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Carlo Francesco Pollarolo

 

Arminius

 

L'Arminio
Drame en Musique en III Actes
qui sera représenté au Théâtre de Sant'Angelo de Venise à l'automne 1722

Dédié à son Excellence Monsieur le Marquis Giacomo Viali, noble patricien génois

Livret: adaptation anonyme du livret d'Antonio Salvi [1664 - 1724]

musique de: Carlo Francesco Pollarolo [ca. 1653 - 1723],
vice maître de chapelle de la [chapelle] ducale de San Marco

 

Aimable lecteur

Arminius, prince des Chauques et des Chérusques, peuples de Germanie qui habitaient sur les rives du Rhin, est si connu par les Histoires de Tacite pour la fameuse défaite qu’il infligea à trois légions romaines et pour la mort de Quintus Varus, leur général, que l’auteur du présent drame a jugé superflu d’en détailler l’argument ; en outre, tu auras plusieurs fois vu au théâtre le même personnage, même si c’était avec un autre caractère, ou dans une action différente.

Il ne reste donc qu’à indiquer que ce drame, qui a déjà confirmé à Pratolino ces applaudissements unanimes auxquels est déjà accoutumée la plume érudite de son célèbre auteur, même s’il a été en quelques endroits modifié pour s’ajuster aux usages de nos théâtres, se promet d’être favorablement accueilli par ta générosité. Avec la déclaration concernant les mots « destin », « divinité » et autres semblables, vis heureux.

 

 

les personnages

Arminius, prince des Chauques et des Chérusques
Tusnelda, son épouse, fille de Ségeste
Ségeste, prince des Cattes, auxiliaire de Varus
Varus, général des armées romaines
Sigismond, fils de Ségeste, amoureux de Ramise
Ramise, sœur d’Arminius

Figurants

Soldats romains
Soldats germains
Pages

 

L'action se situe partie dans la campagne voisine du Rhin, partie dans le château de Ségeste.

 

Changements de décor

Acte premier
Campagne proche du Rhin avec des pavillons et tentes militaires.
Cour dans le château de Ségeste.

Acte II
Salle avec un siège.
Cachot sombre et exigu.

Acte III
Grande place dans le château de Ségeste avec les préparatifs pour le dernier supplice. Peuple de spectateurs, légions romaines avec leurs enseignes.
Pièces proches d’un vestibule qui conduit aux prisons.
Grand et délicieux jardin construit avec art.

Le tout, de la belle invention de monsieur Alessandro Mauro, architecte et peintre de théâtre.

Ballets

Premier ballet: les nations.

Second ballet: les sciences, les arts libéraux, et des philosophes, qui deviennent ensuite fous.

 


Acte I
Acte II
Acte III
 

 

 

Acte I

 

 

Scène première
Campagne proche du Rhin avec des pavillons et tentes militaires
Arminius, l’épée nue, Tusnelda, soldats germains

 

Récitatif

Tusnelda
Fuis, mon amour; en vain
Le Mars germain combat aujourd’hui
Avec le destin romain,
Et pour s’opposer au sort,
Mon cher époux, ton grand cœur ne suffit pas.

Arminius
Il suffit au moins pour mourir
En liberté, et ne pas voir le Rhin
Tributaire du Tibre;
Que le fer de l’ennemi verse
Jusqu’à la dernière goutte de mon sang,
Et qu’on ne voie jamais Arminius
Ou traître, ou déshonoré.

Tusnelda
Tu ne peux disposer de ta vie
Sans trahir le salut commun; avec ta mort,
La liberté de la patrie perd tout espoir.

Arminius
Elle gémit déjà, presque écrasée
Sous le joug latin; laisse-moi mourir,
Et montrer à Rome et au monde
Que la Germanie elle aussi a ses Catons.

Tusnelda
Ingrat, as-tu donc le cœur
D’abandonner Tusnelda
Aux mains du vainqueur ?
Et tu pourrais souffrir que la femme d’Arminius,
Devenue le butin de l’orgueil romain,
Aille, liée au char de Varus,
Suivre son triomphe au Capitole ?
Tue-moi d’abord de ta main, et que commence avec moi,
Puis finisse avec toi,
La chute totale de l’Empire germain;
Voici mon sein; allons, frappe, mon époux,
Et dérobe au moins sa proie à l’ennemi,
Et à moi l’horreur d’une vile servitude.

Arminius
Il suffit, femme, il suffit; mon cœur,
Qui sait défier la mort,
Ne résiste pas à l’amour,
Qui est en moi plus fort que la mort même.
Fuyons donc, et allons, chère, là où m’attend
Le malheureux reste des Chauques et des Chérusques.
Criminel Ségeste, apprends
De ta fille à moins priser la vie
Que la liberté que tu as trahie.

 

Air

Arminius

En créant un prince, le Ciel
Fait reposer sur son zèle
La liberté de sa patrie.
Mourir, oui, mais en souverain,
Et, avec l’acier à la main,
Montrer sa fidélité.

 

Scène 2
Tusnelda

 

Récitatif

Tusnelda
Fuyons donc le danger, ô mon époux;
Qu’ensuite Rome te voie,
Après un bref répit,
Revenir, pour son malheur, plus vigoureux.

 

Air

Tusnelda

Le pied fuit; mais si l’âme est forte,
La récompense des palmes glorieuses,
Unie au courage, la conseille alors;
Et avec le temps pendant lequel elle s’applique
À surmonter ses tribulations,
Elle reprend de plus en plus de vigueur.

 

Scène 3
Varus, avec de nombreux soldats romains

 

Récitatif

Varus
Le camp d’Arminius est en mon pouvoir.
En prenant la fuite, il m’a laissé ses armes, et la gloire.
Mais par sa fuite, il a ôté à la Victoire
Le plus noble trophée.
Le Rhin, blêmi, coule désormais tributaire,
Et adore mon pied.
Pourtant, dans ses triomphes, le cœur de Varus
N’est pas pleinement satisfait.
Ils me gâchent ma joie, tous:
Tusnelda, Arminius, mon destin, l’amour.
Cette Tusnelda, ô Dieu,
Avant qu’elle soit l’épouse d’Arminius,
Je l’aimai, mais je ne la demandai pas
À son père Ségeste, qui était alors l’ennemi de Rome.
Aujourd’hui, dans la bataille,
J’ai cru pouvoir donner vie à mes espoirs
Par la mort d’Arminius.
Avec l’aide de Ségeste,
Qui a retourné en notre faveur ses armes et sa fidélité,
J’ai espéré qu’Arminius réduit en poussière, peu à peu,
Dans le sein de Tusnelda,
Cèderait la place à mon amour constant;
Mais, ô Dieux…

 

Scène 4
Varus, Ségeste avec l’épée d’Arminius, soldats romains

 

Récitatif

Ségeste
En même temps que l’épée d’Arminius,
Seigneur, je t’offre
L’empire soumis de la Germanie.

Varus
Ségeste ? Oh dieux ! Qu’entends-je !

Ségeste
Il allait farouche, intraitable
Pour rassembler ce qui restait de ses hommes,
Troupe en fuite et désolée,
Quand je l’ai rencontré au bord du Visurgis;
En me voyant, il tenta de soustraire
Ses pieds aux chaînes par une mort volontaire,
Mais encerclé par les miens, et maîtrisé
Après une brève défense de la part de Tusnelda, ma fille et son épouse,
Honteux et frémissant, il se rendit enfin.

Varus
Ségeste, ton zèle ne sera pas sans récompense
Auprès du grand Auguste.
Il saura couronner ta loyauté et tes mérites.

Ségeste
Voici le superbe guerrier.

 

Scène 5
Varus, Ségeste, Arminius enchaîné, Tusnelda, d’autres soldats

 

Récitatif

Arminius
Varus, tu as vaincu; et la Germanie, écrasée
Plus par la félonie que par la valeur,
A été conduite à combattre contre elle-même:
Baisse désormais vers le sol, Ségeste, tes yeux
Alourdis par la honte;
Voici ta patrie, voici ta fille,
Voici ton gendre assujettis, avilis
Par tes intrigues,
Prince traître, père infâme.

Ségeste
Aboie donc contre ta chaîne,
Chien enragé, dans ta servitude.

Arminius
Arrogant à cause de mes liens...

Tusnelda
Oh dieux ! Assez:
Père, époux, pitié;
Pitié pour mon pauvre cœur:
Avec ces cruelles paroles,
Chargées de traits acérés,
Nature et amour le transpercent dans mon sein.

Varus
(Même la douleur devient belle sur ce visage.)

Tusnelda
Arminius est ton ennemi;
Mais qu’il te souvienne, ô Dieu, qu’il est mon époux;
Ségeste est rebelle,
Mais rappelle-toi, ô Dieu, qu’il est mon père:
Ces outrages, ces paroles
De votre langue injurieuse
Sont des blessures trop douloureuses
Pour le cœur d’une fille et d’une épouse.

Varus
(Qu’elle est ravissante à travers ses larmes !)

 

Air

Tusnelda

L’amour et le sang lancent
Des éclairs de fureur.
Ils entrent en plein dans ma poitrine
Qu’encerclent des passions égales
Et mon cœur reçoit ses coups.

 

Scène 6
Ségeste, Arminius, Varus, une partie des soldats

 

Récitatif

Ségeste
Arminius, je pardonne une telle audace
À ta fureur, à ta rage;
Soit par ruse, soit par valeur,
Tu es prisonnier d’Auguste
Et la foi que j’ai jurée...

Arminius
Tais-toi, parjure:
Comment parles-tu de foi, toi qui n’en as pas ?
Grâce à ta félonie,
Je suis prisonnier, mais je suis
Maître de moi-même;
Car la vertu a mis dans mon cœur
Un plus sublime trône.
Malgré l’indigne entrave
Que tu m’as mise au pied,
Je parle encore en souverain,
Je méprise Varus, et Auguste, et Rome, et le Destin;
Toi, avec l’acier en main,
Tu es plus esclave que moi;
Car sans honneur, sans foi,
Tu as l’esprit et le cœur enchaînés,
Et moi, seul mon pied l’est.

Varus
Arminius, tu dois tes plaintes
À ton sort, et ton farouche orgueil;
Contre qui se montre rebelle au Capitole,
Nos aigles sortent leurs fières griffes;
Mais pour ceux qui savent, en qualité de fils,
Chercher refuge sous leurs ailes,
Avec leur bec généreux,
Vrais pélicans d’amour,
Elles s’ouvrent le sein et leur font un nid de leur cœur.

Arminius
Varus, je suis né Germain
Et il n’y a ni loi, ni raison
Qui me soumette au César Romain;
La liberté, la patrie, le sang, les dieux,
Les amis, les rites, m’agréaient, m’étaient chers;
Refuser à Rome un tribut injuste, cupide,
Est-ce là félonie ?
Réclamer par les armes l’hommage et la servitude,
Cela s’appelle-t-il amour ou tyrannie ?
Ah ! avant qu’Arminius baisse la tête
Devant le trône latin, et qu’il renie
Sa patrie, son sang, ses dieux,
Tranche les heures pénibles de mes jours,
Et qu’un seul Ségeste suffise à la Germanie.

 

Air

Arminius

Pour faire face à ma fortune,
Mon cœur est assez fort.
En m’arrachant, inflexible,
La vie et la liberté,
Elle fera de moi un malheureux, non un traître.

 

Scène 7
Varus, Ségeste et quelques soldats

 

Récitatif

Varus
Ségeste, je confie le prisonnier
À ta loyauté et à ta diligence.

Ségeste
Enfermé derrière de fortes murailles,
Dans une étroite prison, avec des liens serrés,
Il restera dans mon château:
Il faut briser le téméraire orgueil
Du farouche rebelle;
Car tant qu’Arminius vivra, le Capitole
Ne pourra vivre en paix avec la Germanie.

Varus
Donc, avec sa mort...

Ségeste
Ségeste jure au César romain
Qu’en ce jour, la guerre prendra fin;
Si aujourd’hui Arminius ne ploie pas sa nuque
Pour recevoir la loi et la paix de Rome,
Avec cette tête orgueilleuse,
Je trancherai l’audace obstinée de la Germanie entière.

 

Air

Ségeste

Le hautain, l’audacieux
Rendra à la fin
La paix au Rhin,
La loyauté au Tibre.
Ou bien, coupée, à tes pieds,
Cette tête tombera.

 

Scène 8
Varus seul

 

Récitatif

Varus
Je sens dans mon cœur, en dépit du cœur,
Une secrète joie
De la ruine d’un autre,
Et avec de nouvelles séductions
Amour me parle en ces termes:

 

Air

Varus

« Ne désespère pas encore,
Car le sort, en amour, change les humeurs;
Une foi constante,
Même si elle tarde à être couronnée,
Ne souffre pas toujours. »

 

Scène 9
Une cour dans le château de Ségeste
Ramise, Sigismond

 

Air [?]

Sigismond

Ombre vaine, dans un doux sommeil,
Vient parfois un penser importun.

 

Récitatif

Sigismond
Belle Ramise, ô dieux ! C’était un songe;
Et pour un songe vain,
Tu veux me quitter.

Ramise
Arminius est mon frère;
J’ai peur, et je me méfie;
Ce malheur est un malheur rêvé,
Mais je n’aime pas vraiment, si j’en ris.
Au milieu de spectres épouvantables,
La nuit dernière,
Mon frère m’est apparu
Le pied cerclé de fer, criant: Ramise,
Je vais à la mort, et tu reposes ? Et tu voudrais
Que je reste insensible à cet horrible avis ?

 

Scène 10
Les mêmes, Tusnelda, des soldats

 

Récitatif

Tusnelda
Ramise, ô Dieu !

Ramise
Quelle malheureuses nouvelles
Lis-je sur ton visage ?

Tusnelda
Arminius est prisonnier.

Ramise
Hélas ! c’était prémonitoire, et les malheureux,
Quand ils rêvent un malheur, rêvent la vérité.

Sigismond
Sœur adorée, hélas ! que dis-tu ?
Il est resté prisonnier
Du camp romain ?

Ramise
Cher frère,
Tu verras maintenant qui de nous t’aime le plus:
Ton épouse ou ta sœur.

Tusnelda
Arrête.

Sigismond
Qu’espères-tu ?

Tusnelda
Où vas-tu ?

Ramise
Te donner un rare exemple
D’amour et de fidélité; je vais,
Victime moi aussi, me sacrifier à Rome et à Varus.
Je veux de mon frère
Suivre la malheureuse fortune,
Adoucir les peines,
Serrer ses chaînes,
Pleurer, être esclave avec lui
Et me faire sa compagne même dans la mort.

Tusnelda
Ramise, mon cœur,
Dans la perfection d’un pudique amour,
N’a pas besoin de ton exemple;
Ici, c’est ici que j’attends mon époux;
C’est dans ces murailles
Que l’amène prisonnier... ô Dieu !

Sigismond
Qui donc ?

Tusnelda
Ségeste.

Sigismond
Qu’entends-je ? Mon père ?

Ramise
Et pendant que ton père
Enchaîne les pieds de mon cher frère,
Toi, fils de traître,
Tu prétends attacher le cœur de la sœur 
Avec les liens de la fidélité ?

Sigismond
Quelle part Sigismond a-t-il
Aux crimes de son père ?

Ramise
Et quelle raison veut
Que Ramise accepte
La foi et l’affection
Du fils d’un ennemi ?

Sigismond
Écoute, ô Dieu !

Ramise
Laisse-moi; c’est mon sang
Qui parle maintenant, et je n’écoute que lui.

Tusnelda
Arrête, Ramise; faisons, de nos deux cœurs,
Se dissoudre la douleur en multiples fontaines;
Pleurons ensemble, toi le frère, moi l’époux,
Et dans un flot de larmes...

Ramise
Ma douleur veut du sang, et non des larmes.

 

Air

Ramise

C’est la marque vile d’un faible amour,
Cette douleur
Qui s’écoule avec les larmes.
La vraie ardeur d’un fort amour,
Même la mort
Ne peut l’éteindre par sa glace.

 

Scène 11
Tusnelda, Sigismond

 

Récitatif

Sigismond
Hélas ! Ramise s’en va, et avec elle s’en va
Mon âme, chère sœur, ô Dieu !
De grâce, aie pitié, secours...

Tusnelda
Ah, Sigismond,
Je compatis avec ton cœur; mais toi, pense au mien:
S’il ne languit pas, s’il ne défaille pas,
Ce n’est que par la tyrannie de ma douleur:
L’amour et le sang s’arment pour mon malheur,
Et l’époux trahi, et mon père.
Je vois mon époux esclave
Au milieu des troupes ennemies,
Je hais ses liens,
Je ne puis haïr l’auteur, parce que c’est mon père.

Sigismond
C’est ainsi que tu me réconfortes ?

Tusnelda
Compare tes délires
Avec ma douleur, et console, ce faisant,
Ta vaine douleur avec mon supplice.

 

Air

Tusnelda

Observe, et tu trouveras
Qu’au royaume d’Amour
Il n’est point de douleur égale à la mienne.
Peut-être alors diras-tu:
Cessez, ô mes larmes,
En comparaison d’elle, je ne suis qu’un sot.

Observe, etc.

 

Scène 12
Sigismond, puis Ségeste

 

Récitatif

Sigismond
Cruelle sœur, ô dieux ! C’est ainsi que tu me laisses ?
Du nom de délire,
Tu traites le dur martyre qui me tourmente ?
Et pourtant, tu m’as aimé, ou plutôt tu m’aimes encore.

Ségeste
Fils...

Sigismond
Père et seigneur...

Ségeste
Ma fortune
Change aujourd’hui de visage, et il te faut
Changer d’humeur et de penser.

Sigismond
Malheur ! Que va-t-il arriver ?

Ségeste
Tu sais qu’après que j’ai consacré
Mes armes et ma loyauté à l’empire romain,
Auguste, en récompense,
M’a accordé la dignité de citoyen;
Et il a élevé les espérances de mes désirs
Vers une plus grande fortune,
Vers de plus sublimes honneurs.

Sigismond
Mais le sceptre des Cattes,
Dis-moi, est-il plus vil, par hasard,
Que le haut rang auquel, seigneur, tu aspires ?

Ségeste
Tenir le frein incertain
D’un peuple inconstant et vagabond,
Avoir pour royaume une horrible forêt
Sur les bords du Rhin,
Est-ce là régner ? Écoute: aujourd’hui,
Par mon action, la guerre va prendre fin,
Et la Germanie soumise,
Tributaire de Rome,
Prépare à ma main, à ta chevelure
Un sceptre et une couronne de plus grande valeur;
Mais je veux un effort de ton grand cœur.

Sigismond
Il recevra de ton ordre souverain
Une nature si dure et si forte
Qu’il saura, si tu le veux, défier la mort.

Ségeste
Je n’en demande pas tant.

Sigismond
Ordonne:
Je ferai tout pour toi.

Ségeste
Tant que Mars
Avait suspendu, dans le ciel, l’issue de la guerre,
Ton amour pour Ramise
M’était bien connu, et il me plaisait tant
Que je l’ai nourri du lait de la douce espérance
D’un heureux hyménée ; aujourd’hui, alors qu’Arminius
Gémit dans les chaînes, et se complaît
À tourner en dérision la victoire du Capitole,
Fils, je t’ordonne et je veux
Que tu élèves ton désir vers une plus sublime sphère
Et que ton respect et mon ordre
Éteignent dans ta poitrine ton amour pour Ramise.

Sigismond
Et cela, c’est moins que la mort ? Ordonne-moi, père
De faire front, seul, à mille troupes armées,
Et avec ma seule épée, de défier des armées entières;
Et tu me verras joncher le sol de cadavres de guerriers.
Le devoir, le respect, l’obéissance, la loyauté
Pourront tout en moi;
Mais que, de mon amour...

Ségeste
Une énergique vertu
Unie à la raison et à mon ordre
Peut, en un bref instant
Éteindre en toi les ardeurs
D’un Cupidon pacifique.

Sigismond
<Au moins, père, consens
<Que j’adore Ramise sans plus espérer.

Ségeste
<Tu méprises donc ainsi...

Sigismond
<Ô Dieu ! Seigneur,
<En quoi mon pudique amour t’a-t-il offensé ?

Ségeste
<Il ne t’est pas permis de connaître
<Mes hauts desseins; assez de résistance;
<Que ton feu s’éteigne,
<Ton père l’ordonne, et cela suffit.

Sigismond
<Il est né sur ton ordre.

Ségeste
<Sur mon ordre aussi, il s’éteindra.

Sigismond
<Qu’il s’éteigne, ô Dieu !
<Mais si c’est ce que tu veux,
<Accorde-moi au moins une grâce.

Ségeste
<Tu obtiendras tout de moi ; parle, que veux-tu ?

Sigismond
Puisque je ne dois plus aimer
Ramise, mon idole, prends, seigneur,
Prends ton acier, et d’une main plus juste,
Ouvre-moi le sein, et arraches-en le cœur.

Ségeste
« Ouvre-moi le sein, et arraches-en le cœur ? »
Ah, quelle vilenie ! Efféminé ! Traître !
Sont-ce donc là
Des maximes dignes d’un fils de Ségeste ? Considère, ingrat,
Combien de sang et de sueur
Je verse à chaque instant pour élever ton état;
Et toi, amoureux insensé
D’un visage de femme, tu méprises ta chance,
Et avant d’abandonner l’amour
D’une vile femelle, tu réclames la mort ?
Écoute: décide entre elle et moi,
Vois s’il vaut mieux la quitter
Ou être mon ennemi et non plus mon fils.

 

Scène 13
Sigismond seul

 

Récitatif

Sigismond
Ah, père ! Quelle injuste colère
S’allume en toi contre mon amour ?
Tu sais que l’amour est voulu par le destin, et qu’aimer,
Et ne pas aimer, ne dépendent pas de notre cœur.

 

Air

Sigismond

Je puis mourir, mais vivre,
Vivre sans aimer,
Sans aimer, ô Dieu,
Ma belle idole – je ne le puis, non.
Si l’amour donne la vie à l’âme,
M’arracher l’amour du sein
Sans m’enlever le cœur – non, cela ne se peut.

 

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Acte II

 

 

Scène première
Salle avec un siège
Ségeste seul

 

Récitatif

Ségeste
En faveur de la mort d’Arminius,
Conspirent en même temps l’envie et la colère,
La raison d’État, et la jalousie pour le trône.
Mais s’il est vrai que Varus, avant Arminius,
A été amoureux de Tusnelda, et qu’il soupire toujours,
Quelle raison de plus pour son trépas !
Que puis souhaiter de plus ? L’alliance avec Varus
M’élève au plus haut:
Il est cher à César,
Gouverneur en chef
De la Germanie, illustre
Par le sang, la valeur, la dignité.
Oh ! Combien ma fortune
Va devenir prospère, si Arminius meurt !

 

Scène 2
Les mêmes [sic], Varus

 

Récitatif

Varus
Seigneur, lis ce message,
Et comprends maintenant la volonté de César.

Ségeste
J’ai toujours adoré
Les ordres augustes.

[Il lit]

« Varus,
J’apprécie au plus haut degré
Tes actions, par lesquelles
La Germanie est soumise à mon trône.
Je te demande seulement, et je le veux,
Que pour abattre l’orgueil des Chérusques,
Arminius disparaisse. Une fois coupée
La tête de l’hydre, nous avons vaincu.
Auguste.» J’ai devancé
L’ordre de César, et en ce jour...

Varus
Tu sais qu’autour du château,
Son général Sigimère,
Ayant regroupé les fuyards, nous réclame
La liberté d’Arminius, et on le voit déjà
Résolu à tenter l’ultime épreuve
D’une audace désespérée.

Ségeste
Il faut que Tullius aille avec les phalanges
S’opposer à Sigimère; et qu’Arminius meure entre temps,
S’il refuse la paix, et que son âme hautaine
Écrasée, domptée, ploie
Son cou devant le fer, ou sa nuque devant Rome.

 

Air

Varus

Tu prépares déjà à ta loyauté
Un digne siège au Capitole,
Et du haut du trône d’Auguste,
Plus grande te viendra ta récompense.

 

Scène 3
Ségeste, Arminius enchaîné, avec des gardes

 

Récitatif

Ségeste
Arminius, dans mes paroles,
Par ma langue, c’est le Ciel qui te parle.
Le conseil est opportun,
Suis-le, et saisis en temps utile
Ta Fortune par les cheveux, au milieu du danger.

Arminius
Pourquoi couvres-tu tes ruses,
Ségeste, d’un semblant de zèle ? Je lis
Au fond de ton cœur, et je sais que Rome
A promis une grande récompense à ta cruauté
Si par ton ouvrage Arminius disparaît.

Ségeste
Tu es le seul artisan de ton sort,
Et dans ta main se trouvent
Et ta liberté, et ta mort;
Si tu refuses de t’incliner
Devant le monarque romain...

Arminius
Holà ! Quelles indignes paroles
M’adresses-tu, Ségeste ?
Pour que je continue à rejeter
Les lois de Rome, et la paix, et ses rites, et ses dieux,
Il me suffit de regarder
Celui que tu fus jadis, et celui que tu es maintenant:
Jadis souverain redouté,
Tu donnais des lois aux autres; maintenant, tu en reçois
En qualité de citoyen romain;
Et tu as consacré, malheureux,
À un si vil souvenir
Ta patrie, ton sang, ton nom, ton trône et ta gloire ?

Ségeste
Ma gloire, c’est celle-ci: Ségeste méprise
Cette souveraineté, cette grandeur
Qui rend misérables les vassaux;
Plus que tout faste pour moi,
C’est leur repos qui me préoccupe. Considère, ô Dieu !
Ce que tu as fait par ton ambition.
Combien de sang as-tu répandu ?
Ici, des temples incendiés;
Là, des provinces désertes,
Des campagnes brûlées, des peuples égorgés;
<Entends au milieu de tes troupes,
<Un père, un fils, te réclamer en pleurant
<Avec des voix endeuillées, un fils, un père,
<La sœur réclame un frère, l’épouse
<Son doux époux ; par toi, la Germanie
<Voit son sein recouvert par la faim et la mort.
Regarde l’Elbe et le Rhin:
Leurs eaux gonflées du sang de notre nation,
De rage contre toi, viennent mordre leurs rives,
Et c’est teints d’une écume vermeille
Que leurs flots courent au sein de la mer.
Est-ce là aimer sa patrie et ses vassaux ?

Arminius
Le peuple germain
N’a pas, ne possède pas
D’autre pompe, d’autre faste, d’autre richesse
Que sa liberté;
Si tu l’en prives, que lui reste-t-il ?
D’une tente grossière, d’une sombre forêt,
Il fait son palais et sa cité ; sur le champ de bataille,
Accoutumées à l’éclair des épées guerrières,
Les femmes vont unies à leurs époux;
Protégées par leur vertu,
Elles méprisent les risques et les périls,
Et nos fils, nés au milieu des armes,
Jouent avec leurs mains de lait
Autour des heaumes, des lances et des épées,
Et leurs premiers mots,
Tu le sais bien, sont «guerre» et «liberté».
Et tu aurais le cœur, cruel,
De traîner leur valeur sous un joug tyrannique ?

Ségeste
Au rapide torrent
De ta fureur égarée,
La digue de la raison s’oppose en vain.
Ou la servitude, ou la mort,
Choisis tout de suite.

Arminius
Ségeste, tu ne sais pas encore
Quel est le cœur d’Arminius,
Si tu veux qu’il balance
Entre la mort et l’esclavage;
Qu’Arminius meure, oui, sans autre examen,
Illustre, en liberté;
Que Ségeste vive dans une servitude infâme.

Ségeste
Qu’Arminius meure, oui, mais, malgré qu’il en ait,
En esclave du trône romain,
Et qu’avec sa tête tombe l’orgueil
Des Chauques et des Chérusques.

Arminius
J’ai l’espoir
Que mon sang répandu sur le sol germain
Sera la semence d’une plus belle liberté
Et que pour refuser au tyran romain
L’obéissance et la vassalité,
Pour un seul Arminius qui sera tombé,
Mille autres empoigneront leurs épées.

Ségeste
Avec une si douce illusion,
Marche donc à la mort.

Arminius
Toi, reste et vis
Avec un si beau nom; et que le sort fasse un jour,
Que pour diminuer ta honte,
Tu aies à envier la mort d’Arminius.

 

Air

Arminius

Oui, je mourrai ; mais le remords,
Toujours vivant, pour te déchirer
Surgira dans ton cœur.
Il aboiera par ses trois gueules,
Et l’une sera mon sang,
[les autres] Ta patrie, et ton honneur.

Oui, etc.

 

Scène 4
Ségeste, Tusnelda, une partie des gardes

 

Récitatif

Tusnelda
Père, je n’aurais jamais cru
Devoir un jour pour une pareille raison
Répandre des plaintes, verser des larmes devant toi;
Comment pouvais-je craindre
Un sort si rigoureux,
Que je dusse un jour rester veuve
À cause de la même main qui fit de moi une épouse ?

Ségeste
Et moi, ma fille, je n’aurais jamais cru
Que tu pusses un jour
Être un objet de peine à mes yeux;
Porte ailleurs tes larmes; ta douleur ne fait
Qu’exacerber la mienne;
Si tu désires sauver d’une mort honteuse
Ton époux obstiné,
Va donc à son cachot, je te le permets,
Montre-lui tes prières et tes larmes. Il a son destin
Dans sa main, et en ployant sa tête altière
Devant le César romain,
Il peut la dérober au fer.

Tusnelda
Ô dieux ! qu’espéré-je de plus ?
Dois-je attendre de sa crainte
La grâce que j’espérais
De la seule bonté de mon père ?
Ah, non ! Il ne sera pas dit
Qu’une âme généreuse, un noble cœur
Préfèrent une vie servile
À une mort glorieuse.

Ségeste
Mon amour a fait de lui
L’arbitre de son sort;
C’est tout ce que je peux faire.

Tusnelda
Ah, père aimé !
Je te prie de ne pas m’enlever
Ce don, le plus agréable que m’ait fait ta main.
Par l’affection, ô dieux ! que tu m’as portée,
Par ces tendres embrassements
Lorsque tu me serrais sur ton sein, et m’appelais
Le plus cher gage de tes entrailles,
Par mes soupirs, ah, par ces plaintes funestes
Que je répands à tes pieds...

Ségeste
Ton temps, tes plaintes et tes soupirs
Tu les perds en étant à mes pieds.

Tusnelda
Tu perds d’un même coup
Un gendre et une fille.

Ségeste
Il est bien plus juste
Que je fasse plus de cas
De la foi que j’ai jurée, et de Rome, et d’Auguste.

Tusnelda
Parfais donc ton œuvre, père inhumain;
Cette victime elle aussi
Est bien digne de ta rage; que la même main
Qui nous a unis dans la vie
Nous rassemble dans la mort. Eh bien, qu’attends-tu ?
Vois dans ta fille
Le même crime,
Et la même vertu;
Mon cœur brûle du même zèle
Qui enflamme mon époux
Et fait que je te demande
Ou sa liberté, ou ma mort.

 

Air

Tusnelda

À la fureur qui te conseille,
À Auguste, à ses troupes,
Offre donc aussi mon âme.
C’est un crime d’être ta fille,
C’est un châtiment d’avoir pour père
Un si cruel géniteur.

À la fureur, etc.

 

Scène 5
Ségeste, Ramise

 

Récitatif

Ramise
Tourne vers moi ton front
Empli de ruses, empreint de rougeur,
Prince sans foi,
Père dépourvu d’humanité, traître.

Ségeste
Holà ! Quelle est cette audace,
Vile femelle !

Ramise
Et quel respect, quels égards
Sont dus à un déloyal ?
La raison veut-elle, par hasard,
Que je respecte en toi
L’éminente dignité de citoyen romain,
Pour laquelle, insensé, tu as perdu
Le lustre de ton sceptre,
Pour laquelle, scélérat, tu as livré
Notre liberté, et ta famille,
Pour laquelle tu ne balances pas
À égorger deux victimes, ton gendre et ta fille ?

Ségeste
Je veux que tu respectes en moi
La puissance, que m’accorde le Destin,
De réduire l’arrogance
D’un orgueil indécent,
D’abattre la superbe...

Ramise
Qui ne craint pas la mort, méprise tout;
Mais si Arminius tombe,
Ségeste ni Varus
Ne se riront de mes larmes amères.

Ségeste
Va avec tes colères
Faire peur à des servantes, pas à des héros.

Ramise
Tu sais pourtant que ma main
N’est pas sans savoir se servir d’un fer.

Ségeste
J’ai trop de honte de me quereller avec toi.

Ramise
Vois, traître, si je sais frapper.

[Pendant qu’elle porte le coup contre Ségeste, elle est retenue par Sigismond qui survient.]

 

Scène 6
Les mêmes, Sigismond

 

Récitatif

Sigismond
Ah, Ramise !

Ramise
Ah, destin !

Ségeste
Ah, téméraire !
L’orgueil, même vaincu,
Conserve encore autant d’audace ?
Mais il faut qu’aujourd’hui, Arminius, par sa mort,
Rabaisse le caractère superbe
D’un esprit arrogant
Et que tombent en même temps
La tête de l’orgueilleux, et ton audace.

 

Air

Ségeste

Et avilie,
La bête, jadis hardie,
Sur la dépouille de sa compagne
Sent dans son cœur
De la mort la rigueur,
Face à quoi rien ne sert de trembler ou se plaindre.

 

Scène 7
Sigismond, Ramise

 

Récitatif

Sigismond
Mon amour...

Ramise
Tu oses encore, infidèle,
Me parler ?

Sigismond
Infidèle, celui qui t’adore ?

Ramise
Et quelles preuves d’amour, hypocrite, me donnes-tu ?
Mon sang veut la vengeance,
Et tu te fais le bouclier de mon ennemi ?

Sigismond
Il est mon père; comment voulais-tu... ?

Ramise
Tu ne dois pas autant à ton père
Que tu dois à ta patrie, à tes aïeux,
À la justice, au Ciel, aux dieux de ta patrie.

Sigismond
Ainsi, tu présumes... ?

Ramise
Laisse-moi, trompeur.

Sigismond
Trompeur, un cœur qui est tout fidélité ?

Ramise
Ramise croit aux actes et non aux paroles.

Sigismond
Que dois-je donc faire ?

Ramise
Qui prétend à mon amour
Doit servir ma colère.

Sigismond
Contre un père ?

Ramise
Contre un infâme,
Ennemi de la patrie et de son sang.

Sigismond
Égorgé par la main d’un fils ?...

Ramise
Et quel respect mérite
Un géniteur qui s’applique à trahir
Les lois de l’amitié et celles de la nature ?

Sigismond
Sigismond, en son sein, n’enferme pas
Un cœur si barbare, une âme si infidèle,
Et tu ne pourrais aimer en Sigismond un parricide.

Ramise
J’aimerai alors en Sigismond
Le glorieux libérateur de la Germanie,
Le juste oppresseur d’un tyran,
Le généreux vengeur de mon sang.

Sigismond
Jamais je n’achèterai
La gloire au prix d’un crime.

Ramise
Pour un si beau crime, Rome conserve
Une noble mémoire en Brutus.

Sigismond
Ah, belle...

Ramise
Adieu.

Sigismond
Tu me laisses ainsi ?

Ramise
C’est à ce prix que je vends
La possession de moi-même, et de mon cœur.

Sigismond
Si le sang de Ségeste peut
Me rendre ton amour, prends,

[Il lui tend son épée.]

Et étanche ta fureur dans mon sang,
C’est le sang de Ségeste.

Ramise
Ah, insensé ! Adieu.

[Elle lui jette l’épée et fait mine de partir; Sigismond la retient.]

Sigismond
Arrête ! Moi-même, cruelle,
Victime et ministre de ton farouche désir,
J’offre mon sein.

[Il court prendre l’épée.]

Viens, bois mon sang: je m’ouvre les veines.

Ramise
Quelles sont ces fureurs ?
Je ne veux pas d’un sang innocent, je réclame le sang
D’un criminel.

Sigismond
Puisque tu détestes l’innocence en moi,
Laisse-moi le répandre.

Ramise
Arrête; tu délires.

Sigismond
Non.

Ramise
Arrête, si tu m’aimes.

Sigismond
Non: si tu veux me voir parricide,
Je ne veux plus vivre, je n’ai pas le cœur
De trahir mon sang et mon amour.

Ramise
Fils trop fidèle
D’un père sans foi, ô dieux ! pardonne
Si je n’ai plus l’usage de ma raison;
Un amour aux yeux bandés, une haine aveugle
M’ont privée de sa lumière.

 

Air

Ramise

Je n’espère rien, je crois tout,
Je demande beaucoup, j’entends peu,
J’obtiens moins, et je désire trop;
Plus je t’aime, plus je te blesse.

Je n’espère, etc.

 

Scène 8
Sigismond seul

 

Récitatif

Sigismond
Ô Ramise ! Ô Ségeste !
Trop durs tyrans, et trop chers,
Que voulez-vous de moi, que m’ordonnez-vous ?
<Père, puisque tu m’as donné un sang innocent,
<Et toi, belle Ramise, qui as allumé
<Une innocente passion dans mon sein,
<Laissez-moi vous conserver dans mon cœur
<Ce sang, cet amour innocents.

 

Air

Sigismond

Cette flamme qui embrase ma poitrine
Se nourrit du sang du cœur;
Ce feu resplendit, aussi pur
Que l’aliment qui nourrit son ardeur.

Cette flamme, etc.

 

Scène 9
Un cachot sombre et exigu
Arminius seul

 

Récitatif

Arminius
Holà ! Gardiens Que l’un de vous m’appelle
Varus; avant de mourir, je voudrais
Lui dire un seul mot, grâce auquel
Il vivra heureux, et je mourrai content.

[Un soldat entre, et sort après avoir entendu les ordres d’Arminius.]

Cachots, fers, morts,
Degrés par lesquels Arminius ne descend pas
Mais bien plutôt s’élève glorieusement,
Ce n’est qu’Arminius époux qu’il vous est donné d’effrayer.
Ah, ma femme ! Ah, mon amour ! Je peux donc mourir,
Te laisser, et dire que je t’aime encore ?
Oui, je t’aime, ô combien ! Non : je t’entends me dire
Que si je veux t’abandonner, c’est que je mens.
Mon cœur, tu peux souffrir cette insulte,
D’être traité de menteur, de parjure ?
Je dois me conserver à celle
À qui première je me donnai, son fidèle amour.
Cachots, fers, morts,
Horribles, je vous exècre,
Je me tourne donc vers Ségeste... Ah, Arminius, où... ?

 

Scène 10
Arminius, Tusnelda en larmes

 

Récitatif

Tusnelda
Mon époux ?

Arminius
Hélas ! tu pleures ?
Tusnelda ; dis-moi si tu viens pour rendre aujourd’hui
Ma mort moins douce, ou moins pénible,
En fille de Ségeste, ou comme mon épouse.

Tusnelda
Je viens en épouse pour suivre ton sort,
Et, si je ne peux plus être ta compagne
Dans la vie, pour l’être au moins dans la mort.

Arminius
Tu veux mourir ? <Oh, cruelle invention
<D’un fidèle amour, et tyrannie nouvelle !
<Tu veux me suivre, chère, et rendre ma mort
<Aussi horrible qu’elle était belle ?
Ah ! si tu me suis,
Je ne meurs plus glorieusement, et je porte avec moi
Le témoignage, ô dieux ! d’un grand crime.

Tusnelda
Tu dédaignes donc qu’avec toi,
Ta Tusnelda vienne, et tu es si jaloux
De ta vertu et de ta gloire
Que tu ne veux pas que je l’imite, ô cher époux ?
Et qui est assez aveugle pour ne pas voir
Que dans ta mort, dans la mienne, la patrie
Fera ton éloge, la fidélité fera le mien ?

Arminius
Non, vis, chère, et reste
L’unique héritière de mes purs sentiments.

Tusnelda
Reste mon époux, et vis,
Si tu veux que moi aussi je vive.

Arminius
Que je vive ? et comment,
Mon nom terni par une honteuse paix,
Accepterais-je qu’un général romain
M’impose ses lois ? et j’aurais en vain
Rassemblé tant de troupes, répandu tant de sang ?

Tusnelda
Alors que, accablé par le destin,
Tu as tout perdu, ô dieux, tu voudrais aujourd’hui,
Époux chéri, te perdre aussi toi-même ?
Avec un cœur intrépide, je souffre
Tous les outrages d’une cruelle fortune;
Elle peut, me persécutant, me ravir
La liberté, la dignité, les richesses, le rang;
Si elle me laisse Arminius, je lui pardonne:
Ce qu’elle donne est plus grand que ce qu’elle me ravit.

Arminius
Ah ! si par de tels discours
Tu veux me voir avili,
Tusnelda, ou tu ne m’aimes pas, ou tu me mets à l’épreuve:
Mon âme n’admet pas d’être assimilée
À celle de Ségeste; je n’achète pas
La vie par une telle bassesse.

Tusnelda
Donc, plutôt que d’être esclave,
Tu as résolu de mourir.

Arminius
Oui, je veux mourir, et par mon exemple...

Tusnelda
Un si bel exemple, je veux moi aussi le suivre.

Arminius
Et à quoi bon, chère épouse...

Tusnelda
Si tu m’appelles épouse,
Et que tu consens maintenant à ma servitude,
Arminius, ou tu me mets à l’épreuve, ou tu ne m’aimes pas:
Je ne veux pas que Rome
Me voie prisonnière, et, sur le rivage étrusque,
Être montrée du doigt, dépouille méprisée,
Par les jeunes mariées latines.

Arminius
Mon pudique amour, dans son ingéniosité,
A prévu un remède, et j’ai déjà pensé...

Tusnelda
Quoi donc ?

Arminius
Tu le verras bientôt.

 

Scène 11
Les mêmes, Varus, des gardes

 

Récitatif

Varus
Arminius...

Tusnelda
Quelle fureur aveugle
Te conduit dans ces ténèbres, dans un tel appareil,
Pour insulter un infortuné ?

Arminius
Tusnelda, tu outrages à tort
Un mérite si rare:
Varus n’est venu ici qu’à ma prière.
Seigneur, bien qu’ennemi,
J’ai adoré la vertu, estimé la valeur
De ton noble et généreux cœur;
Possesseur d’un trésor
Dont je n’ai peut-être jamais été digne,
Aujourd’hui, ton mérite et l’amour exigent
Qu’en mourant, je t’en fasse légataire.

Varus
Qu’entends-je ?

Tusnelda
Qu’est-ce ?

Arminius
Oui, il s’agit de Tusnelda;
Ni le passé, ni le présent
N’ont jamais vu vertu plus belle que la sienne;
Elle est digne de toi, et toi d’elle.

Tusnelda
Et je l’entends ? Et je le souffre ?

Varus
Ô dieux !

Arminius
Seigneur, ne refuse pas
Un don si précieux,
Venant de la main de son époux;
J’étais informé que pour ce visage,
Tu as soupiré d’amour avant moi;
Et un si beau feu n’est pas encore éteint.
Chère, à l’heure de ma mort,
Verse quelques larmes sur ma cendre,
Puis voue à l’oubli
Tout souvenir, tout amour passé
Du malheureux Arminius,
Et que toute la foi de ton chaste cœur
Se tourne vers un successeur si digne, et plus heureux.

Varus
Hélas ! Varus, qu’entends-tu !

Tusnelda
Et mon cœur résiste
À de si funestes paroles, et n’en meurt pas ?

Arminius
Qu’ainsi Rome te voie
Épouse du vainqueur, et non du vaincu.

 

Air

Arminius

Je vais mourir, je vous laisse
La paix que j’ai dans le cœur;
Chère, jouis de son affection;
Cher, serre-la sur ton sein;
Et en esprit, pour vous regarder,
Je reviendrai, oui, tout amour.

Je vais, etc.

 

Scène 12
Tusnelda, Varus

 

Récitatif

Varus
Tusnelda, je suis bouleversé.
Un noble cœur aimant
Peut bien sans douleur
Perdre la vie, certes, mais non son amour.
Pourtant, intrépide et constant,
Ton ingrat époux t’abandonne.
Moi, s’il m’était donné
De vous posséder un jour,
Yeux si lumineux, je ferais de vous
Ma gloire, mon destin,
Ma Rome, mon Auguste, mes divinités.
Et si jamais le sort...

Tusnelda
Holà ! Varus, quelles images d’amour
Vas-tu imaginer dans le sein de la mort ?
Si Arminius mourant me cède à toi,
L’amour et la foi, encore vivants dans ma poitrine,
M’interdisent d’être tienne.La mort peut séparer
Avec deux légers soupirs et quelques larmes
Les âmes viles, non les âmes nobles qui s’aiment.
Si ma douleur n’est pas aussi forte
Pour réunir nos âmes,
Que l’est le destin pour séparer nos poitrines,
Fers, lacets, poisons,
M’ouvriront la route à ma guise:
Non, Tusnelda ne vivra pas,
Si tu ne peux empêcher qu’Arminius disparaisse.

Varus
Ainsi, mon espérance...

Tusnelda
Non, non, ton espérance
Ne doit pas se fonder sur sa ruine;
Car ma constance a plus en horreur
Tes noces que la mort:
Si tu es généreux, obtiens sa vie de mon père.
C’est par toi seul que s’apaise, que s’irrite
Son cœur, sa colère,
Et s’il condamne Arminius,
La seule raison en est l’injuste engagement
Qu’il t’a juré. Ce que je te demande est beaucoup,
Mais ta gloire sera d’autant plus grande
Si tu remportes toi-même la victoire sur ton cœur.

Varus
Donc, je devrai moi-même...

Tusnelda
Te faire l’appui et le soutien de ton rival;
Un effort si illustre et si digne,
On ne peut l’attendre que de la vertu de Varus;
Et fais que Tusnelda doive à ton grand cœur
Ce qu’elle eut de plus cher.

 

Air

Tusnelda

Rends-moi mon tendre époux,
Je te devrai deux vies.
Un gage si cher à mon cœur,
Dirai-je, est un don de Varus,
Quand je l’embrasserai.

Rends-moi, etc.

 

Scène 13
Varus seul

 

Récitatif

Varus
Ainsi, ma fortune,
Hostile à mon amour, dès sa naissance,
Égorge mon espérance encore dans les langes.
Varus, tu pourrais souffrir
Qu’un prince germain
Enseigne la vertu à un cœur romain ?
Et qu’une femme affligée
Te donne un modèle de générosité
Dans une passion si coupable ?
Ah, non ! Révoltez-vous, mes esprits,
Contre un vil Cupidon,
Et que Tusnelda apprenne
Que Varus était son égal en vertu.
<Si sa possession m’est maintenant refusée,
<C’est la seule faute, ô Dieu,
<Non de mon mérite, mais de mon destin.

 

Air

Varus

Allons, mes esprits, que se passe-t-il ?
De grâce, dressez-vous pour me libérer
D’une si indigne servitude;
Et qu’en criant « Liberté ! »
Ma vertu avilie
Reprenne les armes et remonte sur le trône.

 

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Acte III

 

 

Scène première
Grande place dans la château de Ségeste, avec tout l’appareil pour le dernier supplice.
Peuple de spectateurs, légions romaines avec leurs enseignes

Ramise

 

Récitatif

Ramise
Cruel théâtre de mort, scène horrible,
Qui, avec une pompe funeste
Donnez plus d’éclat
À la rage de Ségeste,
À la fidélité d’Arminius, et à ma peine,
Avant que, pieusement, je confie
Les os de mon frère à l’urne funéraire,
Je veux, et j’en fais serment,
Venger mon sang
Avec le sang de Ségeste et de Varus.
Mais, oh dieux, voici celui qui m’est cher,
Mon malheureux frère. Ah, ma douleur,
Tu m’as trahie... Ah, quel spectacle ! Ah, mon sang ! ah, mon cœur !
Je meurs...

 

Scène 2
Arminius, qui arrive enchaîné, soutient Ramise évanouie

 

Récitatif

Ramise
Je meurs.

Arminius
Ah, ma chère Ramise ! est-ce donc là
Ton courage viril
Que la jupe n’arrive pas à dissimuler en toi ?
Tu me donnes un si vil témoignage
De ta constance, et tu me fais voir
Que la sœur d’Arminius, en fin de compte, est une femme ?

Ramise
Ah, non ! Si le courage, la vigueur
Défaillent, s’effondrent,
C’est en moi par la force de l’amour, non de la bassesse.
<Arminius, comment veux-tu
<Que je résiste à ma douleur ?
<Mon cœur est fort, mais seulement
<Pour souffrir mes maux, non les tiens.

Arminius
Et quel mal te représente ta douleur ?
L’appareil que tu vois est mon triomphe,
Et voici mon Capitole.
Tant que j’ai pu, avec mon épée,
J’ai bien défendu en combattant
Notre liberté; aujourd’hui, mon exemple
Sert d’exemple pour la défendre encore plus.

Ramise
Mon esprit reçoit
Un nouveau souffle de ton courage; grande âme,
Va-t-en donc, si constante, la joie sur le visage,
Vers tes bienheureux Champs Élysées; et si un jour
Sur la rive du Styx
Tu poses le pied
Et que tu voies y arriver
Deux ombres tristes, ensanglantées,
Dis seulement: Varus et Ségeste
Viennent d’être sacrifiés à la vengeance;
Et peu après, ô mon frère,
Attends ta Ramise sur cette rive.

Arminius
Ah, non ! Reste, et défends
La liberté de notre patrie, vis, et console
Ma chère Tusnelda:
Elle, je la laisse héritière de mon amour, de ma foi,
Mais c’est à toi que je lègue,
En cet ultime adieu, ma valeur et mon esprit.

N.B. : chez Scarlatti, les quatre vers qui suivent sont attribués à Ramise, puis celle-ci et Arminius chantent en duo; chez Pollarolo, il n’y a aucun changement indiqué, et c’est Arminius qui est supposé s’exprimer jusqu’à la fin de la scène; mais c’est certainement une erreur d’impression, vu le sens, et le fait que dans les quatre derniers vers, chantés, on a « ò caro », masculin, montrant que c’est Ramise qui chante.

[Ramise]
C’est justement avec ta valeur et ton esprit
Que je veux te suivre aujourd’hui;
Comment pourraient m’être plaisantes,
Sans toi, la liberté ni la vie ?

 

Air

[Ramise]

Reçois, ô cher, dans cette étreinte,
Reçois maintenant mon dernier adieu;
Mon cœur mourra en même temps.
Ou vivra avec toi.

 

Scène 3
Arminius, puis Varus d’un côté et Ségeste du côté opposé

 

Récitatif

Arminius
Bourreaux, rendez-moi désormais
À ma mort, puis,
Portant ma tête à Ségeste...

Varus
Holà ! Défaites
Ces liens indignes !

Ségeste
Holà ! Arrêtez,
Et resserrez ces liens,
Tranchez cette tête !

Varus
Qui règne en Germanie ?

Ségeste
Auguste.

Varus
Auguste dédaigne
Un si vil trophée.

Ségeste
Il veut qu’Arminius meure.

Varus
Qu’il meure, mais en guerrier et non en criminel.
Qu’il retourne, armé de son acier,
Sur le champ de bataille, et que par sa mort, il accroisse
Sa gloire, et celle de Rome, et celle de Varus.

Ségeste
Et qui en décide ainsi ?

Varus
Ma juste volonté.

Ségeste
Et quel droit de regard
Peux-tu avoir sur mes conquêtes ?

Varus
Tu combats pour Rome, et ton butin
Est acquis à Auguste, et ne t’appartient pas.

Ségeste
Le prisonnier doit donc
Être conservé pour Auguste.

Varus
Oui.

Ségeste
Qu’on le remmène donc
Dans son étroit cachot.

Arminius
Ah, quelles péripéties !
Varus, ta générosité
M’offense trop, si elle pense, ou croit
Qu’à défaut de la force, la courtoisie
Pourrait aujourd’hui m’amener
À trahir ma foi,
Qui est asservie à guider ma patrie.
Laisse, laisse que je meure, et mes mérites,
Avec ma mort...

 

Scène 4
Les mêmes, Sigismond

 

Récitatif

Sigismond
Les phalanges défaites,
Sigimère talonne les nôtres, et rendu audacieux
Par nos pertes,
Il les a poursuivis jusque sur les rives de l’Elbe.
Cette onde en a sauvé quelques-uns, noyé beaucoup,
Et quelques-uns ont pu s’échapper à la nage.

Ségeste
Que décides-tu maintenant ?

Sigismond
Oppose
Les légions romaines
À l’épée fatale de Sigimère;
Sors sur le champ de bataille, seigneur.

Ségeste
Et qu’Arminius meure.

Varus
Qu’Arminius retourne au cachot; je vais au combat.

Ségeste
Qu’il soit en vie pourrait bien un jour
Faire trébucher ta fortune.

Varus
La faveur de la fortune
Dépend de mon bras, et de mon cœur.

 

Air

Arminius

Le sort me remet
Les entraves au pied;
Avec ces vicissitudes,
Je ne comprends pas encore
Ce qu’il veut de moi;
L’aspect le plus horrible
Du cachot et de la mort
Ne rend pas ma foi
D’une essence moins forte.

 

Scène 5
Varus, Ségeste, Sigismond

 

Récitatif

Varus
Toi, Ségeste, reste avec tes hommes
Pour défendre le château.

Ségeste
Varus, tu dois devancer
L’audace ennemie, et avant qu’en ce lieu
Arrive l’incendie fatal,
Tu dois éteindre le feu par le sang d’Arminius.

Varus
Cette vilenie n’est pas permise
À une poitrine romaine, à un cœur guerrier.
Qui a défait aujourd’hui Arminius
Craindra Sigimère ? Voici que de Mars
Propice à Rome, mon étoile guerrière
Ramène vers ma main
Tout ce qui reste des Germains
Pour que j’obtienne une victoire entière.

 

Air

Varus

Pour ma tête, l’Elbe produit
De nouveaux lauriers verdoyants,
Et je vois briller au ciel
Les astres de Castor et de Pollux.

 

Scène 6
Ségeste, Sigismond

 

Récitatif

Ségeste
Varus, je te comprends: bien que l’envie et la ruse
Dissimulent tes desseins,
Tu ne veux pas que je sois l’arbitre
De la vie d’Arminius, mais son gardien;
Tu repousses l’idée que je puisse partager avec toi,
Sur le champ de bataille, le risque et la gloire;
Mais tu te trompes: Ségeste
Saura déjouer la ruse par la ruse.
Sigismond m’écoute, et il doit
Une prompte obéissance à mes ordres.

Sigismond
Et tu l’obtiendras,
Seigneur; que dois-je faire ?

Ségeste
Je vais me porter à la défense des remparts.

Sigismond
Et moi, sans doute, notre gloire et le commun danger
Veulent me voir sur le champ de bataille ?

Ségeste
Non, tu vois, fils aimé,
En quelle fatale épreuve
Vont se trouver aujourd’hui notre vie et notre renommée.
Un coup à lui seul assure l’une et l’autre:
Va à la prison, et l’y ayant tranchée,
Rapporte-moi la tête du fier Arminius;
Avec celle-ci, oui, avec celle-ci,
Je veux épouvanter l’orgueil des Chérusques
Du haut de ces murailles.
Je sais que ton cœur en frémit,
Mais si tu refuses de regarder ce torse,
Vidé de son sang par ton œuvre,
C’est ton sang qui me paiera
Les outrages subis par Auguste, et les torts subis par moi.

 

Air

Ségeste

Fils, je te demande un sang
Qui est dû à mon danger,
À Rome, à notre honneur.
Si en toi le devoir hésite,
Mon atroce rigueur
T’appelle à choisir de m’être fidèle.

Fils, etc.

 

Scène 7
Sigismond

 

Récitatif

Sigismond
Ah, cruel père !
Ah, infortuné Arminius !
<Tu devras mourir parce que l’envie veut qu’en toi
<Soient punis ton trop de valeur et de loyauté;
<Au tribunal impitoyable
<Où siège le Licteur
<Par un décret fatal,
<La raison ni le droit n’assistent plus,
<Le mérite est une faute, la vertu un crime.
Mais Sigismond peut-il être l’exécuteur
D’un ordre injuste ?
Ah, non ! Je ne veux pas exécuter
Une sentence si criminelle. Le Ciel nous astreint
À la justice plus qu’à l’obéissance.

 

Air

Sigismond

Le sang parle au cœur,
Au cœur parle l’amour,
Je ne sais ce qui adviendra.
Le sauver ? C’est félonie.L’égorger ?
C’est cruauté.
Barbare devant mon âme,
Infidèle à mon père,
Mon cœur ne peut l’être.

Le sang, etc.

 

Scène 8
Pièce donnant sur un vestibule qui conduit aux cachots
Une table sur laquelle se trouvent une coupe de poison et l’épée d’Arminius

Tusnelda seule

 

Récitatif

Tusnelda
Je te tiens, illustre acier
De mon malheureux époux trahi.
Si déjà, aux dépens de Varus,
Tu as rendu un temps ton maître fameux,
Aujourd’hui, en me donnant la mort,
Rends éternelle la foi de son épouse;
Et qu’on ne puisse plus dire plus tard
Quelle est la plus grande de tes louanges,
Aux mains de l’époux ou de l’épouse,
Comme instrument de Mars ou comme instrument d’Amour.

[Elle veut se frapper, mais se retient.]

Oui, je me transperce... Mais non, arrête. Ma mort
Pourrait peut-être t’avilir. Oh dieux ! Qui sait
Si ma constance ne sera pas plus tard
Qualifiée par le monde de lâcheté ?
Reste avec ta gloire,
Illustre fer, et que la Parque
Descende en mon sein, armée d’un poison mortel
Pour mettre fin à ma douleur.

[Elle pose l’épée et prend la coupe.]

Oui, oui, je bois la mort.

[Alors qu’elle veut boire, Ramise l’en empêche.]

 

Scène 9
Tusnelda, Ramise

 

Récitatif

Ramise
Arrête, Tusnelda,
Arrête, c’est de la lâcheté.Tusnelda
Laisse-moi: c’est là constance et fidélité.

Ramise
Si peu forte est donc l’épouse d’Arminius
Contre la rigueur du barbare destin ?

Tusnelda
Mon époux vit-il ?

Ramise
Oui, il vit dans le danger.

Tusnelda
Laisse-moi donc mourir.

Ramise
Oui, il faut mourir, mais pas encore.
Il faut d’abord le soustraire aux liens où il vit attaché,
Ou le venger une fois disparu.

Tusnelda
Le soustraire ? Et comment ? Oh Dieu !

Ramise
Puissent Amour et le Destin sourire à notre noble désir:
Prends la coupe, laisse-moi l’acier,
Et suis mes pas;
Les dieux écouteront nos plaintes.
Mais voici déjà Sigismond; avec cette rencontre,
Le Ciel commence à seconder mes vœux.

[Pendant qu’elles veulent partir, elles voient Sigismond et s’arrêtent.]

 

Scène 10
Sigismond, Tusnelda avec le poison, Ramise avec l’épée d’Arminius

 

Récitatif

Ramise
Sigismond...

Tusnelda
Mon frère...

Sigismond
Chère... Ma sœur...

Ramise
Rends à mes bras...

Tusnelda
Et à mon sein...

Ramise
... Mon cher frère.

Tusnelda
... Mon tendre époux.
Ou je bois la mort.

Ramise
Ou je me transperce.

Sigismond
Oh Dieu ! Arrêtez, et écoutez d’abord
Les décisions de Ségeste. Sur les murailles,
Il attend de voir la tête d’Arminius
Tranchée par ma main; ou sinon, mon sang paiera
Les torts qu’il subira, si je désobéis.

Tusnelda
Père barbare ! Cruel frère !

Ramise
Ô fils plus criminel que son père inhumain,
Exécuteur plus injuste !

Tusnelda
Oui, oui, tu veux me voir morte ? Je bois le poison.

Ramise
Non, non, tu ne veux pas que je vive ? Je m’ouvre le sein !

Sigismond
Arrêtez !
Ô père, ô amour,
Ô sang, ô Arminius, ô sort,
Ô Ramise, ô sœur, ô sentiments, ô mort !
Vivez, oui, vivez:

[Il jette le poison loin de Tusnelda, et enlève l’épée à Ramise.]

Je ferai que dans tes bras, sur ton sein,
Le frère, l’époux, retourne aujourd’hui:
Au prix du danger couru par mon père, et de mon sang,
J’achèterai les jours de votre vie.

 

Scène 11
Ramise, Tusnelda

 

Récitatif

Tusnelda
Ah, Ramise, je le sens, mon âme
N’est pas pleinement consolée.
Mais il n’est point au monde de bien sans mélange.
Ah ! je vois que bientôt, ô Dieu !
La vie d’Arminius va me coûter mon sang
En la personne de mon frère.

Ramise
Je ressens, ô Tusnelda
Que mon cœur n’est pas satisfait.
Embrasser mon frère, quel plaisir !
Mais ici-bas, non, il n’est point de jouissance parfaite.
Je vois que dans un instant
La liberté d’Arminius
Va me coûter mon cœur en la personne de mon cher amant.

Tusnelda
Entre contentement et douleur,
Je tire des soupirs de mon sein.

Ramise
Des larmes de mes yeux.

Tusnelda
Ah, mon époux !

Ramise
Ah, mon frère !

Tusnelda
Tu es si cher à mon cœur !

Ramise
Tu me coûtes tant !

 

Scène 12
Ramise, Tusnelda, Arminius, puis Sigismond

 

Récitatif

Arminius
Mon épouse, ma sœur;
Désormais délivré de ces liens serrés,
Je vous étreins, je vous embrasse.
Mais vous pleurez ? Que je vive vous déplaît ?
Eh bien, voyez: dans ces indignes entraves,
Je retourne attendre la mort.

Ramise
Cesse.

Tusnelda
Arrête-toi.

Ramise
Oh dieux ! ces souffrances...

Tusnelda
Mes larmes...

Ramise
Je ne saurais dire si c’est joie ou martyre.

Tusnelda
Je ne puis expliquer si c’est peine ou jouissance.

Sigismond
Seigneur, trêve de sentiments !
Ne t’attarde pas, hâte-toi de partir.
Que retourne à ton bras
Le fidèle instrument de ta gloire

[Il lui rend l’épée prise à Ramise.]

Et de la liberté du sol germain.

Arminius
Seigneur, comment Arminius
Pourra-t-il récompenser
Ton si grand zèle, et ta fidélité ?

Sigismond
Arminius, celui qui œuvre
Pour la justice et le devoir reçoit
Un digne prix de son ouvrage.

Tusnelda
Ô généreux frère !

Ramise
Ô illustre amant !

Sigismond
S’il advient que tu reviennes triomphant,
Chargé de palmes et de victoires,
Bien qu’il soit barbare et injuste,
Pardonne à Ségeste, et interdis
À tes troupes de verser son sang,
Car il est le père de Sigismond et de Tusnelda.

Arminius
Au prix de ma gloire,
Je défendrai sa vie, et dans le danger,
Mon glaive respectera
Dans le père criminel, le fils libérateur.

Sigismond
Par une chemin souterrain,
Que Tusnelda connaît bien,
Va-t-en maintenant hors de ces murailles.

Tusnelda
Mon frère, vas-tu rester
Exposé à la colère de celui que tu as berné ?

Ramise
Ne veux-tu pas nous suivre ?

Sigismond
Non.

Arminius
Tu ne veux pas partir ?
Si elle te coûte la vie,
Je dédaigne la liberté.

Sigismond
Ma fuite
Retire tout mérite à mon acte, et montre, oh Dieu !
Que j’ai été conduit à trahir mon père
Non par justice, mais par félonie;
Va-t-en; si ma vie
Importe à ton cœur, elle dépend de ton départ:
Va, combats, sois vainqueur: Sigismond
Attend désormais son salut de ton retour.

 

Duo

Arminius
Mon âme partira enflammée
De ton zèle pour notre honneur;
Elle reviendra pour te défendre,
Ô mon cher libérateur.

Tusnelda
Je suivrai, poitrine nue,
Mon fidèle amour pour mon époux;
Je me ferai refuge et bouclier
De mon frère et de mon père.

 

Scène 13
Ramise, Sigismond

 

Récitatif

Sigismond
Ramise, tu ne pars pas ?

Ramise
Et toi, tu restes ici
Comme victime de la sauvage fureur de Ségeste,
Et tu me rends mon frère
Pour que, dans ce don, je pleure le donateur ?

Sigismond
Qu’il fuie, celui qui est coupable; si la faute est mienne,
Je veux soutenir ma faute avec gloire.

Ramise
Et si c’est moi la cause de ta faute,
Je dois rester avec toi entre ces murailles,
Car il n’est pas possible que la faute
Soit mise en lumière, et que sa cause reste obscure.

Sigismond
Oh Dieu ! Mon âme,
Qui est fière d’une si belle faute, et n’a pas peur,
Devant ton danger, chère !
Maintenant, s’effraye, et apprend à craindre.

 

Scène 14
Les mêmes, Ségeste, gardes

 

Récitatif

Ségeste
Ainsi, pendant que la vie
Et l’honneur de ton père sont en danger,
Au lieu d’exécuter mes ordres,
Tu t’attardes ici, fils efféminé,
Parmi les caresses de cette femme ?

Sigismond
Désormais, seigneur, oublie
Les doux noms de fils et de père;
Tu es trahi, et je suis le traître;
Je m’avoue coupable, et ma faute me fait ressentir
De la joie, et non du repentir;
Voici le fer à tes pieds: condamne-moi,

[Il jette l’épée à ses pieds.]

J’estimerai que c’est une grande chance
Que de recevoir la mort pour un si noble crime.

Ségeste
Ciel, qu’entends-je !

Sigismond
Arrachée à ta fureur,
La victime innocente
A reçu de moi la liberté et la vie.

Ségeste
Arminius en liberté ? Et ma rage, ma fureur
Ne me tuent pas ?
Le sort se joue de moi,
Varus se dérobe, et mon fils me trahit:
Perfide, prends ton fer
Et d’un œil riant,
Ouvre mon sein, et sur mon corps inerte,
Rassasie-toi de mon sang;
Accomplis ton œuvre indigne, tes criminels desseins,
Monstre ingrat, infâme traître.

Sigismond
La haute vertu d’un si illustre guerrier
M’a conduit...

Ramise
Eh, non, ce n’est pas vrai:
Épargne ton sang; je suis la coupable.
Ségeste, tâche de passer ta colère sur moi;
En Sigismond, l’amour a vaincu la nature,
Et mon visage, dans le sein de ton fils,
A eu plus de force que le sang,
Que le devoir, que son père.

Ségeste
Qu’on les arrête tous les deux.

Sigismond
Elle te trompe:
Ce sont la patrie, l’honneur,
Mon devoir, la vertu d’un autre, la justice,
Ma haine pour Auguste,
Et ton injustice irraisonnée
Qui ont fait de moi un félon.

Ségeste
Ah, tais-toi, indigne !
Ma colère n’a plus de frein, rien ne la retient:
Traînez-les tous les deux dans le jardin;
À l’approche de ma mort,
Je devancerai le Destin par ma vengeance,
Et avant moi tomberont
Une femme orgueilleuse, un fils ingrat.

Ramise
Ah, mon amour !

Sigismond
Ah, mon cœur !

Ramise et Sigismond
Tu mourras pour moi ? Quelle douleur ! Adieu.

 

Scène 15
Ségeste seul

 

Récitatif

Ségeste
Arminius en liberté !... Mon fils l’y a mis ?
Rome, Auguste, Ségeste,
Varus, légions, troupes,
Nous sommes tous en danger...
Mais tu n’as pas été un fils, je ne suis plus père.
Avec ton sang... Hélas, non... Ce sang est le mien.
C’est de moi que l’ingrat est né,
Ce monstre dépourvu d’humanité...
Mais en lui, l’affection s’est tue; en moi, la nature
Ne doit pas parler, ou être écoutée.
Déjà, je vois, superbe, l’ennemi vainqueur
À l’intérieur de ces murailles;
Quels massacres il me prépare... Voici des francisques,
Voici des lacets, voici des roues... Malheur, que dis-je ?
Le plus grand ennemi
Est mon traître de fils;
Qu’il meure... la mort est peu,
Et la haine, la colère, la fureur doivent m’enseigner
Des supplices nouveaux, par la roue, par le feu,
Plus dignes de son crime et de ma vengeance.

 

Air

Ségeste

Pour secourir ma colère,
J’invoquerai les noires Furies;
Pour écraser l’âme des infâmes,
J’inventerai de nouveaux supplices.

Pour, etc.

 

Scène 16
Un grand jardin
Ramise d’un côté, Sigismond de l’autre, gardes

 

Récitatif

Sigismond
Ramise ?

Ramise
Sigismond ?

Sigismond
J’espérais, pour unir nos âmes,
D’autres liens, plus doux et plus solides,
Un autre lit, d’autres flambeaux,
Que des chaînes et des cordes,
D’affreux cercueils, des torches funèbres.
Oh Dieu !

Ramise
<Tu soupires, mon amour ?
<Et tu veux que je voie, au lieu du courage
<Et de la valeur de ton âme,
<Ta vertu faible et abattue ?
<C’est ainsi que tu me réconfortes ? Ah ! si je te dissimule
<La faiblesse, oh Dieu ! de mon sein,
<Toi, cache-moi au moins ta lâcheté.

Sigismond
<Mes yeux, un temps vous consolâtes
<Mon cœur ; maintenant, vous l’affligez,
<Et, plus barbares que mon père,
< Vous me rendez la mort plus cruelle.

Ramise
Dans la mort que le sort nous destine aujourd’hui,
Qu’une idée joyeuse
Réconforte mon âme avec ton cœur.
Nous mourrons contents,
Moi de ton fidèle amour, toi de ma foi;
Nous mourrons ensemble, et si tu tombes pour moi,
Ma chère vie, je mourrai pour toi.

Sigismond
Mon seul réconfort
Sera de te précéder dans la mort,
Et de ne pas voir tes beaux yeux
Fermés à la lumière avant les miens.

Ramise
Ah, non, mon doux amour,
La raison veut que la première à faillir
Soit la première dans le châtiment.

 

Air

Ramise

Elle meurt d’abord de douleur, la tourterelle,
Si elle voit son amour mourir avant elle
Et elle semble vouloir dire en son langage
Que la douleur de deux morts est trop pour un seul cœur.

Elle meurt, etc.

 

Scène 17
Les mêmes, Ségeste, d’autres gardes

 

Récitatif

Ségeste
Soldats, holà ! Détachez
La main de Sigismond.

Ramise
Oh, quel bonheur !

Sigismond
Cher père, qu’entends-je ?

Ségeste
Prends l’épée... et que ta main même
Tranche la tête à celle qui a sauvé son frère.

[Il s’enlève l’épée du côté et la donne à Sigismond.]

Sigismond
Que moi, de ma main, je coupe
Le fil de ma vie ? Que je plonge
Le couteau dans mon cœur ? Ta fureur n’a donc pas
D’autres ministres ?

Ségeste
La peine doit être
À la hauteur de ton crime; si tu tardes encore,
Tu verras combien de supplices, et quels,
Elle subira.

Ramise
Plus de délai:
Allons, frappe, voici mon cou dégagé;
Si ma mort vient d’une autre main,
Mon amour, elle sera plus cruelle.

Sigismond
Ah, barbare, inhumain,
Injuste père ! Ce sont donc ces...

 

Scène 18
Les mêmes, Tusnelda

 

Récitatif

Tusnelda
Oh clémence du Ciel ! J’arrive à temps.
Père cruels, qu’essaies-tu de faire ? Ah, fuis, fuis
Arminius vainqueur;
Les légions détruites
Par la fureur des Germains,
À la première rencontre,
De la main de Sigimère
Varus a été tué,
Le château est pris, et le vaillant Arminius a vaincu.

Ségeste
Cruel destin, es-tu satisfait ?
Tu ne jouiras pas de ma défaite,
Sort barbare et inconstant,
Et si Ségeste pleure, nul autre ne doit rire.
Lâche ce fer.

Sigismond
Non; je brandirai ton barbare acier
Pour ta propre défense.

Ségeste
Perfide, je veux suivre les traces de Varus.
Laisse.

Sigismond
Arrête, seigneur.

Ségeste
Ah, traître de fils ! ah, fils ingrat !
Tu veux me conserver en vie
Pour qu’Arminius devienne
L’arbitre de mon sort et de mon destin.
Cela ne sera pas. Je ne veux pas
Vivre assujetti à son superbe orgueil;
Je prendrai cette épée.

[Il prend l’épée d’un soldat.]

Mais avant que je tombe,
Puisse votre sang apaiser l’ombre de Varus;
Je veux qu’Arminius trouve
Son indigne ami mort, et sa sœur privée de vie.

[Il veut frapper, mais voit fuir ses gardes et entrer les soldats d’Arminius.]

Mais voici le vainqueur... Avant qu’il arrive,
Je me soustrairai...

[Il veut se frapper.]

 

Scène dernière
Ségeste, Sigismond, Ramise, Tusnelda, Arminius, soldats germains

 

Récitatif

Arminius
Arrête, Ségeste, et vis.

Ségeste
Laisse-moi.

Tusnelda
Ah, père !

Sigismond
Oh, père, apaise ta fureur.

Ségeste
Scélérats, rendez
Le fer à ma main.

Arminius
Mets un frein à ta fureur égarée,
Ne crois pas lâcheté de céder au destin:

[Arminius lui enlève son épée.]

Si, infidèle à ta patrie, hostile envers moi,
Tu as jusqu’ici nourri un perfide désir
De nous voir, elle esclave, et moi égorgé,
Abandonne ta haine comme j’oublie déjà les offenses.

Ramise
Oh, généreux frère !

Tusnelda
Oh, illustre époux !

Sigismond
Quelle grandeur, quelle élévation d’âme !

Arminius
<Si la nature a fait le cœur des forts
<D’un si dur matériau, ce n’est que 
<Parce qu’elle prévoyait d’y graver
<Les bienfaits, et non les offenses.

Ségeste
Arminius, ma faute,
Fille de l’ambition et de l’envie,
A toujours été accompagnée de douleur;
Maintenant que je te vois, oh Dieu !
Couronné d’applaudissements et de victoires,
En proportion de tes gloires,
Ma peine s’accroît, si cruelle et si forte
Que la mort serait pour moi un moindre mal.
Si tu veux que je vive,
Laisse un ingrat, et cherche
À mieux employer tes bienfaits, et à ne pas rendre par tes faveurs
Ma confusion toujours plus grande.

Arminius
C’est ainsi qu’Arminius venge les torts qu’on lui fait.

Tusnelda
C’est ainsi que font les héros.

Ramise
C’est ainsi que le destin punit.

Sigismond
C’est ainsi qu’une âme généreuse
Triomphe de ses propres passions.

Arminius
Si tu aspires à rendre ton nom à la gloire,
Sois plus fidèle; ta patrie,
Ton sang et l’honneur l’exigent.
<La puissance romaine
<Ne doit pas t’effrayer ; combattons, et espère
<Que si un destin ennemi, hostile à la Germanie,
<Nous guide vers la mort,
<Au moins, nous mourrons libres.
<Assurons notre gloire
<Et laissons aux dieux le soin du reste.

Ségeste
Accablé par ta valeur et ta vertu,
Je te fais dépositaire de mon cœur;
Modèle tout mon être selon ton génie.

Arminius
Que ton sang et le mien soient attachés
Par plus de nœuds; que Ramise,
Digne récompense de ton fils,
À qui Arminius doit la liberté et la vie,
Lui soit unie par les liens de la foi.

Ramise
Oh, heureuses péripéties !

Tusnelda
Oh, jour de fête !

Sigismond
Oh, ma Ramise !

Ramise
Oh, amant désiré !

 

Finale

Tous
Pour contenir tant de douceurs,
Mon cœur est trop étroit.

Arminius, Tusnelda
De mon sein a déjà disparu
Le souvenir du martyre.

Sigismond, Ramise
Du couchant de ma vie
A surgi l’aube du bonheur.

Tusnelda, Ramise
C’est ainsi que le dieu d’amour
Change l’amertume en contentement.

Tous
Pour contenir tant de douceurs,
Mon cœur est trop étroit.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC

Arminio