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Cassandre
Tragédie Lyrique en un Prologue & V Actes
représenté pour la prémiere fois par l'Academie Royale de Musique
le Mardy vingt-deuxiéme de Juin 1706

livret de Charles-François-Joseph-Victor de La Grange-Chancel
musique de: Toussaint Bertin de La Doué & François Bouvard



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes de l'époque:


Scamandre

Mr Hardoüin

Xanthe

Mr Mantienne

Simoys

Mr Chopelet

Apollon

Mr Bourgeois

Une Troyenne

Mlle Poussin

Troupe de Troyens & de Troyennes

Le Théatre représente les Rüines de Troye; les trois Fleuves Scamandre, Xanthe & Simoys y paroissent appuyez sur leurs urnes, environnez des Divinitez des Eaux, & des Fontaines, au milieu d'une Troupe de Troyens, & de Troyennes, de Bergers & de Bergeres. On voit dans l'éloignement le Mont-Ida


Scene prémiere
Scamandre, Xanthe & Simoys

Ensemble:
Lieux désolez par la fureur des armes,
Que sont devenus tous vos charmes ?
Lieux où regnent par tout les horreurs du trépas,
Que sont devenus vos appas ?

Scamandre:
C'est icy qu'Ilion dans une paix profonde,
Rendoit tout le reste du monde
Jaloux de son sort glorieux.
O cruel souvenir ! ô spectacle funeste !
Ces cendres, ces tombeaux, sont tout ce qui nous reste,
De l'ouvrage même des Dieux.

Le Choeur:
Lieux désolez par la fureur des armes,
Que sont devenus tous vos charmes ?
Lieux où regnent par tout les horreurs du trépas,
Que sont devenus vos appas ?

Simoys:
Avant que Menelas nous eû porté la guerre,
Cassandre m'a prédit cent fois
Qu'on verroit du sang de nos Rois
Sortir des Maîtres de la Terre:
Apollon venoit en ces lieux
Pour me confirmer ces miracles;
Est-ce ainsi, Dieux druels ! impitoyables Dieux !
Que l'on doit croire vos oracles ?

[on entend une Symphonie douce & agréable, qui précede l'arrivée d'Apollon]

Ensemble:
Quels concerts ! quels charmants accords
Arrestent le cours de ces ondes ?
Quels concerts ! quels charmants accords
Frappent les échos de ces bords ?

Le Choeur:
Quels concerts ! quels charmants accords
Frappent les échos de ces bords ?

Ensemble:
Les Vents sont enchaînez dans leurs grotes profondes,
Tout est calme dans ces deserts.

Le Choeur:
Quels concerts ! quels charmants accords
Arrestent le cours de ces ondes ?
Quels concerts ! quels charmants accords
Frappent les échos de ces bords ?


Scene deuxiéme
Apollon, & les Acteurs de la scene précedente

Apollon:
Finissez vos regrets, que votre crainte cesse,
Je viens vous annoncer l'effet de ma promesse,
Les Grecs n'ont pas éteint tout le sang de vos Rois;
Un Fils d'Hector, sauvé des fureurs de la Grece,
Va fonder l'Empire François.
En vain le reste de la Terre
Unira ses fureurs pour luy faire la guerre;
A tous ses Ennemis il donnera des Loix.

Un nouvel Ilion, une superbe Ville
Portera le nom de Pâris;
J'assembleray les Arts dans cet heureux azile:
Venus y conduira les Amours & les Ris.
Vous à qui le Ciel favorable
Promet un bonheur si durable,
Aprés tant de maux rigoureux,

Sur les bords que la Seine arrose de son onde,
Allez joüir d'un sort heureux:
Tandis que le reste du monde
Eprouvera de Mars les ravages affreux,
Vous formerez d'aimables jeux,
Au mileu d'une paix profonde.

Le Choeur:
Sur les bords que la Seine arrose de son onde,
Allez joüir d'un sort heureux:
Tandis que le reste du monde
Eprouvera de Mars les ravages affreux,
Vous formerez d'aimables jeux,
Au mileu d'une paix profonde.

Une Troyenne:
On ne peut vivre sans tendresse,
Tôt ou tard il faut faire un choix;
Souffrons que l'Amour nous blesse,
Aimons, cédons à ses loix:
Est-il plus doux de la craindre sans cesse,
Que de le sentir une fois.

[on danse]

La Troyenne:
Les fleurs amantes de Zéphire
Ne parent pas toûjours nos champs:
L'Hyver na sçauroit produire
Les richesses du Printemps;
Mais quand un coeur suit l'amoureux Empire,
Il a des plaisirs en tous temps.

[on danse]

La Troyenne:
Les Oiseaux plus sages que nous,
Suivent tous l'amour sans se contraindre;
S'ils avoient sujet de s'en plaindre,
Formeroient-ils des accrods si doux ?

L'innocent plaisir de s'aimer,
Est pour eux le bonheur suprême,
et le seul bien qui peut les charmer.
Puisque nos jours
Sont si courts,
Employons-les de même:
Le temps des jeux & des doux plaisirs,
S'envole comme les zéphirs.

[on danse]

La Troyenne:
Apollon, de Cassandre aime encor la mémoire,
Parmy nos festes, & nos jeux
Célébrons à sa gloire
Un spectacle pompeux,
Qui d'un si cher Objet luy retrace l'Histoire.

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ACTE PREMIER

les personnages de la Tragédie:

les interprètes de l'éopque:


Agamenmnon, Roy d'Argos, & de Micene

Mr Thevenard

Clitemnestre, Femme d'Agamemnon

Mlle Journet

Cassandre, Fille de Priam & d'Ecube, captive d'Agamemnon

Mlle Desmâtins

Oreste, Fils d'Agamemnon, amoureux de Cassandre

Mr Cochereau

Egiste, Amoureux de Clitemnestre

Mr Dun

Arcas, Amy d'Egiste

Mr Boutelou-Fils

Cephise, Confidente de Clitemnestre

Mlle Poussin

Ilione, Confidente de Cassandre

Mlle Loignon

Le Grand Prestre de Junon

Mr Mantienne

Une Troyenne

Mlle Cochereau

Une Autre Troyenne

Mlle Aubert

Peuples d'Argos & de Micene
Les Prestres & les Prestresses de Junon
Troupe de Troyens & de Troyennes
Troupe de Conjurez

Le Théatre représente un lieu solitaire sur le rivage de la Mer


Scene prémiere
Egiste, Arcas

Arcas:
N'en doutez point, Seigneur. Avec tous ses Vaisseaux,
Le fier Agamemnona péry dans les eaux.
Dans un moment, sur cette rive,
La Reine son épouse, à son ombre plaintive,
Doit élever de vains tombeaux.

Cette triste cérémonie,
D'un spectacle plus doux sera bientôt suivie,
Et le Sceptre qui vous est dû
Par les mains de l'Amour va vous être renu.

Egiste:
Ah ! que tu connois mal cette fiere Princesse !
Elle feignoit, Arcas, d'aprouver ma tendresse,
Tandis qu'Agamemnon brûloit d'un autre amour.
Depuis qu'il a perdu le jour,
Tu sçais avec quel soin cette Rein cruelle
Contre moy de son Fils embrasse la querelle:
Pour m'écarter du Trone, elle arme ses Sujets:
Et l'Amour de ce Fils, l'interest de sa gloire,
Ont effacé de sa mémoire
Tous les serments qu'elle m'a faits.

Mais, puiqu'au desespoir elle porte mon ame,
Je veux à mon tour la braver;
Et contraindre sa main à couronner ma flâme,
Jusques sur les tombeaux qu'elle doit élever.

Arcas:
On triomphe par la constance
De l'objet le plus rigoureux;
Mais un Amant loin d'estre heureux,
Est plus à plaindre qu'il ne pense,
Quand il doit à la violence
Ce que l'on refuse à ses feux.

La Reine vient à vous, je vous laisse avec elle.

Egiste:
Va donc rassembler nos amis,
Et fais-les souvenir de ce qu'ils m'ont promis,
Quand j'auray besoin de leur zéle.


Scene 2
Egiste, Clitemnestre, Cephise

Clitemnestre:
Spectre pâle & sanglant, qui me glaces d'effroy,
Me suivras-tu par tout avec des cris funebres ?
Le jour, qui de la nuit a chaßé les ténébres,
Ne peut-il téloigner de moy ?

Egiste:
Que vois-je ! quelle horreur ! quelle sombre tristesse...

Clitemnestre:
L'Ombre d'Agamemnon qui me poursuit sans cesse,
Cause le trouble que je sens.

Un songe affreux... un songe horrible...
Non, Seigneur, je veillois; non, il n'est pas possible
Que le sommeil alors eût assoupi mes sens.

Je l'ay vû cette nuit. Il sembloit dans Micene
Entrer en Vainqueur furieux:
L'Ardeur de la vengeance éclatoit dans ses feux;
Nous étions à ses pieds. Victimes de sa haine,
Il alloit nous percer le sein.
Saisi d'un mouvement plus tendre,
Je l'ay vû nous quitter pour voler vers Cassandre;
Pour couronner sa teste, il a levé la main.
Alors soit la mienne, ou la vôtre,
Je ne sçais quelle main leur a percé le flanc:
Mais je les ay vû l'un & l'autre
Disparoître à mes yeux, dans un fleuve de sang.

Egliste:
Chassez de vôtre esprit cette image cruelle;
Rappellez dans vôtre ame un souvenir plus doux.
Les Dieux vous ont ôté ces Epoux infidele,
Pour vous en donner un qui n'adore que vous.

Clitemnestre:
Ce que je dois à vôtre flâme
M'occupe chanque jour;
Mais parmy tant de soins qui partagne mon ame,
J'en ay de plus pressants que ceux de nôtre amour.

Egiste:
Pour me confirmer vôtre haine
Il n'étoit pas besoin de ce cruel aveu;
Et je me doutois bien que vôtre ame inhumaine
N'avoit jamais brûlé d'un véritable feu.

Clitemnestre:
Prince, ne craignez rien; je vous rendray justice:
Laissez-moy, par un sacrifice,
Satisfaire un Rival qui ne voit plus le jour.
Laißez-moy desarmer son Ombre menaçante.
Quand la gloire sera contente,
Je vous promets de contenter l'Amour.


Scene 3
Clitemnestre, Cephise

Cephise:
Le courroux des Amants n'est pas long-temps à craindre;
Il est aisé de le calmer.
Il ne faut rien pour l'allumer,
Il ne faut qu'un mot pour l'éteindre.

Clitemnestre:
Que ne puis-je aussi bien éloigner de mon coeur
Les soins qui viennent le surprendre.
Mon Fils, mon Fils, luy-même augment ma douleur
Quand je vois ses feux pour Cassandre.
A peine son Vainqueur l'envoya parmy nous,
Que je vis sa beauté funeste
Charmer le coeur du jeune Oreste,
Comme elle avoit charmé celuy de mon Epoux.
Non, je ne puis souffrir un amour qui m'offense,
D'un Objet odieux je veux me délivrer.
Il faut que par sa mort... Mais le Peuple s'avance
Pour commencer les jeux que j'ay fait preparer.
Va, fay venir mon Fils: si je vois qu'il resiste
Au courroux dont je suis la Loy;
Egiste, l'amoureux Egiste
Sera mon Epoux & mon Roy.


Scene 4
Clitemnestre, Peuples d'Argos & de Micene

Le Choeur:
Dieu du Cocite, & des Royaumes sombres,
Sois favorable au plus grand des Heros;
Laisse-le joüir du repos
Dont joüit les reste des Ombres.

[on éleve un Tombeau, sur lequel une troupe de Femmes apporte des Offrandes. Une Troupe de Guerriers vient danser la Pirrique autour du Tombeau]


Scene 5
Clitemnestre, Oreste, Choeur des Peuples d'Argos & de Micene

Oreste:
Sur le sacré tombeau du Vainqueur des Troyens,
A vos pleurs, à vos souhaits, je viens joindre les miens.

O Toy, qui commandes
Aux bords ténébreux,
Reçois nos Offrandes,
Exauce nos voeux.

Le Choeur:
O Toy, qui commandes, &c.

Oreste:
Nocher de la Parque,
Revoque ses Loix,
Passe dans ta Barque
Le plus grand des Rois.

Le Choeur:
O Toy, qui commandes, &c.

Oreste:
Mars, & la Fortune
Respectoient ses jours;
Les Vents & Neptune
En bornent le cours.

Le Choeur:
O Toy, qui commandes, &c.

[des feux soûterrains consument les offrandes, renversent les Tombeaux, & dispersent l'assemblée]


Scene 6
Clitemnestre, Oreste

Clitemnestre:
Vous le voyez, mon Fils, nos voeux sont rejettez.
Dans l'horreur d'une nuit profonde,
A peine le Sommeil avoit calmé le monde,
Pour m'apprendre ses volontez,
Vôtre Pere est sorti de la nuit éternelle:
J'ay balancé long-temps à vous les déclarer;
Mais dûssiez-vous en murmurer,
Il faut que je vous les révele.

Oreste:
Veut-il de mon amour quelque preuve nouvelle ?
Parlez, intruisez-moy de ses commandements.

Clitemnestre:
Il veut que sa Captive, au deffaut de sa cendre,
Remplisse ces vains monuments.

Oreste:
Cassandre ! Quelle horreur me faites-vous entendre ?

Clitemnestre:
C'est fraper vôtre coeur par l'endroit le plus tendre;
Mais il faut étouffer des soûpirs superflus.
Sur le tombeau d'Achille, aux rives du Scamandre,
Polixene a pery par la main de Pirrhus.
Et lorsque qu'Agamemnon veut le sang de Caßandre,
Son Fils qui devroit le répandre
Voudroit-il l'en priver par un lâche refus ?

Oreste:
Non, ce n'est pas le sang que demande mon Pere,
Il en veut de moins précieux.
Celuy d'Egiste seul peut calmer sa colere,
Puisqu'il est assez téméraire
Pour m'oser disputer l'Empire de ces lieux,
Et prétendre au coeur de ma Mere;
Mais j'atteste les justes Dieux,
Qu'avant la fin du jour, cette main vangeresse
Eteindra dans son sang sa coupable tendresse,
Et ses desirs ambitieux.

Clitemnestre:
Ah ! quittez cette injuste envie.
Quel excés de fureur ! je frémis d'y penser !
Je perdray l'Empire & la vie,
Pour défendre le sang que vous voulez verser.

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ACTE SECOND

Le Théatre représente le Temple de Junon


Scene prémiere
Cassandre

Cassandre:
Temple sacré, Lieux solitaires,
Souffrez que vos Dieux Tutelaires
Soient les témoins de mes douleurs:
Ce n'est point prophaner vos augustes misteres,
Que de vous apporter l'offrande de mes pleurs.

Polixene ma Soeur, que vous fûtes heureuse
D'avoir finy vos jours au x pieds de nos remparts !
Des vents impetueux, de la mer orageuse
Vous n'avez point essuyé les hazards,
Ni gemi sous le poids d'une chaîne honteuse:
Et moy, dans ce lointain séjour
Moins esclave des Grecs, qu'esclave de l'Amour,
Je sens allumer dans mon ame
Un feu plus dévorant, plus cruel que la flâme
Qui consuma les lieux où j'ay reçû le jour.

Temple sacré, Lieux solitaires,
Souffrez que vos Dieux Tutelaires
Soient les témoins de mes douleurs:
Ce n'est point prophaner vos augustes misteres,
Que de vous apporter l'offrande de mes pleurs.

Temple sacré, Lieux solitaires,
Souffrez que vos Dieux Tutelaires
Soient les témoins de mes douleurs:
Ce n'est point prophaner vos augustes misteres,
Que de vous apporter l'offrande de mes pleurs.


Scene 2
Cassandre, Ilione

Ilione:
Je viens vous annoncer un crime & des horreurs,
Plus dignes du courroux celeste,
Que toutes les fureurs
D'Astrée, & de Thïeste.

Cassandre:
Quel est ce crime affreux qui te fait soûpirer ?

Ilione:
Clitemnestre... je tremble à vous le déclarer.

Cassandre:
Quelque sort qu'elle me prépare,
Parle, je ne crains rien.

Ilione:
Cette Reine barbare
Veut de vôtre sang précieux
Apaiser d'un Epoux les manes furieux.

Cassandre:
Je vais donc sortir de mes chaînes,
Modere tes vives douleurs;
Une mort qui finit mes peines,
Peut-elle te coûter des pleurs.

Ilione:
Les Dieux vous deffendront, il y va de leur gloire.
Apollon, des Tyrans confondra le courroux;
Auroit-il perdu la mémoire
Des feux dont il brûla pour vous.

Cassandre:
Non, non, je ne dois plus prétendre
Qu'Apollon s'interesse à mon sort malheureux.
De ce Dieu, tu le sçais, j'ay méprisé les feux,
Et de ceux d'un Mortel je n'ay pû me deffendre.

Ilione:
Ah ! que me dites-vous ?

Cassandre:
Je croyois en ces lieux
Ne voir que des objets de haine & de vangeance.
Oreste parût à mes yeux,
De son Pere & de luy je vis la difference,
Consacrée à Pallas par des voeux solemnels,
J'imitay de Paris le jugement funeste;
Et Venus l'emporta, par le secours d'Oreste,
Sur tous les autres Immortels.

Ilione:
C'est donc au seul Amour d'embrasser la deffense
D'un coeur soûmis à sa puissance;
Oreste doit périr, ou vous sauver le jour:

Qui peut contre un Heros disputer la Victoire,
Lorsqu'à l'interest de sa gloire
Il joint celuy de son amour.

Vous le verrez bientôt dans l'ardeur qui l'anime...

Cassandre:
Il vient. Dieux que je sers ne m'abandonnez pas.


Scene 3
Cassandre, Ilione, Oreste

Cassandre:
Venez-vous chercher la Victime,
Je suis preste à suivre vos pas.

Oreste:
Tant de vertus, & tant de charmes
N'auront pas un sort si cruel;
Vous pouvez à l'Autel
Me suivre sans allarmes.
Vous y trouverez du secours
Contre les fureurs de la Reine;
Et vous y recevrez le Sceptre de Micene,
Au lieu du coup mortel qui menace vos jours.

Cassandre:
Un Sceptre ! moy, Seigneur ! quand il faut que j'expire.
Vôtre Pere, & les Grecs ont renversé l'Empire
Où mes voeux pouvoient aspirer.

Oreste:
Ah ! si vous approuviez un amour téméraire
L'injustice des Grecs, & celle de mon Pere
Se pourroit encor réparer.

Cassandre:
Qu'entens-je ! ô Ciel !

Oreste:
Que vôtre crainte ceße.
Mon respect pour Cassandre égale ma tendresse.
Les feux que dans mon ame ont allumé vos yeux,
Sont aussi purs, belle Princesse,
Que ceux que vôtre main allume pour les Dieux.

Cassandre:
Je frémis... Quel aveu me faites-vous entendre ?
Dans quel abîme affreux... sous quels funestes coups...
Ah ! tremblez ! & craingnez que le coeur de Cassandre
Ne vous haisse assez pour se donner à vous.

Oreste:
Vôtre haine à ce prix est ma plus chere envie,
Le don de vôtre coeur...

Cassandre:
Vous coûteroit la vie.
De tous ceux que l'Amour a soûmis à ma loy,
Regardez le destin funeste.
Chorebe à qui mon Pere avoit promis ma foy
Fut privé par les Grecs de la clarté celeste;
Ajax fut par la foudre écrasé devant moy.
Vôtre Pere imitant leur amour téméraire,
N'a pû se sauver du trépas.
Et si le Ciel jaloux de mes foibles appas,
A tant d'Amants haïs fit sentir sa colere;
Contre un Amant aimé, que ne feroit-il pas ?

Qu'ay-je dis ! je me trouble... & ma raison s'égare.
Pour converser ma gloire, il faut perdre le jour.
Adieu. Je vais chercher la mort qu'on me prépare:
Je la crains moins que vôtre amour.

Oreste:
Pour défendre vos jours je cesseray de vivre,
Vous me fuyez en vain, je ne vous quitte pas;
L'Amour m'ordonne de vous suivre.


Scene 4
Clitemnestre, Oreste

Clitemnestre:
Arreste, Fils ingrat: où portes-tu tes pas ?
Aux ordres de ton Pere es-tu prest à te rendre ?

Oreste:
Vous me verrez tout entreprendre,
Pour obeïr à ce Heros:
Il veut que j'épouse Cassandre
Et je vais l'élever sur le trône d'Argos.


Scene 5
Clitemnestre

Clitemnestre:
Qu'entens-je ! ô desespoir ! ô disgrace fatale !
Sur le trône d'Argos je verrois ma Rivale !
Avant que de souffrir cet Hymen odieux,
Je porteray ma flâme, & les fer en ces lieux:
Je renouvelleray les crimes de Tantale.
Prince, indigne du sang des Dieux,
Tu ne peux donc éteindre une ardeur criminelle ?
Et pour te conserver le reng de tes Ayeux,
Je brisois sans regret la chaine la plus belle.
Ah ! c'en est trop: suivons mes transports furieux,
Perdons une Fils audacieux,
Couronnons un Amant Fidele.


Scene 6
Clitemnestre, Egiste

Clitemnestre:
Venez, Prince, venez, je vous l'avois promis,
Je partage avec vous la puißance royale.
Mais il faut me vanger d'un Fils,
Et d'une superbe Rivale:
Si vous voulez regner, le trône est à ce prix.

Egiste:
Ordonnez seulement; dans la nuit infernale
Je plonge tous vos ennemis.

Clitemnestre & Egiste:

Vangeons-nous, aimons-nous: perdons qui nous offense,
Et rendons nos amours contens.
Heureux qui goûte en même-temps
Les plaisirs de l'amour, & ceux de la vangeance.

Egite:
Il est temps que l'Hymen couronne nos ardeurs,
Ministres de Junon, venez unir nos coeurs.


Scene 7
Clitemnestre, Oreste, le Grand Preste de Junon,
Choeurs de Prestresses, & de Peuples

Clitemnestre:
Peuples d'Argos, & de Micene,
Voicy le Roy que vôtre Reine
Choisit, & pour elle, & pour vous.
Pour vôtre Souverain venez le reconnoître;
Vous devez le prendre pour Maître,
Puisque je le prends pour Epoux.

Le Choeur:
Tant que nous joüirons du jour qui nous éclaire,
Nous obïrons à sa loy:
Un Epoux digne de vous plaire,
Est digne d'^tre nôtre Roy.

Le Grand Prestre:
O Toy, que la Grece révére,
Junon, d'un chaste Hymen viens allumer les feux:
Tu rends les Amants plus heureux
Que la Déesse de Cythere:
C'est toy qui comble leurs desirs,
Et qui fixe leur inconstance,
Et l'Amour n'a de vrais plaisirs
Que lorsqu'avec l'Hymen il est d'intelligence.

[le Peuple exprime par des danses la joye que luy cause le Ariage d'Egiste & de Clitemnestre]

Suivez l'Hymen, tendres Amants,
Ses noeuds charmants
Ont des appas
Que l'Amour n'a pas.

C'est un port heureux
Et tranquille,
Où tous les coeurs amoureux
Doivent chercher un azile.

Suivez l'Hymen, tendres Amants, &c.

Ses douceurs toûjours nouvelles
Rendent à jamais contents
Les coeurs fideles,
Et ses chaînes nouvelles
Ne font peur qu'aux Inconstants.

Suivez l'Hymen, tendres Amants, &c.

Avancez: il est temps que l'Hymen vous unisse.

Clitemnestre, Egiste & le Grand Prestre:
Puißante Reine des Cieux,
Junon, soyez [nous/ leur] propice.

Le Grand Prestre:
Venez: ne perdez pas de moments précieux.


Scene 8
Arcas, Cephise, Clitemnestre, Oreste, le Grand Preste de Junon,
Choeurs de Prestresses, & de Peuples

Arcas & Cephise:
[Prince / Reine], que faites-vous ? échappé du naufrage,
Le Roy va paroître à vos yeux.
Il est déja sur le rivage.

Clttemnestre & Egiste:
Agamemnon ! ô justes Dieux !

Le Choeur:
Courons, courons-tous rendre hommage
A ce Heros victorieux.

Clitemneste & Egiste:
Aprés un si cruel outrage
Fuyons, n'attendons pas ses regards irritez,
Les antres les plus écartez
N'ont point assez d'obscuritez,
Pour cacher ma honte & ma rage.

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ACTE TROISIEME

Le Théatre représente la Place publique de la Ville d'Argos, ornée d'Arcs de Triomphe, & de Trophées d'Armes


Scene prémiere
Clitemnestre, Cephise

Clitemnestre:
Pour qui, Dieux immortels, gardez-vous le Tonnerre ?
Aprés ce que j'ay fait qui peut le retenir ?
Contents d'épouvanter les crimes de la terre,
Ne sçavez-vous point les punir.

Cephise:
Ah ! si l'amour étoit un crime
Tous les Dieux seroient criminels:
Et s'ils vouloient punir tous les coeurs qu'il anime,
Ils puniroient tous les Mortels.

Clitemnestre:
Où suis-je ! Qu'ay-je fait ! à quelle violence
Ay-je porté mes attentats !
Quand même Agamenmon ne s'en vengeroit pas,
Dans le fonds de mon coeur je porte sa vangeance.

Cephise:
L'aspect de ce fameur Vainqueur
Calmera ces vaines allarmes;
Vôtre repentir & vos charmes
Fléchiront d'abord sa rigueur;
Rien n'est si puissant sur un coeur
Que deux beaux yeux baignez de larmes.

Clitemnestre:
Vertu, Devoir, Gloire, Raison,
Revenez regner dans mon ame;
Achevez d'en bannir la flâme
Dont je reconnois le poison.

Rallumons un feu legitime,
Au devant du Vainqueur, hâtons-nous de courir.
Mais, comment à ses yeux oseray-je m'offrir ?
Les pleurs que je répands, le douleur qui m'anime,
Pourront-ils effacer mes coupables transports.
Pourquoy faut-il que le remords
Ne nous vienne qu'aprés le crime.

Vertu, Devoir, Gloire, Raison,
Revenez regner dans mon ame;
Achevez d'en bannir la flâme
Dont je reconnois le poison.


Scene 2
Clitemnestre, Cephise, Oreste

Oreste:
Fuyez, derobez-vous au couroux de mon Pere,
Il vient d'apprendre tout, il porte icy ses pas,
Fuyez ne vous exposez pas
Au premier feu de sa colere.
Egiste est dans les fers; un rigoureux trépas
Sera le prix de son audace.
Attendez que mes pleurs obtiennent vôtre grace.

Clitemnestre:
Je ne mérite pas des soins si généreux.
J'ay trahy mon devoir, j'ay traversé vos feux;
J'ay fait plus, j'ay voulu vous priver de l'Empire:
Mais par ce tendre amour que la nature inspire
Pour Egiste, mon Fils, j'impôre vôtre apuy;
Si le Roy veut son sang, il vaut mieux que j'expire,
Je suis plus coupable que luy.

Oreste:
Dieux ! qu'est-ce que j'entens ? perdez-en la mémoire;
Est-ce à vous de plaindre son sort ?
Vôtre repos & vôtre gloire
Ne dépendent que de sa Mort.

Clitemnestre:
He bien ! puisqu'à mes pleurs vous estes insensible,
A mon cruel Epoux je veux me présenter:
Sa colere pour moy n'aura rien de terrible;
Que j'auray de plaisir à la faire éclater !
Il faut que je sois la victime
Da sa haine, ou de ma douleur:
Egiste a partagé mon crime,
Je partageray son malheur.

[on entend un bruit de guerre]

Oreste:
Le Roy vient; ces concerts annoncent sa présence,
Dérobez-vous à sa vengeance.


Scene 3
Agamemnon, Oreste,
Choeur des Peuples de la grece, Troupe de Troyennes Captives

Agamemnon:
Enfin malgré Neptune, & la fureur des armes,
Argos voit dans ses murs le Vainqueur des Troyens;
Mais je ne trouve icy que la moitié des biens
Dont je me promettois les charmes.
Si le Ciel d'un côté daigne exaucer mes voeux,
Il me porte de l'autre une atteinte mortelle.
Quel plaisir de trouver un Fils si généreux !
Quels tourment de trouver une Epouse infidele.

Oreste:
Qu'il est doux de revoir dans cet heureux séjour
Le plus grand Heros qui espire !
Quel triomphe pour son Empire ?
Quelle [sic] devoir pour moy de luy devoir le jour.
Mais si je vous suis si cher, exaucez ma priere.
La Reine au desespoir, veut perdre la lumiere,
Puisqu'elle a perdu vôtre amour.
Rendez-luy vôtre coeur: oubliez son offense.

Voulez-vous mêler des soûpirs
A nos chants de réjoüissance ?
Et troublerez-vous les plaisirs
Que nous cause vôtre présence.

Agamemnon:
Aprés ces horribles desseins,
Mon Fils, je ne veux plus ni la voir ni l'entendre.
L'Infidelle arrachoit mon Sceptre de vos mains:
Cassandre, j'en frémis ! la divine Cassandre
Tomboit sous ses coups inhumains.
Quelle [sic] aille au loin de ce rivage
Cacher son inutile rage:
Je devrois luy donner la mort;
Mais pour la punir davantage,
Je romps le noeud qui nous engage,
Et j'unis Cassandre à mon sort.

Oreste:
Cassandre ! quoy, Seigneur !

Agamemnon:
Apprenez ma foiblesse.
Ilion par ses yeux s'est vangé de la Grece:
Cassandre a vaincu son Vainqueur:
Et les attentats de la Reine
Me laissent en état de luy donner mon coeur
Avec l'Emire de Micene.

Oreste:
Quel coup de foudre ! quelle peine !

Agmemnon:
Allre la préparer à cet illustre choix.

Et vous, Peuples soûmis par mes heureux exploits,
Que Cassadre sur vous ait l'Empire suprême,
Qu'aux rivages Troyens elle avait autrefois:
Vous ne suivrez plus d'autres Loix
Que celles que je suy moi-même.

Allez, allez, ne tardez pas,
Allez mettre à ses pieds vos fers & ma couronne:
La liberté que je vous donne
Est l'ouvrage de ses appas.

Le Choeur:
Allons mettre nos fers aux pieds de nôtre Reine;
Chantons, célébrons sa beauté,
Qui met un Vainqueur à la chaîne
Pour nous rendre la liberté.

Une Troyenne:
Un coeur qui s'engage,
Dans son esclavage
Trouve mille attraits:
Un coeur insensible
Dans son sort paisible,
N'en trouve jamais.

Tous les coeurs que l'Amour a soûmis
Se pleignent de ses peines;
Mais tous de leurs chaînes
Connoissent le prix.

Leurs tourments font leur félicité;
Et d'amoureuses larmes,
De tendres allarmes,
Valent bien les charmes
De la liberté.

Une Autre Troyenne:
Cedez sans cesse
A la tendresse,
Charmante Jeunesse:
Cedez sans cesse
A la tendresse,
Imitiez les Dieux.

Le Choeur:
Cedez sans cesse, &c.

La Troyenne:
Le coeur intrépide
Du fameux Alcide
Fût souvent timide
Devant deux beaux yeux.

Le Choeur:
Cedez sans cesse, &c.

La Troyenne:
L'Amour fait la guerre
Au Dieu du Tonnerre;
Il luy rend la terre
Préférable aux Cieux.

Le Choeur:
Cedez sans cesse
A la tendresse,
Charmante Jeunesse:
Cedez sans cesse
A la tendresse,
Imitiez les Dieux.

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ACTE QUATRIEME

Le Théatre représente un Bois renfermé dans Argos, consacré à la Nymphe Io


Scene prémiere
Oreste, Cassandre

Oreste:
Voicy l'heureux instant
Où l'Hymen vous prépare un sort digne d'envie.
Le Peuple est assemblé, la Victime choisie,
Et le Grand Prêtre vous attend.

Cassandre:
Cessez de vous flater que l'Hymen nous assemble.
Mais haine pour les Grecs ne va point jusqu'à vous;
Mais si vous aspiriez au nom de mon Epoux,
Je vous haïrois plus que tous les Grecs ensemble.

Oreste:
Vous serez moins contraire à l'amour d'un grand Roy.

Le Vainqueur de l'Asie
Est soûmis à vôtre loy.
Il va vous donner sa foy,
Et je vais perdre la vie.

Cassandre:
Du sort de ce Rival ne soyez point jaloux:
Il ne sera jamais plus heureux que le vôtre.
Si je n'ay pas vêcu pour vous
Je ne vivray pas pour un autre.

Oreste:
Pourez-vous resister au pouvoir d'un Vainqueur ?

Cassandre:
J'aime mieux souffrir sa rigueur,
Que de céder à son envie;
Pour être maître de ma vie,
Il n'est pas maître de mon coeur.

Oreste:
Falloit-il que le Ciel pour traverser ma flâme,
Choisît le seul Rival qui peut troubler mon ame;
Et contre qui mon bras ne sçauroit être armé ?
Que n'ay-je à soûtenir la guerre
Contre tous les Rois de la Terre,
Pour défendre l'Objet dont mon coeur est charmé.
Par un beau desespoir je vous ferois connoître
Que si je ne suis pas aimé,
Du moins jétois digne de l'être.

Ensemble:
O Mort, j'implore ton secours,
Laiße en paix les Mortels cheris de la fortune,
Et viens finir les tristes jours
De ceux que la vie importune.

Oreste:
Le Roy dans un moment va se rendre en ce lieu
Pour vous offrir le Diadême.
On vient; je frémis ! c'est luy-même.
Je vous quitte, & je vais où ma douleur... Adieu.


Scene 2
Agamemnon, Cassandre

Agamemnon:
L'Amour m'a garenti des fureurs de Neptune
Pour voler à vôtre secours;
Mais ce n'est pas assez d'avoir sauvé des jours
A qui j'attache ma fortune,
Je veux vous délivrer de tous vos Ennemis:
Et tandis que d'Egiste on va punir l'audace,
Je viens vous présenter la place
D'un Epouse que je bannis.

Cassandre:
Le changement de lieu n'a point changé mon ame.
Telle aux rivages Grecs, qu'aux bords du Simoïs,
Mes yeux ne sont point ébloüis,
Par les offres de vôtre flâme.
Des plus cruels tourments dussiez-vous m'accabler,
Je seray toûjours inflexible:
Du téméraire Ajax le supplice terrible,
Est un exemple affreux qui doit faire trembler
Ceux qui voudroient luy resseembler.

Agmemnon:
Que le Ciel me réduise en poudre,
Pouvû que je sois vôtre Epoux;
Je ne crains icy d'autre foudre,
Que celle de vôtre courroux.

Mais de vos cruautez je pénétre la cause.
Quelque Rival secret, à mon bonheur s'oppose:
Que ne puis-je le découvrir !

J'éteindrois dans son sang un amour qui m'offense:
Dût le Ciel en fureur s'armer pour sa vengeance,
Rien ne m'empêceroit de le faire perir.

Cassandre:
Je garde tout mon coeur pour les Dieux que je sers;
Ne croyez-pas qu'un Mortel le surmonte
Le plus grand Roy de l'Univers
A de pareils Rivaux peut bien ceder sans honte.

Agmemnon:
En vain par ces détours vous pensez m'ébloüir;
Il est temps de finir mes peines.
Un Amant tel que moy peut se faire obeïr,
Lorsque ses prieres sont vaines.
Au Temple de Junon nous devons être unis;
Venez-y recevoir ma main & ma couronne.
Ce n'est plus un Amant soûmis,
C'est un Vainqueur qui vous l'ordonne.

Cassandre:
Cet ordre n'a rien qui m'étonne,
Les Dieux sont au dessus des Vainqueurs & des Rois;
Je ne connois point d'autres loix
Que celle s que le Ciel me donne.

La Reine vient icy, rendez-vous à ses pleurs,
Ou vous allez sur vous attirer des malheurs
Dont Cassandre même frißonne.


Scene 3
Agamemnon, Clitemnestre

Clitemnestre:
Je ne viens point, Seigneur, embrasser vos genoux,
Pour fléchir le coeur d'un Expoux;
Je viens de mes fureurs vous demander la peine:
L'exil est pour mon crime un supplice trop doux;
J'ayme mieux perir par vos coups,
Que de vivre avec vôtre haine.

Agamemnon:
La mort que vous voulez de moy
N'est pas pour vôtre crime une peine assez grande:
Partez, quittez les lieux où je donne la loy;
Je le veux, je vous le commande,
Obeïssez à vôtre Roy.


Scene 4
Clitemnestre

Clitemnestre:
Ciel ! aprés cet affront, se peut-il que je vive !
Tu méprises mes pleurs, Perfide, je le voy;
C'est pour couronner ma Captive
Que tu veux m'éloigner de toy.
Cette nouvelle perfidie
Me rappelle le souvenir
De la perte d'Iphigenie.
Le cruel à Calchas abandonna sa vie...
Ah ! c'est une crime encor dont je le veux punir.

Pren pitié de mon infortune,
Junon, ne souffre pas que la Soeur de Paris
Regne en ces lieux que tu cheris.
Vange-toy, vange-moy, nôtre injure est commune.
Seconde mes transports jaloux:
Pour troubler l'Hymen qu'on apreste,
Excite dans les airs quelque horrible tempête:
Pren les armes de ton Epoux,
Pour réduire le mien en poudre.
Sur ce Traître, ou sur moy, fais-en tomber les coups.
Tu ne sçaurois manquer, en frappant l'un de nous,
De perdre un Criminel qui merite la foudre.


Scene 5
Clitemnestre, Egiste,
Troupe de Conjurez

Egiste:
Junon a prévenu vos voeux:
Elle vient de briser ma chaîne.
C'est par son ordre que j'amene
Ces Guerriers généreux,
Qui brûlent de servir ma haine.

Du traître Agamemnon ils detestent le choix;
Leur ardeur pour le perdre est égale à la mienne:
Jamais l'Epoux d'une Troyenne
Aux Vainqueurs des Troyens ne donnera des loix.

Clitemnestre, parlant aux Conjurez:
Que j'aime à voir en vous cette noble colere !
Quelle convient à ma fureur !
Plus la victime me fut chere,
Plus j'auray de plaisir à luy perce le coeur.

Ensemble:
Suivons la Fureur, & la Rage,
Immolons l'Ennemi qui nous ose outrager:
Perdons tout, vangeons-nous, on merite l'outrage
Quand on ne sçait pas s'en venger.

Le Choeur:
Suivons la Fureur, & la Rage, &c.

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ACTE CINQUIEME

Le Théatre représente un Salon magnifique où l'on voit les préparatifs d'un festin


Scene prémiere
Cassandre, Ilione,
Troupe de Troyennes

Cassandre:
Restes du nom Troyen, malheureuses captives,
Objet de la haine des Dieux;
Vous venez sur ces tristes rives,
Recevoir mes derniers adieux.

Le cruel Vainqueur de l'Asie
Dans l'éternelle nuit précipite mes pas;
Au lieu d'un noeud fatal qui flate son envie,
Ces superbes apprests, helas !
Vont être ceux de mon trépas,

Restes du nom Troyen, malheureuses captives,
Objet de la haine des Dieux;
Vous venez sur ces tristes rives,
Recevoir mes derniers adieux.

Ilione:
Pour regler nôtre sort, & celuy de Cassandre,
Consultez Apollon, implorez son appuy,
Sans doute vous saçurez de luy
Le party que vous devez prendre.

Cassandre:
Puisque vous le voulez, c'est à moy de me rendre,
Mêmez vos voix à mes soûpirs;
Et faites qu'Apollon ne se puisse défendre
De consentir à vos desirs.

Le Choeur:
O puissant Apollon, soy touché de nos larmes;
D'une prophetique fureur
Viens encor animer le coeur
A qui le tient rendit les armes.

[on danse, & l'on reprend ensuite le Choeur cy-dessus]

Cassandre:
Une sainte fureur agite mes esprits;
Le Ciel gronde, la Terre s'ouvre,
A mes yeux dessillez, l'avenir se découvre;
Que voy-je ! où suis-je ! ô Ciel ! je tremble ! je fremis !

Manes de tant de Rois, sous Troye ensevelis,
Je vous annonce la disgrace
Du plus grand de vos Ennemis
Bien tôt de ses forfaits, & de ceux de sa race,
L'impie Agamemnon va recevoir le prix.


Scene 2
Agamemnon, Cassandre, Ilione,
Troupe de Troyennes

Agamemnon:
Belle Princesse, enfin voicy l' instant heureux
Où l'Hymen doit combler mes voeux.
On n'attend plus que vous, pour commencer la Fête.

Cassandre:
Arête, Agamemnon.

Agamemnon:
Rien ne peut m'arêter,
Tout est prest, avançons.

Cassandre:
Agamemnon, arête,
Où vas-tu te précipiter ?
La foudre gronde sur ta teste;
Sans un prompt répentir tu ne peux l'éviter.
De ce fatal Himen tu seras la victime,
A la face des Dieux, aux pieds de leurs Autles [Autels],
La Reine & son Amant que la fureur anime,
Vont te faire tomber sous mille coups mortels.

Agamemnon:
Envain par ces malheurs que vous m'osez prédire,
Vous croyez me remplir d'effroy:
Je sçais vôtre haine pour moy,
C'est le seul Dieu qui nous inspire.

Mais vos efforts sont superflus,
Allons; il est temps de me suivre.

Cassandre:
He bien ! tu veux cesser de vivre,
Au sort qui te poursuit je ne m'oppose plus.

Je sçais que j'en serai la prémiere victime.
Tu vas m'entraîner dans l'abîme;
Mais ce n'est pas assez; je vois d'autres malheurs
Qui sont plus dignes de mes pleurs.

De crimes, de fureurs, quelle suite funeste !
Je vois le malheureux Oreste
En proye aux plus vives douleurs.

Pour vanger la mort de son Pere,
Il porte le poignard dans le sein de sa Mere.
Il est abandonné des Dieux & des Mortels.
Déja les fieres Eumenides
L'embrâsent de leurs feux vangeurs des homicides:
Il va chercher la mort chez les Scythes cruels.

Barbare, à ces perils, c'est toy seul qui l'exposes...
Mais les Dieux à l'Autel m'entrainent malgré moi,
Je ne me défends plus de t'y donner ma foi:
Vien l'y recevoir si tu l'oses.


Scene 3
Agamemnon

Agamemnon:
Ou suis-je ! quelle horreur ! quel murmure confus !...
Pour les jours de mon Fils, quelle frayeur mortelle !
Ah ! je ne vois que trop d'où partent vos refus;
Tremblez à vôtre tour, Cruelle,
Pour ce Fils criminel que vous ne verrez plus.
Je vois qu'on m'a dit vrai, vous l'aimez, il vous aime,
Je n'en puis plus douter: vous l'aimez !... c'est aßez
S'il échape au peril dont vous le menacez,
Il n'échapera pas à ma fureur extrême.

Que dis-je ! Malheureux ! helas !
Contre mon propre sang armerai-je mon bras ?
O mon Fils ! ô Cassandre !
Que vous m'agittez tour à tour.
Grands Dieux ! inspirez-moy quel parti je dois prendre
Entre la nature & l'amour.


Scene 4
Agamemnon, Oreste

Oreste:
La Reine pour jamais va quitter cette rive,
Seigneur, dans son exil souffrez que je la suive.

Agamemnon:
Je sçais quelles raisons vous pressent de partir;
Mais à nous separer je ne puis consentir.
Pour Cassandre, mon Fils, vôtre amour peut paroître,
Ce jour vous unira tous deux;
Si vous n'estes heureux,
Je ne le sçaurois être:
Tout demande à mon coeur cet effort genereux;
Je vais à vôtre Mere en porter la nouvelle,
Et me reünir avec elle.


Scene 5
Oreste

Oreste:
Quand l'Amour répond à nos voeux,
Qu'il est doux de porter ses chaînes !
Quand l'Amour répond à nos voeux,
Qu'il est doux de sentir ses feux.

Aprés des rigueurs inhumaines,
Il ne faut qu'un moment poiur devenir jeureux;
Et les moindres plaisirs dans l'Empire amoureux
Surpassent les plus grandes peines.

Quand l'Amour répond à nos voeux,
Qu'il est doux de porter ses chaînes !
Quand l'Amour répond à nos voeux,
Qu'il est doux de sentir ses feux.

Allons à l'Objet qui m'enchante.
Annoncer un bonheur qui paße nôtre attente:
Mais qu'est-ce que j'entens ? de quels cris odieux
Retentissent ces lieux !
Dans le fond de mon coeur, quelle voix gemissante
Porte l'horreur & l'épouvante ?
Que vois-je ! quel Objet se presente à mes yeux.


Scene 6
Oreste, Cassandre, blessée

Cassandre:
Je meurs, une main sanguinaire
M'empêche de vivre pour vous:
Egiste, ou plûtôt vôtre Mere
M'a porté ces funestes coups:
Mais je cheris leur violence,
Puisqu'avant de perdre le jour,
Je puis déclarer un amour,
Que je condamnois au silence.

Oreste:
Quoy ! vous m'aimez, & je vous pers.
O mortel desespoir ! ô sensible revers !
Lorsque rien ne m'est plus contraire.

Cassandre:
Ne plaignez point mon triste sort.
Ou si vous pleurez une mort,
Pleurez celle de vôtre Pere.

Oreste:
Juste Ciel !

Cassandre:
Ce Heros voloit à mon secours:
J'ay veu couler son sang, & terminer ses jours.
Les Dieux, au travers du carnage,
Pour venir jusqu'à vous, m'ont ouvert un passage.
Je vous vois, & je meurs... dans ce dernier soûpir...
Cher Prince... recevez mon ame,
Et croyez qu'aux Enfers, d'une si belle flâme,
Je vais... garder le souvenir.


Scene 7 & derniere
Oreste

Oreste:
Elle meurs, & je vis encore !
Quand je crois posseder la Beauté que j'adore,
La mort ferme ses yeux.
Je pers en même temps l'auteur de ma naissance.
O vous qui m'enlevez ce que j'aime le mieux;
Traîtres, craignez la violence
D'un Fils & d'un Amant armé pour vous punir:
Je vais prendre de vous, une horrible vangeance,
Qui fera trembler l'avenir.

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