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Astrée
Tragédie en Musique en un Prologue et III Actes

livret de Jean de la Fontaine
musique de: Pascal Colasse

 
Prologue
Acte I
Acte II
Acte III



PROLOGUE

les personnages:
APOLLON
ACANTE, Suivant d'Apollon
ZEPHIRE
FLORE et sa suite


Le Theatre represente la veuë de Marly dans l’esloignement, et les bords de la Seine sur le devant


(Apollon descend)

La Nymphe:
Dieu du Parnasse et du sacré vallon
Quelle aventure en ces lieux vous attire?

Apollon:
Mars, de tout temps ennemi d’Apollon,
Me force à quitter mon empire.

La Nymphe:
Nostre monarque vous promet
Un repos qu’on n’a plus sur le double Sommet.

Apollon:
Jupiter lui-même aurait peine
À calmer aujourd’huy tant de peuples divers:
Rien n’impose à présent silence à l’Univers
Et cependant je vois les Nymphes de la Seine
S’occuper à l’envi de musique et de vers.

La Nymphe:
Nous tenons ces faveurs d’un roi plein de sagesse:
La Terreur et l’Effroi respectent ces beaux lieux.
Des chants les plus délicieux
Nos bois retentissent sans cesse.
La Paix règne dans nos ombrages.
Le murmure des eaux, les plaintes des amants,
Les rossignols par leurs tendres ramages
Occupent seuls l’écho dans ces lieux si charmants.

Apollon:
Joignons tous nos accords: approchez-vous, Acante.
Fille de l’Harmonie, ô Paix douce et charmante!
Comme j’unis les voix, reviens unir les cœurs.
Par son retour la saison la plus belle
Annonce en mille endroits la guerre et ses fureurs;
Fais qu’en ces lieux l’amour se renouvelle.

Apollon, La Nymphe, et Acante:
Ô Paix! reviens unir les cœurs.
Par son retour la saison la plus belle
Annonce en mille endroits la guerre et ses fureurs:
Fais qu’en ces lieux l’amour se renouvelle.

Choeur:
Fais qu’en ces lieux l’amour se renouvelle.

Apollon:
Et vous, compagnons du printemps
Zéphyrs, par qui les fleurs renaissent tous les ans
Embellissez ces bords de leurs grâces naïves;
Ramenez ici les beaux jours
Doux Zéphire, invitez à danser sur ces rives
Flore et la mère des Amours.

La Nymphe:
Dans ces lieux les dons de Flore
Font accourir les Zéphyrs,
Et les larmes de l’Aurore
Se joignent à leurs soûpirs.
Les fleurs n’en sont que plus belles
Joüissez de leurs attraits:
Flore à leurs grâces nouvelles
Donne ici de nouveaux traits.
Toutes saisons n’ont pas ces richesses légères
Dont l’émail peint nos champs de diverses couleurs:
Bergers, venez cueillir les fleurs,
N’y venez point sans vos bergères;
Jouissez des dons du printemps:
Tout finit, profitez du temps.

Choeur:
Joüissons des dons du printemps.
Tout finit, profitons du temps.

Acante:
On se plaint icy des cruelles;
C'est un beau sujet pour nos chants.
Rendons-les tendres et touchans;
Ils pourront inspirer l'amour aux coeurs rebelles.

La Nymphe:
Ce n'est point par de doux sons,
Par des Vers et des Chansons,
Qu'on rend un coeur moins severe;
Il faut plaire:
Qui n'est pas fait pour charmer.
Ne doit point aymer.

Acante:
Souvent dans le fond des bois
Les Bergers joignent leurs voix,
En dansant sur la fougere;
Et souvent par leurs doux sons
Le coeur de quelque Bergere
Est le prix de leurs chansons.

Choeur:
Est-il quelques rivages
Qui ne connaissent point l’Amour?

La Nymphe et Acante:
Si les bergers luy font leur cour,
Les rois lui rendent leurs hommages.

Choeur:
Est-il quelques rivages
Qui ne connaissent point l’Amour?

La Nymphe et Acante:
Il n’est point de lieux si sauvages,
De cœurs si fiers, d’esprits si sages,
Que ce dieu ne dompte a leur tour.

Choeur:
Est-il quelques rivages
Qui ne connaissent point l’Amour?

Apollon:
Vos chants sont pour l’amour, ma Lire est pour la gloire
Du nom de deux héros je veux remplir les Cieux,
De deux héros que la Victoire
Doit reconnoistre pour ses dieux.
Le Rhein sçait leur vaillance,
Le Danube en pourra ressentir les effets.
Qui peut mieux qu'Apollon en avoir connoissance?
Mais je veux taire ces secrets;
LOUIS m'apprend par sa prudence
A cacher ses projets.
Muses, profitez d’un asile
Où tout est paisible et tranquille.
Représentez, dans ce séjour,
Un spectacle où règne l’Amour.
Ce dieu récompensa quelques moments de peine
Qu’eurent Astrée et Céladon ;
Faites voir aux bords de la Seine
Les aventures du Lignon.

Choeur:
Que nos chants expriment nos flammes;
Répandons dans tout ce séjour
Le charme le plus doux des âmes
Les chansons, les vers, et l’amour.

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ACTE I

les personnages:
ASTRÉE, bergère
CÉLADON, amant d’Astrée
SÉMIRE, amant d’Astrée
PHILIS, confidente d’Astrée
HYLAS, TIRCIS, bergers
GALATÉE, princesse du Forez
LÉONIDE, confidente de Galatée
ISMÈNE, fée
LIZETTE
GALIOFFO
GAMBARINI


Le théâtre représente le Païs du Forez, arrosé de la rivière du Lignon, sur les bords de laquelle sont plusieurs Hameaux et Boccages


Scène 1
Sémire

Sémire:
Perfide que je suis! infortuné Sémire!
Les bruits qu’en ces hameaux je répands tous les jours
Soulageront-ils mon martire?
Que me sert de troubler d’innocentes amours?
J’ayme Astrée et je tente un dessein téméraire:
Je détruis son amant, mais que fais-je pour moi?
Ce qui le rend suspect de violer sa foy
Me rend-il capable de plaire?

Au sein d’Astrée en vain j’ai versé cent poisons.
L’implacable dépit, les injustes soupçons,
L’aveugle et la sourde colère,
La jalousie, au repos si contraire,
Enfants de l’art dont je me sers,
M’ont en vain procuré le secours des Enfers.

Quel fruit aura ton crime, infortuné Sémire?
Les mensonges divers à quoi tu donnes cours
Soulageront-ils ton martyre ?
Que te sert de troubler d’innocentes amours?

Je me venge, il suffit; je fais des misérables.
N’est-ce pas un bien assez doux?
Achevons ; puis retirons-nous
En des déserts inhabitables.

Amants, heureux amants, dont je détruis la foy,
Puissiez-vous devenir plus malheureux que moy!
Je vois déjà cette bergère en larmes
Ce doit être l’effet des dernières alarmes
Par qui mon imposture a séduit sa raison;
Laissons sur son esprit agir notre poison.


Scène 2
Astrée, Philis

Astrée (donnant à Philis une lettre ouverte):
Avais-je tort, Philis? Tu vois ces témoignages
De sa main propre ils sont tracez;
Considère de quels outrages
Mes feux y sont récompensez;
Ne me parle jamais du traître
Céladon, Céladon, il est un dieu vangeur.

Philis:
Ne le soupçonnez pas, ma Sœur

Astrée:

Voicy pourtant ses traits, peux-tu les méconnaître ?

Philis:
Je connais encor mieux son cœur;
Tout m’est suspect, tout vous doit l’estre
Quelque ennemi secret vient d’imiter sa main.

Astrée:
Dédiras-tu nos yeux, qui l’ont vu ce matin
Embrasser les genoux d’Aminte?

Philis:
C’est un reste de feinte;
Vous-même avez pu voir avec quelle contrainte
Il feignait des transports qu’il ne pouvait sentir.
Qu’un véritable Amant a de peine à mentir!

Astrée:
Eh! qu’il ne mente plus.

Philis:
Sçait-il votre pensée?
Il voit, depuis quelques jours
Que sa flamme est traversée,
Et qu’on trouble vos amours
Il veut vous ménager, en exposant Aminte.

Astrée:
Que ne me l’a-t-il dit?

Philis:
Sans doute il ne l’a pû.

Astrée:
Mon cœur à Céladon n’était que trop connu
N’aurait-il pas prévu ma crainte
Si l’ingrat, d’autres soins occupé, prévenu...

Philis:
Ma Sœur, bannissez ces alarmes
Quel objet vous peut-on préférer sous les cieux?

Astrée:
Aminte est engageante, et prévient par ses charmes;
Ton amitié me rend trop parfaite à tes yeux.
Hélas! qui feint d’aimer est toujours téméraire
De la feinte à l’effet on n’a qu’un pas à faire;
C’est un écueil fatal pour la fidélité:
Une première ardeur n’est bientôt plus qu’un songe;
La vérité devient mensonge,
Et le mensonge, vérité.

Philis:
Les Coquettes les plus belles
Ne touchent que foiblement.
On peut, par amusement
Feindre de brûler pour elles;
Et le plus crédule Amant
Les regarde seulement
Comme on fait les fleurs nouvelles,
Avec quelque plaisir, mais sans attachement.

Astrée:
Quand il plaist à l’Amour, tout objet est à craindre.
Ce dieu met bien souvent sa gloire à nous atteindre
Du trait le plus commun et le moins redouté;
Une première ardeur n’est bientôt plus qu’un songe
La vérité devient mensonge,
Et le mensonge, vérité.

Il le prévoyait bien, le Traistre, l’Infidèle
J’eus peine à l’obliger à feindre ces amours ;
Il résista long-temps, je persistai toujours
Trouvait-il Aminte si belle?
Je lisais dans ses yeux une secrète peur
L’ingrat avait raison de craindre pour son cœur.

Philis:
C’estoit à vous d’avoir de la prudence,
En l’éloignant du danger
De changer.

Astrée:
C’estoit à lui d’avoir de la constance,
En résistant au danger
De changer.

Philis:
À vos soupçons je ne saurais me rendre;
Mais voici mon dessein, ma Sœur :
D’Hilas depuis deux jours je ménage le cœur;
Je veux que pour Aminte il feigne de l’ardeur,
C’est le moyen de tout apprendre
Elle luy dira son secret.
Je l’attends; vous savez combien il est discret.
Le voicy.


Scène 3
Astrée, Philis, Hilas

Philis:
J’ai besoin, Hilas, de votre adresse.
Puis-je compter sur vos sermens?
Vous me rendez des soins; mais ces empressemens
Sont-ils des effets de tendresse?
Ou ne sont-ce qu’amusemens?
Sans cesse vous allez de Bergère en Bergère,
Jurant de sincères Amours:
Zéphire n’eut jamais d’ardeur si passagère;
Eh! comment s’assûrer qu’une âme si légère
Puisse ne l’estre pas toûjours?

Hylas:
Quoi! vous doutez si je vous aime?
Eh! qui pourrait, Philis, vous voir sans vous aimer?
Vous avez plus d’appas que n’en a l’Amour même,
Des traits à tout ravir, des yeux à tout charmer,
Et vous doutez si je vous aime!

Philis:
Déclarer si bien son ardeur,
Ce n’est pas ce qui nous engage
Les vrais interprètes du cœur
Ne sont pas les traits du langage.

Astrée:
Ma Sœur, j’ose aujourd’huy te garantir sa foy;
L’Amour ne réservait ce miracle qu’à toy.

Hylas:
Si je n’aime Philis, que ce Dieu me haïsse!
Qu’il me livre à des cœurs ennemis de ses traits!
Qu’à la fin mon bonheur dépende du caprice
D’une Bergère sans attraits!

Philis:
J’en croirai vos serments, si votre amour s’applique
À m’instruire des feux d’Aminte et d’un Berger.

Hylas:
N’est-ce pas Céladon? La chose est si publique
Qu’à de trop grands efforts ce n’est pas m’engager.

Philis:
Il vient, partez.

Hylas:
Je vole où vostre ordre m’appelle.

Astrée et Philis:
Voyons comment le traistre, l’infidèle,
Soûtiendra son manque de foy.

Philis:
Adieu; vous pourrez mieux vous éclaircir sans moy.


Scène 4
Astrée, Céladon

Céladon:
Hé quoi! seule en ces lieux, sans songer à la feste
Dont vous serez tout l’ornement!
C’est un triomphe qui s’appreste
Pour les dieux et pour vous, aux yeux de votre Amant.
On n’entend en tous lieux que des chants d’allégresse;
Bergères, Bergers, tout s’empresse
De célébrer ce jour charmant.
Cependant vous resvez: d’où vient cette tristesse?

Astrée:
Berger, vous paroissez aujourd’hui bien paré:
De cet ajustement quels yeux vous sçauront gré?

Céladon:
Les vôtres, ma déesse.

Il n’est rien en ces lieux
Qui ne s’efforce de vous plaire;
Et c’est pour attirer vos regards précieux,
Que ces Prez, que ces Bois, et cette onde si claire,
Étalent ce qu’ils ont de plus délicieux
L’Astre même qui nous éclaire
Ne se montre si beau que pour plaire à vos yeux.

Astrée:
Céladon, bannissez ces discours d’entre nous;
Je sçay qu’en vostre cœur une autre est préférée,
Et vos vœux ne sont pas pour l’innocente Astrée.

Céladon:
Ciel! mes vœux ne sont pas pour vous!
Dieux puissants qu’ici l’on révère,
Dieux vengeurs des forfaits, je vous atteste tous
Si quelque autre qu’Astrée à mes désirs est chère,
Faites tomber sur moi vos plus terribles coups

Astrée:
Sois traistre seulement, et ne sois pas impie.

Céladon:
Juste Ciel! vous doutez encore de ma foy!
Mais quel est cet objet dont mon âme est ravie?

Astrée:
Va, perfide, va, garde-toi
D’oser jamais paroistre devant moi.

Céladon:
Ah! du moins...

Astrée:
Non.

Céladon:
Quoy! sans l’entendre,
Condamner un amant si fidèle et si tendre!

Astrée:
Non, perfide, non, garde-toy
D’oser jamais paroistre devant moy.

Céladon:
Mon sort est dans vos mains, il faut vous satisfaire;
Et, puisque votre arrest me livre au désespoir,
J’y cours; et respectant votre injuste colère,
Je me fais du trépas un funeste devoir.
Vous me regretterez, j’en suis seûr, et votre ame,
Au vain ressouvenir d’une constante flâme
Se laissant trop tard émouvoir,
Me donnera des pleurs que je ne pourray voir.


Scène 5
Astrée

Astrée:
Seroit-il innocent? me serois-je trompée?
Soupçons dont j’ay l’âme occupée,
Dois-je donc vous bannir? L’ai-je à tort condamné?
En quel trouble me met cette fuite soudaine!
Qu’as-tu fait, Bergère inhumaine?
Où s’en va cet infortuné?
Ne le pas écouter! se rendre inexorable!
Ses pas précipitez, ses regards pleins d’efroy,
Me font craindre pour luy; que ne dis-tu pour toy,
Bergère misérable!
Tu ne l’as pû haïr, quand tu l’as crû coupable;
Que sera-ce, s’il meurt en te prouvant sa foy?

Cours, mal-heureuse, cours, va retarder sa fuite.
Céladon! Céladon! Hélas! il précipite
Ses pas et son cruel dessein:
Il est sourd à mes cris et je l’appelle en vain;
Je n’en puis plus, la force et la voix, tout me quitte.


Scène 6
Troupes de Duides, de Pâtres, de Sylvains, de Faunes, de Bergers & Bergères
un Druide consuisant la cérémonie de la fête du Guy de l'an beuf, à la place d'Adamas

Un Druide:
Maistres de l’Univers, Dieux puissants, nos Hameaux
Vous présentent le don que viennent de nous faire
Ces antiques palais qu’habitent les Oyseaux:
Conservez dans nos bois leur ombre tutélaire.

Nous ne vous demandons, en faveur de ce don,
Ni des grandeurs, ni du renom
Ni des richesses excessives;
Que les sources de l’or soient pour d’autres que nous;
Nos destins seront assez doux
Si les Bergères de ces rives
Ne font régner que de chastes désirs,
Et d’innocents plaisirs.

Le Duide et le Choeur:
Conservez nos Troupeaux, arrosez nos Prairies;
Faites régner la paix sur ces rives fleuries:
Que Mars n’y trouble point les jeux et les chansons;
Gardez nos fruits et nos moissons.

Un Berger et le Choeur:
Accourez, bergers fidelles,
Célébrez tous, en ce jour,
Vos Bergères et l’Amour;
Chantez vos feux et vos belles.

Choeur:
Venez, Amours, volez de cent climats divers
En ce séjour tranquille.
Ces feuillages épais, ces gazons toujours verds,
Vous offrent un charmant azile.
Venez, Amours, volez de cent climats divers,
Pour enflammer nos cœurs, seuls dignes de vos fers,
Laissez dans un repos languissant, inutile,
Tout le reste de l’Univers.


Scène 7
Troupes de Duides, de Pâtres, de Sylvains, de Faunes, de Bergers & Bergères
un Druide consuisant la cérémonie de la fête du Guy de l'an beuf, à la place d'Adamas

Un Berger:
Pour pleurer Céladon cessez vos doux accords;
Du Lignon l’onde impitoyable
Vient de l’ensevelir.

Choeur:
Ô perte irréparable!

Le
Nous n’avons pû le trouver sur ces bords.

Le Duide:
Portons ce sacré don sur un Autel du Temple,
Et que chacun, à mon exemple,
À chercher ce berger fasse tous ses efforts.


Scène 8
Philis, Astrée

Philis:
Céladon dans les flots a terminé sa vie;
Comment le dirai-je à ma Sœur?

Astrée:
Je le sçais, Philis; ce malheur
Est l’effet de ma jalousie.
Déteste-moi; c’est peu de me haïr:
Céladon ne périt que pour mieux m’obéir
Il s’est perdu! je me perdray moy-mesme

Que me sert la clarté du jour?
Je ne verray plus ce que j’aime!
Cher amant, as-tu pu me quitter sans retour?
Notre bonheur était suprême;
Les Dieux nous envioient du haut de leur séjour.
Tu t’es perdu! je me perdray moy-mesme
Que me sert la clarté du jour?

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ACTE II

Le théâtre représente les jardins de Galatée, et, dans l’éloignement, le palais d’Isoure


Scène 1
Galatée

Galatée:
Je ne me connois plus; quelle nouvelle ardeur
Se rend maistresse de mon cœur?
Un Berger cause ces alarmes.
Doux et tranquilles vœux, qu’estes-vous devenus?
Le sort offre à mes yeux un Berger plein de charmes,
Et depuis ce moment je ne me connois plus.


Scène 2
Galatée, Léonide

Léonide:
Princesse, cherchez-vous icy la solitude?

Galatée:
Je me laisse conduire à mon inquiétude.
Mais que fait Céladon? Dis-moy, qu’en penses-tu?
Je voy qu’en secret tu me blâmes
D’avoir pû concevoir de si honteuses flâmes;
Mais, hélas! qui n’auroit vainement combattu
Contre les traits dont il a sceu m’atteindre?
Il allait expirer; l’onde venait d’éteindre
Le vif éclat de ses attraits:
La pitié lui presta ses traits.
L’Oracle, les Destins, tout luiy fut favorable.
Rien ne vint s’opposer à ma naissante ardeur.

Léonide:
Que de raisons ont fait entrer dans vostre cœur
Un Ennemy si redoutable?

Galatée:
Mes yeux me trompent-ils? C’est à toy d’en juger.

Léonide:
Princesse, il est charmant; mais ce n’est qu’un Berger.

Galatée:
Par les nœuds de l’Hymen le Sceptre et la Houlette
Se sont unis plus d’une fois.
L’amour n’est plus amour, dès qu’il cherche en ce choix
Une égalité si parfaite.

Mon cœur est excusable, et Galatée enfin
Seroit-elle, sans toi, dans cette peine extrême?
Léonide, ce fut toy-mesme
Qui me fis, malgré-moy, consulter ce devin.

" Princesse, me dit-il, voicy votre destin
Une étoile ennemie autant que favorable,
Peut vous rendre en hymen heureuse ou misérable.
Dans ce miroir regardez bien ces lieux :
Vers le déclin du jour il faudra vous y rendre;
Celuy qui s’offrira le premier à vos yeux
Est l’époux que le Ciel vous ordonne de prendre.
"
J’aperçus ce berger: résisteray-je aux dieux?

Léonide:
Princesse, son Astrée a pour luy trop de charmes.

Galatée:
Eh! n’ay-je pas les mesmes armes?
N’est-ce rien que mon rang auprès de Céladon?

Léonide:
Vous ne connoissez pas les Bergers du Lignon.
Leurs Amours sont leurs dieux: l’offense la plus noire
Pour eux est l’infidélité.
Aymer fait leur félicité;
Aymer constamment fait leur gloire.

Galatée:
Toutes les Conquestes d’éclat
Flattent la vanité des hommes.
Quelque constants qu’ils soient dans les lieux où nous sommes.

La beauté dans mon rang ne fit jamais d’ingrat.
Je tremble: je le voy. Quoi! mesme en ma présence
Il soûpire, il se plaint aux Echos d’alentour!

Léonide:
Il n’est plein que de son amour
Par ses chagrins, jugez de sa constance.


Scène 3
Galatée, Léonide, Céladon

Galatée:
Céladon, contemplez nos jardins et nos bois
Qui ne croiroit que Flore y tienne son empire?
De ces Oyseaux qu’Amour inspire
Écoutez les charmantes voix.
À charmer vos ennuis en ces lieux tout conspire
Cependant c’est en vain que tout vous fait la cour.
Nos soins, nos vœux, ce beau séjour,
N’ont point d’agrément qui vous flate.
Galatée a sujet de se plaindre de vous:
Faut-il que sans effet sa présence combate
Cette tristesse ingrate
Que vous osez conserver parmy-nous?

Céladon:
Princesse, ma douleur n’est pas en ma puissance
Je sors, vous le sçavez, du plus affreux danger;
Puis-je m’empêcher d’y songer?

Galatée:
Songez plutôt à ma présence;
C’est la seule reconnoissance
À quoi je veux vous engager.

Vous soûpirez, vous vous plaignez sans cesse
Si c’est d’une ingrate Maistresse,
Changez: vous pouvez faire un choix rempli d’appas.
À souffrir tant de maux quel cœur peut vous contraindre?
Hélas! le mien ne comprend pas
Que vous deviez jamais vous plaindre.

Mais quelle est cette Astrée? et depuis quand ses coups
Tiennent-ils vostre âme asservie?
Votre esclavage estoit-il doux?

Céladon:
Belle princesse, comme à vous,
Hélas! je suis bien loin de luy devoir la vie!

Galatée:
Du Lignon en fureur dans ce fatal moment
Contez-moi l’accident funeste.

Céladon:
J’y tombay, vous savez le reste;
Je ne veux vous parler que de vous seulement.

Galatée:
Vous paslissez! vous changez de visage!

Céladon:
Nymphe, c’est malgré-moy que sous un doux ombrage
L’aspect de ce fatal rivage
A rappelé les maux que je viens d’endurer.

Galatée:
De vos chagrins, de cette triste image
Puisse le Ciel vous délivrer!
Divertis ses soins, Léonide;
Fais-luy voir de ces lieux toutes les raretez;
Parle-lui de cet antre, où des flots enchantez
Faisoient connasttre un cœur ou constant ou perfide.


Scène 4
Léonide, Céladon

Léonide:
Dans le fond de ce Bois est un antre sacré.
Là, jadis chacun à son gré
Pouvaot, en regardant dans une onde fidelle
Qui coule en ce lieu révéré,
Connoistre si l’objet en son cœur adoré
Ne brûloit point de quelque ardeur nouvelle.
Cette fontaine a nom la Vérité d’Amour:
On n’en approche plus; Deux Monstres à l’entour
Interdisent l’abord d’une source si belle.

Céladon:
Léonide, je scay que cet enchantement
Nuit ou sert à plus d’un Amant.
Voyez combien il m’est contraire
Sans ces Monstres pleins de fureur,
Astrée auroit pû lire en cette onde sincère
Mon innocence et son erreur;
Elle m’auroit trouvé fidelle.

Léonide:
Vous aymez trop une beauté cruelle:
Oubliez-la: cédez à des transports plus doux,
Et songez qu’en ces lieux il est une princesse
Dont les appas et la tendresse
Sont dignes d’un amant aussi parfait que vous.

Laissés la constance
Aux heureux Amants.
Vous souffrez mille tourments ;
Vous aimés sans espérance.
Laissés la constance.
Des plaisirs les plus charmants
Amour icy récompense
De si justes changemens.
Laissés la constance
Aux heureux amants.

Céladon:
Vous voulez m’engager sous un nouvel empire;
Et dans mes premiers feux je veux persévérer.
Ce n’est point par conseil que nostre cœur soûpire,
Ou qu’il cesse de soûpirer.

Céladon et Léonide (ensemble)
Ce n’est point par conseil que nostre cœur soûpire,
Ou qu’il cesse de soûpirer.

Céladon:
Vostre princesse est jeune et belle?
Elle mériteroit le cœur d’un souverain;
Mais celuy d’un Berger! quelle gloire pour elle!
Nymphe, vous combattez en vain
La foy que j’ai jurée.
Combattez-la quand vous verrez Astrée.

Léonide:
Sa beauté ne sçauroit excuser sa rigueur.
Céladon, il est vray, vostre bergère est belle;
Mais elle est fière, elle est cruelle,
Elle abuse de vostre cœur.

Céladon:
Ah! si j’estois dans nos boccages!
Si leurs frais et sacrez ombrages
Pouvoient servir de Temple à l’objet de mes feux!
Si mon cœur y pouvoit sacrifier sans cesse
Au souvenir de sa Déesse,
Que je me trouverois heureux!


Scène 5
Léonide, Céladon, Ismène, Fée

Ismène:
Le Ciel exaucera vos vœux;
Il me l’a fait sçavoir. Je suis la Fée Ismène.
Ma puissance et mon art vont vous tirer de peine.

Léonide:
Qui vous rend à ces lieux, Ismène, dites-moy?

Ismène:
L’ordre secret des Dieux; j’exécute leur Loy.

Léonide:
Quels biens vostre pouvoir ne va-t-il pas répandre
Dans cet heureux séjour!

Ismène:
Mon oracle doit vous l’apprendre
Avant la fin du jour.

Céladon, mettez fin à vos tristes alarmes.
Vostre bergère par ses larmes
Veut elle-mesme vous vanger.
Elle croit que de son Berger
L’âme encor dans les airs, faute de sépulture,
Autour de ces Hameaux errante à l’aventure,
Attend qu’un vain tombeau la vienne soulager.

Céladon:
Confidente des Dieux, un amant trop fidèle
Attend tout de vostre sçavoir;
Faites, par son divin pouvoir,
Que, libre et dans nos bois, j’adore ma cruelle.

Ismène:
Je feray plus encore et pour vous et pour elle.
Dans ce moment mon art vous fera voir
Ses regrets et son désespoir.

Ismène (aux Ministres de sa puissance):
Princes de l’air, Nymphes, Héros, Génies,
Calmez de ce Berger les peines infinies.
Faites-lui voir Astrée, et cachez-le à ses yeux.
Rendez à cet objet l’honneur qu’on rend aux Dieux.
Et le Temple, et l’Autel, et les cérémonies,
Vous ont été déjà par mon ordre prescrits.
Faites vostre devoir, purs et légers Esprits,
Princes de l’air, Nymphes, Héros, Génies.

(Les esprits aériens descendent sur un tourbillon de Nüages, et construisent un Temple dédié à Astrée: le Jardin se change entièrement en Forest)


Scène 6
Philis, Astrée

Philis:
Nous parcourons en vain tous les bords du Lignon.
Reposons-nous, ma Sœur; entrons dans ce bocage.

Astrée:
Ô dieux! j’y vois un Temple.

Philis:
Il porte vostre nom.
Je viens de voir, au fond de cet ombrage,
Ces mots écrits par Céladon
" C’est dans cette demeure
Qu’un Amant exilé cherche en vain quelque paix.
Que, pour le prix des pleurs qu’il y verse à toute heure,
Puisse Astrée estre heureuse, et n’en verser jamais! "

Astrée:
Quoi! de son ennemie il en fait sa Déesse!
Au moment que je viens de causer son trépas,
Il me consacre un Temple, et demeure icy-bas
Afin de m’adorer sans cesse!
Dans ce sombre réduit retirons-nous, ma Sœur.
Pourrois-je, après de tels outrages,
Sans honte et sans remords joüir d’un tel honneur?
Un tombeau m’est mieux dû qu’un temple et des hommages.


Scène 7
Philis, Astrée, Hylas, Tircis,
Choeur des Demi-Dieux, de Nymphes, et des Ministres d'Ismène

Un Génie:
N’approchez point, profanes cœurs!
C’est icy le temple d’Astrée:
Qu’aucun mortel en ce lieu n’ait entrée,
S’il ne sent de pures ardeurs.

Choeur:
C’est icy le temple d’Astrée
N’approchez point, profanes cœurs!

Le Génie:
Soyez sensible, Astrée, au sort de votre Amant.
Pour luy nos voix à tout moment
Font résonner icy mille plaintes nouvelles.
Il ne pense qu’à vous: il n’a pour tous désirs
Que de se consoler, en ses peines cruelles,
Par de vains et tristes plaisirs.

Hylas:
Voilà l’effet que produit la constance!
Vantez, bergers, vostre persévérance!

Tircis:
C’est un devoir de persister toûjours
Dans les mesmes amours.

Hylas:
C’est une erreur de persister toujours
Dans les mêmes amours.

Tircis & Hylas (ensemble):
C’est un devoir/C’est une erreur de persister toûjours
Dans les mêmes amours.

Tircis:
Hylas, y songes-tu? Profaner un tel Temple !

Le Génie:
N’imitez pas son exemple.
Régnez, divin objet, et triomphez des cœurs;
Daignez recevoir les honneurs
Que le Ciel fait rendre à vos charmes;
Ne les profanez point, ne versez plus de larmes.
Régnez, divin objet, et triomphez des cœurs.

Choeur:
Régnez, divin objet, et triomphez des cœurs, etc.

Que sous les pas d’Astrée icy tout s’embellisse!
Que de son nom tout retentisse!
Faisons-le répéter aux échos d’alentour
Tous les cœurs lui rendent les armes;
Et célébrer ses charmes,
C’est célébrer le pouvoir de l’Amour.


Scène 8
Philis, Astrée

Philis:
Retirons-nous aussi, quittons cette demeure;
La peur m’y saisit à toute heure.

Il est tard, et chacun s’en retourne aux hameaux;
L’ombre croist en tombant de nos prochains coteaux ;
Rejoignons ces Bergers: déjà la nuit s’avance,
Dans ces lieux règne le silence.
Bergers, attendez-nous... Ils ne m’écoutent pas...

Astrée:
C’est de moy seulement qu’ils détournent leurs pas
Eust-on dit qu’un jour cette Astrée
Seroit l’horreur de la contrée?
Tout le monde me fuit! on a raison, Philis;
Qui ne détesteroit mes fureurs excessives?
Ô lieux que mon Berger a longtemps embellis,
Redemandez-moy tous l’ornement de vos rives.

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ACTE III

Le théâtre représente la fontaine de la Vérité d’amour dans une forêt agréable


Scène 1
Astrée

Astrée:
Enfin me voilà seule, et j’ai trompé Philis.
Venez, monstres cruels: ce n’est pas que j’espère
Que ma beauté faible et légère
Donne atteinte à des sorts par l’Enfer établis.
Je ne veux que mourir.

Céladon, tu m’appelles.
Si parmy les choses mortelles
Quelqu’une peut encor t’attacher icy-bas,
Plains la bergère qui t’adore;
Ce n’est plus pour moi que l’Aurore
Reparoistra dans nos climats.

Chère ombre, je te suis. Adieu, rives cruelles;
Adieu, Soleil, adieu, mes compagnes fidelles:
N’aymez point, ou taschez de bannir de l’amour
Les soupçons, les dépits, les injustes querelles
Celui que je regrette en a perdu le jour.

Je ne vous fuis que pour le suivre;
À ce devoir il me faut recourir
Si je vous ay promis de vivre,
Aux mânes d’un amant j’ai promis de mourir.

C’est trop tarder, ombre chérie
Vien voir mon crime s’expier
Aide mon cœur à défier
Ces animaux pleins de furie.

Mais d’où vient que je perds l’usage de mes sens?
La mort sur mes yeux languissans
Éstend un voile plein de charmes.
Avec quelle douceur je termine mes jours!
Quel plaisir de céder à de telles alarmes,
Pour se rejoindre à ses amours!


Scène 2
Céladon

Céladon:
Sous ces ombrages verts je viens de voir Astrée
Bois, dont elle parcourt les détours ténébreux,
Ne me la cachez pas sous votre ombre sacrée.

Ô dieux! je l’aperçois aux pieds d’un Monstre affreux!
Des puissances d’Enfer Ministre malheureux,
Par quel droit nous l’as-tu ravie?
Inhumain, devois-tu seulement l’approcher?
Ce dard punira ta furie!
Tous mes efforts sont vains, et je frappe un rocher.

Meurs, Céladon: qui me retient la main?
Fiers animaux, je vous réclame en vain;
Tout est marbre pour moy, tout est sourd à ma peine.
Léonide, est-ce là cette faveur d’Ismène?
Je meurs enfin ; et plust aux dieux
Que j’eusse pour témoins de ma mort, ces beaux yeux !


Scène 3
Tircis, Hylas

Tircis:
C’est icy que se doit accomplir le miracle
Que la Fée a prédit aux rives du Lignon.

Hylas:
Raconte-moy donc son oracle.
Que vois-je, juste Ciel! Astrée et Céladon
De ces monstres cruels ont éprouvé la rage!

Tircis:
Le sort est accomply, ne nous alarmons pas;
Le Ciel en ces amants achève son ouvrage.
Pour finir tes frayeurs, entends l’oracle, Hylas.

" Le plus constant et la plus belle,
Pour rendre à l’Univers cette glace fidelle,
Détruiront un enchantement:
On les verra mourir, mais d’une mort nouvelle;
Ils revivront en un moment. "

Hylas:
De ces monstres horribles
L’aspect n’est plus à redouter.

Tircis:
Ne troublons point du sort les mistères terribles ;
Sortons: à nos hameaux allons tout raconter.


Scène 4
Astrée, Céladon

Astrée:
Qui me rameine au jour? et d’où vient que je voy
L’ombre de Céladon se présenter à moy?
Mes yeux me trompent-ils? Son ombre! C’est luy-mesme.
Quoy! je reverrais ce que j’ayme!
Hélas! il est sans mouvement.
Vains et trompeurs Démons, rendez-moi mon Amant.
Il ouvre enfin les yeux! il reprend tous ses charmes!
L’ay-je ranimé par mes larmes?

Céladon:
Où suis-je? Le soleil éclaire-t-il les morts?
Quoy! je revoy les mêmes bords
Où ma divinité m’interdit sa présence?
C’est elle-mesme que je voy!

Astrée:
Ah! ne rappellez point une injuste défense
Mes pleurs ont lavé cette offense;
Deviez-vous suivre cette loy?

Céladon:
Quoy! vous m’avez pleuré! Ces larmes précieuses
Auraient arrosé mon tombeau!
Divinitez, de mon sort envieuses,
Avez-vous un destin si beau?

Les yeux de la divine Astrée
M’ont vengé de vostre courroux ;
Vous ignorez les plaisirs les plus doux
Descendez en une contrée
Où de semblables yeux puissent pleurer pour vous.

Astrée:
N’irritez point les Dieux, et craignez leur puissance
Vos transports les pourroient contre nous animer.
J’ai de vos feux assez de connoissance
Vous m’aimez trop...

Céladon:
Peut-on vous trop aimer?

Astrée:
Que je vous ay causé d’alarmes!
Ay-je trop pû les payer par mes larmes?
Ah ! que nous bénirons nos fers,
Si l’Amour mesure ses charmes
Sur les tourmens qu’on a soufferts.

Astrée: et Céladon:
Ô doux souvenir de nos peines!
Ô nœuds par qui l’Amour recommence à former
L’espoir le plus cher de nos chaînes,
Redoublez les plaisirs qui viennent nous charmer
Ô doux souvenir de nos peines!


Scène 5
Astrée, Céladon, Ismène, Galatée

Céladon (à Astrée):
La Nymphe vient à nous.

(À Galatée)

Princesse, nostre sort
Vous doit faire excuser ces marques de transport.

Astrée:
J’ai déjà tout appris d’Ismène;
Tendres Amans, vos vœux sont exaucez
Venez voir en cette eau la fin de vostre peine.

Astrée et Céladon:
Nous la voyons dans nos cœurs, c’est assez.

Ismène:
Rien ne peut plus troubler une si douce chaîne ;
Achevons de remplir les ordres du Destin.
Tout obeït à mon pouvoir divin;
Rien ne peut plus troubler une si douce chaîne;
Unissons ces tendres Amans:
Ils n’ont que trop souffert; finissons leurs tourmens.

Galatée, Ismène, Astrée, Céladon:
Unissons ces/Unissez de tendres Amans.
Ils n’ont que trop souffert, finissons/finissez leurs tourments.

Ismène:
Du haut de leur gloire éternelle
Les Dieux ont daigné voir ces amants en ce jour,
Et veulent rendre leur amour
Heureux autant qu’il fut fidelle.

Galatée, Ismène, Astrée, Céladon:
Unissons ces/Unissez de tendres amants, etc...

Galatée:
Le printemps, avec toutes ses grâces,
Ne nous paroistroit pas entouré de plaisirs,
Si l’Hyver, environné de glaces,
N’avoit interrompu le règne des Zéphyrs.

Ismène:
Plus on a de tourmens soufferts,
Plus douce est la fin du martire;
Plus Borée a troublé les airs,
Et plus le retour de Zéphire
Cause de joye à l’Univers.


Scène 6
Galatée, Ismène, Hylas, Choeur des Bergers & Bergères

Galatée:
Que tout ce que ma Cour a de magnificence
Accompagne aujourd’hui l’Hymen de ces Amans;
Inventez tous des Divertissemens
Dignes de ma présence.

Ismène et Galatée:
Amans, votre persévérance
Du sort surmonte les rigueurs;
Que l’Hymen et l’Amour, toujours d’intelligence,
Vous comblent à jamais de toutes leurs douceurs.

LE CHŒUR
Que l’Hymen et l’Amour, toujours d’intelligence,
Vous comblent à jamais de toutes leurs douceurs.

Hylas (aux amants qui veulent aller à la Fontaine de la Vérité d’Amour)
Ces indiscrètes eaux vont vous accuser tous;
Vous feriez beaucoup mieux de croire que vos belles
Sont fidelles.
À quoy sert d’être jaloux?
C’est le moyen de déplaire
Et de faire
Qu’à l’objet de vos vœux d’autres plaisent que vous.

Ismène:
Esprits soûmis à ma puissance,
Venez, et, sous divers déguisements,
Faites connoître à ces heureux Amans
Les surprenans effets de votre obéïssance.


Scène 7
Lizette, Galioffo, Gambarini, Troupe de la Suite d'Ismène

Lizette:

Chi pet mogl’ mi vuol pigliar?
Son Lizetta,
Fanciulletta,
Vezzozetta,
Leggiadretta,
Son d’amore la saetta
Fatta pet tutto infiammar.
Chi per mogl’ mi vuol pigliar?
Ogni fior, se non è colto,
Cade, e da gli venti è tolto.
Ahi, che tem’ ch’ al primo fiato
Certo fior troppo guardato
Meco piu non possa star
rester
Chi pet mogl’ mi vuol pigliar?

Qui me veut prendre pour femme?
Je suis Lizette,
fillette,
mignonnette,
gentillette,
Je suis la fléche de l’amour
faite pour tout enflammer.
Qui me veut prendre pour femme ?
Toute fleur, si elle n’est cueillie,
tombe, et par les vents est emportée.
Ah ! comme je crains qu’au premier
souffle certaine fleur trop longtemps
gardée, avec moi ne puisse plus
Qui me veut prendre pour femme?


Galioffo (amant de Lizetta)

Di voi sono inamorato.
Il fantolin dio bendato
Con un stral avelenato
M’ ha per voi ferito il cor.
Rispondete a tanto ardor,
E fate entrar, en sto di fortunato,
Il mio vascel’ tormentato
tourmente
Nel dolce porto d’amor.

De vous je suis amoureux.
L’enfant divin aux yeux bandés,
d’un trait empoisonné,
pour vous m’a percé le cœur.
Répondez à tant d’ardeur,
et faites entrer, en ce jour fortuné,
mon vaisseau en dépit de la
dans le doux port d’amour.


Gambarini (rival de Galioffo)

Tu sci matt’ d’amar sta bella.
Speri tu qualche merce ?
Quest’ amor convien’a te,
Com’ all’ asino la sella.
Lizetta è fatta per me,
Com’ io son fatto per ella.
Son gioven’, le è giovanella;
Son fedel, le è pien’ di fe.
Com’ io son fatto pet ella,
Lizetta è fatta per me.

Tu es fou d’aimer cette belle
Espères tu quelque faveur ?
Cet amour te convient
comme à l’âne convient la selle.
Lizette est faite pour moi,
comme je suis fait pour elle.
Je suis jeune, elle est jeunette,
je suis fidèle, elle est pleine de foi.
Comme je suis fait pour elle,
Lizette est faite pour moi.


Lizette:
Ô quanti becchi,
Balordi e vecchi!
Qual bruttalaccio!
Qual nazonaccio!
Non voglio tal servitù,
Nè mi maritarò più.

Galioffo:
Voi mi sprezatte!

Gambarini:
Voi mi beffate!

Lizette, Galioffo, Gambarini:
Non voglio tal servitù,
Ne mi maritaro più.

Lizette:
Ô quels cornards,
balourds et vieux !
Quel vilain rustaud !
Quel affreux gros nez !
Je ne veux telle servitude;
je ne veux plus me marier.
Vous me méprisez!
Vous vous fichez de moi!

Galioffo:
Vous me méprisez !

Gambarini:
Vous vous fichez de moi !

Lizette, Galioffo, Gambarini:
Je ne veux telle servitude,
je ne veux plus me marier.


Choeur de la Suite de Galatée:
Versons dans tous les coeurs une joye éclatante;
Qu'en ces lieux tout rie et tout chante!
Fuyez, éloignez-vous d'icy,
Ennuy, chagrin, triste soucy.

Troupe de la Suite d'Ismène:
Cantiamo,
Balliamo,
Ridiamo,
Sempre viviamo cosi.

Troupe de la Suite d'Ismène:
Chantons,
dansons,
rions,
vivons toujours ainsi.

Choeur de la Suite de Galatée:
Chantons portons nos voix jusqu'au celeste empire;
Que les plus graves Dieux, en nous entendant rire,
Y soient forcez de rire aussi.

Troupe de la Suite d'Ismène:
Su pigliam' tutte le gioie,
E mandiam' tutte le noie.
All' inferno, in questo di.

Troupe de la Suite d'Ismène:
Allons! cueillons toutes les joies,
t'envoyons au diable
tous les soucis en ce jour.

Tous Ensemble:
Versons dans tous les coeurs une joye éclatante;
Qu'en ces lieux tout rie et tout chante!
Fuyez, éloignez-vous d'icy,
Ennuy, chagrin, triste soucy.

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