Airs de Cour
|
ballets
|
cantates
|
madrigaux

oeuvres diverses
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales

|
sérénades
|
recherches
|

retour

Louis La Coste

[1675 - 1750]
Ordinaire de l'Academie Royale de Musique

 

Bradamante

 

Tragedie en Musique, & en Machines, en I Prologue & V Actes

représentrée pour la première
par l'
Academie Royale de Musique le Lundy deuxiéme jour de May 1707

livret de Pierre-Charles Roy,conseilller au Châtelet, d'aprés l'Arioste

 

 

les personnages du Prologue

Les interprètes

 

Athlant, Sage, Enchanteur, amy de Roger

 

Mr Dun

Melisse, Enchanteresse, amie de Bradamante

Mlle Journet

Une Fée

Mlle Poussin

 

Troupe d'Enchanteurs & de Fées

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

Prologue

 

Le Théatre représente, au milieu d'un Desert, le Palais d'acier du Magicien Athlant;
On y voit un amas de toutes les armes propres aux exploits de l'ancienne Chevalerie
Athlant y paroît au milieu des Enchanteurs, & des Fées, qu'il a assemblez pour enchanter les armes,
qu'il destine aux Chevaliers, qu'il favorise.

 

 

 

Scene premiere
Athlant, enchateur

 

Athlant
Je mets toute ma gloire à servir les Heros,
Dont la valeur protege l'innocence:
Par eux l'univers j'assure le repos:
Leurs exploits, de mon art signallent la puissance.
Tremblez, Tyrans, Monstres, Géants, tremblez.
En vain vôtre fureur veut désoler la terre;
Je vais armes des bras pour vous faire la guerre,
Dont un seul détruira vos efforts rassemblez.

(aux Enchanteurs)

Sur ces Armes redoutables,
Répandons des charmes favorables;
Sages Enchanteurs, hâtez-vous;
Que le feu, que le fer, que les plus rudes coups
Les trouvent impenetrables.

Le Choeur
Allons, hâtons-nous,
Sur ces Armes redoutables,
Répandons des charmes favorables.
Que le feu, que le fer, que les plus rudes coups,
Les trouvent impénétrables.

Athlant
Roger par mon secours acheva les travaux,
Que l'Univers admire;
Ma main avoit trempé sa lance au fond des eaux,
Qui coulent dans le sombre empire:
Sans troubler desormais le silence des morts,
Nous devons preparer les charmes les plus forts.

Le Choeur
Sans troubler desormais le silence des morts,
Nous devons preparer les charmes les plus forts.

 

Melisse descend sur un Monstre

 

Scene II
Athlant, Melisse

 

Athlant
Mais Mélisse descend dans ces lieux solitaires:
Vient-elle seconder, ou troubler nos misteres ?

Melisse
Je viens de vos travaux interrompre le cours.
Un Heros a rendu vôtre soin inutile.
L'innocence n'a plus besoin d'autres secours;
Auprés de ce Heros elle trouve un azile.

Il regne dans les lieux où Roger autrefois
Défendoit & vangeoit la vertu gemissante;
Les vices abatus, & l'envie impuissante
Expirent sous ses justes loix.
On l'aime, on l'admire sans cesse,
Tout est soumis à ses commandements;
Il fait plus aujourd'huy par sa seule sagesse
Que les plus grands Heros par nos enchantements.

Athlant & Melisse
Mortels, vivez dans une paix profonde.
Un Roy calme la terre & l'onde,
De la justice il est l'heureux appuy:
Nous pouvons desormais nous reposer sur luy,
De la felicité du monde.

[Les Enchanteurs & les Fées de la Suite d'Athlant & de Melisse,
forment le Divertissement
]

Une Fée
Suivons l'Amour, quand sa voix nous appelle;
N'attendons jamais, qu'il s'arme de ses traits:
Ce Dieu vangeur punit un coeur rebelle,
Quand il luy laisse une ennuyeuse paix.
L'indifference est cent fois plus cruelle
Que tous les tourments,
Qu'on fait craindre aux Amants.

Deux Fées
Jeunes coeurs, cedez sans peine,
L'Amour vous meine,
Jeunes coeurs, cedez sans peine,
A vos desirs.

Quelque route qu'Amour prenne,
C'est la route des plaisirs.

Un coeur fier que l'Amour blesse,
Craint sa foiblesse.
Un coeur fier que l'Amour blesse,
Fuit son sort.

Quelque route qu'Amour prenne,
C'est la route des plaisirs.

Melisse
Les Amours vont prendre les armes;
Jeunes coeurs, ils vous blesseront tous;
Leurs traits sont doux.
Cedez, pouvez-vous
En craindre les coups ?

D'un Amant soûmis à nos charmes,
Les alarmes,
Les soins, les larmes,
Sont des jeux qui flattent nos coeurs.

Partageont leurs tendres ardeurs,
Leurs douces langueurs,
Quittons nos rigueurs;
Si quelqu'Amant
Brise sa chaine,
Son changement
Fera sa peine;
Triomphe, Amour, lance tes traits,
Triomphe, Amour, regne à jamais.

Il est temps, sage Athlant, de quitter ce séjour,
Pour venir admirer ce Heros dans sa cour.
Détruisez ce Palais sans tarder davantage,
Esprits qui respectez nos loix:
Du celebre Roger retirez-en l'Image;
Volez, venez l'offrir au plus puissant des Rois.

Le Choeur
Détruisez ce Palais sans tarder davantage,
Esprits qui respectez nos loix;
Du celebre Roger retirez-en l'Image,
Volez, venez l'offrir au plus puissant des Rois.

 

Le Palais d'Athlant s'abîme.
Quatre genies emportent en volant la Statuë de Roger couronnée de Laurier & de Mirthe, qui estoit gardée dans le Palais

 

Haut de page

 

 

les personnages de la Tragedie

Bradamante, Fille d'Aymon Duc de Dordogne, niece de Charlemagne, Gouvernante de Marseille, amante de Roger

Mlle Desmâtins

Roger, fameux Paladin de l'Armée d'Afrique, Amant de Bradamante

Mr Thevenard

Le Prince de Grece, Fils de l'Empereur Constantin, Amant de Bradamante

Mr Hardoüin

Hypalque, Confidente de Bradamante

Mlle Poussin

Melisse, Enchanteresse, parente de Roger

Mlle Journet

Une Suivante de Meliße

Mlle Aubert

Un Suivant de Melisse

Mr Dun

La Statüe de Merlin

Mr Desvoix

Un Guerrier

Mr Bourgeois

Une Guerriere

Mlle Aubert

Deux Marseilloises

Mlles Aubert & Paillet

Un Marseillois

Mr Cochereau

Un autre Marseillois

Mr Boutelou-Fils

Un Genie

Mr Boutelou

Deux Heros

Mrs Boutelou & Maillard

 

Troupe d'Amants & d'Amantes Enchantées
Troupe de Grecs, & de Suivants du Prince de Grece
Troupe de Fées & d'Esprits, sous la figure de Guerriers, de Guerrieres,
& de Cyclopes apportant des armes à Roger

Troupe de Peuples de Marseille; de Bergers & de Bergeres
Troupe de Genies, sous des formes agréables

 

La Scene est à Marseille 

Acte Premier

 

Le Théatre représente une Forest

 

 

Scene prémiére
Bradamante, seule

 

Bradamante
Ne reverray-je plus le Heros que j'adore ?
Je me plains, je languis, je soûpire, je meurs,
Dans ces Forests j'ay prevenu l'Aurore,
Je mêle chaque jour mes larmes à ses pleurs.

Non, non, n'approche point des funestes climats,
Qui de ta déplorable Amante,
Offriroient à tes yeux l'hymen, ou le trespas:
Cher Roger, tu pers Bradamante.
La Grece à ton Rival doit obeir un jour.
Un Pere ambitieux va briser nôtre chaîne:
Il immole à l'espoir de me voir souveraine,
Tes exploits, tes serments, ta gloire & mon amour.

 

Scene II
Bradamante, Hipalque, Melisse, Merlin

 

Hipalque
Une sombre tristeße en ces bois vous arrête,
Insensible aux honneurs d'un hymen glorieux;
Quel nuage obscurcit vos yeux ?
L'Amour y doit briller tout fier de sa conqueste,

Vôtre nouvel Amant approche de ces lieux:
On découvre du Port ses Voiles triomphantes.
Déja mille voix éclatantes
Elevent vôtre nom, & le sien jusqu'aux cieux.

Bradamante
Funeste Jour ! Feste cruelle !
Mon ame pour Roger brûle des plus beaux feux.
Et je pourois former une haine nouvelle !
Je trahirois l'Amant le plus fidelle,
Et le Guerrier le plus fameux.

De mon sexe en naissant je bravay la foiblesse;
Dés mes plus jeunes ans je cherchay les combats;
Roger par sa valeur merita ma tendresse,
La Gloire l'animoit sans cesse,
Et pour charmer mon coeur lui prétoît ses appas.

Hipalque
Pour un Guerrier fameux, vôtre grand coeur soûpire;
Par sa valeur il est digne de vous:
Il devroit être vôtre Epoux,
Si comme son Rival il avoit un empire.

Bradamante
Quoy ! son bras & le mien, par de nobles exploits
Ne sçauroient-ils ranger des Peuples sous nos loix ?
Mais je ne veux, helas ! regner que dans son ame.
Nous preferons tous deux une si belle flâme,
A la felicité des Rois.

Hipalque
Trop fortuné Roger ! son amour, son courage,
De tout ce qu'il vous doit, ne sçauroient l'acuiqtter.

Bradamante
Qu'il ne songe qu'à m'imiter;
Q'il ne brise jamais le noeud qui nous engage.

Hipalque
Souvent on perd un coeur qu'on a trop merité.
L'Objet de vos amours ignore vos allarmes:
Que vous seriez à plaindre, helas ! si d'autres charmes,
Loin de vos yeux, le tenoient arrêté !

Bradamante
Tout me répond de sa constance:
Cesse de l'offenser par des soupçons facheux.

Hipalque
Vous l'aimerez toûjours sans esperance:
Vous ne fléchirez point un Pere rigoureux;
Du seul Prince de la Grece il approuve les feux.

Bradamante
Cher Amant vien tarir mes larmes,
Vien par l'effort de tes armes
M'arracher à ton Rival.
Que dis-je ? ton retour me seroit trop fatal.
Un exil cruel nous separe:
J'exposerois tes jours... Pere injuste, & barabre !
Que je sens de tourments divers !

Mais quel eclat vient me surprendre ?
Quel charme a dissipé l'horreur de ces deserts !
Ah ! je vois Melisse y descendre
Favorable au Heros que j'aimeray toûjours,
Pour finir nos malheurs, vient-elle à mon secours ?

Melisse descend dans un Char Magique

Melisse
Mon art m'a découvert vos peines.
Par des chemins nouveaux j'ay traversé les airs.
Je viens du bout de l'Univers,
Calmer de vôtre sort les rigueurs inhumaines:
Ces bois dans leurs sombres detours,
Enferment la grote admirable,
Où l'Enchanteur Merlin, exemple deplorable
Des funestes amours,
Vint terminer ses tristes jours;
Son ombre errante encor en ce lieu solitaire,
Y pousse des soûpirs & des gemissements,
Et sensible au malheur des fideles Amants,
Par un Oracle salutaire,
Elle peut aujourd'huy soulager vos tourments.

Tout parle icy de sa flâme.
Les Esprits que son art a soûmis à ses loix,
Empruntent de nouvelles voix
Pour chanter la Beauté qui regnoit dans son âme.

 

Melisse donne un coup de Baguette, les Arbres se retirent,
& l'on découvre la Grotte où Merlin, au rapport de l'Arioste, mourut d'amour pour la Dame du Lac enchanté,
dont on voit le portrait dans un arc de triomphe, au dessus du Tombeau de Merlin

 

Le Choeur
Contre l'Amour on combat vainement,
Le plus sage est le plus tendre:
Non, non, il n'est point d'enchantement,
Qui puisse nous en défendre.

Deux du Choeur
On n'entend pas toûjours les Oyseaux amoureux,
Dans ces Forests soupirer a ses plaindre;
Le Printemps fait naître leurs feux,
Et l'Hyver vient les éteindre.

Le Choeur
Pour vous, Mortels, aimez & soupirez toûjours;
Le Ciel n'a point borné le temps de vos amours.
Que d'un parfait bonheur les tendres coeurs joüissent:
Amour, comble enfin leurs souhaits
Que bien tôt leurs peines finissent;
Que leurs plaisirs ne finissent jamais.

Bradamante
O toy, de qui la Mort n'a pû briser les noeuds;
Des plus tendres Amants rare & parfait modele,
Soûlage la peine cruelle
D'un coeur constant & malheureux.

Merlin
Bradamante, ce jour finira tes alarmes.
A l'Amant, que tu crains, tu devras ton bonheur:
Pour un combat fameux prepare ta valeur,
Le Guerrier qui pourra te vaincre par les armes,
Est le seul digne de ton coeur.

 

La Grotte disparoît. L'on voit la Forest qui a paru au commencement

 

Scene III
Bradamante, Melisse

 

Bradamante
Que cet Oracle augmente ma tristesse !
Je devray mon bonheur à l'Amant que je crains;
Quoy ! je pourrois pour le Prince de Grece,
Trahir l'Objet de ma tendresse,
Et Roger se verroit immolé par mes mains.

Melisse
Sous une trompeuse apparence,
Merlin de l'avenir vous montre les secrets;
Le plus fidelle Amant qui fut jamais,
Peut-il conseiller l'inconstance ?

Et le Gloire & l'Amour pour vous seront d'accord.
Je vais trouver le Roy, j'obtiendray qu'il assûre
Ce combat d'où dépend aujourd'huy vôtre sort.
Vôtre Pere à ses loix souscrira sans murmure:
Mon art, qui force la nature,
N'a jamais sur les coeurs fait d'inutile effort.

Bradamante
Si vous êtes sensible aux tourments que j'endure;
Ramenez par vôtre art Roger dans ces climats,
Qu'il soit l'heureux Vainqueur qui desarme mon bras.

 

Haut de page

 

 

Acte Second

 

Le Théatre représnte le Port de Marseille, où sont les Vaisseaux du Prince de Grece;
on y découvre le Château dont Bradamante avoit le Gouvernement

 

 

Scene premiere
Le Prince de Grece, Roger

 

Le Prince
Enfin je touche au jour heureux,
Qui doit remplir mon esperance;
Je viens offrir un Spectacle à l'Objet de mes voeux,
Bradamante bien-tot regnera dans Byzance.

Sa valeur est égalle à ses divins appas,
Les plus fieres Beautez luy cedent la victoire;
Les plus braves Guerriers desarmez par son bras,
Au bout de l'Univers ont fait voler sa gloire.

Roger
Elle [est] digne de vous, vous êtes digne d'elle.

Le Prince
Helas ! que mon bonheur vous touche foiblement.
Ce grand coeur connoist peu les plaisirs d'un Amant...
Mais quelle tristesse mortelle semble vous arracher des pleurs ?
L'aspect de ces remparts irrite vos douleurs.

Vous le cachez l'ennuy qui vous devore:
De la tendre amitié, c'est offencer les droits.
Je plains en vous des malheurs que j'ignore,
Et je ne vous connois encore,
Que par vôtre courage, & vos rares exploits.

Roger
Je risquerois une amitié si chere,
En me faisant connoître mieux.
Laissez-moy souffrir & me taire;
Je ne veux de mes maux accuser que les Cieux

Le Prince
Le Ciel par un fatal caprice,
Sur le plus grand merite epuise ses rigueurs;
Ne pourray-je jamais vous rendre des honneurs,
Qui reparent son injustice ?

Roger
Je suis comblé de vos bienfaits.

Le Prince
La valeur s'attire
Des honneurs parfaits;
Si je l'aime dans mes Sujets,
Dans mes Ennemis je l'admire.

D'un Peuple belliqueux vous prîtes la deffence,
Vous meritiez d'être son Roy;
Vous portâtes le feu juqu'aux mur de Byzance;
Je respecteray ce bras, quoique fatal, pour moy.

Roger
Achevez, rappellez tout ce que je vous doy.

Dans une Prison redoutable,
Sous une indigne main mon sang alloit couler;
D'une Reyne en fureur la vangeance implacable,
Aux mânes de son Fils me vouloit immoler.
Vôtre main favorable
Brisa mes fers, sauva mes jours;
Vos bontez m'ont vangé du sort impitoyable.

Le Prince
Daignez les éprouver toûjours.
L'Hymen va me lier de sa plus douce chaîne.
Le soin de mon amour m'appelle en ce Palais.
Je vous quitte, assemblez mes fideles Sujets,
Qu'ils viennent sur vos pas rendre hommage à la Reyne.

 

Scene II
Roger, seul

 

Roger
Desesperé, vaincu, captif de mon Rival,
Verray-je encore son triomphe fatal ?
Que ne m'immoloit-il au milieu de Byzance ?
Prêt à percer son coeur je tombe en sa puissance:
Le sort injurieux m'expose à sa pitié;
Ah ! c'est top garder le silence,
Connoy Roger, reprend ta cruelle amitié,
Ou rend moi l'Objet qui m'enchante.

Non, regnez, belle Bradamante;
Il n'est permis qu'aux Rois de soupirer pour vous;
Mon orgueil flata a tendresse,
J'esperois immoler ce Prince à mon couroux,
J'esperois apporter son sceptre à vos genoux;
Je puniray mon bras de ma foiblesse,
Je viens expirer à vos yeux:

A ses yeux, Ciel ! Ciel ! que vais-je faire ?
L'exposer au péril de me voir en ce lieux;
Ay-je donc oublié les fureurs de ons pere ?
Je suis à la faveur de ce déguisement,
D'un simple Grec soûtenir l'apparence,
Menageons d'un Rival l'heureuse confidence.

Quelqu'un vient, assemblons tous nos Grecs promptement.

 

Scene III
Bradamante, Hipalque

 

Bradamante
Tout esperance m'est ravie,
Le Prince est arrivé, peut-être il suit mes pas;

Falloit-il m'arracher de mes deserts, helas !
Inhumaine, tu m'as trahie.
Vous qui me seprarez de l'Objet de mes feux,
Vastes Mers, ouvrez-moy vos ondes.
Ou pour l'aller revoir sur des bords plus heureux,
Ou pour trouver la mort dans vos prisons profondes.

Hypalque
Mélisse a dû calmer le trouve où je vous voy,
Le combat que ses soins ont obtenu du Roy,
Du choix de vôtre Pere à jamais vous dégage,
Le Prince sur Roger n'aura plus l'avantage,
Vôtre sort ne dépend que de vôtre courage,
L'Oracle vous rend vôtre foy.

Bradamante
Bradamante aujourd'huy cesse d'être invincible.
Celle lance en ma main n'est qu'un vain ornement.
L'Oracle m'a prédit m'a [sic] défaite infaillible,
Helas ! helas ! je te perds cher Amant,
Mélisse par un art à qui tout est possible,
Devoit à mon amour te rendre en un moment;
A mes malheurs Mélisse est insensible.

Hypalque
Ce grand jour vous promet un heureux changement,
Pour vous & pour Roger Mélisse s'interesse.

Bradamante
Ah ! je vois le Prince de Grece,
Sa presence manquoit à mon cruel tourment !

 

Scene IV
Le Prince de Grece, Bradamante, Hypalque,
Grecs de la Suite du Prince, parmy lesquels est caché Roger

 

Marche

 

Le Prince
Princesse, de mes feux daignez souffrir l'hommage,
Le Thrône où je seray placé,
Est moins cher à mes voeux qu'un si doux esclavage,
J'adorois en secret vôtre illustre courage,
Vos beaux yeux sur mon coeur ont achevé l'ouvrage
Que vôtre gloire a commencé.

D'un Amant couronné souffrez l'amour extrême,
Venez, venez regner dans des lieux fortunez;
Pour les fers que vous lui donnez,
Il vous promet un Diadême.

Bradamante
Helas ! Seigneur, que voulez-vous de moy ?
Je sçais quel est le choix de mon pere & du Roy.

Le Choeur
D'un Amant couronné souffrez l'amour extrême, &c.

[on danse]

Petit Choeur
Les Guerriers quelquefois asservissent la terre;
Mais l'Amour à son char les enchaîne toûjours.
Le laurier qui les met à couvert du tonnerre,
Est un trop foible secours contre les traits des Amours.

[on danse]

Petit Choeur
Qu'il est beau de sentir l'amour & sa puissance !
Qu'il est beau d'adorer une jeune Beauté !
Il est mille plaisirs dont l'Amour recompense
La perte que les coeurs font de leur liberté.

Bradamante
Par un frivole espoir vous vous laissez surprendre,
Mais Bradamante enfin doit vous apprendre
A quel prix elle a mis son coeur;
D'un Diadême offert j'admire la splendeur;
Mais, j'aurois honte encor de me rendre à ses charmes,
Je ne dois céder qu'à vos armes;
Captive je suivray la loy de mon Vainqueur.

Le Prince
Mon coeur trop content de se rendre,
S'est rangé sous vos loix pour n'en sortir jamais.
Quel Vainqueur contre vous oseroit se deffendre ?
Je céde la victoire à vos charmants attraits.

Bradamante
Mon bras doit les deffendre aux dépens de ma vie;
Ma liberté, mon choix.

Le Prince
Que je suis interdit ?

Bradamante
Mon trouble m'a trahie.
Un Oracle, un Combat, je vous en ay trop dit,
Mon coeur n'est plus à moy.

Le Prince
Quel est donc ce mystere ?

Bradamante
Allez l'apprendre de mon Pere.
De mon sort & du vôtre il vous instruira mieux.

Le Prince
Ah ! Cruelle, je lis mon malheur dans vos yeux.

 

Scene V
Bradamante, Hypalque

 

Bradamante
Hypalque suy ses pas, va, cours & vien m'apprendre
A quels malheurs je dois m'attendre.
Unique & cher Objet qui possedes ma foy,
Que ne peux-tu voir ce que je fais pour toy.

 

Scene VI
Bradamante, Roger

 

Roger
Ah ! c'en est trop, genereuse Princesse,
Roger meurt satisfait, mourant à vos genoux.

Bradamante
Quelle surprise ! ô Ciel ! cher Amant est-ce vous ?
Quel sort vous rend à ma tendresse ?
Helas ! je vous revois dans un temps bien fatal !
D'un Rival odieux vous avez vû l'hommage.

Roger
J'oublie en vous voyant que c'est à mon Rival
Que je dois ce cher avantage,
Forcé de vous quitter, vous vîtes ma fureur,
J'allois vanger sur luy mon amour, mes malheurs,
Projets infortunez, inutile esperance,
Prêt à percer mon Ennemy
Je tombe dans les fers, j'éprouve sa clemence;
Et pour comble de maux je deviens son amy.
Trop funeste amitié qui retient ma vengeance !

Bradamante
C'est donc à mon amour à nous vanger tous deux.

Roger
Un Prince puissant vous adore,
Seul, je me puniray du bonheur de ses feux:
Il sera vôtre Epoux.

Bradamante
Il ne l'est pas encore.

Roger
Ce jour de vôtre hymen doit former le lien;
Qui pouroit l'empêcher ?

Bradamante
Son trepas ou la mien.
Dans son sang j'éteindray sa flâme,
Ou le mien coulera, pour vous prouver mes feux.

Roger
Ciel ! quel effroy saisit mon ame !

Bradamante
L'Oracle & ma valeur nous rendront plus heureux.

Roger
Quel Oracle ? que dois-je croire ?

Bradamante
D'un combat redoutable il faut subir la loy;
L'Oracle à mon Vainqueur doit engager ma foy;
Mais mon bras sçaura bien disputer la victoire,
Et vous garder un coeur que je vous doy.

Bradamante & Roger

Je periray plûtôt moy-même,
[
Bradamante] Que de trahir nos amours.
[
Roger] Que de hazarder vos jours.

[Bradamante] Heureux le secours
[
Roger] C'est un trop cruel secours,

[Bradamante] Qui peut sauver ce qu'on aime.
[
] Que d'exposer ce qu'on aime.

Bradamante
Dans ces lieux on peut nous surprendre;
Roger, ne suivez point mes pas:
Le champ s'ouvre, je voy m'y rendre;
Contre vôtre Ennemy je sçauray me deffendre.

Roger
Que plûtôt le Cruel me donne le trépas;
Je vais me declarer, & m'offrir à son bras.

Bradamante
Vivez, vous connoîtrez bientôt si Bradamante,
D'un Heros tel que vous, a merité l'ardeur.

Roger
Ah ! trop parfaite Amante:
Suivons-la, s'il se peut, retenons sa fureur.

Entr'Acte

Haut de page

 

 

Acte Troisiéme

 

Le Théatre represente la Tente du Prince de Grece, & ses Pavillons tendus auprès de la Ville de Marseille

 

 

 

Scene prémiére
Roger

 

Prélude

 

Roger
Ah ! que mon sort a de rogueur !
Plus ma Princesse m'aime, & plus je suis à plaindre.
Elle expose de ses jours... je frissonne... la peur,
Pour la premiére fois, vient d'entrer dans mon coeur;
Mais au plus grand Guerrier il est permis de craindre,
Quand il craint pour l'Objet qui cause son ardeur.

 

Scene II
Le Prince, Roger

 

Le Prince
Je vous cherchois.
Dans ma douleur mortelle,
J'implore la pitié d'un Amy si fidelle.
Sur moy le Ciel epuise son couroux.

Roger
Avec un egal avantage,
L'Amour & le Destin se declaroient pour vous.
Voudroient-ils aujourd'huy l'un de l'autre jaloux,
Detruire leur ouvrage ?

Le Prince
Mon coeur est accablé des plus sensibles coups,
Un Rival a surpris le coeur de Bradamante,
Un barbare Affricain sans appuy que son bras,
Roger de qui l'audace errante
Cherche des ennemis de climats en climats.

Ah ! que ne paroit-il pas ? ma jalouse furie,
Luy feroit payer cher le bonheur de ses feux.

Roger
Ce jour terminera sa vie.
Seigneur, vous allez être heureux:
A vôtre hymen rien ne sera contraire,
Bradamante depend des volontez de son Pere.

Le Prince
Sur les voeux de sa Fille il n'a plus de pouvoir;
Elle a sous d'autres loix enchaîné son devoir,
D'un Oracle emprunté, l'on raconte l'histoire:
Le nom de son Epoux... Ciel ! que le pourroit croire ?.
Dépendra du succés d'un combat inhumain:
Il faut, les armes à la main,
A Bradamante armée, arracher la victoire.

Que mon sort est fatal !
Faut-il que je renonce à mon amour extrême ?
Faut-il me vanger d'un Rival,
Aux dépens de l'Objet que j'aime ?

Si je dois pour le vaincre attenter à ses jours,
Je crains egallement sa defaite & la mienne,
Je la perdray toûjours
Par ma valeur ou par sa sienne.

Roger
Calmez cet aveugle transport.

[à part]

Helas ! qui de nosu deux est le plus miserable ?

Le Prince
Amy, vous déplorez mon sort.

Roger
Que les tourments d'un coeur tendre
Sont des tourments rigoureux !
On perd l'Objet de ses voeux
Sans oser rien entreprendre.

Le Prince & Roger
L'Amour trahit les coeurs qu'il voudroit rendre heureux;
Est-il des maux plus affreux,
Que les tourments d'un coeur tendre ?

Le Prince
Vain espoir ! vain projets !
Je tremble au nom de l'Inhumaine;
N'auriez-vous point aimé, pour juger de ma peine ?
Ce combat...

Roger
Ah ! Seigneur, ne le tentez jamais.

Le Prince
Mes maux atttendrissent vôtre ame.
Vous craignez pour mes jours, je vois couler vos pleurs.
Cependant ce combat, qui cause vos frayeurs,
Est l'unique remede au malheur de ma flâme;
Aujourd'huy, cher Amy, je triomphe ou je meurs.

 

Scene III
Roger

 

Prelude

 

Roger
Il va combattre, il fuit le transport qui l'anime !
O Ciel ! Je ne puis plus douter de mon malheur.
De ma Princesse delas ! tu serois le Vainqueur !
Tu seras plûtôt ma victime...

Trop fortuné Rival, redoute ma fureur...
Allons... mais quoy ! dans le fond de mon coeur
Un vois plaintive s'ecrie:
Ah ! faut-il luy devoir la vie ?
Quoy ! Je ne puis trahir l'Auteur de mon tourment !
Avant que d'être Amy, n'étois-je pas Amant ?
Prevenons-le du moins; entrons dans la Carriere;
Elle est ouverte à tous; c'est un Arrest des Cieux...

Que dis-je; helas ! mon nom est un crime en ces lieux;
On me fermroit la barriere...
Dérobons un bonheur,
Que l'on refuse à ma valeur:
Attaquons le Cruel, arrachons-luy ses armes.
Que j'éprouve d'allarmes:
Haîne, Transports jaloux, regnez seuls aujourd'huy.
Taisez-vous, Devoir trop severe...
Infortuné, que vais-je faire ?
Immoler mon Rival, & moy-même aprés luy.

 

Scene IV
Melisse, Roger,
Guerriers & Guerrieres

 

Melisse
Arrête, reconnoy Melisse,
Elle veut à ton bras épargner des forfaits;
Sans répandre de sang, un heureux artifice
Pourra de tes desseins assûrer le succés...

Reçoy ces armes admirables,
Qu'un charme ingenieux a sçeû rendre semblables,
Aux armes de ton Rival:
Tandis qu'à te chercher j'occuperay son âme,
J'ouvre un champ libre à ta flâme,
Va tenter le combat fatal.

Pour les plus grands projets, une adroite surprise
Est un puissant secours.
Si quelquefois Bellonne l'autorise,
L'Amour nous la permet toûjours.

Le Choeur
Signale ta valeur, signale ta prudence,
Va meriter le bonheur qui t'attend;
Quel Guerrier, quel Amant eût jamais l'esperance
D'un prix plus éclatant ?

[on danse]

Une Guerriere
L'Amant qui veut plaire,
Doit être sincere,
Et ne tromper jamais l'Objet qui l'a charmé;
Mais tromper les Rivaux, dont on est allarmé ?
C'est un doux mystere,
Que l'Amour eclaire
Avec son Flambeau,
Et qu'il cache à leurs yeux avec son bandeau.

[on danse]

Un Guerrier
L'aimable jeunesse
Doit à la tendresse
Ses plus doux loisirs;
Mais en recompense,
L'Amour luy dispense
Ses plus doux plaisirs.
Volez Amours, regnez dans tous les coeurs;
Triomphez Amours, couvrez de vos ailes
Les amans fideles,
Couronnez leurs ardeurs.

Gardez vôtre couroux,
Pour les coeurs rebelles,
Les Inconstans, les Cruelles,
Les Indiscrets & les Jaloux.

[on danse]

Haut de page

 

 

Acte Quatriéme

 

Le Théatre represente une Place de la Ville de Marseille, ornée magnifiquement pour recevoir le Vainqueur de Bradamante

 

 

Scene premiére
Roger

 

Prelude

 

Roger
Enfin, j'ay du combat remporté l'avantage,
Bradamante à mon bras a longtemps resisté.
Ah qu'elle m'aime ! son courage
N'avoitjamais tant eclaté:
Elle coryoit fraper l'Ennemy qu'elle abhorre..
Dans son erreur la laisseray-je encore ?
Peut-être elle ma plaint, lorsque je suis heureux.
Fortune, acheve enfin de répondre à mes voeux.

 

Scene II
Le Prince de Grece, Roger

 

Prelude

 

Le Prince
Amy, le croiriez-vous ? Roger est dans ces lieux.
Il n'est plus besoin que je tente
De combattre contre Bradamante;
Il suffit d'immoler un Roval odieux:
Cherchons-nle, c'est vainement qu'il se cache à mes yeux...

Le Choeur, derriere le Théatre
Chantons, chantons la valeur triomphante
Du Vainqueur de Bradamante.

Le Prince
Qu'entens-je ? quels concerts ! quels bruits harmonieux !
Quel Vainqueur à mes yeux dérobe la Princesse ?
Un rival inconnu au combat m'a t'il prevenu ?

Le Choeur
Heureux Prince de grece !

Roger, à part
O coup affreux ! ô malheureux Vainqueur !
Un autre jouira du prix de ta valeur.

Le Prince
J'entens mêler mon nom à ces chants d'allegresse.
Vient-on braver icy la douleur qui me presse ?

Roger, à part
Il ne te reste plus qu'à chercher la mort,
Infortuné: tu pers l'Objet de ta tendresse.

Le Prince
Amy, que ta pitié flateroit ma foiblesse !
Maon mon sort est trop sûr, un Rival plus heureux
Joüit du malheur de mes feux...
Allons, éclaicissons le trouble qui m'accable:
Amy, cherche Roger, laisse-moy dans ces lieux,
Offre luy de ma part un deffy redoutable !
Si le sort envieux
M'empêche d'obtenir la Beauté que j'adore,
J'immoleray du moins le Rival, que j'abhorre.

Roger, en s'en allant
Faut-il parler ? faut-il se taire ?
Où suis-je ? où vais-je ? helas ! que le sort m'est contraire !

 

Scene III
Le Prince

 

Le Prince
On vient. Je connoîtray par leurs chants, par leurs jeux,
Quel est l'heureux vainqueur de l'Objet de mes feux.

 

Scene IV
Le Prince de Grece, Un Chef de la Feste,
Peuples de Marseille, Bergers & Bergeres, Mariniers & Marinieres

 

Le Choeur
Chantons, chantons la valeur triomphante
Du Vainqueur de Bradamante.
Chantons: que son nom retentisse dans les airs,
La conquête d'un coeur est cent fois plus charmante,
Que celle de tout l'univers.

[on danse]

Trio de Bergers
Heureux, heureux Prince de Grece !
Et la Gloire & l'Amour ont decidé de ton sort.
Ta valeur aujourd'huy, par un heureux effort,
A fait triompher ta tendresse.

[on danse]

Le Prince
Dans tout ce que j'entens je ne puis penetrer.
Est-ce un Enchantement qui qui m'abuse moy-même ?
Quel est donc ce bonheur qu'on me fait esperer ?
Dois-je obtenir l'Objet que j'aime.

Le Choeur
Un bonheur qu'on attend pas,
A mille fois plus d'appas.
Bradamante étoit invincible,
Mais à l'Amour il n'est rien d'impossible.

[on danse]

Deux Marseilloises
Sous l'épais feüillage
D'un bocage,
On fuit le grand jour.
Le bois le plus sombre
N'a point d'ombre,
Où entre l'Amour.

L'astre qui nous luit
S'éteint la nuit;
L'Amour nous presse,
Et sans cesse
Son flambeau nous suit;
L'Amour dans nos bois
Donne ses loix;
Une Bergere
Qui sçait plaire
Doit faire un beau choix.

Sous l'épais feüillage, &c.

[on danse]

Le Chef de la Feste
Le Soleil descend dans l'Onde,
Satisfait d'avoir vû tant d'exploits glorieux.
O Nuit ! si c'est à toy de regner dans ces lieux,
Souffre que nos Chansons troublent ta paix profonde.

Tout doit icy celebrer
Un Vainqueur plein de gloire.
L'astre du jour vient d'éclairer
Sa Victoire.
Mais pour rendre à l'envy son triomphe plus beau;
L'Amour, qui dans ces lieux fait briller son flambeau,
Au milieu de la nuit fait luire un jour nouveau.

[on danse (La Marsoilloise)]

Un Marseillois
L'Amour nous appelle;
Que sa flâme a de douceurs !
Que sa chaîne est belle,
Pour les tendres coeurs !
C'est un esclavage
Qui plaît, qui nous engage;
Quel domage
De füir les plaisirs,
Et de contraindre nos desirs !

L'Amour nous appelle,
Ah ! qu'une Cruelle
Perd de doux moments !
Qu'elle en fait perdre à ses Amants !
Est-il un voyage
Exempt de quelques tourments ?
Mais faut-il, peur de l'orage,
Languir toûjours au rivage ?

L'Amour nous pappelle, &c.

[on danse]

Le Choeur
Chantons, dansons;
Que le Terre & l'Onde
Applaudissent à nos chansons.
Que l'Echo nous reponde.

[on danse]

Le Chef de la Feste
Le Roy va couronner une valeur si rare !
Vous sçavez la grandeur du prix qu'il vous prépare:
Venez, Prince, venez,
Recevoir les honneurs qui vous sont destinez.

Le Prince
Je n'ose pas les esperer encore,
Je dois tout aux bontez du Roy;
Mais son choix vainement se declare pour moy,
Si je ne puis flêchir la Beauté que j'adore:
Je vais à ses genoux... Arrêtons, je la vois.

 

Scene V
Bradamante, Le Prince de Grece, Melisse

 

Bradamante, sans voir le Prince
Ou courons-nous, aprés ma defaite cruelle ?
Ne voyons plus Roger, qu'il me croit infidelle.

(appercevant le Prince)

Ô Ciel ! je voy mon barbare Vainqueur;
Tu me poursuis encor, Traître ?
O ! mortelle peine !

Le Prince
De quoy m'accusez-vous ? quelle injuste rigueur !
Ay-je merité vôtre haîne ?

Bradamante
Ta victoire m'assûre une fatale chaîne;
Mais la mort, que je vais me donner en ce jour,
Sçaura me derober à ton funeste amour.

 

Scene VI
Le Prince de Grece, Melisse

 

Le Prince
Qu'ay-je entendu ? puis-je le croire ?
L'Inhumaine me fuit, elle accuse ma foy !
A quelqu'autre que moy,
Son bras a cedé la victoire !

Melisse
Bradamante jamais n'a dementy son choix,
C'est pour Roger qu'elle soûpire encore;
Sous un nom emprunté cet Amant qu'elle adore,
S'est encor sur son coeur acquis de nouveaux droits.
Osez-les luy ravir par l'effort de vos armes;
Vangez sur ce Rival vos soûpirs, vos allarmes;
Avant que Bradamante écoûte vôtre ardeur,
Songez à vaincre son Vainqueur.

Le Prince
Son Vainqueur ! qu'osez-vous me dire ?
Ah ! qu'il n'échape pas à mes transports jaloux !

En vain, je l'ay cherché, qu'il meure, qu'il expire,
Ou que je tombe sous ses coups.

Melisse
Il est prés de ces lieux, je puis vous y conduire.

Le Prince
A peine tout son sang suffit a mon couroux.

Entr'Acte, Air des Cyclopes

Haut de page

 

 

Acte Cinquiéme

 

Le Théatre represente une Solitude, où Roger s'est retiré, pour y mourir de desespoir

 

 

Scene premiére
Roger

 

Prelude

 

Roger
Vastes Deserts, effroyable Sejour,
Tristes lieux, où l'astre du jour
Ne repand qu'à regret sa lumiere affoiblie.
Confidens de mes déplaisirs,
Recevez les derniers soûpirs,
De mon amour, & de ma vie.
Sort cruel ! Oracle trompeur,
Vous m'avez donc trahy, j'ay trahi Bradamante.
Du Ciel par mon trepas épuisons la rigueur,
Mourons pour mon Amy, mourons pour mon Amante;
Triomphe, heureux Rival... j'assûre ton bonheur;
Joüis de ma conquête.

[il veut se tuer]

Quelle invisible main m'arrête ?
Frapons... Ce fer craint-il de finir mon malheur ?

[il jette son Epée]

Un charme fatal de Melisse,
Affoiblit-il ma main pour épargner mon coeur ?
Ah ! que pour un Guerrier c'est un cruel supplice,
De ne pouvoir mourir que de douleur !

[il tombe accablé sur un Rocher au fond du Théatre]

 

Scene II
Bradamante

 

Prélude

 

Bradamante
Je m'égare... je cours... & ma recherche est vaine.
Je céde à l'horreur de mes maux.
Melisse avoit flaté ma peine,
Par l'espoir d'un combat entre les deux Rivaux.
Vien, Roger, il est temps, hâte-toy de paroître,
Vien, vien me ravir à mon cruel Vainqueur.
Helas ! Roger peut-être Soupçonne ma fidelle ardeur...

Mais que vois-je en ces lieux ? quel casque, quelle épée ?
Ah ! c'est celle qui tant de fois,
Aux pieds de mon Amant a fait tomber des Rois,
Qui du sang des Geants fut si souvent trempée,
Qui des infortunee fût toûjours le soûtien...
J'y reconnois son Chiffre avec le mien.
A cet objet, que mon âme est saisie !
Mon Amant ne vît plus; son perfide Rival
L'a fait tomber icy dans un piege fatal;
Les Grecs ont sur Roger signalé leur furie;
Les armes que je voy m'assurent de sa mort.
Un Guerrier si brave & si fort,
Ne les quitte qu'avec la vie...

Ciel ! offre son Rival à mon jaloux transport ?...
Au pied de ce Rocher que vois-je ?
Il faut me rendre ! C'est un des Assassins du malheureux Roger !
Ah ! Ah ! cher Amant, ce fer qui n'a pû te deffendre,
Va dumoins dans ma main servir à te vanger.

 

Scene III
Bradamante, Roger

 

Bradamante
Malheureuse ! qu'allois-je faire ?
Helas ! c'est Roger que je voy.

Roger
Achevez, vangez-vous de moy.
Trop heureux de mourir par une main si chere.

Bradamante
Vivez pour adoucir, ou pour changer mon sort.

Roger
Vos malheurs & les miens finiront par ma mort.

Bradamante
Non, Roger de mon coeur sera toûjours le maître.
Ah ! si vous pouviez connoître,
Quels perils j'ay bravez pour vous prouver mes feux !

Roger
Ah ! si vous pouviez connoître
Quel est l'autheur de nos maux rigoureux !
C'en est trop, je suis malheureux,
Et j'ay merité de l'être.

Bradamante
Vous meritiez, qu'à ma valeur
Le Destin fût plus favorable,
Jugez de ma sincere ardeur
Par le desespoir qui m'acable:
Mon bras estoit levé pour frapper mon Vainqueur.
Une invisible & secrette puissance
A suspendu mon bras, & trahy ma vangeance.

Roger
Que ne luy perciez-vous le coeur ?
Son sort seroit moins deplorable.

Bradamante
Je vous adore, je le hais,
Devez-vous pour son sort être si pitoyable ?

Roger
Ah ! ne le haïssez jamais.

Bradamante
Mais que vois-je ! o Ciel ! quel supplice ?
Vôtre Rival avec Melisse !

 

Scene IV
Roger, Bradamante, Melisse, le Prince de Grece

 

Le Prince
Quel spectacle fatal !
Dans mon plus cher Amy, je trouve mon Rival !

[en mettant l'Epée à la main] Ah ! tu mourras, Perfide...

Melisse
Un aveugle transport vous guide !

Le Prince, à Melisse
Laisse-moy du moins ma fureur.
Et toy, Traître, ton sang doit expirer ton crime,
Helas ? étoit-ce à toy de causer mon malheur ?
T'ay-je sauvé le jour pour estre ta victime ?

Melisse
Est-ce Roger qui vous trahit ?
Plaignez-vous du Destin; c'est à sa loy suprême,
Que vôtre Rival obeit,
Plaignez-vous du combat, & de vôtre amour même.
Bradamante doit estre unie à son Vainqueur.

Roger
Et le ciel met enfin le comble à mon malheur.

(au Prince) En ma faveur le sort decide,
Mais, sans combler tous mes voeux,
Pour me rendre Amant heureux,
Il me rend Amy perfide.

Le Prince
Non, je veux oublier que tu m'as pû trahir,
Roger, je t'aimay trop pour te pouvoir haïr...
J'ouvre les yeux enfin, & la raison m'eclaire;
Mon coeur change en un moment.
L'Amant le plus sûr de plaire,
Doit estre l'heureux Amant.

Il faut que ma gloire
Triomphe en ce jour;
Il faut que l'amitié remporte sur l'Amour
Une memorable victoire.

Tendres Amans, remplissez vôtre sort;
Adieu, je ne puis voir couronner vôtre flame.
J'en rougis... mais mon ame
S'est déja fait un assez grand effort.

[il sort]

Roger
Ah ! je vous dois deux fois la vie.

Bradamante
Favorable retour.

Melisse
Que l'avenir publie,
Que la tendre amitié fait triompher l'Amour.

Deserts, que vos horreurs à ma voix disparoissent,
Devenez des Jardins charmants,
Que toûjours sous les pas de ces heureux Amants
Avec les fleurs, les plaisirs y renaissent.

 

Le Théatre change, & represente un Jardin magnifique

 

Melisse
Vous, Esprits qui servez à mes Enchantements,
Applaudissez à nôtre ouvrage,
Volez, obéïssez à mes commandements.
Vous, Esprits qui servez à mes Enchantements,
Sous d'aimables déguisements,
Venez tous celebrer
Le noeud qui les engage.

 

Scene V & derniere
Bradamante, Melisse, Roger,
Troupe de Genies sous des formes agréables

 

Le Choeur
Goutez en paix vôtre felicité.
Le Ciel termine vos allarmes.
Plus la victoire a coûté,
Plus le triomphe a de charmes.

La fortune à vos voeux a longtemps resisté.
Mais un amour constant luy fait rendre les armes.

Plus la victoire, &c.

[on danse]

Une personne seule
Jeunesse timide,
Prend l'Amour pour guide,
Et cours aux plaisirs;
Dés que l'on sçait plaire,
L'on ne trouve guerre
De tristes soûpirs.
L'Amour pour les Belles
Triomphe des coeurs,
Et l'Amour pour elles
Garde ses douceurs.

Cédez sans deffense
A sa tendre ardeur;
Trop de resistance
Irrite un Vainqueur.

Jeunesse timide, &c.

[on danse]

Deux Heros
Ah ! que l'Amour est un guide agréable !
Si l'on voit tant de coeurs enchaînez sur ses pas,
Ils ne s'en plaignent pas.
Aimez, jeunes Beautez, le Destin favorable
Ne vous promet que de beaux jours,
Aimez, ne craignez rien sur la foy des Amours.

[on danse]

Le Choeur
Goutez en paix vôtre felicité, &c

Haut de page