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John Eccles 

 

Le Jugement de Pâris

 

The Judgment of Paris
or
the Prize Music

Masque
représenté pour la première fois devant la noblesse et les gentilhommes
au Dorset Garden,
le 21 Mars 1701

livret de M. Congreve

John Eccles [c. 1668 - 1735]

 

les personnages

Mercure
Pâris
Junon
Pallas
Vénus


Choeur

 

 

La scène est un paysage de beaux pâturages censés situés au Mont Ida. Le berger Pâris est assis sous un arbre, jouant du chalumeau, sa houlette et sa besace à côté de lui. Pendant qu’on joue une symphonie, Mercure descend avec son caducée dans une main et une pomme d’or dans l’autre. Après la symphonie, il chante.

Mercure
De l’Olympe élevé et des royaumes d’en haut,
Me voici, messager de Jupiter;
J’apporte son commandement redoutable:
Berger, lève-toi et écoute,
Lève-toi, et quitte pour un instant les soins de la campagne.
Dispense-toi de nourrir ton troupeau laineux,
Et dépose ton roseau mélodieux,
Car les dieux ont décrété pour toi de plus grands honneurs.

Pâris
Ô Hermès, je reconnais ta divinité
À tes talons et ta tête ailés,
À la baguette qui réveille les morts
Et conduis les ombres en bas.
Dis, pourquoi viens-tu dans cette humble campagne
Pour saluer un pauvre berger ?
Qu’ordonne le puissant Tonnant ?

Mercure
Regarde ce fruit étincelant,
Plus brillant que de l’or poli;
Trois déesses se le disputent.
Vois, elles descendent maintenant
Et se tournent par ici.
Berger, prends le Prix d’or,
Accorde-le aux yeux les plus brillants.

 

 

On voit dans le lointain Junon, Pallas et Vénus descendre dans différentes machines.

 

Pâris
Ô plaisir enchanteur !
Quel mortel peut supporter cette vue ?
Hélas ! le cerveau humain est trop faible
Pour soutenir tant d’exaltation.
Je défaille, je tombe ! Oh, emmène-moi d’ici
Avant que l’extase envahisse mon esprit douloureux.
Aide-moi, Hermès, ou je meurs,
Sauve-moi de l’excès de joie.

Mercure
N’aie pas peur, mortel: rien ne te fera de mal;
Avec ma baguette sacrée je vais te charmer;
Regarde librement et examine partout,
Tu peux voir dévoilée chacune de leurs grâces;
Même si mille flèches volent autour de toi,
N’aie pas peur, mortel, aucune ne te blessera.

Heureux humain,
Les dieux échangeraient bien leur place avec toi.

Pâris
Je n’échangerais ma place avec aucun dieu,
Heureux humain que je suis.

 

 

Mercure remonte.

Pendant qu’on joue une symphonie, Junon descend de sa machine; après la symphonie, elle chante.

 

Junon
Je suis Saturnia, femme de Jupiter Tonnant,
Aimée de lui, et impératrice du ciel;
Berger, porte sur moi tes regards émerveillés,
Sois attentif, regarde-moi, et juge comme il faut.

Pallas
Tourne tes yeux de ce côté, mortel,
Pallas réclame le Prix d’or;
Déesse vierge exempte de souillure,
Je règne en reine des armes et des arts.

Vénus
Tourne-toi par ici, doux berger,
Ne laisse pas Vénus solliciter en vain;
Vénus régit les dieux d’en haut,
L’amour les régit, et elle régit l’amour.

Tourne-toi par ici, doux berger.

Pallas
Tourne-toi à nouveau vers moi.

Junon
Vers moi, vers moi, car je suis la Femme.

Vénus, Pallas et Junon
Tourne-toi vers moi, car je suis la Femme.

Pallas et Junon
Elle va te trahir, je ne t'abandonnerai jamais.

Vénus
Elles vont te trahir, je ne t'abandonnerai jamais.

Tourne-toi par ici, doux berger.

Pallas
Tourne-toi à nouveau vers moi.

Junon
Vers moi, vers moi, car je suis la Femme.

Vénus, Pallas et Junon
Tourne-toi vers moi, car je suis la Femme.

Pâris

I.
Je me tourne, égaré, mais ne peux décider;
Un pareil titre n’a jamais fait l’objet d’un concours.
Réunies, vos beautés éblouissent tant la vue
Que, perdu dans l’étonnement,
Je regarde avec vertige,
Confus, et submergé d’un torrent de lumière.

II.
Laissez-moi regarder séparément chacune de ces célestes belles,
Car trois en même temps, aucun mortel ne peut le supporter;
Et puisqu’une robe flatteuse peut déguiser de vilaines formes,
Si chacune se déshabille,
Je jugerai pour le mieux,
Car ce n’est pas un visage qui doit remporter le Prix.

 

Junon

I.
Laisse l’ambition enflammer ton esprit,
Tu es né pour régner sur les hommes,
Et non destiné à suivre des troupeaux;
Jette la houlette, et quitte la campagne.

II.
Je jetterai des couronnes sous tes pieds,
Tu fouleras la nuque des rois,
Les joies s’assembleront en cercles
Partout où ta fantaisie les mènera.

III.
N’aie pas peur des responsabilités du pouvoir,
Les responsabilités du pouvoir sont des plaisirs;
Tu ne connaîtras que les plaisirs,
Toutes les joies, mais non les soucis.

IV.
Berger, si tu me cèdes le Prix
Pour les bienfaits que je t’accorde,
Je remonterai au ciel joyeusement,
Heureuse que tu règnes en bas.

Chœur
Laisse l’ambition enflammer ton esprit,
Tu es né pour régner sur les hommes,
Et non destiné à suivre des troupeaux;
Jette la houlette, et quitte la campagne.

 

Pallas

I.
Réveille-toi, réveille-toi, reprends tes esprits,
Ne gaspille pas les jours de ta jeunesse
À jouer du pipeau, à t’amuser,
À piéger les nymphes,
Perdu dans une vie de loisir folâtre et sans gloire.

II.
Écoute, écoute, la voix glorieuse de la guerre
T’appelle bien haut, prépare-toi aux armes:
Les tambours battent,
Les rochers font écho,
La musique martiale charme l’air joyeux.

Oh, quelles joies offre la conquête !
Oh, qu’il est glorieux de voir,
Retournant du champ de bataille,
Le héros divin couronné de la victoire !
Les couronnes de laurier ceignant sa tête,
Les bannières flottant au vent,
La Renommée soufflant dans sa trompette d’or,
Toutes les voix unies en chœur.
Cède-moi le Prix, aimable berger,
Et la Renommée et les conquêtes seront tiennes.

Chœur
Oh, qu’il est glorieux de voir,
Le héros divin couronné de la victoire !

 

Vénus

Arrête, charmant berger, suspends ton choix;
Attention à ne pas te laisser séduire par des mots vides;
Prête l’oreille à la voix de Cythérée,
Écoute ! moi qui suis la mère de l’Amour, je t’appelle.

Que restent loin de toi les soucis et l’anxiété,
Les tourments qui torturent les grands:
Le pouvoir n’est qu’un piège doré,
Et changeant est le destin du guerrier;
L’humanité ne connaît qu’une joie,
Et l’amour seul peut la lui accorder.

Chœur
L’humanité ne connaît qu’une joie,
Et l’amour seul peut la lui accorder.

Vénus

I.
La nature assurément t’a formé pour l’amour,
Et t’a donc orné de toutes les grâces;
Vénus elle-même appréciant ton apparence
Regarde ton visage avec plaisir.

II.
Heureuse la Nymphe qui t’enlacera
Dans ses bras accueillants !
Si la brillante Hélène doit un jour te contempler,
Elle se rendra avec tous ses charmes.

III.
Elle est la plus belle, surpassant toutes les Nymphes,
Que le soleil lui-même ait jamais vue;
Si elle concourait pour la couronne,
Tu la lui devrais, à cette reine de la beauté.

IV.
Doux berger, si ma requête
Peut obtenir de toi le Prix,
L’amour lui-même favorisant sa conquête,
Tu gagneras cette belle sans égale.

Pâris
Je cède, je cède. Oh, prends le Prix,
Et cesse, oh, cesse ton chant enchanteur;
Toutes les flèches de l’amour sont dans tes yeux
Et l’Harmonie tombe de ta langue.

Cesse, ô déesse du désir,
D’agiter mon âme transportée;
Cesse d’attiser le feu déchaîné,
Et sois propice à mon amour.

 

 

Pâris donne à Vénus la Pomme d’or. Plusieurs Amours et les trois Grâces rayonnantes descendent du char de Vénus, ils appellent les Heures qui se rassemblent ainsi que toute la suite de Vénus. Tous s’unissent en un cercle autour d’elle, et chantent le dernier grand chœur, tandis que Junon et Pallas remontent.

 

Grand chœur

Par ici, toutes les Grâces, tous les Amours,
Assemblez-vous par ici, toutes les Heures,
Les moineaux pépiant, les colombes roucoulantes,
Venez, tout le train de la cour de Vénus.
Chantez tous le grand nom de Cythérée,
Sur le pouvoir, sur la Gloire,
Proclamez sa victoire.
Chantez, et répandez la joyeuse nouvelle:
La reine de l’amour est couronnée reine de la beauté.

 

 

Trois Chansons folles

 

Three Mad Songs

1. Chanson chantée par Mme Hodgson
2. Chanson chantée par Mme Hodgson
3. Chanson chantée par Mme Bracegirdle

John Eccles [c. 1668 - 1735]

 

 

1. Chanson de Elle prend des risques, il gagne, chantée par Mme Hodgson
[
A Song in She Venturs He Winns, Sung by Mrs Hodgson]

 

Des pensées sans repos, un esprit confus,
Un court sommeil, de profonds soupirs, ah ! je crains beaucoup
Le temps inévitable assigné par le destin
Où l’amour s’approche.

Quand le cher objet est présent,
Mon âme toute émoustillée est en feu,
Sa vue est un bonheur céleste,
Et s’il reste, je ne peux me retirer.

Dites-moi, quelqu’un bien lettré en amour,
Si ce sont les symptômes de ce mal;
Hélas, je crains que mon cœur ne m’ait échappé,
Je suis esclave de l’amour, et aime en vain.

Extrait de Elle prend des risques, il gagne (1695), auteur anonyme.

 

 

2. Chanson de la comédie intitulée Le Train du monde, paroles de M. Congreve, chantée par Mme Hodgson
[
A Song in the Comedy call’d The Way of the World, the Words by Mr Congreve, Sung by Mrs Hodgson]

 

L’amour n’est que fragilité d’esprit
S’il n’est pas joint à l’ambition,
Une flamme étiolée qui expire si elle n’est pas alimentée,
Et, si on l’alimente, se perd en feux qui se consument eux-mêmes.

Ce qui donne du plaisir, ce n’est pas
Blesser un garçon folâtre ou un jeune homme amoureux,
Mais c’est la gloire d’avoir percé le cœur d’un galant
Pour lequel des beautés moindres soupirent en vain.

Ainsi je n’estime la conquête
Que si j’insulte les yeux d’une rivale,
S’il y a du plaisir dans l’amour, c’est quand je vois
Le cœur pour lequel d’autres saignent, saigner pour moi.

Extrait de la pièce Le Train du monde (1700), de William Congreve.

 

3. Chanson de folie dans Don Quichotte, chantée par Mme Bracegirdle
[A Mad Song in Don Quixote Sung by Mrs Bracegirdle]

 

Je brûle, je brûle, mon cerveau se réduit en cendres,
Chacun de mes yeux aussi jette des éclairs;
Ma poitrine abrite un feu durable
Qui ne pourrait expirer en mille ans.
Souffle les vents, grand Maître du monde, souffle,
Amène par ici le Pô et le Gange,
Le temps est lourd,
Verse-les tous sur mon âme,
Elle sifflera comme du charbon ardent,
Mais jamais ne rafraîchira pour autant.

C’est un orgueil aussi brûlant que l’enfer
Qui me fit d’abord me rebeller;
Du trône imposant de l’amour,
J’ai chu, ange maudit,
Et je déplore maintenant le sort
Que je me suis fait moi-même,
Folle que j’étais de ne pas apprécier quand j’étais bien.

Adieu, adieu, joies exaltantes,
Loin d’ici, colifichets de fantaisie
Qui habilliez mon visage et mon corps pour séduire,
Apportez-moi un poignard, du poison, du feu,
Car le mépris s’est mué en désir,
Tout l’enfer ne connaît pas la rage que j’endure, malheureuse.

Extrait de L’Histoire comique de Don Quichotte, par Thomas d’Urfey (1653-1723).

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC