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Sigmund Theophil Staden

[1607 - 1655]

Seelewig

Le poème sylvestre spirituel, ou divertissement, nommé Seelewig

opéra en III Actes, donné à Nuremberg en 1644
livret de Georg Philipp Harsdörffer [1607 - 1658]

 

 

Seelewig (L’Âme immortelle), soprano
Sinnigunda (La Sensualité), soprano
Herzigilt (La Sagesse), soprano
Gwissulda (La Conscience), mezzo-soprano
Künsteling (L’Artifice), ténor
Ehrelob (Les Honneurs), ténor
Reichimuth (La Richesse), baryton
Trügewalt (L’Abuseur), basse
La Futilité ténor
Écho mezzo-soprano
Le Chant soprano
La Peinture ténor

 

 

Acte I

 

Acte II

 

Acte III

 

 

 

Prélude ("Clarino" d’un ballet équestre)

Ouverture ou accord (Symphonie) avec violon derrière le rideau

 

La Musique, ou le Chant

Ma haute et noble position ne me permet pas de renoncer,
Il faut, il faut que je sorte et montre ce que je sais faire.
Il se peut que je ne satisfasse pas l’esprit vicié de la populace,
Mais ma gloire atteindra le ciel.

Le chœur des anges a retenti pour chanter ce monde;
Ensuite, je fus au côté du peuple de Dieu, dans sa parole,
Quand le son des trompettes emplissait l’air
Et, sans un coup d’épée, se rendait maître de mainte place.

Par la suite arriva cette folie
Qui me chassa du temple avec force.
J’étais pieds et poings liés comme une esclave,
Si bien que peu à peu, avec moi, l’amour de Dieu s’est refroidi.

Maintenant, les lourdes chaînes sont tombées.
Ma liberté m’amène à louer et honorer Dieu
Et à aimer mon prochain: je chante ici
Un poème spirituel sans gloire ni honneur vains.

Écoutez maintenant, si cela vous plaît, avec quelle beauté
Le libre art de la poésie est uni à moi, si amoureusement
Qu’il porte mon nom même, animé par mon esprit,
Il est mon miroir, mon cœur, mon trésor, oui, mon autre moi-même.

 

 

Acte I

 

 

Scène 1
Künsteling contemple son visage dans le fleuve

 

Künsteling
Miroir coulant et flot d’argent,
Calme maintenant tes fières vagues bouillonnantes
Que les vents éclairent de frissons,
Et va d’une humeur nonchalante et moins impétueuse.
Voilà que le flot hâtif est suspendu, s’immobilise,
Montrant mon visage sous la surface transparente.
Même si plusieurs courants convergent et s’enflent,
Mon image reste ici au milieu du cours !
Dans ce pays,
Sur les rives sablonneuses,
Elle s’arrête et s’en va,
Mais aucun reflet
Ne peut peindre
La parole humaine.

 

Scène 2
Trügewalt et Künsteling

 

Trügewalt
Künsteling, il faut que je te fasse part de mes plaintes,
Car depuis longtemps je porte
En moi le désir
De séduire ici Seelewig;
Si tu me prêtes assistance,
Je te serai toujours reconnaissant.

Künsteling
Quelqu’un, dans tout le pays,
Refuserait d’exaucer
Ton souhait,
Connaissant ton pouvoir ?
Mes services, et tout ce que je peux,
Je te les offre bien volontiers.

Trügewalt
Hélas, elle a l’habitude de ne pas s’attarder
Quand souvent, quelque part,
Je crois la rejoindre
Pour lui dire un seul mot !
Si tu me prêtes assistance,
Je te serai toujours reconnaissant.

Künsteling
Ne peux-tu donc pas la forcer
Dans quelque solitude ?
Ou la circonvenir par la ruse,
Quand elle se tient dans la prairie ?
Je vais faire ce que je pourrai
Comme il sied à un ami.

Trügewalt
Gwissulda l’accompagne
Depuis sa plus tendre jeunesse,
Et a une si mauvaise influence sur la nymphe
Qu’elle fuit mon chemin.
Si tu me prêtes assistance,
Je te serai toujours reconnaissant.

Künsteling
Sinnigunda, à ce que je crois,
(Quand Gwissulda se repose)
Chez elle, dans son bosquet,
Parle souvent pour le mieux.
Ce que je peux y faire,
Je te l’offre bien volontiers amicalement.

Trügewalt
Si tu pouvais l’apprivoiser avec de l’amour,
Par tes nombreux artifices,
Je prendrais ton apparence
Et alors rafraîchir mon ardeur.
Si tu me prêtes assistance,
Je te serai toujours reconnaissant.

Künsteling
Sinnigunda doit nous servir,
La joie des bergers lui est chère,
Quand les champs verdissent,
Elle cherche le plaisir et la gaîté.
Ce que tu m’ordonnes,
Je le ferai comme je pourrai.

Trügewalt
Mais tu me cèderas
Tout ce que tu obtiendras dans cette affaire,
Car toutes les nymphes me haïssent,
Mais toi, tu plais à toutes.
Si tu me prêtes assistance,
Je te serai toujours reconnaissant.

Künsteling
Trügewalt, apprends
Que ce que j’aurai capturé
Dans le piège ou le filet
Sera entièrement porté à ton crédit.
Je ferai ce que je pourrai,
En ami et honnête homme.

Trügewalt
J’ai eu la même promesse de Ehrelob et Reichimuth;
Ainsi sera brisé
Son orgueil par sa chute.
Si tu m’aides dans ma petite entreprise,
Je te serai toujours reconnaissant.

[Ils sortent.]

 

Scène 3
Ehrelob et Reichimuth examinent leurs ombres dans le soir

 

Ehrelob
L’ombre grandit, dessinant ma silhouette.

Reichimuth
C’est l’effet du soleil,
Qu’elle soit peinte si noire.

Ehrelob
Le soleil trace mon image par ses chauds rayons.

Reichimuth
Puis l’air commence à se remplir d’obscurité.

Ehrelob
Regarde comme cette longue ombre s’étend subitement.

Reichimuth
Et montre comme le jour avance vers son coucher.

Ehrelob
C’est un vrai régal, cette grâce du brillant soleil.

Reichimuth
C’est l’image nocturne des chemins des ténèbres.

Ehrelob
Les chevaux rapides du soleil
S’enfoncent maintenant dans la mer,
Pensons maintenant
À ce que Trügewalt nous a promis.

Reichimuth
Le soir brun nous montre qu’aujourd’hui il est trop tard,
Demain nous portera conseil.

[Ils sortent.]

 

Scène 4
Seelewig et Sinnigunda
Les nymphes se promènent le soir au bord de la mer

 

Seelewig
Le soleil d’or plane sur la mer,
La lune d’argent commence à faire sortir
La troupe des étoiles scintillantes.

Sinnigunda
Ma belle compagne, allons nous promener
Sur ce rivage sableux,
La mer étale va et vient.

Seelewig
Regarde tous ces coquillages en forme d’escargots,
Leur beauté circulaire, enroulée sur elle-même,
Dont Neptune aime à se ceindre !

Sinnigunda
Apprends combien souvent, même parmi les pâtres
Et les bergers, dans les classes inférieures,
Se trouve du plaisir et un grand entendement.

Seelewig
Contemple au loin le mât pointu,
La voile au repos, une fois l’ancre jetée,
Les ondulations des vagues qui meurent, aplanies.

Sinnigunda
Vois donc, chère compagne, s’il nous suffit
D’espérer constamment sans que rien n’arrive,
Comme si la chance s’offrait aux hésitants.

Seelewig
Quelle merveille ! Le soleil enflamme la mer,
Il rougit si ardemment l’eau,
Il caresse et incline les vagues tranquilles.

Sinnigunda
Et une lumière naît de la même façon
Quand la douce ardeur de l’amour s’allume en nous
Et nous échauffe de flammes douloureusement délicieuses.

 

Scène 5
Herzigilt, Gwissulda, Sinnigunda et Seelewig

 

Herzigilt
Laissez-nous venir nous promener avec vous, si cela vous agrée.

Gwissulda
Vous pourriez facilement vous égarer, sitôt que vous êtes ensemble.

Herzigilt
Fuyez ce rivage,
Car il y a trop de sable dangereux.

Sinnigunda
Ne suis pas ces avis qui sont vieux jeu,
La mer et le vent sont calmes.

Herzigilt
C’est bientôt le moment de dormir,
Avec l’arrivée de l’ombre sombre.

Sinnigunda
Qui prend ce conseil au sérieux
Ne se prépare aucun plaisir.

Seelewig
Regardez comme cette ancre est solidement fixée
Dans une faille de rocher.

Sinnigunda
Il y a plus d’espérance et de liberté
Dans les profondeurs de la terre.

Gwissulda
On doit arracher l’ancre à la terre
Et la lever,
Si l’on veut, aidé par les vents,
Garder le bon cap de l’espérance.

Sinnigunda
Ma chère, ne fais pas attention à eux,
Libère-toi de leur autorité.

Herzigilt
Si vous refusez de venir avec nous, vous le regretterez.

[Ils sortent.]

 

Scène 6
Trügewalt seul

 

Trügewalt
Ne dois-je pas me désoler
De ce que ma magnificence et ma splendeur
Soient raillées et méprisées ?
Je dois allier la ruse à la force !
Forêt bruissante, au couvert si dense,
Ne cache pas Seelewig dans ton sein.

Doit-elle échapper à mon pouvoir,
Celle qui habite mon royaume,
Et me trouver si lâche 
Au point de la laisser moi-même s’enfuir ?
Buissons foisonnants enveloppés d’ombre,
Ne cachez pas Seelewig dans votre sein.

Ce qu’on trouve dans cette forêt
Doit aussi obéir aux lois du monde,
Comme m’appartenir à moi seul,
Pour que j’en sois le seigneur et maître.
Vallons feuillus entourés de haies,
Ne cachez pas Seelewig dans votre sein.

 

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Acte II

 

Musique de danse avec violons (sur la futilité)

 

 

Pour le début de l’acte II.
Chœur des bergers derrière le rideau

Künsteling, Ehrelob et Reichimuth à 3

 

Künsteling, Ehrelob et Reichimuth
C’est un grand plaisir d’être toujours pourvu
D’une astucieuse fourberie que le bas peuple ne soupçonne pas.
Plus d’un tour trompeur égare et aveugle,
Et infléchit et détermine le sort et le destin.

Il porte un lourd fardeau et des liens douloureux,
Celui qui est sans cesse emprisonné dans sa simplicité.
Plus d’un tour trompeur l’égare et l’aveugle,
Et infléchit et détermine le sort et le destin.

La simplicité est la risée de ce monde intelligent,
Elle avance délibérément à tâtons dans un camp obscur.
Plus d’un tour trompeur égare et aveugle,
Et infléchit et détermine le sort et le destin.

 

Symphonie avec flûtes

 

Scène 1
Sinnigunda et Seelewig

 

Sinnigunda
Ma compagne, allons regarder
Les charmantes fleurettes qui, la nuit,
Étaient fermées dans nos prairies,
Et auxquelles la rosée en perles
A rendu leur délicate beauté.

Seelewig
La terre s’extasie et répand à travers l’air
L’encens et la myrrhe;
Chaque fleur, chaque herbe, échappée à la sécheresse,
Exhale son parfum.

Sinnigunda
Pour le plaisir particulier de ces fleurs colorées,
Les gais petits oiseaux volètent ici,
Font entendre leurs petites langues et voix,
Traversent joyeusement les nuages amusés en nuées,
Et louent le charme bien connu des fleurettes.

Seelewig
C’est le pouvoir du soleil
Qui provoque tout cela de ses rayons puissants,
Qui, avec richesse et art, émaillent et peignent
Tout dans cette contrée.

 

Symphonie avec 3 chalumeaux

 

Scène 2
Ehrelob, Künsteling et Reichimuth
chantent (en même temps)
de loin (en s’approchant des nymphes) à trois voix

 

Ehrelob, Künsteling et Reichimuth
De rubis et de saphirs
Ce pays est parsemé,
Et de plus d’un diamant
La rosée brillante se plaît à l’orner.
Ce noble écrin de fleurs
Resplendit aux rayons du soleil.

Chantons dans ces ombres pâles
À cette heure matinale,
Chantons d’une bouche joyeuse
Et invitons les oiseaux autour de nous.
Que chacun chante les louanges de son amour
D’un sincère élan du cœur.

Proclamons volontiers
Que la plus belle fleur ici,
Gloire du monde et des champs,
Doit être nommée Seelewig.
Louez-la par les mêmes accents
Au-dessus de toutes les fleurs.

Quand la lumière du soleil point,
Quand l’oiseau chante délicieusement,
Quand l’air nous entoure de sa gaieté,
Et que le repos des fleurs nous charme,
Pense, Seelewig,
Que tout cela est pour te plaire.

 

Scène 3
Sinnigunda, Seelewig et les trois bergers,
Herzigilt caché derrière un arbre, et Gwissulda

 

Sinnigunda
Entends-tu ce que chantent les bergers ?

Seelewig
Ont-ils quelque chose à annoncer ?

Sinnigunda
Ils ne peuvent que chanter ta gloire et ta louange !

Künsteling
Très belles nymphes, couronnes des bocages,
Fuyez, fuyez la solitude,
Aimez, aimez notre joie pastorale
Qui libère de la tristesse et des pleurs.

Sinnigunda
Si ces pâtres nous guident,
Nos cœurs se délecteront;
Ils ne peuvent que chanter ta gloire et ta louange !

[Ils s’assoient; Künsteling tend à Seelewig une longue-vue et chante:]

Künsteling
Vois, le sable brûlé,
Que le vent emportait en poussière,
Le feu vif
Le fige si habilement
Qu’il s’est unifié,
Et peut couler mollement,
Comme la cire tendre;
Oui, l’art s’emploie
À mouler le cristal.
Le métal fragile,
Habilement arrondi, dirige sur le centre
Les rayons brillants des yeux,
De sorte que tout ce que nous voyons
Se rapproche,
Bien plus net et gros.
À travers ce verre magique, regarde ce que tu veux;
Ainsi tu trouveras, crois-moi, de quoi satisfaire tes aspirations.

Sinnigunda
Tu peux libérer ton humeur grâce à ce verre
Qui peut te faire passer de la tristesse à la joie.

Ehrelob
Si tu veux passer ton temps auprès de ce fleuve,
Prends de ma main tout ce que je t’ai préparé;
Une ligne fine, qui t’est offerte à toi, Seelewig,
Avec un roseau flexible, un hameçon et des plombs.
Si tu fais l’effort de grimper sur ce rocher élevé
Et te penches vers l’eau depuis la falaise,
Tu accrocheras assurément à ta ligne,
Selon tes souhaits et tes désirs, plusieurs mets princiers;
Mais il ne faut pas que ton impatience l’emporte sur l’espérance,
Afin de ne pas quitter aussitôt une voie qui t’est si chère.

Sinnigunda
Compagne de mes jeux, que penses-tu de ce berger hardi ?
Dans les ambitions nobles, la peine n’a-t-elle pas nom plaisir ?

Reichimuth
Bien qu’aucun présent
Digne de cette nymphe
Ne se trouve dans la mer ni sur la vaste terre,
Je veux pourtant mettre à tes pieds
Ici un carquois, des flèches et un arc,
Pour que, sur les bonnes traces, tu abattes un abondant gibier
Dans ces réserves, à travers bois, montagne et vallon, dans les champs obscurs.
Si ce divertissement de seigneur plaît à Seelewig,
Elle en retirera à côté du plaisir un riche profit.

Sinnigunda
L’arc est d’or,
Le carquois de pierre précieuse,
Les flèches de bois coûteux,
Rien ici n’est commun.

Seelewig
Je baise les cadeaux et m’efforcerai
De vous témoigner à tous trois en retour amour et bienveillance.

[Ils sortent.]

 

Scène 4
Gwissulda et Herzigilt sortent de derrière les arbres

 

Gwissulda
Herzigilt, tu as bien vu
Le danger que court Seelewig.

Herzigilt
Nous sommes responsables en tous temps
De la protection des ses intérêts.

Gwissulda
Je vais l’exhorter par des larmes
À éviter Sinnigunda.

Herzigilt
Bien que nous ayons de bonnes intentions à son égard,
Elle nous récompense par la haine et l’envie.

Gwissulda
Allons, hâtons-nous d’aller la trouver
Avant qu’elle s’attire des ennuis.

Herzigilt
Il est facile de la dévoyer
Si nous tardons un peu trop.

 

Scène 5
Sinnigunda et Seelewig
Seelewig porte sur elle les cadeaux reçus des bergers

 

Sinnigunda
Ce sont nos bergers qui t’ont fait ces cadeaux
Que tu arbores avec avidité ?
Alors je m’enhardis sans plus hésiter
À t’offrir maintenant ma guirlande.

Vois ces fleurettes rouge clair
Pâlir de honte devant le charme de Seelewig.
La guirlande semble tressée très serrée,
Mais Sinnigunda t’est attachée plus fortement.

Seelewig
Très chère compagne de jeux, l’emprise de l’amour,
Seule la mort amère la dénoue.

 

Scène 6
Gwissulda, Herzigilt, Seelewig, Sinnigunda

 

Gwissulda
Ce n’est pas ce qui se contente d’avoir bon goût
Et de plaire à notre bouche
Que le médecin avisé prescrit au malade.
Reproche-lui, Herzigilt, le vil désir des sens.
Peut-être ta gentillesse la convaincra-t-elle efficacement.

Sonnet

Herzigilt
Sœurs, écoutez-moi,
Et faites attention à ce que je dis !
Ces arbres que voici, tout pourris et vieux,
Ont si bien entrelacé leurs branches,
Comme s’ils portaient une même charge de fleurs et de fruits,
Que quand les brises errantes prennent plaisir à les traverser,
Leur feuillage abondant se donne des baisers mutuels.
Quand un nuage les colore d’humidité,
Les gouttes nourricières tombent de branche en branche.
Une union amoureuse si étroite a eu tôt fait d’enflammer
Les arbres de part et d’autre, et ils en sont morts,
Et maintenant la hache du bûcheron va trancher leur union.
Attendez-vous au même sort, si vous ne renoncez pas
À ce lien scellé par l’amour. Vous êtes bientôt perdues,
Là dans le feu de l’enfer, ici dans le tombeau de la mort.

Gwissulda
Seelewig, si tu veux te libérer du danger
Et trouver une paix véritable dans le cours de ta vie,
Arrache de ta tête la couronne de Sinnigunda,
Et ferme complètement tes oreilles à ses façons d’entremetteuse.
Détourne ta face des fourberies de Künsteling,
Car avec son cadeau il ne cherche qu’à te tromper.
Éloigne toujours ta main de l’arc et des flèches
Si tu veux échapper à la contrainte de la corde.
Ta canne à pêche, jette-la aux pieds de Herzigilt,
Car tu payeras ta prise avec des remords tardifs.
Et laisse Sinnigunda, avec ses colifichets insensés,
S’enfuir, si elle ne veut pas sentir
La punition de cette main pleine de colère jalouse.

Seelewig
Il est dur de quitter
Ce qu’on a longtemps aimé démesurément.

 

Sopra la chiccona ("Musique d’orage")

[Sinnigunda sort en courant, suivie de Gwissulda et Herzigilt.]

[Seelewig veut dormir sous les arbres, mais est bientôt épouvantée par une tempête.]

Seelewig
Sombres nuages, sombres nuages,
Vents violents mugissants,
Tonnerre grondant, tonnerre grondant,
Éclair de feu,
Grêlons humides crachés par un canon,
Épargnez-moi, épargnez-moi ! Pitié, que rien ne s’embrase !
Ne vengez pas mes si fréquents péchés !
Cachez-moi, collines et fentes rocheuses,
Que le châtiment qui me menace ne me trouve pas !
Les mots me manquent,
Les rochers sont trop bas
Hélas, hélas, hélas, le monde est trop étroit
Pour que j’échappe à ce châtiment !
Écoutez ! L’écho renvoie ma plainte,
Hélas, hélas, malheur !

Chœur des nymphes à 4, Écho

Seelewig
Qu’est-ce qui peut affliger notre esprit ?

Écho
... l’amour

Sinnigunda
Qu’est-ce qui peut troubler notre paix ?

Écho
... la gloire

Herzigilt
Qu’est-ce qui aime à tourmenter notre cœur ?

Écho
... l’avidité.
C’est comme chasser avec les hiboux,
De courir après la futilité;
Et c’est gagner une souffrance vaine,
Que d’aimer, se glorifier, désirer avidement.

Seelewig
Qu’apportent les conseils des grands seigneurs ?

Écho
... du mal

Sinnigunda
Quelle est la récompense du savoir ?

Écho
... la raillerie

Herzigilt
Qu’est-ce qui peut satisfaire notre cœur ?

Écho
... le mensonge.
C’est ainsi que nous sommes trompés
Quand la vaine futilité
Nous laisse, au lieu de joie,
Malheur, raillerie et mensonge vains.

Seelewig
Qu’est-ce que la faveur des grands princes ?

Écho
... une vapeur

Sinnigunda
Quel est le plaisir de l’ivrogne et du glouton ?

Écho
... des immondices

Herzigilt
Et la force des guerriers si fiers ?

Écho
... de l’ostentation
C’est ainsi qu’on s’en rit à la fin,
La futilité fugace
Nous laisse de vaines souffrances,
Une vapeur bleue, des immondices, de l’ostentation.

Chanson sur la futilité

Vil esprit humain, entendement pervers,
Qui convoites toujours les mensonges du monde,
Sotte raison du bétail, comment peux-tu accorder du prix à des bagatelles ?
Parce que tu aimes ta maladie, tu ne peux pas guérir.
La fugace futilité te prépare de jour en jour une éternelle douleur au cœur.

Tu fais cas du gros argent avec une cupidité insensée,
Et te reposes sur des scories mêlées d’or,
Cette noble mine vaine te précipite maintenant dans l’abîme.
Tu as un mauvais bien que chacun peut écorner.
La frivole futilité te prépare d’heure en heure une éternelle douleur au cœur.

Un doux poison se cache dans la gloutonnerie stupide:
Tu bois souvent sans soif d’exquises boissons
Et tu es un trou d’enfer (sans mesure ni but),
Sans même faire attention à la manne céleste qui s’y trouve.
La douce futilité te prépare délicieusement une éternelle douleur au cœur.

L’argent, la pompe, le vin, l’ardeur amoureuse ne durent qu’un moment,
Si on y regarde bien. Ils vont comme ils peuvent,
Et sont une vapeur bleue, qui passe d’elle-même,
La faux de la mort frappe et abat tout sur son passage.
Ah, futilité temporelle, comme tu prépares une éternelle douleur au cœur !

 

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Acte III

 

Symphonie pour le troisième acte, avant la scène 1, avec trois bombardes ou bassons

 

 

Scène 1
Trügewalt, Künsteling, Reichimuth, Ehrelob

 

Trügewalt
A-t-elle si vite plié ?

Künsteling
Je vous le dis, je l’ai entendu
Et vu à travers les haies.
Ne croyez-vous pas mes paroles ?

Ehrelob
Elle ne s’est donc pas rebellée ?

Künsteling
Elle n’en aurait pas eu la force.

Trügewalt
Croyez-moi, elle l’oubliera bientôt.

Reichimuth
Si Sinnigunda la surveille bien.

Ehrelob
Elle était donc présente ?

Künsteling
Elle n’a pas osé placer un mot.
Ah, elle a été si impressionnée par le bruit
Qu’elle a honteusement pris la fuite.

Trügewalt
Cherchons notre avantage.

Ehrelob
Tout espoir n’est pas perdu.

Reichimuth
Il faut tendre de nouveaux pièges.

Trügewalt
Suivez-moi vers ces hêtres.

Künsteling
Il peut encore en sortir quelque chose.

Trügewalt
Suivez-moi, je vous fais confiance.

 

Scène 2
Seelewig seule chante, assise au bord du fleuve

 

Seelewig
Vagues rapides et précipitées, fleuve au cours brillant,
Arrête-toi dans ces prairies,
Laisse-moi fondre de tristesse.
Mes pleurs abondants, l’accablement de mon cœur,
Je veux maintenant te les confier.

Quand tu arriveras à la mer mugissante,
Demande-lui si dans ses profondeurs aussi
On trouve pareille amertume,
Qui peut excéder la masse des gouttes
Qui ruissellent de mes yeux.

La nuit paisible ne me calme pas,
Car je n’y trouve aucun plaisir,
Mais vais mourir de chagrin.
Le gai soleil me refuse sa lumière,
Voyant que je cours à ma perte.

Ne tarde plus longtemps, triste fleuve;
Ma plainte peut-elle retenir ta hâte
Et te détourner de ton cours ?
Ainsi reprends ton chuchotement, cours d’un flot plus vigoureux,
Mes pleurs t’augmentent.

 

Scène 3
Sinnigunda et Seelewig
Seelewig assise près du fleuve,
Sinnigunda passe en chantant ces vers sur le chant d’un rossignol

 

Sinnigunda
Le rossignol qui volette bat rapidement des ailes,
Fait entendre aux nuages sa plainte nostalgique,
Et, comme en un chant funèbre, sa gorge tantôt chante sa douleur et sa mélancolie
Son ardent désir, ses craintes et ses effrois dans ses trilles.
Comme le son des trompettes,
Comme le son des trompettes retentit avec éclat et puissance,
Ses accents résonnent alors dans un grand cri.
Tantôt, de même que le ruisseau se coule dans les galets grossiers,
De même son chant murmure, murmure, plein de joie et contentement.
Écoute, écoute comme sa petite voix fait chatoyer avec art
L’écheveau de presque toutes les nuances, toutes les nuances, toutes les nuances
Qu’on peut trouver dans sa mélodie,
Quand il transperce l’air de son aile légère.
Apprends que le sort peut nous faire pleurer
Et bien vite, en un instant, nous sourit à nouveau.
Ainsi, ne lâchons pas la bride au chagrin.
Seelewig, chasse les plaintes et les craintes,
Ces tourments et soucis de bonnes femmes,
Qui diminuent et entravent la gaieté;
Méprise la discipline inutile qui n’a qu’un temps
De ces grincheuses ridicules:
Les vieux ne savent que sermonner et punir.

Seelewig
Si tes paroles réconfortantes pouvaient apaiser ma douleur
Et chasser tout chagrin de mon cœur,
Je suivrais sans retard ton conseil
Et ainsi retrouverais entièrement ma joie.

Sinnigunda
Demande aux arbres, demande aux forêts,
Demande aux prairies et aux champs fleuris
Si tu es plus belle quant tu ris
Ou quand tu soupires et gémis dans les pleurs.
Demande seulement, demande aux filles de l’air,
Demande seulement, demande aux filles de l’air.

 

Scène 4
Seelewig, Trügewalt (à haute voix)
sous l’apparence de l’Écho, et Sinnigunda

 

Seelewig
Qui peut donc me consoler ?

Trügewalt
... moi.

Seelewig
Qui entend mes plaintes ?

Trügewalt
... parle.

Sinnigunda
Vois donc, là-bas,
Écho renvoie ses paroles !

Seelewig
Ma joie est enfuie !

Trügewalt
... enfuie ?

Seelewig
Qu’est-ce qui peut compenser cette perte ?

Trügewalt
... le plaisir.

Sinnigunda
Si tu apprécies plaisir et divertissement,
Tu oublieras ta plainte.

Seelewig
Quelle est ma parure dans le monde ?

Trügewalt
... l’argent.

Seelewig
Que dois-je souhaiter de plus ?

Trügewalt
... les honneurs.

Sinnigunda
Si un berger t’honore,
Tes biens et ton courage en seront accrus.

Seelewig
Qu’est-ce qui m’apporte un grand avantage ?

Trügewalt
... l’art.

Seelewig
Qu’est-ce qui tempère une grande douleur ?

Trügewalt
... la joie.

Sinnigunda
Qui doit-elle donc suivre ici ?

Trügewalt
... toi.

Seelewig
Mais nous donnes-tu de bons conseils ?

Trügewalt
... oui.

Seelewig
Quel est le divertissement qui se présente ?

Sinnigunda
Ces bergers te cherchent.

 

Scène 5
Künsteling, Sinnigunda, Seelewig chantent,
les autres viennent avec eux.
Künsteling parle aux bergers tout en entrant

 

Künsteling
Écoutez, ce que Trügewalt nous a ordonné pour cette affaire,
Je m’en occupe, c’est moi qui peux le mieux le faire
Et exécuter ce qu’il veut. C’est pourquoi je m’avance;
Vous deux, suivez-moi, c’est son souhait et le mien.

Sinnigunda
Allons donc passer le temps avec cette troupe de bergers,
Et jeter chagrins et soucis au vent.

Künsteling
Nymphes, profitez donc de la fraîcheur
De cette heure matinale pour jouer sans contraintes à un jeu de bergers.

Sinnigunda
Nous participons toutes les deux, mais il faut avant tout
Que ce divertissement soit convenable, sinon il risque de ne pas nous plaire.

Künsteling
Nous connaissons les convenances. Le jeu que nous aimons
S’appelle L’Amour aveugle, en voici le principe:
D’abord on donne des chiffres, puis on bande les yeux
De celui sur qui tombe le chiffre et, en courant çà et là, il doit trouver
Un autre pour être l’Amour aveugle à sa place,
Et ainsi de suite, voilà le déroulement du jeu.

Sinnigunda
Il n’y a pas de mal à essayer.

Seelewig
Qui commence à compter ?

Künsteling
C’est le sept, le premier à attraper à l’aveugle,
Écoutez, je commence avec moi:
Deux, trois, quatre, cinq, six, sept;
C’est Seelewig qui commence à faire l’Amour.

Sinnigunda
Voici le léger bandeau qui aveuglera ton visage
Jusqu’à ce que tu en touches un autre en courant vite.

 

 

"Caccia d’amore" ("Chasse d’amour") – Questa dolce sirena

Trügewalt, caché derrière une haie, Gwissulda assise sous un autre arbre, Herzigilt contre elle. Alors que Seelewig croit qu’elle court après les bergers, Trügewalt se laisse complaisamment attraper. Alors Herzigilt et Gwissulda accourent, arrachent le bandeau du visage de Seelewig et chassent Trügewalt et les bergers.

 

Scène 6
Gwissulda, Herzigilt, Seelewig

 

Gwissulda
Regarde ce que ta course a attrapé alors que tu étais presque aveugle;
Et toi, esprit menteur et trompeur, va-t’en de ses bras.
Toi qui vends une vraie souffrance pour un plaisir sombre,
Va-t’en avec ton équipe et ta bande d’enjôleurs.

Herzigilt
Et toi, Sinnigunda, puisque tu as aveuglé Seelewig,
Tombe à ses pieds, morte-vivante,
Privée de ta force, que tu as tôt fait de tourner en raillerie.
Et toi, Seelewig, suis-nous dorénavant.

Gwissulda
Remercie et loue Dieu, et chante pour lui, de ce qu’il ne t’a pas abandonnée
Dans un tel danger, et qu’il a souvent souhaité ton bien,
Lui qui gouverne sans limites forêts et monde,
Et t’a tentée et mise en danger par l’amour et le plaisir.

Herzigilt
Maintenant que cette vaine tentative est derrière toi,
Que la raison éclaire la parole de l’Âme Éternelle
Que la main bienveillante de Dieu t’adresse depuis le ciel,
Loue maintenant sa bonté, encore et toujours.

Seelewig
Ah, Dieu au pouvoir merveilleux,
Qui m’as conduite avec bienveillance à travers plus d’une nuit !
Il n’existe aucun malheur, à aucun moment,
Quand je me conduis comme il convient.

Ah, si j’avais des ailes,
Pour m’élancer vers le ciel dans l’aurore d’or !
Car maintenant je m’afflige
De tout ce que j’ai fait auparavant dans l’erreur des choses terrestres.

Que ta bonté éternelle,
Toujours renouvelée le matin, rayonne autour de mon nouveau départ;
Ah, Seigneur, je m’enlève à moi-même et me donne toute à toi.
Ah, laisse-moi t’atteindre.

Qu’à toute heure
Ma bouche fasse retentir ta louange dans ce vallon
Jusqu’à ce que, le moment voulu, dans l’éternité,
J’escalade la montagne du ciel.

 

Symphonie

 

Chœur des anges

Exultez maintenant, saints, jouez et chantez !
Louez maintenant le Très Haut, apportez-lui des offrandes de reconnaissance,
À lui qui rachète les âmes repentantes et les console du fond du cœur.

Aussi éloigné que le matin soit du soir,
Sa bonté céleste embrasse les hommes pieux;
Il nous verse des pleurs de repentir, ce vin des anges.

D’un cœur saint et d’une volonté sainte,
Nous nous enrôlerons dans l’armée des anges;
Exultez, bienheureux que la joie éternelle soit accordée aux hommes pieux.

 

Chant final de la Peinture aux auditeurs

La fidélité de l’amour s’est-elle à présent refroidie ?
L’art du chant va-t-il resplendir sans moi ?
Et la Poésie ne plus faire cas de moi ?
Ce lien de parenté entre nous a-t-il vieilli ?

Non, la jalousie égare mon esprit.
De même que les fleurs embellissent mes vêtements
Et la guirlande colorée couronne ma tête
De même l’œuvre du peintre a décoré cet endroit.
Quel art peut s’égaler à nous ?
Montagnes, collines rocheuses, vallons, forêts,
Fleuves, gués marins, prairies, champs,
S’effacent en un clin d’œil quand nous apparaissons sur la scène.

Si cette délicieuse union du chant et de la poésie,
Preuve de l’art de mes sœurs, vous a plu,
Faites résonner un cri d’admiration pour Seelewig;
Dites-nous « Bonne nuit », applaudissez.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC