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Castor & Pollux
Tragédie en Musique en V Actes
representée devant leurs Majestés, à Fontainebleau
le 5 Novembre 1763

livret de Pierre Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard
musique de: Jean-Philippe Rameau

 

ACTE I

 

les personnages de la Tragédie:

les interprètes:


Pollux, Fils de Jupiter & de Leda, Roi de Sparte

Le Sr Gélin

Castor, Fils de Tindare & de Leda

Le Sr Jéliote

Telaïre, Soeur du Soleil

La Dlle Arnoud

Phebé, Fille du Soleil

La Dlle Chevalier

Jupiter

Le Sr Larrivée

Mercure

Le Sr Pilot

Cléone, Confidente de Phebé

La Dlle La Malle

Le Grand Prestre de Jupiter

Le Sr Durand

Deux Spartiates

Les Srs Durand & Muguet

Hébé

Personnage dansant

Une Suivante d'Hébé

La Dlle Dubois

Une Ombre Heureuse

La Dlle Dubois

Troupes de Prestres
Plaisirs Célestes, & Suivans d'Hébé
Troupe de Magiciens
Troupe de Démons, & de Monstres
Les Furies
Les Ombres Heureuses
Peuples de Sparte
Les Génies, qui président aux Planettes & aux Constellations

 

La Scene est aux Enfers, à Sparte & dans les Cieux

 

Scene premiere
Phebé, Cléone

 

Le Théatre représente le Palais du Roi de Sparte, avec tout l'apareil d'un Himenée

 

Cléone:
L'Himen couronne votre soeur,
Pollux épouse Télaïre;
Ce pompeux appareil annonce son bonheur;
Mais j'entends Phebé qui soûpire.

Phebé:
Mon coeur n'est point jaloux d'un sort si glorïeux;
Une autre voix s'y fait entendre:
Ah, que n'est-il ambitïeux !
Peut-être seroit-il moins tendre.

Filles du dieu du Jour, par quels présents divers
Le ciel marqua notre partage !
Je reçus le pouvoir d'évoquer les enfers;
Que Télaïre obtint un plus doux avantage !
Elle commande aux coeurs, où mon art ne peut rien;
Un coup d'oeil lui rend tout possible;
Je ne fais qu'étonner ce qu'elle rend sensible:
Que son pouvoir est au-dessus du mien !

Que l'univers la trouve belle,
Je le pardonne à ses appas;
Mais que l'ingrat Castor m'abandonne pour elle,
Voilà ce que mon coeur ne lui pardonne pas.

Cléone:
L'himen du Roi, qui va rompre leur chaîne,
Doit vous rendre l'espoir de fixer votre amant.

Phebé:
Elle aura ses regrèts, je n'aurai que la peine
D'esperer encor vainement...
Et si le Roi cedoit aux larmes de son frere
L'objet qui cause son tourment ?
Tu vois ce que je crains; voici ce que j'espere:
Cléone, en ce moment fatal,
Pour venger ma flâme offensée,
Je leur garde un autre rival,
Et je puis dispôser des fureurs de Lincée.
Son amour, qu'on outrage, est tout près d'éclater;
Il veut de ce palais enlever Télaïre...
Je la vois: son trïomphe augmente mon martire;
Songeons à l'éviter.

[elle sort]

Scene 2
Télaïre

Télaïre, seule:
Eclatés, mes justes regrèts;
Dans un moment, hélas ! il faudra vous contraindre:
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.

La gloire unit envain tout ce qu'elle a d'attraits
Pour un dieu, qui m'adore, & me force à le craindre;
L'Amour a lancé d'autres traits:
Ces honneurs, que je fuis, ne font voir que l'excès
D'un feu, que je ne puis éteindre.

Eclatés, mes justes regrèts;
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.

Scene 3
Télaïre, Castor

Castor:
Ah ! je mourrai content, je revois vos appas.

Télaïre:
Prince, ôsés-vous encor me parler de tendresse ?

Castor:
On permet aux dieux.

Télaïre:
Eh ! ne deviés-vous pas
Les épargner à ma foiblesse ?

Castor:
Quand j'ai, pour cet adieu, l'aveu de votre époux,
Quand vous m'allés être ravie;
Cruëlle ! me reprochés-vous
Le dernier plaisir de ma vie ?
Mon frère a vu mes pleurs, &, loin de les cacher,
J'ai laissé voir toute ma fl^ma:
La pitié lui parloit, & sembloit le toucher;
Mais l'amour, plus puissant, l'écartoit de son âme.
Achevés mon bonheur; je quitterai ces lieux,
Sans de plaindre de vous, sans accuser mon frère:
Ai-je à me plaindre que des dieux ?

Télaïre:
Vous partés !

Castor:
Je ml'impôse un exil nécessaire.

Dans ces yeux, maîtres de mon sort,
Si j'ai trouvé cent fois la vie;
Quand l'esperance m'est raie,
J'y trouverois cent fois la mort.

Télaïre:
Et le Roi permettra cette fuite inhumaine !
Non, son coeur est trop généreux.

Castor:
En fesant son bonheur, elle adoucit ma peine:
Vous me plaignés, il m'aime, & je pars trop heureux.

[Pollux, qui les observoit, paroît en ce moment]

Scene 4
Télaïre, Castor, Pollux

Pollux:
Non, demeure Castor; c'est moi qui te l'ordonne:
L'amour & l'amitié t'en impôsent la loi.
Calme inquïetude où ton coeur s'abandonne:
Pour te retenir près de moi,
La main qu'on devoit à ma foi
Est la chaîne que je te donne.

[il prend la main de Télaïre, & l'unit à celle de Castor]

Castor:
O bonté, que j'adore !

Télaïre:
O grandeur, qui m'étonne !

Pollux:
Je connois tout ce que je perds;
Castor à mon amour rendra cette justice:
Il pourra mieux juger du prix du sacrifice:
Par les tourments qu'il a soufferts.

[la Suite du Roi & le peuple entrent sur la scêne]

Scene 5
Télaïre, Castor, Pollux,
Spartiates

Pollux, au peuple:
Ces apprêts m'étoient destinés,
J'en fesois on bonheur suprême;
Que leurs fronts soient couronnés
De ces fleurs, qui devoient parer mon diadême:
Des deux objèts que 'aime,
Je fais deux amants fortunés.

Choeur des Spartiates:
Chantons l'éclatante victoire
D'un héros, qui domte l'amour;
Si la vertu trïomphe en ce beau jour,
L'amour ne perds rien de sa gloire.

[on danse]

Castor:
Quel bonheur règne dans mon âme !
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits ?
Des mains de l'amitié tu couronnes ma flâme:
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits ?

[on danse]

[la fête est interrompue par un bruit tumultueux]

Scene 6
Télaïre, Castor, Pollux,
un Spartiate, Spartiates

Un Spartiate:
Quittés ces lieux, courés aux armes;
Lincée attaque ce palais:
La jalouse Phébé semble guider ses traits.

Le Choeur:
Courons aux armes.

Castor & Pollux, en se séparant pour aller combattre aux deux côtés du théâtre, où l'on entend le bruit des attaques:
Allons dissiper ces allarmes;
Aux armes.

Télaïre, à Castor:
Arrêtés, Castor, arrêtés !

Les différent Choeurs, derrière le théâtre:
Combattons, attaquons: aattaqués, combattés.

Une Voix seule:
Enlevons Télaïre.

Télaïre:
Ah ! quelle fureur les inspire.

Choeurs, derrière le théâtre:
Combattons, &c.

[après un grand bruit de guerre, Lincée force l'entrée du palais & paroît à la tête des siens. Castor, qui étoit sorti du théâtre, rentre pour le combattre; il est repoussé & tombe, dans la coulisse, sous les coups de Lincée; pendant le combat, Télaïre, qui veut se jetter dans la mêlée, est retenue par ses femmes. Il se fait alors un profond silence]

Un Voix:
Castor, hélas ! Castor est tombé sous ses coups !

Le Choeur des Spartiates:
O perte irréparable !
O malheur effroyable !

Télaïre, tombant dans les mains de ses suivantes:
Je me meurs.

Le Choeur:
Pollux, vengés-nous.

[le bruit de guerre recommence. Lincée reparoît & traverse la scêne, pour enlever Télaïre, qu'il entraîne hors du théâtre. Pollux vole à sa rencontre, dégage la Princesse, & attaque son ennemi. La troupe de Castor se rallie à celle de Pollux, qui combat Lincée, le poursuit & le fait tomber sous ses coups]

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ACTE II

Le théâtre représente le lieu de la sépulture des rois de Sparte; au milieu duquel est élevé un tombeau militaire pour les funérailles de Castor: il est éclairé de lampes sépulcrales; le reste est un forêt sombre, plantée de palmiers & de ciprès, où se rassemble le peuple de Sparte. Le commencement de l'acte se pâsse dans la nuit.

Scene première
Choeur des Spartiates

Le Choeur, qui arrive au tombeau avec toutes les marques d'un grand deuil, les armes renversées & garnies de crêpes:
Que tout gémisse,
Que tout s'unisse:
Préparons, élevons d'éternels monuments
Au plus malheureux des amants:
Que jamais notre amour, ni son nom ne périsse.
Que tout gémisse.

Scene 2
Télaïre

Télaïre, dans le plus grand deuil, vient se jetter au pié du mausolée:
Trsites apprêts, pâles flambeaux,
Jour, plus affreux que les ténebres,
Astres lugubres des tombeaux,
Non, je ne verrai plus que vos clartés funebres.

Toi, qui vois mon coeur éperdu,
Pere du jour, o Soleil ! o mon pere !
Je ne veux plus d'un bien, que Castor a perdu,
Et je renonce à ta lumière.

Tristes apprêts, &c.

[Phébé paroît]

Scene 3
Télaïre, Phébé

Télaïre:
Cruëlle, en quels lieux venés-vous ?
Osés-vous insulter encore
Aux mênes d'un héros qui périt par vos coups ?

Phébé:
Laîsse à l'amour, qui me dévore,
Le soin de me punir d'un crime, que j'abhorre:
Il m'en dit plus que ton couroux.

Tu pleures l'amant le plus tendre;
Mais de nous deux encor son destin peut dépendre;
D'un mot tu peux le rendre au jour.

Télaïre:
Ordonnés: que faut-il ?

Phébé:
Immoler ton amour,
ET mon art forcera l'enfer à nous le rendre.

Télaïre:
Oui, je m'en impôse la loi.
Qu'il vive, que pour lui votre ardeur se signale.

Phébé:
Tu le veux.

Télaïre:
Hâtés-vous; je cede à ma rivale
L'amour dont il brûla pour moi.

[on entend une Simphonie guerrière & des chants de victoire]

Le Choeur, derrière le théâtre:
Trïomphe, vengeance.

Télaïre:
C'est le Roi vainqueur qui s'avance.

Phébé:
Il a vengé nos maux, il faut les réparer.

[elle sort]

[le jour commence à paroître, & découvre les différens monuments qui sont sur le scêne]

Scene 4
Télaïre, Pollux,
Troupe de Spartiates, d'Athletes & de Combattants,
portant des trophées & mes dépouilles des ennemis

Pollux, au peuple:
Peuples, cessés de soûpirer.
Non, ce n'est plus des pleurs que ces mânes demandent;
C'est du sang qu'ils attendent,
Et ce sang fatal a coulé:
Lincée est immolé.

Tous les Choeurs:
Que l'enfer applaudisse
A ces nouveaux concerts:
Qu'une ombre plaintive en jouïsse.
Le cris de la vengeance est le chant des enfers.

Pollux, à Télaïre:
Princesse, une telle victoire
Doit adoucir pour vous l'horreur de ce séjour.

Télaïre:
La vengeance flatte la gloire;
Mais ne console pas l'amour.

Prince, un rayon d'espoir à mes yeux se présente:
Le pouvoir de Phébé peut remplir notre attente
Et ravir Castor aux enfers.

Pollux:
Non, c'est en vain qu'elle le tente,
Et c'est encore à moi de réunir vos fers.

Aux piés de Jupiter j'irai me faire entendre:
Le dieu qui me donna le jour,
A mon frere peut le rendre.
Aux larmes de son fils quelles marques plus tendre
Peut-il donner de son amour ?

Télaïre:
Ah, prince ! ôsés tout entreprendre;
Montrés quaux Immortels votre sort est lïé:
Jupiter, dans les cieux, est le dieu du tonnerre,
Et Pollux sur la terre,
Sera la dieu de l'amitié.

D'un frere infortuné ressusciter la cendre,
L'arracher au tombeau, m'empêcher d'y descendre,
Trïompher de vos feux, des siens être l'appui,
Le rendre au jour, à ce qu'il aime,
C'est montrer à Jupiter-même
Que vous êtes digne de lui.

Pollux, aux peuples:
Reprenés vos chants de victoire,
Que mon trïomphe embellisse ces lieux:
Occupés Télaïre & charmés ses beaux yeux
Par le spectacle de ma gloire.

[il sort]

[la scêne devient plus éclairée, les tombeaux sont couverts de trophées & des dépouilles des ennemis. Marche des combattants. Entrée & combats figurés d'Athletes & de Gladiateurs]

Un Athlete:
Eclatés, fières trompettes;
Faites briller dans ces retraites
La gloire de nos héros.

Par des chants de victoire,
Troublons le repos
Des échos.
Qu'ils ne chantent plus que sa gloire.

[des femmes Spartiates se mêlent à la fête des guerriers, couronnent les vainqueurs & forment un divertissement de réjouissance pour célébrer la victoire de Pollux]

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ACTE III

Le théâtre représente le vestibule du Temple de Jupiter, où Pollux doit faire un sacrifice.

Scene première
Pollux

Pollux:
Présent des dieux, doux charme des humains,
O divine amitié ! vient pénétrer nos âmes:
Les coeurs, éclairés de tes flâmes,
Avec des plaisirs purs, n'ont que des jours sereins.

C'est dans tes noeuds charmants que tout est jouïssance;
Le tems ajoûte encore un lustre à ta beauté:
L'amour te laîsse la constance;
Et tu serois la volupté,
Si l'homme avoit son innoncence.

Présents des dieux, &c.

[le temple s'ouvre, & les Prêtres en sortent]

Mais le temple est ouvert, le Grand-Prêtre s'avance.

Scene 2
Pollux, le Grand-Prêtre de Jupiter,
Peuples & suite du Grand-Prêtre

Le Grand-Prêtre:
Le souverain des dieux
Va paroître en ces lieux,
Dans tout l'éclat de sa puissance:
Tremblés, redoutés sa presence !
Fuyés, mortels curieux.

Ce n'est que par ses feux & la voix du tonnerre
Qu'il s'annonce à la terre:
Et l'aspect redouté de son front glorïeux,
N'est vu que par les dieux.

Qu'au seul nom de ce dieu suprême
De respect & d'effroi tous les coeurs soient glacés;
Fuyés & fremissés:
Fuyons & fremissons nous-même.

Le Choeur des Prêtres:
Fuyons & fremissons nous-même.

[le théâtre change: Jupiter paroît dans son palais, assis sur un trône & environné de toute sa gloire]

Scene 3
Pollux, Jupiter

Pollux, aux piés de Jupiter:
Ma voix, puissant maître du monde,
S'éleve en tremblant jusqu'à toi;
D'un seul de tes regards dissipe mon effroi,
Et calme ma douleur profonde.

O mon pere, écoute ma voix.

L'immortalité, qui m'enchaîne,
Pour ton fils désormais n'est qu'un suplice affreux.
Castor n'est plus, & ma vengeance est vaine,
Si ta voix souveraine
Ne lui rend des jours plus heureux.

O mon pere, écoute ma voix.

Jupiter:
Que son retour, mon fils, auroit pour moi de charmes !
Qu'il me seroit doux d'y penser !
Mais l'enfer a des loix que je ne puis forcer;
Et le sort me deffend de répondre à tes larmes.

Pollux:
Ah : laîsse-moi percer jusques aux sombres bords.
J'ouvrirai sous mes pas les antres de la terre:
J'irai braver Pluton, j'irai chercher les morts
A la luëur de ton tonnerre;
J'enchaînerai Cerbere; &, plus digne des cieux,
Je reverrai Castor & mon pere & les dieux.

Jupiter:
J'ai voulu te cacher le sort qui te menace.
D'un frere infortuné tu peux briser les fers,
Si tu descends dans les enfers;
Lais il est ordonné, pour prix de ton audace,
Que tu prennes sa place.

Tes jours éternnels, tes beaux jours
Sont trop dignes d'envie.

Pollux:
Non, je ne puis souffrir la vie,
Si Castor avec moi n'en partage le cours.
Je reverrai mon frere, il verra Télaïre:
Il est aimé, c'est à lui d'être heureux.
Chaque instant, qu'ici je respire,
Est un bien, que j'enleve à son coeur amoureux.

Jupiter:
Avant que de céder au zele qui t'inspire,
Vois ce que tu perds dans les cieux.

Enfants du ciel, charmes de mon empire,
Plaisirs, vous qui faîtes les dieux,
Trïomphés d'un dieu qui soupire.

[les Plaisirs Célestes, conduits par Hébé, entrent en dansant; ils entourent Pollux; Jupiter se retire]

Scene 4
Pollux, Hébé,
Les Plaisirs Célestes, qui tiennent des guirlandes de fleurs, dont ils veulent enchaîner Pollux

[Entrée d'Hébé & de sa Suite, formée par les Plaisirs Célestes]

Pollux:
Tout l'éclat de l'Olimpe est en vain ranimé:
Le ciel & le bonheur suprême
Sont aux lieux où l'in aime,
Sont aux lieux où l'on est aimé.

Le Choeur:
Qu'Hébé, de fleurs toujours nouvelles,
Forme vos chaînes éternelles.

[Hébé danse & ne cèsse d'attaquer Pollux, qu'elle veut enchanter]

Une Suivante d'Hébé:
Voici des dieux
L'asile aimable:
Goûtés des cieux
La paix durable.

Plus de plaisirs
Que de desirs;
Des chaînes,
Sans peines;
Et de beaux jours
Comptés toûjours
Par les Amours.

Si l'on soûpire,
C'est sans martire:
Est-on charmé ?
L'on plaît de même:
On dit qu'on aime;
On est aimé.

Pollux
Ah ! sans le trouble où je me voi,
Charmants Plaisirs, je vous serois fidele;
Mais, dans l'excès de ma douleur mortelle,
Plaisirs, que voulés-vous de moi ?

[nouvelle attaque d'Hébé]

Une Suivante d'Hébé
Que nos jeux
Comblent nos voeux:
Suivés Hébé; que votre jeunesse;
Sans-cèsse,
Renaîsse,
Pour être à jamais heureux.

La grandeur la plus brillante
N'est point l'attrait qui nous tente:
Venés, voyés, goûtés
Les célestes voluptés.
Nous aimons, Jupiter même
N'est heureux que quand il aime.
Aimés, cédés, suivés
Les biens qui vous sont réservés.

[la danse recommence; les Plaisirs Célestes font de nouveaux efforts pour arrêter Pollux]

Pollux
Si je roms vos aimables chaînes,
J'épargne aux dieux ma honte, & mes soûpirs.
Je descends aux enfers, pour oublïer mes peines;
Et Castor renaîtra, pour goûter vos plaisirs.

[Pollux romt les guirlandes de fleurs dont il est enchaîné, & se dérobe aux Plaisirs qui le suivent]

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ACTE IV

Le théâtre représente l'entrée des enfers, où l'on descend par des rochers escarpés. Dans le fond est une caverne, qui vomit des flâmes, & dont le pâssage est deffendu par des monstres, des spectres & des démons.

Scene première
Phébé

Phébé
Esprits, soutiens de mon pouvoir,
Venés, volés, remplissés mon espoir.
Descendés au rivage sombre;
Il faut lui ravir une ombre.

[les Esprits & Puissances magiques descendent des rochers à la voix de Phébé, qui forme ses enchantements]

Scene 2
Phébé, Esprits Magiques

Phébé
Rassemblés-vous, secondés mon ardeur:
Des monstres des enfers combattés la fureur.

Le Choeur
Des monstres des enfers combattons la fureur.

Phébé
Redoublés vos charmes;
Pénétrés ce séjour,
Impénatrable au jour:
Redoublés vos charmes;
Empruntés les traits de l'Amour
Pour avoir de plus fortes armes.

Le Choeur
Des monstres des enfers, &c.

Phébé
Mais, que vois-je ?

[elle apperçoit Mercure, qui descend: Pollux paroît en même-tems]

Scene 3
Phébé, Mercure, Pollux,
Esprits Magiques

Mercure
Phébé, tu fais de vains efforts;
Des tes enchantements vois l'unitile usage:
Le fils de Jupiter aura seul l'avantage
De pénétrer aux sombres bords.

Phébé
Ah ! prince, où courés-vous ?

Pollux
Je vole à la victoire
Qui doit couronner mes travaux.
Le chemin des enfers, sous les pas d'une héros,
Devient le chemin de la gloire.

Phébé:
Laissés-moi devancer vos pas;
Laissés-moi braver tout obstacle.
A l'Amour est dû le miracle
De trïompher du trépas.

Pollux
Allons, Mercure, où tu me guides.
L'ardeur que j'éprouve en ce jour
Prête à mon amitié des ailes, plus rapides
Que ne sont celles de l'Amour.

[il veut entrer dans la caverne; les monstres & les démons sortent des enfers, pour deffendre la pâssage]

Scene 4
Phébé, Mercure, Pollux,
Démons

Mercure, Phébé & Pollux
Tombés, rentrés dans l'esclavage:
Arrêtés, démons furïeux.

[Pollux] Livrés-moi cet affreux passage;
[Phébé / Mercure] Livrés-lui cet affreux passage;

[Pollux] Et redoutés le fils du plus puissant des dieux.

[Phébé / Mercure] Et Respectés le fils du plus puissant des dieux.

Le Choeur des démons
Sortons d'esclavage;
Fermons-lui cet affreux pâssage.

[danse des démons, qui veuleent effrayer Pollux]

Le Choeur des démons
Brîsons tous nos fers:
Ebranlons la terre,
Embrâsons les airs;
Qu'au feu du tonnerre
Le feu des Enfers
Déclare la guerre:
Brîsons tous nos fers.

Jupiter, lui-même,
Doit être soumis
Au pouvoir suprême
Des enfers unis.
Ce dieu téméraire
Veut-il, pour son fils,
Détrôner son frere ?

Brîsons tous nos fers, &c.

[les démons continuent leur danse, & redoublent leurs efforts pour écarter Pollux. Les Furiers sortent des Enfers, armées de flambeaux & de serpents. Cette action est suivie d'une reprise du Choeur précédent, pendant laquelle Pollux combat les démons: Mercure les frappe de son caducée, & pâsse, avec Pollux, dans la caverne. Phébé, qui ne peut les suivre, se livre au désespoir, se donne un coup de poignard & se précipite dans l'abîme]

Scene 5
Castor, Ombres heureuses

Le théâtre change & représente les Champs Elysées: on voit le fleuve Léthé, qui serpente dans ce séjour délicieux. Des Ombres heureuses paroîssent dans l'éloignement, & viennent à la rencontre de Castor.

Castor
Séjour de l'éternelle paix.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente ?
L'Amour jusqu'en ces lieux, me poursuit de ses traits:
Castor n'y voit que son amante,
Et vous perdés tous vos attraits.

Séjour de l'éternelle paix.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente ?

Que ce murmure est doux ! que cet ombrage est frais !
De ces accords touchants la volupté m'enchante:
Tout rit, tout prévient mon attente,
Et je forme encor des regrèts.

Séjour de l'éternelle paix.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente ?

[les Ombres Heureuses dansent]

Le Choeur des Ombres Heureuses
Qu'il soit heureux, comme nous.
Des biens que nous goûtons sur cet heureux rivage
Nos coeurs ne sont point jaloux:
Il les voit, qu'il les partage.
Qu'il soit heureux, comme nous.

[differents quadrilles d'Ombres Heureuses s'approchent de Castor]

Une Ombre
Pour toûjours
Ce rivage
Est sans nuit & sans orage:
Pour toûjours
Cette aurore
Fait éclore
Nos beaux jours.

C'est le port
De la vie;
C'est le sort
Qu'on envie.
Le monde & ses faux attraits.
Sont-ils faits
Pour nos regrèts ?
Non, jamais,
Lieux propices,
Vous n'offrés que des délices:
Non, jamais
Cet empire
Ne respire
Que la paix.

[des danses légeres expriment, par des jeux differents, le caractere des Ombres]

Sur les ombres fugitives
L'Amour lance encor des feux;
Mais il ne fait sur ces rives
Qu'un peuple d'amants heureux.

[on danse, et les Ombres suivent toûjours Castor]

 

Une Ombre, alternativement avec le Choeur
Dans ces doux asiles
Vos voeux seront couronnés,
Venés:
Aux plaisirs tranquilles
Ces lieux charmants sont destinés.

Ce fleuve enchanté,
L'heureux Léthé,
Coûle ici parmi les fleurs:
On n'y voit ni douleurs,
Ni soucis, ni langueurs,
Ni pleurs:
L'oubli n'emporte avec lui
Que les soins & l'ennui:
Ce dieu nous laîsse
Sans-cèsse
Le soûvenir
Du plaisir.

[les Ombres reprennent leurs danses, qui sont, tout-à-coup interrompues]

Choeur, derrière le théâtre
Fuyés, fuyés, ombres légeres !
Nos jeux sont prophanés par des yeux téméraires.

[Pollux paroît, & les Ombre étonnées fuient devant lui]

Scene 6
Pollux, Castor, Mercure dans l'éloignement,
Ombres heureuses

Pollux
Rassûrés-vous, habitants fortunés.
Loin de troubler ce favorable asile,
J'y viens goûter la paix que vous donnés.

C'est ici des héros la demeure tranquille.
Chere Ombre, paroissés !...

Castor, appercevant Pollux
O mon frere ! Est-ce vous ?
O moments de tendresse !

Ensemble:
O moments les plus doux !
O mon frere ! Est-ce vous ?

Pollux
C'est moi qui vient brîser la chaîne qui te lie:
C'est moi qui t'ai vengé d'un rival odïeux.

Castor
Je verrois la clarté des cieux ?

Pollux
C'est peu de te rendre la vie,
Le sort t'éleve au rang des dieux.

Castor
Qu'entends-je ! quel bonheur ! je quitterois ces lieux ?
Et le ciel près de toi me permettroit de vivre ?

Pollux
Non, tu jouïras seul d'un partage si doux;
Et le destin jaloux
Va m'impôser les fers, dont ma main te délivre.

Castor
Par ton suplice, o ciel ! j'acheterois le jour ?

Pollux
Tout l'univers demande ton retour:
Règne sur un peuple fidele.

Castor
Le fils de Jupiter doit lui donner la loi.

Pollux
Vois dans les cieux la gloire qui t'appelle.

Castor
J'immole au seul plaisir qui m'approche de toi
Tout la grandeur immortelle.Pollux
Télaïre t'attend.

Castor
Cruël, épargne-moi:
Elle-même, à ce prix, verroit avec effroi
Renouër de mes jours la trame criminelle.

Pollux
Castor, nous la perdrons tous les deux.
Si tu tardes encor, tu lui coûtes la vie;
Hâte-toi, va; le ciel t'ordonne d'être heureux,
Et c'est ton rival qui t'en prie.

[il embrasse son frere]

Castor
Oui, je cede enfin à tes voeux:
J'airai sauver les jours d'une amante fidele,
Je renaîtrai pour elle.

Mais, puisqu'enfin je touche au rangt des immortels,
Je jure, par le Stix, qu'une seconde aurore
Ne me trouvera pas au séjour des mortels.
Je ne veux que la voir & l'adorer encore,
Et je te rends la jour, ton trône & tes autels.

Pollux, Mercure
Ses jours sont commencés;
Volés, Mercure, obéissés.
Rendés un immortel au séjour du tonnerre,
Un héros à la terre:
Volés, Mercure, obéissés.

Le Choeur des Ombres
Revenés, revenés sur les rivages sombres:
Habités tous deux parmi nous,
Et nous rendrons les dieux jaloux
De la félicité des ombres.

[Mercure enleve Castor dans un nuage: Pollux lui tend les bras, & se retire avec les Ombres fortunées]

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ACTE V

Le théâtre représente une vue agréable des environs de la ville de Sparte, précédée d'un arc de triomphe, orné de festons & de guirlandes pour le retour de Castor

Scene première
Castor, Télaïre

Télaïre
Le ciel est donc touché des plus tendres amours ?
Au jour, que je quittois, votre voix me rappele:
Vous vivrés, pour m'être fidele,
Et vous vivrés toûjours.

Castor
Hélas !

Télaïre
Mais pourquoi ces allarmes ?
Vous m'aimés, je vous vois...

Castor
Télaïre, vivés.

Télaïre
Qu'entends-je ! quels discours ?

Castor
Télaïre...

Télaïre
Achevés.
Le plus beau de nos jours est-il fait pour des larmes ?

Castor
A d'éternels adieux il faut nous préparer ?

Télaïre
Que dites-vous ? o ciel !

Castor
Il faut nous séparer:
Je retourne aux rivages sombres.

Télaïre
Castor ! & vous m'abandonnés ?

Castor
Mon frere & mes serments m'attendent chés les ombres.

Télaïre
A vous pleurer encor mes yeux sont condamnés !
A peine je vous vois ! à peine je respire,
Castor ! & vous m'abandonnés ?

Castor
L'instant fatal approche, il me prèsse, il expire...
Que cet instant a d'horreurs & d'appas !

Télaïre
Hélas ! te puis-je croire,
Quand, parjure à l'amour, ingrat, tu ne fais gloire
Que d'être fidele au trépas ?

[on entend des chants de réjouïssance]

Mais j'entends des cris d'allegresse.

Scene 2
Castor, Télaïre,
Troupe de Spartiates, qui viennent au-devant de Castor

Le Choeur
Vivés, heureux époux.

Télaïre
Au-devant de tes pas tout ce peuple s'emprèsse:
Veux-tu troubler ses jeux ? Ils étoient faits pour nous.

Castor, au peuple
Hélas ! vous ignorés que votre attente est vaine.

Télaïre & le Choeur
Pourquoi vous dérober à des transports si doux ?

Castor
Peuples, éloignés-vous.
Vos desirs augmentent ma peine.

[le peuple sort]

Scene 3
Castor, Télaïre

Télaïre
Eh quoi ! tous objèts ne peuvent t'attendrir ?

Castor
Voulés-vous qu'aux enfers j'abandonne mon frere ?

Télaïre
Les dieux nous le rendront: Jupiter est son pere.

Castor
Vivés, & laissés-moi mourir.

Télaïre
Tu meurs !... pour qui veux-tu que je respire encore ?

Castor
Regnés; mon frere est immortel,
Mon frere vous adore.

Télaïre
Non, je n'attendrai pas un destin si cruël:
J'en atteste les dieux & la mort, que j'implore.

Castor
Arrêtés, redoutés le charme de vos pleurs.
Si j'ôsois balancer, il est des dieux vengeurs:
Sur moi, sur vous, peut-être, ils puniroient ma flâme.

Télaïre
De quelle horreur encor viens-tu frapper mon âme ?

Castor
J'armerois Jupiter; son fils a mes serments.

Télaïre
Ils ont aimé, ces dieux; ils plaindront des amants.

[on entend plusieurs coups de tonnerre]

Qu'ai-je entendu ! quel bruit ! quels éclats de tonnerre !
Hélas ! c'est moi qui t'ai perdu.

Castor
J'entends frémir les airs ! je sens trembler la terre !
C'en est fait ! j'ai trop attendu.

Ensemb:e
Arrête, dieu vengeur, arrête !

[le bruit redouble]

Castor
L'enfer est ouvert sous mes pas !
La foudre gronde sur ma tête !

[Télaïre tombe évanouïe de frayeur]

Ciel ! o ciel ! Télaïre expire dans mes bras !
Arrête, dieu vengeur, arrête !

[une Simphonie mélodieuse succede au bruit du tonnerre]

Mais le bruit cèsse... Ouvrés les yeux:
A nos tourments la nature est sensible,
Et ces concerts harmonïeux
Annoncent un dieu plus paisible.

[Jupiter descend du ciel sur son aigle]

Scene 4
Castor, Télaïre, Jupiter

Jupiter:
Les Destins sont contents: ton sort est arrêté;
Je te rends à jamais le serment qui t'engage:
Tu ne verras plus le rivage
Que ton frere a déjà quitté.
Il vit, & Jupiter vous permet le partage
De l'immortalité.

[Pollux paroît]

Scene 5
Castor, Télaïre, Jupiter, Pollux

Castor
Mon frere !

Pollux
Dieux ! je retrouve ensemble
Tous les objèts de mon amour !

Castor
J'allois te délivrer du ténébreux séjour,
Quand le ciel enfin nous rassemble.

Castor & Télaïre
Dieux, qui formés pour nous un sort si plein d'appas,
O dieux ! ne nous séparés pas.

Jupiter
Séjour de ma grandeur, où je dicte mes loix,
Vaste empire des cieux, ouvrés-vous à ma voix.

Scene dernière
Castor, Télaïre, Jupiter, Pollux,
Les Génies célestes, es Heures, &c.

[Les cieux s'ouvrent & font voir, au milieu des airs, le palais de Jupiter, d'une architecture éclatante & légere, porté sur des nuages. Il communique des deux côtés, par des colonnades, aux pavillons des principales divinités célestes, désignés par leurs divers attributs. Dans le lointain paroît une partie du Zodiaque, où se voit la place destonée à la constellation des Jumeaux. Le globe du Soleil est au milieu, parcourant a carriere. Toutes les divinités du ciel se rassemblent, ainis que les génies qui président aux planettes, & aux constellations]

Jupiter, à Castor & à Pollux
Tant de vertus doivent prétendre
Au partage de nos autels.
Offrons à l'univers des signes immortels
D'une amitié pure & d'un amour si tendre.

Venés, jeune Immortelle, embellissés les cieux;
Le Sort accomplit ses promesses.
C'est la valeur qui fait les dieux,
Et la beauté fait les déèsses.

Tous les Choeurs
Que les cieux, que la terre & l'onde
Brillent de mille feux divers;
C'est l'ordre du maître du monde,
C'est la fête de l'univers.

[ballet figuré des Heures & des Planettes]

Castor
Qu'il est doux de porter tes chaînes,
Tendre Amour ! tes plaisirs sont oublïer tes peines.
J'ai fait briller tes feux dans cent climats divers,
Pour montrer à tout l'univers
Qu'il est doux de porter tes chaînes.

Tout m'a dit dans les enfers
Qu'il est doux de porter tes chaînes:
Et, quand les cieux me sont ouverts,
J'entends retentir dans les airs
Qu'il est doux de porter tes chaînes.

[les Choeurs se mêlent à la voix de Castor, & répetent ce dernier vers; la fête continue]

Le Choeur
Que les cieux, que la terre & l'onde
Brillent de mille feux divers;
C'est l'ordre du maître du monde,
C'est la fête de l'univers.

[un Divertissement général termine l'opéra]

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, l'Opera de Castor & Pollux, dont on peut permettre l'impression.
A PAris le 14 Janvier 1772.

Du Clos

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