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Alceste, ou le Triomphe d'Alcide
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée au Théâtre du Palais Royal, le 2 Janvier 1674
livret de Philippe Quinault
musique de: Jean-Baptiste Lully



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

PROLOGUE
Le Retour des Plaisirs

les personnages du Prologue:

La Nymphe de la Seine
La Gloire
La Nymphe des Thuilleries
La Nymphe de la Marne

Suite de la Gloire
Trouppe de Naïades & d'Hamadriades
Trouppe de Divinitez de Fleuves
Les Plaisirs


La Scene du Prologue est sur les bords de la Seine & dans les Jardins des Thuilleries


Le Theatre represente le Palais & les Jardins des Thuilleries; la Nymphe de la Seine paroît appuyée sur une Urne au milieu d'une allée dont les Arbres sont separez par les Fontaines.

La Nymphe de la Seine:
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?
Serai-je toujours languissante
Dans une si cruelle attente ?
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?

On n'entend plus d'Oyseau qui chante,
On ne voit plus de fleurs qui naissent sous nos pas,
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?

L'herbe naissante
Paroît mourante,
Tout languit avec moi dans ces lieus pleins d'appas:

Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?
Serai-je toujours languissante
Dans une si cruelle attente ?
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?

Quel bruit de guerre m'épouvente ?
Quelle Divinité va descendre ici bas ?

[la Gloire paroît au milieu d'un Palais brillant, qui descend au bruit d'une harmonie guerriere]

La Nymphe de la Seine:
Helas ! superbe Gloire, helas !
Ne dois-tu point être contente ?
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?
Il ne te suit que trop dand l'horreur des combats;
Laisse ne paix un moment sa valeur triomphante.

Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?
Serai-je toujours languissante
Dans une si cruelle attente ?
Le Heros que j'attends ne reviendre-t'il pas ?

La Gloire:
Pourquoi tant murmurer ? Nymphe, ta plainte est vaine,
Tu ne peux voir sans moi le Heros que tu sers;
Si son éloignement te coûte tant de peine,
Il récompense assez les douceurs que tu pers;
Voi ce qu'il fait pour toi quand la Gloire l'emmeine;
Voi comme sa Valeur a soûmis à la Seine
Le Fleuve le plus fier qui soit dans l'Univers.

La Nymphe de la Seine:
One ne voir plus ici paroître
Que des Ornemens imparfaits;
Ah ! rends-nous notre Auguste Maître,
Tu nous rendras tous ses attraits.

La Gloire:
Il revient, & tu dois m'en croire;
Je lui sers de guide avec soin:
Puisque tu vois la Gloire
Ton Heros n'est pas loin.
Il laisse respirer tout le Monde qui tremble;
Soyons ici d'accord pour combler ses desirs.

La Gloire & la Nymphe de la Seine:
Qu'il est doux d'accorder ensemble
La Gloire & les Plaisirs.

La Nymphe de la Seine:
Nayades, Dieux des Bois, Nymphes, que tout s'assemble,
Qu'on entende nos chants aprés tant de soupirs.

[Le Nymphe des Thuilleries s'avance avec une Troupe de Nymphes qui dansent, les Arbres s'ouvrent, & font voir les Divinitez Champêtres qui jouent de differents instruments, & les Fontaines se changent en Nayades qui chantent]

Le Choeur:
Qu'il est doux d'accorder ensemble
La Gloire & les Plaisirs.

La Nymphe des Thuilleries:
L'art d'accord avec la Nature
Sert l'Amour dans ces lieux charmants:
Ces eaux qui font rêver par un si doux murmure,
Ces Tapis où les Fleurs forment tant d'ornemens,
Ces Gazons, ces Lits de verdure,
Tout n'est fait que pour les Amans.

[la Nymphe de la Marne Compagne de la Seine, vient chanter au milieu du Trouppe de Divinitez de Fleuves qui témoignent leur joie par leur danse]

La Nymphe de la Marne:
L'Onde se presse
D'aller sans cesse
Jusqu'au bout de son cours:
S'il faut qu'un Coeur suive une pante,
En est-il qui soit plus charmante
Que le doux penchant des Amours ?

La Gloire & la Nymphe de la Seine:
Que tout retentisse,
Que tout réponde à nos voix.

La Nymphe des Thuilleries:
Que tout fleurisse
Dans nos Jardins & dans nos Bois.

La Nymphe de la Marne:
Que le Chant des Oiseaux s'unisse
Avec le doux son des Hautbois.

Tous Ensemble:
Que tout retentisse,
Que tout réponde à nos voix.
Que le Chant des Oiseaux s'unisse
Avec le doux son des Hautbois.
Que tout retentisse,
Que tout réponde à nos voix.

[les Divinitez des Fleuves & les Nymphes forment une danse generale, tandis que tout les Instrumens & toutes les vois s'unissent]

Tous Ensemble:
Quel Coeur sauvage
Ici ne s'engage ?
Quel Coeur sauvage
Ne sent point l'amour ?
Nous allons voir les Plaisirs de retour;
Ne manquons pas d'en faire un doux usage:
Pour rire un peu, l'on n'est pas moins sage.

Ah quel dommage
De fuir ce rivage !
Ah quel dommage
De perdre un beau jour !
Nous allons voir les Plaisirs de retour;
Ne manquons pas d'en faire un doux usage:
Pour rire un peu, l'on n'est pas moins sage.
Revenez Plaisirs exilez;
Volez, de toutes pars, volez.

[les Plaisirs volent, & viennent préparer les Divertissemens]

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ACTE PREMIER

les personnages de la Tragédie:

les interprètes:


Alcide, ou Hercule

le Sieur De Chassé

Lycas, Confident d'Alceste

le Sieur Poirier

Straton, Confident de Licomede

le Sieur Cuvilliers

Cephise, Confidente d'Alceste

la Dlle Fel

Licomede, Frere de Thetis, & Roi de l'Isle de Scyros

le Sieur Gelin

Admete, Roi de Thessalie

le Sieur Jéliote

Alceste, Princesse d'Yolcos

la Dlle Chevalier

Pherés, Pere d'Admete

le Sieur Rochard

Premier Triton

le Sieur Besche

Second Triton

le Sieur Richer, Pere

Thétis

la Dlle Selle

Eole, Roi des Vents

le Sieur Benoist

Cléante, Ecuyer d'Admete

le Sieur Joguet

Apollon

le Sieur Besche

La Principale Pleureuse

la Dlle De Lamalle

Diane

la Dlle Duperey

Mercure

le Sieur Cuvilliers

Caron

le Sieur Cuvilliers

Une Ombre rebutée

la Dlle De Riancourt

Une Ombre Heureuse

le Sieur Richer, Fils

Pluton

le Sieur Gelin

Proserpine

la Dlle De Lamalle

L'Ombre d'Alceste

le Sieur Besche

Alecton

le Sieur Besche

Pages & Suivants
Troupe de Soldats de Licomede
Troupe de Soldats Thessaliens
Prêtres Funéraires
Troupe de Pleureuses
Choeur de Peuples de la Grèce
Troupe de Bergers & de Bergeres

La Scene est dans la Ville d'Yolcos en Thessalie

Le Théâtre représente un Port de Mer, où l'on voit un grand Vaisseau orné & préparé pour une Fête galante au milieu de plusieurs Vaisseaux de Guerre


Scene premiere
Alcide, Lycas,
Choeur de Thessaliens que l'on ne voit point

Le Choeur:
Vivés, vivés, heureux Epoux.

Lycas:
Vootre ami le plus cher, épouse la Princesse
La plus charmante de la Grèce,
Lorsque chacun les suit, Seigneur, les fuyés-vous ?

Le Choeur:
Vivés, vivés, heureux Epoux.

Licas [sic]:
Vous paroissés troublé des cris qui retentissent;
Quand deux amants heureux s'unissent
Le coeur du grand Alcide en seroit-il jaloux ?

Le Choeur:
Vivés, vivés, heureux Epoux.

Lycas:
Seigneur, vous soupirés, & gardés le silence.

Alcide:
Ah Lycas ! laisse -moi partir en diligence.

Lycas:
Quoi dès ce même jour presser votre départ ?

Alcide:
J'aurai beau me presser je partirai trop tard.

Ce n'est point avec toi que je prétens me taire;
Alceste est trop aimable, elle a trop sçu me plaire;
Un autre en est aimé, rien ne flatte mes voeux;
C'en est fait: Admette l'epouse,
Et c'est dans ce moment qu'on les unit tous deux.
Ah ! qu'une ame jalouse
Esprouve un tourment rigoureux !
J'ai peine à l'exprimer moi-même.
Figure-toi, si tu le peux,
Quelle est l'hooreur extrême
De voir ce que l'on aime
Au pouvoir dun Rival heureux.

Lycas:
L'Amour est-il plus fort qu'un Héros indomptable ?
L'Univers n'a point eu de Monstre redoutable
Que vous n'ayés pû surmonter !

Alcide:
Eh ! crois-tu que l'amour soit moins à redouter ?

Le plus grand coeur a sa foiblesse,
Je ne puis me sauver de l'ardeur qui me presse
Qu'en quittant ce fatal séjour;
Contre d'aimables charmes
La valeur est sans armes
Et ce n'est qu'en fuyant qu'on peut vaincre l'amour.

Lycas:
Vous devés vous forcer, aumoins, à voir la Fête,
Qui deja dans ce Port vous paroît toute prête.
Votre fuite à présent feroit un trop grand bruit;
Différés jusques à la nuit.

Alcide:
Ah Lycas ! quelle nuit ! Ah quelle nuit funeste !

Lycas:
Tout le reste du jour voyés encore Alceste.

Alcide:
La voir encore !... Hé bien différons mon départ,
Je te l'avois bien dit, je partirai trop tard.
Je vais la voir aimer un époux qui l'adore;
Je verrai dans leurs yeux un tendre empressement.
Que je vais payer cherement
Le plaisir de la voir encore !


Scene 2
Alcide, Lycas, Straton
Choeur de Thessaliens que l'on ne voit point

Alcide & Lycas:
L'Amour a bien des maux, mais le plus grand de tous,
C'est le tourment d'être jaloux.


Scene 3
Céphise, Straton

Céphise:
Dans ce beau jour, quelle humeur sombre
Fais-tu voir à contre-tems ?

Straton:
C'est que je ne suis pas du nombre
Des Amans qui sont contents.

Céphise:
Un ton grondeur & severe
C'est pas un gand agrément;
Le chagrin n'avance guère
Les affaires d'un Amant.

Straton:
Lycas a sçû me faire entendre
Que je n'ai plus ton coeur, qu'il doit seul y prétendre,
Et que tu ne vois plus mon amour qu'à regret.

Céphise:
Lycas est peu discret...

Straton:
Ah ! je m'en doutois bien qu'il vouloit me surpendre.

Céphise:
Lycas est peu discret
D'avoir dit mon secret.

Straton:
Comment ! il est don vrai ! tu n'en fais point d'excuse,
Tu me trahis ainsi sans en être confuse ?

Céphise:
Tu te plains sans raison;
Est-ce une trahison,
Quand on te désabuse ?

Straton:
Que je suis étonné de voir ton changement !

Céphise:
Si je change d'Amant,
Qu'y trouves-tu d'étrange ?
Est-ce un sujet d'étonnement
De voir une fille qui change ?

Straton:
Après deux ans passés dans un si doux lien,
Devois-tu jamais prendre une chaîne nouvelle ?

Céphise:
Ne comptes-tu pour rien
D'être deux ans fidelle ?

Straton:
Par un espoir doux & trompeur,
Pourquoi m'engageois-tu dans un amour si tendre ?
Falloit-il me donner ton coeur,
Puisque tu voulois le reprendre ?

Céphise:
Quand je t'offrois mon coeur, c'étoit de bonne-foi,
Que n'empêche-tu qu'on te l'ôte ?
Est-ce ma faute
Si lycas me plaît plus que toi ?

Straton:
Ingrate, est-ce le prix de ma persévérance ?

Céphise:
Essaye un peu l'inconstance:
C'est toi qui le premier m'apris à m'engager,
Pour recompense
Je te veux apprendre à changer.

Straton & Céphise:
Il faut [aimer / changer] toujours,
Les plus douces amours
Sont les amours [fidelles / nouvelles],
Il faut [aimer / changer] toujours.


Scene 4
Licomede, Céphise, Straton

[Straton donne ordre qu'on s'aprête, pour commencer la Fête]

Straton se retire, & Licomede parle à Céphise:
Enfin, grace au dépit je goute la douceur
De sentir le repos de retour dans mon coeur:
J'étois à préférer au Roi de Thessalie;
Et si pour sa gloire on publie
Qu'Apollon autrefois lui servit de pasteur,
Je suis Roi de Scyros & Thétis est ma soeur.
J'ai sçu me consoler d'un Himen qui m'outrage,
J'en ordonne les Jeux avec tranquillité.

Qu'aisément le dépit dégage
Des fers d'une ingrate Beauté !
Et qu'après un long esclavage,
Il est doux dêtre en liberté !

Céphise:
Il n'est pas sûr toujours de croire l'apparence:
Un coeur bien pris, & bien touché,
N'est pas aisément détaché,
Ni si-tôt gueri que l'on pense;
Et l'amour est souvent caché
Sous ne feinte indifférence.

Licomede:
Quand on est sans espérance,
On est bien-tôt sans amour.
Mon Rival a la préférence,
Ce que j'aime est en sa puissance,
Je perds tout espoir en ce jour:
Quand on est sans espérance,
On est bien-tôt sans amour.

Voici l'heure qu'il faut que la Fête commence;
Chacun s'avance,
Préparons-nous.


Scene 5
Pherés, Admete, Alceste, Alcide, Lycas, Céphise, Straton, le Choeur

Le Choeur:
Vivés, vivés, Heureux Epoux.

Pherés:
Jouissés des douceurs du noeud qui vous assemble.

Admete & Alceste:
Quand l'Hymen & l'Amour sont bien d'accord ensemble,
Que le noeuds qu'ils forment son doux !

Le Choeur:
Vivés, vivés, Heureux Epoux.


Scene 6
Des Nereïdes & des Tritons, forment une Fête, où se mêlent des Matelots

Deux Tritons:
Malgré tant d'orages,
Et tant de naufrages,
Chacun à son tour
S'embarque avec l'Amour.

Par tout où l'on mene
Les coeurs amoureux,
On voit la Mer pleine
D'écueils dangereux;
Mais sans quelque peine
On n'est jamais heureux:
Une ame constante
Après la tourmente
Espere un beau jour.

Malgré, &c.

[on danse]

Céphise vétue en Nereïde, chante alternativement avec le Choeur:
Jeunes Coeurs il faut vous rendre,
Le péril est grand d'attendre;
Vous perdés d'heurex moments
En cherchant à vous défendre:
Si l'Amour a des tourments
C'est la faute des Amants.

[on danse]

Céphise:
Aimable espérance
Regne dans les coeurs:
Tu fais la constance
Des tendres ardeurs:

Quand l'Amour s'envole,
Tu viens le flatter,
Ta voix le console
Et fait l'arrêter.

Aimable espérance, &c.

Ta douceur extrême
Est une don charmant,
Qui vaut le bien même
Qu'on cherche en aimant.

Aimable espérance, &c.

[on danse]

Licomede, à Alceste:
On vous aprête
Dans mon vaisseau
Un divertissement nouveau.

Licomede & Straton:
Venés voir ce que nôtre Fête
Doit avoir de plus beau.

[Licomede conduit Alceste dans son Vaisseau, Straton y mene Céphise, & dans le tems qu'Admete & Alcide y veulent entrer, le Pont s'enfonce dans la Mer]

Admete & Alcide:
Dieux ! le Pont s'abîme dans l'eau.

Le Choeur des Thessaliens:
Ah quelle trahison funeste !

Alceste & Céphise:
Au secours, au secours.

Alcide:
Perfide...

Admete:
Alceste...

Alcide & Admete:
Laissons les vains discours.
Au secours, au secours.

[les Thessaliens courent s'embarquer pour suivre Licomede]

Le Choeur des Thessaliens:
Au secours, au secours.


Scene 7
Thétis, Admete, Alcide

Thétis, sortant de la Mer:
Epoux infortuné, redoute ma colere,
Tu vas hâter l'instant qui doit finir tes jours;
C'est Thétis que la Mer revere,
Que tu vois contre toi du parti de son Frere;
Et c'est à la mort que tu cours.

Admete & Alcide:
Au secours, au secours.

Thétis:
Puisqu'on méprise ma puissance
Que les vents déchaînés
Que les flots mutinés
S'arment pour ma vengeance.

[Thétis rendtre dans la Mer, & les Aquilons excitent une tempête qui agite les Vaisseaux qui s'efforcent de poursuivre Licomede]


Scene 8
Eole, Admete, Alcide

Eole:
Le Ciel protége les Héros,
Allés, Admete, allés Alcide;
Le Dieu qui sur les Dieux préside
M'ordonne de calmer les flots:
Allés, poursuivés un perfide.

Admete & Alcide, courent s'embarquer:
Retirés-vous
Vents en courroux,
Rentrés dans vos prisons profondes:
Et laissés regner sur les ondes
Les Zéphirs les plus doux.

[l'Orage cesse, les Zéphirs volent et font fuir les Aquilons qui tombent dans la Mer avec les nuages qu'ils en avoient élevés; les Vaisseaux d'Alcide & d'Admete poursuivent Licomede]

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ACTE SECOND

La Scêne est dans l'Isle de Scyros, et le Théâtre représente la principale Ville de cette isle


Scene permiere
Licomede, Alceste, Straton, Soldats de Licomede

Licomede:
Allons, allons, la plainte est vaine.

Alceste:
Ah quelle rigueur inhumaine !

Licomede:
Allons, je suis sourd à vos cris,
Je me vange de vos mépris.

Alceste:
Quoi vous serez inexorable ?

Licomede:
Cruelle, vous m'avez appris
A devenir impitoyable.

Alceste:
Est-ce ainsi que l'Amour a sçu vous émouvoir ?
Est-ce ainsi que pour moi votre ame est attendrie ?

Licomede:
L'Amour se change en Furie
Quand il est au desespoir:

Puisque je perds tout esperance,
Jeux dèsespérer mon Rival à son tour;
Et les douceurs de la vengeance
Ont dequoi consoler des rigueurs de l'Amour.

Alceste:
Voyés la douleur qui m'accable.

Licomede:
Vous avés sans pitié regardé ma douleur,
Vous m'avés rendu misérable,
Vous partagerés mon malheur.

Alceste:
Admete avoit mon coeur dès ma plus tendre enfance;
Nous ne connoissions pas l'Amour ni sa puissance,
Lorsque d'un noeud fatal il vint nous enchanter:
Ce n'est pas une grande offence
Que le refus d'un coeur qui n'est plus à donner.

Licomede:
Est-ce aux Amants qu'on dèsespere
A devoir rien examiner ?
Non, je ne puis vous pardonner
D'avoir trop sçu me plaire.

Que ne m'ont point coûté vos funestes attraits !
Ils ont mis dans mon coeur une cruelle flâme,
Ils ont arraché de mon ame
L'innocence & la paix.

Non, Ingrate, non, Inhumaine,
Non, quelque soit votre peine,
Non, je ne vous rendrai jamais
Tous les maux que vous m'avés faits.

Straton:
Voici l'Ennemi qui s'avance
En diligence.

Licomede:
Préparons-nous
A nous défendre.

Ah cruel, que n'épargnés-vous
Le sang qu'on va répandre !

[Licomede contraint Alceste d'entrer dans la Ville, & les Soldats de Licomede en ferment la porte aussi-tôt qu'ils y sont entrés]


Scene 2
Admete, Alcide, Lycas, Soldats assiegeans

Admete & Alcide:
Marchés, marché, marché.
Aprochés, amis, aprochés,
Marchés, marchés, marchés.

Hâtons-nous de punir des Traîtres,
Rendons-nous Maîtres
Des murs qui les tiennent cachés:
Marchés, marchés, marchés.


Scene 3
Licomede, Straton, Soldats assiégés,
Admete, Alcide, Lycas, Soldats assiegeans

Licomede, sur les Remparts:
Ne prétendés pas nous surprendre,
Venés, nous aalons vous attendre:
Nous ferons tous notre devoir
Pour vous bien recevoir.

Admete:
Perfide, évite un sort funeste,
On te pardonne tout si tu veux rendre Alceste.

Licomede:
J'aime mieux mourir, s'il le faut,
Que de ceder jamais cet Objet plein de charmes.

Admete & Alcide:
A l'assaut, à l'assaut.

Licomede & Straton:
Aux armes, aux armes.

Les Assiegeans:
A l'assaut, à l'assaut.

Les Assiégés:
Aux armes, aux armes.

Admete & Licomede:
A moi, compagnons, à moi,
Suivés votre Roi.

[les Assiégés par une sortie s'eeforcent d'empêcher l'assaut]

Alcide:
C'est Alcide
Qui vous guide.

Admete & Alcide:
A moi, compagnons, à moi.

[Alcide s'oppose à l'entreprise des Troupes qui sont sorties de la Ville, il rétablit l'assaut & fait avancer un Bélier pour battre un des côtés de la Place]

Tous Ensemble:
Donnons, donnons de toutes parts.

Les Assiegeans:
Que chacun à l'envi combatte.
Que l'on abbatte
Les Tours, & les remparts.

Tous:
Donnons, donnons de toutes parts.
Courage, courage, courage,
Ils sont à nous, il sont à nous.

[les Assiégés voyant leurs Remparts à-demi abbattus, font un dernier effort dans une seconde sortie pour repousser les Assiegeans]

Alcide:
C'est trop disputer davantage,
Je vais vous ouvrir un passage,
Suivés moi tous, suivés moi tous.

[Alcide entre dans la Ville, suivi de ses Troupes par la Porte qu'il vient d'enfoncer, Admete suivi des siennes y entre par la Bréche]

Les Assiegeans:
Courage, courage, courage,
Ils sont à nous, ils sont à nous.
Achevons d'emporter la place;
L'ennemi commence à plier.
Main basse, main basse, main basse.

Les Assiégés, rendant leurs Armes:
Quartier, quartier, quartier.

Les Assiegeans:
La Ville est prise.

Les Assiégés:
Quartier, quartier, quartier.

Licas, terrassant Straton:
Il faut rendre Céphise.

Straton:
Je suis ton prisonnier.
Quartier, quartier, quartier.


Scene 4
Pherés, et les Acteurs de la scene précédente

Pherés, armé & marchant avec peine:
Quoi c'en est dèja fait, & l'on a pris la Ville;
La foiblesse de l'âge a retardé mes pas:
La valeur devient inutile
Quand la force n'y répond pas.

Que la vieillesse est lente !
Les efforts qu'elle tente
Sont toujours impuissans:
C'est une charge bien pesante
Qu'un fardeau de quatre-vingts-ans.


Scene 5
Alcide, Alceste, Céphise, Pherés

Alcide, à Pherés:
Rendés à votre Fils cette aimable Princesse.

Pherés:
Ce don de votre main seroit encor plus doux.

Alcide:
Allés, allés la rendre à son heureux Epoux.

Alceste:
Tout est soumis, la guerre cesse;
Seigneur, pourquoi me laissés-vous ?
Que nouveau soin vous presse ?

Alcide:
Vous n'avés rien à redouter,
Je vais chercher ailleurs des Tyrans à dompter.

Alceste:
Les noeuds d'une amitié pressante
Ne retiendront-ils point votre ame impatiente ?
Et la Gloire toujours vous doit-elle emporter ?

Alcide:
Gardés-vous bien de m'arrêter.

Alceste:
C'est votre valeur triomphante
Qui fait le sort charmant que nous allons goûter;
Quelque douceur que l'on ressente,
Un ami tel que vous l'augmente:
Voulés-vous si-tôt nous quitter ?

Alcide:
Gardés-vous bien de m'arrêter.

Laissés, laissés-moi fuir un charme qui m'enchante:
Non, toute ma vertu n'est pas assez puissante
Pour répondre d'y résister.
Non, encore une fois, Princesse trop charmante,
Gardés-vous bien de m'arrêter.


Scene 6
Alceste, Céphise, Pherés

Ensemble:
Cherchons Admete promptement.

Alceste:
Peut-on chercher ce qu'on aime
Avec trop d'empressement !
Quand l'amour est extrême;
Le moindre éloignement
Est un cruel tourment.


Scene 7
Admete blessé & porté sur des Boucliers par quelques Soldats,
Cleante, Alceste, Céphise, Pherés

Alceste:
O Dieux !quel spectacle funeste ?

Cleante:
Le chef des Ennemis mourant, & terrassé,
De sa rage expirante a mramassé le reste,
Le Roi vient d'en être blessé.

Admete:
Je meurs, charmante Alceste,
Mon sort est assés doux
Puisque je meurs pour vous.

Alceste:
C'est pour vous voir mourir que le Ciel me délivre !

Admete:
Avec le nom de votre Epoux
J'eusse été trop heureux de vivre;
Mon sort est assés doux
Puisque je meurs pour vous.

Alceste:
Est-ce là cet Hymen si doux, si plein d'appas,
Qui nous promettoit tant de charmes ?
Falloit-il que si-tôt l'aveugle sort des armes
Tranchât des noeuds si beaux par un affreux trépas ?
Est-ce là cet Hymen si doux, si plein d'appas,
Qui nous promettoit tant de charmes ?

Ensemble:
[Admete]Alceste, vous pleurés.
[Alceste] Admete, vous mourrés.

Alceste:
Se peut-il que le Ciel permette
Que les coeurs d'Alceste & d'Admete
Soient ainsi séparés ?

Ensemble:
[Admete]Alceste, vous pleurés.
[Alceste] Admete, vous mourrés.


Scene 8
Apollon, Admete,
Cleante, Alceste, Céphise, Pherés,
Soldats

Apollon:
La lumiere aujourd'hui te doit être ravie;
Il n'est qu'un seul moyen de prolonger ton sort:
Le destin me promet de te rendre la vie,
Si quelqu'autre pour toi veut s'offrir à la mort.
Reconnois si quelqu'un t'aime parfaitement:
Sa mort aura pour prix une immortelle gloire:
Pour en conserver la memoire
Les Arts vont élever un pompeux Monument.

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ACTE TROISIEME

Le Théâtre représente un Monument élevé par les Arts. Un Autel vide paroît au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera pour Admete.


Scene permiere
Alceste, Pherés, Céphise

Alceste:
Ah ! pourquoi nous séparés-vous ?
Eh ! du moins attendés que la mort nous sépare;
Cruels ! quelle pitié barbare
Vous presse d'arracher Alceste à son Epoux ?
Ah ! pourquoi nous séparés-vous ?

Pherés & Céphise:
Plus votre Epoux mourant voit d'amour & d'appas,
Et plus le jour qu'il perd lui doit faire d'envie:
De sont les douceurs de la vie
Qui font les horreurs du trépas.

Alceste:
Les Arts n'ont point encore achevé leur ouvrage;
Cet Autel doit porter la glorieuse Image
De qui signalera sa foi
En mourant pour sauver son Roi.

Le prix d'une gloire immortelle
Ne peut-il toucher un grand coeur ?
Faut-il que la Mort la plus belle
Ne laisse pas de faire peur ?
A quoi sert la foule importune
Dont les Rois sont embarrassés ?
Un coup fata de la Fortune
Ecarte les plus empressés.

Alceste, Pherés & Céphise:
De tand d'amis qu'avait Admete
Aucun ne vient le secourir;
Quelqu'honneur qu'on promette
On le laisse mourir.

Pherés:
J'aime mon Fils, je l'ai fait Roi;
Pour le rendre à la vie
Je mourrois sans effroi
Si je pouvois offrir des jours dignes d'envie.

Céphise:
Les honneurs les plus éclatans
Envain dans le tombeau promettent de nous suivre,
On ne peut renoncer à vivre
La mort est affreuse en tous temps.

Alceste:
Chacun est satisfait des excuses qu'il donne:
Cependant on ne voit personne
Qui pour sauver Admete ôse perdre le jour;
Le devoir, l'amitié, le sang tout l'abandonne,
Il n'a plus d'espoir qu'en l'Amour.


Scene 2
Pherés, Cleante, Choeur que l'on ne voit point

Pherés:
Voyons encor mon Fils, allons, hâtons nos pas;
Ses yeux vont se couvrir d'éternelles ténébres.

Le Choeur:
Jélas ! hélas ! hélas !

Pherés:
Quels cris ! quelles plaintes funébres !

Le Choeur:
Jélas ! hélas ! hélas !

Pherés:
Où vas-tu ? Cleante, demeure.

Cleante:
Hélas ! hélas !
Le Roi touche à sa derniere heure,
Il s'affoiblit, il faut qu'il meure,
Et je viens pleurer son trépas.

Pherés:
On le plaint, tout le monde pleure,
Mais nos pleurs ne le sauvent pas.
Hélas ! hélas !

Le Choeur:
Hélas ! hélas ! hélas !


Scene 3
Pherés, Cleante, Admete, Choeur que l'on ne voit point

Le Choeur:
O trop heureux Admete !
Que vostre sort est beau !

Pherés & Cleante:
Quel changement ! quel bruit nouveau !

Le Choeur:
O trop heureux Admete !
Que vostre sort est beau !

Pherés & Cleante, voyant Admete:
L'effort d'une amitié parfaite
L'a sauvé du tombeau.

Pherés, embrassent Admete:
O trop heureux Admete !
Que vostre sort est beau !

Le Choeur:
O trop heureux Admete !
Que vostre sort est beau !

Admete:
Qu'une pompe funébre
Rendre à jamais cénébre
Le généreux effort
Qui m'arrache à la mort.

Alceste n'aura plus d'allarmes,
Je reverrai ses yeux charmants
A qui j'ai coûté tant de larmes:
Que la vie a des charmes
Pour les heurux Amants !

Achevés, Dieu des Arts, faites-nous voir l'image
Qui doit eterniser la grandeur de courage
De qui s'est immolé pour moi;
Ne différés pas davantage...
Ciel ! ô Ciel ! ques-ce ce que je voi !

[l'Autel s'ouvre, & l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le sein]


Scene 4
Céphise, Pherés, Cleante, Admete, Choeur que l'on ne voit point

Céphise:
Alceste est morte.

Admete:
Alceste est morte !

Le Choeur:
Alceste est morte.

Céphise:
Alceste a satisfait les Parques en courroux;
Votre tombeau s'ouvroit, elle y descend pour vous,
Jamais ardeur ne fut si fidelle & si forte,
Alceste est morte.

Admete:
Alceste est morte !

Le Choeur:
Alceste est morte.

Céphise:
Sujets, amis, parents, vous abandonnoient tous;
Sur les droits les plus forts, sur les noeuds les plus doux,
L'Amour, le tendre Amour l'emporte:
Alceste est morte.

Admete:
Alceste est morte !

Le Choeur:
Alceste est morte.

[Admete veut se tuer, on le désarme]


Scene 5

Prêtres Funeraires vêtus de blanc & couronés de Cyprès selon l'usage du deuil antique, & Pleureuses, en grandes crêpes couronnés de fleurs, portant les uns & les autres divers attributs des pompes funébres des Anciens, ainsi que tous les ornemens qui ont servi à parrer Alceste.

Tous les Personnages qui composent la Pompe funébre, vont déposer aux pieds d'Alceste les urnes de parfums, des fleurs & les autres attributs qu'ils portent.

La Principale Pleureuse:
La Mort, la Mort barbare,
Détruit aujourd'hui mille appas.

Quelle Victime, hélas !
Fut jamais si belle, & si rare ?
La Mort, la Mort barbare,
Détruit aujourd'hui mille appas.
Alceste, la charmante Alceste,
La fidelle Alceste n'est plus.

Le Choeur:
Alceste, la charmante Alceste,
La fidelle Alceste n'est plus.

La Principale Pleureuse:
Tant de beautésn tant de vertus,
Méritoient un sort moins funeste.
Alceste, la charmante Alceste,
La fidelle Alceste n'est plus.

Le Choeur:
Que nos pleurs, que nos cris renouvellent sans cesse
Allons porter partout la douleur qui nous qui presse.


Scene 6
Admete, Pherés, Céphise, Cleante

Admete, se voyant désarmé:
Sans Alceste, sans ses appas,
Croyés-vous que je puisse vivre !
Laissés moi courir au trépas
Où ma chere Alceste se livre.
Sans Alceste, sans ses appas,
Croyés-vous que je puisse vivre !
C'est pour moi qu'elle meurt, hélas !
Pourquoi m'empêcher de la suivre ?
Sans Alceste, sans ses appas,
Croyés-vous que je puisse vivre !


Scene 7
Alcide, Admete, Pherés, Céphise, Cleante

Alcide:
Tu me vois arrêté sur le point de partir
Par les tristes clameurs qu'on entend retentir.

Admete:
Alceste meurt pour moi par un amour extrême,
Je ne reverrai plus les yeux qui m'ont charmé:
Hélas ! j'ai perdu ce que j'aime
Pour avoir été trop aimé.

Alcide:
J'aime Alceste, il est temps de ne m'en plus défendre:
Elle meurt, ton amour n'a plus rien à prétendre;
Admete, céde-moi la Beauté que tu perds:
Au Palais de Junon j'entreprends de descendre:
J'irai jusqu'au fonds des Enfers
Forcer la mort à me la rendre.

Admete:
Je verrois encor ses beaux yeux ?
Allés, Alcide, allés, revenés glorieux:
Obtenés qu'Alceste vous suive:
Le Fils du plus puissante des Dieux
Est plus digne que moi du bien dont on me prive.
Allés, allés, ne tadés pas,
Arrachés Alceste au trépas,
Et ramenés au jour som Ombre fugitive;
Qu'elle vive pour vour avec tous ses appas,
Admete est trop heureux pourvû qu'Alceste vive.

Pherés, Céphise, Cleante:
Allés, allés, ne tadés pas,
Arrachés Alceste au trépas.


Scene 8
Mercure, Alcide, Admete, Pherés, Céphise, Cleante, Diane sur un nuage

Diane:
Le Dieu dont tu tiens la naissance
Oblige tous les Dieux d'être d'intelligence
En faveur d'un dessein si beau;
Je viens t'offrir mon assistance;
Et MErcure s'avance
Pour t'ouvrir aux Enfers un passage nouveau.

[Mercure vient en volant frapper la Terre de son Caducée, l'Enfer s'ouvre, & Alcide y descend]

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ACTE QUATRIEME

Le Théâtre représente le Fleuve Acheron & ses sombres Rivages


Scene permiere
Caron, les Ombres

Caron, dans sa barque:
Il faut passer tôt ou tard,
Il faut passer dans ma Barque.
On y vient jeune, ou vieillard,
Ainsi qu'il plait à la Parque;
On y reçoit sans égard,
Le Berger, & le Monarque.
Il faut passer tôt ou tard,
Il faut passer dans ma Barque.

Vous qui voulés passer, venés, Mânes errants,
Venés, avancés, triste Ombres,
Payés le tribut que je prens,
Ou retournés errer sur ces Rivages sombres.

Les Ombres:
Passe-moi, Caron, passe-moi.

Caron:
Il faut auparavant que l'on me satisfasse,
On doit payer les soisn d'un si pénible emploi.

Les Ombres:
Passe-moi, Caron, passe-moi.

[Caron fait entrer dans sa Barque des Ombres qui ont dequoi le payer]

Caron:
Donne, passe, donne, passe,
Demeure, toi;
Tu n'as rien, il faut qu'on te chasse.

Une Ombre rebutée:
Une Ombre tient si peu de place.

Caron:
Ou paie, ou tourne ailleurs tes pas.

L'Ombre:
De grace, par pitié, ne me rebutte pas.

Caron:
La pitié n'est point ici bas,
Et Caron ne fait point de grace.

L'Ombre:
Hélas ! Caron, hélas ! hélas !

Caron:
Crie hélas ! tant que tu voudras,
Rien pour rien, en tous lieux est une loi suivie:
Les mains vides sont sans appas;
Et ce n'est point assez de payer dans la vie.
Il faut encore payer au-de-là du trépas.


Scene 2
Alcide, Caron, les Ombres

Alcide, sautant dans la Barque:
Sortés, Ombres, faites moi place,
Vous passerés une autre fois.

[les Ombres s'enfuient]

Caron:
Ah ma Barque ne peut souffrir un si grand poids !

Alcide:
Allons, il faut que l'on me passe.

Caron:
Retire-toi d'ici, Mortel, qui que tu sois,
Les Enfers irrités puniront ton audace.

Alcide:
Passe-moi, sans tant de façons.

Caron:
L'eau nous gagne, ma Barque crêve.

Alcide:
Allons, rame, depêche, acheve.

Caron:
Nous enfonçons.

Alcide:
Passons, passons.


Scene 3
Pluton, Proserpine, l'Ombre d'Alceste, Suivans de Pluton, Ombres Heureuses

Le Théâtre change & représente le Palais de Pluton

Pluton, sur son Trône:
Reçois le juste prix de ton amour fidelle;
Que ton destin nouveau soit heureux à jamais:
Commence de goûter la douceur éternelle
D'une profonde paix.

Suivans de Pluton:
Commence de goûter la douceur éternelle
D'une profonde paix.

[les Ombres Heureuses reçoivent parmi elles l'Ombre d'Alceste]

Une Ombre Heureuse, alternativement avec le Choeur:
Digne Fille de Cerès,
La Belle Alceste t'implore,
Calme lestristes regrets
Du tendre Epoux qui l'adore.

Au nom des droits des Amants
Ouvre ton coeur à ses plaintes,
Au nom de tes traits charmans
Dont Pluton sent les atteintes.

Digne Fille de Cerès, &c.

Proserpine, à côté de Pluton:
Tous tes voeux seront satisfaits.
L'épouse de Pluton te retient auprès d'elle.

Pluton & Proserpine:
En faveur d'une Ombre si belle,
Que l'Enfer fasse voir tout ce qu'il a d'attraits.

[les Suivans de Pluton se réjouissent de la venue d'Alceste dans les Enfers]

Suivans de Pluton:
Tout mortel doit ici paroître;
On ne peut naître
Que pour mourir:
De cent maux le trépas délivre;
Qui cherche à vivre
Cherche à souffrir.

Venés tous sur nos sombres bords;
Le repos qu'on désire
Ne tient son Empire
Que dans le séjour des morts.

[on danse]

Chacun vient ici bas prendre place,
Sans cesse on y passe,
Jamais on n'en sort.

C'est pour tous une Loi nécessaire;
L'effort qu'on peut faire
N'est qu'un vain effort:
Est-on sage
De fuir ce passage ?
C'est un orage
Qui mene au Port.

Chacun vient ici bas prendre place,
Sans cesse on y passe,
Jamais on n'en sort.

Tous les charmes,
Plaintes, cris, larmes,
Tout est sans armes
Contre la mort.
Chacun vient ici ba pendre place,
Sans cesse on y passe,
Jamais on n'en dort.

[on danse]


Scene 4
Alecton, Pluton, Proserpine, l'Ombre d'Alceste, Suivans de Pluton, Ombres Heureuses

Alecton:
Quittés, quittés ces jeux, songés à vous défendre;
Contre un Audacieux unissons nos efforts:
Le Fils de Jupiter vient ici de descendre;
Seul, il ose attaquer tout l'Empire des morts.

Pluton:
Qu'on arrête ce Téméraire,
Armés vous, Amis, armés vous:
Qu'on déchaîne Cerbere;
Courés tous, courés tous.

Alecton:
Son bras abat tout ce qu'il frappe,
Tout cede à ses terribles coups,
Rien ne resiste, rien n'échappe.


Scene 5
Alcide, Alecton, Pluton, Proserpine, l'Ombre d'Alceste, Suivans de Pluton, Ombres Heureuses

Pluton, voyant Alcide:
Insolent, jusqu'ici braves-tu mon couroux ?
Quelle injuste audace t'engage
A troubler la paix de ces lieux ?

Alcide:
Je suis né pour domter la rage
Des monstres les plus furieux.

Pluton:
Est-ce le Dieu jaloux qui lance le Tonnerre
Qui t'oblige à porter la guerre
Jusqu'au centre de l'Univers ?
Il tient sous son pouvoir & le Ciel & la Terre,
Veut-il encor ravir l'Empire des Enfers ?

Alcide:
Non, Pluton, regne en paix, jouis de ton partage;
Je viens chercher Alceste en cet affreux séjour:
Permets que je la rende au jour,
Je ne veux point d'autre avantage.

Si c'est te faire outrage
D'entrer par force dans ta Cour,
Pardonne à mon courage,
Et fais grace à l'Amour.

Proserpine:
Un grand coeur peut tout quand il aime,
Tout doit céder à son effort.
C'est un Arrêt du sort,
Il faut que l'amour extrême
Soit plus fort
Que la mort.

Pluton:
Les Enfers, Pluton lui-même,
Tout doit en être d'accord;
Il faut que l'amour extrême
Soit plus fort
Que la mort.

Que pour revoir le jour l'Ombre d'Alceste sorte.
Prenés place tous deux au char dont je me sers:
Qu'au gré de vos voeux, il vous porte;
Partés, les chemins sont ouverts.
Qu'une volante escorte
Vous conduise au travers
Des noires vapeurs des Enfers.

[Alcide & l'Ombre d'Alceste se placent sur le Char de Pluton, qui les enleve]

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ACTE CINQUIEME

Le Théâtre représente un Arc de Triomphe & des Amphithéâtres, où l'on voir une multitude de différens Peuples de la Grèce assemblés pour recevoir Alcide triomphant des Enfers.


Scene permiere
Admete, le Choeur

Admete:
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.
Il ramene Alceste vivante;
Que chacun chante,
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.

LE Choeur:
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.

Admete:
Quelle douleur secrete
Rend mon ame inquiete,
Et trouble mon amour ?
Alceste voit encor le jour,
Mais c'est pour un autre qu'Admete !

Le Choeur:
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.

Admete:
Ah ! du moins cachons ma tristesse;
Alceste dans ces lieux ramene les plaisirs.
Je dois rougir de ma foiblesse,
Quelle honte à mon coeur de mêler des soupirs
Avec tant de cris d'allegresse !

Le Choeur:
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.

Admete:
Par une ardeur impatiente
Courons, é devançons ses pas.
Il ramene Alceste vivante,
Que chacun chante.

Admete & le Choeur:
Alcide est vainqueur du trépas,
L'Enfer ne lui resiste pas.


Scene 2
Lycas, Straton, enchaîné

Lycas, mettant Straton en liberté:
Aujourd'hui qu'Alcide ramene
Alceste des Enfers,
Je veux finir ta peine.
Qu'on ne porte plus d'autres fers
Que ceux dont l'Amour nous enchaîne.

Straton & Lycas:
Qu'on ne porte plus d'autres fers
Que ceux dont l'Amour nous enchaîne.


Scene 3
Céphise, Lycas, Straton

Lycas & Straton:
Voi, Céphise, voi qui de nous
Peut rendre ton destin plus doux.

Lycas:
Mes amours seront éternelles.

Straton:
Mon coeur ne sera plus jaloux.

Licas & Straton:
Entre deux Amants fidelles,
Choisis un heureux Epoux.

Céphise:
Je n'ai point de choix à faire;
Parlons d'aimer & de plaire,
Et vivons toujours en paix.
L'Hymen détruit la tendresse,
Il rend l'Amour sans attraits;
Voulés vous aimer sans cesse,
Amants, n'épousés jamais.

Lycas:
Prenons part aux transports d'une joie éclatante.

Le Choeur:
Que chacun chante
Alciste est vainqueur du trépas
L'Enfer ne lui résiste pas.


Scene 4
Alcide, Alceste, Admete, Céphise, Lycas, Straton,
Pherés, Cleante, le Choeur

Alcide:
Pour une si belle victoire
Peut-on avoir trop entrepris ?
Ah qu'il est doux de courir à la gloire
Lorsque l'amour en doit donner le prix !
Vous détournés les yeux ! je vous trouve insensible !
Admete a seul ici vos regards les plus doux ?

Alceste:
Je fais ce qui m'est possible
Pour ne regarder que vous.

Alcide:
Vous devés faire suivre mon envie,
C'est pour moi qu'on vous rend le jour.

Alceste:
Je n'ai pu reprendre la vie
Sans reprendre aussi mon amour.

Alcide:
Admete en ma faveur vous a cédé lui-même.

Admete:
Alcide pouvoit seul vous ravir au trépas:
Alceste, vous vivés, je revoi vos appas,
Ai-je pu trop payer cette douleur extrême.

Admete & Alceste:
Ah, que ne fait-on pas
Pour sauver ce qu'on aime !

Alcide:
Vous soupirés tous deux au gré de vos désirs;
Est-ce ainsi qu'on me tient parole ?

Admete & Alceste:
Pardonnés aux derniers soupirs
D'un malheureux Amour qu'il faut qu'on vous immole.

[Alceste] Il ne faut plus nous voir.
[Admete] Il ne faut plus nous voir.

D'un autre que [de moi votre sort] doit dépendre,
D'un autre que [de vous mon destin] doit dépendre,

Il faut dans les grands coeurs que l'amour le plus tendre
Soit la victime du devoir.
Il ne faut plus nous voir.

[Admete se retire, & Alceste offre sa main à Alcide qui arrête Admete, & lui céde la main qu'Alceste lui présente]

Alcide:
Non, non, vous ne devés pas croire
Qu'un Vainqueur des Tyrans soit Tyran à son tour:
Sur l'Enfer, sur la mort, j'emporte la victoire;
Il ne manque plus à ma gloire
Que de triompher de l'Amour.

Admete & Alceste:
Ah quelle gloire extrême !
Quel héroïque effort !
Le vainqueur de la mort
Triomphe de lui-même.


Scene 5 & derniere
Alcide, Alceste, Admete, Céphise, Lycas, Straton,
Pherés, Cleante, le Choeur

Le Choeur:
Aimés en paix, heureux Epoux,
Triomphés, généreux Alcide,
Que [toujours la gloire] vous guide,
Que [sans esse l'amour] vous guide,

Jouissés à jamais des [honneurs] les plus doux.
Jouissés à jamais des [plaisirs] les plus doux.

Aimés en paix, heureux Epoux,
Triomphés, généreux Alcide.

[on danse]

Straton:
A quoi bon
Tant de raison
Dans le bel âge?
A quoi bon
Tant de raison
Hors de saison ?

Qui craint le danger
De s'engager
Est sans courage:
Tout rit aux amants
Les Jeux charmants
Sont leur partage:
Tôt, tôt, tôt soyons contents,
Il vient un temps
Qu'on est trop sage.

[on danse]

Céphise:
C'est la saison d'aimer
Quand on sçait plaire,
C'est la saison d'aimer
Quand on sçait charmer.

Les plus beaux de nos jours ne durent guère,
Le sort de la Beauté nous doit allarme,
Nos champs n'ont point de fleur plus passagere;

C'est la saison d'aimer
Quand on sçait plaire,
C'est la saison d'aimer
Quand on sçait charmer.

Un peut d'amour est necessaire,
Il n'est jamais trop tôt de s'enflamer ?
Nous donne-t'on un coeur pour n'en rien faire ?

C'est la saison d'aimer
Quand on sçait plaire,
C'est la saison d'aimer
Quand on sçait charmer.

[des Bergers & des Bergeres se joignent au Peuple pour célébrer le triomphe d'Alcide & la réunion d'Admete & d'Alceste]

Céphise:
Vole de victoire en victoire,
Triomphe amour, rends-nous heureux,
Un coeur dont tu remplis les voeux
Devient le Temple de ta gloire.

Il n'est point sa toi de plaisirs,
Sans toi la vie est languissante,
Réponds, réponds à notre attente,
Nous t'appellerons par nos desirs.

Vole de victoire en victoire, &c.

[on danse]

Le Choeur:
Aimés en paix, heureux Epoux, &c.

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