Carlo Francesco Pollarolo
[ca. 1653
1723]
vice maître de chapelle de la [chapelle] ducale de
San Marco
Arminius
Drame en
Musique en III Actes Dédié
à son Excellence Monsieur le Marquis Giacomo
Viali, Livret:
adaptation anonyme du livret d'Antonio Salvi [1664 -
1724]
qui sera représenté au Théâtre de
Sant'Angelo de Venise à l'automne 1722
noble patricien génois

Arminius,
prince des Chauques et des Chérusques Figurants Soldats
romains
Tusnelda,
son épouse, fille de Ségeste
Ségeste,
prince des Cattes, auxiliaire de Varus
Varus,
général des armées romaines
Sigismond,
fils de Ségeste, amoureux de Ramise
Ramise,
sur dArminius
Soldats germains
Pages
L'action se situe partie dans la campagne voisine du Rhin, partie dans le château de Ségeste.

Acte premier
Récitatif Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Air Arminius En
créant un prince, le Ciel Récitatif Tusnelda Air Tusnelda Le
pied fuit; mais si lâme est forte, Récitatif Varus Récitatif Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Récitatif Arminius Ségeste Arminius Tusnelda Varus Tusnelda Varus Air Tusnelda Lamour
et le sang lancent Récitatif Ségeste Arminius Varus Arminius Air Arminius Pour
faire face à ma fortune, Récitatif Varus Ségeste Varus Ségeste Air Ségeste Le
hautain, laudacieux Récitatif Varus Air Varus « Ne
désespère pas encore, Air
[?] Sigismond Ombre
vaine, dans un doux sommeil, Récitatif Sigismond Ramise Récitatif Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Sigismond Ramise Tusnelda Sigismond Tusnelda Ramise Tusnelda Sigismond Tusnelda Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Tusnelda Ramise Air Ramise Cest
la marque vile dun faible amour, Récitatif Sigismond Tusnelda Sigismond Tusnelda Air Tusnelda Observe,
et tu trouveras Observe,
etc. Récitatif Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Récitatif Sigismond Air Sigismond Je
puis mourir, mais vivre,
Campagne
proche du Rhin avec des pavillons et tentes
militaires
Arminius, lépée nue, Tusnelda,
soldats germains
Fuis, mon amour; en vain
Le Mars germain combat aujourdhui
Avec le destin romain,
Et pour sopposer au sort,
Mon cher époux, ton grand cur ne
suffit pas.
Il suffit au moins pour mourir
En liberté, et ne pas voir le Rhin
Tributaire du Tibre;
Que le fer de lennemi verse
Jusquà la dernière goutte de
mon sang,
Et quon ne voie jamais Arminius
Ou traître, ou
déshonoré.
Tu ne peux disposer de ta vie
Sans trahir le salut commun; avec ta mort,
La liberté de la patrie perd tout
espoir.
Elle gémit déjà, presque
écrasée
Sous le joug latin; laisse-moi mourir,
Et montrer à Rome et au monde
Que la Germanie elle aussi a ses Catons.
Ingrat, as-tu donc le cur
Dabandonner Tusnelda
Aux mains du vainqueur ?
Et tu pourrais souffrir que la femme
dArminius,
Devenue le butin de lorgueil romain,
Aille, liée au char de Varus,
Suivre son triomphe au Capitole ?
Tue-moi dabord de ta main, et que commence
avec moi,
Puis finisse avec toi,
La chute totale de lEmpire germain;
Voici mon sein; allons, frappe, mon
époux,
Et dérobe au moins sa proie à
lennemi,
Et à moi lhorreur dune vile
servitude.
Il suffit, femme, il suffit; mon cur,
Qui sait défier la mort,
Ne résiste pas à lamour,
Qui est en moi plus fort que la mort
même.
Fuyons donc, et allons, chère, là
où mattend
Le malheureux reste des Chauques et des
Chérusques.
Criminel Ségeste, apprends
De ta fille à moins priser la vie
Que la liberté que tu as trahie.
Fait reposer sur son zèle
La liberté de sa patrie.
Mourir, oui, mais en souverain,
Et, avec lacier à la main,
Montrer sa fidélité.
Tusnelda
Fuyons donc le danger, ô mon
époux;
Quensuite Rome te voie,
Après un bref répit,
Revenir, pour son malheur, plus
vigoureux.
La récompense des palmes glorieuses,
Unie au courage, la conseille alors;
Et avec le temps pendant lequel elle
sapplique
À surmonter ses tribulations,
Elle reprend de plus en plus de
vigueur.
Varus, avec de nombreux soldats
romains
Le camp dArminius est en mon pouvoir.
En prenant la fuite, il ma laissé ses
armes, et la gloire.
Mais par sa fuite, il a ôté à
la Victoire
Le plus noble trophée.
Le Rhin, blêmi, coule désormais
tributaire,
Et adore mon pied.
Pourtant, dans ses triomphes, le cur de
Varus
Nest pas pleinement satisfait.
Ils me gâchent ma joie, tous:
Tusnelda, Arminius, mon destin, lamour.
Cette Tusnelda, ô Dieu,
Avant quelle soit lépouse
dArminius,
Je laimai, mais je ne la demandai pas
À son père Ségeste, qui
était alors lennemi de Rome.
Aujourdhui, dans la bataille,
Jai cru pouvoir donner vie à mes
espoirs
Par la mort dArminius.
Avec laide de Ségeste,
Qui a retourné en notre faveur ses armes et
sa fidélité,
Jai espéré quArminius
réduit en poussière, peu à
peu,
Dans le sein de Tusnelda,
Cèderait la place à mon amour
constant;
Mais, ô Dieux
Varus, Ségeste avec
lépée dArminius, soldats
romains
En même temps que lépée
dArminius,
Seigneur, je toffre
Lempire soumis de la Germanie.
Ségeste ? Oh dieux !
Quentends-je !
Il allait farouche, intraitable
Pour rassembler ce qui restait de ses hommes,
Troupe en fuite et désolée,
Quand je lai rencontré au bord du Visurgis;
En me voyant, il tenta de soustraire
Ses pieds aux chaînes par une mort
volontaire,
Mais encerclé par les miens, et
maîtrisé
Après une brève défense de la
part de Tusnelda, ma fille et son
épouse,
Honteux et frémissant, il se rendit
enfin.
Ségeste, ton zèle ne sera pas sans
récompense
Auprès du grand Auguste.
Il saura couronner ta loyauté et tes
mérites.
Voici le superbe guerrier.
Varus, Ségeste, Arminius
enchaîné, Tusnelda, dautres
soldats
Varus, tu as vaincu; et la Germanie,
écrasée
Plus par la félonie que par la valeur,
A été conduite à combattre
contre elle-même:
Baisse désormais vers le sol,
Ségeste, tes yeux
Alourdis par la honte;
Voici ta patrie, voici ta fille,
Voici ton gendre assujettis, avilis
Par tes intrigues,
Prince traître, père
infâme.
Aboie donc contre ta chaîne,
Chien enragé, dans ta servitude.
Arrogant à cause de mes liens...
Oh dieux ! Assez:
Père, époux, pitié;
Pitié pour mon pauvre cur:
Avec ces cruelles paroles,
Chargées de traits acérés,
Nature et amour le transpercent dans mon
sein.
(Même la douleur devient belle sur ce
visage.)
Arminius est ton ennemi;
Mais quil te souvienne, ô Dieu,
quil est mon époux;
Ségeste est rebelle,
Mais rappelle-toi, ô Dieu, quil est mon
père:
Ces outrages, ces paroles
De votre langue injurieuse
Sont des blessures trop douloureuses
Pour le cur dune fille et dune
épouse.
(Quelle est ravissante à travers ses
larmes !)
Des éclairs de fureur.
Ils entrent en plein dans ma poitrine
Quencerclent des passions égales
Et mon cur reçoit ses
coups.
Ségeste, Arminius, Varus, une partie des
soldats
Arminius, je pardonne une telle audace
À ta fureur, à ta rage;
Soit par ruse, soit par valeur,
Tu es prisonnier dAuguste
Et la foi que jai jurée...
Tais-toi, parjure:
Comment parles-tu de foi, toi qui nen as
pas ?
Grâce à ta félonie,
Je suis prisonnier, mais je suis
Maître de moi-même;
Car la vertu a mis dans mon cur
Un plus sublime trône.
Malgré lindigne entrave
Que tu mas mise au pied,
Je parle encore en souverain,
Je méprise Varus, et Auguste, et Rome, et le
Destin;
Toi, avec lacier en main,
Tu es plus esclave que moi;
Car sans honneur, sans foi,
Tu as lesprit et le cur
enchaînés,
Et moi, seul mon pied lest.
Arminius, tu dois tes plaintes
À ton sort, et ton farouche orgueil;
Contre qui se montre rebelle au Capitole,
Nos aigles sortent leurs fières griffes;
Mais pour ceux qui savent, en qualité de
fils,
Chercher refuge sous leurs ailes,
Avec leur bec généreux,
Vrais pélicans damour,
Elles souvrent le sein et leur font un nid de
leur cur.
Varus, je suis né Germain
Et il ny a ni loi, ni raison
Qui me soumette au César Romain;
La liberté, la patrie, le sang, les
dieux,
Les amis, les rites, magréaient,
métaient chers;
Refuser à Rome un tribut injuste,
cupide,
Est-ce là félonie ?
Réclamer par les armes lhommage et la
servitude,
Cela sappelle-t-il amour ou
tyrannie ?
Ah ! avant quArminius baisse la
tête
Devant le trône latin, et quil
renie
Sa patrie, son sang, ses dieux,
Tranche les heures pénibles de mes
jours,
Et quun seul Ségeste suffise à
la Germanie.
Mon cur est assez fort.
En marrachant, inflexible,
La vie et la liberté,
Elle fera de moi un malheureux, non un
traître.
Varus, Ségeste et quelques
soldats
Ségeste, je confie le prisonnier
À ta loyauté et à ta
diligence.
Enfermé derrière de fortes
murailles,
Dans une étroite prison, avec des liens
serrés,
Il restera dans mon château:
Il faut briser le téméraire
orgueil
Du farouche rebelle;
Car tant quArminius vivra, le Capitole
Ne pourra vivre en paix avec la
Germanie.
Donc, avec sa mort...
Ségeste jure au César romain
Quen ce jour, la guerre prendra fin;
Si aujourdhui Arminius ne ploie pas sa
nuque
Pour recevoir la loi et la paix de Rome,
Avec cette tête orgueilleuse,
Je trancherai laudace obstinée de la
Germanie entière.
Rendra à la fin
La paix au Rhin,
La loyauté au Tibre.
Ou bien, coupée, à tes pieds,
Cette tête tombera.
Varus seul
Je sens dans mon cur, en dépit du
cur,
Une secrète joie
De la ruine dun autre,
Et avec de nouvelles séductions
Amour me parle en ces termes:
Car le sort, en amour, change les humeurs;
Une foi constante,
Même si elle tarde à être
couronnée,
Ne souffre pas toujours. »
Une
cour dans le château de
Ségeste
Ramise, Sigismond
Vient parfois un penser importun.
Belle Ramise, ô dieux !
Cétait un songe;
Et pour un songe vain,
Tu veux me quitter.
Arminius est mon frère;
Jai peur, et je me méfie;
Ce malheur est un malheur rêvé,
Mais je naime pas vraiment, si jen
ris.
Au milieu de spectres épouvantables,
La nuit dernière,
Mon frère mest apparu
Le pied cerclé de fer, criant: Ramise,
Je vais à la mort, et tu reposes ? Et
tu voudrais
Que je reste insensible à cet horrible
avis ?
Les mêmes, Tusnelda, des
soldats
Ramise, ô Dieu !
Quelle malheureuses nouvelles
Lis-je sur ton visage ?
Arminius est prisonnier.
Hélas ! cétait
prémonitoire, et les malheureux,
Quand ils rêvent un malheur, rêvent la
vérité.
Sur adorée, hélas ! que
dis-tu ?
Il est resté prisonnier
Du camp romain ?
Cher frère,
Tu verras maintenant qui de nous taime le
plus:
Ton épouse ou ta sur.
Arrête.
Quespères-tu ?
Où vas-tu ?
Te donner un rare exemple
Damour et de fidélité; je
vais,
Victime moi aussi, me sacrifier à Rome et
à Varus.
Je veux de mon frère
Suivre la malheureuse fortune,
Adoucir les peines,
Serrer ses chaînes,
Pleurer, être esclave avec lui
Et me faire sa compagne même dans la
mort.
Ramise, mon cur,
Dans la perfection dun pudique amour,
Na pas besoin de ton exemple;
Ici, cest ici que jattends mon
époux;
Cest dans ces murailles
Que lamène prisonnier... ô Dieu
!
Qui donc ?
Ségeste.
Quentends-je ? Mon
père ?
Et pendant que ton père
Enchaîne les pieds de mon cher
frère,
Toi, fils de traître,
Tu prétends attacher le cur de la
sur
Avec les liens de la
fidélité ?
Quelle part Sigismond a-t-il
Aux crimes de son père ?
Et quelle raison veut
Que Ramise accepte
La foi et laffection
Du fils dun ennemi ?
Écoute, ô Dieu !
Laisse-moi; cest mon sang
Qui parle maintenant, et je nécoute
que lui.
Arrête, Ramise; faisons, de nos deux
curs,
Se dissoudre la douleur en multiples fontaines;
Pleurons ensemble, toi le frère, moi
lépoux,
Et dans un flot de larmes...
Ma
douleur veut du sang, et non des larmes.
Cette douleur
Qui sécoule avec les larmes.
La vraie ardeur dun fort amour,
Même la mort
Ne peut léteindre par sa
glace.
Tusnelda, Sigismond
Hélas ! Ramise sen va, et avec
elle sen va
Mon âme, chère sur, ô Dieu
!
De grâce, aie pitié,
secours...
Ah, Sigismond,
Je compatis avec ton cur; mais toi, pense au
mien:
Sil ne languit pas, sil ne
défaille pas,
Ce nest que par la tyrannie de ma
douleur:
Lamour et le sang sarment pour mon
malheur,
Et lépoux trahi, et mon
père.
Je vois mon époux esclave
Au milieu des troupes ennemies,
Je hais ses liens,
Je ne puis haïr lauteur, parce que
cest mon père.
Cest ainsi que tu me
réconfortes ?
Compare tes délires
Avec ma douleur, et console, ce faisant,
Ta vaine douleur avec mon supplice.
Quau royaume dAmour
Il nest point de douleur égale
à la mienne.
Peut-être alors diras-tu:
Cessez, ô mes larmes,
En comparaison delle, je ne suis quun
sot.
Sigismond, puis Ségeste
Cruelle sur, ô dieux ! Cest
ainsi que tu me laisses ?
Du nom de délire,
Tu traites le dur martyre qui me
tourmente ?
Et pourtant, tu mas aimé, ou
plutôt tu maimes encore.
Fils...
Père et seigneur...
Ma fortune
Change aujourdhui de visage, et il te
faut
Changer dhumeur et de penser.
Malheur ! Que va-t-il
arriver ?
Tu sais quaprès que jai
consacré
Mes armes et ma loyauté à
lempire romain,
Auguste, en récompense,
Ma accordé la dignité de
citoyen;
Et il a élevé les espérances
de mes désirs
Vers une plus grande fortune,
Vers de plus sublimes honneurs.
Mais le sceptre des Cattes,
Dis-moi, est-il plus vil, par hasard,
Que le haut rang auquel, seigneur, tu
aspires ?
Tenir le frein incertain
Dun peuple inconstant et vagabond,
Avoir pour royaume une horrible forêt
Sur les bords du Rhin,
Est-ce là régner ?
Écoute: aujourdhui,
Par mon action, la guerre va prendre fin,
Et la Germanie soumise,
Tributaire de Rome,
Prépare à ma main, à ta
chevelure
Un sceptre et une couronne de plus grande
valeur;
Mais je veux un effort de ton grand
cur.
Il recevra de ton ordre souverain
Une nature si dure et si forte
Quil saura, si tu le veux, défier la
mort.
Je nen demande pas tant.
Ordonne:
Je ferai tout pour toi.
Tant que Mars
Avait suspendu, dans le ciel, lissue de la
guerre,
Ton amour pour Ramise
Métait bien connu, et il me plaisait
tant
Que je lai nourri du lait de la douce
espérance
Dun heureux hyménée ;
aujourdhui, alors quArminius
Gémit dans les chaînes, et se
complaît
À tourner en dérision la victoire du
Capitole,
Fils, je tordonne et je veux
Que tu élèves ton désir vers
une plus sublime sphère
Et que ton respect et mon ordre
Éteignent dans ta poitrine ton amour pour
Ramise.
Et cela, cest moins que la mort ?
Ordonne-moi, père
De faire front, seul, à mille troupes
armées,
Et avec ma seule épée, de
défier des armées
entières;
Et tu me verras joncher le sol de cadavres de
guerriers.
Le devoir, le respect, lobéissance, la
loyauté
Pourront tout en moi;
Mais que, de mon amour...
Une énergique vertu
Unie à la raison et à mon ordre
Peut, en un bref instant
Éteindre en toi les ardeurs
Dun Cupidon pacifique.
<Au
moins, père, consens
<Que jadore Ramise sans plus
espérer.
<Tu méprises donc ainsi...
<Ô Dieu ! Seigneur,
<En quoi mon pudique amour ta-t-il
offensé ?
<Il ne test pas permis de
connaître
<Mes hauts desseins; assez de
résistance;
<Que ton feu séteigne,
<Ton père lordonne, et cela
suffit.
<Il est né sur ton ordre.
<Sur mon ordre aussi, il
séteindra.
<Quil séteigne, ô
Dieu !
<Mais si cest ce que tu veux,
<Accorde-moi au moins une
grâce.
<Tu obtiendras tout de moi ; parle, que
veux-tu ?
Puisque je ne dois plus aimer
Ramise, mon idole, prends, seigneur,
Prends ton acier, et dune main plus
juste,
Ouvre-moi le sein, et arraches-en le
cur.
« Ouvre-moi le sein, et arraches-en le
cur ? »
Ah, quelle vilenie !
Efféminé !
Traître !
Sont-ce donc là
Des maximes dignes dun fils de
Ségeste ? Considère, ingrat,
Combien de sang et de sueur
Je verse à chaque instant pour élever
ton état;
Et toi, amoureux insensé
Dun visage de femme, tu méprises ta
chance,
Et avant dabandonner lamour
Dune vile femelle, tu réclames la
mort ?
Écoute: décide entre elle et moi,
Vois sil vaut mieux la quitter
Ou être mon ennemi et non plus mon
fils.
Sigismond seul
Ah, père ! Quelle injuste
colère
Sallume en toi contre mon amour ?
Tu sais que lamour est voulu par le destin,
et quaimer,
Et ne pas aimer, ne dépendent pas de notre
cur.
Vivre sans aimer,
Sans aimer, ô Dieu,
Ma belle idole je ne le puis, non.
Si lamour donne la vie à
lâme,
Marracher lamour du sein
Sans menlever le cur non, cela
ne se peut.
Acte deuxième
Récitatif Ségeste Récitatif Varus Ségeste Il
lit. « Varus, Varus Ségeste Air Varus Tu
prépares déjà à ta
loyauté Récitatif Ségeste Arminius Ségeste Arminius Ségeste Arminius Ségeste Arminius Ségeste Arminius Ségeste Arminius Air Arminius Oui,
je mourrai ; mais le remords, Oui,
etc. Récitatif Tusnelda Ségeste Tusnelda Ségeste Tusnelda Ségeste Tusnelda Ségeste Tusnelda Air Tusnelda À
la fureur qui te conseille, À
la fureur, etc. Récitatif Ramise Ségeste Ramise Ségeste Ramise Ségeste Ramise Ségeste Ramise Pendant
quelle porte le coup contre Ségeste,
elle est retenue par Sigismond qui
survient. Récitatif Sigismond Ramise Ségeste Air Ségeste Et
avilie, Récitatif Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Il
lui tend son épée. Et
étanche ta fureur dans mon sang, Ramise Elle
lui jette lépée et fait mine de
partir; Sigismond la retient. Sigismond Il
court prendre
lépée. Viens,
bois mon sang: je mouvre les
veines. Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Air Ramise Je
nespère rien, je crois tout, Je
nespère, etc. Récitatif Sigismond Air Sigismond Cette
flamme qui embrase ma poitrine Cette
flamme, etc. Récitatif Arminius Un
soldat entre, et sort après avoir entendu
les ordres dArminius. Cachots,
fers, morts, Récitatif Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Tusnelda Arminius Récitatif Varus Tusnelda Arminius Varus Tusnelda Arminius Tusnelda Varus Arminius Varus Tusnelda Arminius Air Arminius Je
vais mourir, je vous laisse Je
vais, etc. Récitatif Varus Tusnelda Varus Tusnelda Varus Tusnelda Air Tusnelda Rends-moi
mon tendre époux, Rends-moi,
etc. Récitatif Varus Air Varus Allons,
mes esprits, que se passe-t-il ?
Salle
avec un siège
Ségeste seul
En faveur de la mort dArminius,
Conspirent en même temps lenvie et la
colère,
La raison dÉtat, et la jalousie pour
le trône.
Mais sil est vrai que Varus, avant
Arminius,
A été amoureux de Tusnelda, et
quil soupire toujours,
Quelle raison de plus pour son
trépas !
Que puis souhaiter de plus ? Lalliance
avec Varus
Mélève au plus haut:
Il est cher à César,
Gouverneur en chef
De la Germanie, illustre
Par le sang, la valeur, la dignité.
Oh ! Combien ma fortune
Va devenir prospère, si Arminius
meurt !
Les mêmes [sic],
Varus
Seigneur, lis ce message,
Et comprends maintenant la volonté de
César.
Jai toujours adoré
Les ordres augustes.
Japprécie au plus haut
degré
Tes actions, par lesquelles
La Germanie est soumise à mon
trône.
Je te demande seulement, et je le veux,
Que pour abattre lorgueil des
Chérusques,
Arminius disparaisse. Une fois coupée
La tête de lhydre, nous avons
vaincu.
Auguste.» Jai devancé
Lordre de César, et en ce
jour...
Tu sais quautour du château,
Son général Sigimère,
Ayant regroupé les fuyards, nous
réclame
La liberté dArminius, et on le voit
déjà
Résolu à tenter lultime
épreuve
Dune audace
désespérée.
Il faut que Tullius aille avec les phalanges
Sopposer à Sigimère; et
quArminius meure entre temps,
Sil refuse la paix, et que son âme
hautaine
Écrasée, domptée, ploie
Son cou devant le fer, ou sa nuque devant
Rome.
Un digne siège au Capitole,
Et du haut du trône dAuguste,
Plus grande te viendra ta
récompense.
Ségeste, Arminius enchaîné,
avec des gardes
Arminius, dans mes paroles,
Par ma langue, cest le Ciel qui te parle.
Le conseil est opportun,
Suis-le, et saisis en temps utile
Ta Fortune par les cheveux, au milieu du
danger.
Pourquoi couvres-tu tes ruses,
Ségeste, dun semblant de zèle ?
Je lis
Au fond de ton cur, et je sais que Rome
A promis une grande récompense à ta
cruauté
Si par ton ouvrage Arminius
disparaît.
Tu es le seul artisan de ton sort,
Et dans ta main se trouvent
Et ta liberté, et ta mort;
Si tu refuses de tincliner
Devant le monarque romain...
Holà ! Quelles indignes paroles
Madresses-tu, Ségeste ?
Pour que je continue à rejeter
Les lois de Rome, et la paix, et ses rites, et ses
dieux,
Il me suffit de regarder
Celui que tu fus jadis, et celui que tu es
maintenant:
Jadis souverain redouté,
Tu donnais des lois aux autres; maintenant, tu en
reçois
En qualité de citoyen romain;
Et tu as consacré, malheureux,
À un si vil souvenir
Ta patrie, ton sang, ton nom, ton trône et ta
gloire ?
Ma gloire, cest celle-ci: Ségeste
méprise
Cette souveraineté, cette grandeur
Qui rend misérables les vassaux;
Plus que tout faste pour moi,
Cest leur repos qui me préoccupe.
Considère, ô Dieu !
Ce que tu as fait par ton ambition.
Combien de sang as-tu répandu ?
Ici, des temples incendiés;
Là, des provinces désertes,
Des campagnes brûlées, des peuples
égorgés;
<Entends au milieu de tes troupes,
<Un père, un fils, te réclamer en
pleurant
<Avec des voix endeuillées, un fils, un
père,
<La sur réclame un frère,
lépouse
<Son doux époux ; par toi, la
Germanie
<Voit son sein recouvert par la faim et la
mort.
Regarde lElbe et le Rhin:
Leurs eaux gonflées du sang de notre
nation,
De rage contre toi, viennent mordre leurs
rives,
Et cest teints dune écume
vermeille
Que leurs flots courent au sein de la mer.
Est-ce là aimer sa patrie et ses
vassaux ?
Le peuple germain
Na pas, ne possède pas
Dautre pompe, dautre faste,
dautre richesse
Que sa liberté;
Si tu len prives, que lui
reste-t-il ?
Dune tente grossière, dune
sombre forêt,
Il fait son palais et sa cité ; sur le
champ de bataille,
Accoutumées à léclair
des épées guerrières,
Les femmes vont unies à leurs
époux;
Protégées par leur vertu,
Elles méprisent les risques et les
périls,
Et nos fils, nés au milieu des armes,
Jouent avec leurs mains de lait
Autour des heaumes, des lances et des
épées,
Et leurs premiers mots,
Tu le sais bien, sont «guerre» et
«liberté».
Et tu aurais le cur, cruel,
De traîner leur valeur sous un joug
tyrannique ?
Au rapide torrent
De ta fureur égarée,
La digue de la raison soppose en vain.
Ou la servitude, ou la mort,
Choisis tout de suite.
Ségeste, tu ne sais pas encore
Quel est le cur dArminius,
Si tu veux quil balance
Entre la mort et lesclavage;
QuArminius meure, oui, sans autre examen,
Illustre, en liberté;
Que Ségeste vive dans une servitude
infâme.
QuArminius meure, oui, mais, malgré
quil en ait,
En esclave du trône romain,
Et quavec sa tête tombe
lorgueil
Des Chauques et des Chérusques.
Jai lespoir
Que mon sang répandu sur le sol germain
Sera la semence dune plus belle
liberté
Et que pour refuser au tyran romain
Lobéissance et la
vassalité,
Pour un seul Arminius qui sera tombé,
Mille autres empoigneront leurs
épées.
Avec une si douce illusion,
Marche donc à la mort.
Toi, reste et vis
Avec un si beau nom; et que le sort fasse un
jour,
Que pour diminuer ta honte,
Tu aies à envier la mort
dArminius.
Toujours vivant, pour te déchirer
Surgira dans ton cur.
Il aboiera par ses trois gueules,
Et lune sera mon sang,
[les autres] Ta patrie, et ton
honneur.
Ségeste, Tusnelda, une partie des
gardes
Père, je naurais jamais cru
Devoir un jour pour une pareille raison
Répandre des plaintes, verser des larmes
devant toi;
Comment pouvais-je craindre
Un sort si rigoureux,
Que je dusse un jour rester veuve
À cause de la même main qui fit de moi
une épouse ?
Et moi, ma fille, je naurais jamais cru
Que tu pusses un jour
Être un objet de peine à mes yeux;
Porte ailleurs tes larmes; ta douleur ne fait
Quexacerber la mienne;
Si tu désires sauver dune mort
honteuse
Ton époux obstiné,
Va donc à son cachot, je te le permets,
Montre-lui tes prières et tes larmes. Il a
son destin
Dans sa main, et en ployant sa tête
altière
Devant le César romain,
Il peut la dérober au fer.
Ô dieux !
quespéré-je de plus ?
Dois-je attendre de sa crainte
La grâce que jespérais
De la seule bonté de mon
père ?
Ah, non ! Il ne sera pas dit
Quune âme généreuse, un
noble cur
Préfèrent une vie servile
À une mort glorieuse.
Mon amour a fait de lui
Larbitre de son sort;
Cest tout ce que je peux faire.
Ah, père aimé !
Je te prie de ne pas menlever
Ce don, le plus agréable que mait fait
ta main.
Par laffection, ô dieux ! que tu
mas portée,
Par ces tendres embrassements
Lorsque tu me serrais sur ton sein, et
mappelais
Le plus cher gage de tes entrailles,
Par mes soupirs, ah, par ces plaintes funestes
Que je répands à tes
pieds...
Ton temps, tes plaintes et tes soupirs
Tu les perds en étant à mes
pieds.
Tu perds dun même coup
Un gendre et une fille.
Il est bien plus juste
Que je fasse plus de cas
De la foi que jai jurée, et de Rome,
et dAuguste.
Parfais donc ton uvre, père
inhumain;
Cette victime elle aussi
Est bien digne de ta rage; que la même
main
Qui nous a unis dans la vie
Nous rassemble dans la mort. Eh bien,
quattends-tu ?
Vois dans ta fille
Le même crime,
Et la même vertu;
Mon cur brûle du même
zèle
Qui enflamme mon époux
Et fait que je te demande
Ou sa liberté, ou ma mort.
À Auguste, à ses troupes,
Offre donc aussi mon âme.
Cest un crime dêtre ta fille,
Cest un châtiment davoir pour
père
Un si cruel géniteur.
Ségeste, Ramise
Tourne vers moi ton front
Empli de ruses, empreint de rougeur,
Prince sans foi,
Père dépourvu dhumanité,
traître.
Holà ! Quelle est cette audace,
Vile femelle !
Et quel respect, quels égards
Sont dus à un déloyal ?
La raison veut-elle, par hasard,
Que je respecte en toi
Léminente dignité de citoyen
romain,
Pour laquelle, insensé, tu as perdu
Le lustre de ton sceptre,
Pour laquelle, scélérat, tu as
livré
Notre liberté, et ta famille,
Pour laquelle tu ne balances pas
À égorger deux victimes, ton gendre
et ta fille ?
Je veux que tu respectes en moi
La puissance, que maccorde le Destin,
De réduire larrogance
Dun orgueil indécent,
Dabattre la superbe...
Qui ne craint pas la mort, méprise tout;
Mais si Arminius tombe,
Ségeste ni Varus
Ne se riront de mes larmes
amères.
Va avec tes colères
Faire peur à des servantes, pas à des
héros.
Tu sais pourtant que ma main
Nest pas sans savoir se servir dun
fer.
Jai trop de honte de me quereller avec
toi.
Vois, traître, si je sais frapper.
Les mêmes, Sigismond
Ah, Ramise !
Ah, destin !
Ah, téméraire !
Lorgueil, même vaincu,
Conserve encore autant daudace ?
Mais il faut quaujourdhui, Arminius,
par sa mort,
Rabaisse le caractère superbe
Dun esprit arrogant
Et que tombent en même temps
La tête de lorgueilleux, et ton
audace.
La bête, jadis hardie,
Sur la dépouille de sa compagne
Sent dans son cur
De la mort la rigueur,
Face à quoi rien ne sert de trembler ou se
plaindre.
Sigismond, Ramise
Mon amour...
Tu oses encore, infidèle,
Me parler ?
Infidèle, celui qui
tadore ?
Et quelles preuves damour, hypocrite, me
donnes-tu ?
Mon sang veut la vengeance,
Et tu te fais le bouclier de mon
ennemi ?
Il est mon père; comment
voulais-tu... ?
Tu ne dois pas autant à ton père
Que tu dois à ta patrie, à tes
aïeux,
À la justice, au Ciel, aux dieux de ta
patrie.
Ainsi, tu présumes... ?
Laisse-moi, trompeur.
Trompeur, un cur qui est tout
fidélité ?
Ramise croit aux actes et non aux
paroles.
Que dois-je donc faire ?
Qui prétend à mon amour
Doit servir ma colère.
Contre un père ?
Contre un infâme,
Ennemi de la patrie et de son sang.
Égorgé par la main dun
fils ?...
Et quel respect mérite
Un géniteur qui sapplique à
trahir
Les lois de lamitié et celles de la
nature ?
Sigismond, en son sein, nenferme pas
Un cur si barbare, une âme si
infidèle,
Et tu ne pourrais aimer en Sigismond un
parricide.
Jaimerai alors en Sigismond
Le glorieux libérateur de la Germanie,
Le juste oppresseur dun tyran,
Le généreux vengeur de mon
sang.
Jamais je nachèterai
La gloire au prix dun crime.
Pour un si beau crime, Rome conserve
Une noble mémoire en Brutus.
Ah, belle...
Adieu.
Tu me laisses ainsi ?
Cest à ce prix que je vends
La possession de moi-même, et de mon
cur.
Si le sang de Ségeste peut
Me rendre ton amour, prends,
Cest le sang de Ségeste.
Ah, insensé ! Adieu.
Arrête ! Moi-même, cruelle,
Victime et ministre de ton farouche
désir,
Joffre mon sein.
Quelles sont ces fureurs ?
Je ne veux pas dun sang innocent, je
réclame le sang
Dun criminel.
Puisque tu détestes linnocence en
moi,
Laisse-moi le répandre.
Arrête; tu délires.
Non.
Arrête, si tu maimes.
Non: si tu veux me voir parricide,
Je ne veux plus vivre, je nai pas le
cur
De trahir mon sang et mon amour.
Fils trop fidèle
Dun père sans foi, ô
dieux ! pardonne
Si je nai plus lusage de ma raison;
Un amour aux yeux bandés, une haine
aveugle
Mont privée de sa
lumière.
Je demande beaucoup, jentends peu,
Jobtiens moins, et je désire trop;
Plus je taime, plus je te
blesse.
Sigismond seul
Ô Ramise ! Ô
Ségeste !
Trop durs tyrans, et trop chers,
Que voulez-vous de moi, que
mordonnez-vous ?
<Père, puisque tu mas donné
un sang innocent,
<Et toi, belle Ramise, qui as allumé
<Une innocente passion dans mon sein,
<Laissez-moi vous conserver dans mon
cur
<Ce sang, cet amour innocents.
Se nourrit du sang du cur;
Ce feu resplendit, aussi pur
Que laliment qui nourrit son
ardeur.
Un
cachot sombre et exigu
Arminius seul
Holà ! Gardiens Que lun de
vous mappelle
Varus; avant de mourir, je voudrais
Lui dire un seul mot, grâce auquel
Il vivra heureux, et je mourrai content.
Degrés par lesquels Arminius ne descend
pas
Mais bien plutôt sélève
glorieusement,
Ce nest quArminius époux
quil vous est donné
deffrayer.
Ah, ma femme ! Ah, mon amour ! Je peux
donc mourir,
Te laisser, et dire que je taime
encore ?
Oui, je taime, ô combien !
Non : je tentends me dire
Que si je veux tabandonner, cest que je
mens.
Mon cur, tu peux souffrir cette insulte,
Dêtre traité de menteur, de
parjure ?
Je dois me conserver à celle
À qui première je me donnai, son
fidèle amour.
Cachots, fers, morts,
Horribles, je vous exècre,
Je me tourne donc vers Ségeste... Ah,
Arminius, où... ?
Arminius, Tusnelda en larmes
Mon époux ?
Hélas ! tu pleures ?
Tusnelda ; dis-moi si tu viens pour rendre
aujourdhui
Ma mort moins douce, ou moins pénible,
En fille de Ségeste, ou comme mon
épouse.
Je viens en épouse pour suivre ton sort,
Et, si je ne peux plus être ta compagne
Dans la vie, pour lêtre au moins dans
la mort.
Tu veux mourir ? <Oh, cruelle invention
<Dun fidèle amour, et tyrannie
nouvelle !
<Tu veux me suivre, chère, et rendre ma
mort
<Aussi horrible quelle était
belle ?
Ah ! si tu me suis,
Je ne meurs plus glorieusement, et je porte avec
moi
Le témoignage, ô dieux !
dun grand crime.
Tu dédaignes donc quavec toi,
Ta Tusnelda vienne, et tu es si jaloux
De ta vertu et de ta gloire
Que tu ne veux pas que je limite, ô
cher époux ?
Et qui est assez aveugle pour ne pas voir
Que dans ta mort, dans la mienne, la patrie
Fera ton éloge, la fidélité
fera le mien ?
Non, vis, chère, et reste
Lunique héritière de mes purs
sentiments.
Reste mon époux, et vis,
Si tu veux que moi aussi je vive.
Que je vive ? et comment,
Mon nom terni par une honteuse paix,
Accepterais-je quun général
romain
Mimpose ses lois ? et jaurais en
vain
Rassemblé tant de troupes, répandu
tant de sang ?
Alors que, accablé par le destin,
Tu as tout perdu, ô dieux, tu voudrais
aujourdhui,
Époux chéri, te perdre aussi
toi-même ?
Avec un cur intrépide, je souffre
Tous les outrages dune cruelle fortune;
Elle peut, me persécutant, me ravir
La liberté, la dignité, les
richesses, le rang;
Si elle me laisse Arminius, je lui pardonne:
Ce quelle donne est plus grand que ce
quelle me ravit.
Ah ! si par de tels discours
Tu veux me voir avili,
Tusnelda, ou tu ne maimes pas, ou tu me mets
à lépreuve:
Mon âme nadmet pas dêtre
assimilée
À celle de Ségeste; je
nachète pas
La vie par une telle bassesse.
Donc, plutôt que dêtre
esclave,
Tu as résolu de mourir.
Oui, je veux mourir, et par mon
exemple...
Un si bel exemple, je veux moi aussi le
suivre.
Et à quoi bon, chère
épouse...
Si tu mappelles épouse,
Et que tu consens maintenant à ma
servitude,
Arminius, ou tu me mets à
lépreuve, ou tu ne maimes
pas:
Je ne veux pas que Rome
Me voie prisonnière, et, sur le rivage
étrusque,
Être montrée du doigt,
dépouille méprisée,
Par les jeunes mariées latines.
Mon pudique amour, dans son
ingéniosité,
A prévu un remède, et jai
déjà pensé...
Quoi donc ?
Tu le verras bientôt.
Les mêmes, Varus, des gardes
Arminius...
Quelle fureur aveugle
Te conduit dans ces ténèbres, dans un
tel appareil,
Pour insulter un infortuné ?
Tusnelda, tu outrages à tort
Un mérite si rare:
Varus nest venu ici quà ma
prière.
Seigneur, bien quennemi,
Jai adoré la vertu, estimé la
valeur
De ton noble et généreux
cur;
Possesseur dun trésor
Dont je nai peut-être jamais
été digne,
Aujourdhui, ton mérite et lamour
exigent
Quen mourant, je ten fasse
légataire.
Quentends-je ?
Quest-ce ?
Oui, il sagit de Tusnelda;
Ni le passé, ni le présent
Nont jamais vu vertu plus belle que la
sienne;
Elle est digne de toi, et toi
delle.
Et je lentends ? Et je le
souffre ?
Ô dieux !
Seigneur, ne refuse pas
Un don si précieux,
Venant de la main de son époux;
Jétais informé que pour ce
visage,
Tu as soupiré damour avant moi;
Et un si beau feu nest pas encore
éteint.
Chère, à lheure de ma mort,
Verse quelques larmes sur ma cendre,
Puis voue à loubli
Tout souvenir, tout amour passé
Du malheureux Arminius,
Et que toute la foi de ton chaste cur
Se tourne vers un successeur si digne, et plus
heureux.
Hélas ! Varus,
quentends-tu !
Et mon cur résiste
À de si funestes paroles, et nen meurt
pas ?
Quainsi Rome te voie
Épouse du vainqueur, et non du
vaincu.
La paix que jai dans le cur;
Chère, jouis de son affection;
Cher, serre-la sur ton sein;
Et en esprit, pour vous regarder,
Je reviendrai, oui, tout amour.
Tusnelda, Varus
Tusnelda, je suis bouleversé.
Un noble cur aimant
Peut bien sans douleur
Perdre la vie, certes, mais non son amour.
Pourtant, intrépide et constant,
Ton ingrat époux tabandonne.
Moi, sil métait donné
De vous posséder un jour,
Yeux si lumineux, je ferais de vous
Ma gloire, mon destin,
Ma Rome, mon Auguste, mes divinités.
Et si jamais le sort...
Holà ! Varus, quelles images
damour
Vas-tu imaginer dans le sein de la mort ?
Si Arminius mourant me cède à
toi,
Lamour et la foi, encore vivants dans ma
poitrine,
Minterdisent dêtre tienne.La mort
peut séparer
Avec deux légers soupirs et quelques
larmes
Les âmes viles, non les âmes nobles qui
saiment.
Si ma douleur nest pas aussi forte
Pour réunir nos âmes,
Que lest le destin pour séparer nos
poitrines,
Fers, lacets, poisons,
Mouvriront la route à ma guise:
Non, Tusnelda ne vivra pas,
Si tu ne peux empêcher quArminius
disparaisse.
Ainsi, mon espérance...
Non, non, ton espérance
Ne doit pas se fonder sur sa ruine;
Car ma constance a plus en horreur
Tes noces que la mort:
Si tu es généreux, obtiens sa vie de
mon père.
Cest par toi seul que sapaise, que
sirrite
Son cur, sa colère,
Et sil condamne Arminius,
La seule raison en est linjuste
engagement
Quil ta juré. Ce que je te
demande est beaucoup,
Mais ta gloire sera dautant plus grande
Si tu remportes toi-même la victoire sur ton
cur.
Donc, je devrai moi-même...
Te faire lappui et le soutien de ton
rival;
Un effort si illustre et si digne,
On ne peut lattendre que de la vertu de
Varus;
Et fais que Tusnelda doive à ton grand
cur
Ce quelle eut de plus cher.
Je te devrai deux vies.
Un gage si cher à mon cur,
Dirai-je, est un don de Varus,
Quand je lembrasserai.
Varus seul
Ainsi, ma fortune,
Hostile à mon amour, dès sa
naissance,
Égorge mon espérance encore dans les
langes.
Varus, tu pourrais souffrir
Quun prince germain
Enseigne la vertu à un cur
romain ?
Et quune femme affligée
Te donne un modèle de
générosité
Dans une passion si coupable ?
Ah, non ! Révoltez-vous, mes
esprits,
Contre un vil Cupidon,
Et que Tusnelda apprenne
Que Varus était son égal en
vertu.
<Si sa possession mest maintenant
refusée,
<Cest la seule faute, ô Dieu,
<Non de mon mérite, mais de mon
destin.
De grâce, dressez-vous pour me
libérer
Dune si indigne servitude;
Et quen criant
« Liberté ! »
Ma vertu avilie
Reprenne les armes et remonte sur le
trône.
Acte troisième
Récitatif Ramise Récitatif Ramise Arminius Ramise Arminius Ramise Arminius N.B. :
chez
Scarlatti, les quatre vers qui suivent sont
attribués à Ramise, puis celle-ci et
Arminius chantent en duo; chez Pollarolo, il
ny a aucun changement indiqué, et
cest Arminius qui est supposé
sexprimer jusquà la fin de la
scène; mais cest certainement une
erreur dimpression, vu le sens, et le fait
que dans les quatre derniers vers, chantés,
on a « ò caro »,
masculin, montrant que cest Ramise qui
chante. [Ramise] Air [Ramise] Reçois,
ô cher, dans cette étreinte, Récitatif Arminius Varus Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Varus Ségeste Arminius Récitatif Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Varus Ségeste Varus Air Arminius Le
sort me remet Récitatif Varus Ségeste Varus Air Varus Pour
ma tête, lElbe produit Récitatif Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Air Ségeste Fils,
je te demande un sang Fils,
etc. Récitatif Sigismond Air Sigismond Le
sang parle au cur, Le
sang, etc. Récitatif Tusnelda Elle
veut se frapper, mais se retient. Oui,
je me transperce... Mais non, arrête. Ma
mort Elle
pose lépée et prend la
coupe. Oui,
oui, je bois la mort. Alors
quelle veut boire, Ramise len
empêche. Récitatif Ramise Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Pendant
quelles veulent partir, elles voient
Sigismond et sarrêtent. Récitatif Ramise Tusnelda Sigismond Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Sigismond Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Sigismond Il
jette le poison loin de Tusnelda, et enlève
lépée à
Ramise. Je
ferai que dans tes bras, sur ton sein, Récitatif Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Récitatif Arminius Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Ramise Tusnelda Sigismond Il
lui rend lépée prise à
Ramise. Et
de la liberté du sol germain. Arminius Sigismond Tusnelda Ramise Sigismond Arminius Sigismond Tusnelda Ramise Sigismond Arminius Sigismond Duo Arminius Tusnelda Récitatif Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Récitatif Ségeste Sigismond Il
jette lépée à ses
pieds. Jestimerai
que cest une grande chance Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ramise Ségeste Sigismond Ségeste Ramise Sigismond Ramise
et Sigismond Récitatif Ségeste Air Ségeste Pour
secourir ma colère, Pour,
etc. Récitatif Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Sigismond Ramise Air Ramise Elle
meurt dabord de douleur, la tourterelle, Elle
meurt, etc. Récitatif Ségeste Ramise Sigismond Ségeste Il
senlève lépée du
côté et la donne à
Sigismond. Sigismond Ségeste Ramise Sigismond Récitatif Tusnelda Ségeste Sigismond Ségeste Sigismond Ségeste Il
prend lépée dun
soldat. Mais
avant que je tombe, Il
veut frapper, mais voit fuir ses gardes et entrer
les soldats dArminius. Mais
voici le vainqueur... Avant quil arrive, Il
veut se frapper. Récitatif Arminius Ségeste Tusnelda Sigismond Ségeste Arminius Arminius
lui enlève son
épée. Si,
infidèle à ta patrie, hostile envers
moi, Ramise Tusnelda Sigismond Arminius Ségeste Arminius Tusnelda Ramise Sigismond Arminius Ségeste Arminius Ramise Tusnelda Sigismond Ramise Finale Tous Arminius,
Tusnelda Sigismond,
Ramise Tusnelda,
Ramise Tous
Grande
place dans la château de Ségeste,
avec tout lappareil pour le dernier
supplice.
Peuple de spectateurs, légions romaines avec
leurs enseignes
Ramise
Cruel théâtre de mort, scène
horrible,
Qui, avec une pompe funeste
Donnez plus déclat
À la rage de Ségeste,
À la fidélité dArminius,
et à ma peine,
Avant que, pieusement, je confie
Les os de mon frère à lurne
funéraire,
Je veux, et jen fais serment,
Venger mon sang
Avec le sang de Ségeste et de Varus.
Mais, oh dieux, voici celui qui mest
cher,
Mon malheureux frère. Ah, ma douleur,
Tu mas trahie... Ah, quel spectacle !
Ah, mon sang ! ah, mon cur !
Je meurs...
Arminius, qui arrive enchaîné,
soutient Ramise évanouie
Je meurs.
Ah, ma chère Ramise ! est-ce donc
là
Ton courage viril
Que la jupe narrive pas à dissimuler
en toi ?
Tu me donnes un si vil témoignage
De ta constance, et tu me fais voir
Que la sur dArminius, en fin de compte,
est une femme ?
Ah, non ! Si le courage, la vigueur
Défaillent, seffondrent,
Cest en moi par la force de lamour, non
de la bassesse.
<Arminius, comment veux-tu
<Que je résiste à ma
douleur ?
<Mon cur est fort, mais seulement
<Pour souffrir mes maux, non les
tiens.
Et quel mal te représente ta
douleur ?
Lappareil que tu vois est mon triomphe,
Et voici mon Capitole.
Tant que jai pu, avec mon
épée,
Jai bien défendu en combattant
Notre liberté; aujourdhui, mon
exemple
Sert dexemple pour la défendre encore
plus.
Mon esprit reçoit
Un nouveau souffle de ton courage; grande
âme,
Va-t-en donc, si constante, la joie sur le
visage,
Vers tes bienheureux Champs Élysées;
et si un jour
Sur la rive du Styx
Tu poses le pied
Et que tu voies y arriver
Deux ombres tristes, ensanglantées,
Dis seulement: Varus et Ségeste
Viennent dêtre sacrifiés
à la vengeance;
Et peu après, ô mon frère,
Attends ta Ramise sur cette rive.
Ah, non ! Reste, et défends
La liberté de notre patrie, vis, et
console
Ma chère Tusnelda:
Elle, je la laisse héritière de mon
amour, de ma foi,
Mais cest à toi que je
lègue,
En cet ultime adieu, ma valeur et mon
esprit.
Cest justement avec ta valeur et ton
esprit
Que je veux te suivre aujourdhui;
Comment pourraient mêtre
plaisantes,
Sans toi, la liberté ni la
vie ?
Reçois maintenant mon dernier adieu;
Mon cur mourra en même temps.
Ou vivra avec toi.
Arminius, puis Varus dun côté et
Ségeste du côté
opposé
Bourreaux, rendez-moi désormais
À ma mort, puis,
Portant ma tête à
Ségeste...
Holà ! Défaites
Ces liens indignes !
Holà ! Arrêtez,
Et resserrez ces liens,
Tranchez cette tête !
Qui règne en Germanie ?
Auguste.
Auguste dédaigne
Un si vil trophée.
Il veut quArminius meure.
Quil meure, mais en guerrier et non en
criminel.
Quil retourne, armé de son acier,
Sur le champ de bataille, et que par sa mort, il
accroisse
Sa gloire, et celle de Rome, et celle de
Varus.
Et qui en décide ainsi ?
Ma juste volonté.
Et quel droit de regard
Peux-tu avoir sur mes
conquêtes ?
Tu combats pour Rome, et ton butin
Est acquis à Auguste, et ne
tappartient pas.
Le prisonnier doit donc
Être conservé pour Auguste.
Oui.
Quon le remmène donc
Dans son étroit cachot.
Ah, quelles péripéties !
Varus, ta générosité
Moffense trop, si elle pense, ou croit
Quà défaut de la force, la
courtoisie
Pourrait aujourdhui mamener
À trahir ma foi,
Qui est asservie à guider ma patrie.
Laisse, laisse que je meure, et mes
mérites,
Avec ma mort...
Les mêmes, Sigismond
Les phalanges défaites,
Sigimère talonne les nôtres, et rendu
audacieux
Par nos pertes,
Il les a poursuivis jusque sur les rives de
lElbe.
Cette onde en a sauvé quelques-uns,
noyé beaucoup,
Et quelques-uns ont pu séchapper
à la nage.
Que décides-tu maintenant ?
Oppose
Les légions romaines
À lépée fatale de
Sigimère;
Sors sur le champ de bataille, seigneur.
Et quArminius meure.
QuArminius retourne au cachot; je vais au
combat.
Quil soit en vie pourrait bien un jour
Faire trébucher ta fortune.
La faveur de la fortune
Dépend de mon bras, et de mon
cur.
Les entraves au pied;
Avec ces vicissitudes,
Je ne comprends pas encore
Ce quil veut de moi;
Laspect le plus horrible
Du cachot et de la mort
Ne rend pas ma foi
Dune essence moins forte.
Varus, Ségeste, Sigismond
Toi, Ségeste, reste avec tes hommes
Pour défendre le château.
Varus, tu dois devancer
Laudace ennemie, et avant quen ce
lieu
Arrive lincendie fatal,
Tu dois éteindre le feu par le sang
dArminius.
Cette vilenie nest pas permise
À une poitrine romaine, à un
cur guerrier.
Qui a défait aujourdhui Arminius
Craindra Sigimère ? Voici que de
Mars
Propice à Rome, mon étoile
guerrière
Ramène vers ma main
Tout ce qui reste des Germains
Pour que jobtienne une victoire
entière.
De nouveaux lauriers verdoyants,
Et je vois briller au ciel
Les astres de Castor et de Pollux.
Ségeste, Sigismond
Varus, je te comprends: bien que lenvie et la
ruse
Dissimulent tes desseins,
Tu ne veux pas que je sois larbitre
De la vie dArminius, mais son gardien;
Tu repousses lidée que je puisse
partager avec toi,
Sur le champ de bataille, le risque et la
gloire;
Mais tu te trompes: Ségeste
Saura déjouer la ruse par la ruse.
Sigismond mécoute, et il doit
Une prompte obéissance à mes
ordres.
Et tu lobtiendras,
Seigneur; que dois-je faire ?
Je vais me porter à la défense des
remparts.
Et moi, sans doute, notre gloire et le commun
danger
Veulent me voir sur le champ de
bataille ?
Non, tu vois, fils aimé,
En quelle fatale épreuve
Vont se trouver aujourdhui notre vie et notre
renommée.
Un coup à lui seul assure lune et
lautre:
Va à la prison, et ly ayant
tranchée,
Rapporte-moi la tête du fier Arminius;
Avec celle-ci, oui, avec celle-ci,
Je veux épouvanter lorgueil des
Chérusques
Du haut de ces murailles.
Je sais que ton cur en frémit,
Mais si tu refuses de regarder ce torse,
Vidé de son sang par ton uvre,
Cest ton sang qui me paiera
Les outrages subis par Auguste, et les torts subis
par moi.
Qui est dû à mon danger,
À Rome, à notre honneur.
Si en toi le devoir hésite,
Mon atroce rigueur
Tappelle à choisir de
mêtre fidèle.
Sigismond
Ah, cruel père !
Ah, infortuné Arminius !
<Tu devras mourir parce que lenvie veut
quen toi
<Soient punis ton trop de valeur et de
loyauté;
<Au tribunal impitoyable
<Où siège le Licteur
<Par un décret fatal,
<La raison ni le droit nassistent
plus,
<Le mérite est une faute, la vertu un
crime.
Mais Sigismond peut-il être
lexécuteur
Dun ordre injuste ?
Ah, non ! Je ne veux pas exécuter
Une sentence si criminelle. Le Ciel nous
astreint
À la justice plus quà
lobéissance.
Au cur parle lamour,
Je ne sais ce qui adviendra.
Le sauver ? Cest
félonie.Légorger ?
Cest cruauté.
Barbare devant mon âme,
Infidèle à mon père,
Mon cur ne peut
lêtre.
Pièce
donnant sur un vestibule qui conduit aux
cachots
Une table sur laquelle se trouvent une coupe de
poison et lépée
dArminius
Tusnelda seule
Je te tiens, illustre acier
De mon malheureux époux trahi.
Si déjà, aux dépens de
Varus,
Tu as rendu un temps ton maître fameux,
Aujourdhui, en me donnant la mort,
Rends éternelle la foi de son
épouse;
Et quon ne puisse plus dire plus tard
Quelle est la plus grande de tes louanges,
Aux mains de lépoux ou de
lépouse,
Comme instrument de Mars ou comme instrument
dAmour.
Pourrait peut-être tavilir. Oh
dieux ! Qui sait
Si ma constance ne sera pas plus tard
Qualifiée par le monde de
lâcheté ?
Reste avec ta gloire,
Illustre fer, et que la Parque
Descende en mon sein, armée dun poison
mortel
Pour mettre fin à ma douleur.
Tusnelda, Ramise
Arrête, Tusnelda,
Arrête, cest de la
lâcheté.Tusnelda
Laisse-moi: cest là constance et
fidélité.
Si peu forte est donc lépouse
dArminius
Contre la rigueur du barbare
destin ?
Mon époux vit-il ?
Oui, il vit dans le danger.
Laisse-moi donc mourir.
Oui, il faut mourir, mais pas encore.
Il faut dabord le soustraire aux liens
où il vit attaché,
Ou le venger une fois disparu.
Le soustraire ? Et comment ? Oh
Dieu !
Puissent Amour et le Destin sourire à notre
noble désir:
Prends la coupe, laisse-moi lacier,
Et suis mes pas;
Les dieux écouteront nos plaintes.
Mais voici déjà Sigismond; avec cette
rencontre,
Le Ciel commence à seconder mes
vux.
Sigismond, Tusnelda avec le poison, Ramise avec
lépée
dArminius
Sigismond...
Mon frère...
Chère... Ma sur...
Rends à mes bras...
Et à mon sein...
... Mon cher frère.
... Mon tendre époux.
Ou je bois la mort.
Ou je me transperce.
Oh Dieu ! Arrêtez, et écoutez
dabord
Les décisions de Ségeste. Sur les
murailles,
Il attend de voir la tête dArminius
Tranchée par ma main; ou sinon, mon sang
paiera
Les torts quil subira, si je
désobéis.
Père barbare ! Cruel
frère !
Ô fils plus criminel que son père
inhumain,
Exécuteur plus injuste !
Oui, oui, tu veux me voir morte ? Je bois le
poison.
Non, non, tu ne veux pas que je vive ? Je
mouvre le sein !
Arrêtez !
Ô père, ô amour,
Ô sang, ô Arminius, ô sort,
Ô Ramise, ô sur, ô
sentiments, ô mort !
Vivez, oui, vivez:
Le frère, lépoux, retourne
aujourdhui:
Au prix du danger couru par mon père, et de
mon sang,
Jachèterai les jours de votre
vie.
Ramise, Tusnelda
Ah, Ramise, je le sens, mon âme
Nest pas pleinement consolée.
Mais il nest point au monde de bien sans
mélange.
Ah ! je vois que bientôt, ô
Dieu !
La vie dArminius va me coûter mon
sang
En la personne de mon frère.
Je ressens, ô Tusnelda
Que mon cur nest pas satisfait.
Embrasser mon frère, quel plaisir !
Mais ici-bas, non, il nest point de
jouissance parfaite.
Je vois que dans un instant
La liberté dArminius
Va me coûter mon cur en la personne de
mon cher amant.
Entre contentement et douleur,
Je tire des soupirs de mon sein.
Des larmes de mes yeux.
Ah, mon époux !
Ah, mon frère !
Tu es si cher à mon
cur !
Tu me coûtes tant !
Ramise, Tusnelda, Arminius, puis
Sigismond
Mon épouse, ma sur;
Désormais délivré de ces liens
serrés,
Je vous étreins, je vous embrasse.
Mais vous pleurez ? Que je vive vous
déplaît ?
Eh bien, voyez: dans ces indignes entraves,
Je retourne attendre la mort.
Cesse.
Arrête-toi.
Oh dieux ! ces souffrances...
Mes larmes...
Je ne saurais dire si cest joie ou
martyre.
Je ne puis expliquer si cest peine ou
jouissance.
Seigneur, trêve de sentiments !
Ne tattarde pas, hâte-toi de
partir.
Que retourne à ton bras
Le fidèle instrument de ta gloire
Seigneur, comment Arminius
Pourra-t-il récompenser
Ton si grand zèle, et ta
fidélité ?
Arminius, celui qui uvre
Pour la justice et le devoir reçoit
Un digne prix de son ouvrage.
Ô généreux
frère !
Ô illustre amant !
Sil advient que tu reviennes triomphant,
Chargé de palmes et de victoires,
Bien quil soit barbare et injuste,
Pardonne à Ségeste, et interdis
À tes troupes de verser son sang,
Car il est le père de Sigismond et de
Tusnelda.
Au prix de ma gloire,
Je défendrai sa vie, et dans le danger,
Mon glaive respectera
Dans le père criminel, le fils
libérateur.
Par une chemin souterrain,
Que Tusnelda connaît bien,
Va-t-en maintenant hors de ces
murailles.
Mon frère, vas-tu rester
Exposé à la colère de celui
que tu as berné ?
Ne veux-tu pas nous suivre ?
Non.
Tu ne veux pas partir ?
Si elle te coûte la vie,
Je dédaigne la liberté.
Ma fuite
Retire tout mérite à mon acte, et
montre, oh Dieu !
Que jai été conduit à
trahir mon père
Non par justice, mais par félonie;
Va-t-en; si ma vie
Importe à ton cur, elle dépend
de ton départ:
Va, combats, sois vainqueur: Sigismond
Attend désormais son salut de ton
retour.
Mon âme partira enflammée
De ton zèle pour notre honneur;
Elle reviendra pour te défendre,
Ô mon cher libérateur.
Je suivrai, poitrine nue,
Mon fidèle amour pour mon époux;
Je me ferai refuge et bouclier
De mon frère et de mon
père.
Ramise, Sigismond
Ramise, tu ne pars pas ?
Et toi, tu restes ici
Comme victime de la sauvage fureur de
Ségeste,
Et tu me rends mon frère
Pour que, dans ce don, je pleure le
donateur ?
Quil fuie, celui qui est coupable; si la
faute est mienne,
Je veux soutenir ma faute avec gloire.
Et si cest moi la cause de ta faute,
Je dois rester avec toi entre ces murailles,
Car il nest pas possible que la faute
Soit mise en lumière, et que sa cause reste
obscure.
Oh Dieu ! Mon âme,
Qui est fière dune si belle faute, et
na pas peur,
Devant ton danger, chère !
Maintenant, seffraye, et apprend à
craindre.
Les mêmes, Ségeste,
gardes
Ainsi, pendant que la vie
Et lhonneur de ton père sont en
danger,
Au lieu dexécuter mes ordres,
Tu tattardes ici, fils
efféminé,
Parmi les caresses de cette femme ?
Désormais, seigneur, oublie
Les doux noms de fils et de père;
Tu es trahi, et je suis le traître;
Je mavoue coupable, et ma faute me fait
ressentir
De la joie, et non du repentir;
Voici le fer à tes pieds:
condamne-moi,
Que de recevoir la mort pour un si noble
crime.
Ciel, quentends-je !
Arrachée à ta fureur,
La victime innocente
A reçu de moi la liberté et la
vie.
Arminius en liberté ? Et ma rage, ma
fureur
Ne me tuent pas ?
Le sort se joue de moi,
Varus se dérobe, et mon fils me trahit:
Perfide, prends ton fer
Et dun il riant,
Ouvre mon sein, et sur mon corps inerte,
Rassasie-toi de mon sang;
Accomplis ton uvre indigne, tes criminels
desseins,
Monstre ingrat, infâme
traître.
La haute vertu dun si illustre guerrier
Ma conduit...
Eh, non, ce nest pas vrai:
Épargne ton sang; je suis la coupable.
Ségeste, tâche de passer ta
colère sur moi;
En Sigismond, lamour a vaincu la nature,
Et mon visage, dans le sein de ton fils,
A eu plus de force que le sang,
Que le devoir, que son père.
Quon les arrête tous les
deux.
Elle te trompe:
Ce sont la patrie, lhonneur,
Mon devoir, la vertu dun autre, la
justice,
Ma haine pour Auguste,
Et ton injustice irraisonnée
Qui ont fait de moi un félon.
Ah, tais-toi, indigne !
Ma colère na plus de frein, rien ne la
retient:
Traînez-les tous les deux dans le jardin;
À lapproche de ma mort,
Je devancerai le Destin par ma vengeance,
Et avant moi tomberont
Une femme orgueilleuse, un fils ingrat.
Ah, mon amour !
Ah, mon cur !
Tu mourras pour moi ? Quelle douleur !
Adieu.
Ségeste seul
Arminius en liberté !... Mon fils
ly a mis ?
Rome, Auguste, Ségeste,
Varus, légions, troupes,
Nous sommes tous en danger...
Mais tu nas pas été un fils, je
ne suis plus père.
Avec ton sang... Hélas, non... Ce sang est
le mien.
Cest de moi que lingrat est
né,
Ce monstre dépourvu
dhumanité...
Mais en lui, laffection sest tue; en
moi, la nature
Ne doit pas parler, ou être
écoutée.
Déjà, je vois, superbe, lennemi
vainqueur
À lintérieur de ces
murailles;
Quels massacres il me prépare... Voici des
francisques,
Voici des lacets, voici des roues... Malheur, que
dis-je ?
Le plus grand ennemi
Est mon traître de fils;
Quil meure... la mort est peu,
Et la haine, la colère, la fureur doivent
menseigner
Des supplices nouveaux, par la roue, par le
feu,
Plus dignes de son crime et de ma
vengeance.
Jinvoquerai les noires Furies;
Pour écraser lâme des
infâmes,
Jinventerai de nouveaux
supplices.
Un
grand jardin
Ramise dun côté, Sigismond de
lautre, gardes
Ramise ?
Sigismond ?
Jespérais, pour unir nos
âmes,
Dautres liens, plus doux et plus solides,
Un autre lit, dautres flambeaux,
Que des chaînes et des cordes,
Daffreux cercueils, des torches
funèbres.
Oh Dieu !
<Tu soupires, mon amour ?
<Et tu veux que je voie, au lieu du courage
<Et de la valeur de ton âme,
<Ta vertu faible et abattue ?
<Cest ainsi que tu me
réconfortes ? Ah ! si je te
dissimule
<La faiblesse, oh Dieu ! de mon sein,
<Toi, cache-moi au moins ta
lâcheté.
<Mes yeux, un temps vous consolâtes
<Mon cur ; maintenant, vous
laffligez,
<Et, plus barbares que mon père,
< Vous me rendez la mort plus
cruelle.
Dans la mort que le sort nous destine
aujourdhui,
Quune idée joyeuse
Réconforte mon âme avec ton
cur.
Nous mourrons contents,
Moi de ton fidèle amour, toi de ma foi;
Nous mourrons ensemble, et si tu tombes pour
moi,
Ma chère vie, je mourrai pour
toi.
Mon seul réconfort
Sera de te précéder dans la mort,
Et de ne pas voir tes beaux yeux
Fermés à la lumière avant les
miens.
Ah, non, mon doux amour,
La raison veut que la première à
faillir
Soit la première dans le
châtiment.
Si elle voit son amour mourir avant elle
Et elle semble vouloir dire en son langage
Que la douleur de deux morts est trop pour un seul
cur.
Les mêmes, Ségeste, dautres
gardes
Soldats, holà ! Détachez
La main de Sigismond.
Oh, quel bonheur !
Cher père,
quentends-je ?
Prends lépée... et que ta main
même
Tranche la tête à celle qui a
sauvé son frère.
Que moi, de ma main, je coupe
Le fil de ma vie ? Que je plonge
Le couteau dans mon cur ? Ta fureur
na donc pas
Dautres ministres ?
La peine doit être
À la hauteur de ton crime; si tu tardes
encore,
Tu verras combien de supplices, et quels,
Elle subira.
Plus de délai:
Allons, frappe, voici mon cou
dégagé;
Si ma mort vient dune autre main,
Mon amour, elle sera plus cruelle.
Ah, barbare, inhumain,
Injuste père ! Ce sont donc
ces...
Les mêmes, Tusnelda
Oh clémence du Ciel ! Jarrive
à temps.
Père cruels, quessaies-tu de
faire ? Ah, fuis, fuis
Arminius vainqueur;
Les légions détruites
Par la fureur des Germains,
À la première rencontre,
De la main de Sigimère
Varus a été tué,
Le château est pris, et le vaillant Arminius
a vaincu.
Cruel destin, es-tu satisfait ?
Tu ne jouiras pas de ma défaite,
Sort barbare et inconstant,
Et si Ségeste pleure, nul autre ne doit
rire.
Lâche ce fer.
Non; je brandirai ton barbare acier
Pour ta propre défense.
Perfide, je veux suivre les traces de Varus.
Laisse.
Arrête, seigneur.
Ah, traître de fils ! ah, fils
ingrat !
Tu veux me conserver en vie
Pour quArminius devienne
Larbitre de mon sort et de mon destin.
Cela ne sera pas. Je ne veux pas
Vivre assujetti à son superbe orgueil;
Je prendrai cette épée.
Puisse votre sang apaiser lombre de
Varus;
Je veux quArminius trouve
Son indigne ami mort, et sa sur privée
de vie.
Je me soustrairai...
Ségeste, Sigismond, Ramise, Tusnelda,
Arminius, soldats germains
Arrête, Ségeste, et vis.
Laisse-moi.
Ah, père !
Oh, père, apaise ta fureur.
Scélérats, rendez
Le fer à ma main.
Mets un frein à ta fureur
égarée,
Ne crois pas lâcheté de céder
au destin:
Tu as jusquici nourri un perfide
désir
De nous voir, elle esclave, et moi
égorgé,
Abandonne ta haine comme joublie
déjà les offenses.
Oh, généreux
frère !
Oh, illustre époux !
Quelle grandeur, quelle élévation
dâme !
<Si la nature a fait le cur des forts
<Dun si dur matériau, ce nest
que
<Parce quelle prévoyait dy
graver
<Les bienfaits, et non les offenses.
Arminius, ma faute,
Fille de lambition et de lenvie,
A toujours été accompagnée de
douleur;
Maintenant que je te vois, oh Dieu !
Couronné dapplaudissements et de
victoires,
En proportion de tes gloires,
Ma peine saccroît, si cruelle et si
forte
Que la mort serait pour moi un moindre mal.
Si tu veux que je vive,
Laisse un ingrat, et cherche
À mieux employer tes bienfaits, et à
ne pas rendre par tes faveurs
Ma confusion toujours plus grande.
Cest ainsi quArminius venge les torts
quon lui fait.
Cest ainsi que font les
héros.
Cest ainsi que le destin punit.
Cest ainsi quune âme
généreuse
Triomphe de ses propres passions.
Si tu aspires à rendre ton nom à la
gloire,
Sois plus fidèle; ta patrie,
Ton sang et lhonneur lexigent.
<La puissance romaine
<Ne doit pas teffrayer ; combattons,
et espère
<Que si un destin ennemi, hostile à la
Germanie,
<Nous guide vers la mort,
<Au moins, nous mourrons libres.
<Assurons notre gloire
<Et laissons aux dieux le soin du
reste.
Accablé par ta valeur et ta vertu,
Je te fais dépositaire de mon cur;
Modèle tout mon être selon ton
génie.
Que ton sang et le mien soient attachés
Par plus de nuds; que Ramise,
Digne récompense de ton fils,
À qui Arminius doit la liberté et la
vie,
Lui soit unie par les liens de la foi.
Oh, heureuses
péripéties !
Oh, jour de fête !
Oh, ma Ramise !
Oh, amant désiré !
Pour contenir tant de douceurs,
Mon cur est trop
étroit.
De mon sein a déjà disparu
Le souvenir du martyre.
Du couchant de ma vie
A surgi laube du bonheur.
Cest ainsi que le dieu damour
Change lamertume en
contentement.
Pour contenir tant de douceurs,
Mon cur est trop
étroit.
