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Iphigénie en Tauride
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée par l'Academie Royale de Musique le 6 May 1704
livret de Joseph-François Duché de Vancy / Antoine Danchet

musique de:
& terminée par:
Henry Desmarests
André Campra



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

Prologue

les personnages du Prologue

les interprètes de l'époque:


Ordonnateur des Jeux de Diane, & d'Apollon

Mr Person

Diane

Mlle Ecremans

Deux Habitantes de Délos

Mlle Jully & Mlle Dun

Un Habitant de Délos

Mr Jeliot


Habitants de l'Isle de Délos [personnages Dansants]

Le Théâtre représente un lieu que les Peuples de Délos ont préparé pour célébrer des Jeux en l'honneur d'Apollon & de Diane, leurs Dieux tutélaires


Scène première
l'Ordonnateur des Jeux, un Habitante, & deux Habitantes de l'Isle de Délos

Ordonnateur:
C'est dans ce fortuné séjour
Qu'Apollon reçut la naissante:
Que Délos à jamais, en célebre le jour:
Paisibles sous ses loix, réverons sa puissance;
Comblez de ses faveurs, montrons-lui notre amour.

Ordonnateur et les Peuples:
Chatons, qu'à nos voix tout réponde,
Rendons un juste hommage au plus brillant des Dieux:
Ses feux sont l'ornement des Cieux,
Et les plus doux plaisirs du monde.

[on danse]

Ordonnateur:
Dieu, qui sur les Humains, répans mille bienfaits,
Tu protege les Arts, tu n'aimes que la Paix;
Mais ton bras n'est pas moins redouté que la Guerre,
Les Monstres qu'enfantoit la Terre
Ont souvent ressenti tes invincibles traits.

Pour te troubler dans ta carriere,
La Haine & la Discorde osent briser leurs fers,
Pourront-elles souffrir l'éclat de ta lumiere,
Firce-les les rentrer dans le fond des Enfers.

Triomphe, vole à la Victoire,
En ramenant un calme heureux;
Remply de ta nouvelle gloire
Tous les lieux qu'éclairent tes feux.

[on danse]

Un Habitant de Délos:
Dans les conserts que vous faites entendre,
Mêlez l'Amour & les Plaisirs:
Le Dieu que vous chanté a poussé des soupirs;
Nos coeurs de ce penchant, doivent-ils se deffendre ?

Une Habitante de Délos:
Aimons-tous, laissons-nous charmer;
Sans le plaisir de s'enflâmer,
Quel autre bien peut être aimable ?
C'est le flambeau des Cieux qui fait naître le jour;
Mais, c'est le flambeau de l'Amour
Qui peut nous le rendre agréable.

Une Autre:
Loins de vouloir disputer la victoire,
Pressons l'Amour de soumettre nos coeurs:
A le vaincre il est peu de gloire,
A lui céder, il est mille douceurs.

La Première Habitante:
Lorsque nos coeurs réverent sa puissance,
Vainqueur charmant il couronne leurs feux;
Mais quand ils ont fait résistance,
Il en devient le Tyran rigoureux.

Ordonnateur & les Deux Habitantes:
Que Diane ait part à nos jeux.

Le Choeur:
Diane, recevez nôtre hommage & nos voeux.

[on danse]

Ordonnateur & les Deux Habitantes:
Quel nuage s'avance !
Quel éclat ! quels doux accords !
La Déesse honnore ces bords
De son auguste présence.

[on danse]


Scène 2
Diane, et les Acteurs de la scène précédente

Diane:
Apollon occupé du soin de l'Univers,
Reçoit du haut des Cieux vos voeux & vos concerts.
Les Arts & les Plaisirs viennent dans cet azile,
Pour éviter de Mars les ravages affreux.
Notre plus chere envie est de vous rendre heureux,
Et de vous proteger dans une paix tranquile.

Le Choeur:
Diane, recevez nôtre hommage & nos voeux.

Diane:
Je pris soin d'arracher l'aimable Iphigénie,
D'un sacrifice affreux que l'on vouloit m'offrir:
Je le retiens dans la Scythie:
Son frere par ses mains est tout prêt à périr,
En ce pressant danger je vais le secourir.

Que vos chants se fassent entendre;
Que les Jeux innocents remplissent vos desirs:
Ne soyez occupez qu'à suivre les plaisirs,
Les Dieux le sont à vous deffendre.

[on danse]

Le Choeur:
Regnez, Plaisirs, regnez, faites briller vos charmes;
Que la foudre qui gronde, 'tonne d'autres lieux:
Conservez-nous en paix, ô favorables Dieux,
Et sur nos ennemis détournez les allarmes.

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ACTE PREMIER

La Scene est dans la Ville Capitale de la Tauride


les Personnages de la Tragédie:

les interprètes de l'époque:


Iphigénie, Grand Prêtresse, soeur d'Oreste & d'Electre

Mlle Lemaure

Oreste, frere d'Iphigénie & d'Electre

Mr Chassé

Electre, soeur d'Iphigénie & d'Oreste, aimée de Pilade

Mlle Petitpas

Pilade, Amy d'Oreste, & Amant d'Electre

Mr Tribou

Thoas, Roy de la Tauride, Amant d'Electre

Mr Dun

Isménide, Confidente d'Iphigénie

Mlle Jullye

Diane

Mlle Ecremans

Le Dieu Triton

Mr Joliot

L'Océan

Mr Cuignier

Le Grand Sacrificateur de Diane

Mr Cuignier

Deux Prestresses

Mlle Delorge & Mlle Duplessis

Choeurs, & Troupes de Scythes
Choeur, et Troupe de Nymphes de la Suite de Diane
Choeur & Troupe de Dieux Marins , & de Nereïdes
Choeur, & Troupe de Sacrificateurs
Troupe de Prestresses
Choeur, & Troupe de Grecs

Le Théatre représente une Salle du Palais de Thoas


Scene 1
Iphigénie, Isménide

Iphigénie:
Phantômes de la nuit, noire & funeste image,
Que la clarté du jour ne sçautoit dissiper,
Cruel & sinistre présange,
De quel effroy mortel vien tu de ma frapper !
La crainte qui redouble en mon ame séduite,
Retrace des objets que je veux effacer,
Et le trouble affreux qui m'agite,
S'augment plus que je ne peux le chasser.

Isménide:
D'une sombrre terreur devez-vous être atteinte,
Tout s'empresse à combler vox voeux,
Laissez la tristesse & la crainte
Aux coeurs que le destin a rendu malheureux.

Iphigénie:
Appren d'où naît mon trouble, & mes plains, Isménide:
Aux horreurs du trépas destinée en Aulide,
Tu sçais qu'Agamemnon soûmis aux loix des cieux;
Abandonna ma vie aux cruautez des Dieux.

Isménide:
Le Ciel n'a pû souffrir cet effreux sacrifice,
Diane a protegé des jours si précieux.
Sur les ailes des vents transportée en ces lieux,
Iphigénie a vu le Ciel propice,
La dérober à l'injuste supplice,
Où la livraoit un Pere ambitieux.

Iphigénie:
Dans l'horreur d'une nuit terrible, épouvantable,
A la pâle lueur d'un lugubre flambeau,
J'ay vû ma Mere, ô spectacle effroyable !
Entraîner mon Pere au tombeau;
Tous deux sanglants, tous deux enflâmez de colere;
M'ont mis un poignard à la main,
Et prête à le lever sur Oreste mon frere,
Je me sentois forcée à lui percer le sein.

Isménide:
Par d'innocens plaisirs, cherchez à vous distraire,
Du trouble où vôtre coeuraime à s'entretenir;
Tous les biens, ou les maux qu'n songe peut nous faire,
C'est de se retracer à nôtre souvenir.

Iphigénie:
D'autres sujets de crainte étonnent mon courage,
Et forcent mon coeur à trembler.
Tu sçais que sur ce bord sauvage,
Nos Scythes ont surpris & mis dans l'esclavage,
Une troupe de Grecs que l'on doit immoler.
J'ay vû dans ce Palais leurs chefs chargez de chaînes,
L'un d'eux fier, intrépide au milieu de ses peines,
A sur lui retenu mes yeux;
Il nous cache son nom, mais malgré son adresse,
Sa fierté sur son fronte, fait briller la noblesse.

Je me fuis, je veux ignorer
D'où naît le trouble qui m'agîte;
Tout me nuit, tout m'allarme, & plus mon mal s'irrite,
Plus je crains de le pénétrer.

Isménide:
L'Amour a suspendu la mort que l'on prépare
A ces Etrangers malheureux;
Une jeune Princesse arrêtée avec eux,
Peut changer une loy barbare,
Le Roy l'aime; il rendra tous les Grecs à ses voeux.

Iphigénie:
Ah ! que tu connois mal ce qui cause la crainte
Dont, malgré moy, je suis atteinte.
Mon coeur troublé, saisi d'effroy,
S'interesse à ces Grecs plus que je ne veux croire;
Qu'ils périssent plutôt, il y va de ma gloire.

Isménide:
Le Roy vient, cachez-luy le trouble où je vous voy.


Scene 2
Iphigénie, Isménide, Thoas

Thoas:
J'ordonne un pompeux sacrifice;
Prêtresse de Diane, il faut que dans ce jour
Vous immoliez ces Grecs, que le destin propice
M'a fait surprendre en ce séjour.

Iphigénie, à part:
Dieux :

Thoas:
Prévenons cet Oracle terrible
Qui menace mes jours d'une mort infaillible,
Si ces fiers étrangers restent dans mes Etats;
Pour un superbe Objet, ma fatale tendresse
M'avoit fait jusqu'icy suspendre leur trépas;
Mais c'est trop écouter de dangereux appas,
La pitié dans les Rois devient une foiblesse,
Lorsque la gloire, & la sagesse
Ne la conduisent pas.

Iphigénie, à part:
J'obéiray, Seigneur... Hélas !


Scene 3
Thoas

Thoas:
Que vais-je faire ?
Par quelle barbarie, à moy-même contraire,
Porteray-je à mon coeur les plus horribles coups !
Je vais punir une Beauté cruelle;
Mais, pourray-je briser des noeuds encor trop doux,
Et ne serai-je pas comme elle
La victime de mon courroux.

Amants heureux, que je porte d'envie
Aux faveurs dont l'Amour couronne vos soûpirs !
Mon ame est à ses feux en esclave asservie,
Toute espérance m'est ravie,
Et mon dépis mortel irrite mes desirs.
Amants heureux, que je porte d'envie
Aux faveurs dont l'Amour couronne vos soûpirs.

Vangeons-nous d'ine Ingrate à qui je ne puis plaire;
Que l'Orgueilleuse apprenne à gémir à son tour:
Que ne peut point une juste colere,
Quand elle naît dun malheureux amour .

Elle vient, & mon coeur à ma gloire infidelle,
D'une indigne pitié se sent encor surpris;
Ah ! c'est trop me trahir pour elle,
Rassûrons un moment mes timides esprits;
Je ne pourray trouver de peine assez cruelle,
Pour me vanger de ses mépris.


Scene 4
Electre

Electre:
Lieux cruels, témoins de ma peine,
Vous le serez de mon trépas.

Mon devoir m'a fait suivre Oreste en ces climats;
Pilade, trop lié par d'amoureuses chaînes,
A voulu marcher sur mes pas;
Captifs, proscrits par des loix inhumaines,
Le Tiran de ces lieux touché de mes appas,
Me flattoit de ma rendre à nos heureux Etats;
Et mes espérances sont vaines.

Lieux cruels, témoins de ma peine,
Vous le serez de mon trépas.


Scene 5
Electre, Thoas

Electre:
Eh bien ! Barbare que vous êtes,
J'apprends enfin les maux où vous m'abandonnez;
On vient de publier vos sacrilèfes Fêtes,
Mon frere va périr, c'est vous qui l'ordonnez.

Par cette rigueur inhumaine
Vôtre ardeur à mes yeux prétend-elle éclater !
Eh ! depuis quand l'Amour fait-il executer
Les fureurs q'inspire la Haine !

Thoas:
Vous avez fein t jusqu'à ce jour
D'ignorer de mes feux toutes la violence:
Par mes transports & ma vangeance
Ingrate, apprenez mon amour.

Electre:
Quel amour ! ou plûtôt quelle affreuse injustice !
Je mourray si je vois vos arrests confirmez;
Puis-je croire que vous m'aimez,
Quand vous voulez que je périsse ?

Thoas:
N'accusez de vos maux que vôtre cruauté.

Electre:
Suspendez les horreurs qu'au Temple l'on prépare.

Thoas:
Vos rigueurs m'ont appris à devenir barbare.

Electre:
Craingez des Dieux vangeurs le couroux irrité.

Thoas:
Je crains tout de ma flâme & de vôtre artifice;
Qui sçait si l'un des Grecs que je livre au supplice
N'est pas le seul obstacle à mes desirs fatal ?
Sur la foy des transports qui pessent ma vangeance,
Je crois qu'avec mes loix, l'Amour d'intelligence,
Me fait attaquer un Rival.

Electre:
Sans secours, sans espoir, inquiete, captive,
A chaque instant la mort vient m'allarmer;
Puis-je vouloir me faire aimer !
A peine sçais-je, hélas ! si l'on veut que je vive.

Ensemble:
[Thoas] Vous pouvez terminer vôtre sort rigoureux.
[Electre] Vous pouvez terminer mon sort rigoureux.
[Thoas] Quel plaisir prenez-vous à redoubler mes peines.
[Electre] Quel plaisir prenez-vous à redoublez vos peines.

Electre:
Ecoutez mes soûpirs.

Thoas:
Répondez à mes voeux.

Electre:
Brisez nos fers.

Thoas:
Portez d'heureuses chaînes.

Electre:
Arrachez au trépas tant de Grecs malheureux.

Thoas:
Toutes vos plaintes sont vaines,
Si vous ne partagez mes feux.

Ensemble:
[Thoas] Vous pouvez terminer vôtre sort rigoureux.
[Electre] Vous pouvez terminer mon sort rigoureux.
[Thoas] Quel plaisir prenez-vous à redoubler mes peines.
[Electre] Quel plaisir prenez-vous à redoublez vos peines.

[on entend une Symphonie]

Thoas:
Pour célébrer le jour où la faveur des cieux,
Me découvrit l'abord funeste
De ces Grecs que poursuit la colere celeste,
Mpn peuple, par ses chants, vient rendre grace aux Dieux,
Rendez vos Captifs à la Grece,
C'est en vos mains que je remets leur sort;
Mais, profitez de ma tendresse,
Et choisissez où le Thrône, ou leur mort.


Scene 6
Thoas, Choeur & Troupe de Scythes

Le Choeur:
Chanton un Roy couvert de gloire,
Que sa grandeur dure à jamais.
Que toûjours devant lui soient Mars & la Victoire;
Qu'il soit toûjours suivi des jeux, & de la paix.

[on danse]

Thoas:
Le destin propice
Vous rend heureux;
Chantez tous, dansez, formez de doux jeux,
Célébrez ma gloire & mes feux,
Que l'air retentisse
De nos chants & de vos voeux:
Le Dieu Mars protege nos armes,
La victoire vole devant nos pas,
Et la Paix banit les allarmes
Loin de ces heureux climats;
Céres, & Bacchus regnent dans ces lieux;
Jupiter le Roy des Dieux
Pourroit-il prétendre
Un destin plus glorieux ?
Viens Amour, quitte les Cieux:
Acheve de rendre
Ce séjour délicieux.

[on danse]

[le Choeur répete les autres Derniers Vers de la Scene]

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ACTE SECOND

Le Théatre représente les Jardins du Palais de Thoas


Scene 1
Oreste, Pilade

Ensemble:
Nos destins ennemis remportent la victoire;
Dieux implacables ! Dieux cruels !
Vous faites-vous une honteuse gloire
D'accabler de foibles Mortels.

Oreste:
O Mort ! que tes horreurs auront pour moy de charmes !
Tu fais mon espoir le plus doux.
Le meurtre de mon Pere a fait couler mes larmes;
Pour vanger son trépas, mon bras a pris les armes,
Clitemnestre ma Mere a péri sous mes coups;
Insensé, furieux, en proye à mes allarmes,
Sur moy les noires soeurs épuisent leur couroux.
O Mort ! que tes horreurs auront pour moy de charmes !
Tu fais mon espoir le plus doux.

Pilade:
Le Ciel pourra calmer sa colere inhumaine.

Oreste:
Non, j'ai trop merité sa haine;
Persécuté des Hommes & des Dieux,
Apollon vainement m'a promis qu'en ces lieux
Oreste infortuné verroit finir sa peine,
et terminer ses transports furieux.

Pilade:
Du secours d'Apollon nous devons tout attendre.

Oreste:
Quel secours pouvons-nous prétendre !
Dans un Temple fatal, teint du sag des Mortels
Où le Scythe à Diane offre un barbare hommage.
Il faut de la Déesse oser ravir l'image,
Et transporter ailleurs son culte & ses autels.

Ensemble:
Sur ces mêmes autels, déplorables vitimes,
[Oreste] Pilade, Electre vont périr.
[Pilade] Electre, Oreste vont périr.

Oreste:
Que ne puis-je, du moins, moy seul laver mes crimes !

Pilade:
Que ne puis-je vous secourir !


Scene 2
Electre, Oreste, Pilade

Pilade, à Electre:
Les Dieux seront-ils inflexibles !
Devons-nous éprouver leurs dernieres rigueurs !
Réservent-ils pour les plus tendres coeurs,
Leurs coups les plus terribles ?
Electre:
Connoissez jusqu'où va l'injustice du sort;
Des plus affreux malheurs je me vois poursuivie,
Je puis sauver vos jours & conserver ma vie,
Et moy-même je vais ordonner nôtre mort.

Oreste:
Que dites-vous ?

Pilade:
Vivez.

Electre:
Dieux cruels que j'atteste,
Puissay-je être à jamais l'objet de vos fureurs,
Si je suy ce conseil funeste !

Oreste:
Parlez, dévoilez -nous ces secrettes horreurs.

Electre:
Un Barbare en mes mains met vôtre destinée;
De vos jours malheureux, Arbitre infortunée,
Je puis d'un fier Tyran vaincre la cruauté;
Mais, à d'affreux liens pour jamais condamnée,
Il faut d'une horrible hyménée
M'immole à vôtre liberté.

Pilade:
Des mains de mon Rival prenez le Diadème,
Je seray trop heureux s'il vous sauve le jour;
Un coeur doit à l'Objet qu'il aime,
Immoler jusqu'à son amour.

Oreste:
Ah ! périsse plûtôt le reste des Atrides !

Pilade, à Electre:
Vivez, c'est le seul bien que je puis souhaiter.

Electre:
Que je vive ! non, non c'est trop vous écouter,
Ma gloire & mon amour me sont servir de guides...
Mais, quoy ! mes refus homicides
Dans la nuit du tombeau vont vous préciper !

Oreste:
Mourons; bravons des Dieux la barbare puissance,
Leur honte est remise en nos mains:
Que la mort confondant le crime, l'innocence,
Condamne les Dieux inhumains.

Une juste fureur de mon ame s'empare;
Insultons ces Tyrans des malheureux Mortels,
Allons les attaquer jusques sur leurs autels.

Pilade:
Que faites-vous !

Electre:
Il se trouble, il s'égare.

Oreste:
Ces Dieux, ces Dieux cruels sont armez contre moy !
Que de feux, que d'éclairs ! quels éclats de tonnerre !
Sous mes pas chancelants je sens trembler la Terre,
Ses gouffres sont ouverts... Ciel ! qu'est-ce que je voy !
C'est Clitemnestre ! fuy dans la nuit éternelle,
Spectre horrible, Ombre criminelle;
Crains encor ma juste fureur.

Electre:
Connoissez-nous.

Pilade:
Perdez une vaine terreur.

Oreste:
Mille feux dévorent mon ame,
Tout l'Enfer se montre à mes yeux.
Un mélange terrible & de sang & de flâme,
Comme un torrent, vient inonder ces lieux.

Que voulez-vous de moy, barbares Euménides ?
N'ay-je pas trop payé mes transports homicides,
Eh bien, ma mort va remplir vos desirs...
Je vous fuy... Je descends sur l'infernale rive,
Et mon ame troublée, errante, fugitive,
Va se perdre avec mes soûpirs.

[il tombe évanoüy]

Pilade:
O vous que l'univers adore,
Maître des Dieux, calmez le feu de ses sens !

Electre:
Ce n'est pas ton secours, c'est la mort que j'implore;
Ciel ! entens mes tristes accens.

[on entend une douce Symphonie]

Electre & Pilade:
Le Ciel est sensible à nos larmes,
Les Dieux ont reçû nos soûpirs
Un bruit harmonieux, par d'invincibles charmes,
Appaise de nos coeurs les mortels déplaisirs.
Quel spectacle brillant ! quel nuage s'avance !
Diane abandonne les cieux !
Ces jardins & ces bois embellis à nos yeux,
Semblent ressentir la présence
De la Divinité qui descend en ces lieux.


Scene 3
Diane, Electre, Oreste, Pilade,
Choeur & Troupe de Nymphes

Diane:
Je ne puis du destin changer la loy suprême;
Jupiter en tremblant, la réserve luy-même;
Mais je viens pour quelques moments,
Suspendre les fureurs d'un malheureux Coupable,
Et l'arracher aux rigoureux tourments
Dont l'Enfer en couroux l'accable.

Par des célestres chants, par de divins concerts,
Chassons d'un coeur troublé le mal qui le possede;
Et qu'une douce paix succede
Aux maux cruels qu'il a soufferts.

Le Choeur:
Par des célestres chants, &c.

[les Nymphes de Diane dansent autour d'Oreste]

Diane:
Vous qui punissez les grands crimes,
Des vangeances du Ciel, Ministres, & Victimes,
Euménides, fuyez de ces aimables lieux:
Et vous divine Paix, venez dans ces retraites
Répandre ces douceurs parfaites,
Qui font le vray bonheur des Hommes & des Dieux.

[on danse]

Deux Nymphes, alternativement avec le Choeur:
Loin de nos jeux, importune Tendresse,
Volage Amour, nous redoutons tes traits,
Aux lâches coeurs inspire ta foiblesse,
Trouble leur repos, & trompe leurs souhaits.
Jouis toujours, & désirer sans cesse,
C'est le sort heureux de qui chérit la Paix;
Nos biens dureront à jamais.

[on danse]

Le Choeur:
Par des célestres chants, par de divins concerts,
Chassons d'un coeur troublé le mal qui le possede;
Et qu'une douce paix succede
Aux maux cruels qu'il a soufferts.

[Diane & sa Suite se retirent]

Oreste, se levant:
Où suis-je ! quel Dieu tutélaire
De mes troubles cruels vient d'arrêterle cours !

Pilade:
Le Ciel désarme sa colere,
Diane à nos soûpirs accorde son secours.

Electre, Oreste & Pilade:
Après des craintes mortelles,
Que l'espoir a de douceurs !
Les Dieux touchez de nos pleurs
Flattent nos peines cruelles,
Ils finiront nos malheurs.
Après des craintes mortelles,
Que l'espoir a de douceurs !

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ACTE TROISIEME

Le Théatre représente le Palais de Thoas du côté de la Mer; & le port de la Ville Capitale de la Tauride


Scene 1
Thoas, Electre

Thoas:
Non, je n'écoûte plus que ma juste colere,
C'est trop long-temps souffrir des mépris odieux,
Pour la derniere fois vous allez en ces lieux,
Voir & les grecs, & vôtre Frere,
Et puisqu'en ces refus vôtre coeur persévere,
Je vais les faire immoler à vos yeux.

Electre:
Je frémis.

Thoas:
Leur trépas accroîtra vôtre gloire,
Vous n'avez plus recours aux pleurs,
Vôtre orgüeil intrépide étouffe vos douleurs,
Et vôtre coeur tout fier de sa victoire,
Est insensible à ses malheurs.

Electre:
Que que soit mon destin, je l'attens sans allarmes,
Tous les Grecs vont perir, & j'ay dû le prévoir;
Bient-tost un heureux désespoir
Leur donnera mon sang, au défaut de mes larmes;
Le plus cruel trépas aura pour moy des charmes:
Quand il me sauvera de l'horreur de vous voir.

Thoas:
Vous ne joüirez pas de ce plaisirs funeste;
Vous vivrez, renoncez à l'espoir qui vous reste.
Ma fureur vous reserve à de plus longs tourments;
Je veux, pour égaler la suplice à l'offense,
De vos jours malheureux rendre tous les moments.
Les Ministre de ma vangeance.

Mais allons, & suivons mes transports furieux.

Electre:
Arrestez.

Thoas:
Non, c'est trop me faire violence.

Electre:
Voyez mon désespoir.

Thoas:
Perdez toute esperance.

Electre:
Vous voulez donc, Cruel, que j'espire à vos yeux !

Thoas:
Ingrate, vous chercez à séduire mon ame,
Mais vos rigueurs on étouffé ma flamme;
Il est temps de punir vos injustes mépris.

Electre:
Que vos fureurs me prennent pour victime,
Moy seule j'ay commis le crime,
Et je dois seule en recevoir le prix.

Thoas:
Ah ! que vous sçavez bien le pouvoir de vos larmes !
Ingrate, il faut céder à de si fortes armes,
Je sens tout mon couroux expirer dans mon coeur:
Vivez, regnez, mon amour vous en presse,
Mais, si vous abusez encor de ma tendresse,
Craignez l'excès de ma rigueur.
Vous ne répondez point ? balancez-vous encore ?

Electre:
Vos bontez surpassent mes voeux;
Accordez pour les grecs la grace que j'implore;
Les bienfaits peuvent tout sur les coeurs généreux.


Scene 2
Thoas, Electre, Oreste, Pilade, Gardes

Thoas:
Venez, infortunez, voyez finir vos peines,
Cette Beauté vient de briser vos chaînes;
Rendez grace à l'Amour qui comble mes desirs.

Oreste & Pilade:
Qu'entens-je ! ô Ciel !

Thoas:
Que mon peuple s'empresse
A vous ouvrir les chemins de la Grece,
Tout doit ressentir mes plaisirs.

Oreste:
Que mille morts plûtôt brisent nôtre esclavage;
Le Ciel est plein de nos Ayeux;
Un Barbare oseroit soüiller le sang des Dieux !

Le trépas est pour nous un moins sensible outrage.

Electre, à Oreste, & à Pilade:
Que faites-vous ?

Oreste & Pilade à Thoas:
La mort a pour nous plus d'attraits.

Pilade:
De nôtre juste orgüeil, c'est assez vous instruire.

Oreste & Pilade:
Ménagez moins des coeurs que rien ne peut séduire,
Et qui vous puniroient même de vos bienfaits.

Thoas, à Electre:
Ay-je assez soûtenu cet excès d'insolence !
Connoissez mon amour par ce profond silence;
Mais bien-tôt de tous mes transports
Rien ne pourroit plus les défendre
A fléchir leur audace, employez vos efforts;
Ma bonté jusques-là veut bien encor descendre;
Mais, si malgré vos soins ils osent m'outrager,
Malheur à qui m'aura contraint à me vanger.


Scene 3
Electre, Oreste, Pilade, Gardes

Electre:
Qu'avez-vous fait , Cruels ?

Oreste:
Quitte ces lieux, Perfide !
Et suy l'indigne objet de qui l'amour te guide.

Electre:
Je n'ai point mérité ces titres odieux
Pilade me connoîtra mieux.

Pilade:
Je ne me plaindrois point quand une ardeur nouvelle,
Aux voeux de mon Rival vous feroit consentir;
Mais vous m'avez promis une armour éternelle,
Eh ! du moins attendez, Cruelle,
Que mon trépas ait pû vous garantir
Du crime de m'être infidelle.

Electre:
Quelle injustice ! ô Ciel ! quelle rigueur !
On ose m'accuser d'une coupable flâme !
Mais, Ingrats, vos soupçons ne troublent point mon ame,
J'ai pour moy les Dieux, & mon coeur.

Oreste:
Vous déguisez envain une flâme fatale;
Plus coupable cent fois qu'Atré, & que Tantale,
Indigne sang des Dieux, dont vous tenez le jour,
Vous immolez leur gloire à vôtre lâche amour.

Electre:
C'est pour vous seuls, Cruels, qu'interdite, tremblante,
D'un Tyran furieux j'ay flatté les desirs;
Vous partiez, & bien-tôt ma main impatiente,
Alloit par mon trépas, finir mes déplaisirs:
Vos injustes soupçons vont vous coûter la vie;
Mais j'atteste le Dieu qu'aodre l'univers,
Qu'avant qu'elle vous soit ravie,
Mon ombre aura payé le tribut aux enfers.

Pilade:
Que dites-vous !

Electre:
Cruel ! il faut vous satisfaire;
Je cours d'un fier Tyran irriter la colere,
Révéler le secret de nos feux mutuels;
En tombant sous les coups d'une mort que j'implore,
Punir mon lâche coeur de vous aimer encore,
Malgré vos soupçons criminels.

Pilade:
Elle fuit ! ô Destin barbare !
Ah ! dans son désespoir ne l'abandonnons pas.

[Pilade suit Electre]


Scene 4
Thoas, Oreste, Choeur de Scythes, Gardes

Thoas:
Pour célébrer la fête qu'on prépare,
Venez, Peuples, suivez mes pas.

[à Oreste]

A fléchir ton orgueil, a-t'on sçû te contraindre !
La Mort t'a-t'elle enfin, inspiré de l'horreur !

Oreste:
La Mort ! si j'avois pû la craindre,
Ma honte auroit déja prévenu ta fureur.

Thoas:
Qu'on l'ôte de ces lieux.

[les Gardes emmenent Oreste]

Quel trouble affreux m'agite
En faveur de ces Grecs, l'amour me sollicite:
Et l'Oracle, contre eux, me ranime à son tour;
Troubles cruels, souffrez que je respire,
Quoy, faudra-'il en ce funeste jour
Ha zarder ma vie, & l'Empire,
Ou renoncer à mon amour !

Vous, de qui mes Ayeux ont reçû la naissance;
Grand Océan, favorable Thétis,
Dont les Oracles m'ont appris
Qu'un Grec me raviroit la vie, & la puissance;
D'un trouble si cruel, retirez mes esprits.

Quittez le vaste sein de l'Onde,
Venez, paroissez Dieu des Mers;
Sortez pour honorer nos jeux & nos concerts,
De vôtre demeure profonde.

Le Choeur:
Quittez le vaste sein de l'Onde,
Venez, paroissez Dieu des Mers;
Sortez pour honorer nos jeux & nos concerts,
De vôtre demeure profonde.


Scene 5
Thoas, Oreste, Choeur de Scythes, Triton,
Troupe de Dieux Marins & de Nereïdes

[le Dieu Triton sort de la Mer, suivi des Dieux Marins, & des Nereides, qui forment une Entrée]

Triton:
Le Maître de l'humide Empire
Fait annoncer à tout ce qui respire,
Qu'il va sortir du sein des Eaux.

Que les Dieux aux Mortels s'unissent;
Mêlons nos voix aux concerts des oiseaux,
Que ces bords retentissent
De nos chants nouveaux.

Le Choeur:
Que les Dieux aux Mortels s'unissent;
Mêlons nos voix aux concerts des oiseaux,
Que ces bords retentissent
De nos chants nouveaux.

[on danse]

Triton:
Dieu puissant, vos eaux secourables
Comblent ces gouffres effroyables
Restes du ténébreux cahos;
Les lieux où meurt le jour, & ceux de sa naissance,
En vain sont séparez par un espace immense;
Vous les unissez par les flots.

Le Choeur:
Que les Dieux aux Mortels s'unissent;
Mêlons nos voix aux concerts des oiseaux,
Que ces bords retentissent
De nos chants nouveaux.

Triton:
Quand vôtre couroux se déclare,
L'effroy de l'Univers s'empare,
Vous semblez inonder les Cieux;
Mais, dès que vous chassez l'orage,
Vôtre empire devient l'image
Du tranquille séjour des Dieux.

Le Choeur:
Que les Dieux aux Mortels s'unissent;
Mêlons nos voix aux concerts des oiseaux,
Que ces bords retentissent
De nos chants nouveaux.

[on danse]

[Bruit de Tempête]

Thoas:
Quel bruit semblable au tonnerre,
Font les flots, agitez d'affreux soulevements !
Quels horribles mugissements !
Tous les Dieux aux Mortels déclarent-ils la guerre !
Confondent-ils les éléments !
Vont-ils anénatir la terre,
Et de tout l'Univers sapper les fondemens !

Le Choeur:
Que d'affreux sifflements !
Quels horribles mugissements !

Triton:
Que du Maître des Mers tout sente la présence.
Que le Soleil s'arrête à son aspect;
Vents en couroux, faites silence,
Vous Terre, frémissez de crainte, & de respect.


Scene 6
L'Océan, & tous les Acteurs de la Scene précédente

L'Océan:
Tremble, Thoas; que fais-tu, Téméraire ?
Quels sont tes odieux desseins !
Tout te trahit, tout t'est contraire;
Tu cherches la mort que tu crains.
Moy-même je frémis de ton destin funeste;
Un Dieu vangeur te suit, redoute son couroux.
Tremble, Thoas; ce jour est le seul qui te reste,
Pour te dérober à ses coups.

[l'Océan rentre dans la Mer; Triton, les Dieux Marins, & les Nereïdes se retirent]

Thoas:
Je vous entens, grand Dieu ! ma tendresse est mon crime;
Faisons des cris des Grecs, retentir ce séjour,
Qu'ils souffrent tous une mort légitime;
C'en est fait ma pitié n'aura plus de retour:
L'Objet fatal de mon amour,
Sera la premiere victime.

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ACTE QUATRIEME

Le Théatre représente l'Appartement de la Prestresse


Scene 1
Iphigénie, Isménide

Iphigénie:
C'est trop vous faire violence,
Eclatez, vains Soûpirs, si long-tems retenus.
Ma douleur ne sçauroit se forcer au silence,
Au plus cruel excèsmes maux sont parvenus;
C'est trop vous faire violence,
Eclatez, vains Soûpirs, si long-tems retenus.

O jours ! où dans Argos la gloire & l'abondance,
Du sort le plus brillant flatoient mon esperance;
Jours fortunez, qu'êtes-vous devenus !
Un Barabre me force à servir sa vangeance;
En faveur d'un Captif, mes esprits prévenus
Livrent mon coeur malgré sa résistance,
A des transports qui lui sont inconnus.

C'est trop vous faire violence,
Eclatez, vains Soûpirs, si long-tems retenus.

Non, je n'offriray point ce sacrifice horrible;
Que le Tyran me livre au trépas où tu cours,
Mon coeur, cher Inconnu, t'offrira son secours;
Et ne mourrois-je pas dans le moment terrible
Qu'un fer impitoyable iroit trancher tes jours ?

Isménide:
Sa mort n'est pas encor certaine,
La pitié de Thoas aura quelque retour.

Que l'espoir flatte vôtre peine;
Un coeur qui dans le même jour
Passe de l'amour à la haine,
Revient facilement de la haine à l'amour.

Iphigénie:
Non, non, rien du Tyran n'adoucira la rage;
Helas ! de tous les Grecs l'amour rompoit les fers,
Leur vaisseau, pour partir, encor prêt au rivage,
Trouvoit tous nos ports ouverts;
Mais le Dieu terrible des mers
Vient de troubler Thoas par un affreux présage,
Et le Barabre affamé de carnage,
Veut que du sang des Grecs nos autels soient couverts;
Non... MAis je voy le Chef des captifs de la Grece,
Laisse-nous seuls; le Ciel en cet heureux moment,
M'inspire les moyens d'adoucir mon tourment,
Et de me dérober à ma propre foiblesse.


Scene 2
Iphigénie, Oreste

Iphigénie:
Je ne puis vous cacher mes pleurs;
Sensible à vos cruels malheurs,
Je frémis du trépas que le Roy vous prépare:
Que dans les mêmes lieux les coeurs sont différents !
Non, le climat le plus barbare,
De tous les Citoyens ne fait pas des Tyrans.

Oreste:
Ne plaignez point ma mort, elle fait mon envie;
A des Malheureux comme moy,
Le plus cruel trépas inspire moins d'effroy,
Qu'une triste & mourante vie.

Iphigénie:
Quel sort vous fait haïr la lumiere des cieux,
Ne pourray-je sçavoir pour qui je m'interesse.

Oreste:
Je suis un Criminel à moy-même odieux,
Banny d'Argos, en horreur à la Grece,
Et poursuivy des Hommes, & des Dieux.

Iphigénie:
Que dites-vous ! Argos vous donna la naissance !
Argos où regne un Roy puissant & glorieux.

Oreste:
Plaignez plûtôt sa mort, & l'horrible vangeance
Qu'en a pris un bras furieux.

Iphigénie:
Il est mort ! quelle main perfide
A porté sur son Roy sa fureur homicide !

Oreste:
Celle qu'un triste sort unissoit à son sort.

Iphigénie:
Quel crime ! Justes Dieux ! quel barbare transport !
Et que fait à présent cette Reine coupable ?
De ce forfait affreux quels ont été les fruits !

Oreste:
Que vous diray-je ! Oreste...

Iphigénie:
Achevez.

Oreste:
Je ne puis.

Iphigénie:
Auroit-il approuvé ce crime épouvantable !

Oreste:
De sa fureur plûtôt, apprenez les effets;
Il a tranché les jours d'une Mere infidelle:
Et s'il s'est montré digne d'elle,
C'est en punissant ses forfaits.

Iphigénie:
Dieux ! une juste horreur de mon ame s'empare;
Mais quel est le destin de ce fils malheureux ?

Oreste:
Le Ciel contre luy se déclare,
Et la mort est l'objet où tendent tous ses voeux.

Iphigénie, à part:
Reste infortuné des Atrides
Veüillent pour toy les Dieux appaiser leur couroux.

[à Oreste]

Mon coeur s'interesse à vous,
Fuyez, sauvez vos jours de mes mains homicides,
Je veux vous arrâcher des portes du tombeau.

Oreste:
Qu'entens-je !

Iphigénie:
Ma pitié s'est assez fait connoître.
Dès que le céleste flambeau
Sur ces sauvages bords cessera de paroître,
J'ay fait, pour vous sauver, préparer un vaisseau.
Partez.

Oreste:
Je pourrois seul, m'arrachant au suplice,
Y livrer tant de Grecs pour mou prêts à mourir !
A leur fidelité rendons plus de justice,
Sauvez ces malheureux, & me faites périr.

Iphigénie:
P Courage noble, & funeste !
O Grandeur ! dont les Dieux doivent être jaloux,
Puisse le Frere qui me reste
Estre aussi généreux que vous.

Mais Dieux ! pour l'affreux sacrifice,
Par l'ordre de Thoas, on a tout préparé;
Au deffaut de la force, employons l'artifice,
Rentrez; si je ne puis vous ravir au suplice,
Du moins il sera differé.

[elle rentre avec Oreste]


Scene 3
Thoas, Choeur & Troupe de Prestresse de Diane,
Troupe de Sacrificateurs, Choeur de Peuples

Thoas:
Enfin tout va remplir ma haine;
Mon coeur se livre sans horreur,
Aux transports du plaisir de rendre une Inhumaine
Témoin de toute ma fureur.

Vous qui goûter sous mon obéissance
Les biens dont fait joüir la gloire, & l'abondance,
Reconnoisez mes soins par mon juste couroux:
Vos mortels Ennemis, ces Captifs de la Grece,
Prétendroient nous soûmettre à l'effort de leurs coups;
Ils mourront, j'ay juré de les immoler tous,
Et leur sang, rougissant l'Autel de la Déesse,
Ne sera versé que pour vous.

Chantez Diane, & sa gloire immortelle;
Que de son nom retentissent ces lieux;
Et que vos chants portant jusques aux Cieux
Et sa puissance, & vôtre zele.

Le Choeur:
Chantons Diane, & sa gloire immortelle;
Que de son nom retentissent ces lieux;
Et que nos chants portant jusques aux Cieux
Et sa puissance, & nôtre zele.

[on danse]

Le Grand Sacrificateur:
Fille du Dieu dont le tonnerre
Fait tremblerl'Olimpe, & la Terre,
Ecoutez un Peuple soûmis:
Nous vous offrons le sang que nous allons répandre;

Périsse qui veut entreprendre
D'être au rand de nos ennemis !

Le Choeur:
Périsse qui veut entreprendre
D'être au rand de nos ennemis !

Le Grand Sacrificateur:
C'est vous qui daignez nous deffendre,
De vos soins bienfaisans nous devons tout attendre;
Le sort de la Scythie en vos mains est remis;
Jusqu'où nôtre pouvoir ne doit-il pas s'étendre !
Quel espoir de grandeur ne nous est pas permis !

Périsse qui veut entreprendre
D'être au rand de nos ennemis !

Le Choeur:
Périsse qui veut entreprendre
D'être au rand de nos ennemis !

[on danse]

Deux Prestresses, alternativement avec le Choeur:
Vous rassemblez en vous, belle Déesse,
Tout ce qui fait briller les autres Dieux;

Vous l'emportez sur Flore, & sur la Jeunesse,
Et sur l'éclat de la Reine des Cieux;

Vous rassemblez en vous, belle Déesse,
Tout ce qui fait briller les autres Dieux;

L'Amour vous suit; mais l'austere Sagesse
Ne luy permet de regner qu'en vos yeux.

Vous rassemblez en vous, belle Déesse,
Tout ce qui fait briller les autres Dieux;

[on danse]

Thoas:
Le Ciel doit applaudir nos desseins légitimes,
Que la Prestresse ameine les Victimes.


Scene 4
Thoas, Iphigénie, & tous les Acteurs de le Scene précédente

Iphigénie:
Roy des Scythes, écoûte-moy:
Vous Peuples, apprenez ce que Diane ordonne;
Elle a parlé; j'en ay frémis d'effroy,
Et d'horreur encor j'en frissonne;
Avant que sur nos Autels,
Vous immoliez ces Captifs criminels,
Il faut qu'un Sacrifice efface leurs offenses:
Remettez leur sort en mes mains,
Et me laissant le soin d'exercer vos vangeances,
Recevez, en tremblant ses ordres souverains.

Thoas:
Hâtez-vous de servir ma rage,
Et qu'avant que la nuit n'obscurcisse ces lieux,
Leur sang inondant ce rivage,
Vange mon Empire, & nos Dieux.

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ACTE CINQUIEME

Le Théatre représente le Parvis du Temple de Diane, dont la porte paroît fermée. On voit la Mer dans le lointain, & quelques Rochers vers les côtez du Temple.


Scene 1
Iphigénie, Isménide, Oreste

Iphigénie:
C'est au pied du Rocher qui deffend cette rive,
Que le Vaisseau qui vous mit sur ces bords,
Va tromper de Thoas les barbares transports,
Et délivrer vôtre troupe captive.
Prête à vous voir percer le sein,
Mon coeur a formé le dessein
De vous faire revoir vôtre heureuse patrie;
Le Ciel m'attache à vous par de secrets liens,
Et quand je vous rends à la vie,
Je sauve vos jours & les miens.

Oreste:
Vous me tirez d'un injuste esclavage,
De la Parque sur moy, vous suspendez les coups:
Et je sens moins cet avantage,
Que la douleur de m'éloigner de vous.

Iphigénie:
Terminons d'inutiles plaintes,
Et donnons tous nos soins à de plus justes craintes;
Je puis vous faire un sort heureux:
Mais il faut qu'un serment terrible
M'assûre en ce moment du succès de mes voeux.

Oreste:
Mon coeur, pour vous servir, ne voit rien d'impossible.
J'en atteste icy tous les Dieux;
Ceux des Enfers, des Mers, de la terre & des Cieux.
Si je trahis vôtre esperance,
Puisse la foudre en prendre la vangeance,
Que la Terre s'embraze & s'ouvre sous mes pas;
Dans ses gouffres profonds que l'Onde m'engloutisse,
Et que le Dieu des Morts vous vange & me punisse,
Au delà même du trépas.

Iphigénie:
Il suffit, ma crainte est bannie,
Argos vous est connu; dans ces murs malheureux
Que pense-t'on d'Iphigénie ?

Oreste:
Chacun sçait qu'en Aulide elle a perdu la vie,
Et nous pleurons encor son destin rigoureux.

Iphigénie:
Du sang l'Agamemnon vous sçavez ce qui reste,
Méritez tous les soins que j'ay pris de vos jours,
Partez, dites au jeune Oreste
Qu'Iphigénie icy, demande son secours.

Oreste:
Iphigénie ! ô Ciel ! croiray-je ce miracle !
Les Morts reviennent-ils à la clarté des Cieux !

Iphigénie:
Aux cruautez des Grecs Diane a mis obstacle,
Dans les champs de l'Aulide elle a trompé leurs yeux,
Par elle, Iphigénie est vivante en ces lieux.

Oreste:
Dans ces lieux ! Ciel ! mon coeur ne vous en croit qu'à peine.

Iphigénie:
O toy ! qu'un songe affreux a peint à mes esprits,
Cher Oreste, écoute mes cris;
Vien, part, vole en ces lieux, fend la liquide plaine,
Brave les vents, les rochers & les eaux.
Arme, pour m'enlever, encor plus de vaisseaux,
Que n'en a fait armer la malheureuse Hélene.

Et vous, qui connoissez & mon sort & mon nom,
Partez, servez le sang d'Agamemnon,
Vous vous troublez !

Oreste:
O Dieux !

Iphigénie:
Je voy couler vos larmes.

Oreste:
Vous appellez Oreste; & que peut-il pour vous ?

Iphigénie:
Ah ! que vous me causez d'allarmes;
A-t'il des Dieux vangeurs éprouvé le couroux ?

Oreste:
Hélas ! quelle est vôtre esperance ?
A ce Frere si cher, cessez d'avoir recours;
Luy-même loin d'Argos, sans appuy, sans deffense,
Attend tout de votre secours.

Iphigénie:
Qu'entens-je ! quel transport de mon ame s'empare !
Mon coeur s'émeut pour vous, il se trouble, il s'égare:
Le Ciel va-t'il finir mes mortelles douleurs !
Expliquez-vous !

Oreste:
Faut-il en dire davantage !
Vous voyez ma joye & mes pleurs,
Reconnoissez Oreste à ce langage,
Et plus encor à ses malheurs.

Iphigénie:
Ciel ! Oreste ! Ah ! mon coeur m'en donne l'assûrance.
C'est vous; j'en croy mes mouvemens secrets.
Vous qu'à peine j'ay vû dans vôtre tendre enfance,
Mais dont, avec transport, je rappelle les traits.

Iphigénie & Oreste:
Dieux immortels, achevez cet ouvrage,
Vos bontez ont déja surpassé nos souhaits !

Iphigénie:
Quel Dieu vous a conduit dans ce climat sauvage ?

Oreste:
Apollon a voulu, pour laver mes forfaits,
Que de Diane icy j'enlevasse l'image.

Iphigénie:
Ses ordres & vos voeux vont être satisfaits.

Iphigénie & Oreste:
Brisons nos chaînes,
Hâtons-nous, traversons les flots;
Cherchons aprés tant de peines,
Un doux repos.

Iphigénie:
Je crains que le Tyran ne vienne nous surprendre;
Allez, je vais ciy l'attendre.

[à Isménide]

Toy, fais donner aux Grecs ces dards, ces javelots,
Que ce Temple sacré garde pour se deffendre.

[à Oreste]

J'espere quand la nuit sera prête à descendre,
Partir avec vous pour Argos.


Scene 2
Iphigénie

Iphigénie:
Seuls confidents de mes peines secretes,
Lieux, tant de fois arrosez de mes pleurs,
Je ne troubleray plus vos tranquilles retraites,
Par le récit de mes malheurs.

Depuis long-temps captive, gémissante,
De la rigeur des Dieux, je me suis plainte à vous;
Mais leur s faveurs ont passé mon attente:
Plus ma douleur fut violente,
Plus mon bonheur me semble doux.

Seuls confidents de mes peines secretes,
Lieux, tant de fois arrosez de mes pleurs,
Je ne troubleray plus vos tranquilles retraites,
Par le récit de mes malheurs.

[bruit de combattans]

Mais, quel bruit effrayant icy se fait entendre !
Quels cris ! Dieux, armez-vous, & venez nous deffendre.

Le Choeur, que l'on ne voit point:
Périssez-tous, périssez-tous,
Cédez à l'effort de nos coups.

Iphigénie:
O Ciel !


Scene 3
Iphigénie, Electre

Electre:
De vos Autels embrassez la deffense;
Vous êtes nôtre unique espoir;
Trahis par l'un des Grecs, le Roy vient de sçavoir
Qu'il tient Oreste en sa puissance;
Il ne veut plus differer sa vangeance.

Le Choeur, que l'on ne voit point:
Périssez-tous, périssez-tous,
Cédez à l'effort de nos coups.

Electre:
Ses soldats irritez servent sa barbarie,
En vain les Grecs repoussent leur furie,
Le nombre va les accabler.

La mort offre par tout son image funeste,
Le fer brille, le sang est tout prêt à couler;
D'une famille auguste, épargnez ce qui reste.

Le Choeur, que l'on ne voit point:
Périssez-tous, périssez-tous,
Cédez à l'effort de nos coups.

Iphigénie:
Je deffendray vos jours aux dépens de ma vie,
Reconnoissez Iphigénie;
Ne craignez rien d'un Tyran furieux...
Mais, quel spectacle, ô Ciel ! se présente à mes yeux !


Scene 4 & derniere
Diane, Iphigénie, Electre, Oreste, Pilade, Isménide,
Choeur & Troupe de Grecs

Le Temple s'ouvre. On voit dans le fond la Statue de Diane. Les Scythes paroissent armez. La Tonnerre gronde, & Diane sort de son Temple.

Diane:
Jupiter en mes mains a remis le tonnerre,
Les voeux des Grecs sont exaucez;
Cessez, Peuples cruels, de leur faire la guerre,
Diane ordonne, obéissez.

[les Scythes se retirent, & Diane continue]

A vos desirs tout est propice,
Grecs, accourez, rassemblre-vous:
Thoas est mort. Le Ciel a puni l'injustice,
Et vos travaux ont fléchy son couroux.

Rendez des graces immortelles
Aux Dieux, auteurs de vôtre heureuse paix,
Et qu'Electre & Pilade au gré de leurs souhaits,
Par les noeuds de l'Hymen, par des ardeurs fidelles,
Soient unis ensemble à jamais.

Iphigénie, Electre, Oreste & Pilade:
C'est par vous, puissante Déesse,
Que nous avons du Sort désarmé les rigueurs.

Oreste & Pilade:
Vous nous avez rendus vainqueurs.

Electre & Pilade:
Vous couronnez nôtre tendresse.

Iphigénie & Oreste:
Regnez pour toujours sur nos coeurs.

Iphigénie, Electre, Oreste & Pilade:
C'est par vous, puissante Déesse,
Que nous avons du Sort désarmé les rigueurs.

Oreste, à Iphigénie:
Qu'Electre à jamais vous soit chere.
Dernier fruit de l'Hymen d'un trop malheureux Pere,
Depuis vôtre départ elle recût le jour;
Elle seule sensible, & cet amy fidele,
M'ont voulu suivre en ce triste séjour.

Iphigénie:
Que le Ciel, pour payer leur zele,
Aux siecles reculez, les donne pour modele
D'une amitié sincere & d'un parfait amour.

[on danse]

Le Choeur:
Que les plaisirs suivent vos peines,
Descends Amour, vole icy-bas,
D'un doux hymen serre les chaînes;
Puissent-elles durer au delà du trépas.

[on danse]

Diane, à Iphigénie:
Tes voeux ont expié les forfaits des Atrides.
Oreste est délivré des noires Euménides;
Partez, pour vous Neptune applanira les flots:
C'est souffrir trop mong-tems q'un sacrilege hommage,
De Diane indignée, ensanglante l'image,
Faites-là réverer chez les Peuples d'Argos.

Que le feu vangeur du Tonnerre
Détruise ce Temple odieux;
Apprenons à toute la terre
Que le sang des Mortels ne sçauroit plaire aux Dieux.

[les Grecs vont s'embarquer; Diane se retire; les Vents enlevent la Statue & la portent sur le Vaisseau des Grecs. La Foudre tombe sur le Temple, qui s'embraze & se renverse]

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