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sérénades

Francesco Rossi

Le Séjan Moderne de la Thrace,
ou la chute du dernier grand vizir

 

Il Seiano moderno della Tracia, overo La Caduta dell’ultimo Gran Visire,
représenté au théâtre Zane de San Moisè, 1686

Drame en Musique en III Actes

dédié à l'Illustrissime & excellentissime seigneur D. Gasparo Altieri,
neveu de Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape Clément X, Général de la Sainte Eglise,
Prince du Thrône & de l'Horloge, Noble Vénitien, etc.

musique de: Francesco Rossi

 

Épître dédicatoire

Illustrissime et excellentissime seigneur,

L’audace est un vice vertueux: elle pousse celui qui connaît son dédicataire à chanter ses louanges, elle fait que ce dédicataire, étant connu, se retrouve louangé. Elle est une sorte de violence spontanée, qui montre son respect parce qu’elle le perd ; et en voulant faire l’éloge de celui qui la fait naître, elle manifeste d’autant plus d’amour qu’elle est plus forte.

C’est là ce que je ressens vis-à-vis de Votre Excellence: le fait de la connaître m’oblige à parler; le fait de me connaître moi-même m’impose de me taire; et quand je compare le peu que je vaux à l’immensité de Sa valeur, je n’ai plus le courage d’étaler le dévouement de mon esprit. Mais les illustres dons de Votre Excellence sont si grands qu’ils font apparaître ma témérité d’autant moindre, et qu’elle ne peut être taxée d’orgueil, même si elle est ALTIÈRE. Je pourrais ici, faisant présent le passé, rappeler l’immense gloire de ce CLÉMENT si clément qui, pour soutenir la Vice Régence d’un Dieu sur terre, œuvra plus qu’un homme. Mais puisque je parle avec Votre Excellence, je ne veux parler que de Votre Excellence.

Je lui offre donc en signe d’obéissance le Séjan de la Thrace. On y jouira principalement de la suave harmonie d’une Sirène que Votre Excellence a conduite du Tibre sur l’Adria; et ici, je cesse de parler de Ses vertus, qui frisent l’infini, car même si on peut en dire beaucoup, force sera d’en laisser davantage de côté, pendant qu’à présent les œuvres accourent pour célébrer Ses nobles talents.

 

les personnages

Mehmet (Meemet), grand Sultan
Khadidja (Caddiggia), femme de Soliman
Soliman (Solimano)
Eymeric (Emerico), prince hongrois
Ibrahim (Ibraimo), prince de la Porte
Hussein (Ussein), prince de la Porte
Uba, dame du Sérail
Sinan, page

[Aligia, princesse de Transylvanie] (omise dans le livret original)

 

Décors

Acte I

Chambre avec un cabinet en perspective
Galerie
Place avec des tentes

Acte II

Bosquet au bord de la mer
Appartements secrets
Salle

Acte III

Jardin
Cour
Lieu où se rassemble la cavalerie

 


Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Acte I

 

 

Scène première
Chambre avec un cabinet en perspective
Eymeric et Khadidja, qui arrivent main dans la main;
Sinan qui arrive ensuite

 

[Duo]

Eymeric
Blanche main qui enchaînes mon âme,
Tes rougeurs sont des flammes pour mon cœur,
Et en serrant doucement ma paume
Tu me montres le triomphe d’Amour.

Blanche main, etc.

Khadidja
Lait vivant, tu donnes la mort aux angoisses,
Tu alimentes le bambin archer,
De toi seul se repaît mon sort,
En toi s’adoucit le destin.

Eymeric
Est-ce toi ?

Khadidja
Est-ce toi ?

Eymeric
Ô chère !

Khadidja
Ô cher !

Eymeric
Après tant de peines, j’ai peine à me croire
Élevé à tant de joies

Khadidja
Moi aussi, parmi mes plaisirs,
Je doute de ma chance, et pourtant je la vois.

Eymeric
Je veux ce qu’on estime impossible.

[Sinan arrive précipitamment]

Sinan
Soliman !

Khadidja, à Sinan
Soliman ?
Ô ciel ? et qu’est-ce qui le guide ?

Sinan
La passion.

Eymeric
Quelle passion ?

Sinan
La concupiscence.

[Il sort.]

Khadidja
J’étale les pourpres obéissantes
D’un tapis doré.

[Eymeric entre dans le cabinet, et Khadidja sort à la rencontre de Soliman.]

 

Scène 2
Soliman, Khadidja

 

Récitatif

Khadidja
Je lis toujours sur ton visage
Les caractères de la douleur, et les étoiles de tes yeux
Brillent voilées.
Les tempêtes s’y mêlent au beau temps.

 

Air

Soliman

La crainte qu’un autre t’aime
Est le cruel martyre de mon âme.
Ma foi veut
Que tu ne penses pas à d’autres,
Que d’autres ne pensent pas à toi.
Beaux yeux, yeux despotiques,
Si j’ai été seul dans les angoisses,
Je veux être seul dans la jouissance.

 

Récitatif

Khadidja
Je languis devant le supplice
De ta peine jalouse.

Soliman
Ah, du dieu aveugle
Telle est l’œuvre.

Khadidja
Chasse
De ton cœur, ô mon cœur, l’âpre martyre.
Je te suis fidèle.

Soliman
Tu m’es fidèle ?

Khadidja
Je te suis fidèle, et jamais tu ne verras
Femme telle que je fus, que je suis et serai.

Soliman
J’éradique, j’arrache donc
L’angoisse acerbe, et le beau temps
Revient dans mon âme.

Khadidja
Je te suis fidèle, n’en doute pas, bien-aimé.

 

Air

Khadidja

Mon amour, ne pleure pas,
Ne pleure pas, mon amour,
Ce mien cœur est à toi.
Modèles de fidélité,
Ces souffles
Que ma poitrine
Devra expirer
Seront tous de foi et d’amour.

Mon amour, etc.

 

Scène 3
Soliman, Khadidja, Sinan

 

Récitatif

Sinan, qui arrive précipitamment
Le roi !

Soliman
Tyran lascif ! Et pourtant il faut
Que je dissimule et feigne
Une infâme ignorance.

Khadidja
Sors.

Soliman
Mais voici que s’offre au regard...

[Il rentre, ayant vu Mehmet qui s’avance.]

Ici, ici.

[Il va pour se glisser dans le cabinet.]

Khadidja
Non !

Soliman
Tu veux
Que je sois moi-même
Le témoin direct de mon déshonneur.

[Il ouvre.]

[à Khadidja] Impudique !

[à Eymeric] Scélérat !

Khadidja
Tais-toi, le Grand Sultan est maintenant ici.

[Ici, Soliman entre et reste silencieux en s’enfermant dans le cabinet.]

 

Scène 4
Khadidja, Mehmet, Sinan

 

Récitatif

Khadidja
Seigneur.

Mehmet
Venant des yeux aimés,
Un brûlant éclair me frappe au cœur.
À ces blanches neiges,
Je demande un rafraîchissement pour ma flamme intense.

Sinan
(Tel est son désir.)

Khadidja
Lorsque le dieu du feu, dans son lit aqueux,
Sera étendu, ensommeillé,
Dans la chambre qui souvent
Fut le fidèle asile de nos amours,
Je viendrai, silencieuse.

Mehmet
Je ne veux pas attendre si longtemps.
Dans ce...

[Il veut la conduire dans le cabinet.]

Khadidja
Ce n’est pas le moment...

Mehmet
À une âme qui adore,
Même un instant semble le fils de l’éternité.

 

Air

Khadidja

Attends mon bon plaisir
Si tu veux être heureux avec moi.
Jouir n’est pas jouir
S’il n’est pas réciproque.

Attends, etc.

 

Récitatif

Khadidja
Maintenant, écoute, je te l’assure,
Sans être observée, à l’heure où dans le ciel,
Pleine de tout son frère,
Apparaît la Lune en habit de soleil,
Mon amour, mon cœur, je viendrai.

Mehmet
Je ne veux pas attendre si longtemps.

 

Air

Mehmet

Tempère ta cruauté
Par l’usage des plaisirs.
Mon petit pélican d’amour,
Ouvre-moi ton sein
Pour donner la vie à mes pensers
Qui sont fils de ta beauté.

 

Scène 5
Mehmet, Eymeric, Khadidja, Soliman

 

Récitatif

Mehmet
[Il ouvre le cabinet malgré Khadidja.]
Oh le beau couple ! Mon amie, tu tolères
Sous tes yeux, au domicile conjugal,
Des débordements adultères !

Soliman
[à Eymeric, qui surgissant se met entre lui et Mehmet]
Et toi, lubrique !

Eymeric
[à Mehmet] Ne crains pas que l’amoureux époux de la belle qui te charme
Ait été séduit. Je suis un homme.

[à Soliman] Je suis une femme, et ta chère femme t’est fidèle.

Soliman et Mehmet
Vous êtes donc...

Soliman
...Une femme ?

Mehmet
...Un homme ?

Soliman
Où sont donc tes seins ?

Eymeric
Vu la verdeur de mon âge juvénile,
Ils ne bondissent pas encore
Sur ma tendre poitrine.

Mehmet
Mais où sont les broussailles
D’un visage viril ?

Eymeric
Elles viendront, elles viendront avec les années.

 

Air

Khadidja

Quelle peine souffre une âme
Pendant qu’elle espère jouir !
Si le marin navigue par temps calme,
Toujours il a peur de périr.
Ainsi fis-je dans le contentement,
Et en jouissant, j’avais peur
Qu’à mon cœur
Advînt un cruel martyre.

[Elle sort.]

 

Air

Sinan

Quel gouffre de tromperie !
En amour, une femme fidèle,
On ne peut plus en trouver.
Toutes sont inconstantes
Avec leurs amants;
Elles disent que si; elles font que non.

En amour, etc.

 

Scène 6
Une galerie
Aligia, princesse de Transylvanie; Uba

 

Air

Aligia

Avec ses plumes, le volage enfant
A dessiné mes peines.
Et moi, en exposant à l’encre noire
Les douleurs de mon sein, j’aspire à retrouver le calme
Qu’un blanc visage à mon cœur déroba.

 

Récitatif

Uba
Mais si tu tentes de t’élever avec elles vers le soleil,
Je contemple celles d’Icare.
Écris.

Aligia
Non, non.

Uba
Décide-toi
Et à la neige étalée [le papier],
Expose ton feu.

 

Scène 7
Les mêmes, Ibrahim

 

Récitatif

Ibrahim [arrive sans être vu, pendant qu’Aligia s’apprête à écrire]
Aligia ne m’a pas entendu, ou n’a pas voulu m’entendre.

Uba
Déploie les sentiments de ton âme.

Ibrahim
Arrête, belle Atalante; ô Ciel, si j’avais
Les précieux rémoras
Qui arrêtèrent la course d’une éblouissante beauté,
Je saurais bien donner à la beauté que j’adore
Pour deux pommes d’argent, une pomme d’or.

 

Air

Ibrahim

Pour me rendre fortuné,
Le ciel dirige mon destin
Vers les yeux de ma bien aimée
Et dans ces deux beaux flambeaux,
Je caresse mes étoiles,
Je retrouve mon beau temps.

 

Récitatif

Uba [le voit en se retournant]
Ibrahim approche.

Aligia
Cache la feuille, et que, selon leur coutume,
Les plumes prennent leur vol.

Ibrahim
Mon amour !

Aligia
Que veux-tu ?

Ibrahim
Des plaisirs.

Aligia
Ce n’est pas le moment.

Ibrahim
Il viendra.

Aligia
Qui sait ?

Ibrahim
Donc, ô chère, ô belle,
Tu méprises ma foi ?

Uba
Le Ciel te l’a peut-être destinée.

 

Air

Aligia

Exile l’espérance,
Commence à pleurer,
Tu ne peux être heureux.
Que disparaisse ton espoir,
S’évanouisse ta constance,
Tu ne peux me plaire qu’en ne m’aimant plus.

Exile, etc.

Au tourment de ton cœur,
Dédaigneuse, je refuse
Une aide miséricordieuse.
Je n’ai plus d’amour pour toi,
Et ta dure blessure,
Une fontaine de doux miel ne pourra la guérir.

Au tourment, etc.

[Elle sort.]

 

Scène 8
Ibrahim, Uba

 

Récitatif

Ibrahim
Ô Dieu !

Uba
Tu as peur ?

Ibrahim
J’ai peur
Qu’un autre jouisse de la lumière
Du soleil que j’adore; et ceci,
Ce sont mes lamentations.

Uba
Donc, tu es jaloux.

Ibrahim
J’ai vu...

Uba
Dis, qu’as-tu vu ?

Ibrahim
Une lettre.

Uba
Tu divagues.

Ibrahim
J’ai entendu.

Uba
Et qu’as-tu entendu ?

Ibrahim
De doux épanchements.

Uba
Tu es un fou, un songe-creux
Qui rêve d’amours imaginaires; ou bien c’est le dieu aveugle,
Qui, éclairant chez toi les noires ténèbres
De l’aveugle Œdipe,
Montre aux yeux des autres que tu n’as pas d’yeux.
Un double Timanthe t’a voilé
Outre l’œil, l’ouïe aimante.

Ibrahim
Mais puisque je le vois !

Uba
Que vois-tu ?

Ibrahim
L’écrit.

Uba
(Ô cieux !
Il faut que je recoure vite
À une ruse élaborée.)

Lettre

Ibrahim prend et lit la lettre
«Je ne veux pas d’Ibrahim
Eymeric m’inspire
Une violence de sentiment. Et de passion,
Le seraskier. Et peut-être il n’aura pas
Sur mon cœur déjà vaincu de pouvoir ou de raison.
Je n’aime pas Ibrahim;
Eymeric, il me plaît 
Que toi seul rendes à mon sein sa chère paix.»

Uba
Eh bien ?

Ibrahim
Eh bien, que dis-tu ?
Elle ne se rebelle peut-être pas contre moi
En faveur du rebelle hongrois ?

 

Scène 9
Les mêmes, Hussein

 

Hussein
Ami, je te vois bien empêtré
Dans d’atroces fureurs.

Ibrahim, à Hussein
Lis.
Cette effrontée
Veut me faire prendre pour salvateur
Un feuillet qui me tue.
Au contraire, elle me raille, se rit de moi.

Lettre

Ibrahim lit
«Ibrahim, je ne veux pas d’Eymeric.
Il m’inspire des sentiments de violence, et de passion,
Le seraskier. Et il n’aura sans doute pas,
Sur mon cœur déjà vaincu, de pouvoir ou de raison.
Ibrahim, je n’aime pas
Eymeric; il me plaît
Que toi seul rendes à mon sein sa chère paix

Hussein
Elle révèle à mots couverts celui qu’elle aime.

Ibrahim
Mes pensées sont toutes confuses.

Hussein
Je ne sais que dire.

Uba
Quel étrange mensonge !

 

Air

Uba

Ne sois plus jaloux,
Ne souffre plus d’amour,
Aime, [toi qui es] adoré
Adore, [toi qui es] aimé
Et, dédaigneux, appelle le trait
Du Dieu qui blesse.

Ne sois, etc.

 

Scène 10
Ibrahim, Hussein

 

Récitatif

Hussein
C’est cette dame, l’amie de ton beau soleil ?

Ibrahim
C’est elle.

Hussein
Et lui ?

Ibrahim
Il dispense à tous
Les rayons de sa belle gloire.

Hussein
Donc, tu n’es pas seul.

Ibrahim
Il en enflamme plus d’un
À la flamme qui me brûle.

Hussein
Elle est belle.

Ibrahim
Elle m’a attiré.

Hussein
Elle est séduisante.

Ibrahim
Elle m’a lié.
Elle a dans ses yeux riants
Un je ne sais quoi de doux et d’inusité.
La Voie lactée, dans le ciel, est le prix dérobé
De son front blanc.

Hussein
Honore-t-elle un père, un conjoint ?

Ibrahim
Non, elle demeure seule,
Privée de père et d’époux.

 

Air

Ibrahim

Le lait de son sein
Est un nectar d’amour.
Y nagent tous les plaisirs
Dont peut jouir une poitrine,
Dont peut jouir un cœur.

Le lait, etc.

 

Scène 11
Les mêmes, Aligia

 

Récitatif

Ibrahim
Et toi, tu n’aimes pas ?

Hussein
Moi ? non. L’archer aux yeux bandés
N’a pas de pouvoir sur mon cœur.

Ibrahim
Tu as bien de la chance.
La voici.

À trois [Aligia tournée vers Hussein, Hussein et Ibrahim vers Aligia]
Ô cher visage!

Hussein
Oui, mon pauvre cœur, oui, tu es honoré.

Ibrahim, regardant Aligia
Au milieu des tempêtes sereines,
L’ondoyant déluge d’or de tes beaux cheveux
A entrelacé de resplendissants labyrinthes pour l’âme.

Aligia, regardant Hussein
Tyr a répandu sur tes joues vermeilles,
Avec un art naturel,
La pourpre vivante des murex mis à mort.

Hussein, regardant Aligia
Sur ton front gracieux,
Je vois, riants, les pâles troènes
Que sur le Gange emperlé
Fait s’ouvrir, pleins de larmes, l’Aube douloureuse.

Aligia, regardant Hussein
Bien qu’ombreuse, elle resplendit,
D’une claire ténèbre, ta pupillette vagabonde,
Qui battant et rebattant
Me fait mourir de son vif mouvement.

Hussein
Ibrahim ne m’a pas trompé.

Aligia
Il me plaît beaucoup.

[Elle s’approche d’Ibrahim.]

Peut-être un soupçon mal fondé
T’assiège-t-il la poitrine.

Hussein, à part
(Oui.)

Ibrahim
Non.J’ai lu la lettre, et je suis hors d’angoisse.

Hussein
Le désenchantement m’enchante.

 

Air

Aligia

De cet œil fulgurant,
La belle splendeur me torture;
Et le noble tourbillon errant
De ces cheveux serpentants
Forme des liens pour mon cœur.

De cet œil, etc.

[Elle sort.]

 

Récitatif

Ibrahim
<Perfide jalousie, mal qui désespère
<Du bien qu’on espère,
<Avec un fouet de serpents,
<Tu as déchiré la paix de mon sein.

 

Duo

Ibrahim
Jalousie qui égorges les âmes,
Cesse, cesse de m’affliger à tout moment,
Je ne vis plus de jours sereins,
Et parmi la rage de cruelles tempêtes,
Je redoute de la furie d’astres iniques
Que mon cœur fasse naufrage.

Jalousie, etc.

Hussein
Monstre cruel qui dévores les poitrines,
Arrête, arrête d’occire mon sein.
Rejeton aux cent yeux des aveugles amours,
Tu es un Vésuve de bûchers funèbres.
Tu fais souffrir les flammes avec ta glace,
Et l’incendie ne diminue pas pour autant.

Monstre cruel, etc.

 

Scène 12
Une place couverte de tentes
Eymeric entre Soliman et Mehmet

 

Récitatif

Mehmet
Si tu étais une femme, tu étais mort.

Soliman
Tu mourrais si le ciel t’avait
Destiné un destin d’homme.

Mehmet
Tout l’Averne
Avec le ciel et la terre
N’aurait pas détourné de toi l’affreux coup de ciseau
De Lachésis toute proche.

Soliman
La main même qui serre ta main ne pourrait
T’arracher au dernier trépas.

Soliman et Mehmet
Tellement il m’importe...

Soliman
Qu’un autre ne puisse jouir
De ce dont je jouis.

Mehmet
Et qu’une autre
Dispense à l’ancien époux
Les joies de ma divinité adorée.

Eymeric, à part
(Dans quel embarras tu es, infortuné !)

 

Air

Eymeric

Sort barbare, sort cruel,
Tu tourmentes mon cœur,
Et en arrachant
Le calme à mon âme, pour qu’elle meure,
Tu donnes vie à la douleur.

Sort, etc.

Implacable Destin, Destin inconstant,
Tu viens troubler la jouissance du cœur,
Et ravissant la sérénité
De mon sein, pour qu’il meure,
Tu donnes vie au martyre.

Implacable, etc.

 

Scène 13
Les mêmes, Sinan

 

Récitatif

Sinan, parlant au loin
Khadidja m’a chargé, pour une certaine
Petite affaire nocturne,
De chercher çà et là, du genre neutre,
La personne hermaphodritique [sic].
Mais quelle chance, le voici, la voilà,
Sans que j’aie à peiner pendant un siècle.

[Parlant sans s’adresser à personne.]

Seigneur, Khadidja veut te voir.

Mehmet, Soliman, Eymeric
Je viendrai.

(N.B. : on est obligé d’intervertir l’ordre des répliques, il y a donc bien deux répliques successives à trois interlocuteurs.)

Mehmet, Soliman, Eymeric
Le serviteur...

Mehmet
...Parle...

Soliman, Eymeric
... S’adresse...

Mehmet
... Pour moi.

Soliman, Eymeric
... À moi.

Mehmet
Je viendrai avant que la claire lumière du soleil
Ne mesure plus qu’un peu de terre.

Soliman
Avant que la cour s’abandonne
Au sein du repos.

Eymeric
Avant que l’Occident Ibère
Close les fulgurantes paupières du Cynthien.

[Jusqu’ici, Eymeric s’adresse à Sinan]

Je veux révéler de grands complots.

[à Mehmet, comme s’il lui avait aussi adressé les vers précédents.]

Mehmet
Des affaires d’importance ?

Eymeric
Tellement que si tu ne les écoute pas,
Le diadème royal pourra souffrir des éclipses.

[Mehmet part avec Eymeric.]

Sinan
Je cours l’aviser de ce qu’il a dit.

 

Scène 14
Soliman, qui retient Sinan pendant qu’il veut s’en aller

 

Récitatif

Soliman
Arrête-toi, Sinan.

Sinan
Que veux-tu ?

Soliman
Tu sais qu’elle me plaît,
La noble jouvencelle
Qui, en compagnie de ma femme, pressait
Les soieries destinées au repos.

Sinan
Elle le mérite bien.

Soliman
En vérité,
Elle m’excite à désirer ses embrassements.

 

Scène 15
Les mêmes, Khadidja

 

Récitatif

Khadidja
Qui ?

Soliman se retourne
Toi.

Khadidja
Je te fais rêver d’embrassements
Je suis donc belle !

Soliman
Crois-moi, jamais le Ciel
N’a composé de forme plus ravissante.

Khadidja
(Cette parole m’apaise.)
Et pourtant, je suis une ombre méprisable si tu me compares
Aux rayons de cette tendre jeune fille
Que tu regardais et admirais il y a un instant.

Soliman
Son nom ?

Khadidja
Olinda.

Soliman
Son père ?

Khadidja
Ce fut un valeureux guerrier,
Mais elle ne l’a plus. La Parque prématurée
A vaincu le vainqueur.

Soliman
Sa patrie ?

Khadidja
Memphis.

Soliman
Ses richesses ?

Khadidja
Médiocres;
Ses beautés, extrêmes.

Soliman
Sa parole est éloquente, son mouvement gracieux.
Ses gestes, sa démarche ?

Khadidja
Ils ont d’une élue
La noble désinvolture.
Vois, fait par l’art,
Combien peut la nature.

[Elle lui tend le portrait d’Eymeric.]

 

Air

Khadidja

Combien me plaît
Cette image du Ciel !
Le dieu des amours,
Celui qui frappe les cœurs,
M’a blessée au sein
Avec son trait sans pitié,
Avec son trait cruel.

Combien, etc.

[Elle sort.]

 

Scène 16
Soliman, Sinan

 

Récitatif

Soliman
La simplette ! Comme elle offre
Un appât à l’ardeur, qui n’est pas loin
De consumer la paix de mon cœur.

Sinan
Bien plutôt, rusée, elle prétend
Avoir sans danger
Dans ses bras avides, son propre dieu.

 

Air

Soliman

Tant que j’aurai une âme dans mon sein,
Mon cœur l’adorera.
Mes peines,
Mes chaînes,
Je les cacherai dans mon silence,
Et mon cœur joyeux rira.

Tant que, etc

 

Scène 17
Mehmet et Aligia arrivent en parlant

 

Air

Mehmet

Belle, l’archer au carquois
Vous attend au passage.
Guerrier, il décoche son arc,
Agite son flambeau allumé
Pour vous ôter la paix
Pour vous ôter le plaisir.

Belle, etc.

 

Récitatif

Mehmet
Dites-nous: votre père,
Soucieux de notre fortune comme de ses grandeurs,
Vous a-t-il envoyée ici pour implorer
Le dieu des fiançailles, favorable
À vos beautés ?

Aligia
C’était son intention.

Mehmet
Et il a pour idée
De renforcer notre empire
Avec la Pannonie unie à la Transylvanie ?

Aligia
C’est son espoir, et le mien.

Mehmet
Eymeric sera donc le fiancé ?

Aligia
C’est ce que mon père
M’a confié quand je suis partie
Du sol natal où, enfant,
J’ai tété le premier lait.

Mehmet
Dites-nous: vous l’aimez ?

Aligia
Je l’aime autant que le devoir, et la réputation
D’un visage que je n’ai jamais vu
Peuvent déchirer un cœur.

Mehmet
Dites-nous encore, croyez-vous
Qu’il porte de la flamme en son sein ?

Aligia
Je n’ai pas assez de mérites.

Mehmet
Au moins, la réponse est modeste.

 

Air

Aligia

Je l’aime, je l’adore tellement
Que mon cœur n’a point de paix.
Par sa beauté despotique,
L’angoisse de la douleur
Me tourmente et me déchire.

Je l’aime, etc.

 

Scène 18

 

Récitatif

Aligia, Eymeric

[Alors qu’Aligia va entrer, ayant vu Eymeric, elle se retourne.]

Aligia
Il est plus beau qu’Hussein !
Quel beau visage d’homme !

Eymeric
Quelle belle femme !

Aligia
Si seulement un œil aussi vif
Resplendissait sur le visage d’Eymeric !

Eymeric
Si elle ne lui ressemble pas, je perds la paix.

Aligia
Seigneur, s’il est permis à un désir avide
D’explorer les secrets de l’esprit d’autrui,
Dites-moi quel destin
Vous a conduit à résider parmi nous.

Eymeric
Belle, vous le saurez bientôt
Si vous m’en dites autant à votre sujet.

Aligia
Une affaire de noces.

Eymeric
C’est également une affaire de noces
Qui m’a conduit dans ce royaume.

Aligia
Je me réjouis donc qu’une même fortune
Fasse tourner [la roue de] nos destinées.

Eymeric
Le fiancé est-il beau ?

Aligia
Quelque peu...
La voix de la renommée ailée
Le fait connaître comme charmant.
Mais je n’ai jamais eu la chance
De diriger mes regards vers ses yeux.
Racontez-moi maintenant: votre nouvelle amante,
Est-elle belle ?

Eymeric
Je ne l’ai jamais vue, mais, si le peuple
N’extravague pas dans ses discours,
Chacun de ses yeux rivalise avec une étoile,
Et tous ses mouvements sont parfaits.
Quand le verrez-vous ?

Aligia
Peu de moments doivent s’écouler.
Et vous ?

Eymeric
Dans quelques instants,
Je serai favorisé par le dieu d’amour.

Aligia
Parlez sincèrement: quelles pointes amoureuses
Vous suggère votre pensée en ces instants ?

 

Air

Eymeric

Les ailes que tu portes au dos,
Dieu enfant, prête-les moi.
Pour que j’arrive au bonheur,
Dans le sein du plaisir,
Aplanis-moi le chemin.

Les ailes, etc.

 

Récitatif

Eymeric
Voilà ce que je dis; et vous, belle, que dites-vous
Pour adoucir les âpres blessures de l’amour ?

 

Air

Aligia

Ah ! commencez, étoiles,
À briller dans le ciel.
De votre claire ardeur
Mon cœur attend
Un rayon moins cruel.

Ah, etc.

 

Ballet de Turcs & de Turques

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Acte II

 

 

Scène première
Un bosquet au bord de la mer
Mehmet, Eymeric

 

Récitatif

Mehmet
D’hommes à pied et de chevaux,
Le nombre ?

Eymeric
Assez pour remplacer les troupes dissoutes.

Mehmet
Et vous,
Vous êtes donc venu seul
Pour honorer nos épaules royales
Avec une pourpre lointaine ?

Eymeric
Je suis venu.

Mehmet
Et, par maxime d’État,
Pour des offenses reçues,
Vous êtes parti du précédent parti ?

Eymeric
Je l’ai dit.

Mehmet
Et jusque sur le terrain
De notre ennemi,
Vous avez des amis ?

Eymeric
Assurément.

Mehmet
Auprès de notre couronne,
Vous acquîtes grand mérite. Parlez maintenant: le visage
Des demoiselles thraces vous inspire-t-il de l’amour ?

Eymeric
Les adorer est le destin de qui les regarde.

Mehmet
Khadidja ?

Eymeric
Elle est bien digne
Des étreintes royales.

 

Scène 2
Mehmet, Eymeric, Soliman

 

Air

Mehmet

Ma belle est une divinité céleste,
Plus belle que la Beauté,
Et plus séduisante que la Séduction.
Tout prix en elle s’apprécie,
Et sans doute le dieu tonnant lui-même
Dissous en un or flamboyant
S’abattra sur son beau sein d’argent.

Ma belle, etc.

 

Récitatif

Soliman
Entends-le la couvrir de caresses; et moi, comme un imbécile,
J’étais prêt à attester, avec un horrible serment,
Jusque sur le Coran, qu’elle était née
Du sexe fort et masculin.

Mehmet
Holà !

Soliman
Sire !

Mehmet
De cette personne
Qui nous est chère,
Exécute les ordres et les souhaits.

 

Scène 3
Soliman, Eymeric

 

Récitatif

Soliman
Demoiselle...

Eymeric
Suprême général
À qui, du guerrier, du sage et du puissant
Soit rien ne manque, soit ce qui manque est le néant,
[Moi,] vierge désespérée,
Sur la naissance de qui l’Enfer s’est abattu du haut du ciel,
Je me prosterne devant toi.

Soliman
Relève-toi.

Eymeric
Je me relève donc, et j’implore
Votre protection.

Soliman
Tu l’auras.
Viens chez ma femme, et tu resteras avec elle.

Eymeric
Chez Khadidja ?

Soliman
Chez Khadidja.

Eymeric
Ô combien, ô combien le dieu d’amour
S’est montré bienveillant pour toi.

Soliman
Pourquoi ?

Eymeric
Parce qu’elle est la fleur de la beauté.

Soliman
Elle est donc belle ?

Eymeric
Elle excède
Toute croyance, toute foi.
Mais si j’étais homme comme je suis femme,
Je voudrais qu’elle embrasse un autre [que toi].

Soliman
Cher, noble esprit ! La voici, tais-toi.

 

Air

Eymeric

Si ces yeux ne sont pas deux étoiles,
Que le dieu enfant m’égorge l’âme !
Qu’avec son trait doré,
Il foudroie ma poitrine,
Si jamais le monde a caressé
Un objet plus séduisant.

Si ces yeux, etc.

 

Scène 4
Khadidja, Soliman

 

Récitatif

Khadidja
Maintenant que, dans des nuées de guerre,
Le Thrace menace le monarque latin,
Raconte-moi quels nouveaux
Carnages épouvantables et funestes
Tu prépares pour rassasier ton avide femme.

Soliman
Ouvrez-vous, mes yeux: assurément, elle est charmante.

[la regardant fixement]

Nulle autre que la Beauté n’a répandu en toi
Les grâces de ses faveurs.

Khadidja
Paroles inhabituelles: jamais il n’a
Prononcé autant de louanges.

Soliman
Mon âme, réjouis-toi maintenant d’avoir une si belle épouse.

Khadidja
Mais avant ?

Soliman
Mon esprit aveugle se traînait dans la confusion.

Khadidja
Et tu ne connaissais pas
Le prix de mon visage ?

Soliman
Je l’ignorais.

Khadidja
Et tu n’avais pas vu la noble vivacité
Qui anime tous mes mouvements, et inspire aux cœurs
Des folies, des peines, des douleurs ?

Soliman
Je ne l’avais pas vue.

Khadidja
Et jamais le dieu fils de forgeron
Ne t’a révélé
L’or de mes cheveux, le corail de mes lèvres ?

 

Air

Khadidja

Tu ne sais pas ce qu’est le charme
Si sur mon sein de lait
Tu n’as pas fixé le regard.
Sur l’océan de la beauté,
Mes mamelons intacts
Sont la borne que tu as trouvée.

 

Scène 5
Les mêmes, Eymeric

 

[Duo ?]

Eymeric, à Khadidja
À vous s’adresse en totalité
L’obéissance de mon esprit.

Khadidja
C’est vers vous que je dirige
L’inclination de mon cœur.

Eymeric
Mon cher bien...

Khadidja
Mon doux amour.

Eymeric
Douce espérance de mon âme,
Je t’aimerai toujours constamment.
Et, papillon attiré par deux feux,
Ô étoile polaire de mon cœur,
Je suivrai tes flambeaux jumeaux.
Douce, etc.

Khadidja
Belle cause de mon feu,
Je t’adorerai toujours fidèlement.
Prosternée devant ton visage
Je caresserai le mouvement doré
D’une chevelure étincelante.

Belle, etc.

 

Récitatif

Soliman
Vous parlez comme des amoureux.

Khadidja
Et tu as des soupçons ?

Soliman
Au contraire, je veux que jamais
Elle ne s’éloigne de toi.

Khadidja
<Soit que Cynthia, avec son noble arc,
<Décoche depuis des tourbillons
<Aux reflets dorés
<Sur l’océan tempétueux
<Des traits argentés fulgurants,
<Soit que depuis l’Orient Phébus répande
<Son or immatériel,
Toujours je serai avec elle.

Soliman
Tel est mon désir, telle est ma volonté.

 

Air

Soliman

Tenez-vous serrées, entrelacez-vous,
Astres du ciel d’amour,
Étreignez-vous, embrassez-vous,
Que deux cœurs ne soient plus qu’un cœur.

Tenez-vous, etc.

 

Scène 6
Eymeric, Khadidja

 

[Duo ?]

Khadidja
Mon ami.

Eymeric
Mon amie.

Ensemble
Le cas est beau...

Khadidja
Et curieux.

Khadidja
Il nous donne toute latitude, et rompt les nœuds
Qui me lièrent à lui.

Eymeric
Il pousse vers son lit
Les adultères,
Et favorise...

Khadidja
Et conforte...

Ensemble
Notre passion.

 

Air

Khadidja

Douce flamme d’une chère paix,
Vole, viens, cours vers mon sein.
Que Mégère ne fasse plus tourbillonner son flambeau,
Que brille seul
Avec de paisibles caresses
L’aimable rayon d’un astre serein.

Douce, etc.

 

Scène 7
Un cabinet
Ibrahim, Hussein

 

Récitatif

Hussein
Cher Ibrahim, pardonne-moi
Si je brûle, papillon, à la même flamme
Qui te ravage le sein;
L’amitié m’accuse de mon innocente erreur,
L’amour m’en excuse.

Ibrahim
Dois-je avoir peur ? Non, non ! Il ne peut se targuer
D’être plus séduisant ou aimable que moi; ainsi donc,
Que le ciel fasse pleuvoir sur lui ses faveurs sans mélange.

 

Scène 8
Les mêmes, Aligia

 

Récitatif

Ibrahim & Hussein, ensemble
Je me prosterne humblement
Devant les séductions d’une nouvelle Cypris.

Ibrahim
J’admire les traits d’un visage
Qui ne trouve point d’égal au royaume d’amour,
Et je m’offre en tant qu’amant.

Aligia
Tu ne me déplais pas.

Ibrahim et Hussein
Qui ?

Aligia
Toi.
Assurément, tu ne déplais pas;
Je vois tes dons, et reconnais ton mérite.

Ibrahim, à Hussein
Et tu ne pleures pas ?

Hussein, à Ibrahim
Tu ne gémis pas ?

Ibrahim
Comprends donc
Qu’elle n’est pas pour toi,
Que c’est à moi que son génie fait don de son cœur.

Ibrahim & Hussein, ensemble
Tu as pourtant entendu de sa bouche
Sortir les douces paroles en ma faveur.

Ibrahim
Que la belle exprime...

Ibrahim & Hussein, ensemble
Qu’elle dise...

Si elle a été fléchie par tes
Si elle a été fléchie par mes

A deux
cruelles lamentations.

 

Air

Aligia

[chante l’air suivant sans regarder aucun des deux, ou en les regardant tous les deux]

Le charme de ton visage
A attiré mon âme.
Et Amour,
Depuis tes beaux yeux à la splendeur ravissante
A frappé de sa flèche
Mon cœur
Et l’a ébloui.
Le charme, etc.

 

Scène 9
Ibrahim, Hussein

 

Récitatif

Ibrahim
Le nom de l’aimé
N’est pas encore sorti de sa bouche.

Hussein
Elle a dissimulé
Celui à qui elle a offert la foi de son cœur.

Ibrahim
Si au moins elle avait dévoilé
Le nom de l’exclu
Et nous avait déclaré lequel ne lui agrée point !

 

Scène 10
Les mêmes, Aligia

 

Air

Aligia [même jeu que précédemment]

Oui, oui, je hais ton amour.
Je suis de glace pour ton flambeau
Toute ta paix est pour moi guerre,
Je n’ai pas de cœur pour ton cœur ;

Oui, oui, etc.

 

Scène 11
Ibrahim, Hussein

 

Récitatif

Ibrahim
Qu’en penses-tu ?

Hussein
Que décides-tu ?

Ibrahim
De souffrir,

Hussein
De languir et pleurer,
Tant que ma fragile dépouille
Contiendra un esprit en elle;
Peut-être fléchira-t-elle.

Ibrahim
Jusqu’à ce que du monde noir et ténébreux
La Parque funeste tranche
Ce fil qui unit mon corps au mouvement.

Hussein
Ainsi l’amour...

Ibrahim
Ainsi le sort...

Ensemble
Nous l’a prescrit.

 

Air

Hussein

Tempêtes qui tourmentez mon âme,
Partez,
Fuyez,
Évacuez mon sein.
Et l’agréable calme revenant,
Qu’avec lui revienne ma sérénité.

Tempêtes, etc.

 

Scène 12
Ibrahim

 

Récitatif

Ibrahim
Moi, laisser mon amour ? Ah ! on verra d’abord
Nager les incendies
Dans les tourbillons aqueux
De la bistonienne Thétys; on verra d’abord
Les ténèbres opaques du Styx
Faire la guerre en troublant le ciel constellé.
Déjà deux fois plus quatre, le moissonneur en sueur
A fait des insultes agréées
Aux rubis de Bromios, et le rustique fer
A tranché les épis dorés
De la bouillante Cérès,
Depuis ce jour qui me détruisit le cœur,
Nuit pour tout plaisir, jour pour la douleur.

 

Air

Ibrahim

Il plaît plus, ce plaisir
Qui s’acquiert avec douleur.
Toujours agréable et toujours cher
Naît le doux de l’amer
Et de la haine vient l’amour.

Il plaît, etc.

Il donne plus de plaisir, ce plaisir
Qui s’obtient avec la peine,
Jamais douleur ne reste éternellement,
A la nuit le jour succède
Et le rire aux larmes.

Il donne, etc.

 

Scène 13
Eymeric, Aligia

 

Récitatif

Eymeric
Vous la connaissez ?

Aligia
Vous le connaissez ?

Eymeric
Assurément.

Aligia
Je la connais.

Eymeric
Je le connais.

Aligia
Il est beau ?

Eymeric
Quelque peu.
Elle est belle ?

Aligia
Elle ne fait pas aller ses dons
Jusqu’aux plus grandes hauteurs.
Son nom ?

Eymeric
C’est Eymeric.
Elle, comment s’appelle-t-elle ?

Aligia
Vous, mon seigneur, détenez
Le pouvoir de la faire femme, et de conclure avec elle
Pour le prince désigné
Des fiançailles désirables.

Eymeric
Il est vrai. Et vous, pouvez-vous
Diriger les désirs de la dame désignée
Vers cette affaire ?

Aligia
Personne ne peut m’en empêcher.
Verrai-je bientôt Eymeric ?

Eymeric
Je dirai plutôt: vous le voyez déjà,
Tant sa venue vers vous est proche.

Aligia
Il regarde donc en ce moment les fastes du palais.

Eymeric
Il les admire.

Aligia
Et qu’en dit-il ?

Eymeric
De sa bouche, des éloges, d’infinies louanges
Sortent à chaque instant.

Aligia
Et vous ?

Eymeric
Je parle autant qu’il discourt,
Tant je suis son égal dans ma personnalité.

 

Air

Eymeric
Le fiancé est comme je suis,
Lui aussi a les cheveux blonds,
Lui aussi a sur la bouche
La pourpre et le cinabre,
Et il suit ma destinée.

Le fiancé, etc.

La fiancée est comme je suis,
Elle aussi a le sein blanc,
Elle aussi a sa pupille
Qui brille, séduisante,
Avec un rayon toujours serein.
La fiancée, etc.

 

Scène 14
Une chambre secrète en forme de salle
Khadidja seule

 

Récitatif

Khadidja
Il viendra, il viendra, ce moment où,
À la bouillante fureur de mon sein,
Mon cher amant apportera son aide qui guérit.
Mais ma pupille fatiguée
Resserrée sous mes cils pleurants
Aspire au repos;
Peut-être la douleur pourra-t-elle s’endormir avec elle.

 

Air

Khadidja

Quitte, ô dieu dormeur,
Le beau sein de
Pasithée
Et avec ton froid somnolent,
Redonne des forces à mes flammes.

Quitte, etc.

[Elle se met à dormir.]

 

Scène 15
Mehmet, Khadidja

 

Air

Mehmet

Au serein de joues éblouissantes,
Le cœur demande des cieux bienveillants:
Éclairées
De deux feux
Elles sont adorées
Par les dieux.
Près des fleuves de leurs incendies,
De ravissants
pyraustes exultent dans son ardeur.

 

Récitatif

Mehmet
Tu es là, Khadidja ? Comment,
Même dans la nuit pleine d’ombre,
Brille un jour lumineux !
Et au ciel flagellé de pâleurs,
Un nouveau dieu de Délos donne une nouvelle lumière.
Le soleil n’est donc plus seul à resplendir,
Et j’apprends de ce visage
Qui lance des éclairs de ravissante beauté
Que la Terre est au Ciel, ou le Ciel sur la Terre.

 

Air

Mehmet

Beaux yeux, vous reposez,
Mais mon cœur ne repose pas.
Même fermés, vous me blessez
Et des éclairs que vous lancez,
J’éprouve les fulgurances d’amour.

Beaux yeux, etc.

 

Récitatif

Khadidja
Mon roi !

Mehmet
Lève-toi, et jouissons
Des délices promises.

 

Scène 16
Les mêmes, Eymeric, Soliman

 

Récitatif

Eymeric, arrivant d’un côté, masqué
Voici l’heure convenue.

Soliman, arrivant de l’autre côté, masqué
Déjà les astres
Triomphent du jour.

Mehmet
Je vois des gens.
Qui peuvent-ils être ?

Soliman
L’ombre
Empêche mes yeux
De discerner mes rivaux.

Mehmet
Je tiens mon fer d’un cœur résolu.

Soliman
Au combat...

Eymeric
À frapper...

Soliman
Je vole.

Eymeric
Je m’apprête.

 

Duo

Eymeric
Sus, Cocyte, je t’invite à la bataille,
Je ne crains pas la fureur de l’Averne.
Détruisons, égorgeons, assaillons,
La soif de mon cœur réclame du sang.

Sus, etc.

Ibr. [sic; sans doute Soliman]
Les fureurs de Mégère, Tisiphone, Alecto
Se font un nid dans mon sein.
J’extrais le plaisir du carnage,
J’attends le beau temps des ténèbres.

Les fureurs, etc.

 

Récitatif

Khadidja
Je vais faire semblant un instant
De perdre connaissance.

[Elle feint l’évanouissement.]

Mehmet
Que dois-je faire ?

Eymeric
Que dois-je faire ?

Soliman
Que doit
Tenter mon âme affligée ?

Mehmet
La vengeance des outrages
Doit être réservée à une cause plus importante.

[Il sort.]

Soliman
Agir sans danger, c’est agir en sage.

[Il sort.]

 

Scène 17
Sinan, Eymeric, Khadidja

 

Récitatif

Sinan
J’ai entendu.

Eymeric
Que vois-je ? Elle est défaillante,
Tuée ou évanouie.

Sinan
Et en danger de mort.

Eymeric
Si elle ne se remet pas grâce à l’odorante humeur,
Que mon cœur se dissolve dans ce baume vital.

[Il lui présente un baume.]

Khadidja se redressant
Calme ta douleur, réserve
L’angoisse née en ton sein
Pour la fureur des armes !

Eymeric
La sérénité perdue
Revient dans mon cœur.

 

Duo

Eymeric
Cupidon, souris-moi,
Sois aimable, réconforte-moi,
Donne-moi du plaisir.
J’espère être heureux
Avec la belle déesse
À qui mon âme aspire.

Cupidon, etc.

Khadidja
Amour, transperce-moi,
Console-moi doucement,
Fais-moi être heureuse.
Dans un doux brasier,
Le cœur, [tel le] Phénix,
Espère languir.

Amour, etc.

 

Scène dernière
Soliman, Eymeric

 

Récitatif

Soliman
Je t’avais pourtant dit
De ne pas quitter des yeux un seul moment
Ma femme, à qui on tend des pièges.
Tu ne peux pas mettre les mauvaises rencontres
Sur le compte de la fortune, bien qu’elle soit effrontée.
Mais observe les dégâts lorsque vous êtes éloignées.

 

Air

Soliman

Je veux que vous vous trouviez ensemble
Et la nuit, et le jour !
Si vous êtes isolées,
Vous éprouverez
Mille sorts infortunés.

Conférence entre la musique instrumentale et le chant.

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Acte III

 

 

Scène première
Un jardin
Aligia

 

Récitatif

Aligia
Ici où l’argent dissous
Des frondaisons d’émeraude
Offre un tremblant berceau
Aux ombres vagabondes
(Que met au monde un rayon inconstant
Du plus resplendissant des dieux)
Et où le sol herbeux
Poussé par le doux fouet de la brise,
Parmi les nuées gemmées
De tourbillons aimés
Aperçoit naufragée la région de Flore,
Et rit joyeux au sanglot du ruisseau,
Ayant déplacé ma plainte en même temps que mes pieds
Et m’étant fait une couche du sol herbeux,
Près du cours du ruisseau, je cherche le repos.

 

Air

Aligia

Amour, tu es trop cruel
Avec ma poitrine, Amour,
Enfant nu,
De supplices pénibles et barbares,
Tu revêts mon âme et mon cœur.

Amour, etc.

 

Scène 2
Ibrahim, Hussein, Aligia

 

Récitatif

Ibrahim
La voilà, douce rencontre !

Hussein
Le voilà, rencontre amère !

Ibrahim, à part
(Il est venu ici tramer de mauvais coups contre mon cœur.)

Hussein
Et il ne désespère pas,
Dans ce verdoyant séjour,
De trouver des grâces de haute portée.

Ibrahim
Tranchons.

Hussein, à Aligia
Que la bouche
Teinte d’une belle pourpre royale
Expose maintenant, d’une volonté bien tranchée,
Qui de nous deux elle veut faire roi des heureux.

Ibrahim, à Hussein
J’en dis autant que toi.

Aligia, à Hussein
D’un beau ciel fleuri
Assemble les fragiles astres
Pour en tresser une couronne.

Hussein
C’est fait.

Aligia
Je la prends, et je la donne.

[Elle se met la couronne d’Hussein, tendant la sienne à Ibrahim.]

Quelle faveur est la plus grande, je ne le sais.

[Elle sort.]

Hussein
Tu ne parles pas ?

Ibrahim
Tu ne dis rien ?

Hussein
Tu as pourtant entendu
L’étendue de ton malheur ?

Ibrahim
Tu as compris à la fin
Ta funeste situation.
J’aurai les fruits après les fleurs.

Hussein
Je l’ai couronnée reine des amours.

 

Air

Ibrahim

Si tu penses trouver la paix,
Tu te trompes dans tes pensées.
Le dieu aux yeux bandés
Ne peut changer en plaisir
Ta cruelle douleur.

Si tu penses, etc.

 

Scène 3
Khadidja, Soliman

 

Récitatif

[Ils arrivent en parlant.]

Soliman
Certes, je n’ai jamais vu l’égal
D’un esprit si beau.

Khadidja
Ses traits
Ne te semblent-ils pas extraits
Du mouvement des sphères ?

Soliman
Les roses de sa bouche...

Khadidja
Les neiges de son sein...

Soliman
Tu n’en parles pas ?

Khadidja
Tu les tais.

Soliman
Mais si j’admire en elle
Son front serein,
Sa joue vermeille,
C’est parce qu’en ses atouts, elle te ressemble.

Khadidja
Le benêt...

Soliman
La benête...

Ensemble
Ne sait pas...

Khadidja
Que mon cœur, de lui...

Soliman
Que mon cœur, d’elle...

Ensemble
Se moque bien.

 

Air

Soliman

Ah, bien aimée,
Qu’il est enchanteur, ce sein blanc,
Qui sert de lit aux amours.
Là, le chagrin trouvera
Deux fermes rocs [servant de refuge] à ses cruels tourments.
Sur une mer si belle,
La tempête des langueurs
Apparaît comme un rayon du temps calme.

 

Scène 4
Eymeric, suivi de Sinan

 

Récitatif

Eymeric
Laisse-moi.

Sinan
Et l’amour de Khadidja ?

Eymeric
Je ne m’en soucie nullement.

Sinan
Et ce beau sein de neige
Qui t’a enflammé, au point de vouloir l’étreindre ?

Eymeric
Mon caractère l’abhorre.

Sinan
Et cette pupille enchanteresse,
Brillante archère ?

Eymeric
Ses feux se sont éteints.

Sinan
Le cil
Qui sert d’arc au dieu au carquois ?

Eymeric
Ses traits se sont perdus.

Sinan
Le visage
Qui nourrit des roses et des lis
Mêlés de façon inaccoutumée ?

Eymeric
La haine est survenue,
Et j’ai découvert sa difformité.

Sinan
Et ce doux enchantement de sa bouche,
Qui t’a tellement attiré ?

Eymeric
Le Tartare frémissant fait moins tonner
Les horribles sifflements de l’onde.

 

Air

Eymeric

Tais-toi, tais-toi, tu obtiendras ma haine
Si tu plaides pour son amour.
De nouveaux rayons me détruisent,
Un autre tourbillon me ravit mon serein,
Un nouveau flambeau m’embrase le sein,
Un autre trait me blesse le cœur.

Tais-toi, etc.

 

Scène 5
Khadidja

 

Récitatif

Khadidja
Eymeric, je t’adore, et pourtant, tu souffres
Pris dans les lacs d’Aligia, et mon destin permet
Que tu saches que je t’aime, et que tu me repousses.

 

Air

Khadidja

Égorge-moi donc, cruel,
Toujours je t’adorerai.
Tous les tourments me sont chers,
Douce m’est toute insatisfaction,
Que la beauté a décidée.

Égorge-moi, etc.

 

Récitatif

Khadidja
Mais [celle] qui me vole mon soleil
Ne doit plus avoir de soleil.

 

Scène 6
Une cour
Mehmet, Aligia, Eymeric

 

Récitatif

Mehmet, placé entre Eymeric et Aligia
Vous ne voulez pas d’elle ?

Eymeric
Les tempêtes assemblées des transparences algueuses
Donneront d’abord au ciel constellé
Où reposent les Ourses
De froids refuges et des sièges éternels.

Mehmet, à Aligia
Vous ne voulez pas de lui ?

Aligia
Plus tôt
Deviendra mer la terre,
Paix sera la guerre.

Mehmet
Elle est avenante.

Eymeric
Ne fais pas violence
À mon caractère.

Mehmet, à Aligia
Il est joli garçon.

Aligia
La fragile beauté d’un portrait étranger
Fait naître peu de peine en moi.

Mehmet, à Eymeric
L’union des nations...

Eymeric
Peu m’en chaut.

Mehmet, à Aligia
Le bien de l’empire...

Aligia
Qui aime vraiment, n’a pas de telles préoccupations.

Mehmet, à Eymeric
Et vous ?

Eymeric
Cela ne sera jamais. <J’atteindrai
<À l’ultime période de mes années.
Vide de sang et froide,
Ma tête tombera de mon buste.

Mehmet
Au moins, offrez-vous [mutuellement]
Le gage de baisers amoureux.

Eymeric
<Elle ne dit pas non.

Aligia
<Je dis oui.

Eymeric
<La pourpre de sa bouche
<S’approche de moi.

Aligia, Eymeric
Ô doux cinabre !

 

Air

Mehmet

Je sais bien que Cupidon,
Le dieu de la beauté,
A allumé ses flammes en votre sein,
Que chacun de vous s’est fait
Vassal de l’enfant de Cnide
Qui va ravageant les cœurs.

Je sais, etc.

 

Scène 7
Aligia, Eymeric

 

Récitatif

Eymeric
Vous êtes en larmes ?

Aligia
Vous pleurez ?

Eymeric
Ô Dieu ! Je sens
Une infinité de maux s’écouler dans mon cœur.

Aligia
Une horrible peine m’angoisse.

Eymeric
Je ne puis briser ma dure chaîne.

Aligia
Avant qu’arrive le moment
Du mariage, déjà proche,
Racontez-moi ce que sans doute
Vous direz à Aligia.

Eymeric
Oui, mais je veux que vous me parliez
Comme vous parlerez à Eymeric.

 

Duo

Eymeric
Dans les flammes de ce sein,
Je serai un autre Empédocle;
Dans cette mer de neiges intactes,
Dans cet océan de lait,
J’irai noyer ma paix.

Aligia
Beaux yeux, yeux amoureux,
Vous êtes les flambeaux du dieu d’amour.
De mon sort et de ma fortune,
Tout espoir en vous se rassemble
Qui peut rendre un cœur heureux.

 

Scène 8
Ibrahim, Hussein

 

Récitatif

Hussein arrive en furie
Arrête, s’il te plaît, arrête.

Ibrahim
Je vais tuer.

Hussein
C’est sans doute la mortelle angoisse
Causée par l’impitoyable Aligia
Qui avive tes fureurs.

Ibrahim
Périsse qui me vole les rayons
Et qui console sa douleur avec ma douleur.
Eymeric mourra ?

Hussein
Il mourra; mais ton hostilité
Est nouvelle.

Ibrahim
Oui: je refuse de l’avoir pour rival
Auprès de l’ardeur d’un tendre sein neigeux,

Hussein
Et moi ?

Ibrahim
Elle rit,
Cette tigresse inhumaine,
De notre amère plainte.

Hussein
Elle nourrit de trop fières pensées.

 

Air

Ibrahim

Pars, ô jalousie,
Va-t-en de mon sein.
Je tuerai,
Je transpercerai
Celui qui enlève à mon âme
Son calme et sa sérénité.

Pars, etc.

 

Scène 9
Khadidja, arrive une arme à la main, Uba

 

Récitatif

Uba
De grâce, arrête-toi.

Khadidja
Je ne veux pas.
Tu as peur ?

Uba
Je crains les infortunes et les malheurs.
Ô Ciel, que va-t-il se passer ?

 

Scène 10
Les mêmes, Aligia

 

Récitatif

Uba
<Avant que de vouloir stimuler par le fer
<Sa fortune impitoyable, parlons-lui.

[Khadidja ?]
Elle vient
Comme si elle voulait voler des peines dans mon sein.
<Madame, le temps juvénile
<Où nous nous trouvons, et votre beauté, et votre visage,
<Lumineuse Idée du soleil,
<Le méritent bien:
<Échangeons quelques mots à propos d’amour.
Dites-moi:
Le peuple parle
De vos noces.

Aligia
J’ai la joie
D’une si heureuse fortune.

Khadidja
Et on dit que d’une flamme égale,
Vous brûlez, comme brûle votre galant.

Uba
(Quel bonheur !)

Aligia
Poursuivez.

Khadidja
Et que, dans votre propre douleur, vous êtes tous deux heureux.

Aligia
Rien de plus ?

Khadidja
De plus, que bientôt
Vous serez mariés.

Aligia
Et vous en savez tant ?

Khadidja, d’une voix plus fière
Regarde-moi donc.

Uba
(Voilà un changement de ton.)

Khadidja
Regarde-moi, observe,
<Vois mes mérites. Peuvent-ils
<Être comparés aux tiens ?

Aligia
<Tu as un visage resplendissant.

Khadidja
<Regarde-moi mieux: mes cheveux
<Ne te semblent-ils pas un Tage ?

Aligia
<Tu le dis.

Khadidja
<Tu as vu ?

Aligia
<Oui.

Khadidja
<Dis que tu es moins belle.

Aligia
<Même si c’était vrai, je ne le dirai pas.

Khadidja lui montre son arme
Après avoir lu le visage,
Considère la main.

[À Uba]

Je ne peux pas être cruelle.

Uba
La peur de la mort.

Aligia
Ô Dieu !

Khadidja
Tu soupires.

Aligia
Avant de mourir pour une cause si futile,
Inhumaine, je voudrais
Te découvrir mes sentiments.
Mon désir répugne
À la passion d’Eymeric; le dédain l’éteint.
Je ne l’aime pas par amour, je l’aime par force.

 

Air

Aligia

Regarde-le, et tu verras
Combien il a de beauté.

Tout le Ciel [de sa naissance]
Détruisit l’amour
Lorsqu’il créa
Cet œil qui blesse.

 

Scène 11
Ibrahim, Eymeric

 

Récitatif

[Ils arrivent comme s’ils s’étaient querellés.]

Ibrahim
Pardonne les folles erreurs
D’un amour dû au rut.

Eymeric
Et toi, fais en sorte
De la délivrer de ses engagements.

Ibrahim
Je ferai de tout mon pouvoir
Pour faire ta volonté, qui est aussi la mienne.

 

Air

Ibrahim

Ah ! Cessons de l’aimer.
Son sein blesse mon sein,
Et son si bel œil
Me force à pleurer.

Ah ! etc.

 

Scène 12
Khadidja, Aligia, Eymeric, Ibrahim

 

Récitatif

[Ibrahim, ayant vu Aligia, fait demi-tour.]

Khadidja, à Aligia, lui montrant Eymeric
Le voici, ne le regarde pas.

Ibrahim, à Eymeric, lui montrant Aligia
Elle est là, ne la regarde pas.

Aligia, à Khadidja
Qui ?

Eymeric, à Ibrahim
Comment ?

Aligia, à Khadidja
Serait-ce par hasard
Que tu veux m’interdire l’accès
À toutes les passions ?

Eymeric, à Ibrahim
Votre loi s’applique-t-elle
Pour tous les beaux visages ?

Khadidja, à Aligia
Menteuse.

Ibrahim, à Eymeric
Parjure.

Aligia, montrant Eymeric
J’ai toujours parlé de lui.

Ibrahim, désignant Aligia
J’ai toujours parlé d’elle.

 

Duo

Eymeric
Si séduisant blanchoie son sein
Que sa neige nouvelle allume en moi des flammes.
Une épine cruelle me pique et me blesse,
Au milieu des roses de son doux visage.

[Il sort.]

Aligia
Cet œil noir enflamme mon cœur
Avec la vie et la lumière d’un clair flambeau.
Pour qu’en mon sein revienne la paix,
Le dieu d’amour me fait la guerre.

 

Scène 13
Ibrahim, Khadidja

 

Récitatif

Khadidja
Ibrahim...

Ibrahim
Khadidja,
Il semble qu’une fortune cruelle,
Sur nos sorts opposés
Fasse pleuvoir un même destin, et s’obstine.

Khadidja
Je vais le suivre.

Ibrahim
Je vais la suivre.

[Il sort.]

Khadidja
Qui sait ?
Peut-être apparaîtra un rayon de beau temps.

 

Air

Khadidja

Le sang sort de mon cœur,
Distillé en larmes.
Des peines cruelles
Détruisent tout bien en moi,
Par le mal de leur rigueur.

Le sang, etc.

 

Scène 14
Place destinée au rassemblement de la cavalerie
Mehmet, Khadidja, Aligia, Ibrahim

 

Récitatif

Ibrahim
Seigneur, mes fatigues
Ne méritent-elles pas récompense ?

Mehmet
Je ne le nie pas.

Aligia
Fidèle à tes ordres,
Au milieu des secousses des armes et de l’empire,
Ma royale famille
N’est-elle pas digne de tes grâces ?

Mehmet
Elle en est digne.

Khadidja
<Le souvenir du lit ouvert
<Aux étreintes, aux jouissances, aux baisers
<Peut-il avoir une volonté ?

Mehmet
<Il le peut.

Khadidja
Je veux que soient rompus les liens
Qui marient Eymeric à Aligia.
Je t’expose mon désir.

Ibrahim
En plus brèves paroles,
Je veux ce qu’elle veut.

Aligia
La récompense que je demande
Est ce que celui-ci réclame.

Mehmet
Parlez donc. Je demanderai conseil
À moi-même, et à lui. Le destin de l’empire
Ne veut pas ce que vous voulez,
Et mon bien ne demande pas ce que vous demandez.

Duo

Khadidja
Console ce cœur
Qui va pleurant.
Si j’obtiens le bien demandé,
Par toi je connaîtrai
Ma félicité.

Console, etc.

Khadidja
Détruis cette peine
Qui me détruit le cœur.
Ainsi j’aurai la paix
Et je te serai reconnaissante
De la mort de ma douleur.

Détruis, etc.

 

Scène 15
Mehmet, Eymeric

 

Récitatif

Mehmet
Vous pouvez savoir, prince,
Que je désire l’heureuse issue
De vos affaires.
Je vous que vous me dévoiliez
Les désirs de votre esprit.
Aimez-vous Aligia ?

Eymeric
Non.

Mehmet
Ainsi donc, les flambeaux nuptiaux
Qui tourmentent le génie des amants...

Eymeric
Je les transmets à qui les veut.

Mehmet
Tel est mon bon plaisir.

 

Scène 16
Les mêmes, Aligia

 

Récitatif

Mehmet se tourne vers Aligia
Et vous,
Vous souvenez-vous
De la grâce sollicitée ?

Aligia
Je souhaite
Que l’hymen décidé
N’aille pas plus loin.

Mehmet
C’est fait.

Eymeric
Une autre grâce encore...

Aligia
Une autre faveur...

Ensemble
Je demande.

Eymeric, montrant Aligia
Si elle veut bien.

Aligia, montrant Eymeric
S’il veut bien.

Mehmet, à Aligia
Dites.

Aligia
Que je passe le restant de mes jours
Unie à lui.

Mehmet, à Eymeric
Parlez.

Eymeric
Que je vive
Uni avec elle.

Mehmet
Vivez donc comme je le dirai.

 

Air

Mehmet

Votre humeur est étrange.
Vous aimez, et vous n’aimez pas,
Vous désirez, et ne désirez pas
Avoir le cœur blessé.

Votre humeur, etc.

 

Scène 17
Aligia, Eymeric

 

Récitatif

Eymeric
Avez-vous entendu ?

Aligia
J’ai entendu.

Eymeric
Le parti vous semble-t-il honorable ?
Voulez-vous de moi ?

Aligia
Je vous veux pour époux.

Eymeric
Unissons-nous donc; sous peu,
Les princes s’uniront. (Oh, si elle savait
Qui je suis !)

Aligia
(Oh ! s’il me connaissait pour ce que je suis.)
Seigneur, vous devez savoir
Que mon sein est rempli
D’un sublime secret.

Eymeric
Moi-même,
J’en détiens un plus grand.

Aligia
Dites-le donc.

Eymeric
Dites-le.

Aligia
Les mélèzes...

Eymeric
Quoi ?

Aligia
Les mélèzes,
Autant leur cime est éloignée du sol,
Autant ils ont de distance entre eux.

Eymeric
Il est vrai que les noces
Sont inégales, comme les fiançailles.
J’ai reçu du sort l’heureux don d’une haute naissance.

Aligia
Je suis Aligia.

Eymeric
Et moi, je suis Eymeric.

Aligia
Oh, comme le dieu aveugle
Nous a prêté la lumière !

Eymeric
Oh, comme je jubile
En entendant résonner votre nom.

 

Duo

Eymeric
Sein d’argent, je vais jouir de toi;
Dans cet océan de vives ardeurs,
Où nagent les amours riants,
Je veux pêcher mon plaisir.

Sein, etc.

Aligia
Lèvres de pourpre, je viens vous baiser.
Dans cette fontaine de ravissante écarlate
Qui étanche la soif amoureuse,
Je veux empourprer mes joies.

Lèvres, etc.

 

Scène 18
Mehmet, Ibrahim, Soliman, Hussein

 

Récitatif

Mehmet
Qui ? Comment ? Où ? et quand
Le succès de nos armes a-t-il jamais été
Aussi infortuné et malheureux pour nous ?

Ibrahim
Le César qui commande
À l’aigle bicéphale, uni au prince
Du Borysthène glacé,
A défait les troupes thraces.

Soliman
Et le camp du Croissant
A été flagellé.

Mehmet
Le général ?

Hussein
Dans peu d’heures,
Il sera conduit dans les chaînes
Par la troupe qui sert à punir les coupables.

Mehmet
Que, loin de mes yeux,
Une main qui vive
Le punisse de la mort des autres.

Ibrahim
Et qu’elle l’extermine.

Mehmet
Que le chef que vous perdez, perde son chef.

 

Scène dernière

 

Récitatif

Khadidja
Ainsi donc, des torches
Livrées à Eymeric,
Tu vous as libérés ?

Aligia
Non.

Khadidja
Mais vos promesses ?

Aligia
Je réserve à un autre temps et un autre lieu
D’exposer, sur votre instance,
Les variations de mon esprit.

Khadidja
Ô espérances trahies !

 

Duo

Khadidja
Bambin qui vas nu,
Va-t-en de mon sein.
Pupillette amoureuse,
Ne lance plus de flèches
Enduites de poison.

Bambin, etc.

Aligia
Cupidon, avec ta torche,
Enflamme mon cœur,
Et adoucis dans mon sein,
Avec le miel du plaisir,
L’absinthe de la douleur.

Cupidon, etc.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC