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Johann Mattheson

[Hambourg, 28 septembre 1681 Hambourg, 17 avril 1764]

Boris Goudenov

Boris Goudenov

Dramma per musica, en III Actes

Livret de Johann Mattheson

 

les personnages

 

Theodorus Ivanovitch, grand-duc de Moscovie - basse
Boris Goudenow, ministre - basse
Irina, sœur de Boris, grande-duchesse - soprano
Axinia, fille de Boris - soprano
Olga, princesse russe - soprano
Gavust, prince étranger - ténor
Josennah, prince étranger - ténor
Fedro, boyard - basse
Ivan, boyard - ténor
Bogda, serviteur de Boris - ténor

Chœur de vieillards
Chœur d'enfants
Personnages muets: le Patriarche - les conseillers du royaume et les chevaliers.

 

Acte I
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Acte II
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Acte III

 

La scène se situe dans la capitale, Moscou, et aux environs

Acte premier

Ouverture

 

La scène représente une salle magnifique, voûtée au centre, avec des fenêtres latérales, entourée de sièges surélevés, les murs couverts de splendides tapisseries. Le trône du tsar au milieu; à sa droite, le globe impérial sur une pyramide d'argent; à sa gauche, une aiguière d'or.

 

Scène première
Irina, Théodore, Fedro, Ivan, Boris

 

Air & Chœur

 

Irina et le Chœur

Époque bénie
Où l'amour et l'union
Prodiguent les plus sages conseils !
Époque bénie !
Division, sécession, égoïsme,
Malgré vous, l'unanimité
Va accompagner nos souhaits.

 

Accompagné

Théodore

Quand Atlas est prêt à faiblir sous son pesant fardeau, quand ploient ses épaules sur lesquelles reposent les lourds soucis du royaume, Hercule lui offre alors son bras et son épaule, il porte pour lui le glorieux fardeau et l'aide à tenir la barre, de sorte qu'il puisse se reposer. Ainsi, mes fidèles et nobles amis, comme mon esprit lassé de sa lourde charge doit penser à un appui, j’ai pris la décision, et j’espère ne pas avoir à reculer, de proposer le prince Boris comme gouverneur de Moscovie.

Fedro
En bon sujet, je suis d’accord.

Ivan
Ce choix ne peut qu’agréer à tous.

 

Chœur

 

Nous nous réjouissons tous.

 

Accompagné

Théodore
Prends donc le sceptre, en signe de l’honneur que nous te conférons maintenant.

Boris
Celui qui est prosterné à tes pieds ne saura jamais assez exprimer son bonheur, à moins que Sa Majesté, dans Sa bienveillance imméritée, ne me laisse baiser sa généreuse main. Et que tout ce dont je vous suis redevable, princes, ne quitte jamais mon cœur.

Théodore
Par ton assistance, nous sommes délivrés de tout souci.

 

Air & Chœur

 

Théodore
Les joyaux qui ornent la couronne
Cachent un feu intérieur.

Chœur
Les mains qui tiennent le sceptre
Tiennent un gage dangereux.

Théodore
Des monceaux de perles...

Chœur
Font ruisseler des larmes.

Théodore
Or et soie...

Chœur
Recouvrent bien des souffrances cachées.

Théodore
...Sur le trône qui se dresse...

Chœur
Est fixée une trappe.

Théodore
Qui se repaît de la pourpre...

Chœur
...S’aveugle lui-même.

 

Scène II
Les appartements de la grande-duchesse, avec des alcôves
Fedro, Irina

 

Air

 

Fedro

Cache-toi, désir interdit,
Évite mes regards,
Contente-toi d’être dans mon âme,
Qu’elle te serve de résidence
Jusqu’à ce que mon corps gise dans son cercueil.

 

Récitatif

Fedro
Altesse, je me réjouis de la bonne fortune de ton frère.

Irina
Et pourtant, tu sembles si triste ?

Fedro
La déférence retient mon enthousiasme.

Irina
Et donc te fait soupirer ?

Fedro
Ah, pardonne, si jamais...

Irina
Pardonner ? Quoi ? Parle donc.

Fedro
Plutôt mourir.

Irina
Les larmes te montent aux yeux, Fedro; ah, si je pouvais aller un peu plus loin, je pourrais deviner ton secret. Prends soin qu’aucune pensée, aucun mot ni regard, encore moins la moindre action, n’offense en quoi que ce soit l’honneur de ta princesse. Laisse la modestie te gouverner; ainsi, tu ne perdras jamais notre bienveillance.

 

Air

 

Irina

Très souvent l’inclination
Contredit le devoir prescrit.
Si l’une te conduit
A ta propre honte,
L’autre doit la combattre ;
Ainsi l’honneur sera sa récompense,
Si le devoir et l’obligation
Contredisent l’inclination.

 

Scène III
Boris, Gavust, Ivan

 

Air

 

Boris

Plus haut ! Plus haut !
Doit rester constamment ma devise.
La grandeur implique un plaisir double
Si la ruse a trouvé le chemin
Pour arriver astucieusement à nos fins.
En avant, mon esprit !
Plus haut !

 

Récitatif

Boris
Mais ma ruse licite, mes amis, doit avoir pour effet que le royaume et l’État en tirent les plus gros avantages. Je peux vous faire entière confiance; et toi, mon très cher Gavust, tu n’ignores pas quel prix particulier tu obtiendras de tes efforts.

Gavust
Mon cœur tout entier est à toi, pas l’ombre d’un doute.

Boris
Assez, mon très cher prince. Mon dessein louable vous est bien connu. Mais avant toute chose, il faut maintenant veiller que soit évitée la séparation entre Théodore et Irina, [séparation] que celle-ci voit avec crainte.

Ivan
Je me charge d’amener déjà le patriarche à dissuader le tsar d’un tel projet. Si l’arbre ne tombe pas aux premiers coups, rien n’est encore perdu: il faiblira peut-être bientôt aux suivants.

Irina
Pour ma part non plus, je n’épargnerai rien qui soit utile. En attendant, que Fedro s’enquière où mon époux peut bien être actuellement. Dans sa chambre ? Et en quelle compagnie ?

Fedro
Je reçois l’ordre avec joie.

Gavust
Quelle que soit ma contribution, j’offre ma sincère loyauté.

Boris
Si le prince voulait consentir à interroger Josennah, chacun saurait à quoi s’attendre de sa part.

Gavust
Bien volontiers.

Boris
Ivan, fais en sorte que le plan réussisse; mais avant tout, ne nous fais pas perdre de temps.

Fedro, qui revient
On dit que le tsar, de retour du conseil, a été terrassé d’une vive douleur au flanc, et qu’on lui envoie les médecins.

 

Chœur

 

Quel coup inattendu !

 

Récitatif

Irina et Boris
Nous nous précipitons auprès de lui.

Fedro
Je vous suis sur-le-champ.

Ivan
Moi, je vais chez le patriarche.

Bogda
C’est mon propre ronflement qui m’a réveillé ?

Gavust
Que fais-tu, Bogda ?

Bogda
Il demande ce que je fais ! Avant, je dormais merveilleusement bien; maintenant, vous voyez que je suis réveillé. Mais que fait mon maître ?

Gavust
Le tsar est malade; ton maître est allé le voir.

Bogda
J’aurais voulu qu’il se soit pendu, et ne sais aucun gré au tsar de tomber malade au mauvais moment et de me voler mon repos, la meilleure place au monde.

 

Air

 

Bogda

Voyez !
Voyez comme les hommes se tourmentent
Pour porter la couronne.
On ne pense pas au sommeil
Tant que l’affaire n’est pas achevée,
Et pendant tout ce temps, leur vie
Doit toujours flotter dans l’inquiétude.
Or, or, cela ne me plaît pas.
J’aime par-dessus tout tranquillité et sommeil,
Quand un doux rêve vous flatte,
Sans aucun souci,
Quand je jouis des trônes et des couronnes
Qu’on peut avoir dans son lit.

 

Scène IV
Olga, Gavust, Josennah

 

Air à trois

 

Olga
Qui voit les yeux bien-aimés
Aspire à être près du cœur.

Gavust et Josennah
Qui ne voit pas l’éclat bien-aimé
Aspire à s’en rapprocher.

Olga
Le regard veut se rendre maître de l’âme.

Josennah
L’amour qui ne rapporte rien ne sert à rien.

Gavust
Si une ardeur fidèle voit une apparence d’espoir,
Qui voudra fuir ce doux martyre ?

 

Récitatif

Gavust
On dirait que nous sommes attirés par des aimants différents.

Josennah
C’est peut-être bien le même, mais je crois que les intentions diffèrent.

 

Air

 

Olga

Dans l’amour, un tendre cœur
Ne voit rien que pur amour.
Qui n’oublie pas d’autres intentions
Et ne voit dans l’amour qu’un prétexte
Ne mérite pas d’être conduit par lui.

 

Scène V
Josennah, Axinia

 

Récitatif

Josennah
Un prince doit-il souffrir encore plus longtemps ?

Axinia
Peut-être souffrance et tourment vont-ils le quitter bientôt.

Josennah
Alors, une grande peine apporte aussi une grande récompense.

Axinia
Encore un peu de patience, mon prince; cela ne peut plus être bien long.

Josennah
Eh bien, je vais arranger au mieux notre affaire.

Il fait semblant de sortir.

Axinia
Le prince m’obligera beaucoup ainsi.

 

Duo

 

Axinia et Gavust
Y a-t-il plus beau au monde
Que de pouvoir lire l’amour même
Dans les yeux de l’autre ?

Axinia
Quand un cœur fidèle
Se repose fermement sur l’autre,
Rien ne peut le blesser.

Gavust
Alors tout est à l’unisson,
Ce qu’ils font et même ce qu’ils pensent
Ne font qu’un.

 

Récitatif

Gavust
Josennah, revenu par surprise
Axinia, traîtresse !

Axinia
L’impudent a tout entendu ! Ma vie...

Gavust
Il me rendra des comptes pour cette indiscrétion. Halte !

 

Scène VI
Axiana

 

Récitatif

Axinia
Ce n’est pas tant le danger auquel mon prince s’expose...; un instant d’absence est ce dont mon cœur se plaint.

 

Air

 

Axinia

C’est cette absence
Qui me fait soupirer sans répit.
Car elle a trahi mon espérance
Et je n’espère plus de pitié pour mon martyre.

 

Scène VII
Gavust, Axinia

 

Récitatif

Gavust
Je ne le trouve pas, le présomptueux s’est caché quelque part.

Axinia
Qui sait quel tapis le dissimule ! Pour moi, te revoir suffit à ma joie.

Gavust
Je souhaite ne plus jamais m’éloigner de toi.

 

Duo

 

Axinia et Gavust
Ne séparez jamais
Vos chaînes chéries,
Tressez ensemble
A la fois yeux et cœurs.

Axinia
Égalez en douceur
La laine et la soie,
Laissez l’envie
Causer sa propre peine,
Apportez à la jalousie
Une douleur mortelle.

Gavust
Égalez en dureté
L’acier et le fer,
Laissez-nous prouver à chaque danger
Que nous regardons la peur
Comme une plaisanterie.

 

Scène VIII
Fedro, Boris, Bogda, Ivan, le Chœur

 

Récitatif

Fedro
Jusqu’ici, tout va bien.

Boris
Le soleil de l’honneur nous promet d’autres beaux jours.

Bogda
Il y a encore beaucoup à dire.

Boris
Et quoi ?

Bogda
Rien, maître.

Boris
Alors, pourquoi parles-tu ?

Bogda
C’est sorti tout seul.

Boris
Cela ne doit pas arriver tant qu’on ne te demande rien.

Bogda
Et alors ?

Ivan
La maladie du tsar s’aggrave, les médecins sont unanimes à dire que le terme de sa vie ne peut pas être loin.

Boris
Alors, pensons à la patrie.

 

Chœur

 

De cet instant dépend la chute ou la prospérité du royaume.

 

Récitatif

Bogda
Le plus dur, c’est le dernier.

Ivan
Même si le royaume est ruiné tout entier, et qu’Olga continue à me fuir, mon cœur amoureux, tant qu’il battra, ne peut s’empêcher de se soucier d’elle seule.

 

Air

 

Ivan

Je voudrais oublier ma bien-aimée,
Mais comment, ô Dieu !
Si le cœur ne le peut pas ?
Où que je tourne mes regards,
Je ne vois qu’Olga.
Si mes pas m’éloignent d’elle,
Je finis par retrouver Olga;
Si mes pensées se tournent ailleurs,
Toujours je reviens à elle.

 

Scène IX
La splendide chambre à coucher de Théodore
Théodore, sur un tabouret, couronne et sceptre sur la table;
autour de lui, debout à côté du patriarche, Boris, Irina, Axinia, Fedro, Ivan, et les autres boyards

 

Air

 

Théodore

Dans la main de celui qui l’a faite,
Repose la vie du mortel.
Qui a constellé la voûte céleste
Veut que change, non que périsse
Ce qui doit la vie à la divinité.

 

Récitatif

Théodore
Après ce chant du cygne, mes nobles fidèles, la couronne et le sceptre ne me causeront plus beaucoup de plaisir, et, ah ! cette faiblesse...

Fedro
Si quelque chose peut nous consoler dans cette affliction, que Votre Majesté nous rende heureux et, de sa main sacrée, donne le sceptre à celui qu’Elle a distingué comme le plus digne de tous d’être élevé au trône après votre mort.

Théodore
Démétrius, Démétrius, ô mon héritier disparu, je te suis, je te suis dans l’éternité. Accepte-le, Ivan

Il voit qu’il meurt, et tend le sceptre à Ivan, qui refuse.

Bon, alors, Fedro. Lui non plus ? Fedro non plus. Que le prenne qui veut, je meurs.

Théodore jette le sceptre à terre.

Boris
Ce devant quoi tous les sujets s’inclinent doit-il rester ainsi jeté à terre ? Dans l’assemblée qui se tient maintenant, chacun veut voir où va la majorité des voix.

Fedro
Ce coup du sort va-t-il me consoler ou m’affliger ? Comme Irina a sans nul doute du chagrin, je ne peux pas de sitôt penser à une consolation.

 

Air

 

Fedro

Un espoir secret m’habite,
Impatient de plaisir futur.
Que la raison me garde de l’impossible,
Mais le temps peut tout vaincre.

 

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Acte Deuxième

 

Scène première
Un vaste appartement aux tapisseries somptueuses, avec une table d’or
Boris, portant le sceptre, Irina, Fedro, Ivan et les autres princes

 

Canon à quatre

 

Irina, Boris, Fedro & Ivan

Soleil, caches-tu ta belle lumière
Devant nos lamentations ?
Vois-tu les sombres tombeaux ?
Les airs sont-ils remplis de tonnerre et d’éclairs ?
Mais après la nuit revient le matin,
Radieux, et l’éclat bien-aimé de nouveaux jours.

 

Récitatif

Boris
J’ai pris le sceptre juste comme il venait d’être jeté, mais regardez, je le remets bien volontiers à votre disposition.

Boris pose le sceptre sur la table.

Pour moi, je ne suis venu ici que pour vous faire connaître mes intentions: à savoir, fatigué de la vie de cour, me retirer dans le cloître le plus proche. Je n’aspire à rien d’autre qu’à m’y reposer, et finir mes jours dans la paix et la méditation.

Irina
J’espère qu’on me laissera la liberté de jouir du même bonheur avec mon frère.

Fedro, à part
Malheur à moi !

Boris
D’ici là, je souhaite que l’on choisisse dans le plus grand intérêt du royaume.

Irina et Boris
Et que vous tous
Éprouviez toujours
Des plaisirs sans nombre
Et surmontiez heureusement
Toute difficulté.

 

Scène II
Josennah, Bogda

 

Air

 

Josennah

Noble lignée issue de la couronne,
Rang princier et cœurs élevés,
Riez vous de l’inclination nommée Amour.
Si Amour ne conduit pas au bonheur, à la couronne,
Si cet enfant ne prépare pas le chemin du trône,
Il ne vaut pas la peine de connaître son nom.

 

Récitatif

Josennah
Si Boris ne faiblit pas dans sa résolution, Axinia peut facilement être heureuse avec moi; je m’occuperai plus tard de son tourtereau, une fois mon but atteint. Viens ici, Bogda, écoute.

Bogda
Que va-t-il encore arriver ?

Josennah
Je sais que la vie du monastère ne te convient...

Bogda
Et alors ?

Josennah
Tu n’as qu’à passer un peu de l’autre côté.

Bogda
Et pourquoi ?

Josennah
Tu dois comprendre, je ne peux supporter d’avoir un fou à ma droite.

Bogda
Moi, je ne me plains pas, ça m’est égal, ça ne me dérange pas. Monseigneur, qu’avez-vous d’autre à proposer ?

Josennah
Je voulais savoir si Bogda aimerait mon service.

Bogda
Moi, serviteur ? Oui, ça devrait me plaire: qui a un serviteur en a un, qui en a deux en a un demi, qui en a trois n’en a aucun.

Josennah
Je crois que Bogda se vante; je veux dire: veux-tu me servir ?

Bogda
Merci pour l’honneur. Vous servir ? Et où habitez-vous ? Où est votre maison ?

Josennah
Oh, questions stupides ! A quoi te servirait que je te le dise ? Je pensais seulement que la solitude du monastère te déplairait.

Bogda
Tout au contraire Monsieur [sic, en « français » dans le texte]. Vous ne pouvez pas croire comme cette situation m’attire, car là-bas, il n’y a rien à faire pour moi, et ainsi je pourrai dormir jusqu’à midi.

 

Air

 

Bogda

Toi qui aimes aller en liberté,
Et qui frémis d’horreur devant le travail,
Il est bon pour ta peau
De te consacrer au cloître.
Comme tu es bonne,
Paix du cloître,
De nourrir des paresseux
Qui ne se soucient pas du monde !
Aimes-tu les friandises ?
Boire le vin du curé ?
Va-t-en chez les moines,
Tu n’en manqueras pas.
Comme tu es bonne,
Paix du cloître,
Car on peut se reposer des gueuletons
Avec les poissons du Carême.
Veux-tu avoir de jolies filles,
Quand te démange une envie de Vénus
Que tous ne connaissent pas ?
Ici, tu peux tranquillement l’assouvir.
Comme tu es bonne,
Paix du cloître !
Personne n’apprendra si facilement que ça
Comment les gens s’accouplent ici.

 

Scène III
Olga, Josennah; Ivan, éloigné

 

Air

 

Olga

O mon âme ! il n’est pas possible
D’avoir un cœur et de ne pas aimer.
Attirant mon cœur, ô Dieu,
Sa belle prestance et son bel esprit
Me forcent à soupirer.

 

Récitatif

Olga
Mon prince, tu obtiens aujourd’hui, en même temps que ma main, la bonne fortune et l’amour, car vu l’état présent du royaume, il m’est facile d’arriver à t’offrir le trône. J’ai à mon service des amis, de l’argent et du pouvoir. Mon ancienne lignée a jusqu’ici méprisé les autres, mais tes qualités royales, que j’ai toujours tenues dans l’estime la plus haute, me font suffisamment voir que tu es le seul digne de cette alliance.

Ivan, à part
O désirs étranges, qui vous font oublier votre intérêt devant une offre qui semble dangereuse !

Josennah
Je ne peux encore rien décider, tant qu’Axinia n’est pas d’accord, mais je vais m’empresser de la ranger à notre côté, en la flattant, de sorte que si cela réussit, Olga seule en tirera avantage.

Olga
Je vais m’efforcer que tout soit préparé selon les voeux de Josennah.

Elle sort.

Ivan, à part
Et je vais tâcher que dès le point du jour, ces châteaux en Espagne s’effondrent.

Josennah
Olga, tu te fais des illusions. Axinia ne fait que soupirer pour moi.

 

Air

 

Josennah

Tu es belle, chère, et séduisante,
Mais tu n’es pas celle
Qui m’a ravi le cœur.
Non, non, non, non.
Tu as une belle chevelure d’or,
Des lèvres de rubis,
Mais celui pour qui je soupire
Est un autre visage.

 

Scène IV
La scène est dans le jardin du Grand-Duc
Axinia, Ivan

 

Air

 

Axinia

Qui ne m’arrache pas la vie,
Qui ne m’arrache pas le cœur,
Ne peut arracher mon amour de mon sein,
Car je porte en lui, profondément imprimé
Par la main de l’amour,
Ce visage tant aimé et serein.

 

Récitatif

Ivan
Permets à ma bouche fidèle, Altesse, de t’exposer quelle conjuration te menace, ainsi que ce royaume: Josennah ne craint pas d’agir pour que, avec l’aide d’Olga, la couronne lui revienne par toi. Je crois certes que ton cœur va haïr ce traître, car il estime la fausseté à sa juste valeur. Mais les conjurés pourraient facilement être renforcés si on ne parvient pas à éradiquer le complot à temps. Oui, si je devais être choisi comme instrument, je voudrais, par ce fer froid, apprendre à cet étranger présomptueux qu’aucun Russe véritable ne voudrait entrer dans ce plan.

Axinia
Je te suis très obligée de la nouvelle, on va faire en sorte de parer le coup.

 

Scène V
Axinia, Gavust

 

Air

 

Gavust

Fleurs amoureuses, vous vous plaisez
A accueillir, heureuses, en votre sein,
Cette brise coquine qui vous charme.
Ainsi fais-je.
A mon cœur, si vous ne le savez pas,
Elle est chère, et pas toujours amère,
La flèche qui le blessa.

 

Récitatif

Axinia
Estimé prince, ton plaisir sera-t-il perturbé d’entendre ce que prépare le traître Josennah ?

Gavust
Je ne m’en soucierais guère, je rirais plutôt de sa folie.

Axinia
Il ne recherche mon amour qu’en apparence, et espère avec l’appui qu’Olga lui a promis, devenir maître de ce royaume. Réfléchis à ce qu’il faut faire.

Gavust
Je jure de ne jamais être en repos tant que cet outrage ne sera pas complètement vengé.

 

Scène VI
Gavust

 

Récitatif

Gavust
Prince indigne et impudent, une princesse doit-elle se laisser ainsi insulter par toi ? La princesse pour laquelle mon cœur ne souhaite que répandre l’encens de l’amour ? Arrête, prince dépravé, ou tu t’en repentiras.

 

Air

 

Gavust

Si l’amour veut se venger,
Tout peut lui prêter main-forte,
La résistance la plus ferme
Doit plier ou se briser.

 

Scène VII
Au monastère
Boris, Irina, Bogda

 

Récitatif

Boris
Qui veut régner avec bonheur
Doit pratiquer la feinte.
Rarement lui sera garanti
Ce à quoi il aspire intensément.
Mais souvent lui est offert
Ce qu’il semble rejeter;
Ce qu’il souhaite secrètement,
Il doit le repousser loin de lui.

Irina
Bien que la splendeur de la cour soit préférable à la vie cloîtrée, l’honneur nous commande de la fuir maintenant. En vérité, même le doux plaisir doit être sacrifié au devoir et à l’honneur.

 

Air

 

Irina

Jamais, pour suivre un vain plaisir
Je ne ferai outrage à ma gloire;
Bien qu’elles soient dures et sévères,
Aux lois du devoir,
J’immolerai toute inclination.

 

Récitatif

Bogda
D’où le Diable sort-il toutes ces barbes grises qui s’approchent de moi ? Vite, à vos cellules, sinon, elles vous ramèneront dans l’enfer de la cour.

 

Scène VIII
Chœur des vieillards et des enfants; Bogda à une fenêtre du monastère
D’un côté arrive une foule de vieillards à la barbe grise, vêtus de noir,
de l’autre, une troupe d’enfants en blanc.

 

Chœurs

 

Les enfants, les vieillards
Boris, regarde-nous avec bienveillance,
Entends nos pleurs.

Les vieillards
L’empire retentira de gémissements,
Si le sceptre n’est pas confié
A ta main.

Les jeunes
La Russie tout entière est orpheline
Depuis que tu t’es détourné de nous.
Manifeste ton aide paternelle.

 

Récitatif

Bogda, à une fenêtre
Vieux conchieurs de chausses, qu’avez-vous à faire ici, à fixer ce monastère ? Partez, avant qu’on ne vous fasse retrouver vos pieds de vingt ans. Vous, jeunes seigneurs, attention que ces pierres et vos têtes ne se rapprochent.

 

Reprise des Chœurs

 

Récitatif

Bogda
Vous êtes les plus grands fous sur terre, ne m’échauffez pas la tête. Mon maître n’est pas chez lui, vous entendez, que voulez-vous d’autre ?

 

Reprise des Chœurs

 

Récitatif

Bogda
Ces pots de chambre vont laisser des traces sur vous; je vous conseille de fermer vos becs. Mon maître n’est pas chez lui, il me l’a dit lui-même. A quoi sert de pleurnicher à la mer et à ses pierres ? Pas une ne se brisera à vos cris.

 

Scène IX
Les mêmes, Fedro, Irina

 

Récitatif

Fedro
Peut-on parler à la princesse ?

Bogda
Je dois m’enquérir si elle veut être chez elle aujourd’hui.

Fedro
Cet endroit silencieux renferme-t-il la plus grande beauté ? Une déesse peut-elle condescendre à choisir pour séjour une mer sans repos et une maison bien fermée ?

Bogda
Voici Irina qui sort.

Fedro
Si la compassion n’est pas complètement refusée à ta belle âme, vois donc comment (à part) mon esprit (haut) le cœur du pays te presse de revenir.

Irina
Mon prince, pardon ! Je ne peux pas vous comprendre.

 

Air

 

Fedro

Si tu ne m’entends toujours pas,
Apprends de la mer et du vent
Au moins quelque pitié.
L’onde crie contre toi, irritée,
O ma tyrannie aimée,
De tant de cruauté.

 

Récitatif

Irina
Épargne-moi plus ample explication jusqu’au moment opportun.

 

Scène X
Les mêmes, Boris, Ivan, Bogda,
Gavust portant sceptre et couronne sur un coussin précieux, boyards et chevaliers

 

Récitatif

Ivan, s'agenouillant
Très puissant, que chacun est prêt à honorer à genoux comme souverain, entends les paroles de ton serviteur. Le conseil du royaume te fait remettre ces insignes de tsar de Moscou, et espère que ta Majesté nous fasse la grâce d’accepter ce que terre et ciel lui ont destiné d’un commun accord.

Irina
Mon frère et prince, considère ce que tu te dois, et dois encore plus à la patrie. Vois ce que ton cher peuple réclame. Vois comme les enfants ici implorent celui qui est leur seul soutien et sauveur, vois le souhait des princes partagé par chacun. Enfin, exauce ma prière et celle d’un tel nombre.

Boris
Vous m’avez enfin vaincu: voyez, je me sacrifie pour le salut de ce royaume. Mais d’abord, dis-moi, Fedro, dans quel état est maintenant l’armée.

Fedro
Il y a déjà deux cent mille hommes pour embrasser notre cause fortunée, prêts à marcher et à combattre sur un signe de toi.

Boris
Bien, mon devoir exige que je me rende d’abord au camp.

Bogda
Et moi, que je cultive la patience.
Tous. Instruments à l’unisson.
Vive Boris, vive Boris.

 

Air

 

Boris

Heureux et fortuné,
Je vaincrai tous les ennemis;
De mes peuples heureux,
Je suis craint et aimé.

 

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Acte troisième

 

Scène première
A l’extérieur du Kremlin
Olga, Josennah, puis Ivan

 

Duo

 

Olga, Josennah

Se sont conjurés contre nous
Amour aveugle et fortune aveugle.
Leur habitude est d’être changeants.
Et leur courroux retombe bientôt sur nous.
Ici seulement, on voit sans limite
Et sans altération, leur malignité.

 

Récitatif

Josennah
Aucun projet n’a jamais été aussi vite ruiné.

Olga
C’est Boris le responsable, ses actes sont pure ruse.

Josennah
Et crois-tu qu’il n’y ait rien à faire contre ce gêneur ?

Olga
Je ne saurais vraiment pas comment m’y prendre.

 

Trio

 

Olga et Josennah
O fortune, qui te suit,
Qui te réclame une faveur,
Est encore plus aveugle que toi.
Tu peux berner les plus intelligents
Car c’est ton essence d’être inconstante.
Et si en plus
L’amour s’y joint,
Alors il y a deux tyrans
Pour faire le malheur de l’âme.

Ivan
O fortune, qui te suit,
Qui te réclame une faveur,
Finit par rencontrer ton courroux.
Tu ne berneras jamais celui
Qui s’attache à toi avec prudence.
Et si en plus
L’amour s’y joint,
On peut d’autant mieux supporter
Ce qui apporte la douleur.

 

Récitatif

Ivan
Je te trouve ici, traître ! Tu dois payer chèrement ton ambition royale. Quoi ! Ta vantardise est muette ? Défends-toi, ou tu vas mourir comme un chien.

Josennah
Qui peut se retenir devant une telle attaque ?

Ils se battent.

Ivan
Reçois donc le prix de la fausseté et de...

 

Scène II
Les mêmes, Gavust, fusil au poing

 

Récitatif

Gavust et Olga
Halte !

Gavust
Je dois d’abord obtenir de lui une réponse. Pourquoi cherche-t-il à tromper à la fois Olga et Axinia ?

Josennah
Voici ta réponse.

Josennah tombe.

Malheur à moi !

Gavust
Ta vie est maintenant entièrement entre mes mains, mais je veux bien l’épargner, si tu jures...

Ivan
...qu’à Olga...

Gavust
...qu’à Axinia, tu ne penseras plus jamais. Quitte ce pays, et qu’on ne te revoie plus à Moscou.

Gavust et Ivan
Ou tu le regretteras.

Josennah
Je jure tout cela pour sauver ma vie. Mais la honte va me déchirer le cœur.

Il sort.

Gavust
L’injustice doit toujours céder,
Et la magnanimité l’emporter sur la fausseté.
S’il arrive que pour un court instant,
Le vice s’élève,
Et couronne les plus hauts sommets,
Il sera bientôt dissipé.

 

Scène III
Olga, Ivan

 

Récitatif

Ivan
Ce prince dépravé est, comme tu vois, banni; refuses-tu toujours de reconnaître ma fidélité ?

 

Air

 

Ivan

Beau visage aimable qui m’appartiens,
Laisse-moi au moins sentir grâce à toi
Le plaisir de mes souffrances.
Laisse-moi, très chère, et souviens-toi
Qu’au Paradis
La cruauté ne peut jamais régner.

 

Récitatif

Olga
Quand le temps aura guéri mes blessures, je pourrai te répondre mieux.

 

Air

 

Olga

Qui considère l’amour comme il convient
Trouvera en vérité
Que le temps pour lui compte plus
Que de gros efforts.
Rien ne sert de se tourmenter gravement,
Tôt ou tard,
Sur notre cœur
Le temps agira.
Agir et s’abstenir,
Aimer ou haïr,
Jamais cela n’obéit
A la volonté ou à la raison.

 

Scène IV
Irina, Axinia

 

Air

 

Axinia

Plus douces et plus chères après la peine
Sont les joies que tu dispenses, dieu d’amour.
Si ta divinité, en même temps que le plaisir,
Ne donnait pas la souffrance,
Elle ne serait plus si encensée.

 

Récitatif

Irina
L’honneur est maintenant satisfait, et un vif plaisir devrait étreindre mon cœur; pourtant, il sent un déplaisir auquel il n’avait jusque là prêté que peu d’attention.

 

Air

 

Irina

Une douleur inconnue
Entrave les joies
Que ma raison me promet.
Ma bouche laisse échapper un soupir,
La souffrance s’associe au plaisir,
Et je n’en sais pas la cause.

 

Scène V
Les mêmes, Gavust, Fedro, Bogda

 

Air

 

Gavust

Que ce soit une joie de se revoir,
Quand amour et grâce sont là,
Et que l’éloignement soit dur,
Nos cœurs peuvent en témoigner.
Qui est blessé d’un doux regard
Sera récompensé du bonheur suprême;
La félicité des dieux n’est qu’une bagatelle
Pour celui qui possède une telle beauté.
Que ce soit une joie, etc.
Quand bouche sur bouche,
Quand main sur main,
Scellent le lien de l’amour pur,
Qui peut cacher sa joie ?
Que ce soit une joie, etc.

 

Récitatif

Fedro
Si ma supplication est impuissante, laisse cet exemple t’émouvoir. Ah ! fais-moi la grâce de répondre à mon amour avec bienveillance !

 

Air

 

Fedro

Tu es cruelle, et pourtant je t’adore,
Chère flamme de mon cœur.
Amour veut que je sente éternellement
Cette ardeur qui me tourmente
Avec une rigueur tyrannique et scélérate.

 

Récitatif

Gavust
Altesse, si ma prière a quelque effet, tu accorderas ta faveur à l’amour fidèle.

Irina
Je vois bien, princesse, ce que tu veux. Un oiseau en cage attire les autres à lui. Pour moi, cette affaire requiert une réflexion plus mûrie.

Bogda
Oui, laissez votre frère y réfléchir et retournez au couvent, courez et voyez comment on lui passe de la pommade, comment on le pare, et comment on triomphe avec lui; moi, je ne peux plus regarder le tsar.

 

Air

 

Bogda

Je détesterai toujours deux choses,
Qui ont nom « couronne » et « femme ».
Dans l’amour, on souffre de la faim,
Aucun roi ne dort avant sa mort,
Et mon corps si délicat
Ne peut pas vivre sans faire bombance et dormir.
C’est pourquoi je détesterai toujours
Ce qui a nom « couronne » et « femme ».

 

Scène VI
La magnifique salle déjà vue à l'acte I scène 1, préparée pour le couronnement.
Boris, le patriarche, Fedro, Ivan, boyards et
chevaliers. Gavust, Irina, Axinia, Olga, avec leur suite et la garde

 

Solistes & Chœur

 

Irina et Fedro
Heureux peuples, ici s’épanouit votre joie,
La sagesse reçoit le sceptre.
Boris doit vivre, doit régner, doit vaincre,
Que tout lui soit soumis.

Chœur
Heureux peuples, etc...

Axinia et Gavust
Le chagrin s’est mué en jeux et divertissements,
L’inquiétude et le doute touchent à leur terme,
Maintenant que sont reconnues
La magnanimité et la vertu.

Chœur
Heureux peuples, etc.

Olga et Ivan
Notre chef glorieux et puissant,
Toujours couronné de lauriers et de palmes,
Écrase ses ennemis au seul bruit de son nom.

Chœur
Heureux peuples, etc...

[répété pendant que se déroule le couronnement]

 

Récitatif

Boris, sur le trône
Princes loyaux, piliers de notre honneur, le pouvoir qui m’est conféré est grand, la charge est lourde, mais nous ne manquons pas d’expérience. La dignité doit s’accompagner de mansuétude, et un zèle inlassable diminue les soucis. C’est pourquoi, dans nos cinq premières années, aucun sang ne doit être versé, et notre bienveillance veut que tout méfait soit puni de détention, et non de mort. Et pour mieux montrer la puissance de notre amour, Fedro, fais frapper des pièces de monnaie et fais-les distribuer au peuple à pleines poignées, afin que chacun puisse se réjouir de ma générosité.

 

Air

 

Boris

Le ciel me prépare la joie
De [voir] l’ennemi en déroute.
Je vous rapporterai mes lauriers.
Je régnerai avec plus de bonheur
Si je sais triompher.
Combien me souriront
Les moments de la Victoire !

 

Scène VII
Olga, Ivan

 

Récitatif

Ivan
Ne me laisse donc pas seul et malheureux alors qu’à présent tout est voué à la joie.

Olga
Comment résister à tant de fidélité ? Je vais désormais vivre pour Ivan.

Ivan
O douces paroles, ô agréables propos ! Vous chassez d’un coup toute douleur.

 

Duo

 

Olga
Tu n’es plus jaloux ?

Ivan
Non.

Olga
Tu es donc à moi ?

Ivan
Oui.

A deux
Comme tu m’es chère, mon âme !

Ivan
Tu es encore dédaigneuse ?

Olga
Non.

Ivan
Tu es donc mienne ?

Olga
Oui.

A deux
Comme on se trompe
Quand la jalousie vous tourmente !

 

Scène VIII
Les mêmes, Irina

 

Air

 

Irina

Si quelqu’un aime sa torture,
Si quelqu’un entretient sa douleur,
Il n’est sans doute
Que l’ombre de l’amour aveugle.
Mais qui voit lui-même
Qu’il est conduit par un aveugle,
Celui-là se retourne
Avant la chute.
Vous qui choisissez pour votre plaisir
Le dieu du martyre,
Sa ruse trompeuse vous séduit
Sans rien vous apporter.
Son feu détruit votre âme,
Son réconfort torture,
Ne soyez pas fidèles
Au dieu d’infidélité.
Ainsi fait l’archer aveugle,
Sous son air amical,
Il plonge le cœur
Dans l’extrême douleur et souffrance.
Fuyez son piège,
Rompez ses liens,
Détachez votre esprit,
Et libérez votre raison.
Si vous êtes contents,
Redoutez sa sournoiserie,
Si vous êtes affligés,
Cherchez le plaisir de la liberté.
Qu’il vous ravisse,
Qu’il vous captive,
Choisissez l’état
Qui ignore cette peine.

 

Récitatif

Olga
Ces paroles ont sûrement été composées au couvent, et sont en soi assez appropriées, mais de nos jours, on ne peut qu’en rire.

Irina
Je crains moi-même la trahison, que le cœur et les lèvres se contredisent.

Olga
Vois, Altesse, comme la vengeance d’Amour peut être aimable, comme il nous a enchaînées agréablement.

Ivan
Voici un autre couple qui montre qu’en réalité, l’amour ne doit pas être accusé.

Irina
Mais des feux si parfaits se trouvent rarement.

 

Scène IX
Les mêmes, Axinia, Gavust

 

Air

 

Axinia

Toute mon âme jubile et exulte,
Et mon tendre cœur aimant,
N’est pas assez vaste pour tant de plaisir.
Puisque le sort m’est si favorable et propice,
Donne-moi, Amour, un autre cœur,
Mais plus apte à la joie.

 

Récitatif

Gavust
Ton Fedro ne peut donc pas être exaucé ?

Irina
Peut-être, s’il était là, serais-je d’accord.

 

Scène X
Les mêmes, Fedro, Bogda

 

Récitatif

Fedro
Ô bonheur qui m’a amené ici à point nommé ! Ah, Princesse, ne regrette pas tes propos.

Irina
Vous avez consciencieusement ourdi la ruse, et êtes le messager d’Amour.

Fedro
Seul un oui, un doux oui, peut me rendre heureux.

Irina
La confrérie des amoureux ne m’a jamais bien plu, et l’expérience m’a rendue assez prudente; mais ta fidélité discrète sans égale, mon Fedro, peut maintenant atteindre son but. Pour autant que mon seigneur et frère soit d’accord, tu peux compter que je suis à toi.

Bogda
Place ! Le tsar arrive.

Fedro
Mon immense bonheur me noue la langue.

 

Scène XI
Les mêmes, Boris, boyards, chevaliers, gardes

 

Air

 

Boris

Livrez-vous à un plaisir sans reproche,
Prêtez l’oreille à l’amour,
Là où le bonheur est durable,
Amour ne doit pas refroidir
Mais encore se renforcer.

 

Récitatif

Gavust, Ivan, Fedro
Accordez, Votre Majesté...

Gavust
...qu’Axinia...

Ivan
...qu’Olga...

Fedro
...qu’Irina...

Gavust, Ivan, Fedro
...m’épouse.

Boris
Je souhaite que chacun de vous jouisse d’autant de bonheur que d’heures de vie. Prends, mon fils, ce qui t’était depuis longtemps destiné. Prends, mon frère, ce qui a reconnu ta valeur. Et toi, mon ami, si ta princesse te ravit, j’espère que chacun sera en paix.

Axinia, Irina, Olga, Fedro, Ivan, Gavust
Cette grâce est inestimable.

 

Air

 

Fedro

Oui, je suis heureux,
Oui, mon cœur est content,
Il n’y a pas de destin
Plus doux que le mien,
Ni d’amour plus pur.

 

Ensemble

 

Tous
Oui, nous sommes tous bénis
Par la Gloire et par Amour.

Boris
Moi, je suis couronné.

Tous
Et nous, bien-aimés;
Oui, nous sommes contents pour toujours.

 

Récitatif

Bogda
Oui, si le pauvre Bogda n’est pas oublié.

Boris
Que souhaites-tu ?

Bogda
Si j’avais seulement quinze plats chaque jour, un bon vin vieux et un lit moelleux, moi aussi je serais content.

Boris
Quoi d’autre ?

Bogda
Et n’avoir rien à faire d’autre que ce que je veux.

Boris
Accordé.

Bogda
Ainsi m’est assuré plus d’un jour de plaisir.

Boris
Puisque le bonheur et l’amour nous transportent tous aujourd’hui, louons notre bonne fortune.

 

Finale: tous

 

Irina
L’amour doit se fonder sur la constance,
Ainsi trouve-t-on le bonheur;
Ce qui autrement blesserait les cœurs aimants
Devient pour finir une douce plaisanterie.

Axinia et Gavust
Une tendre aspiration
Doit étreindre nos cœurs;
Ce qu’on appelle autrement faiblesse
Sera banni de nous.
Notre amour ne connaît que pur plaisir.

Axinia, Gavust, Boris
Les chaînes d’amour sont dignes d’éloge
Quand on les porte fidèlement
Et qu’on peut prouver qu’on est constant.

Tous
Cet enfant riche d’amour
Qui soumet le ciel,
En même temps, relie la terre,
Par la caresse de sa torche,
Avec le royaume des dieux.

Axinia
Je suis déjà vouée à son feu,
Un autel m’a été préparé
Qui m’apporte une joie éternelle.

Olga, Ivan
Merveilleux plaisir
Qui se fait connaître à nous
Par une attraction secrète.

Olga, Ivan, Fedro
Merveilleux plaisir...
Quelque chose qui n’a pas de nom
A ravi nos esprits
Et récompensé nos efforts.

Olga
Dans le bien-aimé,
Mon cœur a trouvé l’amour même.

Tous
Il donne à nos yeux
Le choix plaisant,
Le rayon bien-aimé,
Des plaisirs sans nombre,
Et augmente d’autant
Nos doux désirs.

Irina, Axinia, Boris
Vois et cordes
Doivent se livrer un combat plein d’égards,
Maintenant que la fortune nous sourit,
Pour que le règne d’amour
Produise un chant de louange.

Chœur final, chanté et en même temps dansé par tous
Allez dire partout avec inspiration
Quelle joie procurent Fortune et Amour
Quand, unis dans la plus douce des flammes,
Ils enlacent l’honneur et l’inclination.
Puissions-nous toujours les avoir présents à l’esprit,
Et ainsi, que leur éclat bien-aimé
(Le ciel le veuille !)
Nous entoure tous,
Réjouisse nos cœurs et ne s’efface jamais.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC

Traduction française d’après l’édition préparée pour le Boston Early Music Festival par Jörg Jacobi, Paul O’Dette et Stephen Stubbs. 2e éd. revue, novembre 2005