la Victoire,
Vaut-elle un seul de tes attraits ?

Doux Plaisirs, après le bruit des armes, &c.

[le Divertissement continuë]

Jupiter
France, quel est pour toy ce fortuné moment !
Heureux Monarque, heureuse Reine !
Quel gage encor de vôtre Hymen charmant,
Vient d'un nouvel éclat embellir vôtre chaîne !

(à Mars, & à Minerve)

Redoublez vos soins glorieux:
Que pour les seconder aujourd'huy, tout conspire.
C'est aux Rois d'imiter les Dieux;
Mais c'est aux Dieux à les instruire.

Le Choeur, reprend
Par mille soins divers, &c.

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Acte Premier

 

les personnages de la Tragedie

les interprètes

 

Pirrhus, Roy d'Epire, Fils d'Achille

 

Mr Chassé

Acamas, Prince du sang de Pirrhus

Mr Tribou

Polixene, Fille de Priam, Roy de Troye

Mlle Pellicier

Ismene, Confidente de Polixene

Mlle Petitpas

Eriphile, Princesse Magicienne, Fille du Devin Amphiaraüs

Mlle Antier

L'Ombre d'Achille

Mr Dun

Les Trois Eumenides

Mrs Lemire, Cuvillier & Dumast

Une Nymphe de Thetis

Mlle Eermans

Thetis

Mlle Petitpas

Le Grand Prestre

Mr Dun

Un des Soldats

Mr Gouget

 

Troupe de Troyens & de Troyennes
Troupe de Grecs & de Guerriers
Troupe de Demons
Troupe de Nymphes de Thetis
Ch oeurs de Peuples & de Sacrificateurs

 

La Scene est à Butrot, Capitale d'Epire

 

 

Scene premiere
Polixene, Ismene

 

Le Theâtre represente une Gallerie du Palais de Pirrhus

 

Ismene
Joüissez de vôtre victoire:
L'Amour vient de servir vôtre juste couroux.
Tout celebre icy vôtre gloire:
Le superble Pirrhus soupire à vos genoux.

Quel triomphe pour Polixene !
Quels hommages vous sont offerts !
Vous faites porter vôtre chaîne
A qui vous destinoit des fers.

Polixene
Helas ! loin d'adoucir mon destin déplorable,
Ses soins ne font qu'aigrir le tourment qui m'accable.

Ismene
Que manque-t-il en ce jour à vos voeux ?
A peine des Troyens qui sont sur ce rivage,
Vous avez à Pirrhus reproché l'esclavage,
Qu'il a brisé leurs chaînes à vos yeux.
De son zele à vous obéir,
Pourquoy semblez-vous allarmée ?
Il est toûjours doux d'être aimée,
Même de ceux qu'on veut haïr.

Polixene
Ah ! cesse un discours qui me blesse;
Tes yeux, de mes combats, ont été les témoins:
Pour ce cruel Vainqueur tu connois ma foiblesse,
Et tu peux me presser de recevoir ses soins !

Ismene
En luy cachant vôtre tendresse,
Vous flatez-vous de l'aimer moins ?

L'Amour, certain de sa victoire,
Attaque également la raison, le devoir:
Les opposer à son pouvoir,
C'est élever encor un trophée à sa gloire.

Quand Achille dans Troye acheva son destin,
Il alloit sur l'Autel recevoir vôtre main;
Pourquoy donc aujourd'huy vous faites-vous un crime,
D'écoûter de son Fils la genereuse ardeur ?

Polixene
A ma Patrie, helas ! sans cesse pour victime,
J'immole dès long-temps le repos de mon coeur.
Pour sauver Illion de son peril extrême,
A l'Objet de ma haine il fallut m'engager:
Il n'en perit pas moins, & c'est pour le venger
Que mon coeur aujourd'huy s'arrache à ce qu'il aime.

Le Choeur, derriere le Theâtre
Triomphez Liberté charmante,
Ne nous abandonnez jamais:
On ne connoît bien vos attraits,
Qu'aprés une si longue attente.

Polixene
Pesne-t'on par ces chants, adoucir mes ennuys ?
Je ne puis les entendre en l'état où je suis.

Ismene
Vos Sujets sortis d'esclavage,
Chantent leur liberté, charmez d'un bien si doux:
Laissez-les, s'il se peut, joüir de l'avantage
De celebrer leur bonheur devant vous.

 

Scene 2
Polixene, Ismene,
Choeur de Troyens & de Troyennes

 

Le Choeur
Triomphez Liberté charmante,
Ne nous abandonnez jamais:
On ne connoît bien vos attraits,
Qu'aprés une si longue attente.

[on danse]

Ismene
Suivez l'Amour,
Trop aimable Princesse;
Et qu'à son tour,
Ce Dieu charmant vous blesse.

Petit Choeur
Suivez l'Amour, &c.

Ismene
Rendez heureux
Un Prince amoureux.

Petit Choeur
Luy seul peut calmer
Vôtre peine.

Ismene
L'Amour veut former
Vôtre chaîne.

Ismene & le Petit Choeur
Cedez au tourment
D'un Amant.

Ismene, seule
Regnez dans son coeur;
Et pour combler sa flâme,
Que son ardeur
Passe jusqu'en vôtre ame.

Petit Choeur
Regnez dans son coeur; &c.

[le Divertissement continuë]

Les Choeurs
Tout céde au pouvoir de vos charmes:
C'est trop au tendre Amour refuser vôtre coeur.
Le superbe Pirrhus fait son plus grand bonheur
De vous rendre les armes.

Polixene
Par ces chants odieux, ne croyez pas me plaire:
Allez lâches Troyens, vantez vôtre Vainqueur.

Les Choeurs
Par ses soins & par son ardeur
Laissez calmer vôtre colere.

Polixene
Ah quoy donc, avez vous oublié sa fureur ?

Rappellez cette nuit complice de sa rage;
Où Troye abandonnée aux flâmes, au carnage,
Vit ses plus braves Chefs interdits & troublez
Dans leurs Palais brûlants, par les Grecs immolez.
Cedant aux mouvements de crainte & de tendresse,
J'avois suivy mon Pere au Temple de Pallas:
Nous enbrassions tous deux l'Autel de la Déesse,
Quand Pirrhus y porte ses pas,
Tout fuit à son aspect funeste...
Dieux ! puis-je sans fremir, achever ce qui reste !
Ce fût en immolant mon Pere & vôtre Roy,
Que ce cruel Vainqueur vint s'offrir devant moy...
Et vous m'osez vanter sa flâme !
Ah ! plûtôt contre luy, secondez la fureur
Qui regne dans mon ame.

O Ciel ! vien-t-il encor irriter ma douleur ?

 

Scene 3
Pirrhus, Acamas, Polixene, Ismene

 

Pirrhus
Eh quoy, vous me fuyez aimable Polixene !
Aprés les maux que mon coeur a soufferts,
Lorsque de vos Troyens ma main brise les fers,
N'adoucirez-vous point ma chaîne ?

Polixene
Ah ! ne t'obstine plus
A m'offrir chaque jour des soupirs superflus.
Cruel, n'attend de moy que des cirs & des larmes:
Mon Pere est tombé sous tes coups.
Pour me venger; helas ! dans mon juste couroux,
Puisque je n'ay point d'autres armes,
Cruel, n'attend de moy que des cris & des larmes.

 

Scene 4
Pirrhus, Acamas

 

Pirrhus
Quel prix d'une si tendre ardeur !
Que ces cruels mépris excitent ma fureur !
C'est trop souffrir, vengeons-nous de l'Ingrate;
Mais, que dis-je insensé ! quel vain espoir me flate !
Dès que je suis éloigné de ses yeux,
Le dépit dans mon coeur vient reprendre sa place:
Je brûle de punir ses mépris odieux.
Inutiles projets ! helas ! quoique je fasse;
A peine de revoy ses attraits dangereux,
Timide, interdit, amoureux,
C'est moy qui luy demande grace.

Acamas
Oubliez cette Ingrate. Eriphile autrefois
Devoit à vôtre sort unir sa destinée:
Achille en conclût l'hyménée,
Tout vous engage à rentrer sous ses loix.

Pirrhus
Vôtre amitié pour moy prend un soin inutile:
Je ne puis changer en ce jour,
La raison est pour Eriphile,
Mais, Polixene a pour elle l'amour.

Acamas
(à part) Qu'entends-je malheureux ! (à Pirrhus) Evitez sa colere:
Rien ne peut échaper à son ressentiment;
Instruite dans son art par Amphare son Pere,
Tout l'Enfer est soûmis à son commandement.

Pirrhus
Je serois moins à plaindre,
Si je n'avois que sa fureur à craindre.

Un songe... je rougis de ce trouble honteux;
Cependant, malgré-moy, tous mes sens en fremissent:
Le sang & l'amitié, qui tous deux nous unissent,
M'engagent à montrer ma foiblesse à vos yeux.

A peine du sommeil je goûtois la douceur,
Que j'ay vû ma Princesse à mes voeux moins rebelle,
Ceder enfin à mon ardeur.

Nous nous jurions tous deux une flâme éternelle,
Quand au fond des Enfers, avec un bruit affreux,
Un poignard à la main, sort l'Ombre de mon Pere.
Le Sceptre furieux
Lance sur Polixene un regard de colere;
Elle veut l'éviter, le Cruel la poursuit:
Je fais pour l'arrêter, un effort inutile;
A mes yeux effrayez l'inexorable Achille
L'immole, disparoît, & le Songe s'enfuit.

Acamas
Enfin, quel est le sort que vôtre amour espere ?

Pirrhus
D'autres soins aujourd'huy m'occupent en ces lieux.
Pour honorer les Manes de mon PEre,
J'ay pris soin d'ordonner des Jeux:
Puissay-je par mes voeux,
Appaiser cette Ombre si chere !
Vous Prince, qui voyez l'excès de ma douleur,
Ne m'abandonnez pas aux troubles de mon coeur.

Il sort

Acamas
Cachons-luy, s'il se peut, les transports de mon ame:
Ou plûtôt, étouffons ma funestes flâme.

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Acte Second

 

Le Theâtre represente une Place publique:
on voit au milieu, un Monument, élevé en l'honneur d'Achille, formé par une grande Pyramide, accompagnée de Trophées

 

 

Scene premiere
Acamas

 

Acamas
Je ne sçais où je vais, rien n'adoucit ma peine:
Amant de Polixene,
Et confident de mon Rival,
Je souffre à chaque instant un tourment sans égal;
J'ay tenatôt combattu l'ardeur qui le possede:
Helas ! contre l'amour, inutile remede !
Plus j'opposois d'obstacles à ses voeux,
Et plus je rallumois ses feux.

Les mêmes mouvements tirannisent mon ame:
Envain tout s'oppose à ma flâme,
Je me livre aux transports dont je suis animé...
Parlons, esperons tout, Pirrhus n'est point aimé...
Non, m'en dût-il coûter la vie,
Je ne puis me resoudre à cette perfidie:
Polixene elle-même en auroit de l'horreur...
Mais, puis-je en le voyant, répondre de mon coeur ?
Non, fuyons ses attraits... quel nuage s'avance !
C'est Eriphile, ô Ciel ! qui descend dans ces lieux.

Il paroît un nuage, qui laisse voir Eriphile

 

Scene 2
Acamas, Eriphile

 

Eriphile, paroît sur un nuage
Prince, reprenez l'esperance:
Je viens pour proteger vos feux.

Acamas
Laissez-moy de l'Amour fuir le funeste empire:
Epargnez un courage encor mal affermy.
J'emporteray par tout le trait qui me déchire;
Mais, j'en mourray du moins, sans trahir mon amy.

Eriphile
Quand vous ne seriez point un obstacle à sa flâme,
Polixene jamais ne recevroit sa foy.
Je viens entreprendre icy tous mes droits sur son ame,
Ou remplir ses Etats de carnage & d'effroy.
Envain, en l'honneur de son Pere,
Pirrhus veut ordonner des Jeux:
Son amour a d'Achille exité la colere,
Et son Ombre en murmure au séjour tenebreux.
L'Enfer m'a découvert cet important mistere:
Quel secours nous pourrons en recevoir tous deux !

Acamas
Quel espoir adoucit ma peine !
Je pourrois sans remords, adorer Polixene !

Eriphile
Faisons tous deux nôtre bonheur:
J'aime Pirrhus; avant de punir ce parjure,
Je veux pour quelque temps, oublier mon injure;
Et pour rallumer son ardeur,
Employer à l'envy les soupirs & les larmes.
Daigne amour, leur prêter des charmes,
Tu peux tout sur les coeurs, & mon art n'y peut rien.
Vous cependant, allez à la Princesse,
Découvrir l'ardeur qui vous presse.
Pour former entre vous le plus charmant lien,
Je vais mettre tout en usage.

Acamas
De quels combats mon coeur est déchiré !
Vous secondez l'ardeur dont je suis dévoré;
Mais, que je vais au Roy faire un sensible outrage !

Eriphile
Ah ! vous n'aimez que foiblement !
Quand on aime bien tendrement,
Peut-on, sans une peine extrême,
Cacher son ardeur un moment,
Aux yeux de la Beauté qu'on aime ?
Le devoir & l'amitié même,
Tout céde à cet empressement:
Ah ! vous n'aimez que foiblement.

Acamas
Ah ! cessez d'outrager une flâme si belle:
Polixene en mon coeur allume plus de feux...

Eriphile
Eh bien, si vous brûlez pour elle,
Eloignez-là de ces bords dangereux.
Ostez-moy cet Objet qui blesse icy mes yeux,
Ou craignez ma juste vengeance.
Mais, Pirrhus va bien-tôt se rendre dans ces lieux;
Je dois encor éviter sa presence.
Vous pourrez cependant consulter vôtre coeur:
Mais suivez mes conseils, ou craignez ma fureur.

 

Scene 3
Acamas

 

Acamas, seul
Faut-il encor que je balance !
N'écoûtons plus que mon ardeur.

Charmant Espoir d'obtenir ce que j'aime,
Vole, vien commencer à seconder mes voeux.
C'est toy qui des coeurs amoureux
Calme l'inquietude extrême.
Par l'image du sort dont tu flâtes leurs feux,
Tu leur fais, dans l'attente même,
Goûter mille moments heureux:
Charmant Espoir d'obtenir ce que j'aime,
Vole, vien commencer à seconder mes voeux.

Mais, je voy Pirrhus qui s'avance;
Contraignons-nous en sa presence.

 

Scene 4
Acamas, Pirrhus,
Choeur & Troupe de Guerriers & de Peuples d'Epire

 

Pirrhus
Celebrez un Heros, dont la vertu guerriere
Animoit tous les coeurs au milieu des combats:
Des Fleuves debordez, pour arrêter ses pas,
N'offroient à sa valeur qu'une foibles barriere.
A ce Vainqueur si grand, si genereux,
Ne donnons point d'indignes larmes:
Ce n'est que par le bruit des armes,
Que l'on doit honorer ses Manes glorieux.

Chantez ses exploits & sagloire,
Gardez à jamais sa memoire:
Que son nom fameur
Eclate en tous lieux.

Le Choeur:
Chantons ses exploits & sagloire,
Gardons à jamais sa memoire:
Que son nom fameur
Eclate en tous lieux.

[on danse]

Le Theâtre s'obscurcit tout à coup: On voit briller les Eclairs, & l'on entend gronder le Tonnerre

Le Choeur
Quelsmouvements soudains ! quels éclats de Tonnerre !
L'obscurité succede à la clarté des Cieux.
Sous nos pas chancelants, qui fait trembler la Terre !
Quel prodige effrayant va paroître à nos yeux ?

La Pyramide s'abîme, & laisse paroître l'Ombre d'Achille, à sa place

 

Scene 5
L'Ombre d'Achille, Acamas, Pirrhus,
Choeur & Troupe de Guerriers & de Peuples d'Epire

 

L'Ombre d'Achille
Ne croy pas échaper à mes ressentiments:
Sur toy, sur tes Sujets, crain d'attirer ma haine;
Si ton obéïssance à mes commandements,
Ne me fait dans ce jour immoler Polixene.

L'Ombre s'abîme

Pirrhus
Dieux ! Polixene ! arrête Ombre cruelle,
Je t'offre tout mon sang pour épargner le sien:
Soy sensible à mes cris, c'est ton Fils qui t'appelle...
Helas ! tu ne me réponds rien !...
De l'état où je suis, que pouvez-vous attendre ?
Peuples, éloignez-vous, qu'on me laisse en ces lieux;
Allez, un sang si precieux
Merite qu'on balance encor à le répandre.

 

Scene 6
Acamas, Pirrhus

 

Acamas
De vôtre sort je conçois les horreurs:
Mais, n'est-il rien qui puisse adoucir vos douleurs ?

Pirrhus
Non, non, Ombre barbare,
Je ne puis servir tes fureurs:
Dûssent sur moy tomber tous les malheurs
Que ta cruauté me prepare;
Non, non, Ombre barbare,
Je ne puis servir tes fureurs.
Non, tu ne mourras point charmante Polixene...
Eh pourquoy me flater d'une esperance vaine !
Qui pourroit retenir des Peuples furieux,
Armez contre ses jours par un prodige affreux ?
Seul contre tous, pourrois-je la défendre ?
En perrisant pour elle, helas !
Tous mes efforts ne la sauveroient pas.
Dans ce trouble cruel, quel party dois-je prendre ?
Eloignons-là plûtôt de ces funestes lieux,
Cher Prince, recevez ce Dépost precieux.
Je remets en vos mains ma Princesse, ma vie.
Allez dans vos Etats mettre à couvert des jours,
Qui de ceux de Pirrhus doivent regler le cours.
Je veux de mes Sujets braver seul la furie,
Disposez ce que j'aime à partir de ces lieux,
Et daignez m'épargner de funestes adieux.

Il sort

Acamas
Luy-même, entre mes mains il livre son Amante !
Obéissons au sort, qui passe mon attente.

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Acte Troisiéme

 

Le Theâtre represente l'interieur du Palais de Pirrhus

 

 

Scene premiere
Polixene

 

Polixene
Que vois-je ! quelle horreur se répand dans ces lieux ?
Des Peuples effrayez frapent par tout mes yeux.

 

Scene 2
Polixene, Acamas

 

Acamas
Ah ! Princesse, apprenez le coup qui vous menace,
Je vous l'annonce avec douleur;
Mais, le temps presse, il faut prévenir ce malheur,
L'Ombre d'Achille... ah ! tout mon sang se glace.
A mon trouble, jugez de son Arrest cruel...
Pour vous sauver du coup mortel,
Pirrhus, dans mes Etats, veut que je vous conduise;
Ce seul instant nous favorise.

Polixene
Que Pirrhus connoît mal mon coeur !
Des cruels effets de sa rage
Je sens encor toute l'horreur.
Le trépas est-il un malheur,
Quand il nous tire d'esclavage ?
Que Pirrhus connoît mal mon coeur !

Acamas
Il craint que son Peuple en furie,
Malgré tous ses efforts, n'attente à vôtre vie.
Dans mes Etats vos voeux seront tous satisfaits:
Quand au fond des Enfers, l'affreuse Ombre d'Achille
Viendroit soûlever mes Sujets,
Sa fureur seroit inutile.
Dûssent-ils s'amer contre moy,
Reduire mon Palais en cendre;
Vous ne me veriez point, par un indigne effroy,
Remettre en d'autres mains le soin de vous défendre:
Pour m'acquérir ce coeur où tendent tous mes voeux,
J'irois dans l'ardeur qui me presse
Moy seul, à ces Cruels, disputer ma Princesse,
L'arracher de leurs mains, ou perir à ses yeux...
Vous me fuyez ? Pirrhus est l'objet de vos voeux.

Polixene
Non, quoy que mon devoir demande qu'il perisse,
Je vois avec horreur, qu'un Amy le trahisse.

Acamas
Jugez quel est sur moy le pouvoir de vos yeux.
Tourmenté par le doute affreux
Du sort, dont mon ardeur devoit être suivie;
J'ay trahy cependant un Prince genereux,
Pour qui j'aurois donné ma vie:
Jugez quel est sur moy le pouvoir de vos yeux.

 

Scene 3
Polixene, Acamas, Pirrhus

 

Pirrhus
Prest à souffrir la violence
De me voir separer de vous,
Princesse, j'ay senty que pour moy, vôtre absence
Est des maux que je crains, le plus cruel de tous.
Quand tous les Dieux sur moy devroient lancer la foudre,
Vous ne partirez point: je ne puis m'y resoudre.

à Acamas

Cher Prince, c'est assez; aux dépens de mes jours,
Que ne puis-je payer vos soins, vôtre secours !

Acamas se retire

 

Scene 4
Polixene, Pirrhus

 

Pirrhus
Aprés ce que j'ay fait pour vous en ce moment,
Me faut-il craindre encor vôtre ressentiment ?

Polixene
A me vanter tes soins, j'admire ton audace.
Qui brave le trépas, ne connoît point de grace...

Pirrhus
Cruelle, je le vois, vous cherchez moins la mort,
Qu'à fuïr un Prince qui vous aime.

Polixene
Je fuis l'horreur extrême
De voir l'Auteur de mon malheureux sort.

Pirrhus
Ah ! demeurez Ingrate;
Vengez-vous; que sur moy vôtre couroux éclate:
Mais laissez-moy du moins, quand je perds tout espoir,
Le funeste plaisir que je prends à vous voir.

Polixene
Pirrhus, n'abusez point de l'état déplorable
Où m'a fait tomber mes malheurs;
Et loin de profiter de l'ennuy qui m'accable,
Montrez-vous genereux, respectez ma douleur.

Pirrhus
Eh bien, vous serez satisfaite.
Non, ce n'est point assez d'avoüer ma défaite:
Victime dès long-temps de vos cruels appas,
C'est de vous que j'attens la vie ou le trépas.
Prononcez mon arrest, je vais vous satisfaire.

Si je ne puis calmer vôtre colere,
Je sçauray percer à vos yeux,
Ce coeur trop malheureux
D'avoir pû vous déplaire.
Prononcez mon arrest, je vais vous satisfaire.

Polixene
Cessez de m'arrêter:
Non, non, je ne puis vous entendre.

Pirrhus
Daignez vous arrêter.
Pourquoy refuser de m'entendre ?

Ensemble
De cet amour soûmis & si tendre,
[
Polixene] Que n'ay-je point à redouter ?
[
Pirrhus] Qu'avez-vous donc à redouter ?

Polixene
Non, non, je ne puis vous entendre,
Cessez de m'arrêter.

Pirrhus
Pourquoy refuser de m'entendre ?

Ensemble
De cet amour soûmis & si tendre,
[
Polixene] Que n'ay-je point à redouter ?
[
Pirrhus] Qu'avez-vous donc à redouter ?

Polixene sort

Pirrhus
Courons à ses genoux,
Achever, s'il se peut, de fléchir son couroux.
O Ciel ! Eriphile s'avance:
Ne puis-je éviter sa presence ?

 

Scene 5
Eriphile, Pirrhus

 

Eriphile
Enfin, voicy ce joir si long-temps souhaité.
Qui doit mettre le comble à ma felicité.
Rien ne manque à vôtre victoire:
Le superbe Illion est tombé sous vos coups.
Tout comble mes desirs ainsi que vôtre gloire:
L'Hymen va nous unir de ses noeuds les plus doux.

Pirrhus
Dans ce funestes jour; que faut-il que j'espere ?
Cet hymen auroit-il pour nous quelque douceur ?
L'Ombre terrible de mon Pere,
Vient de répandre icy l'épouvante & l'horreur.

Eriphile
Ah ! si je vous suis toûjours chere,
Que vous importe sa fureur ?
Les Enfers chaque jour par un funeste augure
M'annoncoient que Pirrhus n'étoit plus sous mes loix:
Mais, plûtôt que mon coeur pût vous croire parjure,
J'ay démenty mon Art pour la premiere fois...
Me serois-je abusée ?

Pirrhus
Ah ! laissez-moy me taire;
Et ne penetrez point un funeste mistere,
Que je cherche avec soin, à cacher devant vous.

Eriphile
Non, je connois l'Objet qui possede ton ame.
Quand l'Enfer n'auroit pû me découvrir ta flâme,
Croy-tu tromper l'amour jaloux ?

Pirrhus
Eh bien je l'avouray, j'adore Polixene.
Je ne suy qu'à regret le penchant qui m'entraîne:
Mais, ses mépris, sa cruauté
Ne punissent que trop mon infidelité.

Eriphile
Je le voulois, Cruel, apprendre de toy-même.
c'en est fait, je succombe à ma douleur extrême.
Diange un moment jetter les yeux sur moy.
Je n'ay pour me venger, que d'innocentes armes.

Lorsque tu me manques de foy,
Mes pleurs & mes soupirs sont les uniques charmes,
Dont je me serve contre toy.
Un seul de tes regards payeroit tant de larmes.

Daigne un moment jetter les yeux sur moy,
Je n'ay pour me vanger, que d'innocentes armes.

Pirrhus
Je plains le trouble où je vous voy.
Devois-je vous causer de si vives allarmes ?

Eriphile
Cesse de m'outrager par ce lâche détour.
Croy-tu que la pitié puisse payer l'amour ?

Dépit jaloux, funeste Rage;
C'en est fait, je me livre à vous.
Triomphez dans mon coeur d'un amour qu'on outrage,
Vengez mes droits, servez un trop juste couroux.
Dépit jaloux, funeste Rage;
C'en est fait, je me livre à vous.

Tu croyois braver ma fureur:
Mais, crain pour ma Rivale une vengeance horrible.
Je sçay pour te frapper, l'endroit le plus sensible;
Et j'iray te chercher, jusqu'au fond de son coeur.

Pirrhus
Ne vous flater pas, Temeraire,
Quand Pirrhus l'a défend, de pouvoir l'immoler.
Le respect ne peut plus retenir ma colere,
Vous menacez l'Objet qui m'a sçû plaire:
Je n'écoûte plus rien, c'est à vous de trembler.

Il sort

 

Scene 6
Eriphile

 

Eriphile
Cours redoubler la rigueur de son sort,
Et rendre ma vengeance encor plus éclatante.
L'Ombre d'Achille a passé mon attente,
En condamnant ma Rivale à la mort.
Je m'abandonne trop à l'espoir qui m'anime...
Pirrhus tremblant pour l'Objet de ses voeux,
Sçaura l'éloigner de ces lieux:
Et moy, je me verray dérober ma Victime...
Contraignons ses Sujets, par mille affreux tourments,
D'aller jusqu'en ses bras, immoler Polixene.
Dois-je attendre l'eefet d'une memace vaine,
Quand je puis me venger par mes enchantements ?

Demons soumis à ma puissance,
Reconnoissez ma voix, de l'empire des Morts.
Pour servir ma vengeance,
Transportez dans ces lieux l'horreur des sombres bords.

 

Scene 7
Eriphile,
Troupe de Demons & de Magiciens

 

Le Theâtre change, & represente un Antre affreux, terminé dans le fonds par un Gouffre qui paroît fermé. Les Demons expriment par des Danses vives, la joye qu'ils ont des ordres qu'ils viennent de recevoir

Le Choeur
Joüissons des plaisirs cruels
D'exciter des cris & des plaintes:
Que la mort, les troubles, les craintes
Tourmentent les foibles Mortels.

[Les Demons recommencent leurs Danses]

Eriphile
Evoquons, pour porter des coups inévitables,
Les Eumenides implacables.

Vous qui ne respirez que sang, que parricides;
Qui faites aux Enfers gemis les malheureux;
Suspendez un moment leurs tourments rigoureux,
Venez nous seconder, cruelles Eumenides.

Le Choeur, s'unit avec Eriphile
Vous qui ne respirez que sang, que parricides;
Qui faites aux Enfers gemis les malheureux;
Suspendez un moment leurs tourments rigoureux,
Venez nous seconder, cruelles Eumenides.

Le fond de l'Antre s'ouvre, on découvre les bords de l'Acheron, & les trois Eumenides assises sur un monceau de Rochers: Elles s'avancent pour répondre aux ordres d'Eriphile

 

Scene 8
Eriphile, les Eumenides & leur suite,
Troupe de Demons & de Magiciens

 

Les Eumenides
Pour toy, que faut-il entreprendre ?
Parle, quel est le sang que nous devons répandre ?

Eriphile
Sur ces Peuples, versez vôtre noire fureur.
Que sans se reconnoître, ils s'immolent eux-mêmes.
Ah ! rien n'égalera jamais dans leurs tourments extrêmes,
Le desespoir affreux qui devore mon coeur.

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Acte Quatriéme

 

Le Theâtre represente les Jardins du Palais de Pirrhus, terminez par la Mer

 

 

Scene premiere
Polixene

 

Le Choeur, derriere le Theâtre
Portons par tout l'horreur & l'épouvante:
Frapons, que tout céde à nos coups;
et qu'ne ces lieux, tout se ressente
De la fureur qui s'empare de nous.

Polixene
Dieux puissants, détournez l'orage
Prêt à tomber sur l'Objet de mes voeux.

Ces Peuples malheureux,
Animez par l'aveugle rage
Que leur inspire un charme affreux,
Versent leur propre sang sur ce fatal rivage.

Le Roy voit de charme odieux,
Par degrez jusqu'à luy, s'entrouvrir un passage.
Dieux puissants, détournez l'orage
Prêt à tomber sur l'Objet de mes voeux.

Le Choeur
Portons par tout l'horreur & l'épouvante, &c.

Polixene
Je cause les malheurs qui menacent sa teste:
Pirrhus, en refusant d'abandonner mes jours,
Attire sur luy la tempête.
Je ne puis cependant luy donner de secours:
Helas ! que son peril augmente ma foiblesse !...
Amour, c'est donc à toy qu'il faut que je m'adresse...

Mais déja ton flambeau m'éclaire en ce malheur:
Tu parles... je t'entends... & tu viens à mon coeur
Inspirer un projet pour sauver ce que j'aime,
Que même ma vertu ne peut désaprouver:
L'Amour livre Pirrhus à ce peril extrême,
C'est à l'Amour à le sauver.

Le Choeur
Portons par tout l'horreur & l'épouvante:
Frapons, que tout céde à nos coups;
et qu'ne ces lieux, tout se ressente
De la fureur qui s'empare de nous.

 

Scene 2
Polixene, Acamas

 

Acamas
Je vous trouve enfin, ma Princesse,
Quel peril menace vos jours !
Pour venir à vôtre secours,
A travers ces Mutins je vole, je m'empresse.
Ecoûtez leur cris furieux:
C'est vôtre sang, ô Ciel ! qu'on demande en ces lieux.

Polixene
Laisse-moy le soin de ma vie:
Tu me fais plus d'horreur que ces funestes cris.
Va, puisses-tu trouver le prix
Que merite ta perfidie.

Acamas
rien ne peut m'émouvoir;
Je ne prends plus de loix que de mon desespoir:
Vos yeux, par tant d'attraits, ont enchanté mon ame,
Qu'aprés avoir quelque temps combatu;
Rejettant les remords qu'inspire la vertu,
J'ay trahy pour la flâme,
Du sang, de l'amitié, les droits les plus sacrez:
Et pour venger ces droits si saints, si reverrez,
Je sens bien que les Dieux preparent mon supplice:
Mais, puisqu'il faut que je perisse,
N'esperez pas que je vous laisse en paix.
Trop heureux si je puis, méprisant leur puissance,
Au moment qu'ils seront éclater leur vengeance,
Joüir en expirant, du fruit de mes forfaits.

Polixene
Dieux ! quelle horreur ! fuyons...

Elle sort

Acamas
Cruelle Polixene...

 

Scene 3
Eriphile, Acamas

 

Eriphile
Ne tentez plus de fléchir l'Inhumaine,
Son sort va désormais tomber entre vos mains:
Partez, pour l'éloigner de ce sejour funeste,
Peut être cet instant est le seul qui vous reste:
Eriphile sçaura seconder vos desseins.

Acamas sort

 

Scene 4
Eriphile

 

Eriphile
Qu'il se flate à son gré d'une vaine esperance:
Ma Rivale ne peut échaper à son sort.
L'Enfer m'en donne l'assurance;
C'est pour mieux goûter ma vengeance,
Que je veux differer sa mort.
Non, ce n'est plus assez pour moy qu'elle perisse;
Il faut que mon Ingrat serve encor mon couroux.
Pour le forcer d'ordonner son supplice,
Je sçauray luy porter les plus sensibles coups.
Quels projets inhmuains ! Dieux ! j'en fremis moy-même.
Toy, qui m'apris cet Art, dont le pouvoir suprême
Doit poursuivre le crime & venger la vertu,
O mon Pere ! que diras-tu,
De voir ta Fille en proye à sa flâme fatale,
Immoler l'innocence à son ressentiment ?
Mais, chere Ombre, suspends ta colere un moment:
Regarde, s'il se peut, de la rive infernale,
Mes pleurs, mon desespoir, mes remords, mes projets,
Les maux que j'ay soufferts, ceux qu'il me reste à craindre;
Et tu me trouveras, malgré tous mes forfaits,
Moins criminelle encor, que je ne suis à plaindre.

 

Scene 5
Eriphile, Pirrhus,
Suite de Pirrhus

 

Pirrhus
Barbare, osez-vous bien paroître dans ces lieux,
Où vous faites regner l'horreur & le carnage ?

Eriphile
Il n'est qu'un seul moyen d'arrêter cet orage:
Tu me promis ta main, si la bonté des Dieux
Sur Illion t'accordoit la victoire:
J'en crus tes sermens solemnels;
Allons les accomplir, aux pieds de leur Autels:
Vien couronner ma flâme, & soûtenir ta gloire.

Pirrhus
Quel hymen odieux !
Ah ! plûtôt perisse à mes yeux
Tout un Peuple que j'aime;
Que plûtôt avec luy, je perisse moy-même.

Eriphile
Perfide, c'est pousser trop loin ta cruauté:
Tu joins encor l'insulte à l'infidelité.

Pirrhus
Dieux puissans, Dieux vengeurs des crimes de la terre;
Sur un coupable objet qui les rassemble tous,
Hâtez-vous, lancez le tonnerre;
Qu'il tombe accablé sous vos coups.
Oses-tu bien des Dieux implorer la puissance ?

Eriphile
Non. Je n'attendray point que leur lente vengeance
Décide à leur gré de ton sort.
Quel fruit pourrois-je enfin retirer de ta mort ?
J'ay des moyens plus surs pour punir qui m'offense.
Je retourne avec joye aux lieux de ma naissance,
Dans l'espoir que bien-tôt, pour me venger de toy,
Le bruit de ton suplice y viendra jusqu'à moy.
Ne crains plus alors que ma rage
Te fasse un nouvel outrage.
Je te porte en parlant le dernier de mes coups:
Mais, je te porte enfin le plus cruel de tous.
Ton Amy... Tu frémis !... ma vengeance est certaine,
Le Traître en ce moment, t'enleve Polixene.

Elle sort

Pirrhus, à sa suite
Quel coup affreux ! Suivez le transport qui m'anime:
Que l'on cherche par tout ces Amants odieux.
Ne vous offrez point à mes yeux,
Qu'avec l'une & l'autre victime.

La Suite de Pirrhus sort pour executer ses ordres

 

Scene 6
Pirrhus

 

Pirrhus
Polixene à l'amour abandonne son coeur !
Et lorsque j'ay tout fait pour fléchir sa rigueur,
Pour un autre que moy, la Perfide soûpire !
L'amitié, le sang & l'amour;
Contre moy, tout conspire.
Ce que j'ay de plus cher me trahit en ce jour...

Quelle image cruelle irrite mes douleurs !
Sans doute, ces Amants ont trouvé quelque azile,
Où bravant mes vaines fureurs,
Ils joüissent d'un sort tranquile,
Tandis que je me livre aux plus noires horreurs.
Perfides, redoutez ma trop juste colere...
Où suis-je !... à ma fureur ont-ils pû se cacher ?
Infortuné, que dois-je faire ?
Quels chemins ont-il pris ? dans quels lieux les chercher ?

Toy, dont mon Pere a recû la naissance,
Favorable Thetis, j'implore ta puissance.
Si ces Amants, dont je poursuis la mort;
A ton empire ont confié leur sort,
Daigne entendre mes cris, soy sensible à mes peines.

Fay sortir les vents de leurs chaînes;
Que tess flots mutinez s'élevent jusqu'aux Cieux...
Sur ces Rochers affreux,
De leur Vaisseau brisé, presente-moy l'image
Qu'il soient jettez mourants sur ce fatal rivage:
Et que, pour soûlager mes cruels déplaisirs,
Je puisse être témoin de leurs derniers soûpirs.

 

Scene 7
Pirrhus, Thetis sortant de la Mer

 

Thetis, à Pirrhus:
Ta voix s'est fait entendre en mes grottes profondes:
Arrête, & reconnoy la Déesse des Ondes.

[Les Nymphes de Thetis, sortent de la Mer, en chantant & en dansant]

Le Choeur
A nos doux charmes
Tout rend les armes.
Les noirs soucis
Par noschants sont adoucis.
Fuyez sans cesse
Soins & Tristesse;
Laissez calmer par nos jeux,
Ses transports amoureux.

[on danse]

Une des Nymphes de Thetis, alternativement avec les autres Nymphes
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere,
Ton auguste pouvoir remplit tout l'Univers.

Le Choeur
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere, &c.

La Nymphe
Ton empire embrasse la terre,
et ses gouffres profonds conduisent aux Enfers.

Le Choeur
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere, &c.

La Nymphe
Tu déchaînes les vents, par leur affreuse guerre;
Pour servir ton couroux, ils font sifler les Airs.
Jusqu'au Trône du Dieu qui lance le tonnerre,
Tu soûleves les flots, du vaste sein des Mers.

Le Choeur
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere, &c.

[Le Divertissement continuë]

La Nymphe
Charmante Liberté, revenez pour jamais
Dans un coeur que l'amour retenoit dans ses chaînes.
Rappellez le calme à la paix,
Pour le rendre à la gloire, & terminer ses peines.

Charmante Liberté, revenez pour jamais
Dans un coeur que l'amour retenoit dans ses chaînes.

[on danse]

La Nymphe
Suspendez vôtre violence,
Fiers Aquilons, ne troublez point les Airs.
Que toute la nature, en un profond silence,
Ecoûte avec respect, la Déesse des Mers.

Thetis, à Pirrhus
J'ay rendu le calme à tes sens:
Mais, tu dois te montrer le digne Fils d'Achille,
Ou redouter des maux, encor plus grands
Que ceux que t'a causez le cruelle Eriphile.
Déja le Prêtre atend Polixene à l'Autel:
Pour la livrer au coup mortel,
Je vais par ma puissance,
Remettre en ton pouvoir l'Objet de ta vengeance.

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Acte Cinquiéme

 

Le Theâtre represente une Colonade, sur les côtez;
& le Tombeau d'Achille dans le fond. On voit sur le devant l'Autel pour le sacrifice

 

 

Scene premiere
Pirrhus

 

Pirrhus
Transports d'amour & de fureur,
Cessez de déchirer mon coeur.

A ce fatal Tombeau, Dieux ! quel dessein m'ameine !
Quoy ! voudrois-je sauver les jours d'une Inhumaine !
Ces funestes apprêts m'inspirent une horreur,
Qui me fait trop sentir qu'elle m'est chere encore.
Je verrois immoler la Beauté que j'adore !
Renversons cet Autel... que vais-je faire, helas !
Je vais arracher au trépas
L'Objet de ma tendresse:
Mais, l'Ingrate vivra pour un autre que moy.
Mon Rival a son coeur, mon Rival a sa foy:
C'est luy qui joüira du fruit de ma foiblesse.

Transports d'amour & de fureur, &c.

Les criminels Auteurs du tourment que j'endure,
Ont été par les flots rejettez dans ces lieux:

Que leur sang répandu, pour venger mon injure,
Appaise, s'il se peut, mes transports & les Dieux.

Avant ta mort, Amy parjure,
Tu verras immoler ton Amante à tes yeux.

Que leur sang répandu, pour venger mon injure, &c.

Mais, quel spectacle à mes yeux se presente ?

 

Scene 2
Pirrhus, Acamas, Soldats

 

On voit paroître Acamas mourant, porté par des Soldats

Un des Soldats
Nous voulions épargner ses jours:
Mais, voyant de ses bras arracher son Amante,
Luy-même en a tranché le cours.

Acamas, à Pirrhus
Je t'ay trahy, l'amour a fait mon injustice.
La perfide Eriphile, en m'ôtant son secours,
M'a découvert son artifice,
Après m'avoir promis de me servir toûjours.

Je viens rendre, en mourant, justice à Polixene:
Malgré tout le pouvoir dont on m'avoit armé,
Je n'ay pû de ces lieux l'arracher qu'avec peine;
Et jamais je n'en fûs aimé.

On l'emporte

Pirrhus
Il n'étoit point aimé ! quel espoir pour ma flâme !
Quel feu se rallume en mon ame !

Je me flattois que dans ce jour,
Mon coeur de son ardeur, pourroit se rendre maître:
Mais, à l'espoir qui vient tout à coup d'y renaître,
Je sens qu'il est encor au pouvoir de l'amour.

Le Choeur, derriere le Theâtre
Chantons le secours favorable,
Qui va nous délivrer d'un tourment effroyable:
Après avoir souffert les plus horribles maux,
Nous en goûterons mieux la douceur du repos.

Pirrhus
Le Peuple vient icy conduire sa Victime,
Et sa joye à mes yeux ne craint point d'éclater.
Il s'abandonne trop à l'espoir qui l'anime;
Je sçauray bientôt l'arrêter.

 

Scene 3
Pirrhus, Le Grand Prestre,
Choeur de Prêtres & de Peuples

 

Le Choeur
Chantons le secours favorable,
Qui va nous délivrer d'un tourment effroyable:
Après avoir souffert les plus horribles maux,
Nous en goûterons mieux la douceur du repos.

Le Grand Prestre
Arbitres souverains du destin de la terre,
Suspendez nos tourments; écoûtez-nous, grands Dieux:
Par le sang que ma main va répandre en ces lieux,
Laissez calmer vôtre colere.

Pirrhus
Choisissez une autre Victime,
Ce n'est point par un crime
Qu'on appaise les Immortels:
Et le sang innocent soüilleroit leurs Autels.

Le Grand Prestre
Polixene est icy l'objet de leur colere.
On n'est point innocent, quand on peut leur déplaire.
Roy, craignez d'attirer leur vengeance sur vous;
Et que d'un sainct respect, tout fremisse avec nous.

Pirrhus
Ah ! pour défendre icy le sang qu'on veut répandre,
Dans ma juste fureur je ne respecte rien.
Avant qu'on puisse l'entreprendre,
Il faudra verser tout le mien.

Le Grand Prestre
Monarque temeraire,
Penses-tu résister aux Dieux ?
Crain sur ton front audacieux,
D'attirer l'éclat du tonnerre.

 

Scene 4
Polixene, Pirrhus, Le Grand Prestre,
Choeur de Prêtres & de Peuples

 

Pirrhus
Ne craignez rien, belle Princesse.
Malgré les Dieux, malgré leur fureur vengeresse,
Vous aurez dans ces lieux un azile assuré:
Jusqu'aux pieds des Autels, je vous défendray.

Polixene
Ah ! Seigneur, arrêtez.
Quel trouble dans ces lieux apporte ma présence !
Mais, je vais en calmer l'extrême violence:
Vous Ministres des Dieux, & vous Grecs, écoûtez:
Pirrhus, de vôtre sort, mon ame est attendrie:
J'ay causé vos malheurs, je dois les reparer.
Pour vous rendre la paix que je vous ay ravie,
Voicy ce que les Dieux viennent de m'inspirer.

Elle se frape

Pirrhus
Que faites vous ! ô Dieux !

Polixene
Il n'est plus temps de feindre:
Après m'être fait mille efforts,
Ma tendresse pour vous ne doit plus se contraindre;
Et je puis, en mourant, l'avoüer sans remords...

Pirrhus
Ciel !

Polixene
Le trépas m'arrache à des moments si doux.
C'en est fait... je descends sur l'infernale rive...
Cher Pirrhus, recevez mon ame fugitive...
Mes derniers soupirs sont pour vous.

Pirrhus veut se tuer, & sa Suite le désarme

 

J'ay lû par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, Pirrhus, Tragedie.
Fait ce douziéme Mars mil sept cent vingt-neuf.

Gallyot

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