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Karl Ditters von Dittersdorf

 

 

 

Baldassare Galuppi

 

Archifanfaron, Roi des Fous

 

Arcifanfano, Re dei Matti, Venise, carnaval de 1750
Dramma comico per musica en III Actes
[Drame comique en musique]

livret de Carlo Goldoni

musique de: Baldassare Galuppi [1706 - 1785]

Arcifanfano, Re dei Matti, Venise, Esterhaza, automne 1777, dirigé par Joseph Haydn
musique de: Karl Ditters von Ditterersdorf [1739 - 1799]

 

L'Archifanfaron, roi des fous [Arcifanfano]
Glorieuse, folle orgueilleuse [Madama Gloriosa]
Furibard, fou colérique [Furibondo]
Grippe-Sous, fou avare [Sordidone]
Mangebien, fou prodigue [Malgoverno]
Simplette, folle timide [Madama Simplicina]
Gracieuse, folle joyeuse [Madame Garbata]

Deux fous ministres; fous serviteurs

 

Acte I
Acte II
Acte III

 

ACTE I

 

 

Scène 1

Campagne délicieuse avec une plaisante colline à l’horizon, ornée d’arbustes divers; d’un côté, vue de la ville, avec la porte qui y mène. Archifanfaron sous (sic) un trône de fantaisie. Deux fous, ses ministres, écrivant sur une petite table; d’autres fous, serviteurs. Les six autres fous, hommes et femmes, sont assis, dispersés sur la colline, sous les arbres; et deux fous restent debout au pied de la colline, écoutant ce que leur disent les précédents. Les six fous chantent ce qui suit:

Choeur

Six Fous
Nous voulons l’Archifanfaron
comme seigneur de la cité.
Nous venons pour être les sujets
de Sa Majesté.

Glorieuse et Furibard
Allez, allez vite,
et revenez ici.

Tous
Nous voulons l’Archifanfaron
comme seigneur de la cité.

[Les deux fous serviteurs partent de la colline et vont vers le trône de l’Archifanfaron ; ils s’inclinent et lui parlent à voix basse.]

Récitatif

Archifanfaron
Donc, il y a six fous
qui veulent devenir nos sujets ?
Qu’ils viennent donc, mais afin que je puisse découvrir
comment l’entend leur esprit stupide,
faites-les-moi venir un à la fois.

[Les deux serviteurs s’éloignent vers la colline.]

Archifanfaron
Et vous, fous ministres,
qui enregistrez les noms
des sujets de mon glorieux empire,
prévoyez suffisamment de papier
parce que les fous prolifèrent plus que jamais.

[Les six fous, ayant reçu la réponse des serviteurs, chantent:]

Six Fous
Vive l’Archifanfaron,
seigneur de la cité.
Nous serons tous sujets
de Sa Majesté.

Glorieuse et Furibard
Allons, allons bien vite,
il va donner audience.

Tous
Vive l’Archifanfaron,
seigneur de la cité.

[Furibard se lève, descend avec les serviteurs, et s’approche du trône.]

Archifanfaron
Holà ! qui êtes-vous ?

Furibard
Je m’appelle Furibard,
et je fais par ma valeur trembler le monde.

Archifanfaron
Quel est votre métier ?

Furibard
Je fais profession
de me faire respecter par les personnes.
Si quelqu’un me marche sur les pieds,
je l’humilie et je le malmène,
je le défie, je le bâtonne, je l’assomme;
je suis plein de courage, et valeureux.

Archifanfaron
Bravo, seigneur Furibard !
Moi aussi, quand la moutarde me monte au nez,
je précipite, je fracasse,
je tabasse, je découpe, je concasse,
et je ne suis pas de ces fous
qui parlent beaucoup et n’agissent guère.
Je vous accepte dans mon royaume, et puisque vous êtes
un homme aussi bravache,
je vous fais gardien des portes de mon royaume.

Furibard
J’accepte ce noble emploi, et si quelqu’un
veut me jeter un regard de travers,
à l’occasion, je fracasserai aussi la porte.

Archifanfaron
Mais, seigneur Furibard,
seigneur terreur du monde,
pourquoi êtes-vous venu dans ce royaume ?

Furibard
Ici m’ont fait venir la rage et la colère.
Je ne pouvais souffrir
de me voir préférer
dans les charges d’honneur,
des gens perfides et vils, et sans pudeur.
Les torts et les injustices
m’ont fait délirer, et je suis venu
pour prier le seigneur Archifanfaron
de couvrir de gloire ma valeur,
afin que le monde ne tombe pas
sous ma formidable épée.

Air

Furibard

D’un coup de tierce et de quarte,
j’ai une épée qui tranche, qui écartèle,
et fait par son éclat trembler tout le monde.
Commandez, et vous verrez qui je suis:
je serai tourbillon, foudre et tonnerre;
je saurai me faire estimer de tous.

[Il part et entre par la porte de la ville, accompagné des serviteurs qui reviennent ensuite.]

Récitatif

Archifanfaron
Voilà un fou malheureux et infortuné,
parce qu’il est haï de tous.
Moi aussi, je fais semblant d’être brave,
mais je suis d’avis
que c’est une meilleure affaire d’être poltron.

[Entre temps, madame Glorieuse descend, escortée de deux serviteurs, et s’approche du trône.]

Glorieuse
Vous êtes l’Archifanfaron ?

Archifanfaron
Oui, c’est moi.

Glorieuse
Une dame de mon rang ne s’incline pas.

Archifanfaron
Vous êtes quelque reine ?

Glorieuse
Oui, monsieur.

Archifanfaron
Pardonnez mon erreur.

[il descend]

Dites-moi : de quel trône ?

Glorieuse
Je suis la reine des belles.

Archifanfaron
C’est un royaume sujet à beaucoup de dégâts,
il dure au plus jusqu’à trente ans.

Glorieuse
Les trente-trois beautés
recherchées chez les dames,
se trouvent jusqu’à la dernière
à leur perfection en moi;
des trente-trois, il ne m’en manque aucune.

Archifanfaron
Sur ce point-là,
je suis plus beau que vous :
mes beautés sont trente-six.

Glorieuse
Mon visage est aussi beau,
que séduisant est mon cerveau.
Dans toute ma structure,
je suis un miracle de la nature.

Archifanfaron
Vous rendriez en vérité
le vaste empire des fous fortuné.
Mais pour quelle raison,
hautaine dame,
êtes-vous ici venue ?

Glorieuse
Parce que le monde
n’est pas digne de moi, que personne
ne connaît mon mérite,
parce que je ne suis pas
de la part de la gent mal née
suffisamment servie et respectée.

Archifanfaron
Et pourtant, le monde est plein
de gent folle, encline par coutume
à encenser la beauté des dames.

Glorieuse
Mais moi qui m’appelle divinité de la beauté,
je veux être adorée au-delà de la coutume.
C’est pourquoi, Archifanfaron,
je viens à vous et me recommande
afin qu’un ordre de vous
fasse que dans ce royaume
plein d’étranges humeurs,
tous soient de mon visage les adorateurs.

Archifanfaron
Allez, allez seulement,
s’ils n’étaient pas fous,
mes héroïques sujets,
vous suffiriez à les rendre tels.

Glorieuse
On peut le dire fou, celui
qui ne reconnaît pas et n’apprécie pas la beauté.

Air

Glorieuse

Une belle bouche, un beau visage
peut parler, peut agir;
avec la caresse, avec le rire,
je veux me faire adorer.
Tel le soleil qui à l’entour
rend splendide le jour,
mes yeux feront
briller ce royaume.

[Elle sort par la porte de la cité, escortée de deux, etc.]

Récitatif

Archifanfaron
Si elles venaient toutes ici,
ces femmes qui sont
folles par vanité, comme celle-ci,
je remplirais rapidement mes états.

[Grippe-Sous descend de la colline avec une cassette sous le bras, escorté comme les autres.]

Grippe-Sous, aux deux serviteurs
Allez, allez-vous-en;
je ne veux pas que vous écoutiez,
je ne veux pas que vous voyiez,
parce qu’à votre mine, vous êtes deux coquins.

[Les deux serviteurs se retirent.]

Archifanfaron
Qui êtes-vous, galant homme ?

Grippe-Sous
Je suis un pauvre homme
qui a toujours trimé,
j’ai toujours peu mangé,
bu moins encore, et mal dormi,
et suis toujours allé mal vêtu.

Archifanfaron
Le pauvre ! Pourquoi ?

Grippe-Sous
Pour me mettre de côté
un peu d’argent.
Argent béni, tu m’es si cher !

Archifanfaron
Eh ! Vous en avez beaucoup ?

Grippe-Sous
Je ne voudrais pas
que quelqu’un m’entende. Le voici,
voici mon trésor:
quatre mille philippes en doubles d’or.

Archifanfaron
Doucement, ne l’ébruitons pas.
Dites-moi, en confidence : cet argent,
vous l’avez gagné,
ou vous l’avez volé ?

Grippe-Sous
Je vais vous dire.J’ai pratiqué l’usure;
j’ai prêté de l’argent contre des gages solides.
Si je trouvais un imbécile,
avec ma bourse disposée à l’aider,
je commençais à compter à partir du trente,
et ils m’ont rapporté tout compris
seize sous par mois et par ducat.

Archifanfaron
Que votre Seigneurie me pardonne:
ici, on accepte les fous, mais pas les coquins.

Grippe-Sous
Le monde est trop méprisant
quand il me traite de fou
parce que j’ai gardé l’argent dans la poche
et que je n’ai jamais eu un moment de plaisir.
Mais ma bien-aimée, mon cœur,
c’est elle, elle seule

[il montre la cassette]

et regarder l’argent me fait plaisir.

Archifanfaron
Mais que voulez-vous faire de ce tracas ?
Moi, je n’en fais aucun cas.
Sachez donc que les fous
ont de l’antipathie pour les sous;
quand ils ont de l’argent, ils le jettent loin d’eux.

Grippe-Sous
C’est pour cela que je suis venu
recourir à vous. Dans mon pays,
je ne m’en sors pas. Parce qu’on sait
que j’ai un peu d’argent,
tout le monde me tourne autour,
on ne me laisse tranquille ni nuit ni jour.
Celui-ci me tend un lacet,
celui-là m’attend à la porte,
chacun me fait de belles manières, me donne du « cher ami »,
pour me dérober l’argent dans la poche.
Ici, où on ne fait pas de cas de l’argent,
je suis au moins persuadé
que je pourrai jouir en paix de mon trésor
sans craindre les semeurs de traquenards.

Archifanfaron
Donnez-moi cet argent.
Je le garderai,
et quand vous le voudrez,
vous le verrez toujours entre mes mains.

Grippe-Sous
Mais, seigneur...

Archifanfaron
Vous n’avez pas confiance ?
Vous n’êtes pas digne de vivre parmi nous,
et je vous ferai chasser hors de mon royaume.

Grippe-Sous
Mais il sera en sécurité ?

Archifanfaron
En archi-sécurité,
parole de roi des fous super-archi-fou.

Grippe-Sous
Dans ces conditions, tenez.

[Il lui donne la cassette.]

Aïe, aïe !

Archifanfaron
Qu’avez-vous ?

Grippe-Sous
Je ruisselle de sueur.
Ah, je vous laisse mon cœur enfermé dans cet écrin.

Archifanfaron
Allez, entrez
dans cette ville heureuse. Je vous nomme,
pour conforter votre belle humeur,
économe et dépensier des fous.

Grippe-Sous
J’y vais… mais je ne sais pas… je vous recommande
mon pauvre cœur.

Archifanfaron
Votre cœur,
dites-moi, où repose-t-il ?

Grippe-Sous
Je l’ai caché dans cette cassette.

Air

Grippe-Sous

Mon cœur, le pauvret,
qui est là dans la cassette,
me retient, m’appelle à lui;
et mon foie, qui l’aime,
ne peut rester sans le cœur.
Et même les ailes des poumons
veulent dire leurs raisons;
et les boyaux, les pauvres petits,
font du vacarme dans le corps,
en allant chercher le cœur.

[Il part avec les serviteurs.]

Récitatif

Archifanfaron
De tous les fous, le plus grand fou,
c’est celui qui se fait mépriser.
L’avare est un animal
qui ne fait de bien à personne, et se fait du mal à lui-même.
Je dis parfois des choses
qui font que je n’ai pas l’air d’un fou, mais il faut bien
que le roi des fous, dans son esprit égaré,
ait parfois des intervalles de lucidité.
Mangebien, fou prodigue, descend de la colline.

Mangebien
Archifanfaron, on m’appelle
Mangebien
parce que j’ai dilapidé mon patrimoine.
Je vivais dans l’allégresse
sans penser à rien;
maintenant, tout est liquidé,
et si j’étais beau auparavant, maintenant, je suis laid.

Archifanfaron
Bravo, aucune importance.
Au moins, vous vous serez fait des amis
qui se rappelleront les jours heureux.

Mangebien
Fini, les amis,
si l’argent est fini. Même les dames,
qui jouaient à être éprises de moi,
ont bien changé, maintenant que je n’ai plus d’argent.

Archifanfaron
Alors, oui, vous êtes digne
de venir dans mon royaume.

Mangebien
Pour quelle raison ?

Archifanfaron
Parce que, si vous avez cru
au cœur menteur et rusé des femmes,
vous êtes fou, archi-fou, sans discussion.

Mangebien
Maintenant que j’ai fini de devenir fou,
tous les autres sont sages, et je ne trouve plus
personne qui se rappelle, par courtoisie,
avoir un jour causé ma folie.
Et je suis désespéré;
me voici devant votre trône.J’espère que peut-être
quelque fou prendra pitié de moi.

Archifanfaron
Je ne serais pas roi des fous
si je n’étais pas pris de pitié pour vous.
Voici de l’argent: tenez,
dépensez, gaspillez.
Puisque vous êtes le chef des balourds,
je vous fais maître des chahuts et des bombances.

Mangebien
Merci à Votre Majesté. Tenez, amis,

[Il donne de l’argent aux serviteurs.]

profitez tant qu’il y en a.
Quand nous n’en aurons plus,
nous redeviendrons coquins comme avant.

Air

Mangebien

L’argent est rond, tout rond,
il court vite et il s’en va.
Le plus beau plaisir du monde,
toujours l’argent ce sera.

[Il part en donnant de l’argent aux serviteurs et entre dans la ville avec la cassette.]

Récitatif

Archifanfaron
Voilà comment finit l’argent
que le fou avare accumule en se privant.

[Madame Simplette descend de la colline avec les serviteurs.]

Archifanfaron
Quelle mignonne petite fofolle  !
Qu’elle est gracieuse et belle !
Avec elle, ma foi,
je partagerais bien la royauté de la folie.

Simplette, aux serviteurs
Allons, allons, enlevez vos mains,
éloignez-vous de moi.

Archifanfaron
Qu’avez-vous,
gentille follette, à être en colère ?

Simplette
Je fuis de mon village
parce que je ne veux pas qu’on me touche;
et ces abrutis de fous veulent me toucher.

Archifanfaron
Allez, dégagez ! Pauvre petite,
qui êtes-vous ?

Simplette
Madame Simplette.

Archifanfaron
Jeune fille, ou mariée ?

Simplette
Fi, que dites-vous ?
Moi, mariée ? Moi ? Comment ? Moi qui
n’ai jamais regardé un homme en face ?

Archifanfaron
Pourquoi tant de retenue ?

Simplette
Parce que je suis un tant soit peu pudique.

Archifanfaron
Vous avez le même caractère que moi,
moi aussi, je suis un peu pudique.

Simplette
Eh, les hommes sont tous
méchants et fourbes.

Archifanfaron
Comment le savez-vous ?

Simplette
J’ai déjà fait l’expérience.

Archifanfaron
Comment, si vous ne les avez jamais regardés en face ?

Simplette
Les jeunes filles modestes
ne lèvent jamais les yeux.

Archifanfaron
Vous dites bien.
Ce n’est pas bon de se regarder.
Mais on peut bien échanger quelque petite parole.

Simplette
À condition qu’elle soit modeste.

Archifanfaron
On peut se toucher la main sans indécence.

Simplette
À condition que ce soit sans mauvaise intention.

Archifanfaron
J’ai appris à me comporter
sans aucune mauvaise intention
depuis que j’ai vu Le Monde de la Lune.

Simplette
Seigneur je suis venue
vous solliciter. Les hommes audacieux
n’arrêtent pas de m’insulter
et je ne sais plus où je dois me réfugier.

Archifanfaron
Avez-vous père et mère ?

Simplette
Oui, Monsieur.

Archifanfaron
Pourquoi est-ce qu’ils ne vous marient pas ?

Simplette
Je vais vous dire:
parce que mes parents ne veulent pas
me donner pour mari celui que je voudrais.

Archifanfaron
Vous êtes amoureuse ?

Simplette
Oui, Monsieur.

Archifanfaron
Votre amant est-il beau ?

Simplette
Je ne sais pas,
vu que je ne l’ai jamais regardé en face.

Archifanfaron
Ô, vraiment digne
d’être parmi ces folles bienheureuses,
puisque vous tombez amoureuse sans voir !

Simplette
Je me recommande à Votre Majesté;
je deviens toute rouge, Seigneur, si je reste encore ici.

Archifanfaron
Allez, et n’ayez pas peur,
les fous ne vous toucheront pas.
Mais d’abord, Simplette,
donnez-moi une petite œillade.

Simplette
Oh ! que dites-vous !

Archifanfaron
Vous ne faites aucun mal en me regardant,
puisque enfin, je suis le roi des fous.

Simplette
Je ne le ferai jamais, ou alors, seulement
si vous m’y obligez par un ordre exprès.

Archifanfaron
Très bien, madame, écoutez-moi:
levez les yeux, et puis regardez-moi.

Air

Simplette

Je vous regarde fixe, fixe,
je vois dans ce beau visage
cet œil qui y demeure,
qui me blesse ici;
et l’amour, sur cette bouche,
me décoche une flèche là.
Ce cil… vous le dirai-je ?
Vous me faites rougir.
Je n’ai jamais regardé
les beaux yeux d’un homme,
je ne veux pas les regarder.

[Elle entre dans la ville avec les serviteurs.]

Récitatif

Archifanfaron
Cela, c’est la folie
qu’on appelle timidité,
laquelle, peu à peu,
de glace au début, finit par être en feu.

[Madame Gracieuse descend de la colline avec les serviteurs.]

Gracieuse
De la joie, bonnes gens,
je veux qu’on soit dans la joie et l’allégresse.
Cher Archifanfaron, seigneur des fous,
je viens pour savourer plaisirs et divertissements.

Archifanfaron
Bravo ! ça, ça me plaît.
Vive l’allégresse;
au diable la mélancolie !

Gracieuse
Me connaissez-vous ?

Archifanfaron
Non, madame.

Gracieuse
Je vais vous dire qui je suis :
Je suis Madame Gracieuse,
pétrie d’allégresse.
Je ne veux pas parler de malheurs;
je n’y ai jamais pensé, je n’y pense jamais.

Archifanfaron
Oh, quelle étrange humeur !

Gracieuse
Soit guerre ou paix,
soleil ou pluie, temps triste ou beau temps,
je suis toujours la même.
Le monde peut bien périr,
la maison s’effondrer,
je serai toujours la même.
Des amants, pas d’amants, c’est bien pareil pour moi:
redressez-moi la coiffe, elle est tout de guingois.

Archifanfaron
Oh, mille fois digne
du grand royaume des fous ! Par ma foi,
l’allégresse est la récréation des fous.

Gracieuse
J’ai fui de ma cité
parce que les hommes, là-bas,
veulent faire les sages,
et avec leurs lubies,
ils sont trois fois plus fous que nous.
Parfois, ils font un festin, et au plus beau,
ils deviennent jaloux
et la joie se change en fâcherie.
S’ils sont à un repas,
à côté de leur belle,
au lieu de manger,
on les entend soupirer.
Ils font du pied sous la table
et si elle ne répond pas,
l’amant est décontenancé,
plein d’amour, de jalousie, de rage;
il dépense son argent, et il mange du poison.

Archifanfaron
Oh, quels fous, oh quels fous ! Moi,
je ne voudrais pas être le roi de ces gens-là.
Mes fous à moi sont bien moins fous.

Gracieuse
Je voudrais rester joyeuse,
sans entendre de soupirs et de gens qui battent.
C’est pourquoi je suis venue ici
auprès de Votre Majesté,
que le Ciel vous conserve en bonne santé.

Archifanfaron
Allez, entrez, et puis nous verrons;
nous jouirons en paix.
Nous ferons nos arrangements !
Nous resterons dans l’allégresse.

Gracieuse
Vive les fous !

Air

Gracieuse

Je veux rester dans l’allégresse;
je veux me payer du bon temps;
fais-je bien de faire ainsi ?
L’un me dit oui,
l’autre me répond non.
Ou l’un ou l’autre est fou,
ou nous sommes fous tous les trois.
Le monde est si beau
parce qu’il est d’humeurs variées.
Je veux faire tout ce qui
me paraît bon et me plaît.

[Elle part vers la ville avec les serviteurs.]

Récitatif

Archifanfaron
Maintenant, oui, je peux m’appeler
le grand monarque des fous,
parce que régner sur les fous est une charge.
Aujourd’hui, j’ai fait l’acquisition
de six personnes différentes,
d’opinion ou de fantaisies diverses,
de diverses mœurs ou folies.

Air

Archifanfaron

Le fou furibond
veut assommer tout le monde.
La folle orgueilleuse
veut se faire adorer.
Le pauvre avare
a le cœur dans son argent.
Le prodigue, en vitesse,
le dépense, le dilapide.
La simplette est folle
par sa feinte vertu.
La joyeuse papillonne,
elle ne pense pas.
Et vive les fous !
Lan la ra, la, la.

[Il sort.]

Scène 2
Une chambre
Madame Glorieuse, Mangebien

Récitatif

Glorieuse
Holà, quelle hardiesse est la vôtre !
Baissez vos yeux,
ne me regardez pas au visage;
ou bien, par un sourire,
ou par une caresse adroite,
je vous fais tomber mort à l’instant.

Mangebien
Non, ma belle, n’en faites rien,
retenez votre colère.
Chère, ne me tuez pas.
Pour preuve de l’estime
dans laquelle je tiens le trésor de votre beauté,
je vous fais le sacrifice de cet or.

[Il lui donne quelques pièces, elle les prend.]

Glorieuse
L’or n’est pas nécessaire
à qui a dans ses blonds cheveux
de précieuses richesses plus belles que l’or.

[Elle jette l’or et s’enfuit.]

Mangebien
Arrêtez ! si la valeur de cet or
ne suffit pas, je vous offre mon sang et mon cœur.

[Il la suit.]

Scène 3
Grippe-Sous

Récitatif

[Grippe-Sous voit l’or par terre.]

Grippe-Sous
Oh fortune, oh fortune, oh bonheur !
Tout cet or que j’ai trouvé !
Quel beau pays que celui-ci !
Si on trouve ainsi de l’or partout,
on peut se faire un trésor sans transpirer.
Mais voici des gens; je ne veux pas
que quelqu’un me le voie. Je vais le remettre
dans ma chère cassette.
Plus s’accroît le montant de mon trésor,
plus je sens mon cœur grossir dans mon sein.

[Il sort.]

Scène 4
Furibard, l’épée en main, talonnant quelques fous; puis l’Archifanfaron avec un nerf de bœuf

Récitatif

Furibard
Vile canaille, je veux vous assommer,
je veux tous vous trucider.
Pare, allonge, tire, ah !

Archifanfaron
Halte, halte, halte-là !

[Il donne un coup de nerf de bœuf à Furibard.]

Furibard
Grâce, Votre Majesté !

Archifanfaron, lui montrant le nerf de bœuf
Vous le connaissez ?

Furibard
Oui, seigneur, je le connais.

Archifanfaron
Eh bien, comment s’appelle-t-il ?

Furibard
Dans mon pays,
ces nobles matraques, si bien faites,
on les appelle des châtie-fous.

[Il sort.]

Archifanfaron
Pour châtier les fous les plus coquins,
ce sont là mes épées et mes canons.

Scène 5
Les mêmes, madame Simplette, puis madame Gracieuse

Simplette
Seigneur, puis-je venir ?

Archifanfaron
Mais oui, mais oui, venez;
vous êtes la maîtresse
de ma superarchifolle couronne.

Simplette
Oh ! comme je me repens
d’être venue ici ! Je veux rentrer chez moi.

Archifanfaron
Ne faites pas une telle folie.
Pourquoi ce repentir ?

Simplette
Vous m’avez toute étourdie par votre regard.

Archifanfaron
Je vous soignerai.

Simplette
Non, seigneur, je ne veux pas.

Archifanfaron
Si vous ne voulez pas,
eh bien, je m’en vais.

[Il veut partir.]

Simplette
Eh ! Où allez-vous ?

Archifanfaron
Ma chère, je suis à vous.

[Il revient près d’elle.]

Simplette
Ne me touchez pas !

Archifanfaron
Bien, je ne vous toucherai pas;
je vais me tourner par là.

Simplette
Pourquoi vous tournez-vous par là ?

Archifanfaron
Pour vous regarder.

Simplette
Ne me regardez pas.

Archifanfaron
Qu’est-ce que je dois faire ?
Partir ou rester ?
Toucher ou ne pas toucher ?
Me tourner ou regarder ?

Simplette
Rester, mais pas toucher.
Vous tourner, mais pas regarder.

Archifanfaron
Je suis le roi des fous,
je ne peux plus tenir.

[Il la serre de près.]

Simplette
Allez-vous-en, partez,
laissez-moi tranquille.

[Elle veut prendre la fuite. Arrive madame Gracieuse.]

Gracieuse
(Prenons du bon temps.)
Qu’est-ce que c’est que ce chahut ?

Archifanfaron
Elle ne veut pas que je la regarde.

Simplette
Il me regarde et il me touche.

Gracieuse
Quelle folle, quelle benête !
Laissez-le faire.

Archifanfaron
Je suis le roi des fous,
je ne peux plus tenir.

Simplette
Allez-vous-en, partez,
laissez-moi tranquille.

[Elle sort.]

Gracieuse
Laissez-la partir,
prenons du bon temps entre nous.

Archifanfaron
Au moins, avec vous,
on peut plaisanter.

Gracieuse et Archifanfaron
Que vive à jamais
la belle allégresse.
La belle folie
nous fait jubiler.

Simplette, qui revient
(Oh ! quelle jalousie
ils me font éprouver !)

Gracieuse et Archifanfaron
Par allégresse pure,
je veux vous embrasser.

Simplette
Et moi, pauvrette ?
Vous me faites de la peine.

Gracieuse et Archifanfaron
Venez vous aussi,
vous pouvez avec nous
être pleine de gaieté.

Simplette
Je sens mon cœur
bondir dans ma poitrine.

Simplette, Gracieuse et Archifanfaron

Quelle belle allégresse,
quelle belle folie,
qui fait jubiler !

On reprend le décor de la première scène avec la colline sur laquelle sont assis danseurs et danseuses, représentant d’autres fous et folles qui viennent demander à entrer dans la ville; après avoir été acceptés par ordre du Roi des fous, ils gravissent la colline et entrecroisent leurs danses.

 

ACTE II

 

 

Scène 1
Madame Glorieuse, un miroir à la main; Mangebien avec la cassette

Récitatif

Mangebien
Arrêtez-vous un moment !

Glorieuse, se regardant dans le miroir
Que de vie, que d’allure !

Mangebien
Ah, de grâce,
écoutez deux mots.

Glorieuse
La splendeur de mes regards éclipse le soleil.

Mangebien
Mais vous ne faites pas attention à moi ?

Glorieuse
Je ne fais pas attention à vous
pour observer le respect dû à la beauté.

Mangebien
Belle, je vous offre
un petit trésor;
accordez-moi un seul regard, et je suis content.

Glorieuse
L’offre que vous me faites,
à combien se monte-t-elle ?

Mangebien
Il y a environ
deux mille doubles d’or.

Glorieuse
À côté de ce que je vaux, ce n’est pas un trésor.

Mangebien
Je ne peux pas faire plus.

Glorieuse
Les pierreries du Pérou
seraient encore trop peu
pour la beauté qui fleurit mes joues.

Mangebien
Ô précieuse beauté, qui n’a pas de prix !
Et pourtant, avec beaucoup moins,
quelqu’un de plus chanceux
trouverait des dames à bon marché.

Scène 2
Les mêmes, madame Gracieuse

Récitatif

Gracieuse
Madame, monsieur, mes respects. Que se passe-t-il ?

Mangebien
Je soupire en vain pour un peu de pitié.

Gracieuse, à Mangebien
Vous êtes bien fou, si vous soupirez.

Mangebien, à Glorieuse
Vous êtes folle, si vous me refusez votre pitié.

Glorieuse
Elle est folle, celle qui à tous
accorde les fruits de sa propre beauté.

Mangebien
Regardez, je lui offre
tout mon argent, et elle refuse
de façon aussi insultante.

Gracieuse
Elle refuse l’argent ? Quelle folie !

Mangebien
Si je vous l’offrais à vous, vous l’accepteriez ?

Gracieuse
Oui, monsieur, oui, monsieur, je l’accepterais
et je vous remercierais;
je porterais toujours votre image gravée dans mon cœur,
et au besoin, je vous ferais même un ballet.

Glorieuse, à Mangebien
Comment ? Vous feriez
un outrage aussi cruel à ma beauté ?

Mangebien, à Gracieuse
Belle, si vous me promettez
du réconfort pour mon amour,
vous êtes la maîtresse de tout mon or.

Gracieuse
Je jure que si vous me faites un tel honneur,
vous serez le maître de mon cœur.

Glorieuse
(Que décide-t-il ? Que fait-il ?)

Mangebien, à Gracieuse
Tenez, chère !
Vous êtes la plus belle entre les belles;
vous me paraissez une étoile.
Je n’ai cure d’une beauté
qui dédaigne tous les cœurs.
Vive cette beauté
qui prend pitié de qui en demande.
Que la pitié orgueilleuse périsse en rougissant.

Air

Mangebien

Si on dit que le soleil est beau,
c’est parce qu’il réchauffe tout le monde.
Personne n’apprécie ou n’aime
la beauté inutile.
Avec toutes ses splendeurs
qu’elle répand autour d’elle,
la folle vanité
ne trouve pas d’adorateurs.

[Il sort.]

Scène 3
Madame Glorieuse et madame Gracieuse

Récitatif

Glorieuse
Un homme du commun, grossier,
un homme qui n’apprécie pas
le trésor supérieur de la beauté !
Et vous, qui sans aucun mérite
usurpez les tributs dus à ma beauté,
vous devriez avoir honte
d’être appelée « belle » devant moi.

Gracieuse
C’est bien la folie
qu’ont toutes les femmes,
qu’elles soient belles ou laides.
Chacune s’apprécie elle-même,
et croit qu’il n’existe pas d’autre beauté.

Glorieuse
Mais vous, laide ou belle,
vous ne deviez pas accepter cet argent.
Parce que, si vous êtes laide,
il ne vous convient pas;
et si vous avez un riche trésor de beauté,
vous devez le défendre avec plus de dignité.

Gracieuse
Je ne sais pas si je suis belle ou laide;
mais je vous dis, ma sœur,
que l’or plaît à toutes,
et que l’or rend belles même les laides.
Ce n’est plus une époque
où les amants acceptent
de répandre pour la beauté des soupirs et des larmes.
Chacun s’ouvre un chemin avec des cadeaux,
et une beauté réservée
ne peut rien espérer:
si l’une refuse, une autre accepte.

Air

Gracieuse

Pour moi, je suis
toujours ainsi faite:
qui dit m’aimer
doit le montrer.
Je ne crois rien
quand je ne vois rien.
Avec moi, il se trompe,
celui qui veut me jouer.
Je ne suis pas cupide,
je ne suis pas de celles
qui veulent tondre
leurs amants;
mais un petit cadeau,
en signe d’amour,
rend bien vite
mon cœur amoureux.

[Elle sort.]

Scène 4
Madame Glorieuse, seule

Récitatif

Glorieuse
Non, il ne sera pas vrai
que je m’abaisse à tel point
que j’aime un homme indigne de moi.
Si Jupiter ne descend pas sous forme de pluie d’or,
ou changé en taureau,
pour me faire une douce invite,
je ne veux aucun mari au monde.

Air

Glorieuse

Belles dames, qui vantez
le riche trésor de votre beauté,
conservez avec dignité
la faveur que le ciel vous fait.
Ne vous laissez pas séduire
par l’ingrat sexe masculin;
car une fois manipulée,
la fleur perd sa beauté.

[Elle sort.]

Scène 5
Archifanfaron, Grippe-Sous

Récitatif

Grippe-Sous
Ma cassette, ma cassette !

Archifanfaron
La cassette est partie.

Grippe-Sous
Vous m’avez assassiné.
Vous voulez que je me tue ?
Ah, les fous savent encore voler !

Archifanfaron
Tu ne vois pas, Grippe-Sous,
que je t’ai rendu service
en t’enlevant ce précipice d’entre les pattes ?

Grippe-Sous
Mon cœur, mon cœur, où est mon cœur ?

Archifanfaron
Pauvre petit fou,
ne cherche pas ton cœur, cherche ta cervelle.

Grippe-Sous
Si vous ne me rendez pas
le cœur que vous détenez,
je mourrai misérable;
mais avant de mourir, je vous tuerai.

[Il brandit un couteau contre Archifanfaron.]

Archifanfaron
Hé, hé, ne faites pas l’imbécile !
Mes fous, mes fous, venez !

[Deux serviteurs arrivent avec des bâtons.]

Celui-ci est pris de frénésie;
calmez-lui un peu sa folie.

[Les serviteurs lèvent leurs bâtons.]

Grippe-Sous
Arrêtez, de grâce.
En plus de ma disgrâce,
vous voulez me bastonner ?

[Ils rient.]

Et en plus, vous vous moquez de moi,
et j’ai perdu mon argent ?

Archifanfaron
Voilà bien le digne plaisir du fou avare !

Grippe-Sous
Quoi, avare ?
Je suis économe.
L’argent, je me l’étais mis de côté,
et le diable me l’a emporté.

Archifanfaron
C’est le fruit de l’avarice folle.

Grippe-Sous
Hélas, je n’en peux plus.
Quelle est cette flamme
qui me vient à la tête ?
Holà, qui êtes-vous ?

[Il se lance en furie contre Archifanfaron.]

Qui es-tu, qui es-tu ?
Gradasse ou Roland ?
Je te défie en bataille. Voici mon épée.

[Il prend son bâton à un fou.]

Archifanfaron
Retenez-le, retenez-le.

Grippe-Sous
Arrêtez,
ou je vous donne à tous des coups d’estoc.

[Il bastonne les fous, qui s’enfuient. Archifanfaron veut fuir, mais Grippe-Sous le retient.]

Arrête, ne pars pas.

Archifanfaron
Tu ne me connais pas ?
Je suis le roi des fous.

Grippe-Sous
Et alors, que m’importe ?
Ou bien tu me rends l’argent que tu m’as volé,
ou je te fais mourir sous le bâton.

Archifanfaron
Cher monsieur le fou,
ne me maltraitez pas;
laissez-moi partir, je reviendrai
et vous rapporterai votre argent.

Grippe-Sous
Je n’ai pas confiance.

Archifanfaron
Je le jure.

Grippe-Sous
Je ne te crois pas.

Archifanfaron
(Si je pouvais me sortir de ce guêpier !)

Grippe-Sous
Va-t’en… reste… va donc…. arrête, je ne veux pas.

Air

Archifanfaron

Grippe-Sous, cher, très cher,
de grâce, laissez-moi partir.
Je vais aller chercher l’argent,
je vous promets de revenir.
Oui, monsieur, je reviens tout de suite.
Vous ne voulez pas ? Je reste, je reste.
Je suis votre excellent ami.
(Ah, si je peux, je l’entortille.)
Oh ! Qui vient ? Je ne bouge pas.
(Maintenant, j’essaye de fuir.)

[Il part en courant.]

Scène 6
Grippe-Sous, puis madame Gracieuse

Récitatif

Grippe-Sous
Où est-elle ? Où es-tu ? Ah, on me l’a cachée !
Même le roi m’a roulé.
Ah ! je suis assassiné par tout le monde !
J’ai perdu mes doubles,
j’ai perdu mon trésor.
Quelle fureur ! quelle douleur !
Je défaille, je meurs.
Mais qu’ai-je à faire sur cette terre,
sans mon trésor ?
Mon cœur est mort, je veux mourir moi aussi.

[Il prend une corde qui lui servait de ceinture.]

Oui, oui, avec cette corde,
pour me tirer d’embarras,
je veux faire un nœud coulant.
Puisqu’il n’est plus rien qui me console,
je veux me pendre par le col.

[Il attache le nœud pour se pendre.]

Gracieuse
Holà, holà, que faites-vous ?

Grippe-Sous
Allez-vous-en, laissez-moi tranquille.

Gracieuse
On peut savoir ce que vous voulez faire ?

Grippe-Sous
Je veux me pendre.

Gracieuse
Et vous voulez pendre sans bourreau ?

Grippe-Sous
Si ça vous dérange,
madame le docteur,
venez donc vous-même faire la bourrelle.

Gracieuse
Me voici, donnez-moi la corde.

Grippe-Sous
La voici.

Gracieuse
Eh, au diable,
voilà bien la dernière folie des fous.

[Elle jette la corde.]

Dites-moi, pour quelle raison
voulez-vous vous tuer ?

Grippe-Sous
Parce que ma cassette,
hélas, m’a été volée.

Gracieuse
Chut ! votre cassette, je l’ai retrouvée.

Grippe-Sous
Donnez-la moi, par pitié !

Gracieuse
Je vous la donnerai,
mais à une condition:
je veux que vous restiez avec moi en toute allégresse,
je veux que nous fassions la fête,
et que vous envoyiez promener la mort.

Grippe-Sous
Si vous me rendez mon cher argent,
vivre me sera précieux et cher.

Gracieuse
Attendez un moment.

[Elle va prendre la cassette.]

Grippe-Sous
Ma cassette, ma cassette ! Ah que je suis content !

Gracieuse
La voilà; qu’en dites-vous ?
Vous êtes consolé, maintenant ?

Grippe-Sous
Mon cœur, mon cœur ! Ah que je suis heureux !

Gracieuse
Maintenant, il faut respecter votre engagement.

Grippe-Sous
Je suis prêt, commandez.

Gracieuse
Je reviens tout de suite, attendez.

Grippe-Sous
Pauvre cassette ! Elle est ouverte.
Elle a l’air bien idiote.

Gracieuse
Vite, vite, de la joie; vite, de la joie.

Grippe-Sous
Et qu’est-ce que je dois faire ?

Gracieuse
Tenez, prenez
la guitare. Je joue, vous jouez.
Je veux chanter pour vous, et vous, chantez.

[Ils jouent de la guitare, les violons de l’orchestre accompagnent en pizzicati.]

Duo

Gracieuse
La belle pastourelle
va-t-avec son berger
par ci et puis par là,
affichant son amour.

Grippe-Sous
Par ci et puis par là,
j’irai avec mon trésor.
Je suis la pastourelle,
et voici mon berger.

[Tourné vers la cassette, sans la guitare]

Gracieuse
Laissez donc l’argent,
tournez-vous vers moi.

Grippe-Sous
Il n’est pas d’objet
plus cher que celui-ci.

Gracieuse
Regardez, c’est moi
qui vous donne mon amour.

Grippe-Sous
Vous êtes très belle,
mais c’est elle qui est mon cœur.

Gracieuse
Si vous ne voulez pas m’aimer, peu importe;
il me suffit d’être dans l’allégresse.
La jubilation de mon cœur me transporte
et me fait chanter: vive la folie !

Grippe-Sous
Oui, chère, l’allégresse me réjouit;
mais mon allégresse vient de l’argent, et de lui seul.

Gracieuse et Grippe-Sous
Prenons chacun nos plaisirs où ils sont;
vive l’allégresse, vive les fous.

[Ils sortent.]

Scène 7
Madame Simplette, fuyant Furibard

Récitatif

Simplette
Éloignez-vous, éloignez-vous !

Furibard
N’ayez pas peur,
je ne veux pas vous agresser,
au contraire, je serai toujours votre défenseur.

Simplette
Je n’ai rien à faire de vous.

Furibard
Donc, vous méprisez
ma valeur et ma protection ?
Vous ne savez pas qui je suis ?
Je suis quelqu’un qui terrorise le monde entier,
et de mon nom, on m’appelle Furibard.

Simplette
Avec votre nom et votre figure,
vous me faites trembler de peur.

Furibard
Baisez-moi la main.

Simplette
Regardez le maraud !

Furibard
Comment ! Moi, maraud ? Corps du diable,
je ne sais ce qui me retient,
téméraire fillette,
de vous projeter en l’air d’un coup de poing.
Je voudrais vous broyer, vous réduire en poussière,
mais je ne peux m’y résoudre,
car comme le dit l’ariette:
le lion ne s’irrite pas contre l’agnelle.

Air

Furibard

«Le lion qui va errant
Par sa plaine natale,
S’il voit un agnelet,
Ne meut point à colère

Son cœur généreux.»

[Il sort.]

Scène 8
Madame Simplette, puis Archifanfaron.

Récitatif

Simplette
Grâce au Ciel, il est parti.
Que voilà un fou vraiment démesuré !
Mais voici l’Archifanfaron.
Je voudrais... et ne voudrais pas...
j’irais... je n’irais pas...
il me plaît, mais je ne sais...
Je suis entre le oui et le non.
Pour voir ce qu’il peut faire et dire,
je vais faire semblant de dormir.

[Elle s’assied, et fait semblant de dormir.]

Archifanfaron
Que vaut ma royauté,
si je ne peux jouir de quelque contentement
avec cette petite folle un seul moment ?
Mais la voici qui dort.
Oh comme elle est mignonne !
Quelle belle petite bouche !
Quel beau teint de rose !
Dommage qu’elle soit si timide !
Et pourtant, le roi des fous
ne devrait pas avoir tant de scrupules.
Mais l’amour, avec ses caprices
tantôt enlève la cervelle, tantôt la rend.
Je veux la réveiller... et puis
elle s’en ira une fois réveillée;
donc, mieux vaut la laisser endormie.
Mais tant qu’elle dort,
elle ne peut prendre pitié de mon amour.
Donc, il vaut mieux la réveiller... et après ?
Je vais y aller comme ça, en beauté,
la réveiller, l’appeler tout doucement,
je me tiendrai ni près ni loin.

Duo

Archifanfaron
Simplette belle, belle,
allons, réveillez-vous, par pitié.

Simplette, endormie
Archifanfaron chéri,
par pitié, consolez-moi.

Archifanfaron
Je viens, je viens... Elle dort encore.

Simplette
Chéri, chéri...

Archifanfaron
Elle dort encore,
et en dormant, elle rêve de moi.
Simplette, ma petite belle.

Simplette, se réveille
Qui m’appelle ?

Archifanfaron
Oui, c’est moi.

Simplette, fait semblant de ne pas le voir
Où êtes-vous, mon idole ?

Archifanfaron
Chère, chère, me voici.

Simplette
Plaignez-moi, j’ai fait un rêve.

Archifanfaron
Voici le rêve confirmé.

Simplette
Oh, quel rêve !

Archifanfaron
Simplette !

Simplette
J’ai honte.

Archifanfaron
Allons, ma belle !

Simplette et Archifanfaron
Puisque le songe est révélé,
oh, quel songe bienheureux !
Oh, quel doux et cher amour !

Scène 9
Un salon extravagant, ou un autre décor de fantaisie, avec cinq cages de fer.
Dans l’une, madame Glorieuse; dans la deuxième, Grippe-Sous; dans la troisième, madame Gracieuse;
dans la quatrième, Furibard, et dans la cinquième, Mangebien.
Les autres fous les observent et se moquent d’eux

Quatuor

Tous
Tombe la rogne,
tombe la rage
sur celui qui m’a
fait mettre en cage.
Je ne suis que colère,
ne suis que fureur.

Glorieuse et Furibard
Et vous riez,
fous que vous êtes,
et de nous n’avez
point de compassion.

Tous
Tombe la rogne,
tombe la rage
sur qui nous a
fait mettre en cage.
Je ne suis que colère,
ne suis que fureur.

Récitatif

Archifanfaron
Holà, fous enragés,
qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?
Tenez-vous tranquilles, ou vous allez voir le reste.

Glorieuse
Seigneur, ma beauté
ne peut rester recluse.

Grippe-Sous
De grâce, laissez-moi partir.

Mangebien
Si vous me libérez,
seigneur, je vous donnerai
dix ducats, quand je les aurai.

Furibard
Ouvrez-moi, vilains,
ou je briserai le fer de mes mains.

Glorieuse
Ouvrez, soyez gentils,
je vous ferai tous vivre dans l’allégresse.

Archifanfaron
Ô folles gens, j’ai entendu vos doléances.
Écoutez maintenant ce que je vous réponds:
l’orgueilleuse restera là
jusqu’à ce qu’elle se défasse de son excès de vanité;
l’avare restera enfermé
jusqu’à ce qu’il perde l’amour de son argent;
l’excité restera là-dedans
jusqu’à ce qu’il devienne pacifique;
et le prodigue ne sortira pas
jusqu’à ce qu’il soit sec comme l’amadou, le pauvre.
Maintenant que vous avez entendu
comment vous devez sortir de ces malheurs,
dites-moi: quand sortirez-vous ?

Les Quatre Fous
Jamais, jamais, jamais !

Glorieuse
Et moi, alors ? Si je dois sortir
quand j’aimerai les soucis et les malheurs,
moi aussi, je dis avec les autres: jamais, jamais, jamais.

Archifanfaron
L’heureuse folie
de madame Gracieuse
est utile au trône des fous;
je lui accorde donc la liberté.

[Les fous serviteurs ouvrent sa cage, et elle sort toute réjouie.]

Gracieuse
Vive l’Archifanfaron,
vive notre roi.

Simplette
Vive l’Archifanfaron,
mais qu’il vive aussi pour moi.

Archifanfaron
C’est comme ça que vous me plaisez:
vive votre roi.

Gracieuse
Madame Glorieuse,
vous êtes belle à voir,
mais restez donc là.

Glorieuse
Pitié, pitié, pitié.

Simplette
Oh, avare sordide,
savourez votre argent,
mais restez donc là.

Grippe-Sous
Pitié, pitié, pitié.

Archifanfaron
Le prodigue détestable,
le fou furieux,
jamais ne sortiront.

Furibard et Mangebien
Pitié, pitié, pitié.

Gracieuse et Simplette
Pitié, ayez pitié;
moi aussi, j’implore votre pitié.

Archifanfaron
Mon affection pour vous
ne peut refuser la pitié.

Glorieuse, Grippe-Sous, Furibard et Mangebien
Pitié, pitié, pitié.

Gracieuse, Simplette et Archifanfaron
Vous ressentirez ma pitié
et aurez votre liberté.

[On ouvre les cages, et tous sortent.]

Choeur

Tous
Vive l’Archifanfaron,
seigneur de la cité.

Gracieuse et Simplette
Baisez-lui la main,
en signe d’humilité.

Tous
Vive l’Archifanfaron,
seigneur de la cité.
Vive l’allégresse,
vive la folie
qui ne nuit pas aux autres.
Vive l’allégresse,
vive la folie
qui rend chacun joyeux.
Vive l’Archifanfaron,
seigneur de la cité.

Le Roi des fous, pour offrir un divertissement à ses nouveaux sujets, présente un ballet. Un maître de ballet, Persignac, esquissant un programme et cherchant une idée, donne des instructions aux danseurs, qui, avec divers caractères, exécutent ce qu’on leur ordonne.

 

 

ACTE III

 

 

Scène 1
En rase campagne
Grippe-Sous avec sa cassette et une bêche, puis Mangebien

Air

Grippe-Sous

Terre, terre, terre-mère,
prends, prends, serre et enserre
ma cassette et mon cœur.

[En chantant, il creuse un trou et y enfouit la cassette, qu’il recouvre de terre. Mangebien, caché, l’observe.]

Récitatif

Grippe-Sous
Maintenant, ces coquins
ne voleront plus mon argent et mon or.

[Il sort.]

Air

Mangebien

Terre, terre, terre-mère,
laisse, laisse, et pour moi desserre
cette cassette, qui est mon cœur.

[Il creuse la terre, dégage le trésor et s’en empare.]

Récitatif

Mangebien
Ô pauvres pièces,
condamnées à la prison, qu’avez-vous fait ?
Enterrer l’argent ? Oh quel grand fou !

Scène 2
Mangebien, madame Glorieuse

Récitatif

Glorieuse
Voici le contempteur de ma beauté !

Mangebien
Madame, je suis votre esclave.

Glorieuse
Qu’avez-vous dans la main ?

Mangebien
Un trésor, si vous le voulez;
mais non, vous ne daignez pas;
vous rejetez l’or et l’argent.

Glorieuse
Je le prendrai, à condition
que vous direz que je suis belle entre toutes les belles.

Mangebien
Vous brillez comme le soleil parmi toutes les étoiles.

Glorieuse
Me voici donc satisfaite.

Mangebien
Prenez-le, chère amie, je vous le donne.

[Il lui donne la cassette et sort.]

Scène 3
Madame Glorieuse, puis Furibard

Air

Glorieuse

Nul n’estime
la beauté
si elle ne prend,
si elle ne rend,
si elle ne demande,
si elle ne donne.

Récitatif

Furibard
Lâche, lâche,
lâche ça.

[Il lui prend la cassette.)

Glorieuse
Mon Dieu ! de frayeur,
je vais perdre le bel incarnat de mes joues !

[Elle sort.]

Scène 4
Furibard, puis madame Gracieuse

Récitatif

Furibard
L’or et la terre,
tout est pour moi.
Je veux faire la guerre
à tous les rois.

Gracieuse
Toujours aussi furieux ?
Dites-moi, pourquoi ?

Furibard
Je ne veux rien;
tout est pour toi.

[Il lui donne la cassette et sort.]

Gracieuse
Eh bien, en voilà une bien bonne !
Qui est né fou ne guérit jamais.
Qu’ai-je à faire, qu’ai-je à faire de ce trafic ?
Je l’ai donné une fois, je n’en veux plus.

Scène 5
Gracieuse, Archifanfaron

Récitatif

Archifanfaron
Holà, femme rapace,
restitue-moi
ce qui n’est pas à toi.

Gracieuse
Tenez cette boîte à malices,
moi, l’argent m’est complètement égal.

Air

Gracieuse

Je ne suis pas intéressée;
en échange de fleurs, je rends des fruits;
je me dépouillerais pour tous;
je ne suis que charité.

Scène 6
Archifanfaron, puis madame Simplette

Récitatif

Archifanfaron
Que diable a donc cet or ?
On dirait qu’il est enchanté;
on voit que c’est de l’argent mal acquis.
Mais moi qui suis le roi,
je peux en disposer à ma guise;
je vais le donner à ma Simplette.
La voici qui arrive.
Il convient de le présenter
à ses pieds adorés
comme si j’étais un chevalier errant.

[Pendant qu’on joue la ritournelle de l’air, entre madame Simplette.]

Air

Archifanfaron

Mon idole adorée,
je sors mon cœur de mon sein
et je te le remets.
Prends-le, ô belle,
prends-le, ô chère,
car je suis le roi.
Mon trésor unique,
ah, pour toi je languis et meurs.
Que vais-je devenir ?
Prends-le, ô belle,
prends-le, ô chère,
car je suis le roi.

[Il lui laisse la cassette et sort.]

Scène 7
Simplette, puis Grippe-Sous

Récitatif

Simplette
Ma maman m’a bien dit
que quand on aime, on fait des cadeaux.
Donc, si le roi me fait un cadeau,
son affection s’adresse à moi.
Mais après, de son amour,
que veux-je en faire ?
Je ne veux pas le regarder,
je ne veux pas le toucher;
et je ne veux plus rendre
les gens épris d’amour
pour ces yeux clairs, rares, avares.

Grippe-Sous
Avares ou pas avares,
que vous importe ?
Cet argent est à moi,
et en dépit de vous, je le veux.

Air

Grippe-Sous

Oui, je le veux, je le veux, je le veux.
Malédiction ! Quelle douleur, quel embarras !
Je ne sais plus où le cacher.
Chut, chut, je sais quoi faire:
je vais le rendre liquide, et je me le boirai.

[Il sort.]

Scène 8
Simplette, seule

Récitatif

Simplette
Il croit m’avoir causé du désagrément
et m’a rendu service:
l’or, pour les filles, est un vrai précipice.

Air

Simplette

Ma grand-mère un jour m’a dit:
l’argent fait tout;
et la vertu des pauvres
se perd quelquefois
à cause de l’argent.

[Elle sort.]

Scène 9
Une chambre avec un trône et trois sièges
Archifanfaron avec des gardes; puis madame Glorieuse, madame Gracieuse et madame Simplette

Récitatif

Archifanfaron, aux gardes
Donc, le royaume des fous
veut que son roi s’unisse dans les liens du mariage.
Par la barbe du diable,
ils ont bien su trouver la meilleure
pour me faire devenir toujours plus fou.
Holà ! puisque les belles
petites folles nouvelles
aspirent à la couronne des fous,
qu’elles viennent toutes les trois,
j’en choisirai une pour moi...

[Un garde sort, Archifanfaron monte sur le trône. Entrent les trois dames.]

Glorieuse
Que la quenouille, noble monarque,
que pour vous file la Parque,
soit toujours pleine, et loin de vous la barque
qui fait passer le Styx à ceux que le sort marque.

Archifanfaron
Vive la belle Laure de Pétrarque.

Gracieuse
Souverain, que toujours sain
vous maintienne le ciel, et que reste loin
de votre corps le mal ultramontain.

Archifanfaron
Vous êtes Hélène du ciel troyen.

Simplette, sans le regarder
Seigneur, c’est avec le cœur,
que je m’incline devant votre splendeur;
je montre quelque rougeur, et j’ai peur
de perdre en vous regardant ma pudeur.

Archifanfaron
De l’enfant Amour, vous êtes la sœur.

Et maintenant, calmement,
joyeusement, discrètement,
exposez ce que vous voulez, asseyez-vous si vous pouvez.

Glorieuse
Ma beauté aspire
à la grandeur du trône,
si votre rudesse ne me rejette point.

Archifanfaron
Je ne suis pas trop amateur d’embonpoint.

Gracieuse
Moi, je viens vous prier,
de bien vouloir, si vous le daignez,
entre ces folles rares, me couronner.

Archifanfaron
Vous n’allez pas tarder à me faire éclater.

Simplette
Je voudrais, je ne voudrais pas...
exposer mes désirs...
las, la honte me fera mourir.

Archifanfaron
J’ai entendu, j’ai entendu, tu seras mon épouse.

Glorieuse
Je dédaigne votre règne,
et de ma beauté vous êtes indigne.

[Elle sort.]

Archifanfaron
Orgueilleuse beauté, en vain tu trépignes.

Gracieuse
Ennemi de l’allégresse,
vous savez ce que je vous dis ?
Que je me moque de vous comme de l’an quarante.

[Elle sort.]

Archifanfaron
Le ciel m’a libéré d’une charge pesante.

Simplette
Et moi, que dirai-je ?
En vérité, je n’en sais rien.

Archifanfaron
Approchez.

Simplette
Non, seigneur.

Archifanfaron
Pour vous mettre en confiance, je vais descendre.

[Il descend du trône et va s’asseoir à côté d’elle.]

Simplette
Fi, seigneur, fi donc !

Archifanfaron
Je vous donnerai le sceptre.

Simplette
Vous me donnerez le sceptre ? Je le prendrai.

Archifanfaron
Bravo, bravo

Simplette
Mais je veux
que vous respectiez
toutes les conditions que je mettrai, toutes.

Archifanfaron
Quelles sont ces conditions ?

Simplette
Je vais vous les dire:

Air

Simplette

Si je suis votre épouse,
toujours je ferai
ce que je voudrai.
Je ne veux jamais
vous entendre dire « Non ».

Récitatif

Archifanfaron
Je ne suis pas si coïon.

Simplette
Alors, je m’en vais;
je ne veux pas me marier.

Archifanfaron
Arrêtez: je serai,
ma chère, un coïon.

[Ils sortent.]

Scène 10
Une salle
Grippe-Sous, Mangebien, Furibard, madame Glorieuse, madame Gracieuse, fous serviteurs

Choeur

Tous
Nous voulons savoir
de sa majesté
le nom exact
de la cité.

Deux Fous
Nous nous en irons
s’il ne le dit pas.
Nous voulons le nom
de la cité.

Tous
Nous voulons savoir
de sa majesté
le nom exact
de la cité.

Scène finale
Les mêmes, Archifanfaron, Simplette

Récitatif

Archifanfaron
Fous, mes sujets,
vous allez être satisfaits.
tous, vous voulez savoir
le nom de notre grande cité;
à l’instant, je le promets, vous le saurez.
Que viennent par devant nous
les six nouveaux fous.
Je veux que par eux,
unis à ma royale personne,
le nom de la cité aujourd’hui soit donné.

[Les six fous avancent en chantant:]

Les Six Fous
Nous voulons savoir
de sa majesté
le nom exact
de la cité.

Archifanfaron
Holà, mes ministres, qu’on donne
à chacun une lettre de l’alphabet,
qui servira à former ce nom, clair et parfait.

[Les fous serviteurs donnent à chacun une lettre de l’alphabet, ainsi qu’à l’Archifanfaron.]

Eh bien, allons-y, rangez-vous,
disposez-vous en bonne harmonie.
Et on pourra voir
le nom de notre noble cité.

[Il les range, mais le nom n’apparaît pas clairement.]

Non, comme ça, ça ne va pas.
Il faut permuter.

[Il les range autrement.]

Non, ça ne marche toujours pas;
mais je vais bien y arriver, tout de suite.

[Il les range autrement, en se mêlant à eux; on voit les lettres former les deux mots «LE MONDE»]

Voilà le nom, voilà le nom.
Soyez satisfaits.
Il n’en faut pas beaucoup pour satisfaire les fous.

Air

Archifanfaron

Les sages et les fous
vivent en ce bas monde,
et souvent entre eux,
ils se confondent.
Celui qui se croit fou
est parfois sage;
et tel se croit sage
qui a le cœur.

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