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Les Nopces de Pelée & Thetis

 

Comedie Italienne en Musique

entremeslée d'un Ballet sur le mesme sujet,
dansé par Sa Majesté

1654

 

Le Ballet

 

Prologue

 

Acte I

 

Acte II

 

Acte III

 

 

 

les personnages

ceux qui chantent

ceux qui dansent

 

L'Epidan, Fleuve de la Thessalie
L'Onochone, Fleuve de Thessalie
Iupiter
Neptune
Iunon
Mercure
Pelée
, Roy de Thessalie
Thetis
Chiron
Promethée

Choeur de Nereïdes
Choeur de Sirenes & de Tritons
Choeur des Sacrificateurs de Mars
Choeur de toutes les deïtez

 

Apollon & les Neuf Muses
Magiciens
Pescheurs de Corail
Furies de la Ialousie
Hommes & Femmes Sauvages
Dryades
Chevaliers de Thessalie
Academistes de Chiron
Courtisans de Pelée
Petites Filles de la Cour de Thetis
Arts liberaux & serviles
Amours
Iunon, Pronube
Hymenée
Hercule
Harmonie Celeste

 

le Ballet

 

Prologue

 

Acte I

 

Acte II

 

Acte II

 

la Comédie en musique

 

Prologue

 

Acte I

 

Acte II

 

Acte III

 

Les Vers du Prologue & du Ballet sont de Isaac de Benserade

le Compositeur "Officiel" de la Musique est inconnu,
on peut penser à Lully, Verpré, Mollier ou encore Cambrefort

 

Prologue

 

A l'ouverture du Theatre paressent Apollon & les Muses sur le haut de leur Montagne, & de costé & d'autre les deux fleuves principaux de la Thessalie, & les Nereïdes separées en deux Choeurs qui loüent Apollon, & le conduisent à descendre pour donner un heureux augure aux amours de Pelée. Cette Montagne s'abaisse peu à peu, & les Fleuves & Nereïdes s'estant retirées, Apollon & les Muses r'emplissent le Theatre, & composent la premier Entrée du Ballet.

Premiere Entrée

 

 

Le Roy, representant Apollon

 

Plus brillant & mieux fait que tous les Dieux ensemble,
La Terre ny le Ciel n'ont rien qui me ressemble,
De rayons immortels mon front est couronné:
Amoureux des beautez de la seule victoire,
Ie cours sans cesse apres la gloire
Et ne cours point apres Daphné.

I'ay vaincu ce Python qui desoloit le monde,
Ce terrible Serpent que l'Enfer, & la Fronde
D'un venin dangereux avoient assaisonné:
La Revolte en un mot ne me sçauroit plus nuire,
Et j'ay mieux aymé la destruire
Que de courir apres Daphné.

Toutefois il le faut, c'est une Loy commune,
Qui veut que tost ou tard je coure apres quelqu'une,
Et tout Dieu que ie suis je m'y voy condamné:
Que mes premiers soûpirs vont attirer la presse !
Est-il Muse, Reyne ou Deesse
Qui ne voulut estre Daphné ?

 

Mademoiselle la Princesse d'Angleterre,
representant Erato

 

Ma race est du plus sang
Des Dieux, & sur nos Montagnes
On me voit tenir un rang
Tout autre que mes Compagnes:
Mon jeune & Royal aspect
Inspire avec le respect
La pitoyable Tendresse,
Et c'est à moi qu'on s'adresse
Quand on veut plaindre tout haut
Le sort des Grandes Personnes,
Et dire tout ce qu'il faut
Sur la chûte des Couronnes.

 

Mademoiselle de Villeroy,
representant Clio

 

Avec ses riants attraits
Et si jeune & si frais,
Ces yeux où l'amour éclate
Et cette bouche incarnate,
Avec ce beau teint de lys
Tout nouvellement cueillis,
Où la rose aussi s'assemble,
Et qui ne sçauroit, ce semble,
De cent ans estre effacé,
Moy qui n'estois rien n'aguere,
Je ne represente guere
L'HISTOIRE du temps passé.

 

Mademoiselle la Duchesse de Montmorency,
representant Euterpe

 

Les bouches de la Renommée
Disent que la mienne a des traits
Que les autres n'eurent jamais,
Et soit ouverte ou soit fermée
Qu'il faut mourir dés qu'on la voit,
Qu'elle ne peut estre décrite,
Et qu'on ne cognoist point qui soit
Ny si rouge ny si petite:
I'ay cent attraits, mais nullement
Ie ne m'en picque, & seulement
Ie tasche à donner quelque pruve
De conduite & d'entendement,
Ce qui releve infiniment
Une jeunesse toute neuve:
L'envie avec son desespoir
Au Soleil qu'elle persecute
Trouve quelque chose de noir,
Mais elle aura peine à pouvoir
Trouver de l'ordure à ma FLUSTE.

 

Mademoiselle la Duchesse de Roquelaure,
representant Thalie

 

Il n'est coeur ny liberté
Qui me voyant ne se rende,
Et ma beauté c'est la grande
Et la suspreme beauté:
La moindre de mes oeillades
Reconforte les malades
Et les remet en estat,
Mais c'est pure COMEDIE,
Il est bien fou qui s'y fie
Et s'arreste à leur éclat:
En des rencontres pareilles
Mes yeux disent des merveilles,
Mais qui les croit est un fat.

 

Mademoiselle la Princesse de Conty,
representant Uranie

 

Les Astres dans leur carriere
Me le cedent du costé
De la nette pureté,
Et de la vive lummiere.

Quelle gloire ne m'est duë ?
Ce port, ce teint, & ces yeux,
Monstrent que je suis des Cieux
Tout fraischement descenduë.

Leurs aspects & les ressorts
Qui font mouvoir ces grands corps,
Tombent sous ma cognoissante:

Aussi je touche de prés
A la haute Intelligence
Qui gouverne ses secrets.

 

Madame de Montloët,
representant Terspycore

 

Regardez-moy si vous l'osez,
Mortels , & ne vous abusez
En me prenant pour une femme,
I'ay des yeux qui donnent la Loy,
Qui d'eux-mesmes, & malgré-moy
Descendent jusqu'au fonds de l'ame:
I'ay de cette haute beauté
Qui sçait mettre les coeurs en flame,
Et sur toute une Majesté
Qui prouve ma divinité:
En moy les graces sont comblées,
Et tout cela fait decider
Que c'est à moy de presider
Aux BALS, & dans les Assemblées.

 

Mademoiselle de S. Simon,
representant Calliope

 

La beauté, ce cher thresor,
Est ma compagne fidelle,
Et si je possede encor
Cent choses au delà d'elle.

Avec un brillant éclat
I'eleve ceux que j'anime,
Et ie mesle au delicat
L'HEROÏQUE & le sublime.

Sans trop loüer mes appas,
Les plus beaux Romans n'ont pas
Un seul Heros qui me vaille,

Et je suis digne de mieux,
Si l'on en croit à ma taille
Qu'on s'en rapporte à mes yeux.

 

Madame d'Olonne,
representant Melpomene

 

Mille traits deliez & fins
Esclatent dessus mon visage,
Tous mes regards sont des destins,
Mais qui les tient à bon presage
Pour sa fortune n'est pas sage:
Si ma douceur en met aux fers
On s'y trompe, & je ne me sers
Qu'avecque tant de Politique,
Qu'enfin l'on void facilement
Qu'il faut que l'Amour & l'Amant
Chez moy faße une fin TRAGIQUE.

 

Mademoiselle de Gourdon,
representant Polymnie

 

Sur cent objets à la fois
Ie r'emporte un grand trophée,
Bien qu'on dise que je sois
Muse qui nasquit coiffée.

Apollon voit par hazard
Leurs graces comme les nostres,
Et je pense avoir ma part
Au rien qu'il a pour les autres.

I'ay le teint beau, les yeux doux,
Et je sens mon origine,
La difference entre nous
Qu'Apollon la determine.

Cela fait, où je seray
La gloire de nos Montagnes,
Où je me consoleray
Avec huict de mes Compagnes.

Acte Premier

 

Scene premiere
Chiron, Pelée, Choeur müet de Magiciens

 

Qui fait parestre une Grotte ouverte des deux costez:

Chiron conseille à Pelée ou d'abandonner l'Amour, ou de ne point perdre l'esperance, & luy persuadant que la Vieillesse de ses Rivaux le doit mettre à couvert de toute crainte, l'exhorte toutefois (pour s'opposer à la violence que Iupiter pourroit faire à Thetis) de s'en aller sur le Caucase implorer le secrous de Promethée, qui avec le feu du Ciel qu'il avoit desrobé, en avoit aussi emporté toutes les grandes & sublimes cognoissances, & qui d'ailleurs seroit assez aise d'obliger Pelée en une occasion où il y alloit de nuire à la passion de Iupiter qui luy faisoit souffrir un si cruel tourment. Pelée approuve le conseil de Chiron, & aussi-tost les Magiciens font un charme en dançant, & l'enlevent dans un char volant.

Deuxiesme Entrée

 

Le Comte de Lude,
representant un Magicien

 

Mon coeur se laisse aisément prendre
Par plus d'une belle à la fois,
Et j'ay du loisir à revendre
Quand je n'en ayme rien que trois,
Ie pleure, je soûpire, & suis prest à me pendre,
Puis tout à coup je disparois.

 

le Marquis de Villequier,
representant un Magicien

 

La Beauté qui me charme a de l'air du Printemps,
Nous devons nous aymer, je suis fier, elle est fiere,
Et c'est assez le fait d'une jeune Sorciere
Qu'un Magicien de vingt ans.

 

le Marquis de Genlis,
representant un Magicien

 

Qui pourroit douter de mon Art ?
En bon lieu mes raisons ont assez d'énergie,
Et je parois beau quelque part,
N'est-ce pas la pure Magie ?

 

Scene seconde
Thetis, Neptune,
Choeur de Sirenes, & de Tritons
Choeur müet de Pescheurs de Corail

Qui s'ouvre dans la Perspective ou l'on void la Mer:

Thetis paroist sur une grande Coquille conduite par un Demy-dieu Marin, & toute environnée d'une belle troupe de Pescheurs de Corail: et d'un costé Neptune aussi sur une autre Coquille tirée par des Chevaux Marins, vient dire à Thetis la passion qu'il à pour elle: mais comme il s'apperçoit qu'elle le mesprise, il l'a quitte soudain, se retire tout en colere avec sa suitte, & frapant la Mer de son Tridant il esmeut un si grand orage que Thetis est contrainte de descendre à terre avec les Pescheurs, qui estants bien aise d'estre echapez de la tempeste font entre-eux une dance pour tascher de la divertir.

Troisiesme Entrée

 

le Comte deS. Aignan,
representant un Demy-Dieu Marin

 

I'ay dans un si haut point mis la galanterie,
Que la Cour de Neptune en est toute fleurie,
Des nobles Paladins les hauts faits égalant:
Ie tasche à relever leur gloire sans seconde:
C'est la plus grande pitié du monde
Quand on est demy-Dieu sur la terre & sur l'onde,
Et qu'on est que demy galand.

Ie le suis tout à fait, je veux bien qu'on le sasche,
Puisque c'est un honneur, & non pas une tache,
Qui dans le champ d'Amour m'a fait faire moisson,
Grace à l'esprit, au coeur, aux Chansons & Ballades,
Suivis de souspirs & d'oeillades,
Je puis mieux que personne, en parlant de Nayades,
Dire si c'est Chair ou Poisson.

Madrigal

Pour une Nymphe aussi belle
Que cruelle,
Ie soupire à tout propos,
Ma langueur est éternelle,
Et i'ay le mesme repos
Qu'on les flots.

 

Monsieur Frere Unique du Roy,
representant un Pescheur

 

De mes fins hameçons le danger est extrême,
Et ie suis un Pescheur plus beau que l'Amour mesme,
Qui m'occupe & qui me plais
A jetter ligne, & filets
Où je voy le Poisson digne
Des filets & de la ligne.

A beaucoup de Maris la crainte se redouble,
Que chez eux à la fin ie ne pesche en eau trouble,
Mon esprit est si bien fait,
Et i'en ay tant qu'on ne sçait
Où ie pesche & d'où ie tire
Les choses qu'on m'entend dire.

I'iray bien plus avant lors que j'auray plus d'âge,
Mais je m'exerce encor sur les bords des rivages,
Et ne commence point mal
D'aller peschant le corail
Dessus les leures vermeilles
De mille jeunes Merveilles.

 

Monsieur le Duc d'York,
representant un Pescheur

 

Loin de ne faire icy que pescher le coral
Il faut que d'un endroit malheureux & fatal
Que la vaste mer environne,
Ie m'applique en homme expert
A pescher tout ce qui sert
A refaire une Couronne.

 

le Duc de Danville,
representant un Pescheur

 

Ayant le mesme appas & le mesme hameçon
Que i'avois jeune garçon,
Rarement on s'en eschappe,
Et comme si le temps alloit à reculons,
Dieu sçait combien i'en attrappe
Avecque mes filets blonds.

 

le Comte de Guiche,
representant un Pescheur

 

Sur de paisibles estangs
Je fais depuis quelques temps
Mon épreuve journaliere,
Mais ie ne prends point l'essor,
Et ie n'ose guere encor
M'approcher de la Riviere.

 

le petit Comte de S. Aignan,
representant un Pescheur

 

Subtil & droit comme un jon,
Ie sçay pescher à la ligne,
Et mon adresse maligne
Embarasse le goujon:
Quand à ces gros poissons je ne sçaurois qu'en faire,
Pour n'estre pas encor tout à fait à leur point,
Et l'on feroit bonne chere
De ceux que je ne prends point.

 

le Marquis de Mirepoix,
representant un Pescheur

 

A ce doux mestier ie pretends
Faire fortune avec le temps:
Car enfin tout la Science
D'un Pescheur sage & bien instruit
Est d'avoir de la patience
Et de ne point faire de bruit.

 

Scene troisiesme
Thetis, Jupiter, Junon,
Choeur müet des Furies de la Jalousie

 

Iupiter environné de pompe & de majesté, descend au mileu de l'Air dans un grande Nüe, & dit à Thetis toutes les choses tendres & passionnées qui la peuvent obliger à l'accepter pour son espoux: mais elle refuse et honneur ne voulant point manquer de recognoissance envers Iunon qui avoit eu soin de son éducation, ce que fait que Iupiter se resout à l'enlever: & comme il est sur le point d'exécuter son dessein (l'ayant dé-ja mise dans une partie de cette Nüe qui l'envelopoit, & commençant à luy faire perder terre) Iunon arrive dans un tourbillon moins impetueux que sa colere, & apres de grands reproches (ayant appellé à son ayde les Furies de la Ialousie) la Terre s'ouvre & les vomit par la gueule d'un Monstre effroyable. A cette vüe Iupiter lasche prise, & forcé de remettre son entreprise à une autre fois s'en retourne au Ciel. Cependant les Furies toutes glorieuses d'avoir utilement servy au ressentiment de la Déesse, font une dan ce devant elle, apres laquelle Iunon (ayant remercié Thetis de sa vertueuse resistance), prends ces mesmes Furies & les emporte dans son tourbillon pour en persecuter Iupiter jusques dans son repos & dans sa gloire.

Quatriesme Entrée

 

le Roy,
representant une Furie

 

Esvite si tu peux cette jeune FURIE,
Espagne, dont l'ogueil est trop long-temps debout,
Elle te va dompter d'une force aguerrie,
Et la torche à la main s'en va de bout en bour
Mettre le feu par tout.

Elle suit les Meschans, les presse, les opprime,
Leur fait dans ses regards lire un sanglant decret,
Et dans le mesme instant qu'ils commettent le crime
Leur glisse dans le coeur un éternel regret,
Comme un Serpent secret.

Que ie voy de Beautez dont la rigueur extrême
A plus de mille Amans a causé le trespas,
Qui voudroient tout le jour, & toute la nuict mesme
Avoir cette Furie attachée à leur pas,
Et qui ne l'auront pas.

 

le Duc de Ioyeuse,
representant une Furie

 

Ne vous y fiez point, apprehendez mes oeuvres,
Je porte sur le front une douceur qui ment,
Et ie cache finement
Mes griffes & mes couleuvres.

 

le Marquis de Genlis,
representant une Furie

 

I'ay le visage doux, amoureux & benin,
Comme le doit avoir une furie honneste,
Peut-estre sur le coeur ay-je quelque venin,
Mais je n'ay pas beaucoup de serpens à la teste.

Acte Second

 

Scene premiere
Promethée, Pelée,
Choeur muët d'hommes & de femmes sauvages

 

Qui represente la cime du Caucase:

Pelée conduit par des Hommes & des Femmes Sauvages, rencontre Promethée lié sur un rocher, avec l'Aigle qui luy ronge le coeur, & apres avoir fait entre-eux une legere comparaison de leurs tourments, Promethée assure que l'Oracle de Delphes avoit predit qu'il n'aistroit de Thetis un Fils plus grand que son Pere: qu'ainsi Iupiter (sans doute) seroit contraint de renoncer à sa pretention, & que Mercure ayant dé-ja esté envoyé de sa part à Iupiter pour luy donner avis de cét Oracle, il avoit lieu d'esperer que la chose se termineroit à son contentement. Pelée s'en retourne en Thessalie extrémement consolé, & les Sauvages (sur l'apparance que Promethée sera delivré de sa peine, & Pelée aura ce que son coeur desire) ne sçauroient mieux exprimer leur allegresse que par une dance.

Cinquiesme Entrée

 

les Sauvages

 

Nous faisons cas des beaux visages
Dont nous sçavons fort bien user,
Et ne sommes point si Sauvages
Qu'on ne nous puisse apprivoiser.

 

Scene seconde
Iupiter, Mercure,
Choeur muët de Dryades

 

Qui decouvre un Palais d'or & de pierreries:

Iupiter se trouve avec Mercure dans ce beau Palais qu'il avoit fait preparer au plus secret endroit du Caucase, afin d'y celebrer ses nopces à l'insceu de Iunon, & là songeant aux moyens d'y conduire la nouvelle espouse, Mercure l'avertit de l'Oracle. Iupiter surpris, & craignant qu'il ne luy arrive en cette occasion ce qui estoit autrefois arrivé entre luy & Saturne: fait ceder l'amour à l'ambition & se retire dans le Ciel, apres avoit commandé à Mercure d'aller publier qu'il ny pense plus, & qu'il se desiste d'une entreprise trop injurieuse à son authorité. Les Dryades qui comme Nymphes terrestres avoient de la jalousie de la bonne fortune de Thetis Déesse Maritime, & qui se tenoient aux escoutes pour rendre compte à Iunon de toutes les pensées de Iupiter, tesmoignent par une dance la joye qu'elles ont de la resolution qu'il vient de prendre.

Sixiesme Entrée

 

le Roy,
representant une Dryade

 

Nymphe grande & genereuse
Dans un Chesne precieux
Ie meine une vie heureuse;
Ses jeunes branches des Cieux
Vont bien-tozt estre voisines,
Et se haussent à tel point
Qu'elle ne démentent point
Le gloire de ses racines.

Qui ne juge à son écorce,
Et sans plus l'aprofondir,
Quelle est sa séve & sa force,
Et comme il doit s'agrandir ?
Bien que ses rameaux ssoient tendres,
Qui ne cognoist qu'en effect
Il est du bois dont l'on fait
Les Cesars, les Alexandres.

Prés de cet Arbre Superbe
Tous les autres sont honteux,
Et plus humbles que n'est l'herbe
Qui croist & rampe autour d'eux;
Aussi par son horoscope
Que les Dieux ont en depost,
Sans doute il fera bien-tost
Ombrage à tout l'Europe.

 

le Duc de Ioyeuse,
representant une Dryade

 

Tandis que la saison est rude
Je m'estonne qu'on ne me suit,
Mon bois est le fait d'une Prûde,
Il brusle, & ne fait point de bruit.

 

le Duc de Roquelaure,
representant une Dryade

 

Tout le Monde me croit une Nymphe gaillarde
Qui n'ay pas eu grand soin de ma pudicité,
Pour le moins de nos Soeurs ay-je toujours esté
La plus dévergondée, & la plus babillarde.

Il n'est point de forest qui ne soit indignée
Du fracas ennuyeux que j'ay fait tant de fois,
Et si tost que je hante une souche de bois,
Il vaudroit tout autant qu'on y mit la coignée.

I'ay de la vanité, je m'emporte & dy rage
Par un droit d'impudence à mon partage échu,
Et mesme qu'on descouvre un pauvre arbre fouchu,
La malice des gens m'en impute l'outrage.

Mais enfin mes plaisirs ne nuiront plus aux vostres,
Nymphes, r'asseurez-vous, & ne craignez plus donc,
Ie me trouve si bien de mon aymable Tronc,
Que ie veux desormais laisser là tous les autres.

 

le Marquis de Genlis,
representant une Dryade

 

Un Satyre au fond du bois
D'une amoureuse maniere,
Mit mon honneur aux abois,
Quand tout à coup par derriere
On vint pout le détourner,
Et m'oster de ce martyre;
Mais on ne sçeut discerner
La Dryade du Satyre.

 

Scene troisiesme
Choeur de Sacrificateurs du Dieu Mars,
Choeur muët des Chevaliers de Thessalie

 

Qui represente un Theatre, & au fond de la Perspective une Statuë du Dieu Mars:

Les Chevaliers de la principale ville de Thessalie affligez de la crüauté de Thetis envers leur Monarque Pelée, entreprennent un Combat à la Barriere en l'honneur de Mars; Cependantque d'un autre costé l'on fait des sacrifices à ce mesme Dieu, afin qu'il employe son credit auprés de Venus pour le retour de Pelée, & pour l'attendrissement du coeur de Thetis. A mesme temps la Statuë de Mars ayant parlé & presit toute sorte de bon-heur, ces Chevaliers quittent leurs armes & dansent.

Septiesme Entrée

le Comte de S. Aignan,
representant un Chevalier

 

Lauriers, attendez-moy, Ce Combat est donné
Pour la gloire des fers qui me rendent esclave,
Et comme ie me sens le plus paßionné,
Il faut par consequent que ie sois le plus brave.

Quel si puissant effort soit de lance, ou de lame
Oseroit esperer de tenir contre moy ?
Il s'agit de prouver que celle qui m'enflame
A le plus de beauté, Lauriers attendez-moy.

 

Acte Troisiesme

 

Scene premiere
Pelée, Chiron,
Choeur des Academistes de Chiron

 

Qui represente le Portique du palais de Thetis:

Pelée revenu du Caucase & ayant rencontré Chiron, se resout par son Conseil de se presenter à Thetis, & d'en venir aupres d'elle à la derniere violence des prieres amoureuses, d'autant plus hardiment qu'il se trouve fortifié de la déclaration qu'à fait Iupiter de ne plus songer à elle. Les Academistes de ce mesme Chiron, Inventeur & maistre de plusieurs differentes professions, font une danse pour montrer la joye qu'ils ont du retour de Pelée.

Huictiesme Entrée

Chiron Centaure, faisant danser son Academie pour le divertissement de Pelée
Academistes de Chiron habillez en Indiens

 

 

Chiron Centaure qui devoit estre representé par Monsieur Hesselin

 

Ne vous en espouventez pas,
D'un homme ie n'ay rien que le corps & la teste:
N'est-on pas trop heureux quand il faut qu'on soit beste,
De l'estre seulement de la ceinture en bas ?

Ie ne me trouve point trop mal,
Ce prodige me sert autant qu'il me renomme,
Et i'ay souvent besoin que la moitié de l'homme
Appelle à son secours la moitié du cheval.

Lors que d'un sens net & distinc
I'ay bien moralizé, j'abandonne l'acôve,
Regagne l'écurie, & libre ie me sauve,
De la raison chagrine au plaisir de l'instinc.

 

le Maistre de l'Academie representé par Monsieur Hesselin

 

Si mon orgueil paroist c'est avecque raison,
Et j'enseigne à des gens d'assez bonne Maison
Dont les grands biens pourroient multiplier les nostres;
L'interest ne fais pas mes travaux journaliers,
Et que je sois payé de mes Escholiers,
Je feray de bon coeur credit à tous les autres.

 

le Roy,
representant un Academiste

 

Ce jeune Academiste est dans une posture
A n'apprehender pas qu'on l'esgale jamais,
On void trop éclatter jusques en ses moindres traits
Et sa grandeur presente, & sa grandeur future,
A son noble merite un haut éclat est joint,
Außi dans ce Chef-d'oeuvre accomply en tou point
Fortune a travaillé dur le plan de Nature.

Les fatigues du corps sont ses si cheres delices,
Des-ja contre les siens un peu trop animez
Il a battu le fer, & les a desarmez,
Pour un bel Avenir ce sont deux beaux indices:
Il s'appreste a des coups encor plis importans,
Et l'Espagne à son dam sçaura dans quelques temps
Combien il est adroit à tous ses exercices.

Il ne sçauroit souffrir que d'autres le devancent,
Soit qu'il coure, qu'il faute, ou qu'il monte à cheval,
Et quand il est paré pour la gloire du Bal
On ne s'apperçoit pas que d'autres que luy dansent:
Tout le monde le trouve adorable & charmant,
On en parle tout haut, les Dames seulement
N'osent dessus ce point dire ce qu'elles pensent.

 

Scene deuxiesme
Pelée, Thetis,
Choeur muët des Courtisans de Pelée,
& des petites filles de la Cour de Thetis

 

Pelée fait tout ce qu'il peut pour gagner les bonnes graces de Thetis; mais elle a toujours la mesme rigueur, & comme fille de Prothée se sert du Privilege de sa naissance, pour tromper la poursuite par les differentes formes qu'elle prend; toutefois il ne se rebite point & luy témoigne toujours autant de hardiesse que d'amour: Enfin elle se change en un Rocher, Pelée l'embrasse & proteste d mourir plustost que de la quitter: Thetis se rend à cette derniere espreuve, & l'accepte pour son Mary: Toute la Cour de Pelée est dans une allegresse nompareille, & les Courtisans se mettent à danser.

Neuviesme Entrée

 

le Roy,
qui devoit representer un Courtisan

 

Ce parfait Courtisan a la mine si haute,
Qu'en le croisant un Roy si c'est faire une faute
C'est conscience aussi de la vouloir punir,
Il est jeune, il se pousse, il entreprend, il ose,
Et n'a rien tant à coeur comme de parvenir,
Je croy qu'il fera quelque chose.

A son aage il possede une charge honorable,
Un establissement assez considerable,
De moins ambitieux s'en tiendroient à cela;
Mais à plus de grandeur sa vertu se dispose,
L'apparence n'est pas qu'il en demeure là,
Je croy qu'il fera quelque chose.

Il passe d'assez loin les Titres ordinaires,
Et seroit beaucoup mieux qu'il n'est dans les affaires,
N'estoit son grand procés contre un proche parent,
On sçait le démeslé du Lys & de la Rose,
S'il peut venir à bout de ce vieux different,
Ie criy qu'il fera quelque chose.

C'est le plaisirs des yeux & la douleur des armes,
Tout ce qu'on voit briller de filles, & de femmes
Ont pour luy dans le coeur d'estranges embarras,
Et s'il prend quelque part à la peine qu'il cause,
Que ie luy voy tomber d'affaires sur les bras,
Ie croy qu'il fera quelque chose.

 

le Duc de Candale,
representant un Courtisan

 

La Cour a peut d'esclat qui le dispute au nostre,
Et la Faveur nous garde un assez digne prix,
Nous sommes le fait l'un de l'autre,
Elle me rit, & ie luy ris:
D'une felicité qui n'est guere commune,
Avecque du plaisir on devient l'Artisan,
Lors que le Courtisan en veut à la Fortune,
Et qu'außi la Fortune en veut au Courtisan.

 

le Marquis de Villequier,
representant un Courtisan

 

Pour arriver à l'Amour,
Et venir à la Fortune,
La souplesse & le détour
Sont une chose importune:
De moy j'estime beaucoup
Ce qui se fait par saillie,
Et j'ayme à voir tout d'un coup
L'affaire faite ou faillie:
J'aurois flechy la rigueur
D'une autre que de l'ingrate
Qui fait ma triste langueur,
Depuis le temps que ie grate
A la porte de son coeur.

 

le Marquis de Genlis,
representant un Courtisan

 

Comme chacun tend à ses fins,
Dans la Cour par divers chemins
Tous opposez & tous contraires
A ce qu'on avoit projetté,
Que sçait-on si par ma beauté
Ie ne feray point mes affaires.

 

Scene derniere
Pelée, Thetis, Promethée, Hercule, Hymenée, Iunon
Choeur de toutes les Deitez, Choeur muët des Amours, Personnages muëts,
Choeur muët des Arts Liberaux & Mechaniques,
Harmonie Celeste

 

Thetis & Pelée paroissent assis sur un haut Throsne, dont le dessus se change en une Perspective du firmament, où sont les Amours: Et l'autre partie de la Scene se forme en une Nuë au travers de laquelle brillent toutes les Deitez accouruës aux Nopces. Hercule y ameine Promethée delivré par les ordres de Iupiter. Cependant Iunon & Hymenée, accompagnez des Intelligences qui composent l'Harmonie Celeste, descendent dans une grande Machine, & tout cela s'estant joint aux Arts Liberaux & Mechaniques, de l'invention de Promethée, qui les a conduits en ce lieu, il se fait un grand Ballet à Terre tandis que les petits Amours en font un autre au plus haut du Ciel.

Derniere Entrée

 

Madame de Brancas,
representant la Geometrie

 

Nous avons tout l'éclat de la grande beauté,
Et pour mieux soûtenir la bon air & la grace,
Une taille sans vanité
A pouvoir atteindre le Parnasse;
Quoy qu'à ne vous en point mentir
Ce soit beaucoup d'honneur pour une creature,
I'irois jusques là sans sortir
De ma Reigle & de ma Mesure.

 

Mademoiselle de Mancini,
representant la Musique

 

En moy le grace infinie
A mille charmans thresors
Agreablement unie,
Forme une belle harmonie
Et de l'esprit & du corps.

D'ordinaire je m'applique
Sur un ton fin & mocqueur
Qui chatoüille, mais qui pique,
Et monstre que la MUSIQUE
N'est pas bonne dans le Coeur.

 

Mademoiselle de Mortemart,
representant la Dialectique

 

Ma jeunesse, mon teint & mes regards vainqueurs
Sont de fortes raisons qui n'ont point de pareilles,
Et de clairs arguments qui convainquent les coeurs
Par les yeux & par les oeilles.

En toute ma personne il ne se trouve rien
Qui ne monstre qu'enfin ie suis hors de ma place,
Et ne serve à prouver que ie tiendrois fort bien
Mon poste dessus le Parnasse.

 

Mademoiselle d'Estrée,
representant l'Astrologie

 

Ie n'ay pas mon esprit tellement dans les Nuës
Que les choses d'embas ne me soient moins cognuës,
Nature fit d'heureux efforts
En travaillant apres mon corps,
Et me fit l'ame ingenieuse,
Et de ses paßions Maistresse imperieuse;
Mais toujours un peu curieuse,
Et le Ciel respandit tout ce qu'il a de mieux,
Et ses dons les plus precieux
Sur une delicate & fine Precieuse.

 

Mademoiselle de la Riviere-Bonneüil,
representant la Grammaire

 

Sans honte on ne peut me choquer dans l'entretien,
I'ay beaucoup d'innocence, & la pasleur chagrine
Qu'on remarque aux gens de doctrine
Est une preuve en moy comme ie ne sçay rien.

Par delà l'a, b, c, tout m'est presque interdit,
Il faut que ie m'en tienne aux principes vulgaires,
Il est vray que ie n'en sçay gueres,
Außi ne m'en a t'on enccres gueres dit.

Tous ceux où la vieillesse introduit ses glaçons,
Dessous ma discipline ont des peines frivoles
Ie tiens mse petites Escoles
Ouvertes seulement pour les jeunes Garçons.

 

Mademoiselle de la Loupe,
representant l'Arithmetique

 

Mes jeunes charmes quoy que sombres,
A de pauvres Amans que ie voy sanglotter,
Font pousser des soupirs au delà de mes Nombres,
Je ne laisserois pas de les bien supputer,
N'estoit que i'en ay quelque honte,
Et que i'en fais si peu de conte
Que je ne les daigne conter.

 

Madame de Commenge,
representant Iunon

 

A voir de ce beau teint l'immortelle fraischeur
Où le rouge éclatant & la vive blancheur
Des roses & des lys vont effaçant la gloire.
Me peut-on accuser d'avoir l'esprit jaloux ?
Pauvres Mortels, détrompez-vous,
La Fable vous en fait acroire:
La jalousie en moy ne se peut soupçonner,
Ie n'en veux prendre ny donner,
C'est une maudite graine
Qui ne fait que de la peine,
Et qui produit seulement
Une seiche & trsite fueille,
Il faut plaindre également
Qui la seme, & qui la cueille.

 

Hymenée ou le Mariage representé par le Duc de Ioyeuse

 

Tout außi serieux que l'Amour est badin,
Ie détruis le pouvoir qu'il prend dans les familles,
Madame du Puy sçait qu'il n'est pas un Blondin
Moins aßidu que moy dans la Chambre des Filles.

 

Hercule representé par le Duc de Danville

 

En faveur de l'Amour dont les douces amorces
M'ont fait de si grands biens & de si cruels maux,
I'ay pour recommencer mes penibles travaux
Les mesmes paßions & de pareilles forces:
Ouy, ie sans dans mon sein mouvoir le mesme coeur,
Ie sens la mesme adresse & la mesme vigueur
Qui m'ont fait acquerir une gloire si haute,
Hormis que i'ay les pieds un peu plus engourdis,
Et que ie ne pourrois retourner chez mon Hoste
De la mesme façon que i'y passay jadis.

 

le Roy,
representant le Guerre

 

Nous l'aurons cette Paix tant de fois desirée,
Qui depuis si long-temps s'est au Ciel retirée,
Et la GUERRE à la fin va combler nos souhaits:
Cent Oracles fameux ont predit à la terre,
Pour avoir une bonne Paix,
Qu'il falloit une bonne GUERRE.
La voicy qui s'avance, & nous est envoyée
Pour imposer des loix à l'Europe effroyée
Du cours impetueux de tant d'actes guerriers:
Elle vient dans ces lieux qu'elle va rendre calmes
Y moißonner tous les lauriers,
Et nous laißer toutesles palmes.
Orgueilleuses beautez, cette Guerre vous touche,
Et l'eau certainement vous en vient à la bouche,
Vous vous deffendez mal contre ses traits vainqueurs:
Malgré vos sentiments si cachez & si doubles,
On void bien que c'est dans vos coeurs
Que la GUERRE est cause des troubles.

 

le Comte de S. Aignan,
representant l'Agriculture

 

En travaillant nuict & jour
Au champ de Mars & d'Amour
I'ay force gloire amaßée:
Il est peu de Lauriers que je n'ay obtenu,
Mais la fleur en est paßée
Et le fruict n'est point venu.

 

Monsieur,
representant un Amour

 

Que ce jeune & tendre Amour
Sera dangereux quelque jour:
Belles, vous le flatez de mesme qu'il vous flate,
Mais quand il vous caresse & que vous le baisez,
C'est un petit Lion que vous apprivoisez
Qui vous donnera de la pate.

Il jouë avec vous à cent jeux,
Touche la gorge & les cheveux
D'une paßionnée & perilleuse sorte,
Ce n'est qu'en attendant qu'il ayt tout ce qu'il faut,
Et vous ne doutez pas qu'il ne vole plus haut
Dés qu'il aura l'aisle plus forte.

Ie prévoy pourtant que ce Dieu
Devenu grand en temps & en lieu,
Sçaura se dégager de vos molles caresses:
A ses braves Ayeux un jour s'égallera,
Et d'un coeur heroïque enfin appellera
La Gloire au rang de ses Maistresses.

 

le Comte de Guiche,
representant un Amour

 

Tous ces Amours que je voy
D'une beauté singuliere
Ne sont rien au pris de moy,
Soit en feu, soit en lumiere:
Ie découvre qu'en effét
Ie suis un Amour tout a fait,
Et je n'y prenois pas garde:
Mais las ! quand je me hazarde
A faire reflexion
Dessus ma condition
Au sortir de mon enfance,
A moy-mesme je me nuis,
Et par malheur je commance
A sentir ce que ie suis.

 

le Marquis de Villeroy,
representant un Amour

 

Pour écouter je me glisse,
Sçachant bien que c'est touiours
Le fait des petits AMOURS
De songer à malice.

 

le Comte de S. Aignan,
representant un Amour

 

S'il est außi discret que sa Mere est dicrette,
Il haïra fort la fleurette:
Mais s'il tient de celuy qui luy donna le jour,
Ie pense que cét AMOUR
Aura bien quelque amourette.

 

le petit Rassent,
representant un Amour

 

Tous nos talans sont diversifiez,
Et chacun à ses graces naturelles:
Pour moy, comme vous le voyez,
En attendant qu'il me vienne des aisles
Ie m'escrime aßez bien des pieds.

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Les Nopces de Pelée & Thetis

Livret de Francesco Buti
Musique de Carlo Caprioli

 

Prologue

 


Apollon & les Muses sur le Mont Piereide,
deux Choeurs de Nereïdes sur les rives de l'Epidan & l'Onochone

 

Choeurs des Nereïdes
Thresor vivant des Cieux divinité feconde
Qui donne la lumier & tant de biens au monde,
Sçache qu'environné de ces aymables soeurs
Tu ne charmes pas moins ny les yeux ny les coeurs
Qu'alors que la nuict rompant les sombres voiles,
Ta divine splendeur obscurcit les estoilles.
Grand Dieu, descends en terre & ne desdaigne pas
De venir prendre part aux plaisirs d'icy bas;
A l'Hymen de ce Roy donne un heureux augure,
Que sans honte elle peut s'exposer çà tes yeux
Et se voir preferer aux feux mesmes des Dieux.
Des justes Loix d'Amour l'eternelle puissance
Fait des hommes aux Dieux fort peu de difference,
Et souvent à l'éclat d'une vaine grandeur
Prefere une constante & legitime ardeur.

 

Acte Premier

 

 

Scene premiere
Chiron, Pelée, Choeur des Magiciens

 

Chiron
Quitte de ton amour les inutiles soins,
Espere davantage ou bien ayme un peu moins.

Pelée
Helas ! ce que tu veux est hors de ma puissance,
Pourrois-je voir Thetis avecque indifference ?
Elle que mon destin, l'amour & sa beauté
Font regner sur mon coeur avecque authorité;
Et quelque ambition qui l'éleve en mon ame,
Puis-je du moindre espoir entretenir la flame ?
Quand aupres de Thetis pour augmenter mes maux,
Les deux plus grands des Dieux deviennent mes rivaux.

Chiron
Croy-moy, quelque grandeur dont un amant se vante,
S'il n'a plus de jeunesse il n'aura plus d'amante:
Neptune esr Roy des eaux, mais cette dignité
Tentera foiblement une jeune beauté,
Qui s'armant contre luy de rigueurs obstinées,
Plustost que ses thesors contera ses années,
Et fera bien-tost voir que c'est mal à propos
Que ses froides amours ont troubl é ton repos:
Et mesmes Jupiter de qui la concurrence
Te donne tant d'ennuis & t'oste l'esperance,
Devroit estre de nous aussi peu redouté,
Si plus que son merite & que sa Majesté
Tant d'exemples recens de rapt & d'injustice,
Ne faisoient craindre en luy la fourbe & l'artifice:
Mais pour en garentir l'objet de tes amours
Ces doctes Enchanteurs viennent à ton secours;
Par leur Art une nuë entre les airs portée,
Te conduira bien-tost vers le grand Promethée,
Qui contre Jupiter, dont il est mal traitté,
T'aydera volontiers en cette extremité.

Pelée
J'iray: Mais quand le sort me seroit favorable,
Thetis demeurera toujours inexorable.

Chiron
Quand aux voeux d'un amant qu'une chaste beauté
Refuse une faveur avec plus de fierté,
Elle cache souvent (en soy-mesme confuse)
Un desir violent du bien qu'elle refuse,
Et cette dure loy que l'on appelle honneur
A pouvoir sur sa langue & non pas sur son coeur.

Pelée
Que j'aurois de plaisir au sort de mes souffrances
Si j'osois concevoir ces douces esperances !
Mais quoy qu'ait resolu mon destin amoureux,
Ce destin qui m'est cher, bien qu'il soit rigoureux,
La glorieuse fin où mon desir aspire
A pour moy tant d'appas, & sur moy tant d'empire,
Qu'elle rend agreable & me force à chercher
Ce qui mesme sans fruict semble m'en approcher.

Chiron & Pelée
Amour ne veut pas qu'on se lasse
D'entreprendre ny d'esperer,
Ce n'est qu'à force d'endurer
Que l'on en obtient quelque grace:
Quelque-fois un fidele amant
Voit long-temps à ses maux sa maistresse insensible;
Mais il peut à la fin trouver un bon moment:
En amour rien n'est impossible.

Chiron
Va, malheureux Amant, nous verrons quelque jour
Un semblable succés couronner ton amour.

Pelée, parlant aux Magiciens
Je vais donc me servir du secours charitable
Dont vous daignez ayder un Prince miserable.

 

Scene II.
Thetis, Neptune,
Choeur de Tritons & de Sirenes,
Choeur des pescheurs de corail

 

Choeur de Tritons & de Sirenes
De tant d'esclat, de tant d'ardeur
Qui nous esclaire & nous estonne,
Et met en feu tout l'air qui l'environne,
Qui pourroit garentir son coeur ?
Jamais le Soleil ny l'Aurore
N'étalerent dessus nos bors
De si magnifiques thresors,
Soit que le jour finisse ou commence d'éclore,
De tant d'esclat de tant d'ardeur
Qui pourroit garentir son coeur.

Neptune
Helas ! je le sens bien; en vain pour me defendre
Du feu de ces beaux yeux qui mettent tout en cendre,
Viennent à mon secours & fleuves & ruisseaux,
Ie me sens embraser au mileu de leurs eaux.

Mais toy qui contredis à ce que je desire,
Sçais-tu que je suis Roy d'un riche & vaste Empire ?
Où partageant mon sceptre & mon authorité,
Tout ce qui peut servir à parer la beauté
Et ce qui des humains fait toute l'opulence,
Seroit, si tu voulois, sousmis à ta puissance.
Tu peux regir en Reine un estat florissant
Dont la Mere d'Amour fut sujette en naissant:
Et ta rigueur enfin nest pas moins ennemie
De ta propre grandeur que de ma juste envie.

Thetis
L'Aurore pour monter dessus nostre horison
Sort en grand appareil de sa riche maison,
Mille chants d'allegresse honorent sa venuë;
Mais dans la pourpre & l'or dont elle est revestuë,
Chaque jour pasle & triste elle arrouse de pleurs
La terre sui luy rit, les herbes & les fleurs;
Et dans ce grand éclat ce qui fait sa tristesse,
C'est du jaloux Titon l'humeur & le vieillesse,
Et qu'un coeur malcontent au mileu des plaisirs
Sent croistre sa douleur & naistre des soupirs.

Neptune
Dans le feu violent dont je ressens l'outrage,
On ne remarque rien des froideurs de mon aage:
L'amour aux jeunes coeurs donne ordinairement
Pour un peu d'amitié beaucoup d'emportement:
Mais quand d'un trait perçant ce petit Dieu nous blesse,
Nous en qui l'aage meur augeme la sagesse,
Nos voeux sont plus sousmis, plus discrets, plus ardents,
Et nostre foy constante à l'épreuve du temps.

Thetis
Par quel adroit discours tu deffens ta vieillesse !
Pour les plaisirs d'Amour le Ciel fit la jeunesse,
Et ce fut seulement pour la jeunesse aussi
Qu'Amour quitta le Ciel & descendit icy.
Quiconque entreprendra d'aymer en un autre aage,
N'aura jamais d'amour que les maux en partage.

Neptune
Perfide, je t'entens, un plus jeune que moy
T'oblige à mespriser mon amour & ma foy.
Venez, vents; Hastes-vous, tempestes furieuses,
A vanger vostre Roy vous estes paresseuses:
Sortez de vos cachots, & faites que ces mers
Monstrent en un instant mille gouffres ouvers:
Que de sisflemens le murmure terrible
Remplisse de frayeur cette Nymphe insensible,
Et bannisse bien loin de ce vaste élement
Celle dont la rigueur me traite indignement:
Laisserez-vous en paix cette ame criminelle
Qui suscite en mon coeur une guerre mortelle ?

Choeur de Tritons & de Sirenes
O vous Nymphe qui jeune & belle
Faites maintenant la cruelle,
Et de qui la folle rigueur
Rebute l'offrande d'un coeur;
Quand vous mesprisez qui vous ayme,
Sçavez vous que peut-estre un jour
Vous aymerez à vostre tour,
Et qu'on vous traitera de mesme ?

Vous, Amans, quittez votre deüil,
De ces beautez plaines d'orgueil
Mesprisez l'injuste puissance:
Que l'Amour cede à la raison,
Vous trouverez vostre vengeance
En cherchant vostre guerison.

 

Scene III.
Thetis, Iupiter, Iunon,
Choeur de Furies

 

Thetis
C'est assez, mes Amis, laissez-moy je vous prie,
M'entretenir icy dedans ma resverie.

Les pescheurs se retirent

Helas ! que feras-tu, mon coeur,
Amour tasche de te surprendre ?
Comment pourras-tu deffendre
Contre ce Dieu toujours vainqueur ?
Rien n'est esgal à sa valeur,
Il a de toutes sortes d'armes,
Des pleurs, des prieres, des charmes,
Helas ! que feras-tu, mon coeur ?

Mais plus que ses appas & plus que sa puissance
Ie crains qu'avecque luy des-ja d'intellignce
Quelque desir ardent ait pris place chez toy,
Qui s'y rende le Maistre & te donne la loy.

Iupiter
Que me sert de regner en ce celeste Empire,
Si ie ne puis joüir du seul bien où j'aspire ?
Dans la gloire des dieux & leurs contentements
Mon coeur ne trouve plus qu'ennuis & que tourmens,
Et Monarque du Ciel au mileu des delices
I'esprouve des Enfers les plus rudes supplices:
Et toy seule, ô Thetis ! rends sujet à mes maux
Un dieu dont tous les dieux ne sont que les vassaux:
Et tu peux faire voir en mon ardeur extrême
Que qui lance la foudre est foudroyé luy-mesme:
Viens rendre aux Coeux, viens rendre à mon coeur agité
La joye & le repos que tu leur as osté:

Viens au Ciel partager ma gloire & ma couronne,
Et consens qu'aujourd'uy le Dieu d'Hymen te donne
Ce haut rang qu'en secret mon amour & ma foye
Avoient depuis long-temps jugé digne de moy.

Thetis
Ie conserve, Seigneur, trop de recognoissance
Des bontez dont Iunon honora mon enfance,
Pour oser maintenant par un lasche attentat
Envahir à ses yeux son lict & son estat;
Et je fuy la grandeur ou ta faveur m'appelle,
Si je n'en puis jouyr qu'ingrate & criminelle.

Iupiter
Un pretexte leger d'imaginaires loix
Fera donc mespriser mon amour & mon chois:
Pour te desabuser & me tirer de peine,
Il faut user de force ou la riason est vaine.

Thetis
A mon secours, Pescheurs.

Iupiter
Nymphe, qui des humains
Seroit assez puissant pour t'oster de mes mains.

Iunon
Perfide, quoy toujours quelque intrigue nouvelle
Soüille de nostre hymen l'alliance immortelle ?
Si le Ciel & les Dieux en mon affliction
Demeurent sans Iustice & sans compassion:
Sortez, horribles soeurs, du profond des abismes;
Venez me secourir & vanger tant de crimes:
Toy terreur des humains de qui cent fois mon coeur
Pour cet ingrat espoux esprouva la fureur;
Ialousie, une fois à mes desirs propice,
De ce grand criminel viens me faire Iustice.

Iupiter
Digne objet de mes voeux, belle Thetis, adieu
Ie te quitte; mais croy qu'en partant de ce lieu
Mon esprit amoureux malgré ta resistance,
Se flattera souvent de ta douce presence.

Thetis
Déesse j'ay besoin de ta compassion
Plus que de ta clemence en cette occasion,
Et quoy qu'ait entrepris ton espoux infidelle,
Ie me croy malheureuse & non pas criminelle.

Iunon
Sortir d'un tel combat avec tant d'honneur,
Ne se doit appeller ny crime ny malheur.

Thetis & Iunon
L'ornement des grands coeurs c'est la recognoissance,
C'est des hautes vertus la digne recompense,
C'est pour tant de bien-faits versez à plaine-mains,
Ce que les immortels demandent aux humains.

 

Acte Second

 

 

Scene premiere
Pelée, Promethée,
Choeur d'Hommes & de Femmes sauvages

 

Pelée
Helas ! que dans ton sort, malheureux Promethée,
L'infortune où ie suis est bien representée !

Promethée
Qui me tiens ce discours ?

Pelée
C'est Pelée, c'est moy,
Qui pour avoir autant ou plus osé que toy,
Suis aussi tourmenté d'un semblable supplice.

Promethée
Moy, par un sacrilege é dangereux caprice
J'ay pris des feux sacrez du bel Astre du iour.

Pelée
Des beaux yeux de Thetis, moy i'ay pris de l'amour.

Promethée
Le puißant Iupiter irrité de mon crime
M'a fait de cét oyseau l'éternelle victime.

Pelée
Son amour que ie crains autant que son courroux
M'a fait bien plus de mal en me faisant ialoux.

Promethée
Encor en ton malheur ie voy quelque esperance.

Pelée
Qu'elle est-elle ?

Promethée
Mercure, ah !

Pelée
Cruelle souffrance !
Donne à ce malheureux au moins aßez de temps
Pour pouvoir reveler ses secrets importans:
Dis donc ?

Promethée
Je viens d'aprendre un Oracle à Mercure
Qui te mettra bien-tost en meilleure posture:
Ton superbe Rival vaincra sa passion,
Sçachant qu'elle peut nuire à son ambition.

Pelée
Si ce discours est vray, que la pitié t'inspire,
Ie verray quelque iour la fin de mon martire:
Car une femme, enfin, qui n'a qu'un seul amant,
Pour fiere qu'elle soit s'en deffend vainement.

Promethée
Thetis à ton abord va mettre bas les armes;
Va te plaindre à ses pieds, va les baigner de larmes:
O Dieux ! qu'un peu de pleurs (à qui prend bien son temps)
Pour attendrir un coeur sont des charmes puissans.

Pelée
Que des Dieux immortels l'adorable Iustice
Daigne recompenser ce charitable office.

Promethée
Peut-estre satsifait apres tant de douleur,
Le Ciel me va traitter avec moins de rigueur.

Pelée & Promethée
Charme des plus grands maux, secourable esperance,
Qui suis les malheureux avec tant de constance,
Et leur fais oublier leur tourmens & leurs fers,
Les Dieux avec raison t'ont fermé les Enfers:
Car d'un soufle éteignant les flammes eternelles
Te rendrois le repos aux ames criminelles.

Pelée, parlant aux Sauvages
Et vous qui prenant part à mon triste soucy,
Avez eu la bonté de m'amener icy,
Prenez part maintenant à la réjoüyssance
Que me cause des-ja cette douce esperance.

 

Scene II.
Iupiter, Mercure,
Choeur de Driades

 

Iupiter
Quel est donc cet Oracle ? & pourquoy Iupiter
Des nopces de Thetis doit-il tant redouter ?

Mercure
Voicy les propres mots: Belle Thetis espere,
Que ton fils deviendra plus puissant de son pere.

Iupiter
Le destin croiroit donc qu'il luy seroit permis
De m'abbatre du throsne où luy-mesme m'a mis,
Et par une entreprise impie & temeraire,
Renouveller en moy l'exemple de son Pere.

Mercure
Cet Oracle est de Delphes & sans obscurité.

Iupiter
Mercure, que ferais-je en cet extremité ?
Dois-je perdre Thetis, ou perdre ma couronne ?

Mercure
De ce doute, Seigneur, souffrez que je m'estonne,
Servir ou commander ?

Iupiter
Ouy, Mercure, il vaut mieux
Obeïr à Thetis, que commander aux Dieux,
Et ces aymables maux où l'Amour nous expose,
Valent mieux que les biens dont le destin dispose.

Mercure
Ces discours aux mortels, doivent estre permis,
Qui pour charmer les maux ausquels ils sont soûmis,
Leur on t donné du bien le nom & l'apparence;
Maus toy, qui du vray bien te vois en joüyssance,
Faut-il que l'Amour te trompe ? & soumis à ses Loix
Veux-tu voir ta deffaite au rang de ses exploits ?
Quanf tu perdrois Thetis, qui te paroist si belle,
On en peut rencontrer qui te plairont plus qu'lle;
Tant de Nymphes, Seigneur, & de divinitez,
Estalent à tes yeux de plus grandes beautez:
Mais helas ! si tu pers ce sacré diadesme,
Où pourras-tu jamais en trouver un de mesme ?

Iupiter
Ton discours est prudent, & quoy qu'avec douleur,
Il faut à tes raisons assubjetir mon coeur.

Mercure
Et ie ne sçay d'ailleurs comme iroient tes affaires
Pendant qu'esgalement à tes desirs contraires
Et Thetis & Iunon se voudront accorder,
L'un à se bien deffendre, & l'autre à te garder:
Pour un mary galand, qu'on le fuye ou qu'on l'ayme,
Une femme jalouse est une peine extrême.

Iupiter
Ie ne le sens que trop, & mesme en ce desert
Des fureurs de Iunon me tient mal à couvert.

Mercure
Sans doute elle te cherche, & ses plaintes ameres
Auront des-ja du Ciel troublé toutes les Spheres.

Iupiter
Va donc par tous les Cieux publier promptement
Quel est de mes desirs le subit changement.
Va.

Mercure
Seigneur, j'obeis.

Iupiter
Dans le plaisir extrême
Que ie sens d'estre libre & maistre de moy-mesme,
Et d'avoir esvité par un coup genereux
D'Amour & du destin le dessein dangereux:
Avec vos chants, vos jeux, vos ris & vostre dance,
Driades, prenez part à ma réjouyssance.

 

Scene III.
Choeur de Sacrificateurs,
Choeur de Chevaliers, la Statuë de Mars

 

Le Choeur de Sacrificateurs
Puissant Dieu de la guerre, arbitre des combats,
Toy dont la main conserve & donne les estats,
Fais que cette beauté qui fleschit ton courage,
Cette seule Déesse à qui tu rends hommage,
Bien-tost de nostre Roy par un heureux retour
Finisse le voyage & couronne l'Amour:
L'on pourroit t'imputer a defaut de puissance,
Qu'un guerrier amoureux languit sans assistance:
Mais, braves Champions, pour rendre plus heureux
Nos voeux & nos Autels, nostre encens & nos feux,
Qu'en l'honneur de ce Dieu vostre adresse guerriere
S'exerce en sa presence au combat de barriere.

L'on combat

Un des Sacrificateurs
Nostre Dieu va parler, & ce bruit que j'entens
Est un heureux presage: Ecoutez, Combatans.

La Statuë de Mars
Vos voeux sont exaucez, et bien-tost vostre Prince
Reviendra satisfait gouverner sa Province.

Le Choeur de Sacrificateurs
O jour cent fois heureux ! Pelée reviendra,
Son estat languissant efin respirera.

 

Acte Troisiesme

 

 

Scene premiere
Pelée, Chiron,
Trouppe de Disciples de Chiron

 

Pelée
Un amant sur le point de quitter sa Maistresse,
Trouve que le temps coule avec trop de vitesse,
Et l'emporte trop tost, à ce triste moment
Où doit finir sa joye & naistre son tourment:
Mais apres les ennuis d'une fascheuse absence,
Si d'un heureux retour il conçoit l'esperance,
Alors inquiété d'un desir violent
Il reproche au Soleil que son cours est trop lent,
Il est toujours en trouble, & son ame incertaine
Avecque son espoir sent augmenter sa peine;
Plus le bien qu'il possede a pour luy de douceur,
Plus il pense à sa perte & plus il a de peur:
Enfin qu'il ait l'Amour contraire ou favorable,
Quiconque dit Amant dit toujours miserable.

Chiron
Apres avoir vaincu ton malheur & les Dieux
Ie te croyois contant autant que glorieux,
Et loin de te voir gay de ta bonne fortune,
Ie te trouve saisi d'une crainte importune:
Pelée, asseure-toy, tous respond à tes voeux,
Un homme qui craint trop est rarement heureux.

Pelée
Il est de bons momens où s'armant de constance
Mon coeur bannit la crainte & reprend l'esperance;
Mais pensant aux froideurs que Thetis a pour moy,
Ie quitte mon espoir & reprens mon effroy.

Chiron
Que tu la cognois mal ! Lors qu'elle fut instruite
De ton soudain départ ou plustost de ta fuite;
Quand elle sçeut que triste & pressé de ton mal
Tu quittois tes subjets & ton païs natal,
Et qu'errant sans amis en des terres loingtaines,
Tu cherchois un remede à tes cruelles peines,
Quelque dessein qu'elle eut de cacher sa douleur,
Son front nous la fit voir en changeant de couleur;
Ie vis qu'à ce recit ses yeux tout pleins de larmes,
Avoient bien de la peine à retenir leurs larmes,
Et j'oserois jurer que cent fois sa pudeur
Estouffa les soupirs qui partoient de son coeur:
Va, ne perds plus de temps; ce qui te reste à faire,
C'est de persuader que ta flamme est sincere:
Car une femme enfin resiste rarement
A celuy qu'elle croit son veritable Amant.

Pelée
La Fortune & l'Amour par tant de bons presages,
Ioints à tant de conseils si prudents & si sages,
Ispirent à mon coeur un dessein genereux,
De mourir promptement ou de me rendre heureux.

Courons donc à l'objet qui crüel ou propice
Doit ou finir mes jours ou finir mon supplice.

Chiron
Peux-tu bien mescognoistre un lieu qui t'es si cher ?
Te voila dans sa court.

Pelée
Ie vais donc la chercher.

Chiron
Cependant cette trouppe à danse est preste
De ton heureux retour va celebrer la feste.

 

Scene II.
Thetis, Pelée,
Trouppe de Courtisans

 

Thetis
Amour, si comme amy tu veux entrer chez moy,
I'y consens, mais pose les armes;
Fais-moy gouster en paix tes douceurs & tes charmes:
Mais si pour vivre sous ta loy
Il faut souffrir se plaindre & repandre des larmes,
Adieu, cruel, retire-toy.

Pelée
Peux-tu parler ainsi, toy qui bien plus cruelle,
Dais si long-temps souffrir un Amant si fidelle.

Thetis
Ah !

Pelée
Que crains-tu ?

Thetis
Tout loin que tu fusse de moy,
Amour dedans mon coeur n'a que trop fait pour toy,
Et lors que son pouvoir croistra par ta presence,
Pourray-je resister à tant de violence ?
Retire-toy d'icy.

Pelée
Quel exces de rigueur ?
Quoy donc, ce qui devroit establir mon bon-heur,
Et ce qu'en ma faveur le Dieu d'Amour t'inspire,
Par un contraire effet augment mon martyre ?
Ah ! sçais-tu que celuy que tu traites si mal
En sa fidele ardeur n'a iamais eu d'esgal ?

Thetis
Ces discours obligeans ces marques de tendresse,
Ces plaintes, ces soupirs augmentent ma foiblesse;
Je sens que c'en est fait, & que des-ja mon coeur
A receu ce poison charmé de sa douceur.
Mais n'ais-je pas juré de n'aymer que moy-mesme ?
Moy que l'amour des Dieux ny leur grandeur supresme
N'ont peu faire resoudre à rompre ce serment,
Puis-je pour un mortel changer de sentiment ?
Non, non, en vain pour toy l'Amour me sollicite:
Va.

Pelée
Mon unique bien, que jamais je te quitte !

Thetis
Va, dis-je, laisse-moy; tu me suis vainement.

Pelée
Ie ne puis desormais te quitter un moment,
Que tu me sois propice ou me sois inhumaine,
Ie porteray content ou ma gloire ou ma peine,
Et pour faire admirer ton merite & ma foy,
J'iray baisant tes pas sans me plaindre de toy.

Thetis, parle bas
Contre une violence où je treuve des charmes,
Si je suis sans secours je vais rendre les armes:
Mais pour m'en garentir en ce besoin pressant
I'useray des secrets que j'appris en naissant,
Et par cet Art fameux que je tiens de Protée,
Me couvrant à mon gré d'une forme empruntée,
I'esloigneray de moy cet Amant dangereux,
S'il n'ayme les rochers & les monstres affreux.

Pelée
Que me prepares-tu ? change d'humeur, cruelle.

Thetis
Enfin, mon coeur se rend.

Pelée
Agreable nouvelle.

Thetis
Ie te veux descouvrir, pour preuve de ta foy,
Un secret qui t'importe & qui fait contre moy;
C'est que le faux esclat d'une belle apparence
Te trompe en ma faveur & cause ta souffrance.

Pelée
Ie crains d'estre rtompé, mais c'est par tes discours.

Thetis
Prince, quand tu me fis l'objet de tes amours,
Tu croyois que je fusse une Nymphe agreable;
Mais sçache que ie suis un Monstre espouvantable.

Pelée
Helas ! que me dis-tu ? que veu-tu faire ?

Il paroist une nuë

Thetis
Attens
Que i'entre en ce nuage, & puis voy si ie mens.

Pelée
Où fuis-tu, belle Nymphe ? Arreste.

La nuë disparoist & Thetis demeure changée en Lion

Thetis
Me voicy.

Pelée
Dans ce Lion affreux qui me paroist icy,
De ton cruel orgueil je cognois la peinture;
Mais crois-tu m'estonner avec cette imposture ?
non, cruelle Thetis, non, ne le pense pas,
Quiconque est sans espoir est sans peur du trespas;
Et pour te dire plus, la mort mesme a des charmes
Pour qui vit comme moy de soupirs & de larmes;
Mais de grace reprens ta premiere beauté.

Elle se change en Monstre

Dieux ! sous ce nouveau Monstre on voit ta cruauté:
Quelque déguisement que ta rigueur invente,
Ie n'en prendray jamais d'horreur ny d'épouvante;
Mon coeur qui te cognoist sous ces masques affreux,
Loin d'en estre estonné r'allume tous ses feux.
Et void avec respect ces despoüilles horribles,
Qui de tes traits cachez sont les signes visibles:
De ces traits dont l'esclat digne de nos Autels
Ne peut à descouvert estre veu des mortels.
Mais te revois-je ? ô Dieux ! & par quelle advanture ?

Thetis
De ces Monstres cruels dont i'ay pris la figure,
Que ne pouvois-tu encor emprunter la fureur ?
Ie ne fus quasi plus plus maistresse de mon coeur.

Pelée
Quasi: Bannis ce mot contraire à mon envie,
Et dont le sens fascheux ne m'a laissé de vie
Que ce qu'il en falloit pour mourir plus long-temps:
Le plaisr imparfait dont il flatte mes sens,
Loin de donner la paix à mon ame incertaine,
Ne fait que redoubler mes desirs & ma peine:
Mais qu'est-ce qui s'oppose à ton affection ?

Thetis
Ie ne sçay, mon esprit est en confusion,
Cent contraires desseins tour à tour y paroissent,
S'y destruisent l'un l'autre, & sans cesse y renaissent;
Tantost ma vertu cede à des pensers plus doux,
Puis bruslant à la fois d'amour & de courroux,
Dedans le mesme instant & j'approuve & je blasme
L'exces de ma rigueur & celuy de ma flame,
Ta rencontre me plaist & ie veux l'esviter,
Je ne te veux pas suivre & ne puis te quitter,
Et mon coeur inquiet en ce cruel martyre
Ne sçait quel mal il craint ny quel bien il desire.

Pelée
Je sçay bien ce qu'il veut.

Thetis
Qu'est-ce donc, dis-le moy ?

Pelée
Il se voudroit donner à qui n'ayme que toy.

Thetis
Chere ame, il est trop vray. Chere ame ! suis-je folle ?
Ma langue as-tu bien pû former cette parole ?
Ouy, ma langue a failly; mais bien peu, si mon coeur
Du crime qu'elle a fait est l'excuse & l'Autheur.
Helas ! dedans mon coeur, Amour des-ja le maistre,
Voulant donner exemple & sa faire cognoistre,
Aura pour le punir autant de cruauté
Que pour luy resister il eut de fermeté:
Cet extreme peril veut un remede extreme;
Doncques pour ne plus voir un homme que j'ayme,
Et faire que ses pleurs ne nous puissent toucher,
Par un dernier effort changeons-nous en Rocher.

Elle entre encore dans un nuage

Pelée
Ah ! Thetis, ah ! cruelle, à peine t'ay-je veuë,
Que tu te pers encore en cette obscure nuë;
Ta rigueur a banny tous ces doux sentimens
Dont tu m'avois flatté durant quelques momens.

Elle paroist changée en Rocher

Escueil du Dieu d'Amour le thresor & la gloire,
Des maux que j'ay souffers glorieuse memoire:
Helas ! que tu m'es cher, mysterieux escueil,
Où ie pers mon espoir, & trouve mon cercueil:
Toy, dont la fermeté paroist inébranlable,
Que tu figures bien ma constance immuable;
Mais sçache que les pleurs que mes yeux verseront,
Quelque dur que tu sois, enfin t'amoliront.

Le Rocher disparoist et l'on revoid Thetis

Thetis
Amour, ie me rends, ie suis prise,
Ie consens de suivre tes Loix,
Ioins si tu veux à tes exploits
La gloire de m'avoir soubmise;
Ie puis l'avoüer sans rougeur,
Puisque pour garder sa franchise
Devant un si charmant vainqueur,
Il faudroit n'avoir point de coeur.

La crainte à tes desirs ne sera plus meslée,
Ton amour a vaincu, je suis à toy, Pelée.

Pelée
Ah ! l'exces du plaisir qui surprent tous mes sens,
M'en interdit l'usage & les rend languissans;
Ma voix s'en affoiblit, & ma langue muette
A peine en peut donner une idée imparfaite:
Mais vous, mes chers subjets, publiez ce bon-heur
Où m'esleve Thetis apres tant de douleur.

 

Scene III.
Thetis, Pelée, Promethée,
Choeur des Dieux, Choeur des Arts,
Choeur d'Intelligences

 

Thetis & Pelée
Dessous les mesmes Loix & dans les mesmes flames,
Amour brusle nos coeur & captive nos ames.

Pelée
Oublie ton orgueil.

Thetis
Oublie tes douleurs.

Pelée
Nimphe, pers ta rigueur.

Thetis
Prince, taris tes pleurs.

Thetis & Pelée
Donnons-nous aux plaisirs, disputons de constance.

Pelée
Desormais tout mon bien.

Thetis
Toute mon esperance.

Pelée
Mon unique desir,

Thetis
Ma seule ambition

Thetis & Pelée
Sera dans la douleur de ta posseßion,
Puiqu'Hymen & l'Amour a nos desirs propices
Ont versé dessus nous ce qu'ils ont de delices,
Et les Dieux admirans nos plaisirs amoureux
Viennent apprendre icy ce que c'est qu'estre heureux.

Promethée
Pelée vois l'effect de nostre destinée
Dans ce jour fortuné que le Dieu d'Hymenée
T'engage heureusement dedans ses doux liens,
Le puissant bras d'Hercule a sceu rompre les miens,
Et pour vous voir heureux apres tant de souffrance,
Suivy de tous les Arts ce demy-Dieu s'advance,
Et vient pour celebrer avec solemnité
Je iour de ta prison & de ma liberté.

Le Choeur des Dieux
Ceux qui semblent estre la proye
Des ennuis & de leur malheur,
Voyent enfin à la douleur
Succeder la paix & la ioye,
Et l'Amour souverain des coeurs
Surmonte avec le temps les plus grandes rigueurs.

Thetis, Pelée & Promethée
Des iustes immortels l'equité souveraine
N'abandonne iamais la Vertu dans la peine:
Elle veut seulement que son adversité
Luy serve de passage à la felicité.

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