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Q Academie Royalle de Musique Q

Elisabeth-Claude Jacquet de la Guerre

[1665 - 1729]

Cephale & Procris

 

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes

représentrée pour la premiere fois
par l'
Academie Royale de Musique en Mars 1694

livret de Duché de Vancy, d'après les Métamorphoses d'Ovide

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

Prologue

 

les personnages du Prologue

 

Flore
Pan
Nerée

Choeur & Troupe de Nymphes de la Suite de Flore
Choeur & Troupe de Faunes & de Divinitez des Bois
Troupe de Tritons & de Dieux de la Mer

 

Le Theatre represente un Bois. La Mer paroist dans le fonds

 

Flore & Pan
Il est temps que chacun se rassemble en ces lieux,
Déja l'Aurore vigilante
Commençant sa route brillante,
Precéde le Soleil qui monte dans les Cieux.

Flore
On voit dans ces plaines fleuries
Le Dieu des Jours & des Saisons,
Mêler l'or de ses rayons
A l'émail de nos prairies
Par tout mille Oyseaux divers
Celebrent le retour de ce flambeau du monde,
Et par les plas tendres concerts,
Accordent leurs Chansons au murmure de l'Onde.
Que le Zephire emporte dans les Airs.

Pan
Rien de doit retarder nos fêtes.
Le desir de chanter le plus puissant des Roys
Nous fit assembler dans ces Bois;
Si l'on voit s'elever d'effroyables tempestes,
Vains ennemis tremblez pour vos superbes têtes
La gloire asservie à ses loix
Va couronner ses dernieres conquestes
Par de nouveaux Exploits.

Flore & Pan
Rien ne peut échapper à sa sagesse extrême,
L'Orgueil est pour jamais à ses pieds abbattu.

Pan
Ce n'est point de son Diadême
Qu'il emprunte l'éclat dont il est revêtu.

Flore
Toujours plus noble & plus grand par luy-même
Sa gloire, sa grandeur suprême
Sont au dessous de sa vertu.

Flore & Pan
Chantons sa faveur immortelle.
Publions ses faits glorieux;
Que sa gloire soit éternelle
Quelle dure autant que les Dieux.

Le Choeur des Nymphes & des Faunes
Chantons sa faveur immortelle, &c.

[Entrée des Nymphes de la Suite de Flore]

Deux Nymphes
Qu'un coeur est heureux
Dans un doux esclavage !
Qu'un coeur est heureux
Sous l'empire amoureux !

Dans la vive ardeur qu'inspire le bel âge,
Quand mille plaisirs peuvent combler ses voeux.

Qu'un coeur est heureux, &c.

Les tendres Oyseaux de ce charmant boccage,
Semblent nous chanter en exprimant leurs feux;

Qu'un coeur est heureux, &c.

Les Nymphes recommencent leurs Danses, aprés lesquelles Nerée paroist sur la Mer dans un Char par des Tritons. Il est accompagné de huit Dieux de la Mer

Flore & Pan
Quelle Divinité se présente à nos yeux ?
Nerée avance dans ces lieux.

Nerée
Je sors de l'empire de l'Onde,
Pour prendre part à vos concerts.
L'Envie agite l'Univers,
Et veut de sa fureur embrazer tout le monde;
Mais sa jalousie rage en vain veut éclater,
Quels projets odieux pourront exécuter
Des ennemis tremblants au seul nom de la France ?
Et qui craindroient de rien tenter
S'ils ne connoissoient la clemence
Du Heros glorieux qu'ils osent irritter.

Flore
O vous ! qu'un sort heureux sous ses loix a fait naître,
Que le Ciel a jamais protege vostre Maistre,
Que de ses ans rien n'arreste le cours;
Ne demandez ny grandeur, ny victoire;
Pour vous combler de bonheur & de gloire,
C'est assez que les Dieux prennent soin de ses jours.

Le Choeur
Cherchons à satisfaire
Les plus doux de nos voeux;
Presentons-luy nos concerts & nos jeux
Heureux si nous pouvons luy plaire.

[Entrée des Dieux de la Mer]

Un Dieu de la Mer
L'Amour soumet tout le monde,
Et jusques dans l'Onde
L'on sent ses feux;
Profitons de nostre jeunesse
Suivons la tendresse;
Le trait qui nous blesse
N'est point dangereux.
Profitons de nostre jeunesse
Suivons la tendresse;
Le trait qui nous blesse
Doit nous rendre heureux.

Les Dieux de la Suite de Nerée recommencent leurs danses. Les Nymphes de Flore s'y joignent, & forment avec eux la derniere Entrée

Nerée
Dans des lieux que le Ciel garantit de l'orage,
Retraçons de Procris les tragiques amours.
Heureux ? si de ses maux la vive & triste image,
Peut nous resoudre à fuir un esclavage,
Toujours funeste au repos de nos jours.

Pan
A l'abry du fracas des armes,
Allons à nos concerts mêler des chants nouveaux
A l'honneur de tant de Heros,
Qui vont au milieu des allarmes
Nous aßurer un doux repos.

Le Choeur
Courez, volez, ô Guerriers invincibles,
Estendez vos Exploits au bout de l'Univers.
Nous allons en des lieux paisibles,
Celebrer par nos chants vos triomphes divers.
Courez, volez, ô Guerriers invincibles,
Meslez vos Exploits au bout de l'Univers.

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Acte Premier

 

les personnages de la Tragédie

 

L'Aurore
Procris
, Fille d'Erictée, aymée de Céphale
Céphale, Amant de Procris
Borée, Prince de Thrace, rival de Céphale
Erictée, Roy d'Athénes
Iphis, Nymphe confidente de Procris
Arcas, amy de Céphale, amant de Dorine
La Prestresse de Minerve
La Volupté
Deux Zéphirs
La Jalousie
La Rage
Le Desespoir

Choeur & Troupe d'Athéniens & d'Athéniennes
Troupe de Thraces de la Suite de Borée
Choeur & Troupe de Pastres & de Bergeres
Troupe d'Amours, de Jeux, & de Suivantes de la Volupté
Choeur & Troupe de Demons

 

Le Theatre represente une place de la Ville d'Athénes, ornée pour les jeux. Le Temple de Minerve paroîs dans le fonds

 

 

Scene premiere
Procris, Borée, Dorine

 

Borée
Me fuirez-vous toûjours ? arrestez inhumaine,
Vostre injuste couroux ne peut-il se calmer ?
Ah ? pour meriter vostre haine,
Quel crime ai-je commis, que de vous trop aimer ?
Vos mépris, vostre indifference
Sont-ils le prix de ma constance ?
Un seul de vos regards pouroit charmer les Dieux.
Par tout vous allumez une secrette flâme:
Ne poura t'on jamais faire naistre en vostre ame
L'amour que l'on prend dans vos yeux ?

Procris
Malheureux qui ressent l'amoureuse puissance,
On ne goûte en aimant que des biens imparfaits;
Pour rendre deux coeurs satisfaits,
Il faudroit que l'Amour, la Paix & l'Innocence,
Fussent toûjours d'intelligence,
Et c'est ce qui ne fût jamais.

Borée
Vous tachez vainement de paroistre invincible,
Je sçai ce qui vous porte a mépriser mes soins.
Cruelle, hélas ? vous me haïriez moins
Si vous estiez insensible.
Céphale va bien-tost paroistre dans ces lieux.
Sa Valeur a dompté les peuples de la Thrace.
De vos fiers ennemis il a puni l'audace.
Philomele est vangée. Il est victorieux.
Vous aimerez dans ce haut rang de gloire
Un jeune amant que vos yeux ont charmé;
Mais, s'il prétend sur moy remporter la Victoire,
Vous pourez quelque jour, sensible à sa memoire,
Vous repentir de l'avoir trop aimé.

 

Scene II.
Procris, Dorine

 

Dorine
Vous méprisez sa jalousie ?
Que vostre sort a d'appas :
Rien ne sçauroit troubler vostre paisible vie.
Vous passez vos beaux jours sans crainte, sans envie.
On vous aime & vous n'aimez pas,
Que vostre sort a d'appas !

Procris
Hélas !

Dorine
Vous soupirez ? D'où vient cette tristesse ?

Procris
C'est trop déguiser ma foiblesse;
L'amour m'a sçû lier du plus doux de ses noeuds;
Pardonne, si j'ay pû te cacher ma tendresse,
Suis-je la seule hélas ! qui feind d'estre maistresse
D'un coeur soumis aux loix de l'Empire amoureux.
J'aime, il faut l'avoüer, il ne m'est pas possible
De fuir un doux engagement:
Mais le seul nom de mon amant
M'excuse assez d'estre sensible.

Dorine
Céphale a-t'il sceu vous charmer ?
Chacun sçait que pour vois son ardeur est extrême.

Procris
Tu ke connois; crois-tû que quand il aime,
On puisse ne pas l'aimer ?

Dorine
Aux plus tendres douceurs votre amour vous prepare,
Le Roi doit en ce jour vous choisir un Epoux;
En faveur de Céphale on dit qu'il se déclare.

Procris
Je b'ose attendre un sort qui me paroist trop doux.
On voit les ardeurs des plus belles
Eprouver un sort rigoureux;
Et les coeurs qui pouroient estre les plus fidelles
Sont souvent les plus malheureux.

 

Scene III.
Procris, Dorine, Arcas

 

Arcas
Le devoir de Céphale auprés du Roi l'appelle.
Doit-il apprehender encor vostre rigueur ?
Il vous conserve dans son coeur
Une flame immortelle.
Aprés avoir vaincu nos ennemis jaloux,
Et porté son courage au comble de la gloire,
Vous l'allez voir à vos genoux
Moins content des honneurs d'une illustre victoire,
Que d'avoir combattu pour vous.
En cet heurex estat que faut-il qu'il espere ?

Procris
Mes desirs sont soumis aux ordres de mon Pere,
C'est à lui de regler mes voeux.
Céphale aux yeux du Roi peut découvrir son ame,
S'il ne trouve que moy qui s'oppose à sa flame,
Il doit s'assurer d'estre heureux.

 

Scene IV.
Dorine, Arcas

 

Arcas
Seras-tu toûjours inflexible ?
Je languis pour toy vainement.
Les pleurs d'un malheureux amant
N'ont pû rendre ton coeur sensible.
En vain le changement s'offre à me soulager,
Je ne sçaurois estre volage;
Ingrate ta beauté m'engage
Et ta rigueur ne me peut dégager.

Dorine
Tâche à vaincre un amour qui te rend misérable,
Je veux, pour t'épargner des soupirs superflus,
Prêter à ton dépit un secours favorable,
Arcas, je ne te veray plus.

Arcas
Cruelle il te sied bien de braver ma colere;
Tu sçais que tes mépris servent à m'enflamer.

Dorine
Que ne sçais-tu te faire aimer ?

Arcas
Apprens moi donc le secret de te plaire ?

Dorine
L'amour n'est point charmant s'il n'offre des plaisirs,
Et tu portes par tout le chagrin, la tristesse:
Pense-tu, pour charmer une jeune maistresse,
Qu'il n'en coûte que des soupirs ?

Arcas
Promets-moy de m'aimer sans cesse;
De mes cruels ennuis tu finiras le cours ?

Dorine
Je t'aime cher Arcas, j'approuve ta tendresse,
Mais peut-on s'assurer qu'on aimera toujours ?

Arcas
Quoi ! tu crois donc changer ! cruelle, quel outrage !

Dorine
Pourquoi veux-tu que je m'engage.
De ne cesser jamais de répondre à tes voeux:
Crois-tu qu'un serment amoureux
M'empêcheroit d'être volage.
Suis mes conseils Arcas, vivons toujours en paix.
Un long engagement rarement a des charmes.

Arcas
Que pour les tendres coeurs la constace a d'attraits !

Dorine & Arcas
Pour vivre sans chagrin, sans trouble, sans allarmes,
[
Dorine] il faut ne s'engager
[
Arcas] Dorine ne changeons
Jamais.

 

Scene V.
Dorine, Arcas,
Troupe & Choeur d'Atheniens & d'Atheniennes

 

Le Choeur
Celebrons d'un Heros la valeur triomphante,
Nos ennemis sont soumis à ses loix.
Unissons nos coeurs & nos voix,
Chantons sa victoire éclatante,
Chantons ses glorieux Exploits.

Premiere Entrée

 

Scene VI.
Le Roy, Céphale, Dorine, Arcas,
Troupe & Choeur d'Atheniens & d'Atheniennes

 

Le Roy
Redoublez vos chants d'allegresse,
Formez les concerts les plus doux.
Mes armes ont rendu le repos à la Grece,
Et Céphale est l'heureux Epoux
Que je destine a la Princesse.
Redoublez vos chants d'allegresse,
Formez les concerts les plus doux.

Seconde Entrée

On reprend le Choeur "Celebrons d'un Heros... &c.", à la fin duquel le Temple de Minerve s'ouvre & la Grande Prestresse en sort

 

Scene VII.
La Prétresse, Le Roy, Céphale, Dorine, Arcas,
Troupe & Choeur d'Atheniens & d'Atheniennes

 

Le Roy
Que vois-je ! de Pallas j'aperçoi la Prétresse.

La Prétresse
Prince, que faites-vous ? quel hymen odieux
Osez-vous arrester sans consulter les Dieux ?
Ecoutez ce qu'une Déesse
Veut bien vous dire par ma voix.
Le Ciel désaprouve le choix
Que vous faites pour la Princesse,
Si vous voulez d'une profonde paix,
Forme les voeux sacrez d'un auguste hyménée,
Accordez Procris à Borée,
Et condamnez Céphale à ne la voir jamais.

Elle se retire

Céphale
Qu'entens-je ? juste ciel ! Seigneur, pourez-vous croire
Que les Dieux inhumains...

Le Roy
Je conçoi vos douleurs.
Cét Oracle est pour vous le plus grand des malheurs,
Mais l'amour, au devoir doit céder la Victoire.
Reverons les Arrests que les Dieux ont dicte;
Un heros doit trouver sa gloire.
A soumettre à leurs loix toutes ses volontez.

Céphale
Mon rival pour m'ôter la beauté que j'adore,
Pourroit...

Le Roy
Je vous entens; consultons-les encore.
Puissiez-vous à nos yeux appaiser leur couroux.

Céphale
Ah ! Dieux cruels ! où me réduisez-vous ?

Ils entrent tous deux dans le Temple de Minerve

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Acte Deuxiesme

 

Le Theatre represente un lieu solitaire au pied de Mont-Hymette. On voit quelques hameaux dans l'éloignement

 

 

Scene premiere
Procris

 

Procris, seule
Lieux écartez, paisible solitude !
Soyez seuls les témoins de ma vive douleur.
Des peines des amans je souffre la plus rude;
Lieux écartez, paisibles solitude,
Cachez le desespoir qui regne dans mon coeur.
Hélas ! quand j'ignorois la fatale puissance
Du Dieu qui m'a ravi la paix.
Contente des plaisirs qu'offre l'indifference,
Que mon sort étoit plein d'attraits !
Pourquoy cruel Amour ! par d'invincibles traits
As-tu domté ma resistance;
Ah ! j'aimerois encor les maux que tu m'as faits,
Mais les Dieux inhumains m'ostent toute esperance;
J'aime un jeune Heros, il m'aime avec constance,
Et le Ciel nous condamne à ne nous voir jamais.
Lieux écartez, paisible solitude !
Soyez seuls les témoins de ma vive douleur.
Des peines des Amans je souffre la plus rude.
Lieux écartez, paisibles solitude,
Cachez le desespoir qui regne dans mon coeur.
Céphale vient ? helas ! tout redouble ma peine.
Ne puis-je sans le voir abandonner ce lieu ?
Mes pleurs vont me trahir ! quel tourment ! quelle gêne !

 

Scene II.
Procris, Céphale

 

Céphale
L'amour belle Procris vers vous me rameine,
Je viens vous dire un éternel adieu.
Ma mort va contenter la haine
Des Dieux inhumains & jaloux.

Procris
Ce n'est point vostre mort qu'exige leur courroux.

Céphale
N'est-ce pas me livrer à la Parque inhumaine,
Que de me condamner à vivre loin de vous ?
Vous soupirez ! vous me cachez vos larmes !
Quoi ? seriez-vous sensible à mes cruels ennuis
Dieux ! que mes maux auroient de charmes !

Procris
Vous voyez malgré moy le désordre où je suis.
Vous payerez bien-cher un aveu trop sincere ?
Vous avez trouvé seul le secret de me plaire,
Je n'ay plus rien à vous celer;
Mais, malgré toute ma foiblesse,
Aux volontez des Dieux mon coeur doit immoler
Sa fatale tendresse.
Ne me reprochez point les maux que je vous fais,
Laissez moy remporter cette triste victoire...
Si vous avez soin de ma gloire,
Prince, ne me voyez jamais.

Céphale
Ah ! puisque vous m'aimez permettez que j'espere.
Vous sçavez qu'Eole est mon pere,
Je puis l'armer...

Procris
En vain vous flattez mes douleurs,
Il faut briser les noeuds d'une chaîne si belle;
Les Dieux m'ont condamnée à d'éternels malheurs;
Non, ce n'est plus que la Parque cruelle,
Qui peut faire cesser mes pleurs.

Procris & Céphale
Le Ciel m'avoit donné la flatteuse espérance
Que tout seconderoit mes voeux;
Helas ! un sort si rigoureux,
Doit-il de tant d'amour estre la récompense ?

Procris
Adieu Prince, je fui, nos pleurs sont superflus.

Céphale
Cruel destin !

Procris
O sort barbare !

Procris & Céphale
Faut-il que le Ciel nous sépare ?

Procris
Adieu !

Céphale
Belle Procris, ne vous verai-je plus !

 

Scene III.
Céphale

 

Céphale, seul
Dieux cruels, Dieux impitoyables !
Suis-je assez malheureux au gré de vos desirs ?
Vous m'enlevez tous mes plaisirs,
Mon coeur desesperé vous trouve inexorables.
Dieux cruels, Dieux impitoyables !
Suis-je assez malheureux au gré de vos desirs ?
Lancez sur moy votre tonnerre ?
Sous vos injustes coups je demande à mourir...
Me scris vous font en vain une impuissante gloire,
Vous me haissez trop pour me faire périr ?
Que dis-je... hélas ! mes maux ont lassé ma constance
Ah ! pardonnez Grands Dieux si dans ce triste jour
Mon desespoir vous offense;
Quels crimes sont plus dignes de clemence,
Que ceux qu'aux tendres coeurs fait commettre l'Amour.

On entend un bruit de Simphonie

Mon rival icy va paroître.
Un bruit confus s'éleve dans les Airs.
Sçachons, sans nous faire connoître,
Le sujets de ces concerts.

Céphale se retire à l'écart

 

Scene IV.
Borée, Choeur & Troupe de Traces de la Suitte de Borée

 

Borée
Les Dieux m'ont à la fin accordé la victoire,
Mon amour est comblè de gloire,
Cét heureux jour va finir mes malheurs;
Quel plaisir pour les coeurs fidelles,
Quand un heureux succés couronne leurs ardeurs
Et qu'aprés des peines cruelles,
Il est doux de chanter l'Amour & ses douceurs.

Le Choeur
Quel plaisir pour les coeurs fidelles
Quand un heureux succés couronne leurs ardeurs;
Et qu'aprés des peines cruelles,
Il est doux dechanter l'Amour & ses douceurs.

Un Thrace
Paisibles habitans de ces douces retraites
Venez prendre par à nos jeux;
Cet ombre, ces gazons, ces demeures secrettes
Tout y semble estre fait pour les amans heureux.

 

Scene V.
Borée, Choeur & Troupe de Traces de la Suitte de Borée,
Troupe de Pastres & de Bergeres

 

Premiére Entrée

Un Pastre & une Bergere
Les Rossignols dés que le jour commence,
Chantent l'Amour qui les anime tous;
Si les oiseaux cédent à sa puissance,
Quel mal faisons nous
D'aimer à sentir ses coups !
Si leur instinct est rempli d'innocence,
Quel mal faisons nous
De suivre un penchant si doux ?

Les Pastres & les Bergeres recommencent leurs danses; aprés quoy le même Pastre & la même Bergere qui ont chanté le dernier Air, chantent le second couplet

Heureux Troupeaux paissez sur la verdure
Pour vous l'Amourprodigue ses faveurs;
Vous n'avez point de loix que la Nature,
Les biens, les Grandeurs,
Ne sçauroient troubler vos coeurs;
Jamais chez vous la raison ne murmure,
Les biens, les Grandeurs,
Ne vallent pas vos douceurs.

Les danses des Bergers continüent; quand elles sont finies: Céphale sort du lieu où il s'étoit retiré, & s'adresse à Borée

 

Scene VI.
Céphale, Borée

 

Céphale
Vous n'êtes pas encor seur de vostre conquête.
Craignez du sort volage un dangereux retour !
Dussais-je voir la foudre à tomber toute prête,
Ma mort seule poura m'arracher mon amour.

Borée
Je souffre d'un jaloux l'impuissante colere.
Ton amour te rend temeraire.
Tu fuis une aveugle fureur.
Mais mon coeur genereux veut bien te faire grace:
Pour te punir de ton audace,
C'est àssez que tu sois témoin de mon bon-heur.

 

Scene VII.
Céphale, Iphis, l'Aurore descend dans une machine brillante

 

Céphale, sans voir l'Aurore
Le Traître à mé braver porte son insolence ?
Courons à la vengeance,
N'écoutons que l'ardeur dont je suis animé ?

L'Aurore
Céphale où courez-vous ? quelle fureur vous guide ?

Céphale
Je vais me vanger d'un perfide,
Ou mourir pour l'objet dont mon coeur est charmé.

L'Aurore
Suspendez les transports d'un genereux courage.
De la beauté qui vous engage,
Estes-vous tendrement aimé ?

Céphale
Nous ressentons des ardeurs mutuelles,
Nos tendres coeurs forment les mêmes voeux;
Jamais le Ciel ne vit deux amans plus fidelles
Et n'en fit de plus malheureux.

L'Aurore
Procris peut vous tromper; peut-etsre que l'Ingratte
N'aime qu'un vain honneur dont le charme la flatte
Elle céde à Borée, il triomphe à vos yeux;
Commencez à mieux la connoître ?
Rarement l'Amour est le maître
D'un coeur ambitieux.

J'ouvre au Pere du jour la celeste barriere,
Je precéde en tous lieux le Dieu de la lumiere;
La Terre à mon aspect fait éclorre ses fleurs;
Je suis cette Aurore charmante
Dont la clarté toujours naissante
Peint l'Univers des plus vives couleurs.
Et qui même, au milieu de mes tendres douleurs
Toujours aimable, & toujours bien-faisante,
Enrichis si souvent la Terre de mes pleurs.

Suivez un conseil salutaire,
Vous souffrez pour Procris, elle a trop sçû vous plaire,
Guerissez-vous en la quittant;
C'est estre sage,
Quand une maistresse est volage,
Que d'être inconstant.

Céphale
Quoy ! l'Objet charmant que j'adore
Auroit feint de répondre à mes tendres Amours !
Ciel ! quel nouveau chagrin m'agite & me devore
Ah ! je ne sçai si Procris m'aime encore;
Mais hélas ! je sens bien que je l'aime toujours.

L'Aurore
Je vais tout employer pour contenter vostre ame;
Ne craignez point un rival odieux;
Pour mieux cacher le feu qui vous enflâme,
Ne paroissez point en ces lieux ?
Allez, reposez vous sur ces guides fidelles,
Avant que de suivre vos pas,
Je veux pour terminer tant de peines cruelles,
Vous assurer un destin plein d'appas,
Volez charmans Zephirs accompagnez Céphale,
Aux honneurs les plus grands ses jours sont destinez.
Est-il un mortel qui l'égalle ?
Volez, je vais le suivre en des lieux fortunez.

Les Zephirs enlevent Céphale

 

Scene VIII.
Iphis, l'Aurore

 

Iphis
Pour rendre un amant volage,
Vous mettez tout en usage;
Pourquoy prendre tant de soins ?
Je croy qu'il en coûte moins
Pour rendre un amant volage.

L'Aurore
Je Connoy ce jeune heros
Je sçay qu'elle est sa constance & sa flame;
Tu te souviens du jour qu'il troubla mon repos,
Il venoit en ces lieux confier aux échos
Les tendres secrets de son ame:
Mon coeur se sentit enflâmer,
Rien n'a pû jusqu'icy dissiper ma foiblesse;
De Pallas j'ay vû la Prëtresse,
J'ay fait rompre un hymen qu'elle allait confirmer;
Hé ! que ne fait-on pas, lorsque l'Amour nous blesse,
Pour tâcher de se faire aimer ?

Iphis
Laissez-vous occuper d'une douce esperance,
Céphale par vos soins peut changer en ce jour.
La plus longue perseverance
Doit enfin cesser à son tour;
S'il-est un temps marqué pour se rendre à l'Amour
Il en est un pour l'Inconstance.

L'Aurore
C'est trop demeurer dans ces lieux,
Allons trouver l'objet de mon amour extréme;
Avec plaisir j'abandonne les Cieux,
L'endroit où l'on voit ce qu'on ayme
Vaut bien le sejour des Dieux.

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Acte Troisiesme

 

Le Theatre represente les lieux où la volupté fait son sejour; cette Déesse paroît dans le fond du Théatre couchée sur un lit de fleurs

 

 

Scene premiere
Céphale

 

Céphale, seul
Amour que sous tes loix cruelles
On souffre de maux rigoureux;
Par un espoir trompeur tu sçais flatter nos voeux
Pour nous livrér aprés à des peines mortelles,
Amour que sous tes loix cruelles
On souffre de maux rigoureux?
Quand tu contrains deux coeurs à ressentir tes feux,
Dois-tu laisser rompre des noeuds
Qui devroient leur former des chaînes éternelles.
Amour que sous tes loix cruelles
Les coeurs constans sont malheureux;
Et qu'il en est peu de fidelles;
Amour que sous tes loix cruelles
On souffre de maux rigoureux ?

 

Scene II.
Céphale, Iphis

 

Iphis
Rien ne peut-il apaiser vos allarmes;
Quoy ! Céphale en ces lieux charmants
Vous soupirez ! vous repandez des larmes !

Céphale
Ah ! pour les malheureux Amans
Est-il quelque sejour qui puisse avoir des charmes ?

Iphis
Vous devez esperer la fin de vos malheurs,
Tout ou tard l'Amour repare
Les maux qu'il fait aux tendres coeurs
Et c'est souvent par d'extrêmes rigueurs
Qu'il vous prepare
A ses plus charmantes faveurs.
Tout ou tard l'amour repare
Les maux qu'il fait aux tendres coeurs.

(parlant à la Volupté)

Déesse dont toujours on ayma la puissance,
Vous qui par d'agreables loix,
Rendez quand il vous plaît les Heors & les Rois
Esclaves des plaisirs que votre main dispense;
Tranquille Volupté venez avec les feux
D'un trop fidelle aman: appaiser le martyre;
Vous pouvez combler tous nos voeux
Tout rit, tout plait sous vôtre Empire;
Et si quelqu'un s'y plaint du pouvoir amoureux,
C'est moins de pein qu'il soupire,
Que du plaisir qui le rend trop heureux.

 

Scene III.
Céphale, Iphis, la Volupté,
Troupe & Cheour de Jeux, de Plaisirs & de Suivantes de la Volupté

 

[La Volupté & sa Suite forment une entrée de ballet]

La Volupté
Tendres Amans bravez vos peines.
Le Dieu qui vous donnes des chaînes,
Doit à la fin vous secourir;
La moindre grace
Que l'Amour fasse,
Sçait nous payer des maux qu'il fait souffrir.

Le Choeur
Tendres Amans bravez vos peines.
Le Dieu qui vous donnes des chaînes,
Doit à la fin vous secourir;
La moindre grace
Que l'Amour fasse,
Sçait nous payer des maux qu'il fait souffrir.

La Volupté
Loin de ces lieux triste sagesse.
Doit-on deffendre à la jeunesse
De se former d'aymables noeuds;
Dans le bel âge,
Est-ce être sage
De füir un sort qui peut nous rendre heureux.

[La Volupté & sa Suite recommencent leurs danses]

 

Scene IV.
Céphale, Iphis, l'Aurore

 

L'Aurore
Pour dissiper vostre tristesse,
Vous voyez les soins que j'ay pris !
Tacher de surmonter une indigne foiblesse,
La volage beauté dont vous estes épris
Est plus digne de vos mépris,
Qu'elle ne fut d'avoit vostre tendresse.

Céphale
De mon funeste sort, Ciel ! que est la rigueur ?

L'Aurore
Vous soupirez encor pour elle ?

Céphale
J'ay honte d'estre trop fidelle,
Mais helas ! le depit qui déchire le coeur
Redouble ma peine cruelle
Et n'affoiblit point mon ardeur.

L'Aurore
Cessez d'estre sensible aux beautez des mortelles;
Cherchez un sort dont les Dieux soient jaloux.
De tant de Deïtez qui brillent parmi nous,
Les plus fieres, les plus rebelles,
Cesseront de l'être pour vous.
Peut-être en dis-je trop; vous allez me connoistre,
Céphale, il ne faut plus vous rien dissimuler
En vain j'ay voulu vous celer
Que de mon foible coeur l'amour s'est rendu Maître;
Mes soins pour le cacher ont este superflus,
Contre luy la fiert é n'est qu'un foible remede,
Helas ! quand ce Dieu nous possede,
Les Dieux les plus puissants ne se possedent plus.
Vous voyre mon ardeur, parlez sans vous contraindre ?

Céphale
De vos bien-faits mon coeur se sent comblé,
Mais... Dieux !

L'Aurore
Que dites-vous;

Céphale
Que mon sort est à plaindre;
Indigne des honneurs dont je suis accablé...

L'Aurore
N'acheve pas Ingrat ? je prevoy quel outrage
Tes injustes mépris feroient à mes ardurs !
Va languir pour une volage.
Va te livrer à d'éternels malheurs,
Je ne seray pas seule à répandre des pleurs...
Il fuit... il m'abandonne à ma honte, à ma rage...
Céphale tu te pers ! cesse de m'irriter ?
Tu te repentiras d'avoir sçû mé déplaire.

Céphale
Je n'ay rien fait pour meriter
Ni vos soins, vo vôtre colere.
Vous me faites voir en ce jour
Un barbare couroux; une rage inhumaine ?
Je ne croyois pas que l'Amour
Dût tant ressembler à la haine.

L'Aurore
Vous me bravez, cruel; vous connoissez mon coeur,
Je vous ay fait voir sa foiblesse;
Vous ne sçavez que trop, que toute ma fureur,
Ne peut égaler ma tendresse.

Céphale
De vos bontez interompez le cours.
Vostre amour outragé demande une victime,
Faites finir mes tristes jours,
Punissez-moy; suivez un couroux legitime...

L'Aurore
Je ne vous puniray qu'en vous aymant toujours.
Aymez qui vous méprise, & fuyez, qui vous ayme
Vous serez le témoin de mes tendres ardeurs;
A vos yeux chaque jour j'offriray mes douleurs,
Et jusque dans vostre coeur même,
Mes maux & mon amour trouveront des vangeurs.
Partez ? c'est trop gêner vostre ame impatiente,
Allez offrir à des trompeurs appas
L'homage genereux d'une flame constante.
Zephirs accompagnez & consuisez ses pas.

 

Scene V.
Iphis, l'Aurore

 

L'Aurore
Tu vois ma honte & mon suplice ?

Iphis
Vangez-vous de l'Ingrat qui cause vos ennuis...

L'Aurore
Quel triomphe pour luy ! dans l'état où je suis,
S'il sçavoit, que forcée à luy rendre justice
Ma raison me contraint d'approuver ses mépris !

Iphis
Que dites-vous ?

L'Aurore
Apprens quelle est mon infortune ?
Jamais je ne l'ay tant aymê;
Mon coeur malgré luy-même; est surpris & charmé
D'une vertu si peu commune...
Ah ! c'est un crime encor dont je le doy punir ?
Il me quitte ! il me hait ! & sçait toûjours me plaire ?
Vangeons-nous; je le puis... qui peut me retenir ?
A mon juste couroux, ma tendresse est contraire,
Et je crains bien que ma colere,
N'augmente mon amour au lieu de la bannir.

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Acte Quatriesme

 

Le Theatre represente les Jardins du Palais d'Erictée

 

 

Scene premiere
Arcas, Dorine

 

Arcas
Borée épouse la Princesse
Je dois avec Céphale abandonner les lieux,
Veux-tu couronner ma tendresse,
Ou pour jamais recevoir mes adieux !
Tu peux rendre aujourd'huy mon ame satisfaite,
A m'épouser voudras-tu consentir ?

Dorine
Le feu de ton amour pouroit se rallentir;
S'il avoit tout ce qu'il souhaite;
Quelques plaisirs qu'on se promette;
Il n'est depuis l'hymen qu'un pas au repentir.

Arcas
A d'éternels refus, dois-je toûjours m'atendre ?

Dorine
N'espere pas que je me rende un jour,
Mon coeur, de s'engager sçaura bien se deffendre:
Trop souvent l'hymen le plus tendre,
Eteint le flambeau de l'amour.

Arcas
Les mépris d'une cruelle
Renront le calme à mon coeur.
Malheureux qui s'obstine à souffrir la rigueur
D'une beauté rebelle.
Dans l'empire amoureux le coeur le moins constant
Est bien souvent le plus contant.

Dorine & Arcas
Vivons toujours sans tristesse.
N'aimons qu'à rire & chanter.
Quand l'amour nous blesse,
S'il offre un doux moment taschons d'en profiter;
Mais regardons un excés de tendresse
Comme une foiblesse
Qu'on doit éviter.

 

Scene II.
Arcas, Dorine, l'Aurore, Iphis

 

L'Aurore
Sur d'autres que sur vous doit tomber ma vengeance !
Hastez-vous de vous retirer.
Le mépris d'un Ingrat m'offense;
Qu'il souffre les tourmens qu'il me fait endurer.

 

Scene III.
L'Aurore, Iphis

 

L'Aurore
O vous ? implaccable ennemie
Des coeurs que l'amour rend heureux,
Déesse des soupçons, barbare jalousie,
Pour entendre ma voix de vos gouffres affreux,
Suspendez les fureurs dont vous estes saisie ?
Par les charmes les plus puissants,
Inspirez à Procris une haine cruelle ?
Peignez luy Céphale infidelle,
Troublez son esprit & ses sens;
Ah ! toutes les horreurs que vostre rage inspire,
Tous les maux que produit vostre funeste empire,
N'égalerons jamais les troubles que je sens.

On entend une Simphonie lugubre

Sortons; la jalousie en ces lieux va se rendre,
Cette affreuse Divinité
Ne pourroit souffrir la clarté
Que je suis malgré moy contrainte de répandre,
Hélas ?

Iphis
Qui vous fait soupirer;
A remplir vos desirs tout semble conspirer,
La haine de Procris fera voir à Céphale,
Poura vers elle empescher son retour.

L'Aurore
Iphis ma peine est sans égalle,
Je connois trop bien son coeur,
Ma rage & tes conseils lui vont ravir le jour...
Non, je ne puis souffrir que ce Heros perisse.
Divinité que mes fureurs
Viennent d'armer pour son suplice...

Iphis
Procris vient, bannissez vos injustes terreurs
Qui vous rend en ce jour si contraire à vous-même ?
Une indigne pitié doit-elle vous trahir ?

L'Aurore
Tes conseils sur mon coeur ont un pouvoir suprême.
C'en est fait, que l'Enfer soit prêt à m'obeïr...
De ma vengeance, Iphis, j'auray peine à jouïr.
Quand je songe à l'objet de mon ardeur extrême,
J'oublie helas ! que je dois le haïr,
Et je sens trop bien que je l'ayme.

 

Scene IV.
Procris

 

Procris, seule
Funeste mort donnez-moy du secours ?
Ah ! par pitié venez trancher mes jours ?
Mon infortune est certaine;
C'est peu de perdre helas ! l'objet de mes amours,
Je me voy condamnée à m'unir pour toûjours,
A l'objet de toute ma haine.
Rien ne peut me tirer de cette affreuse peine.
Funeste mort donnez-moy du secours ?
Ah ! par pitié venez trancher mes jours ?

On entend un buit soûterain

Quel bruit lugubre & sourd icy se fait entendre ?
Mille abîmes se sont ouverts ?

 

Scene V.
Procris, La Jalousie, la Rage, le Desespoir

 

Le Theatre change & represente l'Antre où la Jalousie fait son sejour

 

Procris
Je me voy transportée en d'horribles deserts ?
Ciel ! quelle nuit vient me surprendre;
Pourquoy fremir ? l'Enfer touché de mes soupirs,
Veut-il par le trépas finir mes déplaisirs ?

Elle apperçoit la Jalousie

Venez, inhumaine furie,
Venez, je m'abandonne à vos barbares mains.
Terminez ma mourante vie ?
Si de quelque frayeur je vous parois saisie,
Ce n'est pas vostre barbarie,
C'est vostre pitié que je crains.

La Jalousie
Pour calmer vos ennuis le Ciel icy m'appelle,
L'Enfer s'interesse pour vous ;
Voulez-vous conserver une flame immortelle
Pour un volage, un infidelle ?
Ah ! ne suivez que vos transports jaloux;
Pour accabler l'Ingratd'une haine cruelle,
Que s'il se peut vostre couroux,
Egalle les plaisirs de son ardeur nouvelle ?

Procris
Graces aux Dieux, je suis au comble des malheurs.
Le sort me fû t toûjours contraire;
Mais je ne croyois pas ô Ciel ! que ta colere,
Dût finir par ce coup ma vie & mes douleurs.

Elle tombe évanoüie

La Jalousie, la Rage & le Desespoir
Pour obeïr à la Déesse,
Inspirons à Procris nos transports furieux.
Profitons de cette foiblesse,
Qui va cacher nostre rage à ses yeux;
Venez, Demons, venez, montrez-vous en ces lieux ?
Que chacun de vous s'empresse,
D'obeïr à la Déesse.

 

Scene VI.
La Jalousie, la Rage, le Desespoir,
Troupe & Choeur de Demons, Procris, évanoüie

 

Le Choeur
Accourons traînons nos fers.
Nous allons dans ces lieux, pour remplir vostre attente,
Répandre la terreur, le trouble & l'épouvante.
Accourons traînons nos fers,
Transportons icy les Enfers.

[Entrée des Demons]

La Jalousie, s'approche de Procris
Sortez d'un honteur esclavage
Méprisez l'inconstant qui cause vostre énnuy ?
Que le Dépit, la Fureur, & la Rage,
Vous animent seuls aujourd'huy ?
Non, non, vous ne sçauriez luy faire trop d'outrage ?
La haine que l'on sent pour un Amant volage,
Se mesure à l'amour que l'on avoit pour luy.

Les Demons & la Jalousie inspirent leur fureur à Procris, & se retirent

 

Scene VII.
Procris, Céphale

 

Le Theatre change & represente les mêmes Jardins qui avoient paru auparavant. Procris sort de son évanoüissement agitée des fureurs que la Jalousie vient de luy inspirer

 

Procris
L'ingrat ? mais Dieux ! où suis-je ?

Céphale
Enfin le Ciel propice.

Procris
Perfide, je vous voy ? va ? fuy loin de mes yeux ?
Par tes mensonges odieux
Tu ne peux plus couvrir ton injustice;
Cherche des lieux remplis de traîtres, d'imposteurs ?
Où l'on puisse imiter tes trahisons secrettes.
Pour le malheur helas ! des sinceres ardeurs,
Tu n'auras que trop de retraites !

Céphale
Que dites-vous cruelle ! Ah ! vous voulez en vain
Sous un voile trompeur cacher vostre inconstance.

Procris
Pour me vanger de ton offence,
A ton Rival je vais donner ma main;
J'acheteray bien une triste vengeance;
J'en mouray, je le sens; mais mon coeur sans effroy,
Verra de son destin, les rigueurs inhumaines;
Non, traître ? je ne puis par de trop rudes peines,
Me punir de l'amour que j'ay senti pour toy.

Céphale
Vous m'accusez quand j'ay lieu de me plaindre...

Procris
Tes détours seront superflus ?
Croy-moy, ne cherche point à feindre ?
Mon coeur est détrompé, je ne t'écoûte plus.
Va retrouver ta conquête nouvelle ?
Que ne puis-je, à tes yeux plus charmante & plus belle,
Sur elle remporter le prix ?
De ton perfide coeur me rendre souveraine ?
Pour payer à jamais de froideur & de haine,
L'ardeur dont tu serois épris.

Elle sort

Céphale
Sans vouloir m'écouter, l'Ingrate se retire ?
Ah ! c'est au desespoir que je doy recourir !
Je ne puis supporter un si cruel martyre.
Courons la voir, l'apaiser, ou mourir.

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Acte Cinquiesme

 

Le Theatre represente un Bois

 

 

Scene premiere
Procris, Dorine

 

Procris
Ne me parle plus d'un parjure.
Prens-tu quelque plaisir d'aigrir mon desespoir ?
Ah ! plûtost pour m'aider à suivre mon devoir,
Dis-moy que j'en reçoy la plus cruelle injure ?
Et quoy que mon coeur en murmure,
Que ma gloire m'oblige à ne jamais le voir.
A ne jamais le voir ? O gloire trop cruelle !
Céphale ? helas ! que ne m'es-tu fidelle ?
Quelle que fût des Dieux l'impitoyable loy,
Prête à mourir du coup qui nous separe
J'aurois malgré le Ciel barbare,
La douceur d'expirer en te donnant ma foy ?
Quel plaisir, en mourant de te voir, de pretendre ?
Tes yeux me donneroient des pleurs,
Et le soin de tes jours pourroit seul me deffendre,
De te rendre témoin de toutes mes douleurs.
Mais Ingrat, tu me fuis, & ma tendresse est veine;
Ton lasche coeur se plaist à me trahir ?
Cruel ? Ah ! quand tu vois que ma mort est certaine,
Dois-tu pour redoubler ma peine,
Contraindre en expirant mon coeur à te haïr ?

Dorine
Céphale au desespoir m'a fait voir ses allarmes;
J'ay vû ses yeux baignez de larmes,
Vous cherchez, pour bannir vostre fatalle erreur.

Procris
Non, non, il veut encor tromper mon foible coeur,
Dorine, mon trépas n'aura rien qui l'étonne ?
Revenez ma juste fureur,
Je ne sçaurois avoir trop en horreur
Le perfide qui m'abandonne,
C'en est fait; je la hais ? je ne veux plus songer
Qu'à suivre un fier devoir qui peut seul me vanger...
Inutille couroux, impuissante vengeance,
En vain pour me tromper je fais ce que je puis.

Dorine
De vos transports calmez la violence ?
On vient.

Procris
Helas ! doit-on me contraindre au silence,
Quand la plainte peut seul adoucir mes ennuis.

 

Scene II.
Procris, Dorine, Borée,
Choeur & Troupe de Thraces

 

Borée
Belle Princesse enfin approuvez-vous ma flame ?
Et lors d'un doux Hymen nous unit en ce jour,
M'est-il permis de croire que vostre ame,
Veut bien partager mon amour ?
Vous vous troublez ? vous estes interdite ?
Ingrate ? mes soupirs n'ont-ils pû vous toucher ?

Procris
Cessez d'estre surpris, du trouble qui m'agite
Pardonnez à mon coeur le desordre qu' excite
Un amour qu'il veut vous cacher.

Borée
Qu'entens-je ? mes craintes sont vaines ?
Vous consentez à couronner mes feux ?
Aprés de mortelles peines,
Que l'Hymen a d'appas pour deux coeurs amoureux;
Non, il n'a point de douces chaînes,
Si l'Amour n'en forme les noeuds.

Procris & Borée
Aprés de mortelles peines,
Que l'Hymen a d'appas pour deux coeurs amoureux;
Non, il n'a point de douces chaînes,
Si l'Amour n'en forme les noeuds.

Borée
Rien ne me trouble plus, & ma joye est extrême ?
O vous ? chers confidens de mes trsites soupirs,
Et que je rends témoins de mon bonheur suprême,
Si vos coeurs prennent part à mes tendres plaisirs,
Honorez la beauté que j'ayme.
Empressez-vous de rendre à ses beaux yeux,
L'homage que l'on rend aux Dieux.

Le Choeur:
Empressons-nous de rendre à ses beaux yeux,
L'Homage que l'on rend aux Dieux.

Borée
Est-il de plus douce victoire,
Que celles des Amans que l'Amour rend heureux ?
Quel triomphe ! quelle gloire !
De voir une beauté qui méprisoit nos feux
Ceder & se rendre à nos voeux.
Est-il de plus douce victoire,
Que celles des Amans que l'Amour rend heureux ?

[Le Choeur repete ces parolles, & les Thracesrecommencent leurs danses]

Borée
Approuvez les ardeurs d'une ame impatiente,
Je vais presser le Roy d'accomplir mes desirs.
Les momens qu'il differe à remplir mon attente,
Il les derobe à mes plaisirs.

 

Scene III.
Procris

 

Procris
Ah ! pendant ces momens où je suis libre encore
Prevenons les malheurs qui me sont destinez,
C'est traîner trop long-tems des jours infortunez,
Et nourir en mon coeur l'ennuy qui le devore ?
Mourons...

 

Scene IV.
Procris, l'Aurore, Dorine

 

L'Aurore
Moderez vos transports
Procris, à votre sort l'Aurore s'interesse.
Pour couronner vostre tendresse,
Je viens employer mes efforts,
Céphale vous conserve une immortelle flame
Une jaloue Deïté
A fait inspirer à votre ame
Un injuste soupçons de sa fidelité.

Procris
Quoy ? Céphale... Céphale à mes maux est sensible;
Il m'ayme... Ah ! mon destin m'en paroist plus affreux ?

L'Aurore
A mes desirs il n'est rien d'impossible,
Ne craignez point un Hymen rigoureux.
Allez, prés d'un Amant, par des ardeurs nouvelles,
Renouveller vos flames mutuelles,
Et des Dieux appaisez oublier le couroux !
Combien est-il de coeur fidelles,
Qui par des peines plus cruelles,
Voudroient bien acheter un succés si doux ?

 

Scene V.
L'Aurore

 

L'Aurore
Que fais-je ? quel projet ? une pitié fatalle,
A servir ces Amansme va-t'elle engager ?
Ciel ! sans fremir puis-je songer
Au bonheur dont mes soins vont combler ma rivalle ?
Mais plûtost, de ma flame un indigne retour,
Pourroit-il m'empécher de vaincre mon amour ?
Cesse de m'ataquer importune tendresse ?
Si les Dieux sont jaloux, ils ne sont pas cruels.
Plus nôtre rang nous place au dessus des mortels,
Moins nous devont partager leur foiblesse.

 

Scene VI.
L'Aurore, Iphis

 

L'Aurore
He bien ! de mes soins genereux,
Céphale est-il content ? as-tu sçû l'en instruire ?

Iphis
Céphale, des mortels, est le plus malheureux.

L'Aurore
Juste Ciel ! que vas-tu me dire ?

Iphis
Le Roy soumis aux volontez des Dieux,
A fait rompre un hymen à vos desirs contraire;
Borée irrité, furieux,
A trouvé son Rival assez prés de ces lieux,
Procris n'a pû suspendre leur colere...
Déja de la fureur prompte à se repentir,
Borée alloit prendre la fuite,
Lorsqu'un trait qu'au hazard Céphale fait partir,
Frappe d'un coup mortel la Princesse interdite.

L'Aurore
Qu'entens-je ? O destin rigoureux,
Pourquoy t'opposer à ma gloire ?
Tu viens m'enlever la victoire,
Que j'allois pour jamais remporter sur mes feux !
Cent mouvements divers trouvent place en mon ame;
Malgré tous mes efforts, une secrete flame,
Cherche encor à s'y rallumer.

Iphis
Céphale vient.

L'Aurore
Sortons, je crains qu'il ne me voye;
Cachons un lasche amour qui veut se r'allumer.
Cachons... que sçais-je, Iphis; une maligne joye
Que ma gloire offencée à peine peut calmer.

 

Scene VII.
Céphale, Troupe d'Atheniens

 

Céphale
Ah ! laissez-moy mourir; votre pitié cruelle
Veut-elle prolonger les rigueurs de mon sort ?
Malheureux que je suis; cette main criminelle
A ma chere Procris vient de donner la mort.
Pourquoy m'arracher d'auprés d'elle;
Pourquoy par un barbare effort,
Me retenir au jour quand son ombre m'appelle ?
Ah ! laissez-moy mourir; votre pitié cruelle
Veut-elle prolonger les rigueurs de mon sort ?

 

Scene VIII., & derniere
Procris, mourante, soutenüe par Dorine, Céphale, Troupe d'Atheniens

 

Céphale
Mais, je la voy ! Procris !

Procris
Céphale !

Procris & Céphale
O jour funeste !

Céphale
Vous me quittez, demeurez en ces lieux,
Voulez-vous m'enlever le seul bien qui me reste ?

Procris
Hé bien ! Céphale, hé bien ! recevez mes adieux
A suivre vos desirs mon propre amour m'entraîne;
J'aurois voulu, de peur d'augmenter vostre peine
Me priver du plaisir de mourir à vos yeux.

Céphale
Je vasi vous suivre en la nuit éternelle.

Procris
Non, vivez; je le veux; je veux revivre en vous.
Vous m'aymez, vous m'estes fidelle,
Mon sort doit me paroistre doux.
Adieu; le destin veut que je vous abandonne,
Cher Céphale aymez-mou toujours.
Mais que le souvenir de nos tristes amours,
Ne troublent point le repos de vos jours;
Oubliez-moy plûtost, c'est moy qui vous l'ordonne.
Tout mon corps s'affoiblit... je fremis... je me meurs...
Déja du noir séjour j'entrevoy les horreurs;
Am es yeux obscurcis la lumiere est ravie ?
Recoy ma main Céphale, & sois seur qu'en ce jour,
Le dernier soupir de ma vie,
Est encore un soupir d'amour.

Elle tombe entre les bras de Dorine qui l'emmeine

Céphale
Acheve ô Ciel barbare ! assouvy ta colere !
Ah ! je sens qu'à la fin tu e rens à mes cris;
Tu cesse de m'estre severe,
Je succombe à mes maux, rien ne m'est plus contraire
Et je vais aux Enfers rejoindre ma Procris.

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