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Tragédie en Musique en V Actes representée devant leurs Majestés, à Fontainebleau le 5 Novembre 1763 livret
de Pierre Joseph Bernard, dit
Gentil-Bernard |
les
personnages de la Tragédie: les
interprètes: Pollux,
Fils de Jupiter & de Leda, Roi de
Sparte Le
Sr Gélin Castor,
Fils de Tindare & de Leda Le
Sr Jéliote Telaïre,
Soeur du Soleil La
Dlle Arnoud Phebé,
Fille du Soleil La
Dlle Chevalier Jupiter Le
Sr Larrivée Mercure Le
Sr Pilot Cléone,
Confidente de Phebé La
Dlle La Malle Le
Grand Prestre de Jupiter Le
Sr Durand Deux
Spartiates Les
Srs Durand & Muguet Hébé Personnage
dansant Une
Suivante d'Hébé La
Dlle Dubois Une
Ombre Heureuse La
Dlle Dubois
Plaisirs Célestes, & Suivans
d'Hébé
Troupe de Magiciens
Troupe de Démons, & de Monstres
Les Furies
Les Ombres Heureuses
Peuples de Sparte
Les Génies, qui président aux
Planettes & aux Constellations
La Scene
est aux Enfers, à Sparte & dans les
Cieux
Phebé, Cléone
Le
Théatre représente le Palais du Roi de Sparte,
avec tout l'apareil d'un Himenée
Cléone: Phebé: Filles du
dieu du Jour, par quels présents divers Que
l'univers la trouve belle, Cléone: Phebé: [elle
sort]
L'Himen couronne votre soeur,
Pollux épouse Télaïre;
Ce pompeux appareil annonce son bonheur;
Mais j'entends Phebé qui soûpire.
Mon coeur n'est point jaloux d'un sort si glorïeux;
Une autre voix s'y fait entendre:
Ah, que n'est-il ambitïeux !
Peut-être seroit-il moins tendre.
Le ciel marqua notre partage !
Je reçus le pouvoir d'évoquer les enfers;
Que Télaïre obtint un plus doux avantage !
Elle commande aux coeurs, où mon art ne peut
rien;
Un coup d'oeil lui rend tout possible;
Je ne fais qu'étonner ce qu'elle rend sensible:
Que son pouvoir est au-dessus du mien !
Je le pardonne à ses appas;
Mais que l'ingrat Castor m'abandonne pour elle,
Voilà ce que mon coeur ne lui pardonne
pas.
L'himen du Roi, qui va rompre leur chaîne,
Doit vous rendre l'espoir de fixer votre amant.
Elle aura ses regrèts, je n'aurai que la peine
D'esperer encor vainement...
Et si le Roi cedoit aux larmes de son frere
L'objet qui cause son tourment ?
Tu vois ce que je crains; voici ce que j'espere:
Cléone, en ce moment fatal,
Pour venger ma flâme offensée,
Je leur garde un autre rival,
Et je puis dispôser des fureurs de Lincée.
Son amour, qu'on outrage, est tout près
d'éclater;
Il veut de ce palais enlever Télaïre...
Je la vois: son trïomphe augmente mon martire;
Songeons à l'éviter.
Télaïre
Télaïre,
seule: La gloire
unit envain tout ce qu'elle a d'attraits Eclatés,
mes justes regrèts;
Eclatés, mes justes regrèts;
Dans un moment, hélas ! il faudra vous
contraindre:
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.
Pour un dieu, qui m'adore, & me force à le
craindre;
L'Amour a lancé d'autres traits:
Ces honneurs, que je fuis, ne font voir que
l'excès
D'un feu, que je ne puis éteindre.
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.
Télaïre, Castor
Castor: Télaïre: Castor: Télaïre: Castor: Télaïre: Castor: Dans ces
yeux, maîtres de mon sort, Télaïre: Castor: [Pollux,
qui les observoit, paroît en ce
moment]
Ah ! je mourrai content, je revois vos appas.
Prince, ôsés-vous encor me parler de tendresse
?
On permet aux dieux.
Eh ! ne deviés-vous pas
Les épargner à ma foiblesse ?
Quand j'ai, pour cet adieu, l'aveu de votre
époux,
Quand vous m'allés être ravie;
Cruëlle ! me reprochés-vous
Le dernier plaisir de ma vie ?
Mon frère a vu mes pleurs, &, loin de les
cacher,
J'ai laissé voir toute ma fl^ma:
La pitié lui parloit, & sembloit le toucher;
Mais l'amour, plus puissant, l'écartoit de son
âme.
Achevés mon bonheur; je quitterai ces lieux,
Sans de plaindre de vous, sans accuser mon frère:
Ai-je à me plaindre que des dieux ?
Vous partés !
Je ml'impôse un exil nécessaire.
Si j'ai trouvé cent fois la vie;
Quand l'esperance m'est raie,
J'y trouverois cent fois la mort.
Et le Roi permettra cette fuite inhumaine !
Non, son coeur est trop généreux.
En fesant son bonheur, elle adoucit ma peine:
Vous me plaignés, il m'aime, & je pars trop
heureux.
Télaïre, Castor, Pollux
Pollux: [il
prend la main de Télaïre, & l'unit à
celle de Castor] Castor: Télaïre: Pollux: [la
Suite du Roi & le peuple entrent sur la
scêne]
Non, demeure Castor; c'est moi qui te l'ordonne:
L'amour & l'amitié t'en impôsent la
loi.
Calme inquïetude où ton coeur s'abandonne:
Pour te retenir près de moi,
La main qu'on devoit à ma foi
Est la chaîne que je te donne.
O bonté, que j'adore !
O grandeur, qui m'étonne !
Je connois tout ce que je perds;
Castor à mon amour rendra cette justice:
Il pourra mieux juger du prix du sacrifice:
Par les tourments qu'il a soufferts.
Télaïre, Castor, Pollux,
Spartiates
Pollux, au
peuple: Choeur des
Spartiates: [on
danse] Castor: [on
danse] [la
fête est interrompue par un bruit
tumultueux]
Ces apprêts m'étoient destinés,
J'en fesois on bonheur suprême;
Que leurs fronts soient couronnés
De ces fleurs, qui devoient parer mon diadême:
Des deux objèts que 'aime,
Je fais deux amants fortunés.
Chantons l'éclatante victoire
D'un héros, qui domte l'amour;
Si la vertu trïomphe en ce beau jour,
L'amour ne perds rien de sa gloire.
Quel bonheur règne dans mon âme !
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits ?
Des mains de l'amitié tu couronnes ma
flâme:
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits ?
Télaïre, Castor, Pollux,
un Spartiate, Spartiates
Un
Spartiate: Le
Choeur: Castor
& Pollux, en se séparant pour aller combattre aux
deux côtés du théâtre, où
l'on entend le bruit des attaques: Télaïre,
à Castor: Les
différent Choeurs, derrière le
théâtre: Une Voix
seule: Télaïre: Choeurs,
derrière le théâtre: [après
un grand bruit de guerre, Lincée force
l'entrée du palais & paroît à la
tête des siens. Castor, qui étoit sorti du
théâtre, rentre pour le combattre; il est
repoussé & tombe, dans la coulisse, sous les
coups de Lincée; pendant le combat,
Télaïre, qui veut se jetter dans la
mêlée, est retenue par ses femmes. Il se fait
alors un profond silence] Un
Voix: Le Choeur
des Spartiates: Télaïre,
tombant dans les mains de ses suivantes: Le
Choeur: [le
bruit de guerre recommence. Lincée reparoît
& traverse la scêne, pour enlever
Télaïre, qu'il entraîne hors du
théâtre. Pollux vole à sa rencontre,
dégage la Princesse, & attaque son ennemi. La
troupe de Castor se rallie à celle de Pollux, qui
combat Lincée, le poursuit & le fait tomber sous
ses coups]
Quittés ces lieux, courés aux armes;
Lincée attaque ce palais:
La jalouse Phébé semble guider ses
traits.
Courons aux armes.
Allons dissiper ces allarmes;
Aux armes.
Arrêtés, Castor, arrêtés
!
Combattons, attaquons: aattaqués,
combattés.
Enlevons Télaïre.
Ah ! quelle fureur les inspire.
Combattons, &c.
Castor, hélas ! Castor est tombé sous ses
coups !
O perte irréparable !
O malheur effroyable !
Je me meurs.
Pollux, vengés-nous.

Le
théâtre représente le lieu de la
sépulture des rois de Sparte; au milieu duquel est
élevé un tombeau militaire pour les
funérailles de Castor: il est éclairé
de lampes sépulcrales; le reste est un forêt
sombre, plantée de palmiers & de ciprès,
où se rassemble le peuple de Sparte. Le commencement
de l'acte se pâsse dans la nuit.
Choeur des Spartiates
Le Choeur,
qui arrive au tombeau avec toutes les marques d'un grand
deuil, les armes renversées & garnies de
crêpes:
Que tout gémisse,
Que tout s'unisse:
Préparons, élevons d'éternels
monuments
Au plus malheureux des amants:
Que jamais notre amour, ni son nom ne périsse.
Que tout gémisse.
Télaïre
Télaïre,
dans le plus grand deuil, vient se jetter au pié du
mausolée: Toi, qui
vois mon coeur éperdu, Tristes
apprêts, &c. [Phébé
paroît]
Trsites apprêts, pâles flambeaux,
Jour, plus affreux que les ténebres,
Astres lugubres des tombeaux,
Non, je ne verrai plus que vos clartés
funebres.
Pere du jour, o Soleil ! o mon pere !
Je ne veux plus d'un bien, que Castor a perdu,
Et je renonce à ta lumière.
Télaïre, Phébé
Télaïre: Phébé: Tu pleures
l'amant le plus tendre; Télaïre: Phébé: Télaïre: Phébé: Télaïre: [on
entend une Simphonie guerrière & des chants de
victoire] Le Choeur,
derrière le théâtre: Télaïre: Phébé: [elle
sort] [le
jour commence à paroître, & découvre
les différens monuments qui sont sur le
scêne]
Cruëlle, en quels lieux venés-vous ?
Osés-vous insulter encore
Aux mênes d'un héros qui périt par vos
coups ?
Laîsse à l'amour, qui me dévore,
Le soin de me punir d'un crime, que j'abhorre:
Il m'en dit plus que ton couroux.
Mais de nous deux encor son destin peut dépendre;
D'un mot tu peux le rendre au jour.
Ordonnés: que faut-il ?
Immoler ton amour,
ET mon art forcera l'enfer à nous le
rendre.
Oui, je m'en impôse la loi.
Qu'il vive, que pour lui votre ardeur se signale.
Tu le veux.
Hâtés-vous; je cede à ma rivale
L'amour dont il brûla pour moi.
Trïomphe, vengeance.
C'est le Roi vainqueur qui s'avance.
Il a vengé nos maux, il faut les
réparer.
Télaïre, Pollux,
Troupe de Spartiates, d'Athletes & de Combattants,
portant des trophées & mes dépouilles des
ennemis
Pollux, au
peuple: Tous les
Choeurs: Pollux,
à Télaïre: Télaïre: Prince, un
rayon d'espoir à mes yeux se présente: Pollux: Aux
piés de Jupiter j'irai me faire entendre: Télaïre: D'un frere
infortuné ressusciter la cendre, Pollux,
aux peuples: [il
sort] [la
scêne devient plus éclairée, les
tombeaux sont couverts de trophées & des
dépouilles des ennemis. Marche des combattants.
Entrée & combats figurés d'Athletes &
de Gladiateurs] Un
Athlete: Par des
chants de victoire, [des
femmes Spartiates se mêlent à la fête des
guerriers, couronnent les vainqueurs & forment un
divertissement de réjouissance pour
célébrer la victoire de
Pollux]
Peuples, cessés de soûpirer.
Non, ce n'est plus des pleurs que ces mânes
demandent;
C'est du sang qu'ils attendent,
Et ce sang fatal a coulé:
Lincée est immolé.
Que l'enfer applaudisse
A ces nouveaux concerts:
Qu'une ombre plaintive en jouïsse.
Le cris de la vengeance est le chant des enfers.
Princesse, une telle victoire
Doit adoucir pour vous l'horreur de ce
séjour.
La vengeance flatte la gloire;
Mais ne console pas l'amour.
Le pouvoir de Phébé peut remplir notre
attente
Et ravir Castor aux enfers.
Non, c'est en vain qu'elle le tente,
Et c'est encore à moi de réunir vos
fers.
Le dieu qui me donna le jour,
A mon frere peut le rendre.
Aux larmes de son fils quelles marques plus tendre
Peut-il donner de son amour ?
Ah, prince ! ôsés tout entreprendre;
Montrés quaux Immortels votre sort est
lïé:
Jupiter, dans les cieux, est le dieu du tonnerre,
Et Pollux sur la terre,
Sera la dieu de l'amitié.
L'arracher au tombeau, m'empêcher d'y descendre,
Trïompher de vos feux, des siens être
l'appui,
Le rendre au jour, à ce qu'il aime,
C'est montrer à Jupiter-même
Que vous êtes digne de lui.
Reprenés vos chants de victoire,
Que mon trïomphe embellisse ces lieux:
Occupés Télaïre & charmés ses
beaux yeux
Par le spectacle de ma gloire.
Eclatés, fières trompettes;
Faites briller dans ces retraites
La gloire de nos héros.
Troublons le repos
Des échos.
Qu'ils ne chantent plus que sa gloire.

Le
théâtre représente le vestibule du
Temple de Jupiter, où Pollux doit faire un
sacrifice.
Pollux
Pollux: C'est dans
tes noeuds charmants que tout est jouïssance; Présents
des dieux, &c. [le
temple s'ouvre, & les Prêtres en
sortent] Mais le
temple est ouvert, le Grand-Prêtre
s'avance.
Présent des dieux, doux charme des humains,
O divine amitié ! vient pénétrer nos
âmes:
Les coeurs, éclairés de tes flâmes,
Avec des plaisirs purs, n'ont que des jours
sereins.
Le tems ajoûte encore un lustre à ta
beauté:
L'amour te laîsse la constance;
Et tu serois la volupté,
Si l'homme avoit son innoncence.
Pollux, le Grand-Prêtre de Jupiter,
Peuples & suite du Grand-Prêtre
Le
Grand-Prêtre: Ce n'est
que par ses feux & la voix du tonnerre Qu'au seul
nom de ce dieu suprême Le Choeur
des Prêtres: [le
théâtre change: Jupiter paroît dans son
palais, assis sur un trône & environné de
toute sa gloire]
Le souverain des dieux
Va paroître en ces lieux,
Dans tout l'éclat de sa puissance:
Tremblés, redoutés sa presence !
Fuyés, mortels curieux.
Qu'il s'annonce à la terre:
Et l'aspect redouté de son front glorïeux,
N'est vu que par les dieux.
De respect & d'effroi tous les coeurs soient
glacés;
Fuyés & fremissés:
Fuyons & fremissons nous-même.
Fuyons & fremissons nous-même.
Pollux, Jupiter
Pollux,
aux piés de Jupiter: O mon
pere, écoute ma voix. L'immortalité,
qui m'enchaîne, O mon
pere, écoute ma voix. Jupiter: Pollux: Jupiter: Tes jours
éternnels, tes beaux jours Pollux: Jupiter: Enfants du
ciel, charmes de mon empire, [les
Plaisirs Célestes, conduits par Hébé,
entrent en dansant; ils entourent Pollux; Jupiter se
retire]
Ma voix, puissant maître du monde,
S'éleve en tremblant jusqu'à toi;
D'un seul de tes regards dissipe mon effroi,
Et calme ma douleur profonde.
Pour ton fils désormais n'est qu'un suplice
affreux.
Castor n'est plus, & ma vengeance est vaine,
Si ta voix souveraine
Ne lui rend des jours plus heureux.
Que son retour, mon fils, auroit pour moi de charmes !
Qu'il me seroit doux d'y penser !
Mais l'enfer a des loix que je ne puis forcer;
Et le sort me deffend de répondre à tes
larmes.
Ah : laîsse-moi percer jusques aux sombres bords.
J'ouvrirai sous mes pas les antres de la terre:
J'irai braver Pluton, j'irai chercher les morts
A la luëur de ton tonnerre;
J'enchaînerai Cerbere; &, plus digne des
cieux,
Je reverrai Castor & mon pere & les
dieux.
J'ai voulu te cacher le sort qui te menace.
D'un frere infortuné tu peux briser les fers,
Si tu descends dans les enfers;
Lais il est ordonné, pour prix de ton audace,
Que tu prennes sa place.
Sont trop dignes d'envie.
Non, je ne puis souffrir la vie,
Si Castor avec moi n'en partage le cours.
Je reverrai mon frere, il verra Télaïre:
Il est aimé, c'est à lui d'être
heureux.
Chaque instant, qu'ici je respire,
Est un bien, que j'enleve à son coeur
amoureux.
Avant que de céder au zele qui t'inspire,
Vois ce que tu perds dans les cieux.
Plaisirs, vous qui faîtes les dieux,
Trïomphés d'un dieu qui soupire.
Pollux, Hébé,
Les Plaisirs Célestes, qui tiennent des guirlandes de
fleurs, dont ils veulent enchaîner
Pollux
[Entrée
d'Hébé & de sa Suite, formée par
les Plaisirs Célestes] Pollux: Le
Choeur: [Hébé
danse & ne cèsse d'attaquer Pollux, qu'elle veut
enchanter] Une
Suivante d'Hébé: Plus de
plaisirs Si l'on
soûpire, Pollux [nouvelle
attaque d'Hébé] Une
Suivante d'Hébé La
grandeur la plus brillante [la
danse recommence; les Plaisirs Célestes font de
nouveaux efforts pour arrêter
Pollux] Pollux [Pollux
romt les guirlandes de fleurs dont il est
enchaîné, & se dérobe aux Plaisirs
qui le suivent]
Tout l'éclat de l'Olimpe est en vain
ranimé:
Le ciel & le bonheur suprême
Sont aux lieux où l'in aime,
Sont aux lieux où l'on est aimé.
Qu'Hébé, de fleurs toujours nouvelles,
Forme vos chaînes éternelles.
Voici des dieux
L'asile aimable:
Goûtés des cieux
La paix durable.
Que de desirs;
Des chaînes,
Sans peines;
Et de beaux jours
Comptés toûjours
Par les Amours.
C'est sans martire:
Est-on charmé ?
L'on plaît de même:
On dit qu'on aime;
On est aimé.
Ah ! sans le trouble où je me voi,
Charmants Plaisirs, je vous serois fidele;
Mais, dans l'excès de ma douleur mortelle,
Plaisirs, que voulés-vous de moi ?
Que nos jeux
Comblent nos voeux:
Suivés Hébé; que votre jeunesse;
Sans-cèsse,
Renaîsse,
Pour être à jamais heureux.
N'est point l'attrait qui nous tente:
Venés, voyés, goûtés
Les célestes voluptés.
Nous aimons, Jupiter même
N'est heureux que quand il aime.
Aimés, cédés, suivés
Les biens qui vous sont réservés.
Si je roms vos aimables chaînes,
J'épargne aux dieux ma honte, & mes
soûpirs.
Je descends aux enfers, pour oublïer mes peines;
Et Castor renaîtra, pour goûter vos
plaisirs.

Le
théâtre représente l'entrée des
enfers, où l'on descend par des rochers
escarpés. Dans le fond est une caverne, qui vomit des
flâmes, & dont le pâssage est deffendu par
des monstres, des spectres & des
démons.
Phébé
Phébé [les
Esprits & Puissances magiques descendent des rochers
à la voix de Phébé, qui forme ses
enchantements]
Esprits, soutiens de mon pouvoir,
Venés, volés, remplissés mon
espoir.
Descendés au rivage sombre;
Il faut lui ravir une ombre.
Phébé, Esprits Magiques
Phébé Le
Choeur Phébé Le
Choeur Phébé [elle
apperçoit Mercure, qui descend: Pollux paroît
en même-tems]
Rassemblés-vous, secondés mon ardeur:
Des monstres des enfers combattés la
fureur.
Des monstres des enfers combattons la fureur.
Redoublés vos charmes;
Pénétrés ce séjour,
Impénatrable au jour:
Redoublés vos charmes;
Empruntés les traits de l'Amour
Pour avoir de plus fortes armes.
Des monstres des enfers, &c.
Mais, que vois-je ?
Phébé, Mercure, Pollux,
Esprits Magiques
Mercure Phébé Pollux Phébé: Pollux [il
veut entrer dans la caverne; les monstres & les
démons sortent des enfers, pour deffendre la
pâssage]
Phébé, tu fais de vains efforts;
Des tes enchantements vois l'unitile usage:
Le fils de Jupiter aura seul l'avantage
De pénétrer aux sombres bords.
Ah ! prince, où courés-vous ?
Je vole à la victoire
Qui doit couronner mes travaux.
Le chemin des enfers, sous les pas d'une héros,
Devient le chemin de la gloire.
Laissés-moi devancer vos pas;
Laissés-moi braver tout obstacle.
A l'Amour est dû le miracle
De trïompher du trépas.
Allons, Mercure, où tu me guides.
L'ardeur que j'éprouve en ce jour
Prête à mon amitié des ailes, plus
rapides
Que ne sont celles de l'Amour.
Phébé, Mercure, Pollux,
Démons
Mercure,
Phébé & Pollux [Pollux]
Livrés-moi cet affreux passage; [Pollux]
Et redoutés le fils du plus puissant des
dieux. [Phébé
/ Mercure] Et Respectés le fils du plus puissant
des dieux. Le Choeur
des démons [danse
des démons, qui veuleent effrayer
Pollux] Le Choeur
des démons Jupiter,
lui-même, Brîsons
tous nos fers, &c. [les
démons continuent leur danse, & redoublent leurs
efforts pour écarter Pollux. Les Furiers sortent des
Enfers, armées de flambeaux & de serpents. Cette
action est suivie d'une reprise du Choeur
précédent, pendant laquelle Pollux combat les
démons: Mercure les frappe de son caducée,
& pâsse, avec Pollux, dans la caverne.
Phébé, qui ne peut les suivre, se livre au
désespoir, se donne un coup de poignard & se
précipite dans l'abîme]
Tombés, rentrés dans l'esclavage:
Arrêtés, démons furïeux.
[Phébé / Mercure] Livrés-lui
cet affreux passage;
Sortons d'esclavage;
Fermons-lui cet affreux pâssage.
Brîsons tous nos fers:
Ebranlons la terre,
Embrâsons les airs;
Qu'au feu du tonnerre
Le feu des Enfers
Déclare la guerre:
Brîsons tous nos fers.
Doit être soumis
Au pouvoir suprême
Des enfers unis.
Ce dieu téméraire
Veut-il, pour son fils,
Détrôner son frere ?
Castor, Ombres heureuses
Le
théâtre change & représente les
Champs Elysées: on voit le fleuve
Léthé, qui serpente dans ce séjour
délicieux. Des Ombres heureuses paroîssent dans
l'éloignement, & viennent à la rencontre
de Castor.
Castor Séjour
de l'éternelle paix. Que ce
murmure est doux ! que cet ombrage est frais ! Séjour
de l'éternelle paix. [les
Ombres Heureuses dansent] Le Choeur
des Ombres Heureuses [differents
quadrilles d'Ombres Heureuses s'approchent de
Castor] Une
Ombre C'est le
port [des
danses légeres expriment, par des jeux differents, le
caractere des Ombres] Sur les
ombres fugitives [on
danse, et les Ombres suivent toûjours
Castor] Une Ombre,
alternativement avec le Choeur Ce fleuve
enchanté, [les
Ombres reprennent leurs danses, qui sont, tout-à-coup
interrompues] Choeur,
derrière le théâtre [Pollux
paroît, & les Ombre étonnées fuient
devant lui]
Séjour de l'éternelle paix.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente
?
L'Amour jusqu'en ces lieux, me poursuit de ses traits:
Castor n'y voit que son amante,
Et vous perdés tous vos attraits.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente
?
De ces accords touchants la volupté m'enchante:
Tout rit, tout prévient mon attente,
Et je forme encor des regrèts.
Ne calmerés-vous point mon âme impatïente
?
Qu'il soit heureux, comme nous.
Des biens que nous goûtons sur cet heureux rivage
Nos coeurs ne sont point jaloux:
Il les voit, qu'il les partage.
Qu'il soit heureux, comme nous.
Pour toûjours
Ce rivage
Est sans nuit & sans orage:
Pour toûjours
Cette aurore
Fait éclore
Nos beaux jours.
De la vie;
C'est le sort
Qu'on envie.
Le monde & ses faux attraits.
Sont-ils faits
Pour nos regrèts ?
Non, jamais,
Lieux propices,
Vous n'offrés que des délices:
Non, jamais
Cet empire
Ne respire
Que la paix.
L'Amour lance encor des feux;
Mais il ne fait sur ces rives
Qu'un peuple d'amants heureux.
Dans ces doux asiles
Vos voeux seront couronnés,
Venés:
Aux plaisirs tranquilles
Ces lieux charmants sont destinés.
L'heureux Léthé,
Coûle ici parmi les fleurs:
On n'y voit ni douleurs,
Ni soucis, ni langueurs,
Ni pleurs:
L'oubli n'emporte avec lui
Que les soins & l'ennui:
Ce dieu nous laîsse
Sans-cèsse
Le soûvenir
Du plaisir.
Fuyés, fuyés, ombres légeres !
Nos jeux sont prophanés par des yeux
téméraires.
Pollux, Castor, Mercure dans l'éloignement,
Ombres heureuses
Pollux C'est ici
des héros la demeure tranquille. Castor,
appercevant Pollux Ensemble: Pollux Castor Pollux Castor Pollux Castor Pollux Castor Pollux Castor Castor Pollux [il
embrasse son frere] Castor Mais,
puisqu'enfin je touche au rangt des immortels, Pollux,
Mercure Le Choeur
des Ombres [Mercure
enleve Castor dans un nuage: Pollux lui tend les bras, &
se retire avec les Ombres
fortunées]
Rassûrés-vous, habitants fortunés.
Loin de troubler ce favorable asile,
J'y viens goûter la paix que vous
donnés.
Chere Ombre, paroissés !...
O mon frere ! Est-ce vous ?
O moments de tendresse !
O moments les plus doux !
O mon frere ! Est-ce vous ?
C'est moi qui vient brîser la chaîne qui te
lie:
C'est moi qui t'ai vengé d'un rival
odïeux.
Je verrois la clarté des cieux ?
C'est peu de te rendre la vie,
Le sort t'éleve au rang des dieux.
Qu'entends-je ! quel bonheur ! je quitterois ces lieux ?
Et le ciel près de toi me permettroit de vivre
?
Non, tu jouïras seul d'un partage si doux;
Et le destin jaloux
Va m'impôser les fers, dont ma main te
délivre.
Par ton suplice, o ciel ! j'acheterois le jour ?
Tout l'univers demande ton retour:
Règne sur un peuple fidele.
Le fils de Jupiter doit lui donner la loi.
Vois dans les cieux la gloire qui t'appelle.
J'immole au seul plaisir qui m'approche de toi
Tout la grandeur immortelle.Pollux
Télaïre t'attend.
Cruël, épargne-moi:
Elle-même, à ce prix, verroit avec effroi
Renouër de mes jours la trame criminelle.
Castor, nous la perdrons tous les deux.
Si tu tardes encor, tu lui coûtes la vie;
Hâte-toi, va; le ciel t'ordonne d'être
heureux,
Et c'est ton rival qui t'en prie.
Oui, je cede enfin à tes voeux:
J'airai sauver les jours d'une amante fidele,
Je renaîtrai pour elle.
Je jure, par le Stix, qu'une seconde aurore
Ne me trouvera pas au séjour des mortels.
Je ne veux que la voir & l'adorer encore,
Et je te rends la jour, ton trône & tes
autels.
Ses jours sont commencés;
Volés, Mercure, obéissés.
Rendés un immortel au séjour du tonnerre,
Un héros à la terre:
Volés, Mercure, obéissés.
Revenés, revenés sur les rivages sombres:
Habités tous deux parmi nous,
Et nous rendrons les dieux jaloux
De la félicité des ombres.

Le
théâtre représente une vue
agréable des environs de la ville de Sparte,
précédée d'un arc de triomphe,
orné de festons & de guirlandes pour le retour de
Castor
Castor, Télaïre
Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre [on
entend des chants de
réjouïssance] Mais
j'entends des cris d'allegresse.
Le ciel est donc touché des plus tendres amours ?
Au jour, que je quittois, votre voix me rappele:
Vous vivrés, pour m'être fidele,
Et vous vivrés toûjours.
Hélas !
Mais pourquoi ces allarmes ?
Vous m'aimés, je vous vois...
Télaïre, vivés.
Qu'entends-je ! quels discours ?
Télaïre...
Achevés.
Le plus beau de nos jours est-il fait pour des larmes
?
A d'éternels adieux il faut nous préparer
?
Que dites-vous ? o ciel !
Il faut nous séparer:
Je retourne aux rivages sombres.
Castor ! & vous m'abandonnés ?
Mon frere & mes serments m'attendent chés les
ombres.
A vous pleurer encor mes yeux sont condamnés
!
A peine je vous vois ! à peine je respire,
Castor ! & vous m'abandonnés ?
L'instant fatal approche, il me prèsse, il
expire...
Que cet instant a d'horreurs & d'appas !
Hélas ! te puis-je croire,
Quand, parjure à l'amour, ingrat, tu ne fais
gloire
Que d'être fidele au trépas ?
Castor, Télaïre,
Troupe de Spartiates, qui viennent au-devant de
Castor
Le
Choeur Télaïre Castor, au
peuple Télaïre
& le Choeur Castor [le
peuple sort]
Vivés, heureux époux.
Au-devant de tes pas tout ce peuple s'emprèsse:
Veux-tu troubler ses jeux ? Ils étoient faits pour
nous.
Hélas ! vous ignorés que votre attente est
vaine.
Pourquoi vous dérober à des transports si doux
?
Peuples, éloignés-vous.
Vos desirs augmentent ma peine.
Castor, Télaïre
Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre Castor Télaïre [on
entend plusieurs coups de tonnerre] Qu'ai-je
entendu ! quel bruit ! quels éclats de tonnerre ! Castor Ensemb:e [le
bruit redouble] Castor [Télaïre
tombe évanouïe de frayeur] Ciel ! o
ciel ! Télaïre expire dans mes bras ! [une
Simphonie mélodieuse succede au bruit du
tonnerre] Mais le
bruit cèsse... Ouvrés les yeux: [Jupiter
descend du ciel sur son aigle]
Eh quoi ! tous objèts ne peuvent t'attendrir
?
Voulés-vous qu'aux enfers j'abandonne mon frere
?
Les dieux nous le rendront: Jupiter est son pere.
Vivés, & laissés-moi mourir.
Tu meurs !... pour qui veux-tu que je respire encore
?
Regnés; mon frere est immortel,
Mon frere vous adore.
Non, je n'attendrai pas un destin si cruël:
J'en atteste les dieux & la mort, que
j'implore.
Arrêtés, redoutés le charme de vos
pleurs.
Si j'ôsois balancer, il est des dieux vengeurs:
Sur moi, sur vous, peut-être, ils puniroient ma
flâme.
De quelle horreur encor viens-tu frapper mon âme
?
J'armerois Jupiter; son fils a mes serments.
Ils ont aimé, ces dieux; ils plaindront des
amants.
Hélas ! c'est moi qui t'ai perdu.
J'entends frémir les airs ! je sens trembler la terre
!
C'en est fait ! j'ai trop attendu.
Arrête, dieu vengeur, arrête !
L'enfer est ouvert sous mes pas !
La foudre gronde sur ma tête !
Arrête, dieu vengeur, arrête !
A nos tourments la nature est sensible,
Et ces concerts harmonïeux
Annoncent un dieu plus paisible.
Castor, Télaïre, Jupiter
Jupiter: [Pollux
paroît]
Les Destins sont contents: ton sort est
arrêté;
Je te rends à jamais le serment qui t'engage:
Tu ne verras plus le rivage
Que ton frere a déjà quitté.
Il vit, & Jupiter vous permet le partage
De l'immortalité.
Castor, Télaïre, Jupiter, Pollux
Castor Pollux Castor Castor
& Télaïre Jupiter
Mon frere !
Dieux ! je retrouve ensemble
Tous les objèts de mon amour !
J'allois te délivrer du ténébreux
séjour,
Quand le ciel enfin nous rassemble.
Dieux, qui formés pour nous un sort si plein
d'appas,
O dieux ! ne nous séparés pas.
Séjour de ma grandeur, où je dicte mes
loix,
Vaste empire des cieux, ouvrés-vous à ma
voix.
Castor, Télaïre, Jupiter, Pollux,
Les Génies célestes, es Heures,
&c.
[Les
cieux s'ouvrent & font voir, au milieu des airs, le
palais de Jupiter, d'une architecture éclatante &
légere, porté sur des nuages. Il communique
des deux côtés, par des colonnades, aux
pavillons des principales divinités célestes,
désignés par leurs divers attributs. Dans le
lointain paroît une partie du Zodiaque, où se
voit la place destonée à la constellation des
Jumeaux. Le globe du Soleil est au milieu, parcourant a
carriere. Toutes les divinités du ciel se
rassemblent, ainis que les génies qui
président aux planettes, & aux
constellations] Jupiter,
à Castor & à Pollux Venés,
jeune Immortelle, embellissés les cieux; Tous les
Choeurs [ballet
figuré des Heures & des
Planettes] Castor Tout m'a
dit dans les enfers [les
Choeurs se mêlent à la voix de Castor, &
répetent ce dernier vers; la fête
continue] Le
Choeur [un
Divertissement général termine
l'opéra]
Tant de vertus doivent prétendre
Au partage de nos autels.
Offrons à l'univers des signes immortels
D'une amitié pure & d'un amour si
tendre.
Le Sort accomplit ses promesses.
C'est la valeur qui fait les dieux,
Et la beauté fait les
déèsses.
Que les cieux, que la terre & l'onde
Brillent de mille feux divers;
C'est l'ordre du maître du monde,
C'est la fête de l'univers.
Qu'il est doux de porter tes chaînes,
Tendre Amour ! tes plaisirs sont oublïer tes
peines.
J'ai fait briller tes feux dans cent climats divers,
Pour montrer à tout l'univers
Qu'il est doux de porter tes chaînes.
Qu'il est doux de porter tes chaînes:
Et, quand les cieux me sont ouverts,
J'entends retentir dans les airs
Qu'il est doux de porter tes chaînes.
Que les cieux, que la terre & l'onde
Brillent de mille feux divers;
C'est l'ordre du maître du monde,
C'est la fête de l'univers.
J'ai
lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, l'Opera de
Castor & Pollux, dont on peut permettre
l'impression. Du
Clos
A PAris le 14 Janvier 1772.