Les
amours de Jupiter
& Sémélé
Tragédie
à Machines
en un Prologue et V Actes
livret
de l'abbé Claude Boyer
musique
de: Louis
Mollier
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TABLE
des Amours de Iupiter & de
Semelé
Le
Parnasse en fait la Decoration, Melpomene la Deesse
de la Tragedie y dit seize Vers, & durant
qu'elle dit ceux-cy:
LOUIS
se verra-t'il tel qu'il est aujourd'huy,
Dans tout ce que ma main entreprendra pour luy
De ce Fons infiny de gloire & de
merveilles.
Il
faut que Thalie Deesse de la Comedie paroisse dans
son Char de nuës, & iouë du Tambour
de Basque, aprés que Mepomene dit ce
Vers:
Mais
quel bruit importun a frapé mes
oreilles
Les
Violons joüent un Concert durant que la
Comedie décend.
Aprés que la Comedie & la Trageide ont
dit six vingts Vers, la Pastorale paroist dans son
Char de nuées, durant que la Tragedie dit
ces Vers:
Non,
mais adressons-nous à celle de nos
Soeurs,
Qui connoist comme nous les graces de la Scene.
Quelle regle entre nous, une Palme incertaine,
Elle vient, ie l'entends, ces sons melodieux
Font parler hautement les Echos de ces
lieux.
A
ce dernier Ver elle décend durant qu'on
joüe du Hautbois & des Musettes.
Apres cent cinquante Vers, Apollon paroist autour
que la Tragedie dit ces quatre Vers:
Divin
Dispensateur de la plus belle Gloire,
Venez par vostre arrest assurer ma Victoire;
Venez, donner le prix à qui l'a
merité.
Il vient, & nous fait voir toute sa
majesté.
Durant
qu'il décend iusques au milieu des Airs, on
joüe un Concert.
Apres cinquante Vers, durant qu'Apollon dit
ceux-cy:
Cependant
faisons place à ce rare Spectacle,
Venez & avec moy contempler la
Beauté,
Et prendre vostre part de cette
Nouveauté.
La
Comedie & la Pastorale entrent dans leurs
Chars, & l'on se prepare à les faire
voler, & Apollon à méme temps,
& tous trois partent à la fin de ce
Vers:
Ma
presence en ces lieux est encor
necessaire.
Pendant
qu'on dit ces derniers Vers, on se prepare pour le
changement du Theatre, qui dévient une
Chambre avec une Alcove fermée à la
fin de ce Vers:
Venez
iustifier l'honneur & mon
Employ.
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ACTE PREMIER
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Le
Ciel de l'Aurore s'ouvre d'abord, Elle y paroist
dans son Char, precedée par deux Heures qui
chantent. Aprés la Chanson les Heures
décendent iusques sur le Theatre, durant que
l'Aurore dit ces Vers:
Belles
Heures allez éveillez la Princesse,
Et le reste.
Aprés
trente Vers les deux Heures partent à
méme temps vers le Cintre du Theatre, durant
que l'Aurore remonte vers le lieu d'où Elle
estoit partie, à la fin de ce
Vers:
Et
remontez au Ciel pour rejoindre vos
Soeurs.
Aprés
trois cent Vers, on se prepare au vol de l'Amour,
porté par un Aigle, durant que Dircé
dit:
Pourquoy
par cét adveu m'exposer à sa
haine,
Puisque de Semelé vous pouvez l'obtenir,
Ne me contraignez point.
LA REYNE:
Faitesle donc venir ?
L'Amour
paroist durant qu'on dit ces Vers:
Mais
que vient m'annoncer ce merveilleux
Spectacle.
Aprés
sept Vers, l'Amour part & vole au Ciel de
l'Aurore, qui s'ouvre à la fin de ce
Vers:
T'apprend
qu'elle ce vient d'un Dieu plus grand que
moy.
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ACTE
DEUXIESME
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Le Parc en fait la Decoration.
Aprés plus de deux cents cinquante Vers, il
tonne, dans le Ciel à ce Vers:
Mais quoy l'Air
s'obscurcit & l'Orage
s'appreste.
A la fin de ce Vers:
Quoy vous doutez,
voyez quelle estoit vostre
erreur.
Le Ciel de Iunon s'ouvre, & aprés ce
demy Vers que dit Iupiter:
Nuages
décendez.
Une Nuë décend, ou Iupiter &
Semelé se cachent.
La Nuë part à la fin de ce Vers:
Veut guerir vostre
Esprit d'un soupçon qui
m'offense.
Aprés huit Vers on chante, & durant
la Chanson Iunon décend, & ce Nuage
tempestueux se develope lentement.
Aprés que Iunon des décenduë,
& qu'elle a dit dix Vers, à la fin de ce
demy Vers:
Evanoüissez-vous.
Le Char de Iunon, les Nuës se retirent
lentement, & le Ciel se ferme.
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ACTE TROISIESME
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Le
Iardin enchanté en fait la Decoration.
Aprés cent Vers, Venus paroist durant que
Iupiter dit ces Vers:
Adieu;
Vous cependant Venus, Plaisirs, Amour,
Venez prendre ma place, attendant mon
retour.
Venus
décend durant qu'on chante, & acheve de
décendre, en disant deux Stances de six vers
chacune, & c'est là que les deux Amours
décendent sur le Theatre. Venus remonte
lentement iusuq'au milieu des Airs, en disant une
Stance de huit versets. La Ieunesse paroist, comme
elle dit ces Vers:
Elle
vient, est assez d'elle, ie me retire,
Ie laisse auprés de toy, Princesse, &
c'est tout dire,
Ie laisse auprés de toy la Ieunsse &
l'Amour.
A
la fin de ce Vers Venus remonte dans le Ciel,
durant que la Ieunesse décent sur le
Theatre.
Aprés quinze vers, les Plaisirs paroissent
durant qu'elle dit ces trois Vers:
Vous
venez rendre hommage à ces divins Appas:
Plaisirs, venez icy, mes Compagnons fidelles,
Et faites vostre Cour à la Reyne des
Belles.
A
la fin de ces Vers les Plaisirs descendent, &
dansent une Entrée de Balet.
La Danse estant finie, la Ieunesse dix six Vers,
& à la fin de ces Vers:
De
ces puissans Amours que ie laisse avec
vous.
Elle
s'envolle avec les quatre Plaisirs.
Semele dit quatre Vers:
Mais
quel nouvel éclat vient augmenter ma
joye.
Apres
vingt-huit Vers on s'appreste au changement du
Theatre, le Parc revient comme on dit ces
Vers:
Fantômes
decevans,
évanoüissez-vous.
Aprés
ce Vers on dispose le vol des Amours: &
à la fin de ce Vers:
Nul
ne sçait mieux que moy le secret de son
coeur.
Les
deux Amours volent.
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ACTE QUATRIE'ME
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Le
Temple de l'Hymenée en fait la
Decoration.
Apres plus de deux cent Vers, il faut tenir prest
le changement du Temple, auquel faudra l'Antre de
la Ialousie.
Allons
sans plus tarder au Temple de l'Hymenée
De ce Prince à la votre unir sa
destinée.
L'Hymenée
paroist, & dit ce Vers:
N'attend
rien de l'Hymen, crains plustost son
couroux.
A
la fin de ce Vers il vole, & le Temple
disparoist.
Apres vingt-quatre Vers la Ialousie sort du fonds
du l'antre de la Ialousie, quand la Reyne dit ces
Vers:
Vous
obstinez-vous contre un Dieu qui peut tout,
Voyez encor l'Enfer pour rompre vôtre
envie,
De ce sons tenebreux vomir une Furie;
Fuyons, Seigneur.
LE ROY:
Fuyons, allons en d'autres lieux.
Achevez cét Hymen, & cherchez d'autres
Dieux.
Là
la Ialousie parle, & dit une Stance de douze
Vers durant qu'elle remonte lentement, &
à la fin de ce Vers:
Chez
les amans les plus fideles.
Elle
part & vole dans le Cintre du Theatre.
Apres vingt-quatre Vers Iupiter paroist sous
l'habit de Pallas, durant que le Roy dit quatre
Vers:
Nous
sommes exaucez, &c.
Apres
dix-huit Vers, Iupiter décend sur le Theatre
durant que le Prince dit ces Vers:
Et
j'avois merité de perdre ce que i'aime,
&c.
Quand
Iupiter est sur le Theatre, son Char s'envolle dans
les Airs.
Apres plus de quatre-vingts Vers, Iupiter s'envole
dans le Ciel à la fin de ce Vers:
Vous
le voulez, adieu, ie vay vous
contenter.
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ACTE CINQUIE'ME
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L'Autheur
[l'Antre ?] de la Ialousie se change en un
Palais.
Apres plus de quatre-vingts Vers, il tonne pares ce
Vers:
M'embrase
de ces feux le puissant
Iupiter.
Le
Ciel s'avance apres ces Vers:
Ce
tumulte agreable a paßé dans mon
coeur,
Grand Dieu, venez, hastez ma gloire & mon
bonheur.
Iupiter
estant descendu le Ciel se ferme.
Apres quarante Vers le fons du Theatre paroist
ambrasé. A la fin de ce Vers:
Et
montrons à la Terre un autre
Iupiter.
Le
Momus monte sur l'Aigle.
Aprés six Vers, Momus remonte sur l'Aigle
à la fin de ce Vers:
Aigle
remonte au Ciel, & vole aprés ton
Maistre.
Aprés
soixante Vers, à la fin de ce
Vers:
Dans
cét embrasement allons mourir pour
Elle.
Iunon
paroist, & aprés huit Vers, le Palais
embrasé se change à un Palais
brûlé, quand Iunon dit ce
Vers:
S'Eteint,
& ne veut plus servir ton
Desespoir.
Aprés
quatorze Vers à la fin de
celuy-cy:
Et
le Triomphe de ma hayne.
Iunon
s'envole dans le Ciel.
Aprés huitante Vers, on se prepare à
changer le Palais en un Theatre de Nuages à
ces Vers:
Pourquoy
d'un Prince illustre & Rival & Ialoux,
Et le reste
Le
Theatre change aprés ces deux
Vers:
Dieux
qu'elle surprenante & nouvelle Tempeste.
Agite tous les Airs & descend sur ma
Teste.
Le
Ciel s'ouvre à même temps, où
Iupiter paroist dans ons Palais, on chante durant
que ons Palais s'avance sur le milieu du
Theatre.
Aprés vingt Vers, la Renommée &
Mercure paroissent à ce Vers:
Venez,
venez icy, Renomée &
Mercure.
Aprés
quatorze Vers, les deux Divinitez partent, &
volent sur le fons de la Sale, à la fin de
ce Vers:
Porte
envie aux Hommes d'une si belle
mort.
A
méme Temps une Toile de Nuages couvre la
Palais de Iupiter.
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les
personnages:
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les
Dieux
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les
Humains
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Jupiter
Junon
Vénus
Aurore
Momus
Apollon
Melpomène
Thalie
Euterpe
Amours
Heures, Jeunesse, Plaisirs, Fureurs Poétiques,
Fantosmes, Jalouzie, Mercure, Renomée
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Cadmus,
Roy de Thèbes,
Hermione, Reine de Thèbes,
Sémélé, fille de Cadmus
Alcméon, Prince de Thèbes,
Atys, Capitaines des gardes de Cadmus,
Dimas, Suivant d'Alcméon,
Dircé, Confidante de
Sémélé,
Choeur des Bergers,
Choeur des THébains,
Suitte
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LOuverture
du Théatre fait voir de front le Mont-Parnasse qui
séleve du fonds du Théatre jusques aux
nuës, avec des allées de Cyprez
entremeslées de statuës de Roys & de Heros,
& lon entend à mesme temps des Trompettes
& des Clairons.
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Melpomène,
qui est la Déesse de la Tragedie, paroist au fonds
du Théatre, & sestant advancée, elle
dit:
Superbes demy-Dieux dont les noms esclatans
Triomphent de loubly, de la mort & du temps,
Vous que je fais revivre avecque
tant de gloire,
Heros contentez vous des honneurs de lhistoire.
Le siecle de Loüis confond tout vostre
orguëil,
Pourquoy vous retirer des ombres du cercuëil,
Pour faire à ce grand Roy quelque nouveau spectacle
?
Son Regne chaque jour nous fournit un miracle,
Et sil luy faut offrir des objets glorieux,
Dois-je offrir dautre objet que luy-mesme à ses
yeux?
Mais de ce grand dessein mon ame possedée
En peut elle remplir la glorieuse idée ?
Loüis se verra t-il,
tel quil est aujourdhuy,
Dans tout ce que ma main entreprendra pour luy ?
De ce fond infiny de gloire & de merveilles...
Mais quel bruit importun a frappé mes
oreilles.
(Thalie
qui est la Déesse de la Comedie descend du Parnasse
sur une nüe en joüant dun Tambour de Basque,
auquel se mesle un concert de Violons)
Melpomène
continüe:
Cest une de mes surs qui pour quelque succez
Dans un siecle enjoüé se flatte avec excez.
Elle vient minsulter avec cét
avantage.
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Scène
2
Melpomene, Thalie
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THALIE:
Hé bien tousjours ma sur sur quelque grand
ouvrage,
Jai tort dozer ainsi troubler vostre repos:
Je voy bien quau milieu de ces fameux Heros
Vostre esprit se remplit de sentimens tragiques;
Vous naimez que les vers enflez* &
magnifiques.
MELPOMENE.
La pompe vous déplaist & vous fait mal aux
yeux:
Vous descriez par tout le langage des Dieux.
Cest sçavoir se connoistre, & cest
par cette adresse
Questant foible on se fait honneur de sa
foiblesse.
THALIE
Selon vous tout est foible, à moins destre en
fureur.
Guerissez vostre esprit dune si longue erreur:
Je viens vous détromper & non pas vous
combattre:
Ne me disputez plus la gloire du Théatre;
Vostre Regne est passé, le mien vient à son
tour;
Vous estes du vieux temps & de la vieille Cour;
Tout le monde ayme à rire, & jen scay la
methode :
Vos tristes entretiens ne sont plus à la mode ;
Loüis mayme en un mot, jai pour luy des
appas.
MELPOMENE
Il vous ayme il est vray, mais il ne me hait pas,
Et pour dire tout haut ce que jen oze croire,
Loüis me doit aymer puisquil ayme la gloire.
Pouvez vous inspirer ces nobles mouvemens,
Ces belles passions, & ces grands sentimens,
Que je fais si souvent esclatter sur la Scene ?
La gloire des Heros & la vertu Romaine
Qui la sçait mieux que moy retirer du cercuëil
?
Qui la fait mieux revivre avec tout son orguëil ?
Pour rendre dignement presens à sa memoire
Ces exemples fameux de vaillance & de gloire ?
Avez vous comme moy dassez nobles chaleurs ?
Avez vous comme moy dassez riches couleurs ?
Quoy que lingenieuse & sçavante satyre
Mesle le soin de plaire à la gloire
dinstruire,
Loüis peut-il tirer de ces enseignemens,
De ces foibles leçons, de ces amusemens,
Ces sentimens dhonneur, dont une ame
enflammée
Souspire pour la gloire & pour la renommée ?
Lart de porter un Sceptre & de le maintenir ?
Lart de recompenser & celuy de punir ?
Ce que vous enseignez nest que pour le vulgaire;
Ainsi contentez vous de la gloire de plaire.
THALIE
Et nest-ce pas assez de pouvoir quelque fois
Divertir le plus sage & le plus grand des Roys ?
Aprés que tous les jours sa sagesse profonde
A sçeu dans son Conseil regler le sort du monde,
Est-ce peu que lhonneur de délasser un Roy
De ses soins assidus, de ce penible employ,
Pour le mettre en estat de reprandre avec joye
Cette noble fatigue où son zele lemploye ?
Mais cest trop peu pour vous, vostre orguëil
aujourdhuy
Fait de vostre Théatre une escolle pour luy ;
Pour luy qui pour regner na besoin de personne,
Et qui soustient luy seul le poids de sa Couronne.
Vantez vous de linstruire, il en sçait plus que
vous :
Ma gloire est de luy plaire & cest assez pour
nous.
MELPOMENE.
Ne puis-je pas ma sur, ne mest il pas facile
De joindre quand je veux lagreable à
lutile ?
Est il rien de si beau quun transport glorieux
Que pousse avec esclat un cur ambitieux,
Quune intrigue de Cour menée avec adresse,
Quun entretien meslé de flame & de
tendresse ?
Quelle douceur alors quun malheureux amant,
Touche le spectateur dun tendre sentiment !
Lorsque je fais agir cette adresse admirable
Et ce bel art qui rend la douleur agreable,
Et qui des maux dautruy nous faisant souspirer
Fait trouver si souvent de la joye à pleurer.
Pour vous qui vous piquez de divertir le monde
Donnez vous une joye & solide & profonde ?
Le ris, lemportement, nont quun charme
trompeur,
Les sensibles plaisirs sont dans le fond du cur,
Et ce sont là ma sur les plaisirs que je
donne.
THALIE
Vos charmes sont puissans, mais on vous abandonne,
On ne veut plus de vous, tout le monde est pour moy.
Et pour vous en parler icy de bonne foy,
La pompe de vos vers plaist moins que ma satyre ;
Apprenez que pour plaire, il faut sçavoir mesdire
:
Voila tout le secret pour ayder mon dessein,
Il se glisse en naissant dans tout le genre humain
Un chagrin qui sattache à la plus belle
vie,
Une maligne humeur que lon appelle envie.
Par là la médisance a des charmes pour
tous;
Surtout en desguisant sa malice & ses coups
Sous une delicate & fine raillerie.
Pour mordre impunément il suffit quon en
rie.
MELPOMENE
Ce sont là des secrets dont je fais peu de cas,
Mais au moins mesnagez cette source dappas,
Ce tresor de venin, ce fonds de médisance,
Ne le prodiguez pas avec tant de licence.
Comme le ridicule est court & limité,
On craint pour vos sujets quelque
sterilité.
THALIE
Que vous connoissez mal le fons de ma satyre !
Je prens de tous costez la matiere de rire ;
Lunivers men fournit de lun à
lautre bout,
Mon Empire est sans borne & mon fons est par tout.
Ne vous flattez donc point dune vaine esperance,
Et quand dun monde entier jobtiens la
preference.
En voulez vous juger ? vos yeux sont ils
meilleurs...
MELPOMENE
Non ; mais adressons nous à celle de nos
surs,
Qui connoist comme nous les graces de la scene ;
Quelle regle entre nous une palme incertaine.
Elle vient ; je lentens ; ces sons melodieux
Font parler hautement les echos de ces lieux.
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Scène
3
Melpomene, Thalie, Euterpe
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Durant
quEuterpé descend du Parnasse les Musettes
& Hautbois joüent un air fait exprés pour la
pastoralle.
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MELPOMENE
Aprochons.
THALIE
Ah ma sur gardez de linterrompre.
MELPOMENE
Je voy que vous songez ma sur à la
corrompre.
(Euterpé
estant descendüe du Parnasse)
THALIE luy
parle
Que vous mavez charmée avec un air si doux
!
Nostre grand Apollon nen sçayt pas plus que
vous.
MELPOMENE
On vous flate ma sur, mais vous estes fidelle.
Vous venez à propos finir nostre querelle :
Vous sçavez le Theatre, & cest là
vostre employ ;
Sa vanité pretend de lemporter sur moy,
Et croit que sur la scene, elle a tout
lavantage.
EUTERPE
Quoy mes surs vostre honneur depend de mon suffrage
!
Donc le prix nest icy disputé quentre
vous :
Jadmire entre vous deux ce mouvement jaloux,
Qui vous fait oublier la part que jy doy prendre,
Mais si vous ignorez ce que je doy pretendre,
Vous permettrés mes surs que je garde pour
moy
Ce que vous disputez, & ce que je me doy.
Ce jugement sans doute estonne lune & lautre
;
Vous blasmez mon orguëil pour contenter le vostre :
Mais voions si jay tort, & si cest un
arrest
Dicté par la justice ou par mon interest.
Je commence par vous de qui lhumeur altiere
Pretend entre ses surs la preference entiere.
Vous vous imaginez que toutes ces horreurs,
Ces grands emportemens, & ces nobles fureurs,
Dont le monde autres fois fut long temps idolatre,
Font encore aujourdhuy les beautés du
Theatre.
Vos sujets quelques fois ont de tels embarras,
Quon se lasse doüir ce que lon
nentend pas:
Par le profond secret dun art impenetrable,
Vous embroüillez si fort lintrigue de la
fable,
Quà peine un Jupiter la pourroit demesler.
Tout ce que sur la scene on nous voit estaller,
Nest souvent que fumée, & quun esclat
qui trompe,
Na que de faux brillans, & quune vaine
pompe.
Vous avez beau donner les plus belles couleurs,
Aux furieux transports, aux crimes, aux douleurs,
Aux plaintes dun amant, au desespoir, aux larmes,
Ma sur sur le theatre on cherche dautres charmes
;
On y veut des objets agreables & doux,
Sans y mesler lhorreur, la crainte & le
courroux.
Pour vous vous le sçavez, le siecle vous fait
grace,
Bien souvent vostre Jeu nest que pure grimace ;
Un geste ridicule, & des tons imitez,
Font ordinairement vos plus grandes beautez.
On vous voit tous les jours avec tant de licence,
(Soit adresse ou chagrin) pousser la medisance,
Que les plus retenus en grondent contre vous.
Pour moy qui nay lesprit, ny chagrin ny
jaloux,
Jadvoüeray que vos vers vous donnent de la gloire
;
Vous aurez vostre place au temple de memoire ;
On vous doit estimer tout ce que vous valez,
Mais peut-estre un peu moins que ce que vous voulez.
Je ne vous diray point à sa honte & la
vostre,
Pour ne pas tout à fait confondre lune &
lautre,
Quon vous voit tous les jours sans front & sans
pudeur
Briguer chez les mortels lestime & la faveur.
Moy-mesme jen rougis, quand je vois des Deesses
Pour un foible interrest faire mille bassesses.
Est-ce là le moyen de meriter le prix ?
Mais je veux autrement convaincre vos esprits.
Pour vous faire ceder la gloire & lart de
plaire,
Voyez si comme vous je suis triste & severe.
Je nay point vos defaux, & jay tous vos
appas.
Je chante sur un ton ny trop haut ny trop bas ;
Jay de vos passions le tendre & lagreable
;
Jay comme vous le stile ingenu, raisonnable ;
Dans ma façon dagir & dans mes
sentimens
Je nay ny vos chagrins, ny vos emportemens ;
Plus discrette que vous je plais sans médisance ;
Et plus douce que vous jagis sans violence :
Ainsi vous voyez bien si jay droit demporter
Le prix quentre vous deux vous ozez disputer.
Je sçay bien toutesfois quelle est vostre
esperance,
Pour emporter lhonneur de cette preference.
Comme le grand Loüis anime vostre voix,
Vous me croyez mal propre à chanter ses
exploicts.
Le moyen que je puisse avec des soins rustiques
Celebrer dignement ses vertus heroïques,
Ce quil fait tous les jours pour lhonneur des
beaux arts ;
Son regne plus heureux que celuy des Cesars ;
Le retour de la paix si long-temps exillée ;
Linjustice bannie & la foy rappellée ;
Ses amis secourus, ses ennemis deffaits ;
La gloire du triomphe au milieu de la paix ;
Le commerce estably par sa sage conduite ;
Des tirans de la mer la defaite ou la fuite ;
Et tout ce qui le rend la gloire des François,
La terreur de lEurope & lexemple des
Roys.
Mais vous verrez un jour ce que peut ma musette,
Nostre grand Apolon a porté la houlette,
Et ma voix pour les Roys nest pas à
negliger,
Si les Dieux ont paru sous lhabit de
Berger.
MELPOMENE
Hé quoy ma sur de Juge on vous voit ma
partie,
De vos pretentions jestois mal advertie.
Vous disputez le prix ? vous dont la foible voix
Ne sçait representer que les plaisirs des bois,
Les amours des Bergers, & cette vie obscure
Qui ne sçauroit fournir une illustre avanture ?
Vous pretendre à mon rang avec tant de fierté
?
(A
Thalie)
Vostre
exemple ma sur a fait sa vanité,
Et vous voyant pretendre un pareil avantage,
Vostre presomption vient denfler son
courage.
THALIE
En vain à mon orguëil vous imputez le sien ;
Vous confondez nos droits pour détruire le mien :
Mais pour mieux distinguer son merite & le nostre,
Deffions nous, ma sur, doutons lune de
lautre,
Cherchons un autre Juge, allons luy faire voir
Par quelque grand essay quel est nostre sçavoir :
Consultons Apollon, & quun Dieu si fidelle
Decide entre nous trois cette grande querelle.
EUTERPE
Cest le Dieu du Theatre il peut seul nous
juger.
MELPOMENE
Ma gloire entre ses mains ne court pas grand danger.
Divin dispensateur de la plus belle gloire
Venez par vostre arrest asseurer ma victoire,
Venez donner le prix à qui la
merité.
Il vient & nous fait voir toute sa
majesté.
(Durant
quApollon descend on entend un concert de tous les
instruments des trois Deesses)
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Scène
4
Melpomene, Thalie, Euterpe, Apollon, au mileu des
airs
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MELPOMENE
Arbitre souverain des filles du Parnasse,
Le croirez-vous ! on veut me contester ma place :
Mes surs fieres davoir lhonneur dun
mesme sang,
Me veulent disputer celuy du premier rang,
Et mettant devant vous leur adresse en usage,
Par de nouveaux efforts briguer vostre suffrage.
APOLLON
Je sçay de toutes trois le merite & lemploy
:
Je suis le Dieu des vers comme de la lumiere,
Et puis que lon sadresse à moy,
Pour sçavoir qui des trois doit estre la
premiere,
Juseray du pouvoir que vous mavez
donné.
Je ne veux écouter ny faveur ny caprice,
Et vous verrez par ma justice
Le seul merite couronné.
THALIE
Cest sur ce digne espoir grand Dieu que je
commence,
Et je prends pour ma gloire une entiere
asseurance.
Chanson
pour Thalie.
Sur le lut
ou sur la musette,
Pour le sceptre ou la houlette,
Chantez, mes surs, chantez de toutes les façons
:
Pour moy je naime quà médire,
Et la gloire de faire rire
Vaut bien celle de vos chansons.
APOLLON
Melpomene, ces chants si charmans & si doux
Semblent à vostre sur promettre la
victoire.
MELPOMENE
Non, non vous navez rien à craindre pour ma
gloire,
Grand Dieu, vous estes juste & cest assez pour
nous.
Chanson pour Melpomene.
Foibles esprits, ames vulgaires,
Qui des biens les plus ordinaires
Faites vos solides plaisirs,
Ce nest pas vous que je veux croire :
De plus dignes objets occupent mes desirs,
Et si je pousse des soûpirs,
Cest pour le throsne ou pour la gloire.
APOLLON
Deesse, lune & lautre ont charmé mes
oreilles.
EUTERPE
Attendez de ma voix de plus grandes merveilles.
Chanson
pour Euterpé
Venez
pasteurs, venez, & des chants les plus beaux,
Des plaintes de lEcho, du bruit de vos ruisseaux,
Faites un concert agreable ;
Faites voir à mes surs par des charmes si
doux,
Que tout ce quelles ont daimable,
Ne lest pas tant que nous.
THALIE
Prononcez vostre arrest, grand Dieu quattendez-vous
?
Est-il si mal aisé de juger entre nous ?
MELPOMENE
Cest trop cest trop languir dans cette
inquietude.
EUTERPE
Tirez-nous promptement de cette incertitude.
APOLLON
Que puis-je prononcer, alors quégalement
Je me trouve surpris entre tant de merveilles ?
Le prix est incertain pour des beautez pareilles,
Et cette égalité suspend mon jugement.
Aussi ne voulant pas quune ait tout
lavantage,
Par un art qui vous mesle & ne vous détruit
pas,
Le theatre aujourdhuy va produire un ouvrage ;
Qui doit unir tous vos appas,
Et sans juger sur qui doit tomber la victoire,
Par un meslange heureux confonde vostre gloire
Vivez sans jalousie & nayez dautre soin
Que de plaire à Loüis & davoir son
suffrage:
Travaillez à lenvy pour ce grand avantage ;
Quil soit de vos travaux le juge & le
témoin.
Sur ses soins genereux tout vostre espoir se fonde ;
Par luy vos differents cesseront desormais,
Et pour comble de ses bien-faits,
Son equitable arrest vous va donner la paix,
Quil a donnée à tout le
monde.
MELPOMENE
Tout ce qui va paroistre aux yeux de ce grand Roy,
Le resoudra bien-tost à prononcer pour
moy.
APOLLON
Suspendez vostre espoir ; attendez son oracle.
Cependant faisons place à ce rare spectacle,
Venez en avec moy contempler la beauté,
Et prendre vostre part de cette nouveauté.
MELPOMENE
Allez & flattez-vous dun bien imaginaire,
Ma presence en ces lieux est encore necessaire.
(Apollon
part avec rapidité vers le milieu des airs, Thalie
& Euterpé partent à mesme temps
emportées par des nües & par un vol
croisé)
MELPOMENE
continüe.
Vous spectacles pompeux venez parler pour moy.
Venez justifier lhonneur de mon employ.
Venez me seconder, vous sçavantes fureurs ;
Vous, qui communiquez ces divines chaleurs,
Ces glorieux transports ; dont le pouvoir
supréme,
Peut élever lesprit au delà de
luy-méme.
(Les
Fureurs Poëtiques paraissent & dansent une
entrée de Balet, qui fait la fin du
Prologue)
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haut
de page

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La
Scene est dans une chambre magnifique avec une alcove
cachée par des rideaux ; aussitost que cette
decoration a succedé à celle du Prologue, on
voit descendre lAurore precedée par deux
heures, & lon entend un concert de voix &
dinstruments
|
Scène
1
Les Heures, l'Aurore,
Sémélé
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Les
Heures chantent:
Voicy la brillante Deesse,
Qui vient nous annoncer la naissance du jour.
Princesse un jeune cur tout enflammé
damour,
Peut-il avoir tant de paresse ?
Le grand maistre des Dieux presse vostre réveil ;
Il languit en secret dun amoureux martyre :
Le repos vous sied mal quand Jupiter soûpire,
Et lamour est un Dieu plus doux que le
sommeil.
l'Aurore:
Belles Heures allez éveiller la Princesse;
La douceur de vos chants peut moins que sa paresse.
Monstrez-luy promptement ce spectacle nouveau.
Allez sans tarder davantage,
Et que lombre de ce rideau
Ne luy dérobe plus ma voix & mon
visage.
(Les
Heures descendent & tirent le rideau de
lalcove)
Semele,
se levant de dessus son lit:
Quel éclat, quelle voix force agreablement
Un repos si profond, un sommeil si charmant ?
l'Aurore:
Princesse nous entrons avec cette licence
Que nous donne aujourdhuy le souverain des Dieux.
Par son divin pouvoir nous penetrons ces lieux,
Où sa discretion desrobe sa presence.
Jupiter sans vous voir, ne peut estre content :
Dans ce parc amoureux, en ces sombres retraittes,
De vos premiers soûpirs confidentes discrettes,
Sous lhabit dun berger Jupiter vous
attend.
Semele:
Limage dun beau songe, un fantosme agreable
Rend envers Jupiter ma paresse excusable ;
Luy-mesme estoit lobjet dun songe si
charmant.
Allez belle Deesse advertir mon amant,
Que jaime son ardeur, & son impatience :
Mais aussi dites-luy quil faut par bienseance,
Pour sortir du palais, attendre un plus grand jour,
Et voler malgré moy ce temps à son
amour.
l'Aurore:
Semelé je ne puis paraistre davantage :
Une de ces Heures pour moy,
Peut aller faire ce message,
Le grand jour qui savance a finy mon employ ;
Je dois quitter la place au Dieu de la lumiere,
Il a commencé sa carriere.
Filles de Jupiter tesmoins de ses ardeurs,
Vous allez satisfaire à son impatience ;
Vous pour ce grand secret gardez-bien le silence,
Et remontez au Ciel pour rejoindre vos
surs.
(Les
deux Heures partent à mesme temps & volent vers
le cintre du theatre, tandis que lAurore remonte vers
le lieu doù elle est partie)
|
|
Semele:
En est-ce assez, Dircé, pour te faire connaistre
Lamour, quau cur dun Dieu mes appas
ont fait naistre ?
LAurore en ma faveur viendroit-elle en ces lieux,
Sans lordre de ce Dieu, qui commande les Dieux
?
Dirce:
Non, je nen doute plus, & jen tremble,
Madame.
Quoy le Prince Alcmeon, qui regnoit dans vostre ame,
Ce grand Prince dArgos, qui depuis si long-temps
Vous offre sa Couronne & des vux si constants,
Va perdre tout lespoir de son amour fidelle
?
Semele:
Jay crû brusler pour luy dune flamme
immortelle :
Mais puis-je guarantir un feu si glorieux
Contre lordre eternel du Destin & des Dieux
?
Dirce:
Mais le Roy qui du Prince estime lalliance,
Et voit que vostre cur panche à quelque
inconstance,
Veut sans plus differer le faire vostre Espoux ;
Vous devez obeir ou craindre son courroux.
Semele:
Ah Dircé, son courroux ne seroit pas à
craindre ;
Si pour vaincre un pouvoir, qui voudra me contraindre,
Josois luy découvrir la glorieuse ardeur,
Que le grand Jupiter allume dans mon cur :
Mais lordre de ce Dieu me condamne au
silence.
Dirce:
Mais lamour de ce Dieu fait seul vostre deffence :
Pour vous justifier, il doit paroistre au jour,
Semele:
Jobtiendray de ce Dieu laveu de son amour.
Aussi bien il est temps que son rival aprenne
Que lardeur, dont je brusle est fatale à la
sienne,
Et quun mortel me cede à ce nouvel amant,
Puis quenfin cest un Dieu qui fait mon
changement.
Dirce:
De cet amant plustost songez à vous
deffaire.
Semele:
Se defait-on dun Dieu qui fait tout pour nous plaire
?
Est-il quelque constance, est-il quelque devoir,
Qui puisse resister contre tant de pouvoir ?
Si tu sçavois leffet de ces divines flames,
Et de quel air un Dieu sintroduit dans les ames ;
Ou bien si tu sçavois combien lamour des
Dieux
Se saisit aisement dun cur ambitieux ;
Car enfin je veux bien tavoüer ma foiblesse,
Lorgueil fait dans mon cur autant que ma
tendresse.
Dirce:
Vous mavez confié le nom de vostre amant :
Contez-moy vostre amour & son commencement.
Semele:
Ah ! que lamour des Dieux est fort en sa naissance
!
Il peut tout, il triomphe au moment quil commence.
Jestois dans ce beau parc où Jupiter
mattend,
Quand au milieu des airs un tumulte éclatant,
Du costé de ce bruit me fait tourner la
veuë.
A mes pieds aussitost je voy fondre une nuë,
Qui sestant entrouverte offre à mon
il charmé
Tous les appas dun Dieu quand il veut estre
aimé.
Sa Majesté dabord trouble toute mon ame :
Puis un regard meslé de tendresse & de flame,
Comme un brillant amas de force & de douceur,
Me lance un trait de feu jusques au fonds du cur.
Pour mon premier amour ma raison sinteresse;
Mais elle le defend avec tant de foiblesse,
Que dans le doux panchant de cette trahison
Mon cur gagné sans peine entraisne ma
raison.
Jupiter qui connoist mon desordre & sa gloire,
Par la parole enfin acheve sa victoire ;
Il me flatte, il me louë, & de la main des
Dieux
Tu sçais combien pour nous lencens est
precieux.
Ce Dieu qui sçait lorgueil qui suit nostre
foiblesse,
Et ce que peut un Dieu qui flatte & qui caresse,
Luy qui de sa fierté se doit faire une loy,
Avare des douceurs, les prodigue pour moy.
Que ne puis-je exprimer la douce violence
Que fit à mon esprit cette tendre eloquence ?
Je devore aussi-tost avec avidité
Ce poison de mon cur & de ma liberté :
Tous mes sens ébloüis de cét amas de
charmes,
Contre un Dieu, sans raison, sans deffence & sans
armes,
Je me perds, je mesgare au milieu dun beau
jour.
Et nay des mouvemens que ceux de mon amour ;
Je ne me connoy plus dans ce desordre extreme ;
Je ne voy ny le parc, ny le Dieu, ny moy-mesme :
Une extase amoureuse, un doux enchantement...
Que te diray-je enfin de cet heureux moment ?
Sil falloit texpliquer tout ce que jen doy
croire...
Mais Jupiter mattend & je perds la memoire :
Jen diray davantage un jour plus à
loisir.
Dirce:
Contentez sur un point mon curieux desir,
Dites-moy, si les Dieux aiment comme les hommes.
Semele:
Quand il sagit daimer, ils sont ce que nous
sommes.
Pour estre plus que nous aiment-ils autrement ?
Ils different de nous en ce point seulement,
Quun Dieu maistre de tout, ainsi que de luy-mesme
,
Se fait tout ce quil veut, pour plaire à ce
quil aime,
Et peut se faire un cur, plus sensible & plus
doux,
Et plus tendre que ceux que le Ciel fait pour nous :
Mais cest trop sarrester, Jupiter sen
offence.
Au moins nabuse pas de cette confidence,
Et craint de mon amant le souverain pouvoir.
|
Scène
3
Sémélé, Dirce, Alcméon,
Dimas
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Dimas:
Le Prince est là, Madame, & demande à vous
voir.
Alcméon:
Madame pardonnez à mon impatience.
Semele:
Quoy, Seigneur, si matin prendre cette licence.
Alcméon:
Par un doute cruel mon cur est si pressé,
Quil veut sçavoir le coup dont il est
menacé :
Je meurs à tout moment dans cette incertitude,
Prenez quelque pitié de mon inquietude ;
De grace apprenez moy quelle ingratte froideur
Change lheureux destin de ma fidelle ardeur.
On vient de masseurer quon voit naistre en
vostre ame
Le remors dun adveu favorable à ma
flâme:
Depuis que mon amour me retient dans ces lieux
Nay je pas fait pour vous ce quon fait pour les
Dieux ?
Cest de vous aussi bien que du Roy vostre pere,
Que jay receu ladveu dune flâme si
chere.
Ay je arraché ce cur ? vous me lavez
donné
Ce cur, pour qui le mien eust tout
abandonné,
Que si pour meriter un don si favorable
Jignore lart daymer, & de se rendre
aymable,
Au moins jay dans mon cur, dequoy vous
enflammer,
Si pour se rendre aymable il ne falloit quaymer.
Les plus profons respects, la plus forte tendresse...
Mais je vous parle en vain infidelle Princesse ;
Au desordre inquiet, qui trouble vos appas,
Ingratte je voy bien quon ne mécoute
pas.
Semele:
Que me sert découter nayant rien à
respondre ?
Vos reproches sans doute ont dequoy me confondre ;
Je ne puis le nier, je vous aimay Seigneur,
Cependant...
Alcméon:
Achevez, dites moy quel mal-heur,
Quel rival me dérobe une amitié si tendre
?
Semele:
Prenons un autre temps Seigneur pour vous
lapprendre
Un devoir si pressant...
Alcméon:
Je ne vous quitte point
A moins...
Semele:
Faut-il Seigneur mexpliquer sur ce point ?
Alcméon:
Helas je le voy bien, vous en aymez un autre.
Semele:
Ouy Seigneur ; & ce nest ma faute ny la vostre
Je plains vostre mal-heur, & ce cur innocent
Vous trahit par leffort dun charme tout
puissant.
Mesme je vous dirois, si jozois vous le dire,
Que de son premier feu ce cur encor soûpire,
Et sent aupres de vous, quand il vous faut
quitter...
Alcméon:
Ah Princesse...
Semele:
Ah Seigneur gardez de vous flatter.
Si vostre fier rival sçavoit que ma foiblesse
Laisse échaper pour vous une ombre de tendresse,
Ce reste de pitié vous deviendroit fatal ;
Alcméon:
Cest peu de me trahir, on vante mon rival,
On veut que sa puissance estonne ma colere,
Quel est donc ce rival ?
Semele:
Seigneur cest un mystere ;
Les Dieux seuls, & mon cur ont droit de le
sçavoir.
Alcméon:
Et vous voulez ainsi flatter mon desespoir.
Helas je le voy bien, ce rival qui se cache,
Pour ma honte & la vostre est un perfide, un lâche
;
Pour vous justifier il paroistroit au jour,
Sil avoit merité lhonneur de vostre amour
:
Mais par un sort fatal qui comble ma disgrace,
Un indigne rival vient de prendre ma place.
Semele:
Tout beau Seigneur, craignez ce dangereux rival.
Mais vous vous faites tort en le traittant si mal,
Vous devez presumer, qualors que je vous quitte,
Ce nest pas par leffort dun plus foible
merite ;
Mais sans autre raison croyez en ma fierté ;
Nul na droit sur ce cur, sil ne la
merité,
Et puisque ma raison me donne au plus aymable,
Jugez de ce quil vaut, sil vous est preferable
:
Blâmez si vous voulez mon cur de trahison,
Mais faites sur ce choix justice à ma
raison.
Alcméon:
Quel quil soit, ce rival triomphe dans vostre ame,
Cest là quil peut braver mon courroux
& ma flâme :
Mais nous le connoistrons ce rival si charmant.
Cependant dites luy que je suis vostre amant,
Et quon nenleve point, sans couster bien des
testes,
A des gens comme nous de semblables conquestes.
Semele:
Quand vous le connoistrez vous perdrez ce courroux :
Il sied mal avec luy de faire le jaloux,
Et si vous me croyez, sçachant ce quil faut
craindre,
Vous vous plaindrez fort bas, si vous ozez vous
plaindre.
Peut estre jen dis trop & plus que je ne veux,
Quand il faut consoler un amant mal-heureux :
Mais comme vostre amour attend tout de mon pere,
Je crains que vous fassiez un éclat temeraire,
Et quun rival qui peut du moindre de ses coups...
Le Roy vient : échapons à son premier
courroux.
(A
Dircé)
Toy
demeure ; je cours où mon amour
mappelle.
|
Scène
4
Cadmus, Hermione, Alcméon
|
|
Alcméon:
Vous me voyez frappé dune atteinte
mortelle,
Seigneur, on me trahit ; je viens de tout sçavoir
;
Un rival en secret moste tout mon espoir.
Le
Roy:
Ah ! Prince ce soupçon marque trop de
foiblesse.
Alcméon:
Je viens de le sçavoir, Seigneur, de la Princesse.
Le
Roy:
Quoy vous pourriez avoir un rival dans ma Cour ?
Ma fille veut sans doute esprouver vostre amour,
Ou plustost laugmenter par ces fausses
allarmes.
Alcméon:
Helas cest bien assez du pouvoir de ses
charmes,
Le
Roy:
La fiere Semelé ne fera point de choix
Qui puisse estre au dessous des Princes & des
Roys
Alcméon:
A lentendre parler du choix quelle se donne,
Son merite est dun pris plus haut que la
Couronne.
Le
Roy:
Il faut donc que ma cour à mes yeux abusez
Cache sous des sujets des Heros déguisez.
Mais en fut-il quelquun caché dans cet
Empire,
Voudroit-il traverser lhymen que je desire ?
On sçait, pour faire à Thebes un solide
repos,
Que voulant allier ce Trône avec Argos,
Il faut quavecque vous, par un Hymen fidelle,
Semelé nous assure une paix immortelle :
Un si grand interest ne peut estre ignoré.
Alcméon:
Cependant mon mal-heur, nest que trop
assuré.
Le
Roy:
Je sçay bien que ma fille au moins en apparence,
Dans ses premiers desirs marque quelque inconstance ;
Mais parmy les amans cette ombre de froideur
Peut changer le dehors sans aller jusquau cur.
Alcméon:
Seigneur tout est changé ; la Princesse elle
mesme
Dun air si transporté ma vanté ce
quelle ayme,
Quil nest mortel ny Dieu qui lui puisse estre
égal.
Elle veut que je tremble au nom de ce rival,
Et sa fausse pitié qui craint pour ma foiblesse,
Veut que sans murmurer je cede la Princesse ;
Quune lâche terreur estouffe mes desirs,
Et cache au fonds du cur jusquaux moindres
soupirs.
Le
Roy:
Madame vous devez connoistre vostre fille ;
Elle tient plus à vous que toute ma famille.
Plus belle que ses surs elle a le premier rang,
Et vous fait negliger le reste de mon sang.
Par cette aveugle ardeur qui possede les meres,
Navez-vous point remply sa teste de chimeres ?
Vous fille de Venus, ne la flattez-vous pas
De lespoir de gagner un Dieu par tant
dappas,
Et quun Heros mortel nest pas assez pour elle
?
Vous me vantez souvent vostre race immortelle,
Et Semelé sans doute, au point où je la
voy,
Prent pour luy tout lorguëil, que vous avez pour
moy.
La
Reine:
Je nay rien fait, Seigneur, qui vous oblige à
croire,
Que le sang de Venus, dont je tire ma gloire,
Me fasse negliger mon Espoux & mon Roy :
Je sçay ce que je suis, & ce que je vous doy.
Cet imprudent orgüeil qui nest
quextravagance,
Vient aux simples mortels dune simple naissance :
Mais cet orgueil qui suit ceux qui sortent des Dieux,
Est un orgüeil illustre, innocent, glorieux.
Cest celuy que jay mis dans lesprit de ma
fille,
Et si je la prefere à toute ma famille,
Je ne puis le nier, dés quelle vit le jour,
Elle eut mes premiers soins & mon premier amour ;
Mais tout ce grand amour & cette preference
Nont rien mis dans son cur plus haut que sa
naissance.
Elle a choisi ce Prince & jay loüé son
choix ;
Et si le sang des Dieux avec celuy des Rois,
Est entre vous & moy joint par nostre
hymenée,
Ce grand exemple instruit une fille bien née.
Quoy quil semble aujourdhuy, que pour ce digne
amant,
Semelé se dispose à quelque changement,
Je luy rendray bien-tost sa première tendresse :
Mais il faut mesnager son ame avec adresse ;
Ny meslez pas, Seigneur, laigreur & le
courroux ;
Il faut pour la gagner des traittemens plus doux ;
Elle doit obeir, mais dune obeissance,
Qui nait rien de lindigne & basse
dépendance.
Le
Roy:
Je veux bien à vous seule abandonner ce soin ;
Je sçauray faire agir mon pouvoir au besoin.
Mais quel est cét amant dont on fait un mystere
?
La
Reine:
Pour de pareils secrets choisit-on une mere ?
Le
Roy:
Madame il faudra donc employer mon pouvoir.
La
Reine:
Je sçauray lobliger à faire son
devoir.
Alcméon:
Ah ! Madame, ah ! Seigneur, sans forcer ma Princesse,
Laissez-la disposer de toute sa tendresse :
Mes maux sont trop cruels pour les pouvoir guerir :
Cest assez de laimer, ladorer, &
mourir.
Le
Roy:
Prince defaites-vous de ce respect frivolle ;
La Princesse est à vous, je tiendray ma parolle.
Vous, voyez vostre fille, & faites-luy
sçavoir,
Quelle doit sexpliquer ou craindre mon
pouvoir.
|
|
La
Reine:
Tu vois lordre du Roy, Dircé par ton
adresse
Descouvre promptement lamant de ta Maitresse :
Ou plustost ouvre moy cet important secret ;
Ma fille laura mis dans un sein si discret ;
Il nen faut pas douter.
Dircé:
Ah ! de grace, Madame,
Ne me demandez pas le secret de sa flame ;
Ce secret revelé me cousteroit le jour.
Lordre qui me deffend dexpliquer cet amour,
Vient dun Amant si fier, si puissant, si terrible,
Quen vous le descouvrant ma perte est infaillible.
Contentez-vous enfin dapprendre que ce choix
Vous fera plus dhonneur, que le plus grand des
Rois.
La
Reine:
Sil est ainsi, pourquoy sobstiner à se
taire ?
Puis-je pas, sil le faut, cacher ce grand mystere
?
Ah ! que je crains de lair, dont je te vois agir,
Que tu caches un choix qui nous fera rougir.
Quel que soit cet Amant, il faut que je
lapprenne.
Dircé:
Pourquoy par cet adveu mexposer à sa haine
?
Puisque de Semelé vous pouvez lobtenir,
Ne me contraignez point...
La
Reine:
Faites-la donc venir.
Mais que vient mannoncer ce merveilleux spectacle
?
Viens-tu nous esclaircir, Amour, par ce miracle ?
LAmour
porté par un Aigle:
Non Reine, à qui je puis donner le nom de
sur,
Puisque Venus est nostre mere.
Loin daller de ta fille esclaircir le mystere,
Garde toy de forcer le secret de son cur ;
Commande luy plustost daimer & de se taire.
Laigle sur qui je viens timposer cette loy,
Tapprend, quelle te vient dun Dieu plus
grand que moy.
(LAmour
prend son vol du ceintre du Theatre vers le
fonds)
Dircé:
Madame vous voyez ce que les Dieux ordonnent.
La
Reine:
Je le vois avec joye, & lordre quils me
donnent,
Monstre, combien au Ciel mon sang est precieux,
Quand ce sang jusquicy fait descendre les Dieux.
Allons apprendre au Roy cette grande nouvelle,
Et lordre souverain dune bouche immortelle :
Quil respecte un secret quune divine voix
Commande de la part du grand maistre des Rois.
Toy, dis à Semelé que sans crainte de
blasme,
Elle peut conserver son secret & sa flame,
Et que malgré lardeur dun desir
indiscret,
Je renonce au pouvoir darracher ce secret.
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|
La
scene est dans un parc
|
Scène
1
Jupiter, en habit de Berger, Momus
|
|
Jupiter:
Ouy jattens Semelé sous ce nouveau visage :
Cest lamour qui ma fait ce galant
équipage :
Mais si tu vois un Dieu sous lhabit dun
Berger,
Ce nest pas daujourdhuy que tu mas
veu changer,
Et de mes feux secrets cacher les avantures,
Sous les traits differents de cent autres
figures.
Momus:
Cest donc lAmour qui fait tous ces beaux
changemens.
Jadmire Jupiter sous ces déguisemens,
Et si-tost quil sagit de faire une
conqueste,
Il fait beau voir un Dieu faire lhomme ou la
beste.
On sçait sous quelle forme on vous vit sur le
dos,
Ravir la belle Europe & traverser les flots.
Vous en voulez tousjours à celles de sa race :
Et desja Semelé vient de prendre sa place.
Dans le sang dAgenor vous trouvez des appas,
Que dans un autre sang vos yeux ne trouvent pas.
On vous voit tous les jours courir de belle en belle,
Aymez-vous ces beaux noms dinconstant,
dinfidelle ?
Nest-il point de beauté qui vous puisse
arrester,
Les Dieux nont-ils point honte de coqueter
?
Jupiter:
Momus, veux-tu tousjours censurer & medire ?
Nas-tu jamais connu le souverain Empire,
Qui force au changement le plus puissant des Dieux ?
Voy comme cest en nous un deffaut glorieux.
Quand jaime une beauté, dabord je vois en
elle
Tout ce qua de charmant une beauté mortelle
;
La lumiere dun Dieu descouvre en ce moment
Tout ce qui peut toucher les desirs dun amant.
Un mortel a besoin de temps & de lumiere,
Pour faire à son amour une digne matiere ;
Mais un Dieu pour ce chois na pas besoin de temps
:
Il voit tout dun coup dil & dehors
& dedans ;
Son esprit convaincu dun merite adorable,
Aime dabord autant, que lobjet est aimable,
Et par un feu divin qui peut tout enflammer,
Il embrase lobjet qui vient de le charmer.
Ce violent Amour vient à peine de naistre,
Quil est victorieux, autant quil le peut
estre,
Et deslors quil joüit avecque tant
dardeur,
Sa flame à son objet applique tout son cur,
Quau mesme instant quun Dieu possede une
maistresse,
Il espuise sa joye & toute sa tendresse :
Ainsi le cur dun Dieu presque en un seul
moment,
Aime, se fait aimer, & cesse destre Amant.
Toy qui naimas jamais, tu sçais mal comme on
aime.
Momus:
Peut-estre Jupiter, lignorez-vous vous mesme :
Car enfin Semelé vous couste plus dun jour,
Et je ne vous croy pas trop bien avec lAmour ;
Vous vous broüillez souvent avec luy ce me
semble.
Jupiter:
Nous nous broüillons exprés pour estre mieux
ensemble.
Si lamour avec moy sentendoit tous les
jours,
Quelle gloire de vaincre avec ce grand secours ?
Je me fais de lamour un combat volontaire,
Un doux empressement, une agreable affaire :
Sous lhabit dun Berger je me deguise
exprés,
Pour affoiblir ainsi la force de mes traits,
Et par quelques combats achetant la victoire,
Pour croistre mes plaisirs, jy mesle un peu de
gloire.
Momus:
Quelques-fois en un jour on vous voit demander,
Attaquer, emporter la place, & la ceder.
Jupiter:
Ouy mais de mon amour apprens tout le mystere.
Quelque glorieux chois, quun Dieu se puisse faire,
Sçache quil ne sçauroit remplir tous ses
desirs :
Son cur qui veut par tout le comble de plaisirs,
Repare le deffaut de ces beautez mortelles,
Par un enchaisnement de conquestes nouvelles.
Momus:
Pourquoy vous attacher aux beautez dicy bas ?
Nos Deesses pour vous sont elles sans appas ?
Jupiter:
LAmour na pas au Ciel son veritable empire :
Cest icy seulement quon brusle & quon
soûpire ;
Dans le sejour des Dieux lon y vit sans desirs,
Et sans desirs lAmour a-til de vrais plaisirs
?
Momus:
Est-il dautres plaisirs pour le Dieu du tonnerre
Que celuy quand il veut de foudroyer la terre ?
Rire des beaux desseins dun fol ambitieux,
Et preparer sa cheute en lélevant aux
Cieux;
Tout remply de nectar dans une paix profonde,
Dun branlement de teste ébranler tout le monde
;
Faire de ses desirs sa raison & ses loix ;
Se joüer à son gré des peuples & des
Roys ;
Voir les mortels broüillés dans toutes leurs
prieres ;
Leur voir pousser des vux lun à
lautre contraires ;
Confondre leurs projets & dune mesme main,
Aujourdhuy les flatter & les punir demain ;
Et sur cette conduite inégale, incertaine
Ouyr les sots discours de la prudence humaine ;
Voila de Jupiter les doux amusemens.
Jupiter:
Jen trouve dans lamour qui sont bien plus
charmans :
Quand lamour dans un cur met toute la
tendresse...
Momus:
Cest avec ce beau nom quon cache sa
foiblesse.
Jupiter:
Sil est quelque foiblesse à se laisser
charmer,
Que ne suis-je plus foible afin de mieux aymer ?
Ou sil faut souhaiter une chose impossible,
Que ne suis-je moins Dieu pour estre plus sensible ?
Mais jay tort de parler à qui nayma
jamais :
Ne combats plus ma flâme & sers la desormais ;
Momus tu tiens icy la place de Mercure.
Momus:
Ouy grace à vos bontez & ma gloire en murmure
;
Vostre ordre malgré moy memployant en ce
jour,
Fait dun censeur des Dieux un confident
damour.
Jupiter:
Cest pour tromper Junon quaujourdhuy je
temploye,
Tu sçays quincessamment elle trouble ma
joye,
Et du subtil Mercure aprehendant lemploy,
Il luy seroit suspect sil estoit pres de moy.
Ainsi...Mais japerçois
Semelé.
Momus:
Je vous laisse ;
Un tiers est incommode aupres dune
maistresse.
|
Scène
2
Jupiter, en habit de Berger,
Sémélé
|
|
Jupiter:
Ma Princesse est ce vous ?
Sémélé:
Est-ce là mon amant ?
Jupiter:
Me méconnoissez-vous sous ce déguisement ?
Avez vous oublié le discours de laurore
?
Sémélé:
Non, non, il men souvient, cest le Dieu que
jadore ;
Sous lhabit dun berger, il mattend en ces
lieux.
Jupiter:
Je trompe ainsi Junon & me cache à ses yeux :
De son jaloux esprit la triste inquietude
A mépier sans cesse applique son estude ;
Mais voulant massurer mes plaisirs les plus
doux...
Sémélé:
Ah vous vous cachez moins pour Junon que pour vous:
Vous aymez vostre gloire, & vous craignez pour elle,
Quon sçache ce quun Dieu fait pour une
mortelle.
Jupiter:
Moy craindre pour ma gloire un choix si glorieux ?
Moy qui pour vous servir, abandonne les cieux ?
Moy qui bruslant pour vous dune ardeur sans
seconde
Neglige sans rougir la conduite du monde ?
Moy qui montre à vos yeux un amant si
charmé,
Quil cesse destre Dieu pour estre plus
aymé ?
Sémélé:
Hé bien si vostre amour est à couvert du
blâme,
Si vous prisez si fort lhonneur de vostre
flâme;
Jupiter il est temps quelle paroisse au jour ;
Il court de fâcheux bruits de ce secret amour,
Et si vostre ordre encor me condamne au silence,
Cet amour va perir par mon obeyssance :
On presse mon himen pour le Prince Alcmeon ;
Joppose un autre amant, mais jen cache le
nom.
Ce silence honteux où sobstine mon ame,
Au sentiment de tous cache une indigne flâme,
Et tandis que ce feu nozera voir le jour,
Ma gloire est en peril ainsi que mon amour.
Jupiter:
Ne craignez rien ; Amour pour finir vostre peine,
Et par mon ordre expres envoyé vers la Reyne,
Luy deffend découter un desir indiscret,
Qui veut de vostre flâme arracher le secret.
Et par un autre choix tiranniser vostre ame.
Sémélé:
Tant de precautions à cacher vostre flâme,
Le respect de Junon, tous vos déguisemens
Ne mapprennent pas trop quels sont vos sentimens.
En effet, quand un Dieu se fait une maistresse,
Il doit aymer sans bruit, & cacher sa foiblesse ;
Un Dieu doit sépargner cette confusion ;
Junon est trop à craindre en cette occasion,
Et quoy que le secret soit fatal à ma gloire,
Quimporte on en croira ce quon en voudra
croire.
Ce procedé nest pas dun veritable amant
:
Un Dieu qui craint les bruits ayme bien foiblement.
Pour moy je ne crains point de dire quun Dieu
mayme ;
Donnez men la licence, ou je la prens moy-mesme.
Contre un pere en courroux, contre tout son pouvoir
Je nay que cet adveu pour sauver mon devoir,
Et je croy quun amour, dont mon ame est si fiere,
Est trop noble & trop beau pour craindre la lumiere.
Cependant advoüez que jayme plus que vous.
Je le voy bien, les Dieux nayment pas tant que nous
:
Les Dieux nont pas le temps daymer comme on les
ayme,
Le soin de vostre gloire & lamour de vous
mesme
Vous peuvent-ils pour nous laisser quelques desirs ?
Mais vous estes vous seul ma gloire & mes plaisirs :
Ainsi loin de cacher cette flâme divine ;
Jen veux vanter par tout ladorable origine,
Et faire voir par tout un feu si glorieux.
Jupiter:
Et nest ce pas assez quil paroisse à nos
yeux ?
Un témoin comme moy suffit pour vostre
gloire.
Sémélé:
Je veux que tout le monde apprenne ma victoire,
Et ne croiray jamais quon mayme tendrement,
Si le grand Jupiter rougit du nom damant :
Ma gloire en cet estat est tousjours imparfaite.
Jupiter:
Hé bien que tout le monde aprenne ma deffaite :
Il faut bien satisfaire à vostre ambition ;
Que mon amour éclatte aussi loin que mon
nom.
Sémélé:
Apres un tel adveu je brave la colere
Des hommes & des Dieux, dun amant & dun
pere.
Mais Alcmeon paroist, tâchons de
léviter;
Jupiter:
Il faut voir le rival, quon donne à Jupiter.
|
Scène
3
Jupiter, en habit de Berger, Sémélé,
Alcméon
|
|
Alcméon:
Ce beau berger est-il de vostre confidence ?
Sémélé:
Comment ?
Alcméon:
Je vous apporte un advis dimportance,
Et noze devant luy...
Sémélé:
Parlez ne craignez rien,
Ou gardez vostre advis, sil rompt nostre
entretien.
Alcméon:
Jay tort de linterrompre ; & je voy bien
Madame,
Puis que vous luy fiez le secret de vostre ame,
Que cest luy qui souvent vous attire en ces lieux.
Cest donc là ce rival si fier, si glorieux
;
Puis donc quon ne craint rien dun témoin
si fidelle,
Apprenez le sujet dune douleur mortelle.
Malgré tous mes conseils, contre vostre dessein,
Le Roy vous veut contraindre à me donner la main,
Et pour ce coup fatal marque cette
journée.
Jupiter,
bas à Semelé:
Mes ordres sçauront bien rompre cet
Himenée.
Sémélé,
à Alcmeon:
Que me conseillez-vous sur cet ordre absolu ?
Ou vous mesme plustost quavez-vous resolu ?
Mon sort dépend de vous, faut-il que jobeysse
?
Alcméon:
Cest à ce digne amant faire trop
dinjustice,
De prendre en ce besoin conseil de son rival.
Jupiter:
Ce conseil quel quil soit nous fera peu de
mal.
Alcméon:
Hé quoy vous me bravez ?
Jupiter:
Non jaurois peu de gloire,
De braver un rival quand il pert la victoire.
Alcméon:
Cest parler devant moy bien haut pour un
berger.
Jupiter:
Des bergers comme moy le peuvent sans danger.
Alcméon:
Cette fierté métonne & je ne puis
comprendre...
Jupiter:
On mayme & ce seul mot suffit pour vous
lapprendre.
Alcméon:
Que vous sert cet amour quand jay ladveu du Roy
?
Jupiter:
Que vous sert cet adveu, quand son cur est à
moy ?
Quand on a comme moy la gloire de lui plaire...
Alcméon:
Quand on na quà combattre un berger
temeraire...
Jupiter:
Je ne sçay qui lest plus du berger ou de
vous.
Alcméon:
Ah cen est trop.
Jupiter:
Calmez ce dangereux courroux.
Sémélé:
Hé quoy contre un berger & mesme en ma
presence
Un Prince...
Jupiter:
Je répons icy de sa clemence.
Alcméon,
portant la main sur la garde de son
épée:
Vous voyez quun berger me brave impunement,
Et vous vous offensez de mon ressentiment ?
Cest trop souffrir.
Sémélé:
O Dieux !
Jupiter:
Ne craignez rien Princesse.
Alcméon:
Quel charme sur mes bras jette tant de foiblesse
?
Jupiter:,
à Semelé:
Pouvez-vous pour un Dieu craindre quelque danger
?
Sémélé:
Ma tendresse dabord na rien veu quun
berger.
Alcméon:
Ce prompt enchantement & ce charme invisible
Me fait connoistre enfin cet amant si terrible.
Ce rival dont tantost vous mavez
menacé.
Jupiter:
Ouy Prince, cest luy mesme, & le charme est
passé :
Jay pitié de lestat, où vous met
trop daudace :
Amant de Semelé vous meritez ma grace.
Au moins par cet essay connoissez mon pouvoir.
Alcméon:
Va ta pitié ne fait quaigrir mon desespoir,
Injurieux rival, laisse moy ma foiblesse ;
Accable un mal-heureux, ou me rend ma Princesse ;
Tu me lostes ; cruel ; & ton charme trompeur
Ainsi que sur mon bras a passé dans son
cur.
Princesse ouvrez les yeux & voyez limposture
Dun art affreux & noir, qui force la nature.
Vous laissez vous surprendre aux charmes dun trompeur
?
Sémélé:
Vous mesme connoissez ce divin enchanteur,
Qui sous les foibles traits dun enfant de la
terre,
Cache le puissant Dieu qui lance le tonnerre.
Admirez quel rival vous fait mon changement.
Alcméon:
Jupiter mon rival ! Dieux quel aveuglement !
Sémélé
à Jupiter:
Vous voyez...
Jupiter
à Semelé:
Jay pitié de lerreur qui
labuse.
Alcméon:
Vostre infidelité cherche en vain cette
excuse.
Sémélé:
Sans doute, & je rougis quun changement fatal
Donne au Prince dArgos un berger pour rival,
Si la bonté dun Dieu ne daigne vous
absoudre,
Craignez de le connoistre à léclat de sa
foudre.
Alcméon:
Pleut au Ciel, quil voulut découvrir à
mes yeux
Par un coup de tonnerre, un choix si glorieux.
Du moins en connoissant le Dieu qui me surmonte,
Je mourrois avec joye, & vous perdrois sans honte ;
Mais las ! ce nest pas luy, mais cest vous que
je crains :
La foudre est dans vos yeux, & non pas dans ses
mains.
Mais quoy lair sobscurcit & lorage
sappreste...
Jupiter:
Quel changement soudain excite la tempeste ?
Quand je suis sur la terre, il tonne dans les
cieux,
Alcméon
à Semelé:
Il tonne, & cest icy le grand maistre des
Dieux.
Cest à cet imposteur quil declare la
guerre.
Jupiter
à Semelé:
Junon quand il luy plaist peut former le tonnerre,
Elle est Reyne des airs.
Alcméon:
Foudre tombe en ce lieu ;
Ta gloire est de punir le fantôme dun
Dieu.
Jupiter:
Sans doute que Junon en veut à ma
Princesse,
Sémélé:
Sans doute quun faux charme abuse ma
tendresse.
Jupiter:
Quoy vous doutez ?
Alcméon
à Semelé:
Voyez quelle estoit vostre erreur.
Jupiter:
Junon descend en terre ; évitons sa fureur.
Nuages descendez, & quune épaisse
nuë
La derobe à sa rage & nous cache à sa
veuë.
(Une
nuë décend qui ayant enveloppé Jupiter,
& Semelé remonte dans le Ciel)
|
Scène
3
Alcméon, Junon, paroist dans un Ciel
orageux
|
|
Alcméon:
Dissipez ce nüage, il est temps
déclater,
Tombez foudres, tombez sur un faux Jupiter.
Grand Dieu vange ton nom usurpé par un traistre.
Mais quel est ce prodige, & que vois je paroistre ?
Cest Junon elle-mesme avec la foudre en main.
Pourquoy cet équipage, & quel est son dessein
?
De ce faux Jupiter qui moste ce que jayme,
Me vient-elle vanger, ou se vanger soy-mesme ?
Bergers qui la voyez descendre dans ce bois,
Pour haster son secours, prestez-moy vostre voix.
(
Chanson)
Reyne des
vents Maistresse des tempestes
Espargnez nos champs & nos testes,
Et sur ce ravisseur tournez ce grand courroux,
A ce triste mortel il ravit ce quil ayme :
Vous voyez sa douleur, vous sçavez par
vous-mesme,
Tout ce que souffre un cur amoureux & jaloux.
Junon
en descendant sur le Théatre:
Tu me vois Alcmeon au milieu des nüages
Par un soin inutile exciter des orages,
Et pour des vains efforts prester à mon courroux,
Ces traits que jay surpris à mon perfide
époux.
Jupiter à mes yeux dérobe son amante ;
Son amour tout puissant, rend ma haine impuissante.
Vents, tempestes, esclairs, enfans de ma fureur,
Qui ne semez icy quune vaine terreur,
Evanouyssez-vous : lartifice & ladresse
Vangeront mieux que vous ma gloire & ma
foiblesse.
(Junon
estant descenduë)
Prince
dArgos approche & napprehende rien,
Nos mal-heurs sont communs & ton sort est le mien:
Une ingrate Princesse à ta flâme infidelle,
Triomphe dun mortel, & brave une immortelle,
Et sa fiere beauté par un mal-heur fatal
Rend Jupiter perfide, & le fait ton rival.
Alcméon:
Jupiter mon rival ? que dites vous Deesse ?
Le rival dont josois mépriser la foiblesse,
Luy qui comme un berger se montroit à mes yeux,
Ce rival est un Dieu le plus puissant des Dieux ?
Jesperois esclaircir cette estrange avanture,
Pour convaincre un rival dune lâche
imposture,
Cestoit là tout lespoir dont jozois
me flatter,
Et dans cet imposteur je trouve Jupiter ?
Vous deviez prevenir ces mortelles allarmes :
Avec tant de puissance, avecque tant de charmes,
Deesse ignorez-vous lart de vous faire aymer ?
Et que vous manque t-il pour plaire & pour charmer
?
Junon:
Mais Prince le moyen que ma beauté larreste
Ce Dieu qui va tousjours de conqueste en conqueste.
Rien ne sçauroit borner ses glorieux
soûpirs,
Quel objet peut borner de si vastes desirs ?
Pour consoler ma gloire & toute ma tendresse,
Tâchons adroitement de perdre sa Maistresse ;
Sur sa fiere beauté par de secrets moyens
Je mapreste à vanger tes feux comme les
miens.
Jusquicy jay voulu par une guerre ouverte,
Par de honteux éclats, entreprendre sa perte ;
Mais le grand Jupiter est plus puissant que moy.
Pour la perdre en secret
doù te vient cet
effroy ?
Trembles-tu des perils dune ingrate Princesse
?
Alcméon:
Toute ingrate quelle est excusez ma foiblesse :
Jay pour sa trahison une secrette horreur,
Et lamour toutesfois regne encor dans mon
cur.
Junon:
Jay donc tort de venir avec tant
dimprudence,
Te fier le secret dune juste vengeance.
Gardant pour ma rivale un sentiment si doux,
Ta foiblesse contre elle augmente mon courroux.
Alcméon:
Regardez ma Princesse avec moins de colere :
Qua telle fait enfin qui puisse vous
déplaire ?
Aux tendresses dun Dieu peut-elle resister ?
Que suis-je, helas que suis-je aupres de Jupiter
?
Junon:
Sous ces belles couleurs couvre ton infamie,
Pour meriter ma haine ayme mon ennemie.
Alcméon:
Hé bien sauvez mon cur de cette
lâcheté :
Je voudrois bien haïr cette ingrate beauté ;
Mais puis que sur mes sens elle est trop souveraine,
Pour vanger mon amour, prestez-moy vostre haine ;
Si je ne sçay quaymer, hayssez-là pour
moy.
Junon:
Tu seras satisfait & cest-là mon
employ.
Je sçay lart de haïr sans remors &
sans peine :
Si lamour a ses Dieux je le suis pour la haine.
Pour faire agir la mienne avec plus de bon-heur,
Et mettre en seureté mon nom & mon honneur,
Sous des traits déguisez abusant ta Princesse...
Mais je ten dirois trop & je crains ta foiblesse
:
Je tinstruiray de tout avant la fin du jour.
Adieu je vay vanger ma gloire & ton amour.
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de page

|
La
scene est dans un jardin enchanté
|
Scène
1
Jupiter, Sémélé, Momus
|
|
(Jupiter
& Semelé descendent dans une nuë)
Jupiter:
Vous navez rien à craindre icy belle
Princesse.
(à
Momus)
Toy,
tasche dobserver la jalouse Deesse ;
Sur tout cache luy bien cet azile secret.
Momus
bas en sen allant:
Jobeiray fort mal sil faut estre
discret.
Jupiter:
Hé bien ces grands essais damour & de
puissance
Vous laissent-ils encor dans quelque defiance ?
Doutez-vous de mon nom ? ce merveilleux sejour,
Et ces lieux enchantez qua produit mon amour,
Sont-ils de ma grandeur un foible tesmoignage ?
Vous voyez au milieu dune forest sauvage,
Naistre par un miracle aussi rare que beau,
Dun amas de beautez le spectacle nouveau.
Ces lieux quand vous voudrez vous offrent un azile,
Pour vous comme laccez lissuë en est
facile.
Icy loin de Junon, & loin de vostre Cour,
Et sans autres tesmoins que les yeux de lAmour,
Nous gousterons tous deux tout ce que dans les ames
Respandent de douceurs les plus heureuses flames,
Tout ce que font sentir de joye & de plaisirs,
Le commerce amoureux des yeux & des souspirs,
Les combats damitié, de soins, de
deferences,
Les flatteurs entretiens, les tendres confidences,
Ces beaux emportemens de lesprit & du
cur,
Ces charmes composez de flame, & de langueur,
Les doux égaremens, les aimables foiblesses,
Les extases damour, les transports, les
tendresses,
Tout ce qui peut enfin nous flatter tour à tour,
Quand on se donne tout au pouvoir de
lAmour.
Sémélé:
Ah ! que de ces discours la divine eloquence,
Du Dieu dont je doutois me fait voir la presence !
Vous estes Jupiter, mon doute est esclaircy,
Et les Dieux seulement peuvent parler ainsi.
Autrefois dun mortel jay ressenty la flame ;
Mais ce nest pas ainsi quil regnoit dans mon ame
:
Je sens bien dautres feux, & des traits plus
puissans.
Un coup dil vous rend maistre, & des
curs & des sens,
Et cette liberté nostre unique avantage,
De vos divines mains le present & louvrage,
Pour entrer dans vos fers trouve un panchant si doux,
Quon voit bien que nos curs sentendent
avec vous.
Jupiter:
Si ma divinité vous paroist si presente,
Je dois vous en donner une marque esclatante.
Je veux que dans ces lieux le comble des plaisirs,
Par un charme eternel remplisse vos desirs ;
Le Ciel respectera ce precieux azile ;
Vous y respirerez un air pur & tranquile,
Que rien ne troublera que vos tendres souspirs,
Et le soufle amoureux des aimables Zephirs ;
Icy chaque saison nous donnera des roses,
Les plus charmantes fleurs, & les plus belles
choses,
Et pour ny rendre pas nos plaisirs limitez
Chaque jour produira de nouvelles beautez ;
La Mere des Plaisirs vous y suivra sans cesse,
Cette source dappas, la brillante Jeunesse,
Respandra sur vos jours un eternel printemps,
Et les affranchira de la fureur des ans ;
Mille Ris, mille Jeux, & leur charmante Mere,
Ny prendront dautre soin que celuy de vous
plaire ;
Vous y verrez tousjours les plus jeunes Amours,
Et tout ce quavec eux amenent les beaux jours ;
Cest icy que nos curs aimeront sans
contrainte,
Joüiront sans degoust, possederont sans crainte,
Et ce qui plus que tout doit flatter vos desirs,
Cest un Dieu tout-puissant qui promet ces
plaisirs.
Sémélé:
Que de biens à la fois ! mais helas ! leur
durée
Nen sera-telle point courte & mal
asseurée ?
Ces plaisirs qui seront les fruits de vostre amour,
Suivront-ils le destin de qui les met au jour ?
Lamour nest pas pour vous un tribut
necessaire,
Vous estes de ses loix esclave volontaire,
Un Dieu naime quautant quil se laisse
enflammer,
Et qui peut naimer pas, cesse bien-tost
daimer.
Pardonnez-moy de grace, un peu de défiance ;
Tant de biens pour jamais ont si peu dapparence,
Que jay trop de sujet de craindre un
changement.
Jupiter:
Que vous connoissez mal le cur de vostre amant !
Son ardeur pour sesteindre est trop grande & trop
belle ;
Dans un cur immortel lamour est immortelle,
Et ce feu dont vos yeux sont la source &
lappuy,
Doit sil enflâme un Dieu durer autant que
luy.
Souffrez pour un moment quen ces lieux je vous laisse
;
Mon destin me lordonne & mon devoir me presse
;
Mais songez quand je rends mes soins à
lunivers,
Quun Empire si beau me plaist moins que vos
fers.
Sémélé:
Faites vostre devoir, grand Dieu vous devez croire
Que je vous ayme trop pour trahir vostre gloire.
Mais du plus haut des cieux dans ce divin employ
Laissez tomber au moins quelque regard sur moy.
Jupiter:
Je dois à lunivers les soins de ma sagesse,
Et ceux de mon amour sont tous à ma Princesse.
Mais avant que quitter ce jardin enchanté
Je vay voir si Momus pour vostre seureté
Veille sur la Deesse, & le prier encore
Déloigner ses regards de celle que
jadore.
Ah ! que je veux de mal Princesse à ma grandeur !
Helas si jen croyois & mes yeux & mon
cur,
Je laisserois le Ciel sans maistre & sans conduite :
Ma gloire ne se peut sauver que par la fuite.
Vous cependant, Venus, plaisirs jeunesse amour
Venez prendre ma place attendant mon retour.
|
Scène
2
Sémélé,Vénus, descend du Ciel
dans son char, accompagnée de deux amours, &
chante en décendant
|
|
Vénus:
Princesse on ne voit rien de charmant & de doux,
Qui ne se rende aupres de vous :
Rien ne peut égaller vostre bon-heur extreme ;
Un Dieu prend soin de vos plaisirs,
Que ne fera-til point pour remplir vos desirs ?
Il peut tout & vous ayme.
Sémélé:
Que de beautez ensemble & de rares merveilles
Enchantent à la fois mes yeux & mes oreilles
!
Cest la mere damour qui descend en ce lieu,
Et me vient consoler de labsence dun
Dieu.
Vénus
dans son char:
Digne sang de ma fille, & digne de la pomme,
Que je receus jadis de la faveur dun homme,
Je viens à tant dappas joindre un nouveau
secours :
Jupiter est volage & je crains pour ta gloire,
Pour tassurer cette grande victoire,
Je viens à ta beauté prester ces deux
amours.
Ils ont ordre tous deux de tobeïr sans cesse
:
Lun comme estant un Dieu de flâme & de
tendresse,
Doit dun amour constant embraser ton vainqueur ;
Lautre te doit armer dun charme
inévitable ;
Lun fait aymer, & lautre rend aymable,
Lun ira dans tes yeux, & lautre dans son
cur.
Les deux amours descendent aupres de
Semelé.
Sémélé:
Ah ! que de vostre part tant dheur & de
puissance,
Preuve bien clairement lhonneur de ma naissance
:
Vénus:
Mais ce nest pas assez du glorieux secours
Que te promettent ces amours
Tu vas voir dans ces lieux la charmante deesse,
La mere des amours limmortelle jeunesse,
Te suivre incessamment dans cet heureux sejour.
Elle vient, cest assez, delle je me retire :
Je laisse aupres de toy, ma fille & cest tout
dire,
Je laisse aupres de toy la jeunesse & lamour.
|
Scène
3
Vénus, remonte au Ciel tandis que la Jeunesse
descend dans un char avec une Couronne de fleurs à la
main
La Jeunesse, Sémélé, Deux
Amours
|
|
La
Jeunesse:
Par ce mesme pouvoir, que vient de faire naistre
Tout ce que dans ces lieux Jupiter fait paraistre,
Je viens icy Princesse executer ses loix.
Cest par son ordre expres & par son propre
choix,
Que ma main de ces fleurs a fait une Couronne,
Cest par son ordre aussi que ma main vous la
donne.
Tout ce que sur ce teint le Ciel a mis de fleurs,
Et tout ce que jy mets de brillantes couleurs,
Conservera tousjours ces graces naturelles
A lombre & sous labry de ces fleurs
immortelles.
Le temps ce vieux tiran de toutes les beautés
Neust jamais droit dentrer dans ces lieux
respectez,
Et sil regne par tout sur tout ce qui respire,
Il perdra pres de vous ses droicts & son Empire :
Sans cesse malgré luy je veux suivre vos pas.
Vous venez rendre hommage à ses divins appas,
Plaisirs, venez icy mes compagnons fidelles,
Et faites vostre Cour à la Reyne des belles.
Les plaisirs descendent des quatres coins du Théatre.
(les
Plaisirs avec la jeunesse dansent une entrée de
ballet devant Semelé, & les deux amours se
meslent à leur danse)
La
Jeunesse apres avoir dansé:
Voilà le foible essay de vos contentemens ;
Vous aurez dans tous les momens
Ou de nouveaux plaisirs ou des beautez pareilles.
Commandez ; vous avez un plain pouvoir sur nous :
Mais attendés encor de plus grandes merveilles
De ces puissans amours, que je laisse avec vous.
La Jeunesse remonte au Ciel ; suivie des
Plaisirs.
Sémélé
aux deux amours:
Vous donc divins enfans, dont la seule puissance
Peut dun bon-heur sans borne affermir
lesperance,
Pour élever ma gloire au comble de mes voeux,
Rendez un Dieu constant, comme il est amoureux.
Mais quel nouvel éclat vient augmenter ma joye ?
Cest Mercure, cest luy que Jupiter
menvoye.
|
Scène
4
Sémélé, Deux Amours, Junon,
déguisée en Mercure
|
|
Junon:
Ouy je viens de sa part vous tirer dune erreur,
Qui vous livre aux desirs dun infame imposteur.
Un amant qui se cache & qui noze paroistre
Se nomme Jupiter & se vante de lestre ;
LEnfer preste à sa flâme un merveilleux
pouvoir,
Et tout ce quen ces lieux ces charmes vous font
voir
Nest quune illusion dimages
empruntées,
Et le pompeux amas de beautez enchantées.
Sémélé:
Est-ce vous que jentens, Mercure ? quoy Venus
LAurore, & dautres Dieux si grands & si
connus,
Ont ils authorisé cette lâche imposture ?
Contre leur témoignage en croiray-je Mercure
?
Junon:
Non non nen croyez pas le fils de Jupiter,
De cette douce erreur vous devez vous flatter ;
Mettez dans vostre esprit cette belle chimere ;
Dites, pour vous tromper que je trompe mon pere :
Puisque Europe autrefois eust dequoy le charmer,
Vous estes de son sang, il peut bien vous aymer ;
Ce nest pas daujourdhuy quil ayme
des mortelles,
Et lon peut vous compter au nombre des plus belles
;
Tout le Ciel a-til rien, quon vous peust
comparer ?
Jupiter à Junon vous a deu preferer :
Elle est Reyne du monde, elle est belle & deesse ;
Mais enfin elle est femme & vous estes maistresse :
Ce beau nom vous suffit & cest assez pour vous
De vaincre une Deesse aux yeux de son espoux.
Jay pitié dun orguëil si foible
& si credule,
Et pour destruire enfin une erreur ridicule,
Qui du grand Jupiter merite le courroux,
Fantômes decevans évanouyssez-vous.
Hé bien men croirez-vous ?
Le jardin enchanté disparoit & le parc
revient.
Sémélé:
Ah surprise mortelle.
Jay pris pour Jupiter un fourbe un
infidelle.
Junon:
Voila de vostre orguëil la vaine illusion.
Sémélé:
Vous me couvrez de honte & de confusion.
Quoy cet amour dun Dieu, cette illustre avanture,
Quoy tout ce que jay veu nestoit quune
imposture ?
Voicy ces mesmes lieux où ce perfide amant
Sema tous les appas dun long enchantement,
Ou de ce grand amas de plaisirs & de gloire,
A peine en reste-til un nombre en ma memoire.
Abandonnez ces lieux infidelles amours,
Contre un faux Jupiter ridicule secours,
Allez quà dautres soins vostre pouvoir
sapplique ;
Enfans dune Venus trompeuse &
chimerique.
Un des
amours:
Nous talons obeïr, mais sil faut te
quitter
Princesse écoute au moins ce fidelle langage.
Cet envoyé de Jupiter
Tabuze par un faux message :
Ce feint ou vray Mercure est luy-mesme un trompeur ;
Sçache que ce nest point un imposteur qui
tayme,
Cest Jupiter luy-mesme.
Nul ne sçayt mieux que moy le secret de son
cur.
Les deux Amours senvolent.
|
|
Sémélé:
Quelle est cette estonnante & bizarre avanture ?
Et qui croiray-je enfin damour ou de Mercure
?
Junon:
Princesse en doutez-vous ?
Sémélé:
Puis-je nen pas douter ?
Vous estes confident & fils de Jupiter,
Mais peut-estre quamour son vainqueur & son
Maistre...
Junon:
Len croyez-vous si-tost quil se vante de
lestre ?
Ces yeux à qui lamour doit le nom de
vainqueur
Nont garde de douter dun si charmant honneur
;
Vous pourriez toutesfois, sçachant ce que vous
estes
Prendre dautres garands pour de telles conquestes.
Mais nen croyez icy Mercure ny lamour,
Et dans ces lieux suspects craignez quelque faux jour.
Que ce Dieu supposé si grand en apparence
Vous fasse un digne essay de sa toute puissance ;
Quil descende du Ciel avec la foudre en main,
Avec tout lappareil du pouvoir souverain,
Et tel quil est enfin quand pour plaire à sa
femme,
Il soffre tout brillant de lumiere & de
flâme.
Cest comme cet amant se doit montrer à vous
;
Sémélé:
Ouy sans doute il me doit un spectacle si doux :
Cest ainsi quà mes yeux cet amant doit
paroistre ;
Sil nest pas Jupiter, il est digne de
lestre.
Graces à vostre advis, jay trouvé le
moyen
Déclaircir plainement son destein & le mien
:
Mais cest trop samuser, cette longue
retraitte
Peut trouver dans la Cour un mauvais interprette.
Cependant allez dire à vostre Jupiter,
Que si de son amour mon cur soze flatter
Je ne puis consentir à perdre tant de gloire ;
Vostre nom vos discours mobligent de vous croire ;
Mais il faut que lessay, dont vous estes
lautheur
Me montre clairement que jayme un imposteur.
|
|
Junon
seule:
Va ce fatal essay te coustera la vie ;
Tu mourras ma rivalle & ma rage assouvie...
Mais japperçoy Momus.
|
|
Momus:
Ah ! Mercure est-ce toy ?
Viens-tu pour mon honneur reprendre ton employ ?
Tu sçais quelles raisons mont fait prendre ta
place ;
Mais jayme mon mestier, & le tien
membarrasse.
Il faut pour ce commerce un confident discret,
Et je suis fort mal propre à garder un secret.
De lemploy de censeur, je ne puis me defaire :
Mon metier vaut celuy de Jupiter ton pere :
Quil dispose de tout, quil regne dans les
Cieux,
Quil gouverne à son gré les hommes &
les Dieux,
Il a droit de tout faire, & jay droit de tout dire
;
Il est armé de foudre, & moy de la satire :
Lempire dun censeur va plus loin que le sien
;
Il épargne les Dieux, & je népargne
rien :
Quand je puis censurer selon ma fantaisie,
Cest un plaisir qui vaut toute nostre ambrosie.
Toy qui fais vanité de plaire & de flatter ;
Toy qui trahis Junon pour servir Jupiter...
Mais tu resves, doù vient un si morne
silence
A lorateur des Dieux ; au Dieu de
léloquence ?
Junon:
Ah ! Momus connois mieux sous ces traits supposez,
Celle qui se déguise à tes yeux abusez ;
Tu vois icy Junon sous ce nouveau visage.
Momus:
Je viens de vous laisser dans un autre équipage,
La maistresse des Dieux se déguiser ainsi ?
Je blâmois Jupiter & je vous blâme
aussi.
Cest sans doute un effet de vostre
jalousie.
Junon:
Toy qui sçays les transports de cette frenesie,
Pourquoy mas tu fait voir en amy peu discret,
(Par zele ou par chagrin) cet azile secret,
Que Jupiter expres a fait pour sa maistresse ?
Momus:
Je ne puis rien cacher, cest mon foible,
Déesse.
Dailleurs si de ce Dieu jévante le
secret,
Cest un juste despit qui me rend indiscret ;
Quand pour servir sa flâme je merige en
Mercure,
Je trahis son amour pour vanger mon injure,
Junon:
Et jay sçeu profiter dun secret
éventé,
Faisant évanoüir le jardin enchanté,
Et trompant Semelé dessous cette apparence ;
Elle croit mes advis, les suit sans deffiance,
Et de ces faux conseils ignorant le danger...
Momus:
Quoy tousjours dans lesprit le soin de vous vanger
?
Junon:
Verray-je sans courroux ces amours infidelles,
Et tout mon bien en proye à des beautez mortelles
?
Momus:
Et ne sçavez-vous pas Déesse quun grand
Dieu
Ne sçauroit sempescher daymer en plus
dun lieu ?
Quayant un riche fonds de tendresse & de
flâme,
Il en peut dérober quelque part à sa
femme.
Voulez-vous tout pour vous, tout son temps, tout ses soins
?
Pour estre un peu galand vous en ayme-til moins ?
Croyez-moy, laissez-luy ces ardeurs passageres,
Cette courte inconstance, & ces flâmes legeres
:
Les beautez de la terre avec tous leurs appas
Amusent Jupiter, & ne larrestent pas.
Junon:
Quoy le censeur des Dieux excuse un infidelle ?
Momus:
Je me lasse douïr cette vieille querelle,
Ce courroux importun qui trouble tous les Cieux,
Et dont vous fatiguez les hommes & les Dieux.
Junon:
En effet je rougis de lardeur qui memporte ;
Va dire à Jupiter que ma fureur est morte :
Mais cache luy lestat où tu trouves Junon ;
Adieu je vais reprendre & mon char & mon
nom.
Momus:
Je vous seray fidelle, & je sçauray me taire,
Elle a beau déguiser sa haine & sa colere ;
Elle men a trop dit pour cacher son courroux.
Allons de sa vengeance advertir son époux :
Sy joffence Junon, que ne se souvient-elle
Que jay pour le secret une haine mortelle ?
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haut
de page

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La
Decoration du Theatre est composée dun Portique
magnifique, & du Temple
dHymenée
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(Stances)
Sémélé:
Cesse de mabuser esperance orgueilleuse ;
Je ne voy plus le Dieu qui regne dans mon cur,
Il se cache cet imposteur,
Qui flattoit de mes feux lerreur ambitieuse.
Helas ! faut-il cesser daimer en si beau lieu ?
Quelque choix, quelque amant que mon destin
mapreste,
La plus precieuse conqueste,
Lest bien moins que lerreur de posseder un
Dieu.
Cher Prince, dont lamour fut si pure & si
tendre,
Toy que jabandonnay par lespoir seulement,
Davoir un Dieu pour mon amant,
Ne moffre plus un cur que je ne puis
reprendre.
Apres avoir flatté lorgueil de mes desirs.
De la flamme dun Dieu que je creus veritable,
Apres cet espoir adorable,
Peut-on saccoustumer à de moindres souspirs
?
Je te plains, Alcmeon, & ce reste de flame,
Te fait voir le remords dun changement fatal :
Mais enfin tu sçais quel rival,
Ou plustost quel orgueil ta chassé de mon
ame.
Tu devois de ma flame attendre un prompt retour,
Apres avoir guery lerreur de ma tendresse ;
Mais la gloire est une maistresse,
Qui veut estre obeye aussi-bien que lAmour.
Je lentens cette gloire incessamment me dire,
Quun cur qui sest flatté jusques
à se vanter,
Denchaisner le grand Jupiter,
Ne doit plus dun mortel reconnoistre
lempire.
Il est vray que lAmour à demy
revolté,
Honteux de son erreur dun ton plus favorable,
Parle pour un Prince adorable,
Et ce tendre discours estonne ma fierté.
Soustien ce mouvement que lamour authorise,
Prince pour toy je laisse échaper des souspirs,
Et parmy de foibles desirs,
Je te preste un secours dont la gloire est surprise.
Menage le moment de ce tendre retour,
Et pour ne laisser plus balancer la victoire,
Ne laisse plus parler la gloire,
Je lay presque oubliée en faveur de
lamour.
|
|
Sémélé:
Vien, Dircé, vien calmer le trouble de mon ame ;
Je consultois icy mon orgüeil & ma flame,
Et mon cur partagé combatoit tour à
tour,
Tout ce que me disoit ma gloire & mon amour.
Tu sçais ce que je dois au rapport de Mercure,
Et dun faux Jupiter la fatale avanture.
Le fidelle Alcmeon en secret dans mon cur,
Me demande un amour quusurpe un imposteur :
Ce cur tout indigné me presse de le rendre
;
Mais ma gloire aussi-tost semble me le deffendre,
Et je sens de lorgueil limperieuse loy,
Prendre, malgré lamour, trop de pouvoir sur
moy.
Dircé:
Quel est donc cét orgüeil, Madame, quil
sexplique,
Luy, qui parle si fort pour un Dieu chimerique.
La gloire defend-elle à ce cur
abusé,
De preferer un Prince à ce Dieu supposé
?
Sémélé:
La gloire permet-elle à ma flame trompée,
Qui de lespoir dun Dieu sestoit
preoccupée,
Daccepter un mortel, & par ce changement,
Faire éclater ma honte & mon aveuglement
?
Dircé:
Mais dun scrupule vain vostre gloire est gesnée
:
On vient douvrir pour vous le temple
dHymenée.
Sémélé:
Ah ! Dircé, cest icy quun scrupule si
fort,
Pour revolter mon cur redouble son effort.
Quoy jaurois dit par tout que cest un Dieu que
jaime,
Et je pourrois tomber dans cette honte extreme,
Dadvoüer que jay feint daimer en si
haut lieu,
Ou dans la lascheté dabandonner un Dieu ?
Non je diray tousjours que Jupiter madore.
Je lay dit, je lay creu, je le veux croire
encore.
Peut-estre que Mercure avec un faux rapport...
Mais le Prince paroist, je tremble à son abord.
Glorieux sentimens, dont je suis idolatre,
Ramassez vostre force, on vient pour vous combattre ;
Ne vous desmentez point, espargnez à mon front,
La honte qui suivroit un changement si prompt.
|
Scène
3
Sémélé, Dircé,
Alcméon
|
|
Alcméon:
Madame vous sçavez lordre de vostre pere :
Pardonnez, si lardeur dun amour temeraire,
Se laissant emporter au dernier desespoir,
Abuse contre vous du souverain pouvoir.
Je me suis dis cent fois en secret, à moy-mesme,
Quil faut cesser daimer quand Jupiter vous
aime,
Et que dun foible amant le sort trop
inégal,
Doit trembler prés dun Dieu qui sest fait
mon rival.
Toutesfois je ne puis luy ceder ma Princesse,
Et quand trop de puissance estonne ma foiblesse,
A ma flame en secret je preste cét appuy,
Il peut tout, il est Dieu, mais jaime plus que
luy,
Et sil faut à son rang ceder tout
lavantage,
Quiconque a plus damour merite davantage.
Sémélé:
Qui vous fait presumer quil aime moins que vous ?
Mais je veux que son cur ne soit pas tout à
nous,
Je veux que dautres soins occupent sa memoire ;
Un regard que pour nous il desrobe à sa gloire,
Un penser destourné des soins de sa grandeur,
Un seul souspir vaut plus que toute vostre
ardeur.
Alcméon:
Ah ! Princesse, lamour parle un autre langage ;
La seule ambition touche vostre courage.
Sémélé:
Quoy le grand Jupiter, un si parfait amant,
Ne peut-il dun cur tendre estre aimé
tendrement ?
Alcméon:
Peut-on laimer ainsi si son cur est volage
?
Sémélé:
Il suffit un moment davoir cét avantage :
Ce moment glorieux respand sur ladvenir
Leternelle douceur dun si beau souvenir.
Je vous pers à regret, & mon cur en
souspire ;
Je sçay que vostre hymen me promet un Empire ;
Mais lhommage dun Dieu, fust-il dun seul
moment,
Vaut cent throsnes offerts des mains dun autre
amant.
Alcméon:
Poussez jusques au bout cette belle maxime :
Ce digne emportement rend le mien legitime :
Mesprisez le pouvoir & dun pere & dun
Roy ;
Faites tout pour ce Dieu, je feray tout pour moy.
Sémélé:
Quoy ne voyez-vous pas, le Dieu qui vous menace ?
Alcméon:
Je crains peu son courroux, si vous me faites
grace.
Sémélé:
Cest vous perdre, Seigneur, que de vous
secourir.
Alcméon:
Nimporte, je ne veux que vous seule & mourir.
Que Jupiter esclate & me reduise en poudre,
Que je tombe à vos pieds, & par un coup de
foudre.
Puis-je me reserver pour un plus digne autel ?
Dois-je eschaper aux coups de ce bras immortel ?
Pour le moins, puis quenfin il faut que je
perisse,
Je puis faire à vos yeux un si grand sacrifice,
Que le plus grand des Dieux en doit estre jaloux.
Sémélé:
Que pouvez-vous pour moy ?
Alcméon:
Je puis mourir pour vous,
Et rien ne vaut aux yeux de mon amour fidelle,
La gloire dune mort dont la cause est si belle :
Ce Dieu pour qui je voy quon veut
mabandonner,
A-til du sang à perdre, une vie à donner
?
Et si vous demandez & son sang & sa vie,
Vostre Dieu pourroit-il contenter vostre envie ?
Sémélé:
Vivez, Prince, vivez, & peut-estre quun
jour...
Alcméon:
Et peut-estre est-ce là lespoir de mon amour
?
Apres que Jupiter à vos vux infidelle,
Aura mis dans son cur une flame nouvelle,
Peut-estre alors vos vux ne seront que pour moy.
Non, non cruelle, il faut suivre lordre du Roy ;
Je veux absolument achever lhymenée.
|
Scène
4
Sémélé, Dircé, Alcméon,
la Reine
|
|
La
Reine:
En vain aupres du Roy ma tendresse obstinée,
A tasché de combattre un hymen resolu ;
Il faut aller au temple, & lordre est absolu.
Esclave de sa foy, dont il fait son idole,
Il croit devoir aux Dieux bien moins que sa parolle,
Et sans considerer un Dieu fier & jaloux,
Pour tenir sa promesse, il brave son courroux.
Mais que pretendez-vous, Alcmeon ?
Sémélé:
Ah ! Madame,
Je connoy tout entier le mal-heur de ma flame:
Mais dans mon desespoir contre la trahison,
Je ne connois ny Dieux, ny conseil, ny raison.
Resister contre un Dieu cest une audace extreme ;
Mais enfin quay-je à craindre en perdant ce que
jaime ?
Si je luy cedois tout, par la peur de perir,
Il me laisseroit vivre, & je cherche à
mourir.
La
Reine:
Perdez, Prince, perdez cette funeste envie ;
Conservez pour le throsne une si belle vie ;
Souffrez que Jupiter...
Sémélé:
Que me demandez-vous ?
En gardant Semelé sera-til son espoux ?
Je sçay bien que ce Dieu consacre ce quil
aime,
Quau sang de vostre fille il sattache luy-mesme
;
Mais prefererez-vous de legeres amours,
Aux ardeurs dun mortel qui dureront tousjours
?
Sémélé:
Mais enfin que ce Dieu soit constant ou volage,
Je laime, je ladore, en faut-il davantage ?
Je le repete encor, naimast-il quun
moment,
Le plus fidelle espoux vaut moins que cét amant.
Au moins, sil me trahit, si je perds ma victoire,
Je sçay plus dun moyen pour conserver ma
gloire,
Et cest trop pour vanger mes vux humiliez,
De voir un seul moment Jupiter à mes
pieds.
La
Reine:
Prince vous la voyez pleine de cette idée,
De lorgüeil de son choix tellement
possedée,
Quil nest point de mortel, quelle
veüille escouter,
Ny peut-estre de Dieu sil nest pas Jupiter.
Laissez à sa fierté ces biens imaginaires,
Ces nobles visions, ces brillantes chimeres.
Vous, portez autre part vos amoureux desirs,
Lingratte ne veut pas lhonneur de vos souspirs
;
Retirez vostre cur des mains dune
infidelle.
Sémélé:
Je voy dans vos conseils plus dorgueil que de
zelle.
Vostre fille nagit que par vos mouvemens,
Elle a tout vostre cur, & tous vos sentimens.
Vous croyez que le sang dune race divine,
A droit de remonter jusquà son origine,
Et que sans voir labysme, où
lorgüeil la conduit,
Il est beau de tomber, quand on tombe avec bruit.
Le Roy... mais il savance.
|
Scène
5
Sémélé, Dircé, Alcméon,
la Reine, le Roy, Suitte
|
|
Le
Roy:
Hé bien se rendra-telle,
Cette ame ambitieuse à mes loix si rebelle !
Croit-elle que le nom de souverain des Dieux,
Que ce nom éclatant ait esblouy mes yeux ?
Je nexamine point si cest histoire ou fable,
Et si son Jupiter est feint ou veritable.
Quoy quil en soit, il peut uzer de son pouvoir ;
Mais non pas mempescher de faire mon devoir.
Venez, Seigneur, suivez, & vous aussi Princesse ;
Allons dedans ce Temple accomplir ma promesse.
Sémélé:
Que faites-vous, Seigneur ; jembrasse vos
genoux.
La
Reine:
Cest tout perdre, Seigneur, & jen tremble
pour vous.
Sémélé:
Voulez-vous irriter le maistre du tonnerre ?
La
Reine:
Luy prefererez-vous un amant de la terre ?
Sémélé:
Vous devez à ses loix bien plus quà
vostre foy.
La
Reine:
Un Dieu peut dégager la parolle dun
Roy.
Sémélé:
Par luy vostre grandeur doit estre sans seconde.
La
Reine:
Par luy Thebes sera la maistresse du monde.
Le
Roy:
Esprits ambitieux que vous connoissez mal,
Le peril dun amour qui vous sera fatal !
Et ne sçavez-vous pas que les Dieux infidelles,
Au gré de leurs desirs, se joüent des
mortelles,
Et que lillusion dun orgueil abusé,
Dun mortel quelquesfois fait un Dieu supposé
?
Allons sans plus tarder au temple dHymenée,
De ce Prince à la vostre unir la destinée.
|
Scène
6
Sémélé, Dircé, Alcméon,
la Reine, le Roy, Suitte,
l'Hyménée
|
|
L
Hyménée paroist à
louverture du Temple, & dit au Roy:
Nattend rien de lHymen, ny du reste des
Dieux,
Le Ciel a pour toy tant de haine,
Que je me voy forcé dabandonner ces lieux,
Par le commendement dune loy souveraine.
(LHymenée
senvole & à mesme temps lAntre de la
Jalouzie paroist à la place du Temple)
Le
Roy:
Que vois-je, justes Dieux, quel est ce grand courroux ?
Et le temple, & le Dieu, tout senfuit devant
nous.
Et je vois à leur place un horrible spectacle.
Dieux que mannoncez-vous par cet affreux miracle
!
Alméon:
Vostre perte & la mienne, il nen faut plus douter
:
Des coups si surprenans partent de Jupiter.
Je vous lay desja dit, cest Jupiter
luy-mesme,
Qui veut par ses efforts marracher ce que
jaime.
Sortons, Seigneur, sortons de ces lieux pleins deffroy
;
Helas ! je ne vaux pas le trouble où je vous voy.
De plus heureux destins attendent la Princesse.
Le
Roy:
Je crains peu ces horreurs, & je suis sans
foiblesse.
Jupiter à son gré, ce fameux ravisseur,
Peut enlever ma fille aussi-bien que ma sur ;
Mais que dun Dieu tyran la fureur obstinée,
Soppose incessamment à ce juste
hymenée,
Je tiendray ma parole, & jiray jusquau
bout.
La
Reine:
Vous obstinerez-vous contre un Dieu qui peut tout ?
Voyez encor lenfer pour rompre vostre envie,
De ce fonds tenebreux vomir une furie,
Fuyons Seigneur.
Le
Roy:
Fuyons, allons en dautres lieux,
Achever cet hymen, & chercher dautres Dieux.
|
Scène
7
La Jalousie, le Roy, la Reine,
Sémélé
|
|
(La
Jalousie sort dun abysme qui souvre dans le
fonds de lAntre)
La
Jalouzie:
Arreste, pere aveugle, ou menes-tu ta fille ?
Ce mal-heureux hymen va perdre ta famille.
Au lieu de lAmitié, de lHonneur, de la
Foy,
Qui doivent assister à lheureux
hymenée,
Pour unir cét amant à cette
infortunée,
Tu nauras dautres Dieux que moy.
Je suis la noire Jalouzie,
Qui puis quand je le veux par un poison fatal,
Des plus heureux amans broüiller la fantaisie :
Crain pour tous deux le fleau de lamour conjugal.
Adieu, je vais semer mille & mille querelles,
Chez les amans les plus fideles.
La Jalouzie senvole dans les airs.
|
Scène
8
le Roy, la Reine,
Sémélé
|
|
La
Reine:
Vous le voyez Seigneur tout parle contre vous.
Le
Roy:
Non non, & tous les Dieux ne sont pas contre nous ;
Cest de son imposteur le dernier artifice ;
De ces illusions lenfer est le complice.
Quil arme encor sil peut le Ciel contre mon
choix :
La parole & lhonneur sont les Dieux des grands
Roys.
Mais il nous reste encore nostre grande Déesse.
Cest à toy seule enfin Pallas, que je
madresse,
Pour unir ces amans preste nous tes Autels,
Et redouble lardeur de tes soins immortels.
Nous sommes exaucez, malgré ces noirs presages,
Madame je la vois au travers ces nuages ;
La Déesse descend, & sa divinité
Fait plus quà lordinaire éclatter
sa fierté.
|
Scène
9
le Roy, la Reine, Sémélé, Jupiter,
sous l'habit de Minerve, Alcméon,
Suitte
|
|
Jupiter
dans les airs:
Roy de Thebes en vain en faveur de ta fille,
Jay pressé le grand Jupiter ;
Ce Dieu ne veut plus mécouter,
Pour linterest de ta famille :
Ta des-obeyssance irrite son courroux.
Roy, Reyne, Prince, allez, retirez-vous,
Dérobez la Princesse à ce triste
Himenée :
Cest trop peu que le thrône il luy faut des
Autels ;
La hauteur de sa destinée
La rend inaccessible aux soûpirs des
mortels.
Le
Roy:
Déesse, jobeis, toute ma resistance
Ne sçauroit plus tenir contre vostre presence :
Vous pouvez tout sur nous, & vostre seule voix
Fait rompre sans remors la parolle des Roys.
Jupiter:
Sortez donc de ces lieux quun chacun se retire.
Vous Princesse arrestez, jay beaucoup à vous
dire.
Jupiter descend sur le Théatre.
Alméon
à Semelé:
Les Dieux ont secondé vostre injuste rigueur
Cruelle, ils devoient seuls achever mon mal-heur,
Et javois merité de perdre ce que
jaime,
Pour la haine des Dieux, & non pas par vous
mesme.
La
Reine:
Joüis de ta fortune & soustiens dignement,
Lillustre choix dun Dieu, qui sest fait
ton amant.
|
|
Sémélé:
Ah ! Deesse sans vous par un ordre severe...
Mais que vois-je ? est-ce vous, Minerve ou vostre pere ?
Doù me vient tout dun coup un trouble si
puissant ?
A juger des transports que mon ame ressent,
Jen reconnois la cause, & si je loze
dire,
Ils ne sont pas de ceux quune Deesse inspire.
Ces traits me sont conneus sous ce déguisement :
Cest Jupiter luy-mesme, ou du moins mon
amant.
Jupiter:
Princesse pouvez-vous separer lun de lautre
?
Sémélé:
Mon amour est trop grand pour soupçonner le
vostre.
Les surprenans effets dun merveilleux pouvoir,
Cent miracles damour me le font assez voir.
Cependant cet amant nest pas le Dieu que
jaime,
Et je puis opposer Jupiter à luy-mesme,
Puisquun Dieu de sa part, dont je ne puis douter,
Mapprend quun imposteur serige en
Jupiter.
Jupiter:
Momus ma tout appris touchant cette imposture :
Junon vous a parlé sous lhabit de Mercure,
Et pour vous abuser me traittant
dimposteur...
Sémélé:
Sil est ainsi, pourquoy connoissant mon erreur,
Me laisser si long-temps dans cette incertitude,
Et livrer mon amour à tant dinquietude ?
Helas ! si vous maimez, falloit-il un moment
Laisser ce tendre cur douter de son amant ?
Loin de moy dautres soins vous occupent sans cesse
:
Vous ne voudriez pas pour toute ma tendresse
Suspendre un seul moment vostre divin employ ;
Quand on na rien à faire alors on pense
à moy :
Cest le sort malheureux dune foible
mortelle.
Jupiter:
Hé ! ne voyez-vous pas, Princesse avec quel zele,
Je moppose aux desirs dun pere & dun
amant :
Je fais dans vostre Temple un affreux changement ;
Je sousleve lEnfer, je descens sur la terre ;
Jabandonne le Ciel, ma gloire & mon tonnerre,
Et sçachant quen ces lieux Minerve a tout
pouvoir,
Sous lhabit de Minerve icy je me fais voir.
Sémélé:
Navez-vous pas par tout une égalle puissance
?
Pourquoy vous desguiser sous une autre apparence ?
Jupiter doit rougir sous un nom estranger :
Un Dieu quand il peut tout na rien à
ménager.
Ah ! vous ne lestes pas, ou nozez le
paroistre.
Jupiter:
Que faut-il faire enfin pour me faire connoistre ?
Jatteste du destin le pouvoir glorieux,
Que sil est un moyen pour me connoistre
mieux...
Sémélé:
Il en est, & jen sçay qui seront
infaillibles,
Monstrez de Jupiter des marques plus sensibles.
Vous devez autrement vous monstrer en ce lieu ;
Pour vous faire connoistre il faut paroistre en
Dieu.
Jupiter:
Que me demandez-vous trop aveugle Princesse ?
Ah ! cest là le conseil de la grande
Deesse.
Gardez-vous descouter ce conseil dangereux ;
Contentez-vous de voir Jupiter amoureux,
Jupiter desarmé de ces clartez terribles,
Qui rendent aux mortels les Dieux inaccessibles.
Sémélé:
Est-ce trop de le voir une fois glorieux ?
Ah ! ne refusez pas ce plaisir à mes yeux ;
Monstrez-moy mon amant avecque tous ses charmes.
Ah ! vous ne maimez point...
Jupiter:
Ah ! cachez-moy ces larmes.
Helas ! sçavez-vous bien ce que vous demandez
?
Sémélé:
Tout me semblera doux si vous me laccordez ;
Vous me lavez juré, Jupiter cest tout
dire.
Jupiter:
Je lay juré, Princesse, & mon cur en
souspire ;
Mais songez aux perils qui menacent vos jours.
Sémélé:
Quels perils ay-je à craindre avec vostre secours
?
Jupiter:
Je ne sçay si je puis vous sauver de moy-mesme ;
On soublie aisement aupres de ce quon aime.
Un rayon échappé de cette majesté,
De cet éclat qui sort dune divinité,
Peut embrazer le monde & mettre tout en
cendre.
Sémélé:
Plus contre mes desirs vous vous voulez defendre,
Plus mon soupçon revient, plus jay lieu
den douter,
Si lamant que jadore est le vray
Jupiter.
Jupiter:
Faut-il vous le monstrer en perdant ce que jaime
?
Sémélé:
Vous me faire perir, cest douter de
vous-mesme.
Jupiter:
Il nest rien de si seur, croyez-en ces frayeurs ;
Croyez un Dieu, qui tremble, & qui verse des
pleurs.
Sémélé:
Quay-je à craindre dun Dieu si tendre
& si sensible ?
Jupiter:
Ce Dieu-là devenir si fier & si
terrible...
Sémélé:
Dans quelque estat quil soit il maimera
tousjours.
Jupiter:
Lamour dans cet estat est un foible secours.
Je vous feray perir en dépit de moy-mesme.
Sémélé:
Je ne crains rien dun Dieu qui peut tout & qui
maime.
Jupiter:
Vous devez craindre tout, je vous laisse y
penser.
Sémélé:
Mon esprit sur ce point na rien à balancer
;
Ne laissez plus languir cette douce esperance,
Espargnez ce tourment à mon impatience.
Jupiter:
Au nom de nostre amour...
Sémélé:
Ah ! cest trop contester !
Jupiter:
Vous le voulez, Princesse, il faut vous contenter.
Jupiter senvole dans le Ciel.
(Quatre
fantosmes paroissent dans le fonds de lAntre de la
Jalouzie, & se presentent à
Semelé)
Sémélé:
Que vois-je juste Ciel ! quel Dieu me les envoye,
Ces fantômes affreux au milieu de ma joye ?
(Les
fantômes dansent, & apres avoir
dansé)
Sémélé
continuë:
En vain par ces horreurs on veut
mépouventer,
Quel quen soit le succés, je veux voir
Jupiter.
|
haut
de page

|
La
Scene est dans le Palais Royal
|
|
Sémélé:
Que dun superbe espoir mon ame possedée,
Se fait de mon amant une agreable idée !
Que jauray de plaisir de le voir en ces lieux,
Apporter cet éclat qui fait trembler les Dieux !
Pour respondre à lhonneur que ce Dieu me veut
faire,
Je voudrois des appas plus grands quà
lordinaire,
Leur donner plus de force, & me rendre
aujourdhuy
Plus aimable cent fois & plus digne de luy.
Mais quoy le jour pâlit, & le Dieu que
jadore,
Le puissant Jupiter ne paroist point encore !
Luy qui voit tout mon cur, luy qui sçait mes
desirs,
Qui voit pour son retour lardeur de mes souspirs.
Me faut-il si long-temps attendre sa presence ?
Veut-il faire mourir ce cur dimpatience ?
Te diray-je, Dircé, que joze encore douter,
Si cest un imposteur ou le vray Jupiter ?
Dircé:
Vostre doute, Madame, est assez raisonnable,
Et quand vous trahissez un heros adorable,
Peut-estre que le Ciel pour vanger vostre
amant...
Sémélé:
Ah ! cruelle veux-tu redoubler mon tourment ?
Mais japerçoy Momus, & je tremble à
sa veüe.
|
Scène
2
Sémélé, Dircé,
Momus
|
|
Sémélé:
Viens-tu de Jupiter mannoncer la venüe,
Ou dune vaine excuse amuser mon espoir ?
Momus:
Non, non, vous le verrez.
Sémélé:
Je brusle de le voir.
Momus:
Pour vous du haut des Cieux il sappreste à
descendre :
Mais un Dieu tel quil est peut bien se faire
attendre.
Quoy quil donne à lamour ses momens les
plus doux,
Les soins de Jupiter ne sont pas tous pour vous.
Vous le voulez donc voir avec toute sa pompe ;
Vous vous abandonnez à lorgueil qui vous
trompe,
Et sans considerer le peril qui le suit,
Vous suivez follement lamour, qui vous conduit.
Vous aimez mieux le voir dune ardeur indiscrette
Avec la foudre en main, quavec une houlette :
Cet ornement sied mal au grand Maistre des Dieux ;
Les feux & les esclairs le pareront bien mieux.
Ah ! que vous estes femme, & que pour estre aimée
:
Du souverain des Dieux dont vous estes charmée,
Vous avez dans la teste un orgueil dangereux !
Voir sans bruit en secret Jupiter amoureux,
Cest trop peu pour lhonneur dune amante
orgueilleuse ;
Sa flame est une flame illustre, ambitieuse ;
Alors quun Dieu nous aime on peut estre indiscret,
Et lorgueil dun tel choix ne veut pas le
secret.
En effet ce seroit perdre toute sa gloire,
De vaincre un si grand Dieu, sans vanter sa victoire,
Estre aimé selon vous nest pas le plus grand
bien :
Un triomphe ignoré vous le comptez pour rien.
Il faut saccommoder à lesprit dune
femme ;
Vous demandez du bruit, vous en aurez, Madame ;
Jupiter quand il veut en sçait faire beaucoup ;
Il tonnera pour vous, mais gardez-vous du coup.
Sémélé:
Quil esclaire, quil tonne au peril de ma vie
;
Voyons tout Jupiter, cest toute mon envie :
Quon maccuse dorgueil, de trop
dambition,
Jupiter qui voit tout, connoist ma passion,
Quoy quil en soit, il faut que je me satisface ;
Comme Jupiter maime, il peut me faire grace :
Il peut en ma faveur suspendre pour un temps,
Tout ce quont de mortel des feux trop
éclattans.
Momus:
Cest à dire forcer sa grandeur pour vous
plaire,
Et napporter chez vous quune foudre legere,
Où son amour meslant ce quil a de plus doux
Y laissera bien moins de force & de courroux,
Vous voulez de la pompe, & la voulez commode,
Et quà vostre foiblesse un grand Dieu
saccommode
Vous beautez dicy bas vous croyez follement
Quon doit tout immoler quand on est vostre amant,
Et quon peut dun Dieu mesme exiger sans
scrupule,
Leffet le plus bizarre & le plus ridicule.
Jupiter a pour vous le cur fort radoucy ;
Mais ce nest pas un Dieu qui se gouverne ainsi.
Vous le verrez ce Dieu, tel quun Dieu doit
paroistre,
Et tel quil la juré pour se faire
connoistre.
Sémélé:
Cest comme je le veux, il ne me plairoit pas,
Sil napportoit chez moy tous ses divins appas
:
Ces foudres, ces esclairs, cette pompe terrible,
Me rendront de ce Dieu la presence sensible :
Je ne douteray plus, & pour ne plus douter,
Membraze de ses feux le puissant Jupiter.
Momus:
Dans vostre appartement vous le pouvez attendre.
Ce tumulte mapprend quil sappreste
à descendre.
Sémélé:
Ce tumulte agreable a passé dans mon cur.
Grand Dieu, venez, hastez ma gloire & mon bon-heur.
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Scène
3
Sémélé, Dircé, Momus,
Jupiter
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Jupiter:
Je descends sur la terre avec toutes mes armes,
Avec tout ce que jay de puissance & de charmes
;
Mais parmy tant déclat quel destin est le mien
?
Je crains pour Semelé cette pompe mortelle :
Ainsi dans cet estat, Amour tu le sçais bien,
Quand je fais tout trembler, mon cur tremble pour
elle.
Apres que Jupiter est descendu.
Momus:
Quoy pour une mortelle apporter icy bas
Cette affreuse beauté, ces dangereux appas
!
Jupiter:
Tu ne vois quun essay de cét éclat
terrible,
Qui doit rendre à ses yeux tout Jupiter visible :
De peur doffrir icy ma gloire à dautres
yeux,
Jaffoiblis tous les traits du grand maistre des Dieux
;
Ils sont pour ma Princesse, & ce nest
quaupres delle
Que je veux estaller cette pompe immortelle.
Tu las veuë, & tu sçais
jusquoù va cette ardeur,
De voir toute ma gloire, & toute ma grandeur.
Momus:
Ouy, mais quand vous venez contenter son envie,
Songez-vous bien au moins au peril de sa vie ?
Jupiter:
Je connoy le peril, il nen faut point douter :
Mais Jupiter la dit, il faut lexecuter.
Contre un serment lasché tout respect est
frivole,
Et le destin nest pas plus seur que ma parole.
Tout le sort des mortels est trop à negliger,
Quand pour eux nostre gloire est en quelque danger
Jaime, mais jaime en Dieu, sans honte & sans
foiblesse,
La gloire fut tousjours ma premiere maistresse ;
Si je preste à lamour ma gloire & mon
pouvoir,
Je sçay sacrifier lamour à mon
devoir.
Jadore Semelé, le peril est extreme ;
Monstrant ce que je suis jexpose ce que jaime
;
Sa curiosité luy va couster le jour ;
Je le voy, tout mon cur tremble pour mon amour.
Je voudrois retenir cette foudre, & ces flames,
Mais quand lamour a mis son trouble dans nos ames,
Tout eschappe au milieu de ces charmants transports,
Et le dedans troublé respond mal au dehors.
Cependant ma parole a sur moy tant
dempire...
Momus:
En effet un grand Dieu ne doit pas se dédire :
Il fait de sa parole une eternelle loy,
Perisse tout plustost que manquer à sa foy.
Depuis quand avez-vous ce scrupule dans lame ?
Cette fidelité qui trahit vostre flame,
Nest-ce point un pretexte à quelque changement
?
Vous vantez un peu trop le pouvoir dun serment ;
Je crois quà Semelé vous nestes si
fidelle,
Que par le seul espoir de vous deffaire
delle.
Jupiter:
Tu respens ton venin sur tout ce que je fais ;
Mais voyons Semelé, contentons ses souhaits.
Tu vois ce que je fais en dépit de moy-mesme ;
Amour sauve de moy si tu peux ce que jaime.
Toy garde icy mon aigle attendant mon retour.
Momus:
Je garderay vostre aigle, & vous ferez lamour.
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Momus
seul:
Fiez-vous à ce Dieu, qui malgré sa
tendresse,
Au respect dun serment immole sa maistresse.
Vantez vostre pouvoir, vous allez voir enfin,
Orgueilleuse beauté quel est vostre destin.
Durant que Jupiter demeure sur la terre,
Au gré de mon chagrin gouvernons son tonnerre,
Apprenons aux mortels à nous mieux respecter,
Et monstrons à la terre un autre Jupiter.
Il monte sur lAigle.
Mais quoy je voy desja des flames allumées,
Des gens espouventez, des femmes allarmées ;
Le palais est en feu, Jupiter dans les airs
Senfuit enveloppé de flammes &
déclairs.
Quelquun vient, en ces lieux je ne doy plus
paroistre.
Aigle remonte au Ciel, & vole apres ton maistre.
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Scène
5
Tout le fonds du Theatre estant en feu,
Alcméon & Dimas, sortent des deux
costez
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Dimas:
Ah ! Seigneur.
Alcméon:
Ah ! Dimas, quel est nostre mal-heur ?
Secourons la Princesse.
Dimas:
Il nest plus temps, Seigneur.
Alcméon:
Quoy desja...
Dimas:
Cen est fait, une flamme cruelle,
A vengé vostre amour dune amante
infidelle.
Alcméon:
Helas ! cest trop punir son infidelité :
Malgré sa trahison jadorois sa
beauté.
Je la plains cette ingratte, & la plaindray sans
cesse,
Et si joze un moment survivre ma Princesse,
Cest pour sçavoir quel sort, dans son
appartement
A produit tout dun coup ce grand embrazement.
Ce rival immortel, luy qui me la ravie,
Na-til pû garantir une si belle vie ?
Quoy celle qui portoit sa flamme jusquaux Dieux,
Perit donc par la flamme, & perit à leur yeux
!
Quoy ce Dieu qui laimoit souffre quelle perisse
!
Est-ce orgueil, jalouzie, inconstance, ou caprice
?
Dimas:
Admirez & plaignez la rigueur de son sort ;
Ce grand Dieu, qui laimoit, est lautheur de sa
mort.
Alcméon:
Quoy luy-mesme ?
Dimas:
Ouy Seigneur, cet amant adorable,
Aux vux de sa Princesse un peu trop favorable,
Est descendu du Ciel, pour soffrir à ses
yeux,
Tel quil est, quand il regne, & tonne dans les
Cieux.
De ce Dieu tout en feu la fatale presence...
Alcméon:
Quoy ce Dieu plein damour manque-til de
puissance ?
Ou plustost ce grand Dieu, pour luy sauver le jour,
Avec tant de puissance a-til manqué
damour ?
Mais japperçoy la Reine.
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Scène
6
Alcméon, Dimas, la Reine
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Alcméon
continuë:
Ou fuyez-vous Madame ?
La
Reine:
Ah ! Seigneur, rien ne peut esteindre cette
flamme.
Alcméon:
Voila de vostre orgueil le juste chastiment :
Vous avez allumé ce triste embrazement.
Je vous le disois bien que les beautez mortelles
Ne trouvoient dans les Dieux que des curs
infidelles.
Si vous aviez voulu consentir à mes vux,
Vostre fille vivroit, & je serois heureux.
La
Reine:
Ouy sans doute, Seigneur, & par vostre
hymenée
Elle seroit vivante, heureuse & couronnée :
Son orgueil la perduë, & je lay trop
flatté
Ce malheureux orgueil quenfante la
beauté.
Alcméon:
Quelque aveugle amitié que vous eussiez pour
elle,
Je ne men prends quaux Dieux, qui la firent trop
belle.
Jupiter qui la fit pour le charme des yeux,
Envioit à la terre un bien si precieux,
Et de tant de thresors quil a voulu reprendre,
A peine ce rival nous laisse un peu de cendre.
Acheve, Dieu jaloux, & destruit promptement,
Tout ce qui reste delle en ce fidelle amant,
Et pour aneantir un si parfait ouvrage,
Mets en cendre ce cur qui garde son image.
Mais pourquoy, quand il faut finir mon triste sort,
Remettre à mon rival la gloire de ma mort.
Pour le faire rougir de mon amour fidelle,
Dans cet embrazement allons mourir pour elle.
Mais japperçoy Junon, qui semble de sa
main,
Opposer à ma mort un ordre souverain.
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Scène
7
Alcméon, Dimas, la Reine, Junon dans son char avec
sa forme ordinaire
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Junon
à Alcmeon:
Arreste & ne perds pas le fruit de ta vengeance ;
Ma rivalle a bravé ma haine & ta confiance,
Et ma haine a fait son devoir.
Ce feu qui me servit contre elle,
Quand tu veux suivre une infidelle,
Sesteint & ne veut pas servir ton desespoir.
Le fonds du Palais enflammé se change en un Palais
bruslé.
Alcméon:
Gardez vostre secours trop jalouze Deesse.
Quel secours moffrez-vous quand je perds ma Princesse
?
Ce feu, qui luy ravit la lumiere du jour,
A vangé vostre haine & non pas mon amour.
En vain vous me voulez empescher de la suivre ;
En vain ce feu sesteint pour me forcer de vivre :
Cruelle pour finir ma peine & mon malheur,
Helas ! cest bien assez de ma seule
douleur.
Junon:
Va mourir, Prince ingrat, indigne de ma grace.
Toy Reine, vante encor la gloire de ta race :
Dans ce palais bruslé, voy comme en son cercueil,
La folle ambition dune fille trop vaine ;
Voy la peine de ton orgueil,
Et le triomphe de ma haine.
(Junon
remonte dans le Ciel)
La
Reine:
Je ne connois que trop vostre divin pouvoir.
Triomphez de ma fille & de mon desespoir :
Mais pourquoy la punir du crime de sa mere ;
Javois mis dans son cur cet orgueil
temeraire,
Et cest par mes leçons quelle osa se
flatter,
Darracher à Junon le cur de Jupiter.
Mais le Roy vient. Le feu qui brille en son
visage
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Scène
8
Le Roy, la Reine, Suitte
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Le
Roy:
Vous voyez nos malheurs, & voilà vostre ouvrage
:
Voila comme les Dieux sçavent faire lamour.
Vous me laviez bien dit que je verrois un jour,
Par la faveur dun Dieu ma grandeur sans seconde,
Et que Thebes seroit la maistresse du monde.
Cest-là le digne sort que javois
attendu.
La honte de mon sang, tout mon espoir perdu,
Mon throsne & mon palais embrazez par la foudre,
Ma fille aneantie, & son corps mis en poudre,
Et les justes horreurs quattireront sur nous
Ces effets esclattans du celeste courroux.
La
Reine:
Pardonnez ma foiblesse à cet amour de mere,
Qualluma dans mon cur une fille si chere :
Toute mere est aveugle, & je seray tousjours,
Un exemple esclattant de leurs folles amours.
Le
Roy:
Je vous pardonnerois cette horrible disgrace,
Si tout ce que jen crains se bornoit à ma race
;
Mais le Prince accablé de ce dernier malheur
Abandonne son ame à toute sa douleur.
Jay veu son desespoir, & sa funeste envie :
Cest par mon ordre en vain, quon prend soin de
sa vie ;
Lingratte, à qui le Ciel vient de ravir le
jour,
Trop digne de sa peine, & non de tant damour,
Entraisne par sa mort un amant trop fidelle ;
Il vivoit pour ma fille, il va mourir pour elle.
Helas ! le Roy dArgos, ce pere infortuné,
Envoya dans ma cour un amant couronné,
Un heros plein dhonneur, de gloire &
desperance,
Et je luy rends
ô Dieux ! cest Atys qui
savance,
Et je voy dans ses pleurs le mal-heur que je crains.
|
Scène
9
Le Roy, la Reine, Atys, Suitte
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Le
Roy:
Hé bien le Prince est mort.
Atys:
Nos soins ont esté vains.
Voyant que par vostre ordre, on sobstine à le
suivre ;
Quoy (nous dit-il) veut-on me contraindre de vivre ?
Quelle pitié barbare, & quel injuste effort
Me condamne à la vie, & marrache à
la mort !
Mais que tout lunivers soppose à mon
envie,
Je sçay mille chemins pour sortir de la vie.
Là tirant son espée, & par un coup
pressé,
De son fer racourcy, dans son sein enfoncé,
Il previent mon dessein, & trompant nostre zelle,
Il tombe dans son sang dune cheute mortelle.
Puis donnant à lobjet de ses tendres
desirs,
Et ses derniers momens, & ses derniers souspirs,
Il cherche autour de luy dans ces debris funestes,
Dun objet trop aimé les pitoyables restes :
Mais son il vainement jetté de toutes
parts,
Sur un monceau de cendre arrestant ses regards,
Ne seroit-ce point vous, reliques precieuses,
Cendres, où jallumeray mes flammes amoureuses
?
Recevez tout mon sang, avec ces tristes pleurs,
Que je donne à mes maux bien moins quà
vos malheurs.
Voyez de vos amants quel fut le plus fidelle ;
Lun destruit ma Princesse, & jexpire pour
elle.
Il fut aimé lingrat, & je ne lestois
pas,
A ces mots sa douleur acheve son trespas,
Et tirant de son cur un soupir tout de
flâme,
Elle emporte avec luy le reste de son ame.
Le
Roy:
Voila le dernier coup dun malheur sans
égal.
La
Reine:
Que vous avons-nous fait pour nous traitter si mal,
Jupiter ? Quoy mon sang pour estre trop aimable,
Pour estre trop aimé sest-il rendu coupable
?
Pourquoy dun Prince illustre & rival &
jaloux
Enlever la maistresse, ou la choisir chez nous,
Si ce fatal honneur fait ma honte & ma peine ?
Vostre amour est-il donc pire que vostre haine ?
Helas ! puisquil produit de si cruels trespas,
Grand Dieu haissez nous, ou ne nous aimez pas.
Le
Roy:
Dieux quelle surprenante & nouvelle tempeste,
Agite tous les airs & descend sur ma teste ?
Quel épais tourbillon se leve autour de nous ?
Cest le grand Jupiter ; est-ce grace ou courroux ?
Il semble que le Ciel est tombé sur la terre.
Peuples rendez hommage au maistre du tonnerre.
(Le
Theatre se change en un Theatre de nuages, & Jupiter
paroist dans son Palais, qui savance insensiblement
vers le milieu du Theatre, durant quon chante ces
paroles)
Ne
craignez plus ce Dieu, dont léclat
dangereux
Vient dembrazer un objet plein de charmes,
Jupiter naura plus de clartez ny de feux,
Que pour tarir la source de vos larmes.
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Scène
Dernière
Le Roy, la Reine, Jupiter
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|
Jupiter:
Roy de Thebes, je viens consoler ta douleur ;
Cesse de taffliger du trespas de ta fille,
Et rends graces au Ciel, dun illustre malheur,
Qui consacre à jamais lhonneur de ta
famille.
Mais pour ne pas douter dun sort si glorieux,
Qui la rend par sa mort plus brillante & plus belle,
Nuages ouvrez-vous, & monstrez à ses yeux,
Ce qua fait pour sa fille une main immortelle.
Semelé paroist au fonds du Theatre den haut
dans un Ciel lumineux.
Voy quel est le beau coup qui larrache aux mortels
Pour le pris dun trespas que jay causé
moy-mesme,
Je la rends immortelle & digne des autels ;
Cest comme Jupiter fait perir ce quil
aime.
Le
Roy:
Pardonnez-moy grand Dieu cette aveugle douleur,
Qui du plus grand des biens se faisoit un malheur.
Jadore cette main puissante & favorable,
Qui rend les maux heureux, & la honte
honorable.
Jupiter:
Mais ce nest pas assez pour vanger ton honneur
Que les Dieux soient tesmoins dune illustre avanture
;
Je veux que tout le monde apprenne ton bonheur,
Venez icy venez, Renommée & Mercure.
Ces deux divinitez paroissent.
Voy ces divinitez fidelles à mes loix,
Tu les verras tousjours fidelles à ta gloire,
Par cét éclat qui suit leur immortelle
voix,
Consacrer à jamais ton nom & ta
memoire.
Le
Roy:
Quels encens, quels presens offerts sur tes autels,
Payeront dignement ces honneurs immortels ?
La
Reine:
Ah grand Dieu pardonnez aux douleurs dune mere
Un insolent murmure, un éclat temeraire ;
Je vous connoissois mal, & ne prevoyois pas
Les biens que Semelé tire de son trespas.
Jupiter
à la Renommée & à
Mercure:
Vous, allez publier ce que jay fait pour elle ;
Allez vanter par tout la gloire de son sort,
Mais avec tant déclat, que toute autre
mortelle,
Porte envie aux honneurs dune si belle mort.
(Mercure
& la Renommée senvolent jusques au fonds de
la salle)
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