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[1698
1782]
Didone Abbandonata
Premier drame
de l'auteur représenté
pour la première fois avec une musique de
Domenico
Sarro,
à Naples, pour le carnaval de
1724
![]()
Didon,
veuve de Sichée, fuyant les pièges tendus par
Pygmalion, roi de Tyr, frère et meurtrier de son
époux, se réfugia en Afrique; elle y fonda
Carthage; elle fut recherchée en mariage par Iarbas,
roi des Maures; elle accueillit Énée
jeté sur son rivage par la tempête, l'aima, et,
abandonnée par lui, désespérée,
elle se tua. Tout
cela est pris de Virgile, lequel, par un heureux
anachronisme, fait coïncider l'époque de la
fondation de Carthage avec les errances
d'Énée. La
scène se passe à Carthage.
version courte, édition Quillau
II
![]()
Didon,
veuve de Sichée, après que son mari eut
été tué par son frère Pygmalion,
roi de Tyr, s'enfuit avec d'immenses richesses en Afrique,
où, ayant acheté suffisamment de terres, elle
fonda Carthage. Elle fut recherchée en mariage par
nombre de prétendants, et spécialement par
Iarbas, roi des Maures; et elle refusa à chaque fois,
disant vouloir rester fidèle aux cendres de son
époux défunt. Dans l'intervalle,
Énée, Troyen, sa patrie ayant
été détruite par les Grecs, fut alors
qu'il se rendait en Italie jeté par une tempête
sur les rives de l'Afrique; Didon l'y reçut et
pourvut à son rétablissement, et
s'éprit ardemment de lui; mais pendant qu'il
s'attardait à Carthage en se complaisant à
l'affection de la reine, les dieux lui ordonnèrent de
quitter ce ciel et de poursuivre sa route vers l'Italie,
où ils lui promettaient qu'une nouvelle Troie
surgirait. Il partit et Didon,
désespérée, après avoir
vainement tenté de le retenir, mit fin à ses
jours. Tout
cela est pris de Virgile, lequel, par un heureux
anachronisme, fait coïncider l'époque de la
fondation de Carthage avec les errances
d'Énée. Qu'Iarbas se soit emparé de
Carthage après la mort de Didon, et qu'Anna,
sur de la reine (que nous avons appelée
Séléné) fut secrètement
amoureuse elle aussi d'Énée, cela a
été emprunté au troisième livre
des Fastes d'Ovide. Pour
la commodité de la représentation, on a
imaginé qu'Iarbas, curieux de voir Didon, s'est
introduit dans Carthage comme ambassadeur de soi-même
sous le nom d'Arbace. La
scène se passe à Carthage.
version longue, dans la plupart des
éditions
![]()
Didon,
reine de Carthage, amante d'Énée
Énée
Iarbas,
roi des Maures, sous le nom d'Arbace
Séléné,
sur de Didon, amoureuse en secret
d'Énée
Araspe,
confident d'Iarbas et amoureux de
Séléné
Osmidas,
confident de Didon

Acte premier
Scène
premiere Récitatif Séléné Énée Séléné Osmidas Énée Séléné Les
gardes de Didon commencent à
apparaître au fond de la
scène. (Me
voici presque heureux : si Énée part,
c'est un rival de moins pour le
trône.) Séléné Osmidas Énée Séléné Énée Scène
II Récitatif Énée Didon Osmidas Séléné Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Il
sort. Scène
III Récitatif Séléné Didon Osmidas Didon Osmidas Didon Séléné Aria Air Selene Dirò
che fida sei, Sapranno
i labbri miei Séléné Je
dirai que tu es fidèle, Ma
bouche saura Elle
sort. Scène
IV Récitatif Osmidas Scène
V Pendant
qu'au son d'instruments barbares, on voit venir de
loin Iarbas et Araspe avec une suite de Maures et
de figurants qui conduisent des tigres et des lions
et portent d'autres cadeaux à offrir
à la reine, Didon, assistée par
Osmidas, monte sur le trône, à
côté duquel reste Osmidas. Deux
Carthaginois apportent des coussins pour
l'ambassadeur africain et les installent face au
trône, mais à bonne distance. Iarbas
et Araspe s'arrêtent en entrant en
scène et parlent sans être
entendus. Récitatif Iarbas Didon Araspe,
bas à Iarbas Iarbas,
bas à Araspe Didon Iarbas Didon,
bas à Osmidas Osmidas,
bas à Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Ils
se lèvent. Aria Air Didone Son
regina e sono amante; Darmi
legge invan pretende Didon Je
suis reine et je suis amante, Il
prétend en vain me donner des lois, Scène
VI Récitatif Araspe Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Aria Air Osmida Tu
mi scorgi al gran disegno Così
rende il fiumicello, Osmidas Tu
m'escortes vers mon grand dessein, Ainsi
le ruisselet fournit Scène
VII Récitatif Araspe Iarbas Araspe Iarbas Araspe Iarbas Araspe Iarbas Aria Air Iarba Fra
lo splendor del trono Fuggir
con frode il danno Iarbas Dans
la lumière du trône, S'il
est permis de fuir Scène
VIII Récitatif Aria Air Araspe Se
dalle stelle tu non sei guida Tu
m'assicuri ne' miei perigli Araspe Si,
depuis les étoiles, tu ne lui sers pas de
guide, Tu
me mets en sécurité dans mes
dangers, Il
sort. Scène
IX Récitatif Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Scène
X Récitatif Araspe Iarbas,
voyant Énée Araspe,
voyant
Séléné Énée,
après avoir regardé
Iarbas Iarbas,
à
Énée Énée,
même jeu Séléné,
regardant Iarbas Araspe,
même jeu Iarbas,
à
Énée Énée Iarbas Énée,
voulant partir Iarbas,
voulant tirer son épée, retenu par
Séléné Séléné Iarbas Séléné Iarbas Énée Iarbas Énée Iarbas Énée Aria Air Enea Quando
saprai chi sono, Brama
lasciar le sponde Énée Quand
tu sauras qui je suis, Le
bouillant passager Il
sort. Scène
XI Récitatif Séléné,
le retenant Iarbas Séléné Iarbas Séléné Iarbas Séléné Iarbas Séléné Elle
sort. Scène
XII Récitatif Araspe Iarbas Osmidas,
en hâte Iarbas Osmidas Iarbas Osmidas Il
sort. Scène
XIII Récitatif Iarbas Araspe Iarbas Araspe Iarbas Aria Air Iarba Son
quel fiume che gonfio d'umori, Se
si vede fra gli argini stretto, Iarbas Je
suis comme le fleuve aux eaux enflées S'il
se voit à l'étroit entre ses
rives, Ils
sortent. Scène
XIV Récitatif Énée Osmidas Énée Osmidas Énée Scène
XV Récitatif Araspe,
bas à Iarbas Iarbas,
même jeu Alors
qu'il veut frapper Énée, il laisse
échapper son poignard, qu'Araspe
ramasse. Araspe,
à Iarbas Iarbas,
à Araspe Énée,
à Araspe, voyant le poignard dans sa
main Osmidas Scène
XVI Récitatif Didon Osmidas,
montrant Araspe Didon Araspe Osmidas Araspe Didon Araspe Didon Araspe
part entre les gardes. Énée,
à Iarbas Iarbas Didon Énée Didon Iarbas,
tire son
épée Osmidas,
bas à Iarbas Iarbas,
bas à Osmidas Énée Didon Osmidas,
bas à Iarbas Iarbas Il
jette son épée, ramassée par
les gardes, entre lesquels il part. Didon,
à Osmidas Osmidas Il
sort à la suite d'Iarbas. Scène
XVII Récitatif Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Aria Air Didone Non
ha ragione, ingrato, Anime
innamorate, Perfido
! Tu lo sai E
qual sarà tormento, Didon Il
n'a pas de raisons, ingrat, Âmes
amoureuses, Perfide
! Tu le sais, Qu'est-ce
qu'un supplice, Elle
sort. Scène
XVIII Récitatif Aria Air Enea Se
resto sul lido, E
intanto confuso Énée Que
je reste sur le rivage, Et
pendant ce temps, confus,
Un
lieu magnifique destiné aux audiences publiques, avec
le trône sur un côté.
Vue en perspective de la ville de Carthage, en cours de
construction.
Énée, Séléné,
Osmidas
Non,
princesse, non, ami, ce n'est pas l'irritation, ce
n'est pas la peur qui met en mouvement les voiles
phrygiennes et m'emporte ailleurs. Je sais que
Didon m'aime, je ne le sais que trop, et je n'ai
aucune crainte quant à sa
fidélité. Je l'adore, et je me
souviens de tout ce qu'elle a fait pour moi: je ne
suis pas un ingrat. Que j'expose à nouveau
mes jours aux caprices des flots, c'est le destin
qui me le prescrit, ce sont les dieux qui le
veulent. Et je suis si infortuné qu'on
m'impute une faute qui est celle du
destin.
Si, après ta longue errance, tu cherches le
repos et un abri, ils te sont offerts sur nos
rivages par ma sur, par ton mérite, et
par notre zèle.
Le ciel ne m'octroie pas encore le
repos.
Pourquoi ?
En quels termes les dieux t'ont-ils fait
connaître leur volonté ?
Osmidas, jamais le sommeil n'apporte à mes
yeux son doux oubli sans que le visage immobile de
mon père n'apparaisse devant eux. "Fils",
dit-il, et je l'écoute, "fils ingrat, est-ce
là le royaume d'Italie qu'Apollon et moi
t'avons chargé de conquérir ? L'Asie
malheureuse attend que Troie renaisse sur une autre
terre par l'ouvrage de ta valeur. Tu l'as promis;
moi, à l'ultime instant de ma vie, j'ai
entendu ta promesse lorsque tu t'es penché
pour me baiser la main, et que tu m'en as fait
serment. Et maintenant, infidèle à ta
patrie, à toi-même, à ton
père, tu te perds ici dans l'inaction et
dans l'amour ! Lève-toi; coupe les cordages
criminels de tes navires, largue les amarres." Puis
il me regarde d'un il torve et s'en
va.
Je suis glacée d'horreur.
Si tu abandonnes ta bien-aimée, Didon mourra
(et Séléné n'y survivra
pas.)
La reine approche.
(Que vais-je lui dire ?)
(Je ne puis révéler mon
tourment.)
(Défends-toi, mon cur: voici
l'épreuve.)
Les mêmes, Didon avec sa suite
Énée,
splendeur de l'Asie, doux souci de
Cythérée comme tu es le mien, vois
comme à chaque instant, fière de ton
séjour, la naissante Carthage
élève son front. Ces arcs, ces
temples, ces remparts sont les fruits de mes
efforts; mais toi, Énée, tu es, de
ces efforts, le plus noble ornement. Tu ne me
regardes pas, tu ne dis rien ? Est-ce ainsi
qu'Énée m'accueille, avec un froid
silence ? L'amour a-t-il par hasard
déjà effacé mon image de ton
cur ?
Je
le jure devant tous les dieux: Didon est toujours
présente à mon esprit. Ni le temps ni
l'éloignement ne pourront recouvrir ma
flamme des cendres de l'oubli: cela aussi, je le
jure devant les dieux.
Quelle
protestation ! Je ne te demande pas de serments;
pour que je te croie, un regard, un soupir de toi
me suffisent.
(Elle
s'avance trop.)
(Et
moi, je n'ose parler.)
Si
tu es soucieuse de ton repos, pense à ta
grandeur, ne pense plus à moi.
Ne
pas penser à toi ? Moi qui ne vis que pour
toi ? Moi qui ne jouis pas de mes jours heureux si
tu me quittes un seul instant ?
Oh
Dieu, que dis-tu ? Quel moment as-tu choisi ? Ah !
tu es trop généreuse envers un
ingrat.
Ingrat,
Énée ? Pourquoi ? Ma flamme te
pèserait donc ?
Au
contraire, jamais je ne t'ai aimée plus
tendrement. Mais...
Quoi
?
La
patrie... Le Ciel...
Parle.
Je
devrais... Mais non... L'amour... Oh Dieu ! La
foi... Ah ! je ne peux parler. (à
Osmidas) Explique-le à ma place.
Didon, Séléné, Osmidas
Énée
s'en va ainsi, il me laisse ainsi ? Que veut dire
ce silence ? En quoi suis-je coupable ?
Il
pense t'abandonner. La gloire et l'amour combattent
dans son cur, et je ne sais lequel
vaincra.
Il
est glorieux de m'abandonner ?
(Trompons-la.)
Reine, Séléné n'a pas
pénétré le cur
d'Énée. L'ambassadeur du royaume des
Maures, Arbace, doit arriver ici.
Dans
quel but ?
Le
fier roi va demander ta main, et Énée
craint que tu cèdes à la force, et te
donnes à lui. C'est pourquoi, en partant
ainsi, il fuit la douleur de te voir...
Je
comprends. Va, sur chérie, dissipe les
soupçons du cur d'Énée
et dis-lui que seule la mort m'arrachera à
lui.
(Ô
sort, tu me condamnes aussi à cela !)
su la mia fé riposa;
sarò per te pietosa;
(per me crudel sarò).
scoprirgli il tuo desio.
(Ma la mia pena, oh dio,
come nasconderò!)
Repose-toi sur ma parole,
Je serai compatissante pour toi
(Pour moi, je serai cruelle.)
Lui dévoiler ton désir.
(Mais ma peine, ô Dieu !
Comment cacherai-je ?)
Didon et Osmidas
Arbace
peut venir, à sa guise, en suppliant ou en
menaçant: il vient en vain. Avant que le
soleil se couche, il me verra donner devant lui ma
main à Énée; seul son
cur m'agrée, qu'Iarbas le
sache.
Arbace
arrive.
Les mêmes, Iarbas sous le nom d'Arbace,
Araspe
Tu
vois, mon roi...
Tais-toi.
Tant que dure le stratagème, appelle-moi
Arbace et ne pense pas au trône; pour
l'instant, je ne suis pas Iarbas et je ne suis pas
roi. (à Didon) Didon, le roi des
Maures m'envoie vers toi, pour que je te transmette
fidèlement ses volontés. Je t'offre
à ton choix, en un même instant, un
soutien ou ta ruine. Tout ce que tu vois là,
vêtements, pierreries, trésors,
hommes, bêtes sauvages, que produit l'Afrique
qui lui est soumise, il te l'envoie en cadeau comme
signe de sa grandeur. D'après ce don,
apprends à connaître le
donateur.
Puisque
j'accepte ce don, ton seigneur reçoit un
grand remerciement; mais s'il n'est pas plus sage,
ce qui est aujourd'hui don peut devenir un tribut.
(Que cet homme est hautain !) Assieds-toi et
parle.
(Comment
la trouves-tu, seigneur ?)
(Superbe
et belle.) Souviens-toi, Didon, comment tu es venue
de Tyr et quelle résolution
désespérée t'a
entraînée vers ce rivage. Contre ton
frère perfide, ses désirs barbares,
son génie cupide, l'Afrique fut ton seul
refuge, ton seul abri. Ce vaste territoire
où se dresse la superbe Carthage fut un
cadeau de mon seigneur, et ce fut...
Tu
confonds une vente et un cadeau.
Laisse-moi
d'abord parler, et réponds
ensuite.
(Quelle
arrogance !)
(Supporte-la.)
Mon
roi Iarbas a courtoisement demandé à
t'épouser; tu as refusé, et il a
supporté cet outrage parce qu'alors, tu as
juré que tu restais fidèle aux
cendres de Sichée. Maintenant, toute
l'Afrique sait qu'Énée est venu ici
depuis l'Asie détruite; elle sait que tu
l'as accueilli, et elle sait que tu l'aimes. Elle
ne souffrira pas qu'une épave de Troie
dispute ses amours au roi des Maures.
Son
amour comme son courroux seront également
inféconds.
Laisse-moi
d'abord finir, et réponds ensuite.
Généreusement, mon roi t'offre la
paix au lieu de la guerre, si tu le veux; et pour
corriger ton erreur, il désire ton
affection, il demande ton lit, il veut la
tête d'Énée.
Tu
as fini de parler ?
J'ai
fini.
Je
suis venue du royaume de Tyr vers ces rivages pour
y chercher la liberté, et non des
chaînes. Carthage est le prix de mes
trésors, et non un cadeau de ton roi. Quand
j'ai refusé ma main et mon cur
à Iarbas, je pensais devoir être
fidèle à mon époux.
Maintenant, je ne suis plus telle...
Si
tu n'es plus...
Laisse-moi
d'abord répondre, et parle ensuite. Je ne
suis plus telle: les sages modifient leurs pensers
selon les circonstances. Énée
plaît à mon cur, il est utile
à mon trône, et il sera mon
époux.
Mais
sa tête...
Il
ne sera pas facile d'en triompher; au contraire,
cette épave de Troie pourrait coûter
bien des sueurs au roi des Maures.
Si
tu irrites mon seigneur, tu verras venir te faire
la guerre tous les Gétules, tous les
Numides, tous les Garamantes que contient
l'Afrique.
Pourvu
qu'Énée soit avec moi, je ne suis pas
inquiète. Que viennent sur ces rivages les
Garamantes, les Numides, l'Afrique et le monde
!
Je
lui dirai donc...
Tu
lui diras que je ne me soucie pas de son amour, et
que je ne crains pas sa colère.
Réfléchis
mieux, Didon.
J'ai
déjà
réfléchi.
e l'impero io sola voglio
del mio soglio e del mio cor.
chi l'arbitrio a me contende
della gloria e dell'amor.
Et je veux régner seule
Sur mon trône et sur mon
cur.
Celui qui me dispute l'autorité
Sur ma gloire et sur mon amour.
Iarbas, Osmidas et Araspe
Araspe,
vengeance !
Tes
pas sont mon escorte.
Arbace,
attends !
(Que
va-t-il vouloir de moi ?)
Puis-je
parler librement et comme je l'entends ?
Parle.
Si
tu le veux, je m'offre à être le
compagnon et le guide de ta colère. Didon a
confiance en moi, Énée me croit son
ami et toutes les armées sont sous mes
ordres. Je pourrais considérablement
faciliter la voie à tes desseins.
Mais
qui es-tu ?
Je
suis Osmidas, un fidèle de la reine de Tyr.
Chypre fut mon berceau, et mon courage est plus
grand que ma fortune.
J'accepte
ton offre, et si tu es fidèle, tu auras pour
récompense tout ce que tu
demanderas.
Que
Didon soit à ton roi, et qu'il me
cède l'empire de Carthage.
Je
te le promets.
Mais
qui sait si ton seigneur consentira à cette
demande audacieuse ?
Le
roi promet, quand promet Arbace.
Donc...
Ici,
tout acte innocent peut faire l'objet de
soupçons; réserve tes conseils
à un lieu plus sûr et plus
caché. Aie confiance. Osmidas sera roi si
Iarbas est époux.
e al tuo sdegno, al tuo desio,
l'ardir mio ti scorgerà.
mentre lento il prato ingombra,
alimento all'arboscello;
e per l'ombra umor gli dà.
Et vers ton courroux, vers ton désir,
Mon audace t'escortera.
En envahissant lentement le pré
Un aliment à l'arbrisseau
Et l'arrose sous son ombre.
Iarbas et Araspe
Il
est bien sot, s'il croit que je m'obligerai
à lui tenir parole.
Tu
le lui as promis.
Il
ne mérite pas de loyauté, celui qui
ne la respecte pas vis-à-vis d'autrui. Mais,
va, cher Araspe; tout délai est un supplice
pour ma fureur; va, qu'un coup de toi assure ma
vengeance. Il faut tuer Énée.
J'y
vais; et sous peu, le sort sera l'arbitre de ma
valeur et de la sienne dans un combat
ouvert.
Non,
arrête-toi. Je ne veux pas qu'on remette au
hasard ton honneur, ma haine, ma vengeance.
Attaque-le par surprise, sers-toi de la
ruse.
Moi,
de la ruse ? Seigneur, je suis né sujet,
mais pas traître. Dis-moi d'aller nu au
milieu des incendies, contre des armées, je
ferai tout. Tu es le maître de ma vie; je ne
refuse pas d'affronter une épreuve pour te
défendre. Mais n'exige pas une
traîtrise de ma part.
Sentiments
d'une âme vulgaire ! Je ne manque pas de bras
plus fidèles que le tien.
Comment,
ô dieux, ta vertu...
Quelle
vertu ? Dans ce monde, ou bien la vertu n'existe
pas, ou bien, la seule vertu est celle qui
plaît et est utile.
belle le colpe sono,
perde l'orror l'inganno,
tutto si fa virtù.
può dubitar se lice
quell'anima infelice
che nacque in servitù.
Les fautes sont belles,
La tromperie perd son horreur,
Tout devient vertu.
Le danger par la ruse,
Seule se le demande l'âme
misérable
Qui naquit dans la servitude.
Araspe seul
Scélérat
! Comment ne sens-tu pas l'horreur que cause le
remords d'un crime, même couronné de
réussite, la paix même au milieu des
désastres que procure la vertu ? Ô
soutien du monde, parure des hommes et des dieux,
belle vertu, tu es mon escorte.
fra le procelle dell'onda infida,
mai per quest'alma calma non
v'è.
nelle sventure tu mi consigli
e sol contento sento per te.
Parmi les tempêtes du flot perfide,
Jamais mon âme ne connaît de
calme.
Tu me conseilles dans mes malheurs,
Et ce n'est que par toi que je ressens du
contentement.
Une
cour
Séléné et Énée
Je
te l'ai déjà dit,
Séléné, Osmidas
interprète mal mes sentiments. Ah !
plût aux dieux que Didon fût
infidèle, ou que je pusse l'imaginer telle
un seul instant ! Mais savoir qu'elle m'adore et
devoir la quitter, voilà mon
tourment.
La
raison qui te force à partir peut bien
être celle que tu veux; au moins,
arrête-toi quelques instants et rends-toi au
temple de Neptune; ma sur veut t'y
entretenir.
Ce
délai sera pénible.
Écoute-la
et pars.
Et
je donnerai l'ultime adieu à celle que
j'adore ?
(Je
me tais, et je ne meurs pas ?)
Séléné
pleure !
Comment
veux-tu que je ne pleure pas quand tu parles ainsi
?
Cesse
de soupirer. Seule Didon a des raisons de se
plaindre de mon départ.
Didon
et moi avons le même cur.
Tu
t'affliges tant pour elle ?
Elle
vit en moi de telle sorte, je vis de telle sorte en
elle, que tous ses maux sont mes maux.
Généreuse
Séléné, tes soupirs me font
tellement pitié que devant votre chagrin,
j'en oublie presque le mien.
Si
tu voyais mon cur, ta pitié serait
peut-être encore plus grande.
Les mêmes, Iarbas, Araspe
J'ai
parcouru tout le palais à la recherche
d'Énée, et je ne le trouve toujours
pas.
Donc,
il est peut-être parti.
Serait-ce
cet homme ? À ses vêtements, il ne me
semble pas Africain. (à
Énée) Dis-moi, étranger,
qui es-tu ?
(Combien
ce visage plaît à mes yeux
!)
Trop
belle Séléné...
Holà
! Tu n'entends pas ?
Trop
compatissante aux autres...
Quel
discours arrogant !
(Qu'elle
est charmante !)
Fais
connaître ton nom, ou je...
Quel
droit as-tu de le demander ? Pour quoi faire ?
Ma
raison, c'est mon bon plaisir.
Chez
nous, ce n'est pas l'usage de répondre aux
sots.
Mon
acier...
Tant
d'audace, sous les yeux de
Séléné, dans le palais de
Didon ?
Si
peu de respect envers le messager d'Iarbas
?
La
reine sera informée de ce fol
orgueil.
Qu'elle
le sache; d'ici là, elle me verra en
dépit d'elle trancher cette tête, et
l'apporter en même temps que celle
d'Énée aux pieds de mon roi
offensé.
Ce
sera plus difficile que tu ne crois.
C'est
toi qui pourrais t'y opposer ? Ou cet
Énée qui tire gloire de raconter tout
ce qu'il a perdu ?
Dans
un assaut de gloire, tes victoires le cèdent
largement à ses pertes.
Mais
qui es-tu, toi qui t'opposes tant à moi
à son sujet ?
Je
suis quelqu'un qui ne te craint pas, et cela doit
te suffire.
sì fiero non sarai
né parlerai così.
quel passaggiero ardente;
fra l'onde poi si pente,
se ad onta del nocchiero
dal lido si partì.
Tu ne seras plus si fier,
Tu ne parleras plus ainsi.
Veut quitter le rivage;
Puis, sur l'eau, se repent
S'il est parti du bord
Contre l'avis du marin.
Séléné, Iarbas et Araspe
Il
ne partira pas avant que...
Que
veux-tu de lui ?
Son
nom.
Son
nom, tu l'apprendras de ma bouche, sans une telle
fureur.
À
cette condition, je reste.
C'est
précisément cet Énée
que tu cherches.
Ah
! tu m'as dérobé un coup que le ciel
bienveillant offrait à mon bras.
Mais
pourquoi tant de courroux ? En quoi t'a-t-il
offensé ?
Il
dispute à mon seigneur l'amour de Didon; tu
le sais, et tu demandes en quoi il m'offense
?
Tu
supposes donc, Arbace, qu'un cur qui
s'éprend choisit à sa guise l'objet
chéri ? Tu es encore novice à
l'école d'amour.
Iarbas, Araspe, puis Osmidas
Araspe,
il n'est plus temps de me dissimuler ainsi. Jusque
là, cela me coûte trop de
souffrance.
Que
vas-tu faire ?
Je
vais lancer contre le palais mes soldats, que j'ai
cachés dans la forêt non loin d'ici
quand je suis venu; je détruirai Carthage ,
et j'arracherai le cur infâme de mon
indigne rival...
Seigneur,
la reine se dirige déjà vers le
temple de Neptune. Si tu tardes à
intervenir, elle va sous tes yeux donner sa main
à l'orgueilleux Troyen.
Que
d'audace !
Ce
n'est plus le moment des doléances
inutiles.
Quel
est ton plan ?
Le
plus rapide est le meilleur. Je te
précède, sois audacieux. Dans toute
entreprise, je serai là pour te soutenir et
te défendre.
Iarbas et Araspe
Où
cours-tu, seigneur ?
Égorger
mon rival.
Comment
peux-tu l'espérer ? Tes soldats ne
connaissent pas encore tes
volontés.
Là
où la force est sans pouvoir, la tromperie
doit intervenir.
Et
tu veux acheter ta vengeance en la souillant de
traîtrise ?
Araspe,
ma faveur te rend trop hardi. J'aimerais te voir
plus franc pour agir, et moins rapide pour donner
des conseils. Rappelle-toi qui je suis et qui tu
es.
quando il gelo si scioglie in torrenti,
selve, armenti, capanne e pastori
porta seco e ritegno non ha.
sdegna il letto, confonde le sponde
e superbo fremendo sen va.
Quand la glace fond en torrents:
Il emporte avec lui, sans retenue,
Forêts, troupeaux, cabanes et
bergers.
Il dédaigne son lit, ravage les bords,
Et, superbe, s'en va grondant.
Temple
de Neptune, avec une statue du dieu
Énée et Osmidas
Comment
? Didon apprendra de ta propre bouche que tu veux
l'abandonner ? Ah, tais-toi, par pitié, et
épargne ce tourment à son
cur.
C'est
cruauté de le lui dire, mais le lui taire
serait de la traîtrise.
Bien
que je te sache ferme, j'espère que tu
changeras de résolution devant ses
larmes.
Ma
douleur peut m'arracher à la vie, mais elle
ne peut faire que je manque à ma patrie et
à mon père.
Oh,
généreuses paroles ! Vaincre ses
propres passions passe avant toute autre
gloire.
Mais
combien coûte une telle victoire !
Les mêmes, Iarbas, Araspe
(Voici
mon rival, et personne de ses fidèles n'est
avec lui.)
(Ah,
pense que tu es...)
(Tais-toi
et suis-moi.) Ainsi, mes outrages...
Arrête-toi.
Infâme,
tu viens au secours de mon ennemi ?
Qu'essaies-tu
de faire, scélérat ?
(Tout
est perdu.)
Les mêmes, Didon avec des gardes
Reine,
nous sommes trahis. Si Arbace avait tardé
à venir à sa rescousse, le valeureux
Énée tombait sous un coup
inhumain.
Qui
est le traître, où se trouve-t-il
?
Regarde-le,
il a encore le fer en main.
Qu'est-ce
qui a fait naître dans ton cur un
désir si barbare ?
La
gloire de mon seigneur, et mon devoir.
Comment
? Arbace lui-même
désapprouve...
Je
sais qu'il me condamne; je crains sa colère;
mais le crime ne fut pas le mien, et je ne me
repens de rien.
Et
tu ne rougis pas de cet excès
sacrilège ?
Je
le referais mille fois.
Je
t'en empêcherai. Gardes, mettez-le sous
surveillance.
Généreux
ennemi, je ne croyais pas trouver tant de vertu en
toi. Laisse-moi, sur mon sein...
Écarte-toi,
Énée. Sache que ta vie est un cadeau
d'Araspe, que je veux ton sang, et que je suis
Iarbas.
Toi,
Iarbas !
Le
roi des Maures ?
Un
roi ne renferme pas dans son cur des
sentiments si criminels. Tu es un menteur. Qu'on le
désarme.
Que
personne n'ose s'approcher, ou je
l'égorge.
(Cède
au moins un peu de terrain, jusqu'à ce que
j'aie rassemblé tes gens; fie-toi à
moi.)
(Moi,
une telle vilenie !)
Arrêtez,
amis; c'est à moi qu'il revient de le
punir.
Réserve
ta valeur pour une meilleure tâche.
Qu'attend-on ? Qu'il se rende, ou qu'il tombe
transpercé à mes pieds.
(Réserve-toi
pour ta vengeance.)
Voici mon épée.
Occupe-toi
de réfréner son âme
orgueilleuse.
Repose-toi
sur ma loyauté.
Didon et Énée
Énée,
te voici sauvé de cette barbare
férocité. C'est pour moi que les
dieux préservent une si noble vie.
Reine,
ô Dieu !
Tu
es peut-être encore incertain de ma foi
?
Non.
Mes malheurs sont bien plus funestes. Le destin
veut...
Tu
m'abandonnes ! Pourquoi ?
L'ordre
de Jupiter, l'ombre de mon père, ma patrie,
le ciel, ma promesse, le devoir, l'honneur, la
renommée, tout m'appelle aujourd'hui vers
les bords d'Italie. Mon long séjour ici a
trop provoqué la colère des
dieux.
Et
c'est ainsi que jusqu'à maintenant, perfide,
tu m'as caché ton dessein ?
Ce
fut par pitié.
Quelle
pitié ? Ta bouche menteuse me jurait
fidélité, pendant que le cur se
demandait comment tu pourrais porter ailleurs tes
pas. À qui, malheureuse, ferai-je
désormais confiance ? Méprisable
rebut des flots, je le recueille sur le rivage; je
le rétablis des injures de la mer; ses
navires et ses armées, déjà
dispersés, je les lui rends; et je lui
accorde une place dans mon cur, dans mon
royaume; et cela, c'est peu. Refusant pour lui
l'amour de cent rois, je provoque leur
colère. Et voici ma récompense !
À qui, malheureuse, ferai-je
désormais confiance ?
Didon,
tant que je vivrai, tu seras un doux souvenir dans
mes pensées; et jamais je ne partirais si je
ne devais pas, par la volonté des dieux,
consacrer mes efforts à l'empire
latin.
Vraiment,
les dieux n'ont pas d'autre souci que ton destin
!
Je
resterai, si tu veux voir un malheureux se rendre
parjure.
Non;
je frustrerais tes fils de l'empire du monde ! Pars
donc, suis ta destinée, va chercher le
royaume d'Italie; confie ton espoir aux flots, aux
vents; mais écoute: le ciel lui-même
fera de ces mêmes flots les instruments de ma
vengeance; et alors, te repentant, mais trop tard,
de t'être fié à
l'élément dépourvu de raison,
tu invoqueras en vain ta Didon.
Si
tu voyais mon cur...
Laisse-moi,
traître.
Reçois
du moins de ma bouche mon ultime adieu avec un
visage moins courroucé.
Laisse-moi,
ingrat.
Et
pourtant, tu n'as pas de raisons de me condamner
avec tant de colère.
Infâme
!
un core abbandonato
da chi giurogli fé ?
se lo provaste mai,
ditelo voi per me.
se in premio un tradimento
io meritai da te.
anime innamorate,
se questo mio non è ?
Un cur abandonné
Par qui lui a juré sa foi ?
Si jamais vous l'avez éprouvé,
Dites-le pour moi.
Si j'ai mérité comme
récompense
Une trahison de ta part !
Âmes amoureuses,
Si ce qui m'arrive n'en est pas un ?
Énée seul
Et
je souffrirai, mon âme, qu'une si barbare
récompense soit le prix de ta loyauté
? Tant d'amour, tant de dons... Ah ! avant que je
t'abandonne, périsse l'Italie,
périsse le monde ! Que ma renommée
reste ensevelie dans un oubli profond, que Troie
s'en aille en cendres une nouvelle fois ! Mais
qu'ai-je dit ! Noble père, pardonne à
mes amoureuses folies, j'en suis honteux; ce n'est
pas Énée qui a parlé, c'est
l'amour. Oui, partons. Mais alors, le Maure barbare
serrera mon trésor dans ses bras ? Non...
Mais le fils sera donc parjure envers son
père ? Père, amour, jalousie, dieux,
conseillez-moi !
se sciolgo le vele,
infido, crudele
mi sento chiamar.
nel dubbio funesto,
non parto, non resto;
ma provo il martire
che avrei nel partire,
che avrei nel restar.
Que je mette à la voile,
Je m'entends appeler
Perfide, cruel.
Dans un doute funeste,
Je ne pars ni ne reste;
Mais j'éprouve le martyre
Que j'aurai à partir,
Que j'aurai à rester.
Acte second
Scène
première Récitatif Araspe Séléné Araspe Séléné,
allant partir Araspe Séléné Araspe Séléné Araspe Séléné Araspe Séléné Araspe Aria Air Selene Ardi
per me fedele, Hanno
sventura eguale Séléné Brûle
fidèlement pour moi, Ta
constance et la mienne Elle
sort. Scène
II Récitatif Araspe Il
sort. Scène
III Récitatif Osmidas Didon Osmidas Didon Osmidas Didon Séléné Didon Séléné Didon Séléné
sort. Osmidas Didon Osmidas
sort. Scène
IV Récitatif Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Elle
va à la table. Inhumain
! Tyran ! C'est peut-être le dernier jour
où tu dois me voir ; tu viens sous mes yeux,
tu me parles uniquement d'Arbace, et tu ne te
soucies pas de moi ! Si seulement j'avais vu ton
il humide, ne fût-ce que d'une seule
larme ! Un regard, un soupir, un signe de
pitié, je ne trouve rien de cela en toi. Et
tu me demandes une grâce ? Il faut que je te
récompense encore de tant d'outrages ? Parce
que tu veux le voir sauf, moi, je veux qu'il
meure. Elle
signe le papier. Énée Didon Aria Air Didone Ah
non lasciarmi, no, Di
vita mancherei Didon Ah,
ne me laisse pas, non, La
vie me quittera Elle
sort. Scène
V Récitatif Iarbas Énée Iarbas Énée Iarbas Énée Iarbas Énée Il
déchire le feuillet et sort. Scène
VI Récitatif Aria Air Iarba Fosca
nube il sol ricopra Le
vicende della sorte Iarbas Qu'un
sombre nuage voile le soleil J'ai
appris dès le berceau Scène
VII Récitatif Araspe Énée Araspe Énée Araspe Énée Araspe Énée Araspe Énée Il
se met en position de se battre. Scène
VIII Récitatif Énée Séléné Araspe Séléné Aria Air Araspe Tacerò,
se tu lo brami; Porterò
lontano il piede; Araspe Je
me tairai si tu le souhaites, Je
porterai mon pied au loin, Il
sort. Scène
IX Récitatif Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Séléné Énée Aria Air Enea Tormento
il più crudele È
affanno sì tiranno Énée Le
tourment le plus cruel Le
supplice est si cruel Il
sort. Scène
X Récitatif Aria Air Selene Ogni
amator suppone È
un bel desio che nasce Séléné Tout
amoureux suppose C'est
un beau désir qui naît Scène
XI Récitatif Énée Didon Ils
s'asseyent. Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Énée Didon Un
page entre. Énée Didon Énée Didon Le
page sort. Tu
vois comme je t'obéis. Énée Ils
se lèvent. Didon Énée Scène
XII Récitatif Énée Didon Iarbas Iarbas
et Didon s'asseyent. Énée,
voulant partir Didon Énée Iarbas Énée Didon Énée Iarbas Didon Énée Didon Énée,
se rassied Iarbas Énée Iarbas Didon,
lentement et en détachant ses mots pour
observer leur effet sur
Énée Énée,
se levant avec agitation Didon Énée Didon Énée Didon,
se levant Énée Il
sort. Scène
XIII Récitatif Iarbas,
se levant Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Aria Air Iarbas Chiamami
pur così. Quel
barbaro che sprezzi Iarbas Appelle-moi
donc ainsi, Ce
barbare que tu dédaignes, Il
sort. Scène
XIV Récitatif Aria Air Didone Va
lusingando amore Per
poco mi consolo; Didon Amour
va se jouant Je
suis près de me consoler, Elle
sort.
Appartements
royaux, avec une petite table et un
siège
Séléné et Araspe
Qui
a détaché les chaînes de ce
monstre inhumain ?
Belle
Séléné, te me poses la
question inutilement. J'étais coupable et
prisonnier, je me vois en un instant libre et
innocent; j'apprends que mon seigneur est dans les
fers, je me rends au palais pour défendre
ses intérêts et je l'y
trouve.
Ah
! il y a quelque traquenard monté contre
Énée. Va défendre sa
vie.
Il
est mon ennemi; mais si tu veux qu'Araspe le
défende contre les pièges, je te le
promets; jusque là, mon honneur ne s'y
oppose pas; mais cela doit te suffire.
Cela
me suffit.
Ah
! ne dérobe pas si vite à mes yeux le
plaisir de te contempler !
Pourquoi
?
Que
je sois amoureux, je devrais te le taire; mais
c'est ton visage qui est coupable de mon
crime.
Araspe,
j'apprécie ta valeur, ton visage, ta vertu;
mais mon cur souffre déjà d'une
autre torche.
Que
je suis infortuné !
Séléné
l'est encore plus. Si mon visage t'enflamme, au
moins, tu me racontes tes peines et je les
écoute. Mais moi, je ne puis taire
l'incendie caché, et je n'ose le
dévoiler.
Souffre
au moins ma foi.
Oui,
mais n'attends pas que je la récompense. Si
ta vertu peut m'aimer à cette condition, je
t'y autorise; mais n'en demande pas
plus.
Je
ne demande rien de plus.
serba nel cor lo strale;
ma non mi dir crudele,
se non avrai mercé.
la tua, la mia costanza;
per te non v'è speranza,
non v'è pietà per me.
Conserve le trait dans ton cur,
Mais ne me traite pas de cruelle
Si ta flamme n'est pas
couronnée.
Sont également infortunées:
Pour toi, il n'y a point d'espoir,
Pour moi, nulle compassion.
Araspe seul
Tu
me dis de ne rien espérer; mais tu ne le dis
pas suffisamment: l'espérance est la
dernière à se perdre.
Didon, un feuillet à la main, Osmidas, puis
Séléné
Je
sais maintenant que derrière le
prétendu Arbace se dissimule le roi des
Maures; mais il peut bien être qui il veut,
il m'a offensée; et sans plus attendre,
sujet ou souverain, je veux qu'il meure.
Tu
trouveras toujours en moi le plus fidèle
exécutant de tes ordres.
Ta
fidélité aura sa
récompense.
Quelle
récompense, reine ? C'est en vain que
j'emploie pour toi ma loyauté et ma valeur:
Énée, seul, occupe tout ton
cur.
Tais-toi,
ne me rappelle pas ce nom abhorré. C'est un
perfide, un ingrat, une âme sans foi ni loi.
Je suis en colère envers moi-même de
l'avoir aimé jusqu'à
maintenant.
Si
tu le revois, tu te calmeras.
Le
revoir ! Cette âme criminelle ne me verra
plus jamais.
Énée
voudrait te parler, si tu le lui
accordes.
Énée
? Où est-il ?
Près
d'ici, à soupirer après le plaisir de
te voir.
Le
téméraire ! Qu'il vienne ! Osmidas,
va-t'en.
Ne
te l'avais-je pas dit ? Énée prive
ton cur de toute sa
liberté.
Ne
me tourmente plus, laisse-moi seule.
Didon et Énée
Comment
! Tu n'es pas encore parti ? Le grand
Énée orne encore de sa
présence ces rivages barbares ? Et pourtant,
je croyais qu'ayant déjà franchi la
mer, tu traînais en triomphe, au cur de
l'Italie, des peuples vaincus et des rois
écrasés !
Belle
reine, cet amer discours sied peu à ton
cur. Je viens soucieux de ton honneur et du
mien. Je sais que tu veux punir de mort le fier
orgueil du Maure.
Et
voici l'ordre.
Ma
gloire ne me permet pas de venger ainsi les torts
que je subis. Si c'est à cause de moi que tu
le condamnes...
Le
condamner à cause de toi ! Que tu t'abuses !
Il est passé, Énée, le temps
où Didon pensait à toi. Le flambeau
est éteint, la chaîne est
défaite, et c'est à peine si
maintenant je me rappelle ton nom.
Pense
que cet orateur trompeur est roi des
Maures.
Je
ne sais pas qui il est: je le crois
Arbace.
Dieu
! En le faisant mourir, tu soulèves toute
l'Afrique contre toi.
Je
ne désire pas de conseils; occupe-toi de tes
royaumes, je pense au mien. Jusqu'à
présent, j'ai dicté des lois sans
toi, j'ai vu Carthage surgir de terre sans toi;
heureuse que j'eusse été, si, ingrat,
tu n'étais jamais arrivé sur nos
bords.
Si
tu méprises ton péril, donne-le moi ;
je te demande grâce pour lui.
Oui,
vraiment, je me dois, mon royaume et
moi-même, à ton grand mérite.
À un si fidèle amant, à un
héros si pieux, aux justes prières
d'un tel intercesseur, on ne doit rien
refuser.
Mon idole - car tu es mon idole, en dépit du
destin -, que puis-je dire, à quoi bon
renouveler ta douleur avec des soupirs ? Ah ! si
jamais tu as eu dans ton cur quelque tendre
sentiment pour moi, calme ton courroux et
rassérène tes yeux. C'est
Énée qui te le demande, cet
Énée que tu as un jour appelé
ton cur, ton bonheur, celui que
jusqu'à présent tu as aimé
plus que ta vie, plus que ton trône, cet
Énée...
Il
suffit, tu as gagné. Voici le feuillet; vois
combien je t'adore, même ingrat. D'un seul de
tes regards, tu m'ôtes toute défense
et tu me désarmes. Et tu as le cur de
me trahir ? Tu peux me quitter ?
bell'idol mio.
Di chi mi fiderò
se tu m'inganni ?
nel dirti addio,
che viver non potrei
fra tanti affanni.
Ma belle idole.
À qui me fierai-je
Si tu me trompes ?
En te disant adieu,
Car je ne pourrai vivre
Parmi tant de tourments.
Énée, puis Iarbas
Je
sens vaciller ma constance devant tant d'amour; et
pendant que je sauve un autre, je me perds
moi-même.
Que
fait l'invincible Énée ? Je vois
encore sur son visage les signes de la peur
passée.
Iarbas
est libre de ses liens ? Qui t'a rendu la
liberté ?
Osmidas
me permet de circuler dans le palais; mais, pour ta
sécurité, il veut que je me
promène sans mon
épée.
Est-ce
ainsi qu'Osmidas trahit l'ordre royal ?
Dis-moi,
de quoi as-tu peur ? Que je fuie et me
dérobe à ces remparts ? J'y resterai
trop longtemps, pour ton malheur.
Ton
sort présent ne fait pas peur, mais
pitié.
Épargne
cette pitié à ton grand cur.
Essaie donc, pour causer ma perte, entreprends donc
d'irriter le courroux insensé d'une reine
amoureuse. Les héros troyens ne savent pas
venger les offenses avec d'autres armes.
Lis.
La souveraine, dans ce feuillet, a signé ton
arrêt de mort de sa propre main. Si
Énée était Africain, Iarbas
serait déjà passé de vie
à trépas. Prends et apprends, barbare
discourtois, comment Énée se venge
des offenses.
Iarbas seul
Je
ne comprends pas d'aussi étranges aventures.
Je trouve de la pitié auprès de mon
ennemi, de l'infidélité chez mon
vassal. Ah ! peut-être que l'un et l'autre
conspirent pour me perdre. Mais je ne me soucie pas
d'eux. Mon rival peut bien feindre la pitié,
mon ami peut bien être faux, Iarbas ne sera
pas capable de peur.
o si scopra il ciel sereno,
non si cangia il cor nel seno,
non si turba il mio pensier.
imparai con alma forte
dalle fasce a non temer.
Ou que le ciel serein se découvre,
Mon cur ne change pas dans mon sein,
Ma pensée ne se trouble pas.
Avec une âme forte, à ne pas
redouter
Les vicissitudes du sort.
Un
vestibule
Énée, puis Araspe
Entre
le devoir et l'amour, mon cur, encore
hésitant, fluctue dans ma poitrine. Ma
valeur a trop été asservie à
l'empire d'un beau visage. Ah ! Qu'une bonne fois,
le héros vainque l'amant !
J'ai
parcouru tout le palais à ta
recherche.
Ami,
viens dans mes bras.
Recule-toi,
Énée, je suis ton ennemi.
Dégaine, dégaine ton fer ; je veux la
guerre avec toi, non l'amitié.
Tu
m'arraches d'abord à l'orgueil d'Iarbas;
après quoi, tu me déclares la guerre
et tu ne veux pas de mon amitié ?
Tu
te trompes: je défendais alors la gloire de
mon roi, et non ta vie. On attend de moi que je lui
rende, avec une plus noble blessure, la juste
vengeance dont je l'ai frustré.
Énée,
tirer son glaive contre son défenseur
?
Eh
bien, qu'attends-tu ?
Ma
vie, tu m'en as fait don; prends-la si tu veux, je
serai satisfait. Mais que je doive armer mon bras
contre toi, généreux guerrier, tu
l'espères en vain.
Si
tu n'empoignes pas ton glaive, je te traiterai
à bon droit de lâche et de
couard.
Énée
ne peut endurer cette ignominieuse menace
adressée à un cur viril. Vois,
pour te satisfaire, je tire mon épée.
Mais auparavant, que tous les hommes, que les dieux
entendent mon sentiment. Je suis l'ami d'Araspe, je
dois la vie à sa valeur; c'est à
contrecur que je descends dans
l'arène, taxé de
lâcheté; et pour ne pas me montrer
lâche, je deviens ingrat.
Les mêmes, Séléné
Tant
de hardiesse dans le palais ! Arrêtez ! C'est
ainsi que tu me tiens parole ? C'est ainsi, Araspe,
traître, que tu défends la vie
d'Énée ?
Non,
princesse, Araspe n'a pas un cur capable de
trahison.
Un
vassal d'Iarbas ne peut être homme de
parole.
Belle
Séléné, tu es la seule qui
puisse se permettre de m'insulter ainsi.
Tais-toi
et va-t'en.
ma fai torto alla mia fede,
se mi chiami traditor.
ma di questi sdegni tuoi
so che poi tu avrai rossor.
Mais tu insultes ma loyauté
Si tu me traites de traître.
Mais je sais que tu rougiras
De m'avoir ainsi
méprisé.
Séléné et Énée
En
venant me provoquer, Araspe a soutenu la cause de
son seigneur contre moi. Si tu prétends
condamner sa vertu, tu insultes trop injustement
son cur.
Qu'Araspe soit ce qu'il veut, ce n'est pas le
moment de nous entretenir de lui; Didon souhaite te
parler.
J'ai
à l'instant porté mes pas hors de sa
royale demeure; si elle me demande à nouveau
de rester sur ces bords, notre peine
s'accroîtra inutilement.
Comment,
parmi tant de chagrin, mon cur, pourras-tu
abandonner qui t'aime ?
Séléné,
c'est à moi que tu dis "mon cur"
?
C'est
Didon qui parle, ce n'est pas moi.
Si
tu as tant de compassion pour ta sur, ne
t'occupe plus de moi, retourne vers elle. Dis-lui
de se consoler, de céder au destin, de
rasséréner ses yeux.
Ah,
non ! Change, mon amour, change de
résolution !
Tu
m'appelles ton amour !
C'est
Didon qui parle, et non
Séléné. Viens et
écoute-la. C'est l'unique réconfort
qu'elle implore de ta part.
C'est
le piège usuel où tombe un cur
aimant: il cherche du réconfort, et trouve
du chagrin.
d'ogni crudel tormento
è il barbaro momento
che in due divide un cor.
che un'alma nol sostiene;
ah! Nol provar Selene,
se nol provasti ancor.
De tous les cruels tourments,
C'est le barbare moment
Qui déchire un cur en
deux.
Qu'une âme ne peut l'endurer.
Ah, Séléné, ne
l'éprouve pas,
Si tu ne l'as pas encore
éprouvé.
Séléné seule
Sotte
! Pour qui soupiré-je ! Je perds ma paix,
sans aucun espoir ? Mais qu'est-ce qui me force
à soupirer en vain ? Je dois choisir un
cur plus favorable à mes vux, je
dois choisir un visage digne d'amour. Je dois
choisir... Oh Dieu ! Le choix ne dépend pas
de notre volonté; ce n'est pas la
beauté, ce ne sont pas l'intelligence ou la
valeur qui éveillent l'amour en nous; bien
au contraire, c'est parfois celui qui n'est pas
beau, c'est le plus sot qu'on adore; après
quoi chacun se met en tête que sa flamme est
belle; mais c'est rarement vrai.
che della sua ferita
sia la beltà cagione;
ma la beltà non è.
allor che men s'aspetta,
si sente che diletta
ma non si sa perché.
Que la beauté est cause
De sa blessure;
Mais non, ce n'est pas la
beauté.
Quand on s'y attend le moins,
On sent qu'il est délicieux,
On ne sait pas pourquoi.
Un
cabinet avec des sièges
Didon, puis Énée
Je
ne veux plus vivre en étant incertaine de
mon sort; il est maintenant temps de faire une
dernière tentative auprès
d'Énée. Si le récit de mes
tourments, si la pitié ne servent à
rien, la jalousie doit être la
dernière arme.
Reine,
je viens à nouveau écouter tes
reproches. Je sais que tu veux me traiter d'ingrat,
de perfide, d'homme sans parole, de parjure,
d'infâme; appelle-moi comme tu veux, exhale
ta colère.
Non,
je ne suis pas en colère. Je ne t'appelle
plus infidèle, ingrat, perfide, homme sans
parole; je ne souhaite pas te remémorer nos
ardeurs; de toi, j'attends des conseils et non de
l'amour. Assieds-toi.
(Que
va-t-elle me dire ?)
Tu
vois déjà, Énée, que
mon empire naissant est entouré d'ennemis.
J'ai jusqu'à présent, c'est vrai,
méprisé les menaces et la fureur;
mais Iarbas offensé, quand je serai
privée de ton soutien, me ravira pour se
venger et la vie et le trône. Dans un sort
aussi incertain, tout remède est vain: je
dois aller à la rencontre de la mort, ou
accorder ma main à l'orgueilleux Africain.
L'un et l'autre me déplaît, et je suis
dans l'embarras. Femme et seule, loin du ciel de ma
patrie, je perds courage, et il n'y a rien
d'étonnant à ce que je ne puisse me
décider ; conseille-moi.
Ainsi
donc, on ne pourrait trouver meilleure solution, en
dehors de la mort ou de ce funeste
hyménée ?
Il
y en avait une, hélas.
Laquelle
?
Si
Énée ne dédaignait pas
d'être mon époux, j'aurais vu
l'Afrique, du golfe Arabique à
l'océan Atlantique, adorer sa souveraine
dans Carthage. Et on pouvait restaurer, de Troie et
de Tyr... Mais que dis-je ? J'imagine l'impossible,
et je suis folle. Dis-moi, que dois-je faire ?
L'âme forte, je choisirai, à ton
gré, entre Iarbas et la mort.
Iarbas
ou la mort ! Et je dois te conseiller ? Voir celle
que j'adore tant dans les bras de l'odieux rival ?
Celle...
Si
mes noces te causent tant de peine, je les refuse;
mais pour me dérober aux outrages, il est
nécessaire que je meure. Prends ton
épée, égorge celle qui t'est
fidèle: c'est faire preuve de pitié
qu'être cruel envers Didon.
Moi,
t'égorger ! Ah ! que la colère du
Ciel s'abatte plutôt sur moi ! que les dieux
tranchent d'abord mes jours pour rallonger les
tiens !
Donc,
je m'offre à Iarbas. Holà
!
De
grâce, arrête ! Oh Dieu ! Tu es trop
soucieuse de ma peine.
Égorge-moi
donc.
Non,
il faut céder au destin; offre ta main
royale à Iarbas; que l'âme
d'Énée reste privée de paix,
pourvu que tu vives.
Puisque
tu souhaites me voir à un autre, je saurai
te donner satisfaction. Qu'on appelle Iarbas
!
Adieu,
reine.
Où
vas-tu ? Reste ! Je veux que tu sois spectateur de
cet heureux hyménée. (Il ne pourra
pas tenir.)
(De
la constance, mon cur !)
Les mêmes, Iarbas
Didon,
que veux-tu de moi ? Tu es bien folle si tu me
crois abattu par ta colère ou tes menaces.
Mon cur ne change pas, il est toujours le
même.
(Quelle
arrogance !)
De
grâce, seigneur, apaise ton courroux. En me
taisant ton rang et ton nom, tu as fait courir un
grand risque à ta dignité. Et moi...
Mais assieds-toi ici, et écoute mon
sentiment, en gardant le visage
paisible.
Parle,
je t'écoute.
Permets-moi
maintenant...
Reste,
et assieds-toi. Tu n'auras pas à demeurer
trop longtemps. (Il ne pourra pas
tenir.)
(De
la constance, mon cur !)
Eh,
qu'il parte ! Lorsque Iarbas est avec toi, lui doit
s'en aller.
(Et
j'endure cela !)
Tu
trouves en lui un ami au lieu d'un rival. Il m'a
toujours parlé en ta faveur; c'est par son
conseil que je t'aime. Si tu crois que ma bouche
est menteuse, (à Énée)
dis-le lui toi-même.
C'est
vrai.
Ainsi
donc, le roi des Maures n'aucun mérite autre
que d'être recommandé par celui-ci
?
Non,
Iarbas; j'apprécie chez toi cette royale
hardiesse que je lis sur ton visage. J'aime ce
cur si fort, qui fait fi des dangers et la
mort. Et si le Ciel me destine à être
ta compagne et ton épouse...
Adieu,
reine. C'est assez qu'Énée t'ait
obéi jusqu'à maintenant.
Ce
n'est pas encore assez. Assieds-toi un moment. (Il
commence à vaciller.)
(C'est
un supplice.)
Didon,
tu prends conscience trop tard de ton devoir.
Cependant, en faveur de ta beauté, je veux
oublier toutes les offenses subies.
(Ô dieux, quelle souffrance !)
En
gage de ta foi, donne-moi donc ta main.
Je
suis contente. L'amour miséricordieux ne
pouvait m'attacher d'un lien plus
agréable
Cela
ne peut se supporter plus longtemps.
Quelle
est cette colère, Énée
?
Que
veux-tu ? Tout ce que ma constance a enduré
jusque là ne te suffit pas ?
Eh,
tais-toi.
Me
taire ? Je me suis assez tu. Tu veux te donner
à mon rival, tu souhaites que je te le
conseille, je fais tout pour toi, que voudrais-tu
de plus ? Que je te voie aussi dans ses bras ?
Dis-moi que tu veux ma mort, et non mon
silence.
Écoute:
tu te fâches à tort. Tu sais que c'est
pour t'obéir...
Je comprends, je comprends; c'est moi le
traître, c'est moi l'ingrat; toi, tu es la
fidèle qui pour moi perdrait la vie et le
trône; mais je ne veux pas voir une telle
fidélité.
Didon et Iarbas
Écoute.
Laisse-moi
partir.
Il
est de mon intérêt de calmer ses
transports.
De
quoi as-tu peur ? Accorde-moi ta main, et c'est
à moi qu'incombera la tâche de te
venger.
Ce
n'est pas le moment de
l'hyménée.
Pourquoi
?
N'en
demande pas plus.
J'aimerais
le savoir.
Puisque
tu le veux, je vais te le dire: parce que je ne
t'aime pas. Parce que tu n'as jamais plu à
mes yeux, parce que tu m'es odieux, parce que, plus
qu'Iarbas fidèle, c'est Énée
trompeur qui me plaît.
Donc,
perfide, je suis un objet de risée à
tes yeux ? Sais-tu qui est Iarbas ? Sais-tu qui tu
affrontes ?
Je
sais que tu es un barbare et que tu ne me fais pas
peur.
Forse pentita un dì
pietà mi chiederai
ma non l'avrai da me.
non placheranno i vezzi;
né soffrirà l'inganno
quel barbaro da te.
Un jour peut-être, repentante,
Tu imploreras ma pitié,
Mais tu ne l'obtiendras pas.
Tes caresses ne l'apaiseront pas;
Et ce barbare ne souffrira pas
Que tu te sois jouée de lui.
Didon seule
Et
pourtant, au milieu des colères, mon
cur trouve la paix. Je ne crains pas Iarbas;
Énée irrité me plaît, et
j'aime chez lui ses colères en tant
qu'effets de son amour. Qui sait ? Dieux
miséricordieux, souvenez-vous au moins que
vous aussi avez un jour été amoureux
comme je le suis, et que votre cur ait
pitié de moi.
il credulo mio core,
gli dice: "Sei felice"
ma non sarà così.
ma più crudele io sento
poi ritornar quel duolo
che sol per un momento
dall'alma si partì.
De mon crédule cur,
Lui disant: "Sois heureux";
Mais il n'en sera rien.
Mais je sens que revient,
Plus cruelle, cette douleur
Qui n'avait quittté mon âme
Que pour un instant.
Acte troisième
Scène
première Récitatif Scène
II Récitatif Énée Iarbas Énée Iarbas Énée Iarbas Pendant
qu'ils se battent et qu'Iarbas a le dessous, ses
Maures viennent à la rescousse et assaillent
Énée. Énée Iarbas Énée Les
compagnons d'Énée débarquent
à son secours et attaquent les Maures.
Énée et Iarbas sortent de
scène en se battant. Suit une
mêlée entre Troyens et Maures. Les
Maures prennent la fuite, les autres les
poursuivent. Énée et Iarbas
reviennent en se battant toujours; Iarbas
tombe. Te
voici à terre et vaincu. Ou bien tu me
cèdes, ou je te transperce le
cur. Iarbas Énée Iarbas Énée Il
sort. Iarbas Aria Air Iarba Oggetto
all'ire tue, La
caduta d'un regnante Iarbas Sort
inconstant, La
chute d'un monarque Scène
III Récitatif Scène
IV Récitatif Osmidas Iarbas,
sans prêter l'oreille à
Osmidas Il
s'apprête à partir. Osmidas Iarbas,
irrité Osmidas Iarbas Osmidas Iarbas Il
s'apprête à partir. Osmidas Iarbas Il
sort suivi de ses hommes, dont quelques-uns restent
pour exécuter son ordre. Scène
V Récitatif Énée Osmidas Énée Osmidas Énée Les
Troyens vont détacher
Osmidas. Osmidas,
s'agenouillant Énée Osmidas Énée Aria Air Osmida Quando
l'onda, che nasce dal monte, Fia
del giorno la notte più chiara, Osmidas Le
jour où le torrent né de la
montagne La
nuit sera plus claire que je jour, Il
sort. Scène
VI Récitatif Séléné Énée Séléné Énée Il
s'apprête à partir. Séléné Énée Séléné Énée Aria Air Enea A
trionfar mi chiama Con
generosa brama, Énée Un
noble désir d'honneur Avec
un désir généreux, Il
sort. Scène
VII Récitatif Aria Air Selene Io
d'amore, oh dio! mi moro; Che
costava a quel crudele Séléné Oh
Dieu ! je me meurs d'amour, Que
coûtait à ce cruel Scène
VIII Récitatif Osmidas Didon Osmidas Didon Osmidas Didon Osmidas,
s'agenouillant Didon Scène
IX Récitatif Didon Séléné Didon Séléné Didon Osmidas Il
sort. Scène
X Récitatif Didon Séléné Didon Séléné Scène
XI Récitatif On
commence à voir au loin des flammes sur les
édifices de Carthage. Araspe Didon Séléné Scène
XII Récitatif Osmidas Didon Osmidas Didon Osmidas Didon Osmidas Il
sort. Scène
XIII Récitatif Séléné Didon Séléné Elle
sort. Scène
XIV Récitatif Didon Araspe Didon Araspe
sort. Scène
XV Récitatif Osmidas Didon Osmidas Didon On
commence à voir le feu dans le
palais. Scène
XVI Récitatif Didon Osmidas Séléné Didon Scène
XVII Récitatif Didon Iarbas Didon Iarbas Didon Iarbas Séléné Osmidas Iarbas Didon Iarbas Deux
gardes sortent. Séléné Iarbas Aria Air Iarba Cadrà
fra poco in cenere Se
a te del mio perdono Iarbas Ton
naissant empire Si
la mort t'est moins pénible Il
sort. Scène
XVIII Récitatif Séléné Didon Séléné Didon Séléné Didon Séléné Didon Séléné Elle
sort. Scène
XIX Récitatif Didon Osmidas Didon Osmidas Il
part. Des bâtiments s'effondrent, on voit les
flammes devenir plus grandes dans le
palais. Scène
dernière Récitatif Aria Air Didone Vado...
Ma dove ?... Oh dio ! E
v'è tanta viltà nel petto mio ? Didon Je
vais... Mais où ?... Oh Dieu ! Mais
quoi ! Tant de bassesse dans mon sein ? En
prononçant ces dernières paroles,
Didon court se précipiter, furieuse et
désespérée, dans les ruines en
feu du palais; elle disparaît au milieu des
masses de flammes, d'étincelles et de
fumée que sa chute soulève. En
même temps, sur l'horizon, la mer commence
à devenir grosse et à avancer
lentement vers le palais; d'épais nuages
l'assombrissent, et une musique orchestrale
fracassante accompagne la scène de son
tumulte. Les eaux sont de plus en plus violentes
à mesure qu'elles rencontrent plus de
résistance de la part des flammes. Le
furieux flux et reflux des eaux, leurs brisants,
les blancheurs naissant de leur choc contre les
ruines, le fracas du tonnerre, les lumières
intermittentes des éclairs, et le
mugissement continu de la mer qui accompagne
habituellement les tempêtes, tout cela
représente le combat obstiné des deux
éléments ennemis. Finalement, les
eaux triomphent complètement du feu, qui
s'éteint; le ciel redevient subitement
serein, les nuages s'éloignent, la musique,
d'horrible, devient joyeuse, et du sein des eaux
désormais apaisées et tranquilles,
surgit le riche et lumineux palais de Neptune. Au
milieu de ce palais, assis sur sa conque
éblouissante, tirée par des monstres
marins et entourée de joyeuses bandes de
néréides, de sirènes et de
tritons, apparaît le dieu qui, appuyé
sur son grand trident, tient le discours
suivant: Récitatif Neptune Aria Air Nettuno Tacete,
o mie procelle, E
dell'ibere stelle Neptune Taisez-vous,
mes tempêtes, Et
qu'à la clarté propice
Un
port avec des navires où Énée doit
embarquer
Énée avec une suite de Troyens
Compagnons
invaincus, habitués à endurer les
insultes et les colères du ciel et de la
mer, donnez libre cours à votre hardiesse:
il est temps de déployer nos voiles sur les
eaux perfides. Allons, amis, allons; que les vents
et les tempêtes grondent autour des navires
troyens; les dangers seront glorieux, et il sera
doux de se les rémemorer un jour.
Les mêmes, Iarbas avec une suite de Maures
Où
ce héros en fuite dirige-t-il ses vaisseaux
et ses armes ? Veut-il porter la guerre ailleurs,
ou cherche-t-il son salut dans la fuite
?
Nouvel
obstacle !
Le
navire peut rester un moment sur le rivage. Viens,
si tu as du cur, je te défie en combat
contre moi.
Je
viens. (à ses hommes) Restez, amis:
pour abattre ce téméraire orgueil, je
ne veux avoir avec moi que ma valeur. (à
Iarbas) Me voici: que penses-tu ?
Je
pense que ta mort sera une vengeance bien
insuffisante pour ma colère.
Pour
l'instant, il est suffisant que tu penses à
m'affronter. Aux armes !
Aux
armes.
Que
tout ton royaume vienne donc !
Défends-toi
si tu peux.
Je
n'ai pas peur, infâme.
Vaine
demande !
Si
tu ne demandes pas grâce au vainqueur
furieux...
Suis
ta destinée.
Eh bien, meurs... Mais que fais-je ? Non, vis; tu
tentes en vain mon cur avec ton fol
orgueil.
Je
suis vaincu, oui, mais pas abattu; du moins...
sorte incostante,
Iarba sol non sarà.
tutto un regno opprimerà.
Iarbas ne sera pas le seul
Objet de tes colères.
Écrasera tout un royaume.
Palmeraie entre la cité et le port
Osmidas seul
La
troupe des Maures vient d'arriver sous ces
murailles pour défendre Iarbas. Voici venu
le moment crucial pour ma grandeur: d'être
infidèle envers une maîtresse ingrate,
non, je n'en rougis point; je punis ainsi
l'injustice de celle qui n'a jamais dignement
récompensé ma loyauté.
Osmidas, Iarbas arrivant précipitamment avec sa
suite
Compagnons,
suivez-moi : au palais, au palais.
Seigneur,
écoute: tes troupes sont prêtes, il
est temps enfin que tu venges les torts
subis.
Allons,
amis; ma fureur ne souffre point de
délai.
Arrête-toi.
Que
veux-tu ?
Ah,
de grâce, n'oublie pas que ton amour
vengé doit une récompense à ma
loyauté.
C'est
juste; et ta récompense doit passer avant ma
vengeance.
Généreux
monarque...
Holà
! qu'on désarme cet homme, qu'on l'attache,
puis qu'on le tue.
Comment
? Faire cela à Osmidas ? Quelle injuste
fureur...
C'est
la récompense qu'on doit à un
traître.
Les mêmes, Énée avec une suite de
Troyens
Nous
sommes enfin tous rassemblés, personne ne
manque de nos compagnons dispersés. Eh bien,
finissons-en avec tous ces délais: le ciel
est calme, la brise et les eaux sont tranquilles.
Aux navires, aux navires ! En mer, en mer
!
Héros
invaincu...
Qu'est-il
arrivé ?
C'est
dans l'état que tu vois qu'Iarbas, le roi
barbare...
Je
comprends. Amis, qu'on rende sa liberté
à Osmidas. (L'indigne doit recevoir du
secours de celui de qui il peut le moins en
espérer, et son remords lui apprendra la
vertu.)
Ah,
permets, compatissant héros, que,
reconnaissant d'un si grand don...
Relève-toi
et va-t'en ailleurs.
Reconnaissant
envers une si rare vertu...
Si
tu veux m'être reconnaissant, apprends une
autre fois à être
fidèle.
al suo fonte ritorni dal prato,
sarò ingrato a sì bella
pietà.
se a scordarsi quest'anima impara
di quel braccio che vita mi
dà.
Retournera des prairies à sa source,
Je serai ingrat envers une si noble
pitié.
Si mon âme apprend à oublier
Ce bras qui me donne la vie.
Énée, Séléné arrivant en
hâte
Princesse,
où cours-tu ?
Te
trouver. Écoute-moi.
Si
tu veux me rappeler une nouvelle fois mon amour, tu
t'y emploies en vain.
Mais
que va faire Didon ?
Avec
mon départ, elle ne court plus aucun danger.
Ma présence irrite ses ennemis. Iarbas
l'invite à partager son trône; elle
n'a qu'à accorder sa main à Iarbas et
se consoler.
Écoute:
si tu t'arraches à nous, tu fais
périr non seulement Didon, mais aussi
Séléné.
Comment
!
Du
jour où j'ai vu ton visage, j'ai
caché, timide amoureuse, mon amour et ma
foi; mais, près de mourir, je demande
grâce; grâce accordée, sinon par
l'amour, du moins par la pitié.
Grâce...
Séléné,
ne me parle plus de ta flamme, ni des sentiments
d'autrui. Je ne suis plus amoureux comme je le fus:
je suis maintenant un guerrier. Je reviens à
mon ancienne habitude: qui s'oppose à ma
gloire est mon ennemi.
un bel desio d'onore
e già sopra il mio core
comincio a trionfar.
fra i rischi e le ruine,
di nuovi allori il crine
io volo a circondar.
M'appelle à triompher;
Et déjà je commence
Par triompher de mon cur.
Au milieu des dangers et des ruines,
Je vole couronner
Ma tête de nouveaux lauriers.
Séléné seule
Mépriser
ma flamme, ôter toute espérance
à ma foi, ce pourrait être à la
gloire de ta constance. Mais si tu ne consens
même pas à ce qu'un cur aimant
puisse épancher ses tourments,
Énée, tu es barbare, tu n'es pas
constant.
e mi niega il mio tiranno
anche il misero ristoro
di lagnarmi e poi morir.
l'ascoltar le mie querele
e donare a tanto affanno
qualche tenero sospir ?
Et mon tyran me refuse
Même le maigre réconfort
De me plaindre, puis de mourir.
D'écouter mes plaintes
Et d'accorder à un tel tourment
Quelque tendre soupir ?
Le
palais, avec vue sur la ville de Carthage en perspective,
qu'on voit ensuite embraser
Didon, puis Osmidas
Mon
tourment va croissant; je le ressens, et je ne le
comprends pas. Justes dieux, que va-t-il arriver
?
Pitié,
reine, de grâce !
Quelles
nouvelles apportes-tu, ami ?
Ah,
non ! Un si beau nom ne sied pas à un
traître, ennemi d'Énée, et de
toi, et de ton amour.
Comment
?
Dans
l'espoir de posséder Carthage, je me suis
offert à Iarbas; il m'a accepté; il
s'est servi de moi jusqu'à maintenant; puis,
en guise de récompense, le monstre a voulu
m'égorger, et Énée a pris ma
défense.
Comment,
coupable d'un tel crime, tu as encore le front de
te présenter devant moi ?
Oui,
ma reine. Tu vois un malheureux qui n'espère
ni ne désire de pardon; par pitié, je
te demande de m'infliger mon
châtiment.
Lève-toi;
que de malheurs ! Malheureuse, sous quel astre
suis-je née ? On trahit chez mes plus
fidèles...
Les mêmes, Séléné
Oh
Dieu, ma sur ! Énée,
finalement...
Est
parti ?
Non,
mais d'ici peu, il déploiera ses voiles loin
de nos rivages. Je l'ai vu à l'instant, de
mes yeux, conduire ses fidèles, l'air
soucieux, vers les fuyants vaisseaux.
Quelle
infidélité ! Quelle ingratitude ! Oh
dieux ! Un misérable exilé... Un
mendiant étranger... Dites-moi, avez-vous
jamais vu plus barbare ? Et toi, cruelle
Séléné, tu le vois partir et
tu ne peux pas l'arrêter ?
Tout
mon soin a été inutile.
Va,
Osmidas, et fais en sorte qu'Énée
reste, ne serait-ce qu'un moment.
Je
vole pour t'obéir.
Didon et Séléné
Ah,
ne te fie pas à lui; tu ne connais pas
encore Osmidas.
Je
ne le connais que trop. Mon sort despotique est
parvenu à ce point: je dois demander de
l'aide à quelqu'un qui me trompe.
Tu
n'as plus d'autre espérance qu'en
toi-même; va vers lui, prie et pleure, qui
sait ? Peut-être pourras-tu vaincre ce
cur ?
Didon
devra s'abaisser aux prières, aux larmes ?
Didon qui a su, quittant les rives sidoniennes,
courir affronter la colère des flots, en
quête d'un autre climat et d'un autre royaume
? Moi qui suis celle qui orné l'Afrique de
nouvelles cités, moi qui ai gardé mon
éclat au milieu des embûches, des
armes et des dangers, tu m'invites à une
telle bassesse ?
Ou
bien oublie ton rang, ou bien abandonne toute
espérance. L'amour et la majesté ne
vont pas ensemble.
Les mêmes, Araspe
Toi,
Araspe, dans cette demeure ?
Je
viens à toi par compassion pour le danger
que tu cours. Mon roi irrité incendie et
ruine les toits de Carthage. Vois, vois, reine, ces
flammes qu'au loin agite le vent. Si tu tardes un
seul moment à apaiser son courroux, un seul
jour va te faire perdre ta vie et ton
royaume.
Reste-t-il
d'autres désastres pour me rendre encore
plus malheureuse ?
Jour
funeste !
Les mêmes, Osmidas
Osmidas.
Tout
autour est en feu...
Je
le sais. C'est d'Énée que je
m'enquiers. Qu'as-tu obtenu de lui ?
Il
est parti. Il est déjà loin de nos
côtes; à peine suis-je arrivé
pour voir ses antennes qui fuyaient.
Ah,
sotte que je suis ! C'est moi, moi-même, qui
suis complice de sa fuite. J'aurais dû
l'arrêter dès le premier instant.
Retourne, Osmidas, cours, vole au rivage, rassemble
armes, navires, soldats; rejoins l'infidèle,
déchire ses voiles, coule ses vaisseaux.
Ramène-moi ce traître lié de
chaînes; et si tu ne peux le ramener vivant,
ramène-moi son cadavre.
Tu
penses à te venger; et pendant ce temps, la
flamme destructrice gagne du terrain.
C'est
vrai, courons. Je veux... Ah, non... Restez... Mais
si vous tardez... Je suis perdue... Tu n'es pas
encore parti ?
Je
vais exécuter tes ordres.
Didon, Séléné, Araspe
Didon,
pense au danger où tu te trouves.
Et
pense à en prévenir les
dommages.
Si
déjà je survis dans un tel tourment,
ce n'est pas peu de chose. Va, chère
Séléné, prends toutes les
dispositions à ma place, donne des ordres,
viens en aide. Si tu m'aimes, ne me laisse pas
abandonnée.
Ah
! je suis encore plus inconsolable que
toi.
Didon et Araspe
Et
tu restes encore ici ? L'incendie qui progresse ne
te fait donc pas peur ?
Toute
espérance étant perdue, je ne connais
plus la peur. Dans les poitrines humaines, la
crainte et l'espoir naissent de compagnie et
meurent ensemble.
Je
veux te trouver une issue. Te voir exposée
à un tel risque me
déplaît.
Araspe,
par pitié, laisse-moi en paix.
Didon, puis Osmidas
Les
maux cruels qui s'abattent sur moi seront un jour
légendaires; et peut-être mes
tourments deviendront-ils pour les scènes
tragiques des sujets douloureux et
émouvants.
Tout
espoir est perdu.
Tu
reviens si vite ?
C'est
en vain, ô Dieu, que j'ai tenté
d'aller de ton palais au rivage. Toute la troupe
menaçante du Maure perfide inonde Carthage.
Au milieu des cris et du tumulte, les vierges sont
exposées aux insultes des impies, les
temples sont ouverts, et ni la jeunesse, ni
l'âge déclinant ne suscitent de
pitié.
Ainsi
donc, il n'est plus de moyen d'échapper
à ma ruine ?
Les mêmes, Séléné
Fuis,
reine ! Tes gardes ont le dessous, il n'y a plus de
défense. De la cité embrasée,
les flammes passent au cur de ton palais, et
le ciel est plein de fumée et
d'étincelles.
Partons,
cherchons ailleurs quelque secours.
Comment
?
Où
?
Venez,
âmes pusillanimes; si vous manquez de
courage, apprenez de moi comment on meurt.
Les mêmes, Iarbas avec des gardes
Arrête
!
(Ô
Dieux !)
Où
vas-tu, dans ton égarement ? Courrais-tu par
hasard donner la main à ton Troyen
fidèle ? Va donc, presse le pas: les
flambeaux brûlent pour le lit de noces
royal.
Je
le sais, c'est le moment de ta vengeance; exhale ta
colère, puisque le Ciel me dérobe
tout autre soutien.
Énée
te défend, tu es en
sécurité.
Eh
bien, tu seras content. Tu m'as voulu malheureuse ?
Me voici seule, trahie, abandonnée, sans
Énée, sans amis et sans royaume. Tu
m'as voulue faible ? Voici Didon finalement
réduite à pleurer. Ce n'est pas assez
? Tu veux encore que je supplie ? Oui: je demande
à Iarbas un réconfort pour mes maux:
de la pitié d'Iarbas, j'implore la
mort.
(Ma
colère cède.)
(Pitié,
justes dieux !)
(Ô
dieux, du secours !)
Et
pourtant, Didon, et pourtant, je ne suis pas aussi
barbare que tu crois. J'ai pitié de tes
larmes: viens avec moi. Je te pardonne tes
offenses, et je t'emmène comme mon
épouse vers mon lit et mon
trône.
Moi,
épouse d'un tyran, d'un impie, d'un cruel,
d'un traître, qui ignore ce qu'est la foi, ne
connaît pas de devoir, n'a cure de l'honneur
! Si j'étais assez vile, mes larmes seraient
justifiées. Mais non, ma disgrâce
n'atteint pas à ce point.
Dans
un état si misérable, tu insultes
encore ? Holà, mes fidèles, partez;
que les flammes progressent. Que Carthage soit
détruite en un instant, et qu'il n'y reste
pas une trace d'habitant pour la fouler.
Pitié
pour notre tourment !
Maintenant,
tu vas à bon droit pouvoir m'appeler tyran.
il tuo nascente impero
e ignota al passaggiero
Cartagine sarà.
meno è la morte acerba,
non meriti superba
soccorso né pietà.
Tombera bientôt, réduit en cendres
Et Carthage sera
Ignorée du passant.
Que mon pardon,
Tu ne mérites, orgueilleuse,
Ni secours, ni pitié.
Didon, Séléné et Osmidas
Cède
donc à Iarbas, ô Didon !
Préserve
ta vie avec la nôtre.
C'est
uniquement pour me venger du traître
Énée, qui est la première
cause de mes maux, que je voudrais respirer les
souffles de la vie. Ah ! puisse au moins le vent,
puissent au moins les dieux accomplir ma vengeance
! Que les éclairs et les flèches, les
tourbillons et les tempêtes, lui rendent
l'air et les flots funestes ! Qu'il aille errant et
solitaire; et que son sort soit si barbare qu'il en
soit réduit à envier le
mien.
De
grâce, modère ta colère: moi
aussi, je l'idolâtre, et je subis mon
tourment.
Tu
adores Énée ?
Oui,
mais à cause de toi...
Ah,
déloyale ! toi, rivale de mon amour
?
Si
je fus ta rivale, tu n'as aucune
raison...
Disparais
de mes yeux, ne vient plus accroître les
peines d'un cur
désespéré.
(Malheureuse
femme ! Où la conduit le destin
?)
Didon et Osmidas
Les
flammes grandissent, et tu ne t'occupes pas de fuir
?
Ai-je
besoin de plus d'ennemis ? Énée me
quitte, je trouve Séléné
infidèle, Iarbas m'insulte, et Osmidas me
trahit. Mais qu'ai-je fait, dieux cruels ? Je n'ai
pas souillé vos autels de victimes
sacrilèges; jamais je n'ai fait, pour vous
outrager, fumer les autels avec une flamme impure.
Pourquoi donc tout le Ciel et tout l'enfer se
liguent-ils contre moi ?
Ah
! pense à toi, n'irrite pas les dieux
!
Quels
dieux ? Ce sont des mots creux, des chimères
de l'imagination; ou alors, ils sont
injustes.
(Tant
d'impiété me glace, je
l'abandonne.)
Didon seule
Ah
! qu'ai-je dit, malheureuse ? À quel
excès ma fureur m'a-t-elle poussée ?
Oh Dieu ! L'horreur augmente. Où que je
regarde, la mort et l'épouvante se
présentent devant moi; le palais tremble et
menace de s'effondrer. Séléné,
Osmidas, vous avez tous cédé devant
mon sort perfide ; il n'est plus personne pour
m'aider ou me tuer.
Resto... Ma poi... che fo !...
Dunque morir dovrò,
senza trovar pietà ?
No no; si mora e l'infedele Enea
abbia nel mio destino
un augurio funesto al suo camino.
Precipiti Cartago,
arda la reggia e sia
il cenere di lei la tomba mia.
Je reste... Mais ensuite... Que fais-je ?
Devrai-je donc mourir,
Sans trouver de pitié ?
Non, non; mourons, et que l'infidèle
Énée
Trouve dans mon destin
Un funeste augure pour son chemin.
Que Carthage s'effondre,
Que brûle le palais,
Et que leur cendre soit mon tombeau.
Astres
bienveillants du ciel d'Ibérie,
Si vous voyez en ce jour les
éléments
Retournant à leur antique discorde,
N'en soyez pas surpris. Égaux par le
mérite,
Une noble compétition pour l'honneur nous
oppose.
Si mon rival Vulcain
Vous offre ici le spectacle
De ses incendies, pour quelle raison
Une si noble charge devrait-elle
M'être refusée à moi, dieu des
eaux ?
Pourquoi devrais-je céder ? S'il tonne
parfois
Du fond des bronzes creux, sur le champ de
bataille,
En fidèle exécuteur de votre
colère,
Moi, qui suis en tout temps,
Le fidèle exécuteur de votre
justice,
Je porte vos lois aux mondes
éloignés,
Et j'en rapporte leurs vux.
Aussi, j'ai prétendu à juste
raison
À ma part de gloire; j'ai contraint,
À juste raison, dans cette illustre
lutte,
Les tempêtes à gronder pour
défendre ma cause.
di questo soglio al piè
or che il rivale a me
cedé la palma.
al fausto balenar
tutti i regni del mar
tornino in calma.
Au pied de ce trône,
Maintenant que mon rival
M'a cédé la palme.
Des étoiles ibères,
Tous les royaumes de la mer
Retrouvent le calme.

Didone
abbandonata,
premier drame de Métastase, a été mis
en musique une cinquantaine de fois. C'est sans doute
l'uvre que son auteur a le plus remaniée, en
général dans le sens de l'allègement:
la première version comptait 1585 vers;
l'édition de Venise, 1733, en contient 1463; les
versions plus tardives, autour de 1370 vers, avec huit airs
de moins. Les variantes de détail sont nombreuses,
sans parler des variatons de graphie. La
traduction ci-dessus suit l'édition de Paris,
Quillau, 1755, II (version révisée). C'est
sans doute ce texte qui a été utilisé
par Galuppi à Madrid en 1752, à en juger par
la licenza finale qui vise spécialement
l'Espagne.
Compositeurs
ayant utilisé ce livret -
Domenico
Sarro -
Naples, 1724
- Alessandro
Scarlatti
- Rome, 1724
- Tomaso
Albinoni
- Venise, 1725
- Leonardo
Vinci -
Rome, 1730
- Schiassi
- Bologne, 1735
- Duni
- ca 1739
- Baldassare
Galuppi -
Modène, 1740; nouvelles versions à Madrid,
1752; Venise, 1764; Saint-Pétersbourg, 1766
- Johann
Adolph Hasse
- Hubertusburg - 1742 ; Dresde, 1743 ; Versailles,
1753
- Nicola
Porpora -
ca 1742
- Niccolò
Jomelli -
Rome, 1747; remanié, Vienne, 1749
- Manna
- Venise, 1751
- Perez
- Gênes, 1751
- Bernasconi
- à la cour de Bavière (Munich ?),
1756, repris en 1760
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