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Didon
Tragédie Lyrique en un Prologue et V Actes

livret de Louise-Geneviève de Gillot de Saintonge, d'après Virgile
musique de: Henry Desmarest


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V



PROLOGUE

les personnages:
MARS
LA RENOMMÉE
VENUS


La Scene est â Carthage


La Scène
Mars, Vénus, la Renommée

Le Théatre représente le Palais de Mars

Mars:
Publiez les exploits nouveaux
Du Vainqueür de la Terre;
Plus d'ennemis luy declarent Guerre,
Et plus ses triomphes sont beaux
C’est la seule clemence
Qui peut désarmer sa vengeance,
Il a vaincu mille Peuples divers,
Si ses desirs égalloient sa puissance ,
Il rangeroit tout l'Univers
Sous son obeissance.
Malgré la guerre un repos plein d'appas
Regne dans ces heureux climats,
Vous trouverez de doux asiles
Pour les amours & les plaisirs,
Et de jeunes coeurs inutiles,
Qui se rendront toûjours au gré de vos desirs.

Mars, Vénus & la Renommée:
Accordez-vous Tymballes & Trompettes,
Avec le doux son des Musettes.
Qu'on entende tour à tour,
Des chants de victoire & d'amour.

Le Choeur:
Accordez-vous Tymballes & Trompettes,
Avec le doux son des Musettes:
Qu’on entende tour à tour,
Des chants de vitoire & d'amour.

Choeur de Nymphes:
Dans le bonheur qui nous enchante
Pourrions-nous ne pass aimer?
Ah! qu'une ame contente
Estfacile à charmer.
Quand on fait sonn unique affaire
Des Ris, des jeux & des Plaisirs,
Le tendre Amour ne tarde guere
De faire sentir ses desirs.

Une Nymphe:
Dans ces lieux que l'Amour a d'attraits
Nous allons au devant de ses traits,
Et jamais
Nos coeurs satisfaits
N’ont poussé de regrets:
Ne craignez point ses coups,
Il sont doux.
Jeunes coeurs, rendez-vous,
Chacun à son tour
Doit se rendre à l'Amour.
Qui se livre à ce Dieu si charmant
S'épargne du tourment,
Hâtez-vous de former de beaux noeuds.
Ah! qu'on est heureux
Quand on est amoureux.
Langueurs, Tranfports, Desirs,
Source de plaisirs,
Aymables Ardeurs,
Enchantez, tous les cceurs.

Mars:
Jeux innocens prenez de nouveaux charmes,
A l'abri des Lauriers
Du plus grands des Guerriers.
Aprés avoir chanté plus le bonheur de ses armes
Faites revivre en son augguste Cour,
De Didon la fameuse histoire
Et montrez que la Gloire
Dans les grands coeurs l'emporte sur l'Amour.

Le Choeur:
Le vainqueur des vainqueurs a lancé son Tonnerre,
Tout tremble, tout reçoit ses loix,
On le voit triompher sur les eaux, sur la terre,
Publions a jamais tant de fameux exploits.

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Acte I

les personnages:
DIDON, Reine de Carthage, veuve de Sichée
ANNE, Soeur de Didon
ENÉE, fils de Venus, Prince Troyen, Amant de Didon
IARBE, Roi de Getulie, fils de Jupiter,amoureux de Didon
ARCAS, Confident d'larbe
ACATE, Confident d'Enée
BARCÉ, Confidente de Didon
JUPITER
VENUS
MERCURE
L'OMBRE DE SICHÉE



Scène 1
Didon

Didon:
Qui pourroit me causer le trouble qui m'agite
Dans un jour destine pour les Jeux les plus doux?
Junon approuve ma conduite,
Du plus grand des Heros je me fais un epoux ;
J’ay fait un pompeux Sacrifice
Pour me rendre le Ciel propice,
Que puis-je avoir à redouter?
Est-ce encor mon perfide frere
Est-ce Iarbe dont sa colere
Pourroit enfin éclater?

J'ay méprisé ses feux & sa constance,
Sans luy je n'aurois pas un azile en ces lieux.
Ah! quels seront ses transports furieux
De voir qu’un étranger ait eu la préference?

Mais pourquoy m'allarmer? tout me sera soumis
En epousant Enée, au moins j’ay lieu d'attendre
Que sa valeur sçaura bien me deffendre
Contre mes plus fiers ennemis.


Scène 2
Didon, Anne

Anne:
Charmante Reine, enfin voicy cet heureux jour
Où nous verrons l'Hymen d'accord avec l'Amour;
Quelle gloire pour vous que ces Dieux soient ensemble!
Ils paroissoient ennemis sans retour,
Et vôtre beauté les rassemble.
Est-il un sort plus doux?
Vôtre ardeur extrême,
Le Heros qui vous ayme
Peut être vôtre épou
Est-il un sort plus doux?

Didon:
Malgré le bonheur qui m'enchante
Mon coeur ne peut goûter de tranquilles plaisirs,
Du malheureux Sichée une image sanglante
Vient chaque jour m'arracher des soupirs;
Je ne puis vaincre ma faibloisse,
Je crois le voir à tout moment
Me reprocher que j'avois fait serment
De luy conserver ma tendresse.

Anne:
Je vous l'ay dit cent fois,
Ne craignez point d'être infidelle
A ceux qui sont dans la nuit éternelle ,
D'un époux qui n'est plus on n'entend point la voix.
Ce n'est qu'une pure chimere,
Enée a sçu vous plaire,
Il est du sang des Dieux,
La mere d'Amour est sa mere,
Vous luy donnez la main, pouvez-vous faire mieux?

Didon:
Vous m'avez conseillé d'abandonner mon ame
A ma naissante flâme,
De vos confeils j’ay suivy la douceur;
Mais j'ay fait encore d'avantage,
J’ay decouvert à mon vainqueur
Que je partageois sa langueur.

Ce fut le jour de ce fatal orage
Qui nous furprit en chassant dans ces bois,
De Junon j'entendis la voix,
Elle nous fit entrer dans une grotte sombre,
Où nous ne craignions plus les vents tempetueux;
Mais, helas! le silence & l'ombre
Pour des amans sont bien plus dangereux;
Enée avoit trop de tendresse,
Je ne pus luy cacher le secret de mon coeur,
En prefence de la Déesse
Nous nous sommes promis ume éternelle ardeur.

Anne:
Il vient, & ses regards vont dissiper la crainte
Dont votre âme edst atteinte,
Je vais presser vôtre bonheur,
Et finir vos allarmes
En pressant un hymen si doux si plein de charmes.


Scène 3
Didon, Enée

Enée:
Belle Reine, ce jour qui doit me rendre heureux,
Fait languir mon coeur amoureux.
Je voudrois déja voir la fin de cette fête;
Lorsqu’à la celebrer tout le peuple j'apprête,
On retarde l'instant qui doit combler mes voeux.

Didon:
C'est peu pour vous de recevoir l'hommage
Des peuples de Carthage;
Ah! que ne puis-je en vous donnant la main
De l’Univers entier vous rendre aussi le maître!
Contentez-vous de meriter de l'être,
Le reste dépend du Destin.

Enée:
Pour les Grandeurs je ne suis point sensible,
Depuis que vous m'avez charme,
Non, non, il ne m'est pas possible
De goûter de plaisir que celuy d’estre aymé.

Aux douceurs d'une amour extrême
Il faut borner tous nos desirs,
Ne nous occupons plus de la Grandeur suprême
Goûtons en nous aimant de tranquiles plaisirs,
Aux douceurs d'une amour extrême
Il faut borner tous nos desirs.

Enée & Didon:
Non, rien n'égale ma tendresse,
J'aime avec plus d'ardeur qu'on n'a jamais aimé,
Mon amour m’occupe sans cesse,
De mille & mille feux mon coeur est consumé;
Non, rien n'égale ma tendresse,
J'aime avec plus d'ardeur qu'on n'a jamais aimé.

Didon:
Brûlerez-vous toûjours d'une si belle flâme?

Enée:
Seray-je, toujours dans votre ame?

Didon:
Rien ne sçauroit me dégager
Du noeud charmant qui nous lie.

Enée:
Plûtost que de changer
Je perdray la vie.

Enée & Didon:
Quand on aime tendrement
On n'est jamais sans allarmes,
Plus un amour a de charmes,
Et plus on craint un fatal changement:
Quand on aime tendrement
On n'est jamais sans allarmes.


Scène 4
Didon, Enée, Anne

Anne:
Je vous retrouve icy dans une paix profonde,
Vous estes enchanté d'un entretien trop doux,
Si je ne revenois à vous
Vous pourriez oublier tout le reeste du monde:
Des Sujets empressez arrivent dans ces lieux
Pour vous marquer leur zele.
Chacun veut vous jurer qu'il vous sera fidele,
Venez, Prince, venez, vous montrer à leurs yeux.


Scène 5
Didon, Enée, Anne, le Peuple de Carthage

Une Carthaginoise:
Nous venons rendre hômage
Au plus grand des Heros,
Il assure le repos
De l'heureuse Carthage;
Nous venons rendre hômage
Au plus grand des Héros.

Le Choeur:
Nous venons rendre humage
Au plus grand des Heros,
Il assure le repos
De l'heureuse Carthage;
Nous venons rendre hômage
Au plus grand des Heros.

Une Carthaginoise:
Que cet Empire naissant,
Va devenir florissant,
Nous ne craindrons plus la rage
De nos ennemis jaloux,
Et nous aurons l'avantage
De braver leur vain courroux.

Le Choeur:
Que cet Empire naissant
Va devenir florissant,
Nous ne craindrons plus la rage
De nos ennemis jaloux,
Et nous aurons l'avantage
De braver leur vain courroux.

Petit Choeur:
Aymez, brillante jeunesse,
Imitez vôtre aymable Princesse,
Abandonnez vos coeurs
A de tendres ardeurs.

Grand Choeur:
Nous venons rendre homage
Au plus grand des Héros,
Il assure le repos
De l'heureuse Carthage;
Nous venons rendre hommage
Au plus grand des Heros.

Petit Choeur:
Aymez, brillante Jeunesse,
Imitez, vôtre aimable Princesse,
Abandonnez vos coeurs
A de tendres ardeurs.


Scène 6
Barcé, Didon, Enée, Anne

Barcé:
Reyne, vous ignorez qu'Iarbe est en ces lieux,
Que ses Vaisseaux sont au Port de Carthage?

Anne:
N’attendez, pas qu'il paroisse à vos yeux
Plein de dépit & de rage,
Au Temple de Junon, venez sans differer,
Pour vôtre Himen j'ay tout fait preparer.

Enée:
Je crois que ma presence ailleurs est nécessaire,
Mon Rival peut causer quelque soulevement,
Allez, belle Princesse, au Temple la premiere,
Je m’y rendrai dans un moment.

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Acte II

Le Théâtre change, & représent un Bois, &d ans l'enfoncement, des Rochers, d'où il tombe un Torrent


Scène 1
Iarbe, Arcas

Iarbé:
En vain mon cher Arcas, j'ay pressé mon depart,
Dans ces funestes lieux je suis venu trop tard,
Un noir pressentiment vient redoubler ma peine
Et m'assure qu'Enée est l'Époux de la Reyne:
Va promptement t'éclaircir de mon sort;
Mon seul espoir est la mort.

Arcas:
Je crains que cette solitude
Ne redouble l'excés de vôtre inquietude.

Iarbé:
Va, ne t'arreste point, dans l'estat où je suis,
Rien ne sçaurait augmenter mes ennuis.


Scène 2
Iarbe

Iarbé:
Sombres Forests, Rochers inaccessibles,
Fier Torrent quel'Hyver n'a jamais arresté
A mes cruels malheurs, vous n'estes point sensibles,
Mais je ne me plains pas de vôtre durete,
Augmentez, s'il se peut, les tourments que j'endure,
Et vous tristes Oyseaux de malheureux augure,
Par vos funestes cris annoncez mon trépas:
On m'enleve le coeur de la Beauté que j’aime,
Et dans mon desespoir extrême,
Je mourrais mille fois, si je ne mourois pas.

Pourquoy mourir? Courons à la vengeance,
Il faut punir qui nous offense.
Cherchons ce Troyen trop heureux,
Le mépris qu'on fait de mes feux
Redouble encor le bonheur qui l'enchante.
Quelle honte pour moy? ma rage s'en augmente.
Vous qui regnez sur tous les autres Dieux,
Vous sçavez que Didon, errante, vagabonde,
Par mes bienfaits regne en ces lieux.
Souffrirez-vous, puissant Maître du monde!
Qu’on paye tant d'amour d'un méprix odieux?
Hélas! Croira-t'on sur la terre,
Que je suis Fils du Dieu qui lance le tonnerre,
Si l'on voit tant d'heureux mortels
Jouir en repos de leurs crimes
Au moment que je suis au pied de vos Autels
A vous offrir en vain d'innocentes Victimes?


Scène 3
Iarbe, Jupiter, qui paroit armé de la Foudre, sur un nuage

Jupiter:
Mon Fils, cesse de t'affliger,
Je jure par le Stix que je vais te vanger.
Si la Reine de Carthage
Refuse ta main, & ton coeur,
Sois sûr que ton Rival n'aura pas l'avantage
De triompher de ton malheur.

Et vous Divinitez de ce séjour paisible ,
Faunes, Driades, venez tous
Calmez, s'il est possible,
Ses mouvements jaloux,
Par vos chants les plus doux.


Scène 4
Iarbe, Deux Driades, Un Faune, Choeur

Deux Driades:
Dans la belle saison les fleurs & la verdure
Parent nos bois & nos champs,
Mais c'est l'Amour plûtôt que le Printemps
Qui charme toute la nature.
Sans la douceur des Amours
Tout languit dans les plus beaux jours.

Le Choeur:
Aymons dans cesse,
Changeons toujours;
Une nouvelle tendresse
Pour réveiller les cœurs est d'un puissant secours,
Aymons sans cesse,
Changeons toujours.

Une Driade:
En amour c'est un avantage
De pouvoir estre, inconstant.
Heureux un coeur qui se dégage,
Quand il n'est pas content.
En amour c'est un avantage
De pouvoir estre inconfiant.

Un Faune:
Sans cesser d'eftre amoureux,
Nous cessons d'estre fideles,
Nous quittons des beautez cruelles
Pour former de plus doux nœuds,
Nous cessons d'estre fideles,
Sans cesser d'estre amoureux.

Iarbé:
Jouïssez des plaisirs où l'Amour vous convie,
Trop heureuses Divinitez,
De ces lieux écartez,
Laissez-moy dans ma rêverie,
Retirez-vous, je fuis trop malheureux
Pour prendre part à vos jeux.


Scène 5
Iarbe, Arcas

Arcas:
Ce n'est pas sans raison que vôtre ame allarmée
Par le bruit de la Renommée
Vous fait venir dans ces climats,
Tout parle de l'amour de Didon & d'Énée;
Mais, grace au Ciel, il ne l'épouse pas.
Prest d'achever son himenée
Le Troyen part secretement.
Vôtre amour qu'on méprise est vangé pleinement.

Iarbé:
Arcas, que me dis-tu? Peut-on croire sans peine,
Un si grand changement?

Arcas:
C'est par l'ordre des Dieux qu'il quitte cette Reine.

Iarbé:
Ah! si j'avois le bonheur d'être aimé,
Vainement contre moy le Ciel seroit armé,
Tout l'enfer même
Ne pourroit me contraindre à quitter ce que j’aime.

Arcas:
Les Amants qui sont contents
Ne sont pas les plus confiants.

Quand on est seur du cœur d'une Maitresse,
On tourne ailleurs ses desirs,
Ce ne sont pas toûjours les plaisirs,
Qui font durer la tendresse.

Quelqu'un tourne icy ces pas
C'est un Troyen, je le vois â fes armes.

Iarbé:
Ciel! ne seroit-ce pas
Ce trop heureux Rival qui cause mes allarmes?
Je veux m'en éclaircir.

Arcas:
Il part, que faites vous?

Iarbé:
Je ne puis écouter que mon juste couroux.


Scène 6
Iarbe, Arcas, Enée

Iarbé:
Un mouvement de jaloufie
Ce fait connoître en vous ce fortuné Troyen,
Ce ravisseur d'un bien
Qui pouvoit faire un jour la douceur de ma vie.

Enée:
Ce mouvement jaloux
Me fait connostre en vous Le Roy de Getulie.

J'ay vû Didon sensible à mon ardeur,
J'ay sur vous cét avantage,
Le Ciel, jaloux de mon bonheur,
M'ordonne de quitter Carthage:
Je pars accablé de douleur,
Faut-il que vous portiez la chaîne
D'une charmante Reyne,
Que je ne puis effacer de mon coeur!

Iarbé:
Ne craigne-vous point ma vengeance?
Ignorez-vous Audacieux,
Que du Maître des Dieux
J'ai reçû la naissance?

Enée:
Si Jupiter vous a donné le jour
je l'ai reçû de la mere d'Amour.
Didon me fera toujours chere;
Et sans le Ciel à mon amour contraire,
Avant la fin du jour je serois son époux,
Malgré tout vôtre colere.

Iarbé:
Ah! c’est trop braver mon couroux...
Mais, quel nuage l'environne?


Scène 7
Iarbe, Arcas, Vénus

Vénus:
Arreste, Venus te l'ordonne.
Si tu n'a pas le secret de charmer
Contre mon Fils faut-il s'armer?

Ce n'est point aux Rivaux à qui l'on doit s'en prendre,
Quand on n'est pas aimé d'une ingrate Beauté:
Pour la toucher on doit tout entreprendre,
Employer la constance, & la fidelité,
Les soins, les soûpirs, & les larmes,
Sont les armes
Dont il faut se fervir pour devenir heureux.
Les soins, les soûpirs, & les larmes,
Sont les armes
Qui vous font triompher dans l'empire amoureux.


Scène 8
Iarbe, Arcas

Iarbé:
Ah! divinité cruelle,
Pourquoy nous separez-nous?
Quelle peine mortelle
Pour mon coeur jalon.
Ah! Divinite cruelle,
Pourque nous separez-nous?

ARCAS
Vous êtes trop vangé, il quitte ce qu'il aime,
Didon va ressentir une douleur extrême.

Iarbé:
Allons juïr de ses regrets,
Je veux livrer son coeur au plus cruelle supplice;
Luy rezprocher son injustice
Et lui faire sentir les maux qu’elle m’a faits.

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Acte III

Le Théâre change & represente une allée d'Arbres; dont les branches se joignent par le haut en forme de Berceau, & dans l'enfoncement une Grotte


Scène 1
Didon, une Magicienne

Didon:
Ah! quelle est mon inquietude!
Au Temple de Junon je n'ay pu demeurer,
Hâtez-vous de me tirer
De ma cruelle incertitude,
J'ay recours à vôtre art & j'ay suivy vos pas
Pour voir vos plus affreux mysteres.

Une Magicienne:
Les Démons aujourd'huy sont sours à mes prieres,
J'y beau les invoquer ils ne m'entendent pas.

Didon:
Quoy! pour augmenter mon martire
Même dans les Enfers n'a t'on rien â me dire.

Enée en vain je l'appelle cent fois
Il ne repond pas à ma voix,
Dans le temps que nos coeurs amoureux & fideles
Par l'himen le plus doux devroient se voir unir,
Qui peut le retenir
J'en ressens des peines mortelles.

Malgré son extrême valeur
De on Rival je crains la rage,
Que peut le plus grand courage
Contre l'amour en fureur!

Mais ne seroit-il point volage,
Que deviendrais je, pelas! si ce retardement
Ef l'effet de son changement:
J'ai conté sur son assistance,
Conjure de nouveau l'infernalle puissance.

Une Magicienne:
Redoublons nos efforts,
Employons des charmes plus forts,
Invoquons Pluton même
Il connoit le tourment qu'on souffre quand on aime.
Puissant Dieu des Enfers,
Que l'Amour autrefois a tenu dans ses fers;
Soyez touché des maux d'une Amante fidelle,
Faites-luy savoir promptement,
Par les noirs habitants de la nuit éternelle,
Ce qui retient son Amant.

(La Terre s'ouvre en plufieurs endroits, il en sort des Démons & des Furies)


Scène 2
Didon, une Magicienne, une Furie, Troupes de Démons & de Furies

Une Furie:
Tu reverras bientôt Enée,
Tu passeras encor du plaisir au tourment
Dans cette fatale journée,
Mais après un cruel moment
Tu jouïras d'une paisble vie,
Qui ne sera jamais sujette au changement
Et qui n'aura plus rien à craindre de l'envie.

Choeurs des Habitants des Enfers:
Dans nos gouffres affreux
Parmy les feux,
Les tourments, effroyables,
Nous sommes moins misérables ,
Qu’un coeur dans l'empire amoureux.

Dans les Enfers, sans cesse on nous tourmente,
C'est un horrible séjour,
Mais notre chaîne est encor moins pesante
Que la chaîne de l'Amour,
Là Fureur & la Rage
Sont nôtre partage;
Nous n aymons rien,
C'est toujours un bien,
La Fureur & la Rage,
Sont nôtre partage
Nous n'aymons rien ,
C’est toûjours un avantage.

(Les Démons & les Furies s'abîment)


Scène 3
Didon, une Magicienne

Une Magicienne:
Tout répond à vos Quhaits
L’Enfer a remply votre attente
Dans ce jour vous serez contente,
Vous jouirez d'une paix
Qui ne finira jamais.

Didon:
Je ne me sens pas plus tranquille,
Souvent les Démons sont trompèurs,
Ils ne sçauroient dissiper mes frayeurs;
Et ce n'est qu'à l'Amour qu'il peut estre facile
De rasseurer les tendres coeurs.

Tu ne viens point, cher Objet de ma flâme,
Rien ne peut egaller mon trouble & ma douleur,
Tout ce que l'Enfer a d'horreur
Est passé dans mon ame.

Une Magicienne:
J'ay besoin de votre secours,
Venez Démons des airs, hâtez-vous de paroître,
Sous la figure des Amours:
Dans le coeur de Didon le plus charmant espoir.
Que la frayeur en soit banie
Par une douce harmonie,
Hâtez-vous de faire voir
De mes enchantements le merveilleux pouvoir.

(La Magicienne se retire, le Ciel brille d'un nouvel éclat; l'on en voit sortir plusieurs petits Amours quiiviennent danser autour de Didon, en tenant des guirlandes de fleurs)


Scène 4
Didon, Troupe d'Esprits Aériens transformez en Amours

Les Amours:
Souvent vos craintes sont vaines,
Tendres Coeurs, consolez-vous.
Il n'est point de biens plus doux
Que ceux qui suivent les peines.
Souvent vos craintes sont vaines;
Tendres Coeurs, Consolez-vous.

(Les Amours reprennent le chemin des Airs)


Scène 5
Didon, Anne

Didon:
Je vous revoy, ma Soeur, que venez-vous m’apprendre?

Anne:
Ah! Princesse trop tendre,
Faut-il vous accabler d'une vive douleur.

Didon:
Cruel Amour, est-ce là ce bonheur
Que je devois attendre.

Parlez, je tremble de frayeur;
Ne reverrais-je plus le Heros que j'adore,
A-t'il perdu le jour?

Anne:
Son lâche cœur respire encore,
Tremblez, plûtôt pour son amour.
Ce Prince volage
Se prépare â quitter Carthage,
C’est tout ce que j’ay pû sçavoir .

Didon:
Vous n'en dites que trop, o Ciel, je suis trahie,
Ma Soeur, il y va de ma vie,
Cherchez moy cet Ingrat, je veux du moins le voir,
Si l'excès de mon desespoir
Ne peut toucher son cceur perfide,
Je me vangeray sur le mien
De la legerete du sien.

Anne:
Ne suivez pas le transport qui vous guide,
Vangez-vous d'un Ingrat qui vient de vou trahir,
Mais pour se bien vanger il ne faut pas mourir.
Il faut mourir pour un Amant fidelle,
Il faut mourir, plûtôt que de changer;
Mais pour un coeur qui veut se dégager,
Et u'en vain l'on rapelle,
Il faut changer d'Amour
Plûtôt que de perdre le jour.

Didon:
Ne cherchez point de remede à ma peine,
S'il n’a point de tendre retour,
Ma mort sera certaine,
Ma chere Soeur, pressez vos pas.
Sans luy je ne puid vivre,
Peignez-luy, s'il se peut, les horreurs du trépas
Où son inconstance me livre.

Anne:
Ah! que ne puis-je adoucir vos ennuis
Et vous rendre la paix que l'on vous a ravie.

Didon:
O Dieux! je vois le Roy de Getulie:
Je veux l'éviter, si je puis.


Scène 6
Didon, Iarbé

Iarbé:
Vous me fuyez, perfide de Reyne,
Vous avez oublié ce que j’ay fait pour vous,
Ingrate, Inhumaine;
Ne craigne-vous point mon courroux.

Vous pleurez devant moy Cruelle,
Vous pleurez un volage amant,
Et vôtre corur ingrat refuse au plus fidelle
Un soupir feulement.

Iarbé & Didon:
Ah! que je suis à plaindre
De ne pouvoir éteindre
Une lache ardeur,
Qui dévore mon coeur;
Ah! que je suis â plaindre.

Didon:
Je rougis quand je pense â ce que je vous doy,
Vous n'avez que trop fait pour moy,
Mais la cruelle destinée
Ne rend pas vôtre sort plus doux,
Et si ma raison est pour vous,
Mon foibie coeur est toûjours pour Enée.

Iarbé:
C'en est fait, le dépit vient de briser mes fers,
Je sors avec plaisir d'un funeste esclavage,
Et je ne me souviens des maux que j'ay soufferts
Que pour vous haïr davantage.

Vaines Fureurs, Trangorts jaloux,
Helas! dequoy me fervez-vous,
Je vous abandonnois mon ame,
Vous promettiez de me guerir,
Et loin d'éteindre ma flâme,
C'est elle qui vous fait mourir.

Didon & Iarbé:
Chassez de vôtre coeur l'Amour qui le possede,
Ne voyez plus l'Objet qui vous a sçû charmer;
Ouand on veut cesser d'aymer
L’absence est le plus sûr remede.

Iarbé:
Ah! quel remede affreux,
Cruelle, est-il possible,
Qu’à mes mortels ennuis vous soyez insensible !
Vous m'avez rendu malheureux,
Par une injuste preference:
Souffrez du moins que je reste en ces lieux;
Peut-estre que le temps, mes soins é ma constance ,
Vous feront oublier ce Rival odieux.

Didon:
Non, Prince, il ne faut oint que votre amour fe flate,
Je vous plains mais helas!

Iarbé:
Vous me plaignez, Ingrate,
Et cependant vous me laissez mourir,
Quand vous pouvez, me secourir.

Faites quelque effort sur vous-même,
Contre un ingrat qui vous manque de foy?
Rien ne vous parle-t’il pour moy?
Ma douleur, mon amour extrême,
Ne sçauroient-ils vous attendrir;
Ingrate, faut-il vous haïr
Pour s'attirer vôtre tendresse?

Didon:
De mon coeur suis-je la maîtresse?

Je n’espere aucun retour
Du Perfide qui m'abandanne,
Et malgré les conseils que la raison me donne,
Je ne puis surmonter un malheureux amour.
Prince, n'augmentez plus mon trouble & vôtre peine,
Quittez ces lieux, n'esperez pas...

IARBE
C'en est trop, inhumaine,
Je ne reverray plus vos dangereux appas.

Didon:
Vous m’ôtez toute espérance
D’adoucir votre crauté,
Mais craignez la juste vengeance
D'un coeur irrité.


Scène 6
Didon

Didon:
Tout me trahit, tout m’est contraire,
Que vous me servez mal, mes yeux,
Vous inspirez une amour trop sincere
A ceux qui me font odieux;
Et vous n'avez plus l'art de plaire
A l'Objet que j'ayme le mieux.
Tout me trahit, tout m’est contraire,
Que vous me servez mal mes yeux.


Scène 7
Didon, Barcé

Barcé:
De vôtre coeur moderez la trisesse,
Esperez tout de vas attraits,
Enée & la Princesse
Sont dans vôtre Palais.

Didon:
Quoy? ma Soeur le rameine,
Amour, vien renoüer sa chaîne.

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Acte IV

Le Théatre change, & représente un grand Salon, orné de plusieurs figures qui marquent les Victoires que l'Amour a remportées


Scène 1
Didon, Enée, Anne, Acate

Didon:
Est-ce comme un Amant qu'enfin je vous revois,
Ou comme un enneny qui vient m'ôter la vie,
Ah! quand vous me l'aurez ravie,
Qui pourra vous aimer si tendrement que moi.

Enée:
Belle Princesse, je vous ayme,
Mais nôtre amour autrefois si charmant,
Fait mon plus grand tourment;
Je ne puis soulager votre douleur extrême.
Je suis contraint par un ordre des Dieux
De quitter ces aimables lieux.

Didon:
O! Ciel ton excuse est nouvelle,
Les Dieux vangeurs de l'infdelité,
Commandent-ils d'être infidelle;
Je ne puis plus douter de ta legereté,
Acheve, Ingrat, di-moy que le perfide Enée,
Ne peut s’assujettir aux loix de l’Hymenée.

Enée:
Ne percez point mon cœur des plus funestes coups,
Mon sort me paroîtroit toûjours digne d'envie
Si je pouvois vivre pour vous;
Mais le destin veut que de l'Italie;
Je fasse un Empire puissant.
Et c'est en vain que l'Amour gemmissant,
Veut serrer le noeud qui nous lie.

Didon:
Quand vous étiez bien enflâmé ,
Vous n'aviez de plaisir que celuy d'être aimé.
Quelle cruelle diffrence,
Qu'est devenue une si tendre ardeur?
Vous me précipitez du faîte du bonheur,
Dans une abîme de souffrance.

Enée:
Je ne merite pas vos pleurs,
je sçavois bien que ma présence
Ne feroit qu’aigrir vos douleurs.

Didon:
Je ne refspire plus qu'une affreuse vangeance,
Crain tout de mon ressentiment.
Barbare, tu m'as fait une cruelle offense,
Et tu voulois partir secretement,
Sans songer que Didon, mourante, fugitive,
Pourroit de ton Rival devenir la captive.

Mais rien ne sçauroit te toucher;
Non, tu n'es point le fils d'une tendre Déesse,
Mais bien plûtôt d'une tigresse,
Qui t'a nourri sur quelque affreux rocher.

Enée:
De moment en moment mon desespoir augmente,
Je me sens agité d'un tourment sans egal,
Quoy? faudra-t'il laisser la Beauté qui m'enchante,
Au pouvoir d'un, Rival.

Importune Raison; cesse de me contraindre
Je ne sçairaois quitte de si charmants appas,
Laisse brûler unfeu que tu ne peux êteindre;
Tu promets des secours que tu ne donne pas.
Importune Raison, cesse de me contraindre,
Je ne sçaurois quitter de si charmants appas.

C’en est fait, aimable Princesse,
Je demeure en ces lieux, je cede à la tendresse,
Mon coeur ne connoit plus d'autre Divinité
Que votre beauté,

Enée: & Anne:
Vous triomphez, charmante Reine,
Tout cède au pouvoir de vos yeux:
Malgré l’ordre des Dieux
Vôtre Amant reprend sa chaîne.
Vous triomphez, charmante Reine;
Tout cède au pouvoir de vos yeux

Didon, Enée: & Anne:
Pour nous/Pour vous vanger de cet ordre barbare
Qui s'opposoit à nos/vos desirs,
Que jamais rien ne nous/vous separe,
Rassomblons/Rassemblez pour toûjours l'amour, & les Plaisirs.

Didon:
Allons, ma Soeur, allons ordonner qu’on appréte,
A l’honneur de l’Amour la plus galante fête,
Il vient de combler mes voeux,
Il m'a rendu ce que j’ayme;
Je dois prendre soin moy-même,
De rendre l’appareil pompeux.


Scène 2
Enée, Acate

Acate:
Vous m'aviez commandé d'aller en diligence
Faire préparer vos Vaisseaux,
Et dans le moment que j'y penfe,
Vosus formez des desseins norveaux.

Vous deviez n'écoûter que les Dieux & la Gloire.
Que sont-ils devenus tous ces beaux sentiments?
L Amour dans vtre coeur remporte la victoire,
Et vous ne suivez plus que ses doux mouvements.

Enée:
Losque Mercure au milieu d'un nuage,
M'a commandé d'abandonner Carthage,
Suivant l'ordre des Dieux & du fatal Destin,
J'etois prêt d'obeir, mais la Reine trop tendre,
Au Temple de Junon, se lassant de m'attendre
A pénétré mon dessein .
Et m'a fait menacer d'un désespoir funeste:
Tu viens d'être témoin du reste.

Acate:
Quoy? vous l'épouserez enfn,
Malgré la suprême puissance.

Enée:
Par cet ordre plein de rigueur,
Peut-être que le Ciel veut éprouver mon cœur,
Il pourroit s'offenser de mon obéissance,
Nous devons à Didon trop de reconnoissance;
Ses bontez ont toûjours prévenu nos souhaits,
Pourrions-nous la trahir aprés tant de bienfaits.


Scène 3
Enée, Acate, Anne, Didon, Barcé, les Jeux, les Plaisirs, Troupe de Carthaginois

Didon:
Venez, charmants Plaisirs, il faut que tout ressente,
Dans ces aimables lieux, le bonheur qui m'enchante,

Enée & Didon:
Tour célébrer cet heureux jour,
Chantez le pouvoir de l'Amour.

Un Plaisir:
D'un tendre amour on ne peut se deffendre,
Les plus grands coeurs sont contraints de se rendre.

Le Choeur:
D'un tendre amour on ne peut se deffendre,
Les plus grands coeurs sont containts de se rendre.

Un Plaisir:
En vain l'on croit pouvoir s'en garentir,
En s'opposant à a naissante flâme;
Dés qu’il commence a se faire sentir,
On ne sçauroit le chasser de son ame.

Le Choeur:
D'un tendre amour on ne peut se deffendre,
Les plus grands coeurs sont contraints de se rendre.

Un Plaisir:
L'Amour est fait pour l'aymable jeunesse,
Ah! qu'il est doux de sentir sa tendresse.

Le Choeur:
L'Amour est fait pour l'aymable jeunesse,
Ah! qu'il est doux de sentir sa tendresse.

Un Plaisir:
Engageons-nous, formons d'aymables noeuds,
Dans le bel âge où l'on est fait pour plaire,
N’attendons-pas à ce temps malheureux,
Où l'on ressent ce qu'on n'inspire guere.

Le Choeur:
L'Amour est fait pour l'aymable jeunesse,
Ah! qu'il est doux de sentir sa tendresse.

Le Choeur:
Regnez charmant Heros dans un si beau séjour,
Faites vous redouter sur la terre & sur l'onde,
Donnez des loix à tout le monde,
N'en recevez jamais que de l'Amour.

(Les Plaisirs sont interrompus par un grand bruit de Tonnerre, le Ciel se couvre de nuages épais)

Didon:
Ah! quel surprenant Orage!
Cessez, cessez vos concerts;
Quel bruit afreux se répand dans les airs!
Quel funeste presage!
Cessez, cessez vos concerts.

CHOEUR DE CARTHAGINOIS
Dieux! quels éclats de tonnerre!
Quel épouventable fracas!
Sous nos timides pas
Nous sentons trembler la terre!

Didon:
Le Ciel est en courroux,
Sauvons-nous, sauvons-nous.

Le Choeur:
Sauvons-nous, sauvons-nous.

(Didon se retire avec toute sa Cour, Enée la voulant suivre est arresté par Mercure)


Scène 4
Mercure, Enée

Enée:
Le plus beau jour se change en une nuit obscure.

Mercure:
Arreste, & reconnoy Mercure.
De la part du Maître des Dieux,
Je viens encor te faire entendre.
Qu'il faut dans ce moment que tu quitte ces lieux,
Ou bien tu dois t'attendre
De recevoir le prix de ta temerité
Va, sauve-toy durant l'obscurite.


Scène 5
Enée

Enée:
Infortuné que dois-je faire;
Je ne vois rien qui ne me desespere:
Helas! faut-il quiter un séjour si charmant.
Ne sçaurois-je des Dieux appaiser la colère,
Qu’en perdant la Beauté que j’aime tendrement.
Je mourray si je l'abandonne..
Le plus cruel trépas me paroist moins affreux.
Non je ne puis rompre de si beaux noeuds.
Ne partons point, mais le ciel me l'ordonne;
Et toy ma Gloire tu le veux.

Ah! je succombe à ma douleur extrême.
Reservez puissants Dieux,
Pour les ambitieux,
La grandeur suprême,
Et me laissez ce que j'aime,
Je fais tout mon bonheur
De regner dans son coeur.

(Les éclairs redoublent, le Palais paroît tout en feu)

O! Ciel impitoyable;
Mous n'êtes point touché de mon sort déplorable.
Quel déluge de feu tombe sur ce Palais.
Dieux! vous voulez ma mort, vous serez satisfaits.

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Acte V

Le Théâtre change & représente les jardins du Palais de DIDON, & la Mer dans l'éloignement


Scène 1
Didon, Barcé

Didon:
Le Soleil est vainqueur de l'ombre,
Il reprend sa vive clarté,
Mais mon coeur amoureux est toûjours triste & sombre,
Loin du Héros charmant dont il est enchanté
Helas! cruel Amour, le funeste ravage
Oue tu fais dans less tendres coeurs.
Nos soupirs & nos pleurs
Durent bien davantage
Que le plus grand orage.
Où mon Amant s'est-il pû retirer,
Lorsqu’un tonnerre affreux a troublé nôtre fête?
Ah! si les Dieux vouloient nous séparer;
Devoïent-ils épargner ma tête?

Barcé:
Vous cherchez ce Prince amoureux
Sans doute, il vous cherche de même,
L'orage a fait cesser les jeux
Avec un désordre extrême;
Mais rien ne peut plus les troubler:
Ils vont se rassembler.
Des Nymphes de ces lieux, une troupe s'avance,
Pour charmer vôtre impatience.
Voyez leurs innocents plaisirs,
Je vais chercher l'Objet de vos desirs.


Scène 2
Didon, une Nymphe, Troupe de Nymphes

Une Nymphe:
L’orage cesse,
Que l'on se presse,
De profiter d'un temps si beau.
Tout brille d'un éclat nouveau.
Ces lieux ont repris leurs charmes.
L’aimable flambeau du jour
A fait cesser nos allarmes,
Et ce n'est plus que l'amour,
Qui peut nous coûter des larmes.

Une Nymphe & le Choeur (alternativement):
La beauté, l’aymable jeunesse;
L'éclat pompeux des grandeurs;
Sans l'Amour & sa tendresse,
Ne contentent pas les coeurs.

Que d'un coeur tendre & fidèle,
Le bonheur seroit charmant,
Si d'une absence cruelle,
Il ignoroit le tourment.

Eloigné de ce qu'on aime,
On estt flatté par l'espoir,
Et le plaisir est extrême,
Quand on vient à se revoir.

Didon:
Mon inquiétude est mortelle:
Je ne suis point sensible à vos jeux les plus doux.
Allez, Nymphes, retirez-vous;
Je vois ma Soeur, qu'on me laisse avec elle.


Scène 3
Didon, Anne

Anne:
Vous ignorez encor la grandeur de vos maux,
Enée est un ingrat, pour jamais il vous quitte;
C'est en vain qu'on voudroit s'opposer â sa fuitte;
Il est monté sur ses vaisseaux.

Didon:
Ah! quel sanglant outrage,
Courons au rivage,
Si mes cris, mes tristes sanglots
Ne peuvent arrester ce Cruel, ce Volage,
Précipitons-nous dans les flots.

Courons au rivage.

Anne:
Voulez-vous des Troyens attirer les mépris?
Ciel! quel abaissement pour une grande Reyne.

Didon:
Faut-il qu'une mort inhumaine,
De mes bienfaits soit le prix;
Qu'on fasse des Troyens un horrible carnage,
Hâtez-vous de fervir ma rage
Bientôt les vents furieux,
Vont dérober leurs vaisseaux à mes yeux.

Anne:
Au nom des Dieux, que vôtre trouble cesse,
Prenez soin de vos jours.

Didon:
Tour ramener l'Ingrat, qui trahit ma tendresse,
Employons de nouveaux secours;
Allez tout préparer pour faire un sacrifice,
Ma Soeur, rassemblez promptement
Ce qui peut nous rester de ce perfide Amant,
Pour l'offrir à l'enfer & le rendre propice;
Allez, allez, ne tardez pas.
Je vais suivre vos pas.


Scène 4
Didon

Didon:
Tu me fuis Inconstant, di-moy, quelle est ta rage?
L’affreux hyver ne sçauroit t’arrêter;
Et pour toy mon amour est plus â redouter
Qu’un funeste naufrage.

Tous ces flots en courroux me font trembler d’effroy,
Ils te puniront de ton crime,
De ton ambition tu feras la victime,
Tandis que je mourray pour toy.

Ingrat, pren pitié de toy-même;
Differe ton départ, du moins pour quelques jours:
Ne te souvient t'il plus de nos tendres amours?
Non, tu n'est point sensible à ma douleur extrême,
Traistre, tu prens plaisir à voir
Mon cruel désespoir.

La plus implacable Furie
Arracha de ton coeur
Ce qu'il avait pour moy d'ardeur,
Et t'inspira toute sa barbarie.

Mais le Ciel est touché de mes gemissements;
On entend dans les airs d'horribles sifflements.
La foudre, la tempête,
Eclatent sur ta tête.
Tu vas perir, ah! quel abîme affreux;
Tu ne peux éviter tant d'écüeils dangereux,

Dieux, c’est trop tôt punir sa perfidie
Atten, cruelle Mort,
A terminer son sort,
Qu'il ait appris que j’ay perdu la vie.
Dans un désespoir si pressant,
L'Ingrat ne doit plus guerre attendre;
Du méme fer dont il m'a fait présent,
Je punniray mon cceur d'avoir été trop tendre.

Mais le secours de ma fureur,
N'est pas un secours necessaire,
Je pers un Inconstant, qui seul pouvoit me plaire;
C’est trop de ma vive douleur,
Pour me priver de la lumiere.

(Elle tombe évanoüie)


Scène 5
Didon, évanoüie, l'Ombre de Sichée

L'Ombre de Sichée:
Aprés avoir trahi tes ferments & ta foy,
Peux-tu souffrir le jour, malheureuse Princesse?
Un infidelle comme toy
Me vange de ta foiblesse,
Vien cacher pour jamais dans l'horreur du tombeau,
La honte d'un hymen que tu croyois si beau.

(Didon revient de son évanoüissement)

Didon:
Que vois-je! quel phantôme à mes yeux se présnte?
Ah! je fremis d'horreur, & d'épouvante.

(L'Ombre disparoît)


Scène Dernière
Didon

Didon:
Un généreux trépas dans ce fatal moment,
Peut m'affranchir d'une peine cruelle;
Malheureuse Didon, pour finir ton tourment,
Meurs, l'Ombre de Sichée est icy qui t'appelle.
Les enfers n'ont-ils pas prédit ton triste sort;
Tu les entens, enfin, cette paisible vie
Qui n'est point sujette à l’envie
Est le repos qui suit la mort.
Terminons des jours déplorables;
Mourons, puisqu'on me laisse en proye a ma fureur,
Ne perdons pas ces moments favorables,
L'Ingrat qui trahit mon ardeur
Vient d'échaper à ma rage.
Déchirons ce funeste gage,
D'un Amant parjure & trompeur;
Perçons du moins son image,
Puisqu’elle est encor dans mon cœur,

(Didon déchire la robe qu'Enée luy avoit donnée, & se frape d'un poignard qu'elle portoit toûjours, parce qu'il venoit de luy)

Traître, reconnoy ton ouvrage
Voy ce coup inhumain,
Il part de ta cruelle main
Pour contenter ta barbarie,
Ce n'estoit pas assez de mes vives douleurs,
Il faloit m'arracher la vie;
Soule-toy de mon sang, ah! c'en est fait, je meurs.

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