accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

Alcide
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée par l'Academie Royale de Musique le 3 Fevrier 1693
livret de Campriston
musique de: Louis Lully & Marin Marais



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

La Victoire
Troupe de Guerriers & de Divers Peuples
Troupe de Peuples Heureux
Troupe de Bergers & de Bergeres
Troupe de Pastres


Le Theatre represente le Temple de la Victoire

Choeur de Guerriers & de divers Peuples:
O vous, qui dispensez la Gloire !
Deesse des Heros, éclatante Victoire,
Accordez-nous vostre secours.
Helas ! nous fuirez-vous toûjours ?

Un Guerrier:
En vain la fureur qui nous guide
Nous arme tous contre un Roy fortuné.
Malgré tous nos efforts ce Monarque intrepide
De vos Lauriers est toûjours couronné.

Le Choeur:
Accordez-nous vostre secours.
Helas ! nous fuirez-vous toûjours ?

Un Guerrier:
La Deesse descend, implorons sa puissance,
Et par nos chants celebrons sa presence.

Le Choeur:
Accordez-nous vostre secours.
Helas ! nous fuirez-vous toûjours ?

La Victoire:
Peuples, n'esperez pas que vostre destin change,
Il ne m'est pas permis de m'attacher à vous.
L'invincible Heros dont cous estes jaloux
Malgré moy, quand il veut, à sa suite me range.
En vain à ses projets je voudrois m'opposer,
Sa prudence me force à les favoriser.

Un Guerrier:
N'emporterons-nous rien qu'une rage inutile ?

La Victoire:
Allez, quittez ce temple, où vos voeux empressez
Ne seront jamais exaucez.

Le Choeur:
O Dieux ! où pourrons-nous trouver un seur azile ?

La Victoire:
Habitans des climats heureux
Qui du plus grand des Roys forment le riche Empire,
Venez vous occuper des plaisirs & des jeux,
Qu'un parfait bonheur vous inspire.

[la Victoire s'en va]

Un Habitant des Climats Heureux:
De tous nos ennemis la fureur & les armes
Ne nous font point sentir d'allarmes;
Nous ne craignons point leurs projets.
Nous pourrions ignorer qu'ils ont rompu la Paix,
Si pour celebrer nos conquestes
Nous n'estions obligez de preparer des festes.

Une Bergere:
L'Amour fuit l'horreur de la Guerre
Qui luy ravit ses charmes les plus doux.
Mars l'a chassé du reste de la terre,
Il s'est retiré parmy nous.

Le Choeur:
L'Amour fuit l'horreur de la Guerre
Qui luy ravit ses charmes les plus doux.
Mars l'a chassé du reste de la terre,
Il s'est retiré parmy nous.

Une Bergere:
Dans nos retraites paisibles
Il établit son Empire & sa Cour.
Il y blesse chaque jour
Les coeurs les plus insensibles,
Et sa presence rend ces lieux
Mille fois plus charmans que le sejour des Dieux.

Un Pastre:
Nous joüissons au milieu de la Guerre
Des biens d'une profonde Paix.
Ceres pour nous prodigue ses bien-faits.
Les plus riches moissons brillent sur nostre terre.
Nous joüissons au milieu de la Guerre
Des biens d'une profonde Paix.

Un Habitant des Climats Heureux:
Pour plaire à ce Vainqueur que la Gloire couronne,
Passons à de plus nobles jeux:
Celebrons le repos que sa faveur nous donne
Par quelque Spectacle pompeux.

Le Choeur:
Pour plaire à ce Vainqueur que la Gloire couronne,
Passons à de plus nobles jeux:
Celebrons le repos que sa faveur nous donne
Par quelque Spectacle pompeux.

haut de page


ACTE PREMIER

les personnages de la Tragédie:

Alcide, Fils de Jupiter & d'Alcmene
Dejanire, Reyne de Calidon, épouse d'Alcide
Iole, Fille d'Euritus Roy d'Aecalie
Philoctete, Prince, amy d'Alcide
Aeglé, Princesse du sang des Roys d'Aecalie
Licas, Suivant d'Alcide
L'Amour
Thestylis, Fameuse Enchanteresse de la Thessalie
Troupe de Suivans d'Alcide
Troupe des Peuples d'Aecalie
Troupe de Zephirs & de Nimphes
Troupe de Prestres
Troupe d'Enchanteresses de la Thessalie


Le Theatre represente le Palais des Roys d'Aecalie


Scene premiere
Iole

Quel doit estre ton sort, Iole infortunée ?
A quels pleurs és-tu condamnée,
Esclave d'un Guerrier craint de tout l'Univers ?
Alcide de mes jours est l'arbitre suprême,
Et l'éclat de mon Diadême
Est effacé par la honte des fers.

J'ay vû perir nos Chefs & ma Famille entiere,
J'ay tout perdu quand j'ay perdu mon pere,
Je voy souffrir mes fidelles sujets;
Cependant au milieu de ces tristes objets,
Par une plus prompte deffaite,
Je suis soûmise aux loix d'un plus puissant vainqueur,
Et l'amour a surpris mon coeur
Avec les traits de Philoctete.

Je dois le salut de mes jours
A l'ardeur dont ce Dieu m'anime,
Sans ce favorable secrours
De mes douleurs j'eusse esté la victime.


Scene 2
Iole, Aeglé

Aeglé:
Pour me cacher vos maux fuyez-vous ma presece ?
M'enviez-vous le bien de ma plaindre avec vous ?

Iole:
L'amitié que le sang a fait naître entre nous,
En doit bannir un soupçon qui l'offence.
Chere Aeglé, jusques à ce jour
Mn coeur pour vous fut toûjours sans mistere,
Vous sçavez mes malheurs, vous sçavez mon amour
Quel secret aurois-je à vous faire ?

Aeglé:
Le [sic] perte d'Euritus donc vous tenez le jour
Sous un joug étranger fait gémir l'Aecalie.

Iole:
Ne verray-je jamais sa grandeur restablie ?
Ne verray-je jamais couronner mon amour ?
Le Ciel permettra-t'il que le Prince que j'ayme
Maistre enfin de son sort... Mais le voicy luy-mesme.


Scene 3
Iole, Aeglé, Philoctete

Philoctete:
Princesse, les destins se declarent pour nous.
Dejanire en ces lieux vient trouver son époux.
Le sang qui pour moy l'interesse
L'obligera de servir ma tendresse.
Alcide par ses soins proprice à mes soupirs,
Par un heureux Hymen comblera mes desirs,
Ce Heros vous rendra la Paix & vostre Empire.

Iole:
C'est à ce bien seul que j'aspire,
Moins pour tenir encor mes Peuples sous ma loy
Que pour vous voir sur le trône avec moy.

Philoctete:
Quel soin, quel important service
Peut m'acquitter jamais de ce que je vous doy ?

Iole:
Je ne veux pour tout sacrifice
Qu'un tendre amour, qu'une constate foy.

Philoctete:
Ah ! croyez-en le serment que j'en fais
Mon ardeur est pure & fidelle
Et ne mourra jamais.

Iole:
Non, rien ne peut éteindre desormais
Une flame si belle
Elle est pure & fidelle,
Et ne mourra jamais.

Iole & Philoctete:
Non, rien ne peut éteindre desormais
Une flame si belle
Elle est pure & fidelle,
Et ne mourra jamais.


Scene 4
Alcide, Licas, Iole, Aeglé, Philoctete

Alcide:
Prince, allez ordonner les aprests d'une feste
Qu'à l'honneur de Junon je pretens celebrer.
Ne perdez point de temps, allez tout preparer,
Tandis qu'un autre soin dans ce Palais m'arreste.


Scene 5
Alcide, Licas, Iole, Aeglé

Alcide:
Princesse, ma vengeance a fait couler vos pleurs,
Vostre pere est tombé sous l'effort de mes armes,
Je viens avec éclat reparer vos malheurs,
Et tarir pour jamais la source de vos larmes.
Regnez sur vos Estats, & regnez sur mon coeur,
L'Amour sous vostre Empire a mis vostre vainqueur.

Iole:
Ciel !

Alcide:
Vainement j'ay voulu me contraindre,
Ma douleur me force à me plaindre.

Iole:
Que je sens de trouble & d'effroy !
Helas, Seigneur, qu'attendez-vous me moy ?
Songez-vous qui je suis ? songez-vous qui vous estes ?
Avez-vous oublié les pertes que j'ay faites ?

Alcide:
Je m'en souviens sans cesse, & par ce souvenir
Je m'irrite contre moy-mesme.
De mes exploits je voudrois me punir,
Et je hais ma valeur suprême;
Mais bannissons ces funestes objets.
Que les noeuds de l'hymen forment ceux de la Paix,
Que vostre main soit le prix de ma flame.

Iole:
Ah ! que pretendez-vous ? pensez-vous que mon ame
Se détermine à vostre gré ?

Alcide:
Alcide en vain n'a jamais soupiré,
Mes soins triompheront de vostre injustice.
Cependant je veux qu'en ces lieux
Un parait bonheur recommence.
En ma faveur le souverain des Dieux
Sur vos sujets versera l'abondance.
Leur repos désormais me devient precieux,
Contre tout l'Univers j'entreprends leur deffence.
Trop heureux de plaire à vos yeux
En vous sacrifiant mes jours & ma puissance.

Vous Peuples que le droit des armes
A livrez aux horreurs de la captivité,
Venez, quittez vos fers, & joüissez des charmes
D'une nouvelle liberté.


Scene 6
Iole, Aeglé, Troupe de Peuples d'Aecalie

Le Choeur des Peuples d'Aecalie:
Quittons nos fers & joüissons des charmes
D'une nouvelle liberté.

Un Habitant d'Aecalie:
Le fils du Dieu qui lance le tonnerre
Cesse aujourd'huy de nous faire la guerre,
Revenez doux plaisirs qu'il avoit écartez,
Iole vous redonne à cette heureuse terre,
En chargeant son vainqueur des fers qu'elle a portez.

Un Autre:
Que leurs flames soient mutuelles,
Tout conspire à lier leurs coeurs,
Alcide est le Roy des vainqueurs,
Iole est la Reyne des belles.

Le Choeur:
Que leurs flames soient mutuelles,
Tout conspire à lier leurs coeurs,
Alcide est le Roy des vainqueurs,
Iole est la Reyne des belles.

Chantons, chantons tous,
Amour nostre bonheur est l'effe t de tes coups.

Iole:
Joüissez des faveurs que vous fait la Fortune;
Mais cachez à mes yeux vostre joye importune,
Ses transports éclatans ne sçauroient me flatter,
Lorsque je pense au prix qu'elle me doit coûter.


Scene 7
Iole, Aeglé

Iole:
Que mes maux ont de violence !
Je pers pour jamais l'esperance
Qui n'entrera qu'un moment dans un coeur enflamé,
Foible coeur ! ce moment d'un espoir plein de charmes
Sera payé par d'éternelles larmes !
Que tu serois heureux de n'avoir jamais aymé !

Aeglé:
Le Ciel devenu pitoyable
Peut encor changer vostre sort.

Iole:
Non je ne puis douter qu'il ne veüille ma mort
Aprés tous les malheurs dont sa haine m'accable.

Mon destin s'explique aujourd'huy,
Je n'en vois l'horreur qu'avec crainte,
Mais cherchons Philoctete, & goûtons sans contrainte
Le sensible douceur de pleurer avec luy.

haut de page


ACTE SECOND

Le Theatre represente les superbes Jardins d'Euritus


Scene premiere
Alcide, Philoctete

Alcide:
Quoy Dejanire est dans ces lieux ?

Philoctete:
Elle va paroistre à vos yeux;
Son amoureuse impatience
N'a pû dans Caldon la souffrir plus long-temps:
Elle vient pleine d'esperance
Payer vos exploits éclatans,
Des plaisirs les plus doux qu'aprés une victoire
Dans le coeur d'un Heros l'amour mêle à la gloire

Alcide:
Que ce soin me confond & m'afflige en secret !
Je ne puis la voir qu'à regret,
Que luy diray-je, ô Ciel ! Elle vient, je frissonne.


Scene 2
Alcide, Philoctete, Dejanire

Dejanire:
Enfin, Seigneur, je vous revoy.
Par mon empressement je vous prouve ma foy.
Aux plus charmans transports mon ame s'abandonne...
Je me flate... Mais Dieux ! vous me glacez d'effroy,
Vos regards menaçans marquent vostre colere.
Qu'aurois-je fait, helas ! qui puisse vous deplaire ?

Alcide:
Vous avez quitté vos Estats
Qui demandent vostre presence,
Vous venez malgré ma deffense.

Dejanire:
C'est l'amour qui conduit mes pas.

J'ay crû pourvoir tout permettre,
J'ay negligé pour luy vos ordres absolus.
Depuis n'excuse-t'il plus
Tous les crimes qu'il fait commettre ?

Pardonnez à l'ardeur qui m'entraîne avec vous
Un départ qui vous offence,
Ne me faites plus voir ce terrible courroux...

Alcide:
Etouffez-le par vostre obeïssance,
Courez à Calidon, ne me resistez pas,
Allez-y maintenir mes loix & ma puissance.
Par vos soins, par vostre presence
Des peuples mutinez reprimez l'insolence,
Et prevenez leurs attentats.
Partez, cessez ce retour necessaire,
C'est le seul moyen de me plaire.


Scene 3
Philoctete, Dejanire

Dejanire:
Qu'ay-je oüy, malheureuse ? il me chasse, il me fuit,
C'est-là de tant d'amour le déplorable fruit.
Alcide m'abandonne, ah fortune cruelle !
Mes transports seront vains, mes desirs superflus ?

Parlez, Prince, parlez, ne vous contraignez plus,
Sa captive à mes yeux le rend-elle infidelle ?
Je l'ay sceu par un bruit confus.
Mais j'éloignois de moy cette trsite nouvelle,
Et sans douter d'un coeur que j'ay trop merité,
J'égalois sa constance à ma fidelité.
Apprenez-moy son sort, devez-vous me le taire ?

Philoctete:
Cet amour n'est plus un mistere.
Il m'est aussi fatal qu'à vous.
Helas ! Reyne, il détruit mon espoir le plus doux.
Iole me charmoit & j'avois sceu luy plaire,
J'allois devenir son époux.

Dejanire:
Ah que vous me portez de redoutables coups !
C'en est donc fait, ma honte est declarée,
Mes soins trahis, ma Rivale adorée.

Non, je ne puis souffrir ce cruel changement,
Une soudaine horreur de mon ame s'empare,
Et je deviens en un moment
Impitoyable & barbare.
Tremble perfide époux, & crains mon desespoir,
Dejanire en fureur ne connoist plus Alcide,
Tremble, j'acheveray l'attentat le plus noir,
Je sens que desormais c'est Junon qui me guide.

Du jour de ta naissance elle a juré ta mort,
Les Monstres, les Tyrans suscitez par sa haine,
N'ont fait contre tes jours qu'un inutile effort.
Tu les as surmontez sans peine,
Mais je sers son courroux, sa vengeance est certaine.

Philoctete:
Quel projet osez-vous former ?

Dejanire:
Que dis-je en effet, miserable ?
Tout ingrat qu'est Alcide, il est ancore aymable.
Malgré les maux dont il m'accable
Je ne puis cesser de l'aymer.
Faut-il que cette ardeur luy devienne fatale ?
Epargnons ses jours precieux;
Mais à mes feux trahit immolons ma Rivale,
Et lavons dans son sang le crime de ses yeux.

Philoctete:
Quel est ce crime ? justes Dieux !
N'est-elle pas infortunée
De perdre pour jamais ce qu'elle ayme le mieux,
Sans qu'à perir encor elle soit condamnée ?

Dejanire:
Elle m'oste le coeur du plus grand des mortels.
Tout celebre à mes yeux sa beauté triomphante;
Elle me livre à des pleurs éterneles,
Puis-je la trouver innocente ?

Philoctete:
Ah ! par les noeuds qui m'attachent à vous
Prenez des sentiments plus doux.

Dejanire:
Dans le desespoir qui m'anime,
Puis-je avoir quelque égard aux plus sacrez liens ?
Vengeons-nous seulement, cherchons-en les moyens
Et choisissons le temps & la victime.

Dans ces vastes Deserts, dans ces Bois tenebreux
Qui terminent la Thessalie,
Dans un antre profond Thestylis establie,
Exerce de son art les mysteres affreux.
Elle exite les Vents, fait gronder le Tonnerre,
Les Astres à son gré descendent sur la terre.
Ses charmes peuvent tout, il y faut recourir.
Je vais la consulter dans son antre terrible,
Et par l'effort de son art infaillible
Reparer mes malheurs, le vanger, ou mourir.


Scene 4
Philoctete

Philoctete, seul:
Quel Demon la conduit ? que va-t'elle entreprendre
Contre l'objet de mon amour ?
Chercheroit-elle à luy ravir le jour ?
Dieux ! est-ce le secours que j'en devois attendre ?


Scene 5
Philoctete, Iole, Aeglé

Philoctete:
Princesse que je crains la jalouse fureur
Dont j'at veu contre vous Dejanire agitée !

Iole:
Que d'un soin plus cruel je suis inquitée,
Et que je sens pour vous une juste terreur !

Philoctete:
La Reyne à sa vengeance osera tout permettre
Pour vous ravir le coeur de son époux.

Iole:
D'Alcide méprisé que peut-on se promettre
S'il apprend que le mien ne brûle que pour vous ?

Philoctete:
Helas ! vous perirez, vous serez la victime
D'un impitoyable transport.

Iole:
Helas !vous perirez, c'est moy qui vous opprime,
Mon amour seul causera vostre mort.

Philoctete:
Ah ! de tous les malheurs c'est le malheur supréme
De trembler pour ce qu'on ayme.

Philoctete, Iole & Aeglé:
Ah ! de tous les malheurs c'est le malheur supréme
De trembler pour ce qu'on ayme.

Philoctete & Iole:
Tombent sur moy du sort les plus funestes coups !
Je ne crains que pour vous.

Philoctete:
Si je vous perds, que m'importe la vie ?
Aux traits de mon Rival mon coeur ira s'offrir.
Je rendray grace à sa barbare envie,
Mon bonheur sera de mourir.

Iole:
Si vous mourez, pourray-je vous survivre ?
Mon bonheur sera de vous suivre.

Philoctete:
Amour que tes loix sont cruelles !
N'és-tu point touché de nos pleurs ?
Tu nous connois fidelles,
Et tu causes tous nos malheurs.

Iole:
Il faut renoncer à te suivre,
C'est une erreur de t'adorer;
Plus un sensible coeur à ton pouvoir se livre,
Plus tu te plais à le desesperer.

Mais quelle nouvelle lumiere
Se répand dans ces lieux, & brille dans les airs ?

Philoctete:
Que j'entens de charmans concerts !

Iole:
Malgré mon desespoir ils ont l'art de me plaire.

Philoctete:
L'Amour descend des Cieux dans le char de sa mere.


Scene 6
Philoctete, Iole, Aeglé, l'Amour dans le Char de Venus

L'Amour:
Ne vous plaignez plus de l'Amour,
Il veut pour vous signaler sa puissance;
Il peut vous rendre heureux peut-estre dés ce jour,
Vous devez sur sa foy reprendre l'esperance.
Vous, qui dans vos ardeurs goûtez mille plaisirs,
Aymable Cour de Flore, agréables Zephirs,
Et vous Nymphes des fleurs qui la suivez sans cesse,
Venez de ces Amans ranimer la tendresse
Par vos chants & par vos soupirs,
Calmez leur tristesse,
Flattez leurs desirs.


Scene 7
Philoctete, Iole, Aeglé,
Troupe de Zephirs & de Nymphes

Le Choeur:
L'Amour s'interesse pour vous,
Esperez, vostre sort ne peut estre que doux.

Un Zephir:
Qu'on connoist peut l'Amour quand on le croit terrible !
Il n'a rien qui doive allarmer,
Ses peines ont dequoy charmer
Une ame fidelle & sensible.

Philoctete & Iole:
L'Amour s'interesse pour nous,
Esperons, nostre sort ne peut estre que doux.

Le Choeur:
L'Amour s'interesse pour vous,
Esperez, vostre sort ne peut estre que doux.

haut de page


ACTE III

Le Theatre represente l'Antre de Thestylis


Scene premiere
Thestylis

Thestylis, seule:
Mon Art de tous les Arts est le plus precieux,
Il produit les plus grands miracles,
Par luy ma volonté ne trouve pas d'obstacles,
Et son pouvoir m'égale aux Dieux:
Préparons aujourd'huy mes plus terribles armes,
Et redoublons la force de mes charmes;
Commençons, invoquons les sombres Deïtez

Mar par quelle audace indiscrette
Un profane ose-t'il a pas precipitez
Penetrer dans cet Antre & troubler ma retraite ?


Scene 2
Thestylis, Dejanire

Thetylis:
Ne craignez-vous point mon couroux ?
O Ciel ! c'est l'épouse d'Alcide !

Dejanire:
Mon malheur me rend intrépide.
Puissante Thestylis je n'espere qu'en vous.

Thestylis:
Reyne, que puis-je pour vous plaire ?
Faut-il par de nouveaux efforts
Des Astres les plus purs étouffer la lumiere ?
Faut-il des Elemens rompre tous les accords ?
Faut-il de l'Univers changer la forme entiere ?
Commander, ne balancez pas,
J'obeïray sans resistance.

Dejanire:
Je ne demande point, helas !
Ces effets de vostre puissance;
Je ne veux employer vos charmes les plus forts
Qu'à regagner le coeur d'un époux qui m'offence,
Qu'à luy faire sentir la honte & les remords
Qui sont dûs à son inconstance.

Thestylis:
Vainement je voudrois tenter
De vous rendre le coeur d'un Epous infidelle;
Si vos yeux n'ont pû l'arrêter,
Cessez de vous flatter,
Qu'un charme étranger le rappelle.

Dejanire:
Si vous ne pouvez rien, quel sort dois-je esperer ?
Ciel ! que je t'éprouve barbare !
Ah ! du moins par vostre Art il faut me délivrer
De l'hymen qu'Alcide prepare:
Rompez-en les injustes noeuds,
Renversez leur pompe cruelle,
Accablez ces amans de prodiges affreux,
Faites perir Iole, ou la rendez moins belle:
Si ma Rivale perd ses charmes
Mon destin peut changer un jour,
Mon Epoux sensible à mes larmes
Me redonnera son amour.

Thestylis:
Je vais pour calmer vostre peine
Employer de mon Art les plus puissans secrets.
Laissez-moy seule, allez, évitez des objets
Qui glaceroient vos sens d'une terreur soudaine.

Dejanire:
Tous ces ménagements sont vains
Dans l'état où je suis reduite,
L'Hymen d'un ingrat qui me quitte
Est le seul objet que je crains.

Thestylis:
Croyez-vous qu'il vous soit facile
De voir sans vous troubler tous mes enchantemens ?

Dejanire:
S'ils peuvent finir mes tourmens,
Je les verray d'un oeil tranquille.

Thestylis:
Puisque vous le voulez je vais vous obeïr.

Soûtiens de mon Art redoutable,
Esprits de qui la foy ne sçauroit me trahir,
Prestez-moy de vos soins le secours favorable;
Que le jour qui frape nos yeux
N'ait plus qu'une lumiere sombre !
Mon Art mysterieux
Demande le silence & l'ombre.

Venez, sortez de vos retraites,
Vous, que la Thessalie admire autant que moy,
De mes secrets profonds sçavantes interpretes,
Venez en me servant signalez vostre foy,
Je vous en impose la loy.


Scene 3
Thestylis, Dejanire,
Troupe des Enchanteresses de la Thessalie

Thestylis:
Soulageons l'Epouse d'Alcide.

Le Choeur:
Nous ignorons ses malheurs.

Dejanire:
J'ayme un perfide
Jugez quelles sont mes douleurs.

Le Choeur:
Nous consevons vostre peine cruelle.

Dejanire:
Calmez-la par vostre secours.

Le Choeur:
Cessez d'aymer un infidelle.

Dejanire:
Malgré son changement je l'aymeray toûjours.

Le Choeur:
Il est honteux d'avoir de la constance
Pour ceux qui nous osent trahir.

Dejanire:
L'empire de mon coeur est-il en ma puissance ?
L'amour y regne seul, & s'y fait obeïr.

Le Choeur:
Avec de grands efforts vous pouvez vous promettre
De le combattre & de la surmonter.

Dejanire:
Ma peine est moindre à m'y soûmettre,
Qu'elle ne le seroit à le vouloir dompter.

Soulagez mes tourmens, mais laissez-moy ma flame,
Elle seule peut m'animer;
Je cheris ses ardeurs, & je sens que mon ame
Ayme encor mieux souffrir que de cesser d'aymer.

Thestylis:
Par des chants, par des sacrifices
Rendons-nous les Enfers proprices.

Le Choeur:
Par des chants, par des sacrifices
Rendons-nous les Enfers proprices.

Thestylis:
Divinitez des sombres bords
Secondez nos efforts.

Le Choeur:
Divinitez des sombres bords
Secondez nos efforts.

Thestylis:
Nous implorons vostre assistance
Par ce feu qui nous luit sur cet Autel sacré,
Par vostre immortelle puissance,
Par vostre nom terrible, & toujours reveré.

Divinitez des sombres bords
Secondez nos efforts.

Le Choeur:
Divinitez des sombres bords
Secondez nos efforts.

Thestylis:
Reyne, écoute un secret que l'Enfer me declare.
Tu rompras l'Hymen que tu crains,
Et bien qu'Alcide le prepare,
Tous les aprests en seront vains.
Ne te souvient-il plus du voile inestimable
Que Nessus expirant remi t entre tes mains ?
Du sang dont il est tein t la vertu redoutable
Peut renverser les projets des humains.
Fais seulement par ton adresse
Que ton épous le porte & s'en pare un moment,
Et tu verras qu'un grand évenement
Luy ravira sa nouvelle maistresse.
Va, rien ne dois t'arrester.

Dejanire:
Vous m'avez rendu l'esperance.
Je pars. Déja mes maux ont moins de violence.
Qu'il est doux en aymant de se pouvoir flatter !

haut de page


ACTE IV

Le Theatre represente un Bois solitaire & agreable, la Mer est dans l'éloignement


Scene premiere
Alcide

Alcide, seul:
Mon amoureuse inquitude
Me fait chercher ces bois charmans,
Dont l'agreable solitude
Flate les peines des Amans.

Que ces reduits solitaires & sombres
Conviennent bien à l'état de mon coeur !
Que le silence, & l'épaisseur des ombres
Sont propres à nourrir ma secrette langueur !

Mais, helas ! quelle est ma foiblesse ?
Lorsque de mes Exploits rien n'arreste le cours,
De mille traits l'amour me blesse,
Et sans luy resister je luy cede toujours.
J'ayme un nouvel objet, je quitte Dejanire,
Je deviens injuste & leger;
Ne puis-je, Amour, me dégager,
Et füir les noms les noms que l'inconstance attire ?
Non, je ne veux point te braver;
Pourquoy contraindre mon envie ?
Qui m'ordonne de me priver
Des plus doux plaisirs de ma vie ?

Quel transport me saisit, & qu'est-ce que je sens ?
Ah ! que le bruit des flots qui frapent ce rivage;
Que les oyseaux de ce boccage
Ont de charmes puissans
Pour calmer les ennuis, pour enchanter les sens !
Que de leurs voix la douceur me soulage !
Que j'ayme leurs divins accens !
Je vais les écouter sous ce tendre feüillage.


Scene 2
Philoctete

Philoctete, seul:
Bien-tost dans ce Bois écarté
Mes yeux verront la beauté que j'adore;
Nous y pourrons en liberté
Parler des feux qu'Alcide ignore;
Grace au secours dont l'Amour m'a flatté,
Nous devons esperer encore.

Cher objet que j'attens ne paroistrez-vous pas ?
Si vous m'aimez hestez vos pas !
Je cede à mon impatience,
Je ne me connois plus dans le trouble où je suis,
J'ay besoin de vostre presence
Pour resister à mes ennuis.
Elle vient, je la voy.


Scene 3
Philoctete, Iole, Aeglé

Philoctete:
Mon aymable Princesse,
Que j'ay souffert loin de vos yeux !
Jugez quelle étoit ma tristesse,
Par le plaisir que j'ay de vous voir en ces lieux.

Iole:
J'ay senty comme vous les peines de l'absence;
Elles m'ont coûté des soupirs.
Je vous revoy; l'Amour m'en recompense,
Et je sens vos mesmes plaisirs.

Philoctete:
Que cet aveu me plaist !

Iole:
Je m'explique sans crainte;
Un veritable amour ayme à ses découvrir.

Philoctete:
Le nostre ne peut plus souffrir
Le mystere, ny la contrainte.
Profitons des heurex momens
Qu'un Rival injuste nous laisse,
Et renouvellons les sermens
D'une inviolable tendresse.

Iole:
Que le Ciel m'abandonne au plus cruel tourment
Si toute mon envie,
N'est de finir ma vie,
En vous aymant.

Philoctete & Iole:
Que le Ciel m'abandonne au plus cruel tourment
Si toute mon envie,
N'est de finir ma vie,
En vous aymant.

Iole:
Redoublons s'il se peut nos ardeurs mutuelles.
Le pouvoir d'un Rival doit-il nous allarmer ?
Il ne peut nous ravir si nous sçavons aymer,
Le gloire de mourir fidelles.

Philoctete:
Qu'avec plaisir je sens croistre mes feux !
Et que je m'applaudis de vous avoir sercie !
Quand il m'en coûteroit la vie,
Ne serois-je pas trop heureux ?

Iole:
Si vous estes content d'une tendresse extrême,
La mienne doit combler nos voeux.
On n'a jamais aymé si tendrement que j'ayme.

Philoctete & Iole:
Redoublons s'il se peut nos ardeurs mutuelles.
Le pouvoir d'un Rival doit-il nous allarmer ?
Il ne peut nous ravir si nous sçavons aymer,
Le gloire de mourir fidelles.


Scene 4
Philoctete, Iole, Aeglé, Alcide

Alcide:
Que voy-je ?

Iole:
Vous estes perdu.

Philoctete:
Quel makheur !

Alcide:
J'ay tout entendu.
Tu m'oses dont trahir sans craindre ma colere ?

Philoctete:
J'ayme, il est vray, je suis vostre Rival,
Et je ne veux plus vous le taire,
Je sçay que cet aveu me doit estre fatal,
Que vous allez punir mon amour temeraire.
Mais je ne crains point le trépas.

Alcide:
N'en doute point perfide, tu mourras.

Iole:
Seigneur, que pretenez-vous faire ?

Alcide:
En vous donnant à moy desarmez ma colere.
Qu'avant la fin du jour vostre sort & le mien
Soient unis par l'Hymenée.

Philoctete & Iole:
Quoy, vous voulez...

Alcide:
Je n'écoute plus rien.
Maistre de vostre destinée
J'ordonne, allez, obeïssez.

Philoctete & Iole:
Helas !


Scene 5
Alcide

Alcide, seul:
Par cet Hymen pour eux plus redoutable
Que tous les traits par ma fureur lancez,
Je punis leur flame coupable,
Et les soupirs qu'ils ont poussez.
Mais prés de me lier d'une chaîne nouvelle
Junon, m'est-il permis de m'adresser à vous ?
Mortel, suis-je l'objet d'une haine immortelle ?
Ne pourray-je à la fin flechir vostre couroux ?

Je sçay si vous m'estes contraire,
Que les noeuds de l'Hymen où je vais m'engager
Loin de m'offrir rien qui puisse vous plaire
Dans un goufre d'ennuis vont encor me plonger.

J'ay depuis le berceau contenté vostre envie,
J'ay fini les travaux que vous m'avez prescrits.
JE ne demande pour tout prix
Que de passer en paix le reste de ma vie.

Vous Licas, & vous tous assemblez par mes soins
De mes exploits compagnons ou témoins,
A la Reyne des Cieux élevez un trophée
Des depoüilles de mes combats.


Scene 6
Alcide, Licas,
Troupe de Suivans d'Alcide

Alcide:
Puisse par mes respects sa colere étouffée
M'accorder le repos dont je ne joüis pas.


Scene 7
Licas, Troupe de Suivans d'Alcide

Licas:
O Junon recevez l'hommage
Du plus grand des mortels,
Souffrez qu'il pare vos Autels
De ces marques de son courage.

Le Choeur:
O Junon recevez l'hommage
Du plus grand des mortels,
Souffrez qu'il pare vos Autels
De ces marques de son courage.

Un Suivant d'Alcide:
Alcide n'a que trop senty vostre vengeance,
A d'éternels malheurs faut-il le condamner ?
Plus vous avez de puissance,
Plus vous devez pardonner.

Le Choeur:
O Junon recevez l'hommage
Du plus grand des mortels,
Souffrez qu'il pare vos Autels
De ces marques de son courage.


Scene 8
Dejanire, Licas, Troupe de Suivans d'Alcide

Dejanire:
Fuyez loin de ces lieux, fuyez troupe importune.
A la Reyne des Cieux quels voeux adressez-vous ?
Sur fureur passe mon courroux,
Et nostre querelle est commune.
Loin qu'à mon infidelle époux
Vous la rendiez plus favorable;
Vous irritez encor sa haine inexorable.
Cessez de la prier, tremblez, & fuyez tous.


Scene 9
Dejanire

Dejanire, seule:
Ce trophée élevé fait éclater sa gloire,
Du Heros que mes yeux n'on pû me conserver.
Mais dans le mesme temps il offre à ma memoire,
Le sacrilege Hymen qu'il est prest d'achever.

Dieux protecteurs de la foy conjugale
Laisserez-vous triompher ma Rivale ?
Dieux justes, Dieux puissans, je vous invoque tous.
Sur tout c'est en toy que j'espere
Enfant redoutable de ta mere,
Et dont tout l'Univers craint le force & les corps.

[elle tient dans ses mains le voile de Nessus]

On va porter ce voile à l'Ingrat que j'adore,
Mais que pourroit sans toy tout le sang de Centaure,
Et le pouvoir de Thestylis ?

Quoy qu'elle ait pû me dire, Amour je tremble encore,
Et c'est ton secours que j'implore,
Tu soûmets Jupiter, soûmets encor son fils.

Ne prends pas un trait ordinaire
Pour dompter ce superble coeur.
Choisis celuy dont tu blesses son pere
Quand tu veux estre son vainqueur.

haut de page


ACTE V

Le Theatre represente le Mont Etna


Scene premiere
Dejanire

Dejanire, seule:
C'est sur ce Mont sacré que l'infidelle Alcide
Veut couronner sa tendresse perfide,
Et celebrer les noeuds d'un hymen criminel;
De tous costez le Peuple accourt à cette feste.
Les Prestres ont dressé l'Autel,
Le bucher va brûler, & la victime est preste:
Mon espoir seroit-il deceu ?
Du voile de Nessus quel effet dois-je attendre ?
PAr les mains de Licas mon époux l'a receu.
Le porte-'il en vain, & ne puis-je prétendre
Qu'il produira bien-tost le juste changement
Qui peut seul terminer mon honte & mon tourment.


Scene 2
Dejanire,
Troupe de Prestres & leurs Ministres, Troupe de Peuple

Le Choeur:
Hymen favorise nos voeux.
Qu'Alcide sous tes loix soit à jamais heureux.

Dejanire:
Dieux ! qu'est-ce que je viens d'entendre ?

Un Prestre:
Hymen favorise nos voeux.

Dejanire:
Mon infidelle en ces lieux va se rendre.

Le Prestre:
Qu'Alcide sous tes loix soit à jamais heureux.

Dejanire:
Son infidelité ne trouve plus d'obstacle.
Evitons ce cruel spectacle.


Scene 3
Troupe de Prestres & leurs Ministres, Troupe de Peuple

Le Choeur:
Hymen favorise nos voeux.
Qu'Alcide sous tes loix soit à jamais heureux.

Le Prestre:
Tu peux seul terminer les maux dont il soupire.
Que tes faveurs previennent ses desirs.
Qu'il ne trouve dans ton empire
Que de beaux jours & des plaisirs.

Le Choeur:
Hymen favorise nos voeux.
Qu'Alcide sous tes loix soit à jamais heureux.


Scene 4
Philoctete, Dejanire,
Troupe de Prestres & leurs Ministres, Troupe de Peuple

Philoctete:
Finissez tous ces chants que l'allegresse inspire,
Déplorez avec moy le plus grand des malheurs.

Dejanire:
Prince que voulez-vous me dire ?

Le Choeur:
Quel est le sujet de vos pleurs ?

Philoctete:
Alcide va perir accablé de douleurs.

Dejanire:
Dieux !

Philoctete:
Ce Heros gemit d'un feu qui le consume:
Son sang empoisonné dans ses veines s'alume.
LE voile de Nessus, detestable ornement
Attaché sur son corps a produit son tourment.

Dejanire & le Choeur:
Helas !

Philoctete:
Pour moy, bien que son injustice
Me ravit ce que j'ayme & preparast ma mort,
Je ne puis refuser des larmes à son sort,
Et je fremis de son supplice.

Fuyez sa colere, & ses yeux.
Il me suit, il vient en ces lieux.

Déja par un effort de sa main meurtriere
Licas a perdu la lumiere,
Et lancé contre des Rochers
Tout son corps reduit en poussiere
Au gré des vents a volé dans les airs.
Un pareil destin vous menace...

Dejanire:
Je l'attendray comme une grace.
Aprés ce que j'ay fait je ne puis trop souffrir,
Et je ne cherche qu'à mourir.
Quoy je fais les malheurs d'un Heros que j'adore,
De leur seul deffenseur je prive les vertus,
Je ranime l'espoir des Tytans abattus,
Miserable, & je vis encore.

Pour voir par mon secours ses desseins accomplis,
La barbare Junon a seduit Thestylis,
Et dictée la fausse promesse
Qui sembloit flatter ma tendresse.
Est-ce ainsi que les Dieux abusent les mortels ?
Impitoyable Deesse,
Que ne m'est-il permis de briser tes Autels !

Je fais tous les malheurs d'un Heros que j'adore
Miserable, & je vis encore.

Mourons, c'est le juste party
Qu'en l'état où je suis j'ay resolu de suivre.
Rompons de mon Hymen le noeud mal assorty,
Et puisse mon époux du tombeau garanty
Dans un parfait bonheur regner & me survivre.

Le Choeur:
D'Alcide furieux évitez les approches.

Philoctete:
Je l'entens.

Dejanire:
Je ne crains que ses mortels reproches.
Avant que de le voir livrons-nous au trépas.
Sans fer & sans poison j'en trouveray la route,
Mon desespoir ne me trompera pas.

Monarques des Enfers que le crime redoute,
Vous Ministres de ses arrests
Redoublez vos fureurs pour me rendre justice,
Et d'un commun accord choisissez un supplice
Dont la rigueur réponde à mes forfaits.

Ces Rochers à propos m'offrent un precipice
Qui me dérobe au jour, & comble mes souhaits.


Scene 5
Philoctete,
Troupe de Prestres & leurs Ministres, Troupe de Peuple

Philoctete:
Elle meurt.

Le Choeur:
Son trépas prouve son innocence.

Philoctete:
Duel destin; mais je vois Alcide qui s'avance.


Scene 6
Alcide, Iole, Philoctete, Aeglé,
Troupe de Prestres & leurs Ministres, Troupe de Peuple

Alcide:
Ne pourray-je trouver de remede à ma peine ?
Maistre des Dieux m'éconnois-tu ton fils ?
Qui peut te rendre insensible à mes cris ?
Songe à me secourir, ou ma constance est vaine.

Voile fatal, poison dont je suis devoré,
Brûlerez-vous sans cesse un coeur desesperé ?
Laissez-moy respirer... tout est lourd à mes plaintes.
Helas ! tout me trahit en ces cruels momens:
Et mes tourmens
Bien loin de s'affoiblir redoublent leur s atteintes.

Je n'en puis plus, ma force m'abandonne.

Que vois-je, ô Ciel ! quels sont ces monstres furieux ?
Osent-ils paroistre à mes yeux ?
Quoy donc leur presence m'étonne ?
Purgeons-en l'Univers, ah Dieux !
Mes maux de ma raison me ravissent l'empire.
Je ne me connois plus, je pleure, je soupire.
Concevez, s'il se peut, quelle sont mes douleurs
Qui troublent mes esprits, & m'arrachent des pleurs.

Iole:
Helas ! que son sort m'épouvante !

Philoctete:
Junon, n'estes-vous point contente ?

Alcide:
O mort ! je t'implore en ce jour,
Ce n'est plus qu'aprés toy que mon ame soupire;
J'ay triomphé jadis de ton puissant empire,
Et tu triomphes à ton tour.
Mais avant mon trépas punissons Dejanire,
Sa colere a plus fait que tous mes ennemis.

Philoctete:
Elle s'est punie elle-mesme
D'un crime que Nessus & le sort ont commis.

Alcide:
Nessus ? ô Ciel ! je touche à mon bonheur suprême,
Et voicy le grand jour que les Dieux m'ont promis.
Je ne crains plus ma peine extrême,
Mon destin desormais à moy seul est remis.
Il est temps de quitter ma depoüille mortelle,
Mes travaux sont passez, & l'Olimpe m'appelle.

Tendres Amans que je vois separez
Qu'un Hymen charmant vous unisse,
Pardonnez à mon injustice
Les maux où je vous ay livrez.

Brisez le dernier noeud qui m'attache à la terre,
Feux sacrez, détruisez ce que j'ay de mortel.
Toy, pour marquer ce jour à jamais solemnel,
Jupiter, sur ce Mont fais gronder ton tonnerre

[il se precipite dans le Bucher]

Iole & Philoctete:
Le Ciel enfin comble nos voeux.
Alcide est immortel, & nous sommes heureux.

haut de page