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Jean-Baptiste Lully

[1632 - 1687]

Achile & Polixene

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes

représentrée pour la première
par l'
Academie Royale de Musique le 7 Novembre 1687

livret de Jean Galbert de Campiston

Jean-Baptiste Lully ne put écrire que le Prologue & l'Acte premier,
les actes suivants sont de
Pascal Colasse, suite à la mort de Lully

 

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

 

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

Prologue

 

les personnages du Prologue

 

Mercure
Melpomene
, Muse de la Tragedie
Terpsicore, Muse de la Musique
Thalie, Muse de la Comedie
Jupiter

Troupe de Genies qui suivent Melpomene
Troupe de Genies qui suivent Terpsicore
Troupe de Genies qui suivent Thalie

Le Theatre represente un lieu propre à donner des spectacles, & qui peut convenir à la Tragédie & à la Comedie; ce lieu n'a plus la magnificence qu'il paroist avoir eû autrefois il est mesme presque rétruit & ruiné. On y voit Melpomene, Terpsicore & Thalie sans auncune suite. Mercure descend du Ciel.

 

Mercure
Scavantes Soeurs, arbitres de la Scene,
Quel accident funeste a fait cesser vos Jeux ?
Ie ne voy plus icy vôtre appareil pompeux,
Et ie ne reconnois qu'à peine,
Thalie, & Melpomene;
Et vous dont les charmans Concerts,
En ces lieux autrefois, railonnoient dans les Airs;
Quelle trouble, ou quelle indifference
Cause aujourd'huy vôtre silence ?

Melpomene
Ignorez-vous, que le plus grand des Rois
Etandant chaque jour ses conquête
Et signalant son bras, par de nouveaux Exploits
A negligé nos plus superbes Fêtes !

Thalie
Depuis ce fatal moment,
Nos Spectacles privez de leur magnificence,
Ne sçauroient plus avoir l'éclat & l'adrement
Qu'ils ne devoient qu'à sa presence.

Terpsicore
La tristesse regne en ces lieux,
Nous rougissons de ne pouvoir lui plaire;
Helas ! ne sçaurions-nous rien faire
Digne de paroître à ses yeux ?

Melpomene, Thalie & Terpsicore
Helas ! ne sçaurions-nous rien faire
Digne de paroître à ses yeux ?

Mercure
Terminez vos regrets, que vôtre souleur cesse.
Dans vôtre sort Jupiter s'interesse;
Et veut icu revoir, dés ce même moment
Un spectacle charmant,
Qu'un chagement favorable
Redonne à ces tristes lieux
Tout ce qu'ils ont eû d'aimable:
C'est l'Ordre irrevocable
Du Souverain des Dieux.

Ce lieu desert & détruit reprend tout d'un coup sa premiere magnificence

Melpomene
Vous, secourables Genies,
Ni necessaires à nos Jeux,
Hâtez-vous, secondez nos voeux;
Venez, & prêtez-nous vos graces infinies.

Melpomene & Terpsicore
Animez d'une ardeur nouvelle,
Venez remplir nos desirs,
Et faites que nos plaisirs
Doivent leur charme à vôtre zéle.

Le Choeur de Genies
Animons d'une ardeur nouvelle,
Venons remplir vos desirs,
Et faisons que vos plaisirs
Doivent leur charme à nôtre zéle.

Thalie
Vous qui sçavez si bien, par une heureuse adresse
Calmer les noirs chafrins, bannir les soins fâcheux,
Favorisez mes Soeurs, & mêlez dans leurs Ieux
Quelques traits de vôtre allegresse.

Melpomene, Terpsicore & Thalie
Que nos Ieux vont avoir de charmes !
Tous nos chants vont inspirer l'Amour,
Venez tous, rendez-luy les armes,
Il est doux dans cet heureux sejour.
Que nos Ieux vont avoir de charmes !
Tous nos chants vont inspirer l'Amour.
Ce n'est plus le temps des allarmes,
Les Plaisirs sont enfin de retour.
Que nos Ieux vont avoir de charmes !
Tous nos chants vont inspirer l'Amour.

Mercure
Iupiter va paroitre.
Redoublez vos efforts pour plaire à vôtre Maître.

Le Choeur
Iupiter va paroitre.
Redoublons vos efforts pour plaire à nôtre Maître.

Dans ce moment Jupiter paroist dans son Char

Jupiter
Il ne manque aux apprêts de la Fête nouvelle,
Que Mercure à fait préparer,
Que le choix du Heros qu'on y doit celebrer,
Le soin de le choisir auprés de vous m'appelle.
Renouvellez dans vos Jeux
Le souvenir de l'invincible Achile,
Et rappellez dans une Cour tranquile,
L'Histoire & les Comabts de ce Guerrier fameux.

Melpomene, Terpsicore & Thalie
Renouvellons dans nos Jeux
Le souvenir de l'invincible Achile,
Et rappellons dans une Cour tranquile,
L'Histoire & les Comabts de ce Guerrier fameux.

Jupiter
Consacrez tous vos Jeux au plus grand Roy du monde,
Formez sur luy tous les Portraits
De vos Heros les plus parfaits,
Sa valeur, sa bonté, sa sagesse profonde,
Vous prêteront d'innimitables traits.

Le Choeur
Consacrons tous nos Jeux au plus grand Roy du monde,
Sa valeur, sa bonté, sa sagesse profonde,
Vous prêteront d'innimitables traits.
Consacrons tous nos Jeux au plus grand Roy du monde.

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Acte Premier

 

les personnages de la Tragedie

 

Achile, Roy de Thessalie
Patrocle, Amy d'Achile
Diomede, l'un des Chefs de l'Armée des Grecs
Venus
Arcas
, confident d'Achile
Agamemnon, Roy de Mycene & d'Argos, Chef de tous les Grecs
Priam, Roy de Troye
Andromaque, veuve d'Hector fils de Priam
Polixene, fille de Priam
Briséis, Princesse prisonniere d'Achile
Junon
La Hayne, la Discorde, la Fureur, l'Envie

Les Graces, les Amours, & les Plaisirs qui suivent Venus
Troupe de Chefs & de Soldats Grecs
Suite de la Discorde
Troupe de Troyens
Troupe de Troyennes
Troupe de Thessaliens

 

Le Theatre represente l'Isle de Tenede, ou Achille s'est retiré auprés de ses Vaisseaux, depuis sa querelle avec Agamemnon

 

 

Scene premiere
Achile, Patrocle

 

Patrocle
Non, je ne sçaurois plus me taire,
Ie vous dois un conseil sincere;
Ne rougissez-vous point d'un indigne repos ?
Quand les grecs agitez de mortelles allarmes,
Implorent à genoux le secours de vos armes,
Contre Hector, aprés vous, le plus grand es Heros.
Tantôt ce guerreur terrible,
Des Grecs épouventez, embrase les Vaisseaux;
Tantôt de son bras invincible,
Fait rougir de leur sang, & la terre & les eaux,
Il court de victoire en victoire,
Chaque jour, le bruit de sa gloire,
Va remplir l'Univers & vole jusqu'à vous,
Des honneurs qu'il obtient, n'estes vous point jaloux ?

Achile
Ie vois avec plaisir les pertes de la Grece,
La valeur d'Hector m'a vangé,
Le fier Agamemnon connoitra sa foiblesse,
Et se repentira de m'avoir outragé.

Patrocle
Dequoy sert à ce Roy coupable
D'avoir osé vous ravir Briséis ?
Son attentat reçoit un digne prix,
Et pour luy Briséis paroist inexorable,
Quand un rival puissant vient troubler nos maours,
Si l'objet de nos voeux luy resiste toûjours,
Est-il de plus douce vengeance
Que de voir ce rival aimer sans esperance ?

Achile
Connois mieux les raisons de mon juste courroux,
Ce n'est point seulement par un dépit jaloux,
Que je refute aux Grecs un secours necessaire,
Ils ont marqué trop de mépris pour moy,
Ils m'ont laissé subir la violente Loy
Que leur Chef temeraire.
Non, jamais leurs malheurs ne sçauroient m'émouvoir,
Leurs Vaisseaux embrasez, leurs Troupes figitives;
Leur Camp détuit, tout leurs Rois sans pouvoir,
Leurs corps épars sur ces sanglantes rives
Seroient encor des objets impuissans,
Pour suspendre un moment la fureur que je sens.

Patrocle
Eh bien ! d'un oeil content regardez nos allarmes;
Mais quand vous nous meprisez tous,
Du moins accordez moy ces armes
Que Vulcain prepara pour vous;
I'irai combatre Hector, & me combler de gloire,
Ie remporteray la victoire,
Où j'expireray sous ces coups.

Achile
Qu'oses-tu proposer Dieux ! que viens-je d'entendre ?
Ie commence à trembler pour la premiere fois,
Quand je songe au combat que tu veux entreprendre.

Patrocle
Au nom d'une amitié qui fut toûjours si tendre,
Permettez moy d'imiter vos exploits.
Ie connois les perils où mon dessein m'engage,
Tout semble m'annoncer les fers ou le trepas;
Mais si j'en croy mon courage
Ce superbe ennemy ne triomphera pas.

Achile
D'une vaine terreur je n'ay plus l'ame atteinte,
Va combattre; le Ciel prendra soin de ton sort,
Puisque ton coeur est sans crainte,
Ton bras ne sera que trop fort.

Patrocle
Ie cours assurer ma memoire,
I'ay tous les sentimens & les soins des Heros;
Non, les jours les plus doux passez dans le repos
Ne valent pas un jour marqué par la victoire.

 

Scene II
Achile

 

Achile, seul
Patrocle va combattre ? & j'ay pû consentir
Qu'il courût aux dangers qui menacent sa vie ?
Ah ! je devois l'empécher de partir,
Hélas de qu'els regrets sa mort seroit suivie ?
Si le sort irrité pour accabler mon coeur
Le faisoit expirer sous le fer d'un vainqueur.
Prevenez justes Dieux, mon desespoir funeste !
Cet amy genereux, est le seul qui me reste,
Conservez ses jours par pitié !
On m'a privé de l'objet que j'adore,
Ce seroit trop d'horreur de me priver encore
De l'objet de mon amitié.

 

Scene III
Achile, Diomede

 

Diomede
Ne repondrez-vous point aux desirs de la Grece !
Il faut qu'en sa faveur vôtre colere cesse,
Elle ne peut sans vous triompher des Troyens;
En vain nous assiegeons leur Ville,
Nos Dieux sont moins forts que les siens,
Sa prise est reservée à la valeur d'Achile.

Achile
De quel employ vous chargez-vous ?
N'esperez pas de flechir mon courroux,
Diomede, je veux achever ma vengeance:
Vos Rois & vos Peuples ingrats,
Auroient encor pour moy la même indifference,
S'ils n'avoient besoin de mon bras.

Diomede
Quoy ! leur prompt repentir ne peut vous satisfaire ?

Achile
Ils ont pris trop de soin d'attirer ma colere.

Diomede
Mais pouvez-vous aimer un si triste dejour,
Et languir en ces lieux dans une vie obscure ?
Vous ? à qui les Destins promettoient chaque jour
Quelque glorieuse avanture.

Achile
Malgré mes cruels déplaisirs,
La Déesse de Cythere
En faveur de Thetis ma mere
Interrompt mes regrets, & suspend mes soûpirs;
Cette charmante Déesse
Vient en ces lieux tous les jours,
Ie vois avec elle sans cesse
Les graces, les plaisirs, les jeux & les maours,
Leur presence est d'un grand secours
Contre la plus sombre tristesse.

Diomede
C'est pour servir nos ennemis
Qu'on prend ces soins mortels à vôtre gloire,
Songez que de vous seul dépend nôtre victoire.
Et que tout nôtre sort en vos mains est remis.
Faut-il que vôtre coeur se livre
A l'amour des vains plaisirs ?
Quelque douceur que l'on goûte à les suivre,
Un Heros doit former de plus nobles desirs.

Achile
La Déesse paroît; & déja sa presence
Donne en ces lieux mille beautez,
I'admire ses bien-faits, j'admire sa puissance,
Trop heureux de joüir, sur ces bords ecartez
Des plaisirs innocens qui me sont presentez.

 

Scene IV
Achile, Venus

 

Venus paroist en l'air avec l'amour; elle est accompagnée des Graces & des Plaisirs: le nüage qui les porte descend jusques au bas du Theatre; ils en sortent tous, & le nüage se va perdre dans les Airs

Venus
J'abandonne les Cieux, je descends sur la Terre:
Pour finir des tes maux le déplorable cours,
En vain l'injuste sort t'a déclaré la guerre,
Espere tout de mon secours.
Vous, Divinitez aimables,
Du plus grand des Heros charmez le triste coeur,
Et faites succeder à sa vive douleur
Les plaisirs les plus agreables.

 

Scene V
Achile, les Graces, les Plaisirs

 

Une des Graces
Grand Heros, le Ciel vous est propice,
Vos vertus se font rendre justice,
Tout conspire aujourd'huy
A finir vôtre ennuy.

Un Plaisir
Si l'Amour a causé vos allarmes,
Ses faveurs en auront plus de charmes.
Preparez vôtre coeur
Au plus parfait bonheur.

Deux Graces & un Plaisir
Quel mortel osa jamais pretendre
Les soins qu'icy nous venons vous rendre ?
Qui veut les meriter
N'a qu'à vous imiter.

Une des Graces
C'est pour vous que Venus nous appelle,
Profitez de nôtre ardeur fidelle,
Vous aurez en ces lieux
Tous les plaisirs des Dieux.

Un Plaisir
C'est en vain que la haine & l'envie
Sont d'accord pour troubler vôtre vie,
Par nôtre heureux secours
Vous ne triompherez toûjours.

Deux Graces & un Plaisir
Puissiez-vous par nos soins favorables
Ne passer que des jours agreables !
Est-il rien de si doux
Que de vivre avec nous.

 

Scene VI
Achile, les Graces, les Plaisirs, Arcas

 

Arcas
O déplorable coup du sort !

Achile
Je fremis parle !

Arcas
Patrocle est mort.

Achile
Ciel ! quelle affreuse nouvelle !
Laissez-moy, fuyez de ces lieux,
Vos appas, vos Concerts, & tous les soins des Dieux
Ne sçauroient plus calmer ma tristesse mortelle.

 

Scene VII
Achile, Arcas

 

Achile & Arcas
Courons vanger cét amy que je pers,
Que de sang & de morts tous ces champs soient couverts !
Que son fier vainqueur perisse !
Ie dois à l'amitié ce juste sacrifice.
Manes de ce Guerrier dont je pleure le sort,
Ie vous promets une prompte vengeance,
I'en atteste des Dieux la suprême puissance,
Ie cours chercher Hector, je cours hâter sa mort.
Dans l'éternelle nuit son ombre va vous suivre,
Ou moy même aujourd'uy je cesseray de vivre.

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Acte Second

 

Le Theatre represente le Camp des Grecs devant Troye; cette superbe Ville paroît dans l'éloignement.

 

 

Scene premiere
Agamemnon, Diomede

 

Diomede
Puis qu'Achile au combat, nous allons triompher,
Nôtre victoire est certaine.
Cessez de le haïr, hâtez-vous d'étouffer
La malheureuse Amour qui cause vôtre haine.
Vous devez rendre à ce Heros
Le charmant objet de sa flame.

Agamemnon
Ah, s'il faut à ce prix assûre [r] son repos,
Dieux ! qu'il en coûtera de tourmans à mon ame !

Diomede
Si vous pouviez fléchir la cruelle beauté,
Dont vôtre coeur est enchanté,
I'excuserois une injustice
Qui foniroit vôtre sort rigoureux:
Mais je dois condamner un funeste caprice
Qui vous rend tout ensemble injuste & malheureux.

Agamemnon
Il est vray que j'attache un coeur inexorable,
Ie ne puis flechir sa rigueur;
Mais contez-cous pour rien la flateuse douceur
De rendre un rival miserable !

Diomede
Le malheur d'un rival flate-t'il vôtre ennuy,
Quand vous estes encor plus malheureux que luy ?
Rappellez vôtre courage,
Que la raison vous dégage
De vos fatales Amours.

Agamemnon
Que peut de la raison le triste & vain secours
Contre les traits vainqueurs d'une beauté cruelle ?
Quand l'Amour à nos yeux vient l'offrir tous les jours
Avec quelque grace nouvelle.
Ranimons toutefois mon courage abatu,
C'est nourir trop long-temps une vaine tendresse,
Surmontons ma foiblesse
Par un dernier effort digne de ma vertu.

Diomede
Achile est triomphant, je le vois qui s'avance
Suivy de nos Soldats, charmez de sa valeur.

Agamemnon
Eloignons-nous, evitons sa presence,
Ie ne sçaurois encor repondre de mon coeur.

 

Scene II
Achile, Chefs & Soldats Grecs

 

Le Choeur
Guerrier terrible,
Soyez toûjours invincible.
Que vos exploits
Fassent trebler tous les Rois.
Ciel equitable,
Sois luy toûjours favorable,
Que son bonheur
Soit égal à sa valeur.
Guerrier terrible, &c.

Quelle allegresse !
Quel triomphe pour la Grece !
Ses ennemis
Luy seront bien-tôt soûmis.
Guerrier terrible,
Soyez toûjours invincible.
Que vos exploits
Fassent trebler tous les Rois.

Deux Capitaines Grecs
Venez tous à l'envy seconder nôtre ardeur,
Honnorez vôtre heureux Defenseur.
Celebrez sa victoire,
Chantez sa valeur & sa gloire.
Que tous nos rois
Charmez de ses Exploits
Soient soûmis à ses loix.

Le Choeur
Suivons, suivons sans cesse
Ce Heros, ce fameux vainqueur,
C'est à sa bras, que la Grece
Doit sa force & son bonheur.

Chantons la valeur & sa gloire
Du Heros qui nous a sauvez,
Qu'il jouïsse, apres la victoire
Des honneurs éclatans à luy seul reservez;
Chantons la valeur & sa gloire
Du Heros qui nous a sauvez.
De ses heureux travaux cherissons la memoire,
Consacrons-luy des jours qu'il nous a conservez.
Chantons la valeur & sa gloire
Du Heros qui nous a sauvez.

Achile
Allez, que chacun coure ou son devoir l'appelle,
Vos soins pour moy feroient trop de jalaoux,
Et de mes ennemis la vangeance cruelle
Ne pouvant m'accabler retomberoit sur vous.

 

Scene III
Arcas, Priam, Andromaque, Polixene

 

Arcas
Venez, marchez sans defiance,
Les Grecs vous ont donné leur foy,
Achile est heureux, craignez moins sa presence,
Et qu'une juste esperance
Succéde à vôtre effroy.

 

Scene IV
Priam, Andromaque, Polixene

 

Priam
Restes infotunez du plus beau sang du monde,
Polixene, ma fille, & vous veuve d'Hector,
Mêlez vos pleurs aux miens, & s'il se peut encor
Que tout redouble icy nôtre douleur profonde.

Priam, Andromaque & Polixene
Puissons-nous attendrir la coeur
De ce superble vainqueur !

 

Scene V
Achile, Arcas, Priam, Andromaque, Polixene

 

Priam
Vous voyez, Guerrier indomptable,
Un Roy qui fut long temps le plus puissante des Rois;

C'est ce même Priam, qui tenoit sous les loix
Des Troyens renommez, l'Empire redoutable;
C'est luy que le dernier de vos fameux Exploits,
Viens de rendre plus miserable,
Qu'il ne fut heureux autrefois.

Achile
Le sort ne peut changer l'auguste caractere,
Dont les Dieux vous ont revêtu.
Ie le respecte en vous, je plains vôtre vertu,
Ie sens expirer ma colere,
Ie cesse de haïr mes plus grands ennemis,
Sitôt que je les vois ou vaincus ou soûmis.

Andromaque
I'ay perdu mon époux dans un combat funeste,
Vôtre valeur me l'a ravy;
Mon amour, chez les morts, l'auroit déja suivy
Sans les soins que je dois au seul fils qui me reste.
Vous le sçavés, Dieux que j'atteste,
Au sort de cét enfant, mon sort est asservy;
Ie l'ay perdu cét époux que j'adore,
Et pour comble d'horreur, je sçay qu'il est encore
Indignement privé, par des ordres cruels
D'un droit que le trépas donne à tous les mortels:
Souffrez que je le rende aux murs qui l'ont vû naître,
Qu'un superbe Tombeau fasse du moins connoître
La splendeur de son sang, son sort & mon amour:
Ce Tombeau servira de Temple à vôtre gloire.
Puis que tout l'avenir y verra quelque jour
L'histoire de nos maux & de vôtre victoire.

Achile
Quels regrets ! quels terribles accens !
Dieux ! que sa douleur est tendre !
Que ses soupirs sont puissans !
Que je souffre à les entendre !

Priam
Par vos sacrez Ayeux, par le nom de Thetis,
Laissez-moy recueillir les cendres de mon fils.
Pour m'accorder la grace que j'espere
Souvenez-vous de vôtre Pere,
Et songez que l'Amour il eut toujours pour vous
Ie sentois pour mon fils une égale tendresse;
Ah ! jugez par l'excés de cet Amour si doux
Quel doit être aujourd'huy l'excés de ma tristesse.

Polixene
Que pourrois-je esperer du secours de mes pleurs,
Si mon Pere & ma Soeur vous trouvent inflexible !
Si vous meprisez leurs douleurs,
A mes plaintes, helas ! serez-vous plus sensible !
Sorty du sang des Dieux imitez leur bonté,
A nos soûpirs rendez-vous favorable,
N'augmentez point l'excés de nôtre adversité
Par un refus impitoyable.

Achile
Que peut-on refuser au pouvoir de vos yeux !
Vous pouvez tout en ces lieux.
Rassûrez-vous, calmez la douleur qui vous presse,
Emportez dans vos murs ce Heros glorieux,
Ne craignez point les efforts de la Grece,
I'arrêteray ses desseins furieux:
Suivez l'ardeur qui vous anime,
Rien ne vous troublera dans ce soins legitime:
Ie ne vais songer désormais
Qu'à vous donner une éternelle paix.

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Acte Troisiesme

 

Le Theatre represente le Quartier d'Achile

 

 

Scene premiere
Achile, Arcas

 

Achile
C'en est fait, cher Arcas, j'adore Polixene,
Quoy qu'il en coûte enfin, je veux la posseder;
C'est toy que j'ay choisi pour l'aller demander,
Cours à Troye, il est temps de soulager ma peine.

Arcas
Son Pere à vôtre Amour voudra-t'il l'accorder ?

Achile
Il sera trop heureux de me donner sa fille,
Et de me voir devenir son époux;
L'amitié que ce noeud fera naître entre nous
Soutiendra désormais son Thrône & sa famille.

Arcas
Iuste Ciel ! des Troyens vous devenez l'appuy ?
Loin de les accabler vous voulez les defendre ?

Achile
Contre un Peuple abattu, que pourrois-je entre-prendre ?
Aprés ce que mon bras vient de faire aujourd'huy ?
Hector seul merotoit la gloire
De mourir par mes coups,
[?] des Troyens apres cette victoire
Est indigne de mon courroux.

 

Scene II
Achile

 

Achile
Quand apres un cruel tourment
L'hymen succede
Aux tendres desirs d'un Amant,
Que le trouble qui precede
Ce bien-heureux moment
Est doux & charmant !
Mais on vient en ces Lieux, ma surprise est extrême !
C'est Agammemnon luy-même.

 

Scene III
Achile, Agamemnon

 

Agamemnon
Je ne sçaurois plus long-temps
Conserver contre vous mes chagrins & ma haine,
Aprés vos Exploits éclatans,
Un mouvement plus doux prés de vous me ramene:
Avec les jours d'Hector nos perils sont passez,
Troye a perdu le bras qui pouvoit la défendre.

Achile
I'ay fait mon devoir, c'est assez,
Vous n'avez point de graces à me rendre:
Ie n'ay point crû servir ceux qui m'ont outragé,
Et c'est Patrocle qeul que mon bras a vangé.

Agamemnon
Vôle colere dure encore,
Elle éclate dans vos discours:
Il faut pour en finir le cours
Vous rendre la beauté qui vous aime toûjours,
Et que vôtre coeur adore.
Venez, charmant objet, revoyez vôtre amant.

 

Scene IV
Achile, Agamemnon, Briséis, Diomede

 

Achile
Ah Ciel ! ma raison céde à mon étonnement.

Agamemnon
Mes respects, mes soûpirs, les marques de ma flame
N'ont fait qu'allumer son courroux;
Ses constantes rigueurs m'ont appris que son ame
Ne peut brûler que pour vous.

Diomede
Iouïssez du bonheur que l'amour vous presente,
Que vôtre ardeur s'augmente
De moment en moment !
Que c'est un plaisir charmant
Aprés une absence cruelle
De retrouver sa Maîtresse fidelle !

 

Scene V
Achile, Briséis

 

Briséis
Quel triste accüeil, Dieux ! qu'est-ce que je voy ?
Suis-je encor Briséis ? N'êtes vous plus Achile ?
Pouvez-vous me revoir, & demeurer tranquile ?
Qu'est devenu l'Amour dont vous brûliez pour moy ?
Vous ne réponez point ?...

Achile
Helas !

Briséis
Que me veut dire
Ce regard, ce soûpir échapé malgré vous ?
Ah ! que mon destin sera doux
Si c'est encor pour moy que vôtre coeur soupire !

Achile
O Ciel ! que je suis malheureux !
Dans quel temps venez-vous m'accabler de vos larmes ?
Que ne suis-je à mon gré le maître de mes voeux !
Ie finirois bien-tôt vos mortelles allarmes,
Mais un charme fatal...

Briséis
Perfide, c'est assez.
Ie voy toute mon infortune,
Un autre Amour te rend ma tendresse importune.
Ie te fatigue enfin par mes soins empressez:
Le bruit de cette amour nouvelle
Estoit venu jusques à moy,
Mais je n'ay pû le croire & soupçonner ta foy,
I'ay crû ton coeur trop grand pour n'être pas fidele.
C'en est donc fait ? Ie ne dois plus penser
A l'Hymen qui faisoit toute mon esperance,
A ce suprême honneur il me faut renoncer,
D'un Amour si parfait, funeste recompense !
Dieux ! quelle est ma douleur ? Ie céde à son effort,
Cruel, peux-tu la voir avoir indifference ?
Et ne sçais-tu pas que ma mort
Suivra de prés ton inconstace !

Achile
Ie ne puis entendre
Un plainte si tendre.
Ie souffre autant que vous les Dieux m'en sont témoins,
Faut-il vous immoler ma vie ?
Ordonnes, ce sera le plus doux de mes soins
De satisfaire à vôtre envie ?
Mais calmez vos transports & ne m'affligez plus
Par des reproches superflus.
Vous connoissez mon coeur incapable de feindre,
Ie suis moins criminel que je ne suis à plaindre,
Di sort & de l'Amour l'indispensable loy
M'entraîne ailleurs malgré moy.

 

Scene VI
Briséis

 

Briséis
Quel Amant m'est ravy ? sa valeur, sa noblesse
L'elevent au dessus du reste des mortels,
La victoire le suit sans cesse,
Et ses moindres vertus meritent des Autels;
Dans le haut rang où son destin l'appelle
Il eût esté parfait, s'il eût esté fidelle.
Mais n'est-il pas quelque moyen
De détourner l'Hymen où son coeur se prepare ?
Ah ! faisons que Iunon contre luy se declare,
Elle haït tout le sang Troyen,
Et ne souffrira pas que cét Hymen funeste
Sauve un peuple qu'elle deteste.
Puissante Reyne des cieux !
Escoûtez-moy, daignez jetter les yeux
Sur le malheur qui me menace,
Prevenez ma honte & ma mort,
En prenant pitié de mon sort.
Des perfides Troyens vous confondrez l'audace,
Mes voeux sont exaucez, Iunon descent des cieux,
Et pour me secourir s'approche de ces lieux.

Iunon descend sur son Char

 

Scene VII
Briséis, Iunon

 

Junon
Calme tes déplaisirs, ne verse plus de larmes,
L'Hymen qui cause tes allarmes
Ne sera jamais achevé.
En vain Priam croit son païs sauvé,
Son Throne doit tomber, & de toute sa gloire
Il ne restera rien qu'une triste memoire.
Ie vais invoquer les Enfers
La Hayne la Fureur, la Discorde & l'Envie,
Leur presence sera suivie
De cents prodiges divers.
Sortez de la nuit infernale
Noires Divinitez, vos antres sont ouvers.

Dans le temps qu'elles sortent des Enfers, tout le Theatre s'obscurcy

Briséis
L'horreur de leur Sejour, se répand dans les Airs !

Junon
Volez, portez par tout vôtre rage fatale,
Versez dans tous les Coeurs vôtre mortel poison,
Chassez la Paix de cette terre,
Et faites y regner la Guerre,
La Vangeance & la Trahison.
Versez dans tous les Coeurs vôtre mortel poison.

Junon remonte dans son Char

Junon
Poursuivez vostre carriere
Soleil, & rendez nous vôtre clarté premiere.

Briséis
Favorable Déesse
I'attens le succés de vos soins.

Junon
Avant la fin du jour tes yeux seront témoins
De l'affet de ma promesse.

 

Scene VIII
Briséis

 

Briséis
Junon pour moy vient de se declarer,
Elle a fait à mes yeux éclater sa puissance,
Ie doy tout esperer
De sa divine assistance.

On entend un bruit de Haut-bois & de Flûtes

Mais quel bruit harmonieux
Se fait entendre dans ces lieux !
Ah ! je voy les Bergers que l'horreur de la Guerre
Avoit chassez de cette terre,
La treve les r'appelle à leur premiere Sejour.
Et déja leurs chansons annoncent leur retour.
Que leurs chants irritent la peine
Et la douceur que je sens !
Fuyons, je ne puis voir leurs plaisirs innocens
Puis-qu'ils sont dûs à Polixene.

 

Scene IX
Troupe de Bergers & de Bergeres

 

Un Berger
Aprés tant de trouble & de larmes
Un doux repos succéde à nos allarmes,
Benissons à jamais
Le genereux Vainqueur qui nous donne la paix.

Un Berger & une Bergere
Cét heureux jour doit nous charmer,
Dans ces champs mille fleurs vont renaître,
Recommençons d'aymer
En les voyant paroitre.

Trois Bergers
Charchons avec empressement
Ces retraits, ces lieux paisibles
Que le Ciel a fait seulement
Pour le plaisir des coeurs sensibles.

Un Berger & une Bergere
Tristes bocages
Reprenez vos feüillages,
Servez nous toûjours
D'aziles à nos Amours.

Le Choeur
Tristes bocages, &c.

Un Berger & une Bergere
Paix adorable
Soyez toûjours durable,
Sans vous helas !
Ces lieux n'ont point d'appas.

Le Choeur
Paix adorable, &c.

Aprés tant de trouble & de larmes
Un doux repos succéde à nos allarmes,
Benissons à jamais
Le genereux Vainqueur qui nous donne la paix.

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Acte Quatriesme

 

Le Theatre represente le Magnifique Palais de Priam

 

 

Scene premiere
Polixene

 

Polixene, seule
Enfin je me voy seule, & je puis sans contrainte,
Faire éclater les divers mouvemens
Dont mon ame est atteinte,
Et connoître du moins quels sont mes sentimens.
Depuis l'instant fatal ou l'invincible Achile
A daigné par ses soins soulager nôtre ennuy,
Ie suis cent fois moins tranquile.
Et je songe toûjours à luy.
Seroit ce qu'en effet mon indigne foiblesse
Me previendroit en sa faveur ?
Non, non, je me souviens sans cesse
Des maux que m'a causé sa funeste valeur,
Et le vainqueur d'Hector, le vangeur de la Grece
Ne peut avoir aucun droit sur mon coeur.
C'en est fait je triomphe, & dés ce moment même
Ie ne veux plus m'en soûvenir.
Puisse, grands Dieux, vôtre pouvoir suprême
Me condamner & me punir !
Si jamais... Ciel ! que fais-je ? & quel transport m'inspire ?
Malheureuse, qu'allois-je dire ?
Dois-je faire un serment pour ne la pas tenir ?
Ie souffre trop dans les cruels combats
Qu'il m'en coûte pour me défendre !
Et je trouve mille appas
A me rendre.
Mais puis-je avoüer sans honte,
Que l'Amour me tourmente ?
N'écouteray-je plus ny raison ny devoir !
Contre ce Dieu leur force est impuissante !
Est il un coeur qui s'exempte
De reconnoître son pouvoir ?
Ie luy cede aujourd'huy, tous mes efforts sont vains.
Ie ne puis resister à l'ardeur qui m'enflame;
Mais de moins, si l'AMour dispose de mon ame,
C'est en faveur du plus grand des humains.

 

Scene II
Polixene, Andromaque

 

Andromaque
Ah ! ma soeur, sçavez-vous qu'Achile
Se flate qu'un hymen tranquile,
Avant la fin du jour doit vous unir tous deux ?
Souffrirez-vous que ce noeud s'accomplisse ?
Et pouvez vous sans injustice
De ce fier ennemy favoriser les voeux ?
Auriez-vous oublié que sa valeur barbare
D'un frere tant aymé pour jamais vous separe ?
D'un frere la terreur & l'amour des mortels:
Cette sanglante mort, cette affreuse victoire
Toûjours présente à ma memoire
A condamné mes yeux à des pleurs éternels.

Polixene
Est-ce de moy que mon sort doit dependre ?
Priam seul en peut disposer.

Andromaque
Par de détour croyaez-vous m'abuser ?
Non, non, je commence à comprendre
Quels sont vos sentimens secrets,
Vos yeux timides & discrets
Ne me les font que trop entendre.

Polixene
Que voulez-vous me dire ? & que soupçonnez-vous ?

Andromaque
Que loin de seconder ma haine
Vous verrez sans peine
Ce funeste ennemy devenir vôtre époux,
Vous voulez joüir de la gloire
De triompher de sa fierté,
C'est une agréable victoire
Pour vôtre vanité.

Polixene
Quand je voy ce Heros digne de mon estime,
Sentir pour moy l'Amour le plus parfait,
Est-ce un grand crime
De m'en applaudir en secret ?

Andromaque
Aprés un tel aveu je n'ay plus rien à craindre,
C'est le dernier malheur que je puis redouter.
Helas ! que me sert de ma plaindre ?
Personne ne veut m'écouter.
Cher époux dont l'illustre vie
Fut si digne d'envie,
Tout ton sang te trahit pour plaire à ton Vainqueur,
Ie pleure en vain ta mort, triste effet de ses armes,
Ie voy mépriser mes larmes
Et par ton Pere & par ta Soeur:
Mais leur exemple au moins ne peut rien sur mon ame,
Ie sens encor la même flame
Et la même douleur,
Le seul espoir dont mon coeur est flaté,
C'est qu'en donnant toûjours des pleurs à ta memoire,
Ie rendray ma fidelité
Aussi haineuse que ta gloire.

 

Scene III
Polixene

 

Polixene, seule
Que reproche fatal ! je rougis de l'entendre,
Il me fait souvenir des conseils de Cassandre:
Elle me prédit chaque jour
Que si jamais mon coeur s'abandonne à l'Amour
Ma foiblesse sera suivie
D'éternelles douleurs;
Elle m'annonce enfin de si cruels malheurs
Qu'ils pourront me coûter la vie:
N'importe, je ne puis changer de sentiment,
Mon coeur est occupé d'un objet trop charmant.
Malgré les conseils qu'on me donne
D'une plus vive ardeur je me sens enflamer,
Un coeur que le peril estonne
N'est pas digne d'aimer.

 

Scene IV
Polixene, Priam, Arcas,
Suite de Priam & d'Arcas

 

Priam
Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs,
Voicy le jour heureux qui finit nos malheurs:
Le fier Achile rend les armes
A tes charmes,
Et malgré tous les Grecs jaloux de ton bonheur
Il te donne aujourd'huy son Empire & son coeur.

Arcas
Princesse, ce Heros ne cherche qu'à vous plaire
Vous avez en vos mains, & sa vie & sa mort,
C'est à vous de régler son sort;
Il a déja l'aveu de vôtre Pere,
Mais pour assûrer son bonheur,
Il veut sçavoir si vôtre coeur
A ses tendres desirs ne sera pas contraire.

Polixene
C'est assez que le Roy m'ordonne d'obeïr,
Je connois mon devoir, je ne le puis trahir.

Priam
Chel changement favorable
Flate aujourd'huy mes desirs !
Aurois-je crû mon coeur encor capable
De sentir quelques plaisirs ?
Malgré ce changement un chagrin legitime
En trouble la douceur & s'oppose à la paix;
Mais le soins de l'Etat est le seul qui m'anime,
Et je prefere à tout le bien de mes Sujets.
Vous, que vôtre sort interesse
Dans cet evenement heureux,
Peuples, montrez vôtre allegresse,
Par les Jeux les plus pompeux.

 

Scene V
Polixene, Priam, Arcas,
Suite de Priam & d'Arcas,
Troupe de Troyens & de Troyennes

 

Un Troyen
Vos beaux yeux, adorable Princesse,
On détruit les desseins de la Grece,
Un seul de vos regards a rangé sous vos loix
Un Heros dont le nom fait trembler tous les Rois.

Le Choeur
Vos beaux yeux, &c.

Une Troyenne
Que ne peuvent point vos charmes !
Tout leur est soûmis,
Ils arrachent les armes
A nos ennemis.
Que ne peuvent point vos charmes !
Tout leur est soûmis.

Le Choeur
Que ne peuvent point vos charmes !

Deux Troyens
Que l'amour est puissant sur les coeurs !
Il enchaîne
Sans peine
Les plus redoutables Vainqueurs.

Une Troyenne
Qu'aprés une grand victoire
Un Guerrier est heureux,
S'il sçait mêler aux charmes de la gloire
Le doux amusement des plaisirs amoureux.

Une Troyenne
Vous si long-temps bannis de ce sacré sejour,
[-] charmans, revenez dans cette auguste Cour.

Un Troyen
La Paix rameine icy l'abondance,
Faites voir vôtre magnificence,
Par vos chants redoublez, celebrez ce grand jour,
Et de vôtre bonheur rendrez grace à l'Amour.

Le Choeur
La Paix rameine icy l'abondance,
Faites voir vôtre magnificence,
Par vos chants redoublez, celebrez ce grand jour,
Et de vôtre bonheur rendrez grace à l'Amour.

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Acte Cinquiesme

 

Le Theatre represente l'avenuë & le Temple d'Apollon

 

 

Scene premiere
Achile

 

Achile
Ah, que sur moy l'Amour regne avec violence !
Que de transports puissans mon coeur est agité !
Mais j'apperçoy la divine beauté
Qui cause mon impatience,
Son Pere la conduit, & vient sur ces Autels
Entendre & confirmer nos sermens mutuel.

 

Scene II
Achile, Arcas, Polixene,
Choeur de Grecs de la Suite d'Achile,
Choeur de Troyens & de Filles Troyennes qui suivent Priam & Polixene

 

Achile
Princesse enfin le Ciel répond à mon attente;
Il assure à mon coeur les plaisirs les plus doux,
Ah ! que mon sort doit faire de jalaoux !
Si l'Hymen dont lespoir m'enchante
N'est pas un supplice pour vous.
Quoy ? ce transport ne srt qu'à vous confondre ?
Craignez vous de me répondre ?
Pourquoy tourner vos yeux de toutes parts ?
N'osez-vous sur moy seul arrêtre vos regards ?
Parlez, beauté charmante,
Le don de vôtre coeur suivra-t'il vôtre foy ?

Polixene
Hélas ! plus je vous voy,
Et plus mon trouble augmente.

Achile
Puis-je du moins en ma faveur
Expliquer ce profond silence ?

Polixene
Un Heros tel que vous, quand il donne son coeur,
N'est-il pas assuré de la reconnoissance ?

Achile
C'en est trop; vos bontez passent mon esperance.

 

Scene III
Prima, Achile, Arcas, Polixene,
Choeur de Grecs de la Suite d'Achile,
Choeur de Troyens & de Filles Troyennes

 

Priam
Commençons à joüir en ce jour
Des plaisirs que la paix nous rameine
Les feux de la haine
Cédent à ceux de l'Amour.

Priam, Achile & Polixeme
Commençons à joüir en ce jour
Des plaisirs que la paix nous rameine
Les feux de la haine
Cédent à ceux de l'Amour.

Achile
Peuples soumis à mes loix,
Secondez les transports de mon ame;
Ioignez vos voix
Pour chanter les beautez de l'Objet qui m'enflame.

Priam
Peuples soûmis à mes loix,
Vous joüissez d'un sort tranquille,
Ioignez vos voix
Pour chanter les vertus & le bonheur d'Achile.

Le Choeur
Que tous ces lieux retentissent
Du nom de ces heureux époux,
Que l'Amour & l'Hymen les unissent
De leurs noeuds les plus doux.

Un Grec
Ah que vos chaînes sont belles !
Tendres Amans, que vous serez heureux !
Seuls dignes l'un de l'autre, & pleine des mêmes feux,
Egalement charmes, également fidelles,
Tendres Amans, que vous êtes heureux.

Le Choeur
Tendres Amans, &c.

Un Grec & deux Troyennes
Chacun de vous connoit le prix de ce qu'il aime,
Et luy consacre tous ses feux;
Chacun de son Amour fait sa gloire suprême,
Tendres Amans, que vous êtes heureux !

Le Choeur
Tendres Amans, &c.

Priam
Ne perdons plus de precieux momens,
Allons sur les Autels consacrer les Sermens
D'une paix éternelle.

Achile & Polixene
Ne perdons plus de precieux momens,
Allons sur les Autels consacrer les Sermens
D'une paix éternelle,
Et d'un Amour tendre & fidele.

 

Scene IV
Briséis

 

Briséis
Que vois-je ? C'en est fait, & mon parfait Amant
Espouse en ce moment
Sa nouvelle Maîtresse.
Ah ! Iunon, est-ce ainsi que tu tiens ta promesse !
Est-ce ainsi que tu romps ces funestes liens,
Qui vont causer ma mort & sauver les Troyens ?

Un juste desespoir m'anime,
Mon amour outragé demande une victime,
Courons l'immoler ou perir;
Si mes transports jaloux me font commettre un crime,
Pour l'expier je suis prête à mourir.

 

Scene V
Briséis, Arcas,
Choeur des Grecs qui sortent en desordre du Temple d'Apollon

 

Le Choeur
Fuyons une mort certaine,
Nous n'avons plus de deffenseur.

Briséis
Où courez-vous ? quelle terreur
Loin de ces lieux vous entraîne ?

Arcas
Achile ne vit plus.

Briséis
Ciel ! quel est son vainqueur ?

Arcas
L'indigne serviteur d'Helene
Par une trahison a terminé son sort.

Briséis
Quoy ? le traistre Paris est l'au theur de sa mort ?

 

Scene VI
Briséis, Polixene

 

Polixene
Dieux ! quelle horrible spectacle !
Le perfide Paris triomphe sans obstacle,
Il joüit de son crime, & ne me permet pas
D'embrasser mon époux même aprés son trépas,
D'un coup mortel j'ay vû fraper Achile,
I'ay retiré le trait dont il étoit percé;
Helas ! dans les douleurs dont mon coeur est pressé
Ce trait fatal peut m'estre [utile ?].

Briséis
Ie vay presser nos Chefs & nos Soldats,
Dans vanger le meurtre d'Achile.
Oüy, dans mon desespoir je conduiray leurs pas
Sur les remparts de vôtre Ville.
Puisse le juste Ciel se déclarer pour nous !
Et puissent aujourd'huy les Troyens perir tous.

 

Scene VII & derniere
Polixene

 

Polixene
Va punir les Troyens, cours hâter la vangeance
D'un Heros qu'on vient d'immoler
Laisse-moy seule icy, ne vien plus me troubler
Par une odieuse presence.
Par ces soins éclatans va prouver ton Amour,
Poursuy Paris, fais-luy ravir le jour,
Au Heros que tu perds l'on te verras survivre,
Depuis qu'il ne vit plus, rien ne plaist à mes veux,
Une sanglante mort va finir en ces lieux
Les horribles tourmens ou sa perte me livre.
Ah ! n'est-il pas moins glorieux
De la vanger que de le suivre ?
Mais quels tristes objets viennent s'offrir à moy ?
Dieux ! que saisissement ! quels transports ! quel effroy !
Ah ! je voy mon Epoux sur l'infernale rive
I'entends les cris de son ombre plaintive,
Elle m'appelle, elle me tend les bras,
Ciel ! je voy dans ses yeux éclater sa colere
Chere Ombre, attends, je vais te satisfaire
S'il ne faut pour te plaire
Que courir au trépas.
Quel sort d'une Amour si tendre !
I'éprouve enfin tous les malheurs
Que Cassandre cent fois pleine de ses fureurs
Voulût en vain me faire entendre.
Et oy qui teint encor du sang de mon Epoux
...

[ici, le texte est illisible {5 lignes}, noyé sous de grosses taches d'encre]
...

Trop heureux si tu m'es fidelle.
C'en est fait, le succés répond à mon attente,
Ie n'ay plus guere à souffrir,
Ie sans que je vais mourir
Et c'est assez pour me rendre contente.
Reçoy mon Sang aprés mes pleurs
Achile, c'est à toy que je me sacrifie...
Sans toy je deteste la vie...
Ouy je le jure... helas... je frissonne... je meurs...

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