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Jephté
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes,
tirée de l'Ecriture Sainte
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique,
le Mardy quatriéme jour de Mars 1732


livret de l'abbé Simon Joseph Pellegrin
musique de: Michel Pignolet de Montéclair



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


Apollon

Mr Dun

Polhymnie

Mlle Mignier

Terpsicore

Mlle Dun

Venus

Mlle Petitpas

La Verité

Mlle Eermans

Troupe de Divinitez fabuleuses
Troupe de Peuples
Vertus, de la Suite de la Vérité

La Scene est sur le Theâtre de l'Academie Royale de Musique


Scene premiere
Apollon, Polhymnie, Terpsicore,
s'avancent sur le devant du Theâtre,
Divinitez fabuleuses

Le Theâtre represente un Lieu destiné pour des Spectacles; Toutes les Divinitez fabuleuses y sont assemblées

Le Choeur:
Beaux Lieux, pù nôtre gloire éclatte,
Faites-nous à jamais regner sur les Mortels;
Que la douce erreur qui les flatte,
Dans leurs coeurs enchantez, nous dresse des Autels.

Apollon:
Vous, qu'avec Apollon en ces lieux on adore,
Sçavante Polhymnie, aimable Terpsicore;
Par vos chants, par vos jeux, secondez mes desirs;
Ce Temple seul nous reste encore;
Faisons-y regner les plaisirs.

Apollon, Polhymnie & Terpsicore:
Qu'à nos justes voeux tout réponde;
Mortels, accourez en ces lieux;
Le soin le plus pressant des Dieux,
C'est la felicité du monde.


Scene 2
Venus, Apollon, Polhymnie, Terpsicore,
s'avancent sur le devant du Theâtre,
Divinitez fabuleuses

[les Peuples s'assemblent pour voir le nouveau spectacle, Terpsicore & sa Suite dansent]

Venus:
Riez sans cesse
Pendant la jeunesse;
Que la Raison
Attende sa saison.

Le Choeur:
Rions sans cesse, &c.

Venus:
Non, le bel âge
N'est pas fait pour être sage;
Suivez vos desirs;
Livrez-vous aux plaisirs.

Le Choeur:
Non, le bel âge
N'est pas fait pour être sage;
Suivons nos desirs;
Livrons-nous aux plaisirs.

[on danse]

Venus:
Dans ces beaux lieux, on ne respire
Que les plaisirs, les ris, les jeux;
L'Amour y tient son doux empire;
Soyez heureux;
Il prévient vos voeux.

Le Choeur:
Dans ces beaux lieux, on ne respire, &c.

Venus:
Ce Dieu charmant semble nous dire
Que tous vos ans
Ne sont qu'un Printemps;
Ne faut-il pas chanter & rire,
Pendant le cours des plus beaux jours ?

Le Choeur:
Ce Dieu charmant semble nous dire, &c.

Apollon, Polhymnie & Terpsicore:
De quels nouveaux Concerts ces voutes retentissent !
Nos chants sont moins harmonieux;
D'où vient que ces lieux s'obscurcissent ?
Quel éclat fait briller les Cieux !

[le Theâtre s'obscurcit, à mesure que le Ceintre s'éclaire. La Verité & les Vertus qui l'accompagnent, descendent du Ciel dans une gloire, au bruit d'une Symphonie harmonieuse]


Scene 3
La Verité, & les vertus qui l'accompagnent,
Venus, Apollon, Polhymnie, Terpsicore,
s'avancent sur le devant du Theâtre,
Divinitez fabuleuses

La Verité:
Fantômes séduisants, Enfants de l'imposture,
Osez-vous soûtenir ma clarté vive & pure ?
Cachez-vous dans l'oscurité,
Où mon brillant aspect vous plonge;
Il est temps que la Verité
Fasse évanoüir le Mensonge:
C'est trop abuser l'Univers;
Rentrez dans les Enfers.

Le Choeur des Divinitez fabuleuses:
Nous bannir de ces lieux ! quel mépris ! quel outrage !

La Verité:
Obeissez.

Le Choeur:
O desespoir ! ô rage !

[les Divinitez fabuleuses s'abîment]


Scene 4
La Verité, & les vertus qui l'accompagnent

La Verité:
Troupe immortelle comme moy,
Vertus, ornez ces lieux pour un nouveau Spectacle;
Annoncez aux Mortels la redoutable loy,
Du Dieu seul dont je suis l'oracle:
Retirez du tombeau, le malheureux Jephté,
Rappellez son voeu témeraire;
Au soin d'instruire, adjoûtez l'art de plaire;
Vous pouvez adoucir vôtre severité.
Mais, qu'aucun faux-brillant n'altere
La Splendeur de la verité.

Le Choeur:
Triomphez, Verité constante,
Regnez à jamais en ces lieux;
Dispensez aux Mortels la lumiere éclatante,
Que vous leur apportez des Cieux.

La Verité:
Un Roy qui me chérit dès l'âge le plus tendre,
Fait son unique soin de marcher sur mes pas:
Il veut qu'en ces heureux climats,
Ma seule voix se fasse entendre.
Qu'il triomphe par moy, quand je regne par luy;
Que la Terre, le Ciel, qu'à l'envy tout conspire
A faire fleurir un Empire
Dont je suis le plus ferme appuy.

Le Choeur:
Triomphez, Verité constante,
Regnez à jamais en ces lieux;
Dispensez aux Mortels la lumiere éclatante,
Que vous leur apportez des Cieux.

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ACTE PREMIER

les personnages de la Tragedie:

les interpètes:


Jephté, Prince de Gallad, Chef des Hebreux

Mr Chassé

Phinée, Grand-Prêtre

Mr Dun

Amnon, Prince Ammonite, Prisonnier

Mr Tribou

Almasie, Femme de Jephté

Mlle Antier

Iphise, Fille de Jephté & d'Almasie

Mlle Lemaure

Elise, Suivante d'Iphise

Mlle Petitpas

Abdon, Confident de Jephté

Mr Dumast

Abner, Confident d'Ammon

Mr Goujet

Un Hebreux

Mr Dumast

Un Habitant

Mr Gouget

Une Habitante

Mlle Petitpas

Une Bergere

Mlle Petitpas

Une Israélite

Mlle Petitpas

Troupe de Guerriers, de Prêtres & de Levites
Troupe d'Habitants de Maspha
Chefs de Tribus
Troupe de Bergers, de Bergers, & de Compagnes d'Iphise

La Scene est à Maspha, Capitale de Gallaad


Scene premiere
Jephté

Le Theâtre représente le Camp des Israëlites en deçà du Jourdain. On découvre les Tentes des Ammonites au-delà du même Fleuve. On voit les murs de Maspha, au pied desquels l'Armée Israëlite est campée

Jephté:
Rivages du Jourdain, où le Ciel m'a fait naître,
Heureux, & mille fois heureux
Le jour qui vous rend à mes voeux !
Lieux cheris, c'est donc vous qu'enfin je vois paraître
Après un exil rigoureux ?

Rivages du Jourdain, &c.

Mais quel affreux spectacle
Vient frapper mes regards !
Les Ennemis de Dieu, sans crainte, sans obstacle,
Sur ces bords malheureux plantent leurs étendarts:
Que dis-je ? tout perit sur ces sanglantes Rives;
Je voy, de toutes parts nos Peuples dispersez;
Sous des Dieux étrangers nos Tribus sont captives;
Nos saints Autels sont renversez !


Scene 2
Jephté, Abdon

Abdon:
Seigneur, nôtre mortelle crainte
Fait place à l'espoir le plus doux;
Bientôt, dans vôtre Camp, vous verrez l'Arche sainte.

Jephté:
O Ciel ! la Victoire est à nous.
Après le plus mortel outrage,
Pour mon bonheur, tout semble s'unir.
Tu sçais trop avec quelle rage
Des lieux de ma naissance on osa me bannir;
Il fallût obéir sans pouvoir m'en défendre:
Heureux, si ma Famille eût pû suivre mes pas !
Mais l'amour Paternel ne me le permit pas;
Ma Fille étoit encor dans un âge trop tendre.

Abdon:
La gloire de vôtre retour
Repare toutes ses disgraces;
Israël opprimé vous rappelle en ce jour;
Ses nombreuses Tribus vont marcher sur vos traces;
La gloire de vôtre retour
Repare toutes vos disgraces:

Mais pourquoy dans ces lieux refusez-vous de voir
Et vôtre Epouse & vôtre Fille ?

Jephté:
La gloire du Seigneur fait mon premier devoir,
Nos Tribus, mes Soldats sont toute ma Famille.

Abdon:
Quoy ? l'amour, ny le sang ne peuvent vous émouvoir !

Jephté:
Dis plûtôt que je me défie
D'un coeur trop prompt à s'attendrir ?
Non, je ne veux rien voir qui m'attache à la vie,
Quand pour sauver mon Peuple, il faut vaindre ou mourir.
On vient, j'apperçoy le Grand Prêtre;
Assemble nos Guerriers; cours, l'Arche va paraître.


Scene 3
Jephté, Phinée

Phinée:
Jephté, tout Israël va fléchir sous vos loix,
Et la voix du Seigneur confirme nôtre choix.

Jephté:
Dieu descend jusqu'à moy du Trône de sa gloire !
Que suis-je devant l'Eternel !
Se peut-il qu'un foible Mortel
Un seul moment occupe sa memoire ?

Phinée:
Il fait bien plus pour vous, on ose l'outrager;
Il vous choisit pour le vanger.
La Tribu d'Ephraim à ses loix est rebelle;
Un Ammonite audacieux
L'invite à se ranger du party de ses Dieux.

Jephté:
Ah ! que plûtôt cent fois... nommez-moy l'Infidelle.

Phinée:
Ammon.

Jephté:
Qu'entends-je ? Ammon ! Ce Fils du Roy cruel
Qui désole tout Israël !
Quoy ? tout captif qu'il est, il rallume la guerre !
Eveille-toy, Dieu des Hebreux:
Périsse un sang si malheureux;
Hâte-toy d'ne purger la Terre.

Ensemble:
Vien; répands le trouble & l'effroy
Sur les ennemis de ta gloire:
Dieu des Combats, remporte la Victoire;
Que la mort vole devant toy.


Scene 4
Jephté, Phinée,
Troupe de Guerriers

Phinée:
Guerriers, l'Arche terrible à vos yeux va paraître;
Soyez saisis d'un saint effroy;
De la Terre & des Cieux le redoutable Maître
Dans son auguste sein a déposé sa loy;
Il y prononce ses oracles;
Il y fait briller ses miracles.

O gloire, ô force d'Israël,
Ranime nôtre confiance;
Confirme à jamais l'alliance
Qui nous unît à l'Eternel.

Le Choeur:
O gloire, ô force d'Israël, &c.

Jephté & Phinée:
Ennemis du Maître suprême,
Redoutez son couroux vangeur,
La Terre, l'Enfer, le Ciel même,
Tout tremble devant le Seigneur.

Le Choeur:
La Terre, l'Enfer, le Ciel même,
Tout tremble devant le Seigneur.

Jephté & Phinée:
Le Jourdain retourne en arriere;
Le Soleil suspend sa carriere;
La Mer désarme sa fureur
En faveur d'un Peuple qu'il aime.

Le Choeur:
La Terre, l'Enfer, le Ciel même, &c.

Jephté & Phinée:
La bruyante Trompette, à l'égal du tonnerre,
Brise les murs d'airain, jette les tours par terre;
Et déclare Israël vainqueurs;
Elle va porter la terreur
Chez l'Idolâtre qui blasphême.

Le Choeur:
La Terre, l'Enfer, le Ciel même, &c.

[bruit de Trompettes]

Phinée:
Mais, la sainte Trompettte sonne;
L'Arche s'approche: que tout frissonne.
Je la voy, détournez vos prophanes reagards.

[on voit descendre une nuë lumineuse, qui dérobe l'Arche sainte aux yeux des Israëlites, comme il arriva au temps de Moyse]

Quel nuage éclatant descend & l'environne;
La gloire du Seigneur brille de toutes parts.


Scene 5
Jephté, Phinée,
Troupe de Guerriers, de Prêtres & de Lévites

Phinée:
Bannissez l'effroy qui vous presse;
Le Ciel va combler vos desirs:
Livrez vos coeurs à d'innocents plaisirs;
Faites-vous éclater une sainte allegresse.

[on danse]

Un doux espoir vous est permis,
Ranimez vôtre ardeur guerriere;
Marchez, courez, volez, que tout vous soit soûmis;
Dispersez comme la poussiere
Vos plus superbes Ennemis.


Scene 6
Abdon, Jephté, Phinée,
Troupe de Guerriers, de Prêtres & de Lévites

Abdon, à Jephté:
Seigneur, nos Ennemis menacent nos rivages,
Les flots ne sont pour eux que de foibles remparts;
Fiers de leurs premiers avantages,
Ils nous pressent de toutes parts.
Tout le camp est troublé, tout s'allarme, tout tremble;
On ne voit plus que Chefs, & que Soldats épars.

Jephté, à Abdon:
Ciel ! c'est assez; allez; que sous mes étendards
La Trompette sacrée à l'instant les rassemble.


Scene 7
Abdon, Jephté, Phinée,
Troupe de Guerriers, de Prêtres & de Lévites

Jephté:
Qu'ay-je entendu ? tout fuit ! tout est glacé d'effroy !
Seigneur, arme mon bras de ton pouvoir suprême,
Il y va de ta gloire-même;
Jephté ne combat que pour toy.
Eh ! quoy ? diroient enfin ces Peuples de la terre,
Chez qui ton nom terrible est cent fois parvenu ?
Ce Dieu si grand, ce Dieu plus craint que le tonnerre,
Ce Dieu des autres Dieux, qu'est-il donc devenu ?
Dieu d'Israël, Dieu que j'adore,
Ton zele en ce moment m'embrâse, me dévore.

Grand Dieu ! sois attentif au Serment que je fais.
Contre tes Ennemis, si je soûtiens ta gloire,
Le premier qu'à mes yeux offrira mon Palais
Sera sur tes Autels le prix de ma victoire:
Je jure de te l'immoler;
C'est à toy de choisir le sang qui doit couler.

[les flots du Jourdain se séparent, & font comme deux remparts]

Que vois-je ? quel heureux présage !
Le Ciel a reçû mon Serment;
Jourdain, c'est pour répondre à mon empressement,
Qu'au travers de tes flots tu m'ouvres un passage.

[l'Armée se rassemble auprès de Jephté au son des Trompettes; & Jephté à la tête des Israëlites, passe le Jourdain, pour aller combattre les Ammonites]

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ACTE SECOND

Le Theâtre représente le Palais de Jephté


Scene premiere
Ammon, Abner

Abner:
Seigneur, tous les moments sont chers;
La Tribu d'Ephraim a brisé vôtre chaîne,
Les chemins sont encore ouverts;
Hâtez-vous, prévenez vôtre perte certaine,
Quittez ce dangereux séjour.

Ammon:
Puis-je quitter des lieux où m'attache l'Amour ?

Abner:
Quoy ? cette ame si fiere, à l'Amour est soûmise ?

Ammon:
Eh ! quel coeur peut tenir conte un regard d'Iphise.

Abner:
La Fille de Jephté !

Ammon:
Je sçais qu'un Dieu cruel
A son hymen me défend de prétendre,
Et met entre nos coeurs un obstacle éternel.

Abner:
Ah ! fuyez donc sans plus attendre !

Ammon:
Envain à mon secours j'appelle ma fierté,
Un trop charmant Vainqueur tient mon ame asservie;
Helas ! c'est pour toute ma vie
Que j'ay perdu ma liberté.

Abner:
Tandis que du Jourdain le malheureux Rivage
Est encore inondé du plus affreux ravage,
Vous étes libre dans ces lieux;
Mais enfin, si Jephté revient victorieux,
Craignez la mort ou l'esclavage.

Ammon:
Je' n'attens en ces lieux qu'un supplice éternel;
Mais l'esclavage, la mort même,
N'ont rien pour moy de si cruel,
Que l'absence de ce que j'aime.

Non; dûssay-je perir, rien ne peut m'ébranler:
Je vois la Beauté que j'adore,
Il est temps de luy réveler
Le feu secret qui me dévore;
Pour la premiere fois, je commence à trembler.


Scene 2
Ammon, Abner, Iphise

Iphise, à part:
Je vois Ammon, évitons sa presence.

Ammon:
Vous me fuyez !

Iphise:
Eh ! ne le dois-je pas ?
La revolte & le crime accompagnent vos pas;
Vous bannissez des coeurs, la paix & l'innocence.

Ammon:
Calmez vos injustes rigueurs:
Si l'on doit meriter un courroux implacable,
Pour troubler le repos des coeurs,
Qui de nous est le plus coupable ?

Iphise:
Témeraire, arrêtez.

Ammon:
Non, non, jusqu'à ce jour,
Pour garder un cruel silence,
Je n'ay fait à mon coeur que trop de violences;
Je n'y puis, plus long-temps, refermer tant d'amour.

Iphise:
Grand Dieu, ton Ennemy m'ose dire qu'il m'aime,
Et je soûtiens encor sa présence en ces lieux !

Ammon:
Eh quoy ? de vous aimer, je fais mon bien suprême,
Et je vous deviens odieux !

Iphise:
Vous attaquez nos Loix, nos Peuples, ma Famille,
Mon Dieu même, ce Dieu que je dois redouter...
Helas ! si sur le Pere il punissoit la Fille
Du crime de vous écoûter...
Fuyons.

Ammon:
C'en est donc fait, nul espoir ne me reste.

Iphise:
Non, non, n'arrêtez point mes pas.

Ammon:
Grands Dieux !

Iphise:
Ne les reclame pas
Ces Dieux que je deteste.

Ammon:
Le Dieu que vous servez fût autrefois le mien;
Mais ce Dieu pour jamais nous a fermé son Temple:
Dieu cruel, mon crime est le tien.

Iphise:
Arrête; à l'Univers crain de servir d'exemple;
Outrage à ton gré tes faux Dieux;
Mais au Dieu d'Israël, ne livre point la guerre;
Il regit la terre & les Cieux,
Et sur le sacrilege il lance le Tonnerre;
Tremble; son bras vengeur est prêt à t'immoler.

Ammon:
Je ne crains que de vous déplaire.

Iphise:
Sauve-toy de ces lieux.

Ammon:
Il faut vous satisfaire;
Mais, dût ce Dieu cruel à vos yeux m'accabler;
Sa foudre me fait moins trembler
Que l'éclat de vôtre colere.


Scene 3
Iphise

Iphise:
Qu'aye-je entendu ! j'en ay frémi;
Seigneur, suspends sur luy ta foudre vangeresse;
Que dis-je ? ah ! se peut-il que mon coeur s'interesse,
Pour ton implacable Ennemy ?

Mes yeux, éteignez dans vos larmes
Des feux qui dans mon coeur s'allument malgré moy.

Tu vois mes mortelles allarmes,
Dieu puissant, j'ay recours à toy:
Pourquoy faut-il, helas ! que je trouve des charmes
Dans un fatal penchant, condamné par ta loy ?

Mes yeux, éteignez dans vos larmes
Des feux qui dans mon coeur s'allument malgré moy.


Scene 4
Iphise, Almasie

Almasie:
Ma Fille, je succombe à ma frayeur mortelle.

Iphise:
Vous craignez les malheurs d'une guerre cruelle.

Almasie:
Je crains le celeste courroux;
Il est prêt à tomber sur nous.

Iphise:
O Ciel !

Almasie:
Un songe affreux m'épouvante & me glace;
Heureuse si l'horreur n'en étoit que pour moy !
Mais, helas ! c'est toy qu'il menace.

Iphise:
Moy !

Almasie:
Par mon tendre amour, juge de mon effroy.

A peine, de ses voiles sombres,
La nuit avoit couvert les cieux;
Un nüage éclatant s'est offert à mes yeux;
Il brilloit sur tes pas, tel qu'au milieu des ombres,
Il guidoit autrefois Moïse & nos ayeux.
Je m'applaudissois du présage;
Vain espoir ! présage plus vain !
Tout-à-coup, du fatal nüage,
Un éclair entr'ouvre le sein;
Tout m'annonce un affreux orage.
J'entends gronder la foudre; elle part; je la voy.
Je vole à son secours; elle tombe sur moy.

Iphise:
Je tremble.

Almasie:
Ecoûte-moy, ma Fille;
Pour comble de malheur, Phinée en ce moment
Vient d'annoncer au Peuple un affreux châtiment;
Le crime qui l'attire est dans nôtre famille.

Iphise, à part:
Ciel ! j'entends mon Arrest; vange-toy; j'y consens.

Almasie:
Helas ?

Iphise:
Quel soûpir cous échape ?
Adorez le Dieu qui me frappe;
Mes jours luy seroient chers, s'ils étoient innocents.

Almasie:
Quoy ! vous seriez du ciel la coupable victime !
Parlez.

Iphise:
Quand vous sçaurez mon crime,
Je n'en perdray pas moins le jour;
Il m'en coûtera vôtre amour.

Almasie:
Non, rien ne peut jamais vous ôter ma tendresse;
J'en atteste ces pleurs que vous faites couler.

Iphise:
Plus je vous attendris, & moins j'ose parler.

Almasie:
Ouvrez-moy vôtre coeur; c'est moy qui vous en presse.

Iphise:
Eh bien ! apprenez ma foiblesse;
J'aime... à ce mot, je sens une juste terreur;
J'aime... vous fremirez d'horreur,
Quand vous sçaurez l'Objet de ma foiblesse extrême.

Almasie:
Je frissonne, achevez.

Iphise:
Ammon...

Almasie:
Arrêtez, c'est un crime même
Que d'avoir prononcé son nom.
Se peut-il jusques-là que ma Fille s'égare ?
Quoy ! de nos saints Autels le destructeur barbare...
Trezmblez; je vois Abdon, que vient-il m'annoncer ?


Scene 5
Iphise, Almasie, Abdon

Abdon:
La victoire.

Almasie:
O Ciel ! puisse la main qui nous comble de gloire,
N'avoir jamais sur nous que des biens à verser !

[bruit d'Instruments]

Quels doux concerts se font entendre ?

Abdon:
Le bruit de nos Exploits que je viens de répandre,
Rassemble nos Peuples heureux.

Almasie:
Iphise, à mon deffaut, presidez à leurs Jeux;
Un saint devoir m'appelle au Temple.

Iphise:
J'y porteray bien-tost & mes pleurs & mes voeux.

Almasie:
De l'Auteur de vos jours je vous laisse l'exemple;
Si des Enfants d'Ammon il triomphe aujourd'huy,
Osez aspirer à sa gloire;
Et pour être digne de luy,
Remportez sur vous-même une illustre victoire.


Scene 6
Iphise,
Troupe d'Habitants de Maspha

Le Choeur:
O Jour heureux ! ô Jour que l'Eternel a fait !
Qu'à son éclat chacun se réjoüisse;
Que tout Israël applaudisse.
O Jour heureux ! ô Jour que l'Eternel a fait !
Chaque instant d'un jour si propice
Est pour nous un nouveau bienfait.
O Jour heureux ! ô Jour que l'Eternel a fait !

[on danse]

Une Habitante de Maspha, alternativement avec le Choeur:
Nôtre crainte est bannie;
Qu'une douce harmonie
S'éleve dans les airs.

Bruits terribles des armes,
Ne troublez plus les charmes
De nos sacrez Concerts.

[on danse]

L'Habitante de Maspha, alternativement avec le Choeur:
Tout rit à nos voeux;
Soyons heureux;
Chantons sans cesse,
Favorable Paix,
Dans ces beaux lieux regne à jamais.

Que chacun s'empresse
De montrer son allegresse;
Plaintes, larmes & soûpirs,
Changez-vous en plaisirs.

[Trompettes]

Un Habitant de Maspha:
Le Vainqueur en ces lieux s'avance;
Marchons; courons le recevoir.

Iphise, à part:
Je ne puis resister à mon impatience;
Seigneur, un seul moment, je ne veux que le voir,
Et je vole où m'appelle un plus sacré devoir.

[Iphise suivi du Peuple, va au-devant de Jephté]

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ACTE TROISIEME

Le Theâtre represente l'Avant-Cour du Palais de Jephté, orné d'Arcs de Triomphe & d'Obelisques; On y voit un Trône.


Scene premiere
Jephté

Jephté, à ses gardes:
Allez; retirez-vous; ne suivez point mes pas;
Ciel ! j'ay vû ma Victime; & ma bouche timide
N'a pû luy prononcer l'arrest de son trépas.
Détestable Serment où tant d'horreur préside !

Helas ! quelle eût été la rigueur de mon sort,
Si dans mon approche cruelle,
Mon Epouse, ou ma Fille avoient trouvé la mort !
Almasie est au Temple, Iphise est avec elle;
Ah ! j'en frémis encor, sans ce devoir pieux,
Leurs destin dépendoit d'un regard de mes yeux.

O Toy, que mon ame attendrie
A laissé sans obstacle, éloigner dans ces lieux,
Quels pleurs tu ca coûter aux Auteurs de ta vie,
S'il faut que je remplisse un Serment odieux !

Mais je voy ma chere Almasie.


Scene 2
Jephté, Almasie

Almasie:
Le Ciel me rend enfin un Epoux glorieux,
Tout céde au doux transport dont mon ame est saisie.

Jephté:
Que ce transport m'est cher ! Je le sens comme vous;
Ma tendresse est toûjours la même:
Mais, les soins qu'parés soy traîne le rang suprême,
Troublent en ce moment le coeur de vôtre Epoux.

Almasie:
Iphise est encor dans le Temple;
Un saint devoir à mon exemple,
Aux pieds de l'Eternel vient de la prosterner:
Puisse-t-elle pour vous, dans cet heureux azile,
Obtenir cette paix tranquille
Que le monde peut donner !

[Iphise paroît au fond du Theâtre]


Scene 3
Jephté, Almasie, Iphise

Jephté, à part:
Quel trouble me saisit ! je revoy ma Victime,
Faut-il la punir de mon crime !

Almasie:
Approchez-vous, ma Fille.

Jephté:
O Ciel ! que dites-vous ?
Vôtre Fille !

Iphise, en s'approchant:
O moment trop doux !
Quelle gloire pour moy d'embrasser un tel PEre !

Jephté, reculant:
Je grémis.

Iphise:
Quel accueil !

Almasie:
Quel funeste courroux !

Iphise:
Vôtre présence m'est si chere;
Pourquoy détournez-vous les yeux ?

Jephté:
Je devrois les fermer à la clarté des Cieux.

Iphise:
O mon Pere, envers vous de quoy suis-je coupable ?
Ay-je à vos yeux montré trop peu d'amour ?
Au bruit de vôtre heureux retour,
J'ay volé la premiere.

Jephté:
Ah ! c'est ce qui m'accable,
Et mon malheur est confirmé !

Iphise:
Vôtre malheur ! parlez; quelle douleur vous presse ?
Me reprochez-vous ma tendresse ?

Jephté:
Vous ne m'avez que trop aimé.

Iphise:
Helas !

Jephté:
Vôtre présence augmente mon supplice.
Eloignez vous.

Almasie:
Quelle est vôtre injustice !

Jephté, à Almasie:
Ostez-moy cet Objet; il me perce le coeur.

Almasie:
Allez ma Fille, allez m'attendre
Sur ces bords où l'on voit le Jourdain se répandre.

Iphise:
J'y vais pleurer mon crime & mon malheur.


Scene 4
Jephté, Almasie

Almasie:
Autant que j'ay pû, j'ay gardé le silence;
Mais il faut éclatter, dûssiez-vous m'en punir;
De ma juste douleur souffrez la violence;
Je ne puis plus la retenir.

Jephté:
Vôtre souleur est legitime;
C'est vôtre Fille que j'opprime.
Mais je luy garde encor de plus funestes coups.

Almasie:
Ciel !

Jephté:
L'Eternel dans son couroux,
Me la demande pour victime.

Almasie:
Pour victime ! ma Fille ! ô Ciel ! que dites-vous ?
De vos jours & des miens l'esperance derniere !
Elle vous fût si chere; elle vous aime.

Jephté:
Helas !
Faut-il que cet amour, au-devant de mes pas,
L'ait fait avancer la premiere;
Il la conduisoit au trépas.

Almasie:
Qu'entens-je ?

Jephté:
Aux yeux du Dieu terrible,
J'avois fait un Serment horrible.
Et mes premiers regards devoient être mortels;
Ce Dieu s'en est vangé sur ma seule famille.
Entre tous les Hebreux, il a choisi ma Fille
Pour ensanglanter ses Autels.

Almasie:
Non; Dieu n'accepte pas un voeu si témeraire;
Mais, pensez-vous, Cruel, que nos saintes Tribus,
Malgré vos ordres absolus,
Ne conserveront pas une Fille à sa Mere ?
Tout Israël luy servira de Pere,
Puisqu'enfin vous ne l'êtes plus.

Jephté:
Je ne le suis plus !

Almasie:
Non, Barbare;
Eh ! que luy sert un nom & si tendre & si doux,
Lorsque sur un Autel vôtre main se prépare
A verser tout le sang qu'elle a reçu de vous ?
Non; dans la juste horreur qui de mon coeur s'empare,
Je ne reconnois plus pour l'Auteur de ses jours
Un ennemi fatal, prêt d'en trancher le cours.

Jephté:
Quel transport !

Almasie:
Ma douleur a trop de violence;
Mais vous devez vous-même approuver ce transport;
Ma Fille pendant vôtre absence,
Sur vôtre heureux retour fondoit son esperance;
Helas ! vous revenez pour lui donner la mort.

Jephté:
Ah ! loin de m'accabler, ne songez qu'à me plaire;
De mon Serment trahi, que n'aye point à craindre ?
Je me suis imposé d'indispensables loix;
Si je ne suis barbare, il faut être perfide;
Et je me vois réduit à l'execrable choix,
Du parjure, ou du parricide.

Almasie:
Ne précipitez rien, consultez l'Eternel.

Jephté:
Esperez-vous que ma voix le fléchisse ?

Almasie:
Puis-je croire que sa justice,
Vous force d'être criminel ?

Ensemble:
Redoutable Dieu des vangeances,
Nos pleurs contre tes traits sont nos plus forts remparts;
Ah ! si dans ta rigueur tu jugeois nos offenses,
Qui pourroit soûtenir un seul de tes regards ?

Jephté:
Soûtien, Dieu Tout-puissant, le zèle qui m'enflame.

[à Almasie]

Le Peuple vient m'offrir un thrône glorieux;
Laissez-moy dérober ma foiblesse à vos yeux,
Et calmer un moment le trouble de mon ame.


Scene 5
Almasie

Almasie:
Pompeux apprêts, lieux témoins de ma gloire,
Ah ! pourquoy l'êtes-vous encor de mes malheurs ?
Vous m'annoncez un jour d'éternelle mémoire.
Mais, helas ! qui le pourroit croire ?
Il me faut arroser & de sang & de pleurs
Les plus brillants lauriers que donne la victoire.

Pompeux apprêts, lieux témoins de ma gloire,
Ah ! pourquoy l'êtes-vous encor de mes malheurs ?

Equitable Vangeur des crimes de la terre,
Les fiers Enfants d'Ammon s'élevent jusqu'aux cieux;
Frappe; lance tes traits, fai tomber ton tonnerre
Sur des Mortels audacieux,
Qui t'osent déclarer la guerre.

[bruit de Trompettes]

Quel bruit ! fuyons. Grandeur, Thrône, suprême Rang,
Faut-il vous payer de mon sang !


Scene 6
Jephté, Phinée,
Chefs des Tribus, & leur Suite

Phinée:
Peuples, que le Ciel a fait naître,
Pour commander un jour aux plus superbes Roys;
Reconnoissez Jephté pour vôtre Maître;
Couronnez ses heureux exploits.

Pour le Vainqueur, signalez vôtre zele,
Il fait le bonheur de ces lieux;
Celebrez sa gloire immortelle,
Que son nom vole jusqu'aux Cieux.

Le Choeur:
Pour le Vainqueur, signalons nôtre zele, &c.

[on danse]

Un Hebreu, alternativement avec le Choeur:
Que nos chants dans les airs retentissent.
Loin de nous, Soins fâcheux;
La Paix vient combler nos voeux.

Une Israelite:
Il est temps que nos craintes finissent,
Nos plus fiers Ennemis
Sont pour jamais soûmis.

Une autre Israelite:
Qu'en ces lieux
Les concerts des Cieux
A nos voix s'unissent.
Chantons-tous, chantons à jamais
Le Dieu qui nous rend l'aimable Paix.Le Choeur:
Que nos bois s'embellissent
Dans un jour si beau;
Que nos champs refleurissent;
Que tout soit nouveau.

Que nos chants dans les airs retentissent.
Loin de nous, Soins fâcheux;
La Paix vient combler nos voeux.

Phinée:
Jephté, si tu veux qu'on te craigne,
La crainte du Seigneur doit regler tes projets.
Ce n'est pas toy, c'est Dieu qui regne;
Sois le premier de ses sujets.
Grave au fond de ton coeur sa Parole éternelle;
Tiens sans cesse tes yeux attachez sur sa loy;
Dans ses serments il est fidelle;
Ne luy manque jamais de foy.

Jephté, à Phinée:
Ah ! du Maître des Rois, j'entends la loy suprême;
Par vôtre bouche, il s'explique luy-même.

Phinée:
Quel trouble vous saisit !

Jephté:
O mortelle douleur !
Malheureux Pere ! helas !

Phinée:
Quel funeste langage !

Jephté:
Je seray fidele au Seigneur;
N'en demandez pas davantage.

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ACTE QUATRIE'ME

Le Theâtre represente un Jardin arrosé par des ruisseaux


Scene premiere
Iphise

Iphise:
Ruisseaux, qui serpentez sur ces fertiles bords,
Allez loin de mes yeux répandre vos tresors,
Qu'on voit couler avec vôtre onde
Dans le cours de vos flots, l'un par l'autre chassez,

Ruisseaux, helas ! vous me tracez
L'image des grandeurs du monde.

Ruisseaux, qui serpentez, &c.

Mais quel accablement retient icy mes pas ?
Que j'ay peine à quitter cette paisible rive !
Ah ! que le repos a d'appas !

Quels sons harmonieux ! l'Onde semble attentive;
Oyseaux, dont le doux chant vient flatter mes douleurs,
Taisez-vous, ou du moins que vôtre voix plaintive
M'entretienne des maux qui font couler mes pleurs;
Que tout réponde à mes malheurs.

[elle se repose un moment sur un Lit de verdure]

Envain du doux sommeil, je veux goûter les charmes,
Ma douleur me rappelle à la clarté des Cieux;
Et c'est pour répandre des larmes,
Que j'ouvre encor mes tristes yeux.


Scene 2
Iphise, Elise

Elise:
Les Habitants de ces belles retraites
Viennent faire éclater l'ardeur qu'il ont pour vous,
Au son charmant de leurs musettes.

Iphise:
Bergers, que vôtre sort est doux !
Vous étes plus heureux que nous.


Scene 3
Iphise, Elise, les Compagnes d'Iphise,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Le Choeur:
Nous vivons dans l'innocence;
Quel bonheur a plus d'attraits !
Nous avons la joüissance
Des vrais biens, des biens parfaits;
Sans l'éclat de la naissance,
C'est pour nous qu'il semble fait.

[on danse]

Une Bergere, alternativement avec le Choeur:
Que tout brille en ce boccage;
Ce gazon, ces fruits, ces fleurs;
Que tout rende un tendre hommage
A qui regne sur nos coeurs.

Des oyseaux le doux ramage
Nous enchante en ces lieux;
Tout y rend un juste hommage
Au plus cher présent des Cieux.

Iphise:
J'aime à voir vos soins empressez;
Mais à l'Auteur de la nature,
Vos chants doivent être adressez;
Ces fruits, ces fleurs, cette verdure,
Tout appartient à ce suprême Roy;
Il en demande les prémices:
Pour attirer sur vous des regards plus propices,
Immolez-luy vos coeurs, c'est la premiere Loy;
Puissiez-vous dans vos sacrifices
Estre plus fidelle que moy !

Le Choeur:
Que le Ciel, que la Terre & l'Onde,
Chantent les bienfaits du Seigneur;
Que tout annonce la grandeur
Du Dieu qui fait le sort du monde:
Chantez, Oyseaux, secondez-nous,
Ses soins descendent jusqu'à vous.


Scene 4
Almasie, Iphise, Elise, les Compagnes d'Iphise,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Almasie:
Finissez vos chants d'allegresse.

Le Choeur:
O Ciel ! d'où vient ce changement ?

Almasie:
Puissiez-vous ignorer le malheur qui nous presse !
Bergers, éloignez-vous, laissez-nous un moment.


Scene 5
Almasie, Iphise, les Compagnes d'Iphise,
au fond du Theâtre

Iphise:
Quels malheurs ay-je à craindre encore ?

Almasie:
Ma Fille, ah !...

Iphise:
Que m'annonce en ce fatal moment,
Ce soûpir ? ce gemissement ?

Grand Dieu, c'est vous seul que j'implore.

Almasie:
Par le Grand-Prêtre & par Jephté,
L'Eternel à mes yeux vient d'être consulté;
Que d'horreurs à la fois ! je tremble à te le dire;
Le Ciel s'ouvre; l'Autel que je vois s'ébranler,
Semble se refuser au sang qui doit couler;
Le voile sacré se déchire;
Le Grand-Prêtre saisi d'effroy,
Jette un sombre regard sur ton Pere & sur moy;
Vers l'Arche redoutable, en tremblant il s'avance;
Il l'interroge sur ton sort;
L'Arche garde un triste silence;
Et ce silence est l'Arrest de ta mort.

Iphise:
Je dois mourir, helas ! mon amour est mon crime.

Almasie:
Pour prix de nos heureux exploits,
On a promis une victime;
Et le Ciel sur toy seule a fait tomber son choix.

Iphise:
Ah ! c'est assez m'en faire entendre;
C'est par ma mort que vous vivez !
Faites dresser l'Autel; je brûle d'y répandre
Un sang qui vous a tous sauvez.
Puissay-je désarmer la celeste vangeance !

Ensemble:
Seigneur, tout Mortel qui t'offense
Doit être accablé sous tes coups:
Mais, prêt d'exercer ton courroux,
Ressouvien-toy de ta clemence.

Almasie:
Dieu redoutable, exauce-nous.
Ma Fille, par tes pleurs, obtien qu'il s'attendrisse;
Moy, je vais retarder le fatal sacrifice.


Scene 6
Iphise, les Compagnes d'Iphise,
au fond du Theâtre

Iphise:
C'en est donc fait; bientôt cette Terre, ces Cieux,
Ce Soleil; pour jamais tout se voile à mes yeux !

Malheureux coeur qui se livre
Au vrain bonheur qui vient s'offrir !
A peine je commence à vivre,
Qu'il faut me résoudre à mourir.

Du comble des Grandeurs, dont l'éclat m'environne,
Je cours d'un pas rapide à mes derniers instants;
Je ressemble à ces fleurs que l'Aquilon moissonne
Dès le premier jour du Printemps.

Malheureux coeur qui se livre
Au vrain bonheur qui vient s'offrir !
A peine je commence à vivre,
Qu'il faut me résoudre à mourir.

[Simphonie triste]

Quels pleurs ! Consolez-vous, mes fidelles Compagnes;
La mort, de mes mlaheurs, va termnier le cours.

Le Choeur:
Pleurons, levons les yeux vers les saintes Montagnes,
D'où peut venir nôtre secours.


Scene 7
Iphise, Ammon

Ammon:
Le secours est tout prêt.

Iphise:
Que voy-je ?

Ammon:
Belle Iphise,
Le juste Ciel nous favorise;
La Tribu d'Ephraim vient de s'armer pour vous.

Iphise:
Qu'entens-je ?

Ammon:
Vous vivrez, ou nous perirons tous.

Iphise:
Va; fuy; tes secours sont des crimes;
Laisse au Dieu que je sers le choix de ses victimes.

Ammon:
Quel choix ! en l'apprenant, son Peuple en a frémi;
Et vous obéïriez à ce Dieu si barbare !

Iphise:
Va; quelque sort qu'on me prépare,
Je n'ay que toy seul d'ennemi.

Ammon:
Vous croyez que Jephté, que vôtre Dieu vous aime,
Lorsque sur un Autel ils vont vous immoler !
Sauvez-vous.

Iphise:
Sauve-toy seulement toy-même,
Et je n'auray plus à trembler.

Ammon:
Quel arrêt ! c'en est trop; je ne puis y survivre;
A tout mon desespoir vôtre haine me livre;
On a juré ma mort; vous ne l'ignorez pas;
Mon sang versé pourra suffire
A l'injuste fureur qui contre vous conspire;
Et je vous sauveray du moins par mon trépas.

Iphis:
Ah ! Prince, où courrez-vous ? qu'allez-vous entreprendre ?
Ce n'est pas vôtre sang qu'on demande en ces lieux.

Ammon:
Eh ! puis-je assez-tôt le répandre ?
Ce sang qui vous est odieux !

Iphise:
Helas !

Ammon:
Vous soûpirez ! mon sort vous interesse !
Ah ! suis-je en ce moment au comble de mes voeux ?
Belle Iphise, est-ce à moy que ce soûpir s'adresse ?
Et de tous les Mortels, suis-je le plus heureux ?

Iphise:
O Ciel !

Ammon:
Vous vous troublez !

Iphise:
Dis plutôt que je tremble;
Tu me fais entrevoir tous les malheurs ensemble.
Tu vois un Dieu vangeur ordonner mon trépas,
Et peut-être, punir mes malheureux appas
Du crime de t'avoir sçû plaire;
Si je pouvois t'aimer, que ne craindrois-je pas ?
Je gremirois de sa colere.

Ammon:
C'est trop me cacher mon bonheur;
Aimez-moy, suivez-moy; vous n'avez rien à craindre.

Iphise:
Moy, t'aimer ! Moy, te suivre ! ah ! connois mieux mon coeur;
Si ce coeur malheureux t'avouait pour vainqueur,
Tu n'en serois que plus à plaindre.

Ammon:
Non, je n'écoûte rien; marchons.

Iphise:
Que prétends-tu ?
Apprends que, pour sentir une fatale flamme,
Un grand coeur n'est pas abbatu;
L'Amour peut entrer dans une ame,
Sans triompher de la vertu.

Ammon:
O Vertu qui m'enchante, & qu'en tremblant j'admire !
Barbare ! elle ne prend sur vous que trop d'empire;
Mais, elle ne vous sauve pas;
Venez; il faut me suivre.

Iphise:
Arrête, Ammon, arrête;
Je crains moins la mort qu'on m'apprête,
Que l'horreur de suivre tes pas.

Ammon:
Dieux ! mais ne croyez pas que je vous abandonne;
Qu'il s'arme contre moy, qu'il éclatte, qu'il tonne;
Ce Dieu qui vous opprime, & par qui je vous perds;
La vangeance à la main, j'entreray dans son temple,
Dussai-je y laisser un exemple
Qui fasse trembler l'univers.

[il sort]

Iphise:
Je frémis du danger, où son amour l'engage;
Ah ! courons à l'Autel, pour prévenir sa rage.

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ACTE CINQUIE'ME

Le Theâtre represente la partie exterieure du Temple. On y voit un Autel dressé


Scene premiere
Almasie

Almasie:
Où vais-je ? où s'égarent mes pas ?
Je rencontre par tout l'image du trépas;
Rien ne s'offre à mes yeux, dont mon coeur ne frissonne;
Est-ce pourtant d'horreur que nos Temples sont faits ?
Ils sont l'azile de la paix,
Et la guerre les environne !

[elle voit l'Autel]

Où suis-je, Infortunée, ah ! qu'est-ce que je vois ?
Ma Fille, cet Autel est-il dressé pour toy ?
Quel tourment ! tout m'afflige, & rien ne me console;
Du glaive qui t'attend, je me sens déchirer;
C'en est fait; je succombe, & ma douleur m'immole
Au pied du même Autel où tu dois expirer.

[elle tombe sur l'Autel]

Azile aux malheureux, toûjours si favorable,
Ecoûte mes tristes accents;
Non, tu ne vis jamais de douleur comparable
A la douleur que je ressens.

C'est sur moy seule, helas ! que tous les coeurs gemissent;
Pour moy, tous les yeux sont en pleurs;
Entends ces cris perçants dont tes voûtes frémissent,
Tout parle icy de mes mlaheurs.

Azile aux malheureux, &c.


Scene 2
Almasie, Jephté

Jephté, à part:
Ma Fille va mourir ! ô déplorable Pere !

Almasie:
Pourrez-vous l'immoler, cette Fille si chere ?

Jephté:
Je l'attends à l'Autel.

Almasie:
Helas ?

Jephté:
Eloignez-vous.
Ma douleur n'est que trop pressante:
Voulez-vous que je la ressente,
Et comme Pere, & comme Epoux ?
Sortez.

Almasie:
Que je vous abandonne !

Jephté:
Pour la derniere fois, sortez; je vous l'ordonne.


Scene 3
Jephté

Jephté:
Seigneur, un tendre Pere, à tes ordres soûmis,
Fût prêt à t'immoler son Fils;
Tu vois même tendresse & même obéissance;
Ah ! que ne puis-je me flatter
D'obtenir la même clemence
Que pour luy tu fis éclatter ?
J'ay fait dresser l'Autel, & j'attends la victime;
Mon coeur frémit du sang que tu vas recevoir;
Mon sacrifice est un devoir;
Mais, helas ! mon serment n'en est pas moins un crime.


Scene 4
Jephté, Iphise

Iphise, aux Peuples qui s'opposent à son passage:
Non; cessez de me retenir.

[à Jephté]

Seigneur, pardonnez à leur zele;
Ce Peuple en me sauvant, croit vous être fidelle;
Et de sa trahison, c'est moy qu'il faut punir.

Jephté:
Ma Fille, eh ! de quel nom ma bouche encor t'appelle,
Quand c'est moy qui t'arrache à la clarté des Cieux !
Ah ! qur tu vas coûter par ta perte cruelle,
De soûpirs à mon coeur, & de pleurs à mes yeux !
Le source en doit être éternelle.

Non, rien ne doit jamais en arrêter le cours;
Tu meurs, & c'est moy qui l'ordonne;
Le temps pour ma douleur est un foible secours;
Et cette mort que je te donne,
Je la recevray tous les jours.

Iphise:
C'en est trop, il est temps que je vous justifie.
Le coup mortel que je reçoy,
Ne doit être imputé qu'à moy;
Et c'est moy qui me sacrifie.

Jephté:
Toy ? qu'entends-je ?

Iphise:
Mon coeur vous doit ces derniers soins;
Du céleste courroux trop coupable victime;
Il faut, par l'aveu de mon crime,
Vous laisser un regret de moins.
Un Ennemi trop cher qu'il faut que je déteste,
A fait naître en mon coeur une flâme funeste;
Ammon...

Jephté:
Ah ! le perfide ! il en perdra le jour.

Iphise:
Helas !

Jephté:
Quoy ? tu le plains !

Iphise:
Dieu puissant que j'implore,
Pardonne ce soûpir encore;
Et fai-moy triompher d'un malheureux amour.

Jephté:
Ciel, fay grace à ma Fille, & me prends pour victime.

Iphise:
Vous, Seigneur ! je grémis d'effroy:
Est-ce à vous d'expier mon crime ?

Ensemble:
Mes cris s'élevent jusqu'à toy,
Dieu vangeur, c'est moy qui t'offense;
En punissant le crime, épargne l'innocence;
Et si tu dois frapper, ne frappe que sur moy.

Choeur de Rebelles, conduits par Ammon, derriere le Theâtre:
Qu'on nous ouvre un passage.

Jephté:

Le Choeur repete:

Quel bruit affreux !

Qu'on nous ouvre un passage.

Jephté:
Quoy ? jusqu'aux saints Autels Ammon porte l'outrage !
Grand Dieu, pourras-tu le souffrir ?


Scene 5
Jephté, Iphise, Phinée, Almasie,
Troupe de Prêtres & de Lévites,
Choeur des Rebelles, derrier le Theâtre

Le Choeur de Rebelles, conduits par Ammon, derriere le Theâtre:
Que rien n'arrête notre rage,
Qu'on nous ouvre un passage:

Le Choeur des Prêtres & des Lévites:
Grand Dieu ! daîgne nous secourir.

Iphise:
Ministres des Autels, vos malheurs sont mon crime;
Je vous livre la victime.

[Iphise entre dans le sanctuaire]

Almasie:
Témoin de sa vertu, Ciel, daigne t'attendrir.

Le Choeur des Rebelles:
Que rien n'arrête notre rage,
Qu'on nous ouvre un passage.

Le Choeur des Prêtres & des Lévites:
Grand Dieu ! daîgne nous secourir.

Jephté:
Je vais vous défendre ou périr.

Phinée, à Jephté:

[on entend gronder le Tonerre]

Arrête. Le Tonnerre gronde.
Où porte-tu tes pas ? L'Eternel offensé
A-t-il besoin qu'un Mortel le seconde ?
D'un seul de ses regards tout sera terrassé;
Tout sera mis en cendre;
Le Ciel s'ouvre; j'en vois descendre
Le Ministre de sa fureur;
Malheureux, fremissez d'horreur.

[on voit tomber du Ciel, un globe de feu]

Le Choeur:
Esprit de feu, lance la foudre;
Vange ton Dieu, sers son courroux;
Réduis ses Ennemis en poudre;
Mais sur des coeurs soûmis, ne porte pas tes coups.

Le Choeur des Rebelles:
Ciel ! ô Ciel ! nous périssons tous.

Jephté:
Seigneur, puisse leur sang suffire à ta vangeance !

Phinée:
Tremble, la victime s'avance.


Scene 6
Jephté, Iphise, Phinée, Almasie,
Troupe de Prêtres & de Lévites

Le Choeur:
Favorable & terrible jour,
Du Seigneur des Seigneurs, annonce la puissance.
Il fait éclater sa vangeance;
Mais ce n'est qu'aprés son amour.

Iphise, à l'Autel:
Je meurs; mon sort est trop heureux,
Si j'ay trahi le Ciel par de coupables feux;
La gloire de ma mort en secret me console;
Grand Dieu, je descends au tombeau;
Mais, j'y porte un coeur tout nouveau;
C'est à vous seul que je m'immole.

Phinée:
Quel funeste appareil ! quel Autel ! quelle offrande !
Quel sacrificateur ! ah ! d'horreur j'en frémis !
Malheureux Pere, approche; & que ta main répande
Le sang que ton coeur a promis.

Jephté:
Moy ! serois-je assez barbare...

Phinée, en luy présentant le sacré couteau:

[le Tonnerre gronde]

Frappe. Mais quel effroy de mon ame s'empare !
Quel bruit, tout frémit comme moy;
Le Dieu qui fait trembler & le Ciel & la Terre,
Tel qu'au Mont Sinaï, par la voix du Tonnerre,
Va-t-il faire entendre sa loy ?
Ecoûtons. Quel bonheur ! il me parle; il m'inspire;
Je le vois qui suspend le trait prêt à partir;
C'en est fait; sa colere expire;
C'est l'ouvrage du repentir.

Le Dieu que nous servons rejette un sacrifice,
Où le sang humain doit couler;
Au pied de ses Autels, pour le rendre propice,
C'est à nos coeurs à s'immoler.

Le Choeur:
Ah ! quels bienfaits sur nous, sa main vient de répandre !
Et que de graces à luy rendre !

J'ay lû par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux; la Tragedie de Jephté, tirée de l'Ecriture Sainte, dont on peut permettre l'Impression.
Fait à Paris le quinziéme Decembre mil sept cent trent-un.

Cherier

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