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Pietro Metastasio

[1698 1782]

Didone Abbandonata

Didon abandonnée

Premier drame de l'auteur

représenté pour la première fois avec une musique de Domenico Sarro, à Naples, pour le carnaval de 1724

 

Argument
version courte, édition Quillau II

 

Didon, veuve de Sichée, fuyant les pièges tendus par Pygmalion, roi de Tyr, frère et meurtrier de son époux, se réfugia en Afrique; elle y fonda Carthage; elle fut recherchée en mariage par Iarbas, roi des Maures; elle accueillit Énée jeté sur son rivage par la tempête, l'aima, et, abandonnée par lui, désespérée, elle se tua.

Tout cela est pris de Virgile, lequel, par un heureux anachronisme, fait coïncider l'époque de la fondation de Carthage avec les errances d'Énée.

La scène se passe à Carthage.

 

 

Argument
version longue, dans la plupart des éditions

 

Didon, veuve de Sichée, après que son mari eut été tué par son frère Pygmalion, roi de Tyr, s'enfuit avec d'immenses richesses en Afrique, où, ayant acheté suffisamment de terres, elle fonda Carthage. Elle fut recherchée en mariage par nombre de prétendants, et spécialement par Iarbas, roi des Maures; et elle refusa à chaque fois, disant vouloir rester fidèle aux cendres de son époux défunt. Dans l'intervalle, Énée, Troyen, sa patrie ayant été détruite par les Grecs, fut alors qu'il se rendait en Italie jeté par une tempête sur les rives de l'Afrique; Didon l'y reçut et pourvut à son rétablissement, et s'éprit ardemment de lui; mais pendant qu'il s'attardait à Carthage en se complaisant à l'affection de la reine, les dieux lui ordonnèrent de quitter ce ciel et de poursuivre sa route vers l'Italie, où ils lui promettaient qu'une nouvelle Troie surgirait. Il partit et Didon, désespérée, après avoir vainement tenté de le retenir, mit fin à ses jours.

Tout cela est pris de Virgile, lequel, par un heureux anachronisme, fait coïncider l'époque de la fondation de Carthage avec les errances d'Énée. Qu'Iarbas se soit emparé de Carthage après la mort de Didon, et qu'Anna, sœur de la reine (que nous avons appelée Séléné) fut secrètement amoureuse elle aussi d'Énée, cela a été emprunté au troisième livre des Fastes d'Ovide.

Pour la commodité de la représentation, on a imaginé qu'Iarbas, curieux de voir Didon, s'est introduit dans Carthage comme ambassadeur de soi-même sous le nom d'Arbace.

La scène se passe à Carthage.

 

les personnages

 

Didon, reine de Carthage, amante d'Énée
Énée
Iarbas, roi des Maures, sous le nom d'Arbace
Séléné, sœur de Didon, amoureuse en secret d'Énée
Araspe, confident d'Iarbas et amoureux de Séléné
Osmidas, confident de Didon

 

Acte premier
|
Acte deuxième
|
Acte troisième

 

Acte premier

 

Scène premiere
Un lieu magnifique destiné aux audiences publiques, avec le trône sur un côté.
Vue en perspective de la ville de Carthage, en cours de construction.

Énée, Séléné, Osmidas

 

Récitatif

Énée
Non, princesse, non, ami, ce n'est pas l'irritation, ce n'est pas la peur qui met en mouvement les voiles phrygiennes et m'emporte ailleurs. Je sais que Didon m'aime, je ne le sais que trop, et je n'ai aucune crainte quant à sa fidélité. Je l'adore, et je me souviens de tout ce qu'elle a fait pour moi: je ne suis pas un ingrat. Que j'expose à nouveau mes jours aux caprices des flots, c'est le destin qui me le prescrit, ce sont les dieux qui le veulent. Et je suis si infortuné qu'on m'impute une faute qui est celle du destin.

Séléné
Si, après ta longue errance, tu cherches le repos et un abri, ils te sont offerts sur nos rivages par ma sœur, par ton mérite, et par notre zèle.

Énée
Le ciel ne m'octroie pas encore le repos.

Séléné
Pourquoi ?

Osmidas
En quels termes les dieux t'ont-ils fait connaître leur volonté ?

Énée
Osmidas, jamais le sommeil n'apporte à mes yeux son doux oubli sans que le visage immobile de mon père n'apparaisse devant eux. "Fils", dit-il, et je l'écoute, "fils ingrat, est-ce là le royaume d'Italie qu'Apollon et moi t'avons chargé de conquérir ? L'Asie malheureuse attend que Troie renaisse sur une autre terre par l'ouvrage de ta valeur. Tu l'as promis; moi, à l'ultime instant de ma vie, j'ai entendu ta promesse lorsque tu t'es penché pour me baiser la main, et que tu m'en as fait serment. Et maintenant, infidèle à ta patrie, à toi-même, à ton père, tu te perds ici dans l'inaction et dans l'amour ! Lève-toi; coupe les cordages criminels de tes navires, largue les amarres." Puis il me regarde d'un œil torve et s'en va.

Séléné
Je suis glacée d'horreur.

Les gardes de Didon commencent à apparaître au fond de la scène.

(Me voici presque heureux : si Énée part, c'est un rival de moins pour le trône.)

Séléné
Si tu abandonnes ta bien-aimée, Didon mourra (et Séléné n'y survivra pas.)

Osmidas
La reine approche.

Énée
(Que vais-je lui dire ?)

Séléné
(Je ne puis révéler mon tourment.)

Énée
(Défends-toi, mon cœur: voici l'épreuve.)

 

Scène II
Les mêmes, Didon avec sa suite

 

Récitatif

Didon
Énée, splendeur de l'Asie, doux souci de Cythérée comme tu es le mien, vois comme à chaque instant, fière de ton séjour, la naissante Carthage élève son front. Ces arcs, ces temples, ces remparts sont les fruits de mes efforts; mais toi, Énée, tu es, de ces efforts, le plus noble ornement. Tu ne me regardes pas, tu ne dis rien ? Est-ce ainsi qu'Énée m'accueille, avec un froid silence ? L'amour a-t-il par hasard déjà effacé mon image de ton cœur ?

Énée
Je le jure devant tous les dieux: Didon est toujours présente à mon esprit. Ni le temps ni l'éloignement ne pourront recouvrir ma flamme des cendres de l'oubli: cela aussi, je le jure devant les dieux.

Didon
Quelle protestation ! Je ne te demande pas de serments; pour que je te croie, un regard, un soupir de toi me suffisent.

Osmidas
(Elle s'avance trop.)

Séléné
(Et moi, je n'ose parler.)

Énée
Si tu es soucieuse de ton repos, pense à ta grandeur, ne pense plus à moi.

Didon
Ne pas penser à toi ? Moi qui ne vis que pour toi ? Moi qui ne jouis pas de mes jours heureux si tu me quittes un seul instant ?

Énée
Oh Dieu, que dis-tu ? Quel moment as-tu choisi ? Ah ! tu es trop généreuse envers un ingrat.

Didon
Ingrat, Énée ? Pourquoi ? Ma flamme te pèserait donc ?

Énée
Au contraire, jamais je ne t'ai aimée plus tendrement. Mais...

Didon
Quoi ?

Énée
La patrie... Le Ciel...

Didon
Parle.

Énée
Je devrais... Mais non... L'amour... Oh Dieu ! La foi... Ah ! je ne peux parler. (à Osmidas) Explique-le à ma place.

Il sort.

 

Scène III
Didon, Séléné, Osmidas

 

Récitatif

Didon
Énée s'en va ainsi, il me laisse ainsi ? Que veut dire ce silence ? En quoi suis-je coupable ?

Séléné
Il pense t'abandonner. La gloire et l'amour combattent dans son cœur, et je ne sais lequel vaincra.

Didon
Il est glorieux de m'abandonner ?

Osmidas
(Trompons-la.) Reine, Séléné n'a pas pénétré le cœur d'Énée. L'ambassadeur du royaume des Maures, Arbace, doit arriver ici.

Didon
Dans quel but ?

Osmidas
Le fier roi va demander ta main, et Énée craint que tu cèdes à la force, et te donnes à lui. C'est pourquoi, en partant ainsi, il fuit la douleur de te voir...

Didon
Je comprends. Va, sœur chérie, dissipe les soupçons du cœur d'Énée et dis-lui que seule la mort m'arrachera à lui.

Séléné
(Ô sort, tu me condamnes aussi à cela !)

 

Aria

Air

 

Selene

Dirò che fida sei,
su la mia fé riposa;
sarò per te pietosa;
(per me crudel sarò).

Sapranno i labbri miei
scoprirgli il tuo desio.
(Ma la mia pena, oh dio,
come nasconderò!)

 

Séléné

Je dirai que tu es fidèle,
Repose-toi sur ma parole,
Je serai compatissante pour toi
(Pour moi, je serai cruelle.)

Ma bouche saura
Lui dévoiler ton désir.
(Mais ma peine, ô Dieu !
Comment cacherai-je ?)

 

Elle sort.

 

Scène IV
Didon et Osmidas

 

Récitatif

Didon
Arbace peut venir, à sa guise, en suppliant ou en menaçant: il vient en vain. Avant que le soleil se couche, il me verra donner devant lui ma main à Énée; seul son cœur m'agrée, qu'Iarbas le sache.

Osmidas
Arbace arrive.

 

Scène V
Les mêmes, Iarbas sous le nom d'Arbace, Araspe

 

Pendant qu'au son d'instruments barbares, on voit venir de loin Iarbas et Araspe avec une suite de Maures et de figurants qui conduisent des tigres et des lions et portent d'autres cadeaux à offrir à la reine, Didon, assistée par Osmidas, monte sur le trône, à côté duquel reste Osmidas. Deux Carthaginois apportent des coussins pour l'ambassadeur africain et les installent face au trône, mais à bonne distance. Iarbas et Araspe s'arrêtent en entrant en scène et parlent sans être entendus.

 

Récitatif

Araspe
Tu vois, mon roi...

Iarbas
Tais-toi. Tant que dure le stratagème, appelle-moi Arbace et ne pense pas au trône; pour l'instant, je ne suis pas Iarbas et je ne suis pas roi. (à Didon) Didon, le roi des Maures m'envoie vers toi, pour que je te transmette fidèlement ses volontés. Je t'offre à ton choix, en un même instant, un soutien ou ta ruine. Tout ce que tu vois là, vêtements, pierreries, trésors, hommes, bêtes sauvages, que produit l'Afrique qui lui est soumise, il te l'envoie en cadeau comme signe de sa grandeur. D'après ce don, apprends à connaître le donateur.

Didon
Puisque j'accepte ce don, ton seigneur reçoit un grand remerciement; mais s'il n'est pas plus sage, ce qui est aujourd'hui don peut devenir un tribut. (Que cet homme est hautain !) Assieds-toi et parle.

Araspe, bas à Iarbas
(Comment la trouves-tu, seigneur ?)

Iarbas, bas à Araspe
(Superbe et belle.) Souviens-toi, Didon, comment tu es venue de Tyr et quelle résolution désespérée t'a entraînée vers ce rivage. Contre ton frère perfide, ses désirs barbares, son génie cupide, l'Afrique fut ton seul refuge, ton seul abri. Ce vaste territoire où se dresse la superbe Carthage fut un cadeau de mon seigneur, et ce fut...

Didon
Tu confonds une vente et un cadeau.

Iarbas
Laisse-moi d'abord parler, et réponds ensuite.

Didon, bas à Osmidas
(Quelle arrogance !)

Osmidas, bas à Didon
(Supporte-la.)

Iarbas
Mon roi Iarbas a courtoisement demandé à t'épouser; tu as refusé, et il a supporté cet outrage parce qu'alors, tu as juré que tu restais fidèle aux cendres de Sichée. Maintenant, toute l'Afrique sait qu'Énée est venu ici depuis l'Asie détruite; elle sait que tu l'as accueilli, et elle sait que tu l'aimes. Elle ne souffrira pas qu'une épave de Troie dispute ses amours au roi des Maures.

Didon
Son amour comme son courroux seront également inféconds.

Iarbas
Laisse-moi d'abord finir, et réponds ensuite. Généreusement, mon roi t'offre la paix au lieu de la guerre, si tu le veux; et pour corriger ton erreur, il désire ton affection, il demande ton lit, il veut la tête d'Énée.

Didon
Tu as fini de parler ?

Iarbas
J'ai fini.

Didon
Je suis venue du royaume de Tyr vers ces rivages pour y chercher la liberté, et non des chaînes. Carthage est le prix de mes trésors, et non un cadeau de ton roi. Quand j'ai refusé ma main et mon cœur à Iarbas, je pensais devoir être fidèle à mon époux. Maintenant, je ne suis plus telle...

Iarbas
Si tu n'es plus...

Didon
Laisse-moi d'abord répondre, et parle ensuite. Je ne suis plus telle: les sages modifient leurs pensers selon les circonstances. Énée plaît à mon cœur, il est utile à mon trône, et il sera mon époux.

Iarbas
Mais sa tête...

Didon
Il ne sera pas facile d'en triompher; au contraire, cette épave de Troie pourrait coûter bien des sueurs au roi des Maures.

Iarbas
Si tu irrites mon seigneur, tu verras venir te faire la guerre tous les Gétules, tous les Numides, tous les Garamantes que contient l'Afrique.

Didon
Pourvu qu'Énée soit avec moi, je ne suis pas inquiète. Que viennent sur ces rivages les Garamantes, les Numides, l'Afrique et le monde !

Iarbas
Je lui dirai donc...

Didon
Tu lui diras que je ne me soucie pas de son amour, et que je ne crains pas sa colère.

Iarbas
Réfléchis mieux, Didon.

Didon
J'ai déjà réfléchi.

Ils se lèvent.

 

Aria

Air

 

Didone

Son regina e sono amante;
e l'impero io sola voglio
del mio soglio e del mio cor.

Darmi legge invan pretende
chi l'arbitrio a me contende
della gloria e dell'amor.

 

Didon

Je suis reine et je suis amante,
Et je veux régner seule
Sur mon trône et sur mon cœur.

Il prétend en vain me donner des lois,
Celui qui me dispute l'autorité
Sur ma gloire et sur mon amour.

 

Scène VI
Iarbas, Osmidas et Araspe

 

Récitatif

Iarbas, sur le point de partir
Araspe, vengeance !

Araspe
Tes pas sont mon escorte.

Osmidas
Arbace, attends !

Iarbas
(Que va-t-il vouloir de moi ?)

Osmidas
Puis-je parler librement et comme je l'entends ?

Iarbas
Parle.

Osmidas
Si tu le veux, je m'offre à être le compagnon et le guide de ta colère. Didon a confiance en moi, Énée me croit son ami et toutes les armées sont sous mes ordres. Je pourrais considérablement faciliter la voie à tes desseins.

Iarbas
Mais qui es-tu ?

Osmidas
Je suis Osmidas, un fidèle de la reine de Tyr. Chypre fut mon berceau, et mon courage est plus grand que ma fortune.

Iarbas
J'accepte ton offre, et si tu es fidèle, tu auras pour récompense tout ce que tu demanderas.

Osmidas
Que Didon soit à ton roi, et qu'il me cède l'empire de Carthage.

Iarbas
Je te le promets.

Osmidas
Mais qui sait si ton seigneur consentira à cette demande audacieuse ?

Iarbas
Le roi promet, quand promet Arbace.

Osmidas
Donc...

Iarbas
Ici, tout acte innocent peut faire l'objet de soupçons; réserve tes conseils à un lieu plus sûr et plus caché. Aie confiance. Osmidas sera roi si Iarbas est époux.

 

Aria

Air

 

Osmida

Tu mi scorgi al gran disegno
e al tuo sdegno, al tuo desio,
l'ardir mio ti scorgerà.

Così rende il fiumicello,
mentre lento il prato ingombra,
alimento all'arboscello;
e per l'ombra umor gli dà.

 

Osmidas

Tu m'escortes vers mon grand dessein,
Et vers ton courroux, vers ton désir,
Mon audace t'escortera.

Ainsi le ruisselet fournit
En envahissant lentement le pré
Un aliment à l'arbrisseau
Et l'arrose sous son ombre.

 

Scène VII
Iarbas et Araspe

 

Récitatif

Iarbas
Il est bien sot, s'il croit que je m'obligerai à lui tenir parole.

Araspe
Tu le lui as promis.

Iarbas
Il ne mérite pas de loyauté, celui qui ne la respecte pas vis-à-vis d'autrui. Mais, va, cher Araspe; tout délai est un supplice pour ma fureur; va, qu'un coup de toi assure ma vengeance. Il faut tuer Énée.

Araspe
J'y vais; et sous peu, le sort sera l'arbitre de ma valeur et de la sienne dans un combat ouvert.

Iarbas
Non, arrête-toi. Je ne veux pas qu'on remette au hasard ton honneur, ma haine, ma vengeance. Attaque-le par surprise, sers-toi de la ruse.

Araspe
Moi, de la ruse ? Seigneur, je suis né sujet, mais pas traître. Dis-moi d'aller nu au milieu des incendies, contre des armées, je ferai tout. Tu es le maître de ma vie; je ne refuse pas d'affronter une épreuve pour te défendre. Mais n'exige pas une traîtrise de ma part.

Iarbas
Sentiments d'une âme vulgaire ! Je ne manque pas de bras plus fidèles que le tien.

Araspe
Comment, ô dieux, ta vertu...

Iarbas
Quelle vertu ? Dans ce monde, ou bien la vertu n'existe pas, ou bien, la seule vertu est celle qui plaît et est utile.

 

Aria

Air

 

Iarba

Fra lo splendor del trono
belle le colpe sono,
perde l'orror l'inganno,
tutto si fa virtù.

Fuggir con frode il danno
può dubitar se lice
quell'anima infelice
che nacque in servitù.

 

Iarbas

Dans la lumière du trône,
Les fautes sont belles,
La tromperie perd son horreur,
Tout devient vertu.

S'il est permis de fuir
Le danger par la ruse,
Seule se le demande l'âme misérable
Qui naquit dans la servitude.

 

Scène VIII
Araspe seul

 

Récitatif

Araspe
Scélérat ! Comment ne sens-tu pas l'horreur que cause le remords d'un crime, même couronné de réussite, la paix même au milieu des désastres que procure la vertu ? Ô soutien du monde, parure des hommes et des dieux, belle vertu, tu es mon escorte.

 

Aria

Air

 

Araspe

Se dalle stelle tu non sei guida
fra le procelle dell'onda infida,
mai per quest'alma calma non v'è.

Tu m'assicuri ne' miei perigli
nelle sventure tu mi consigli
e sol contento sento per te.

 

Araspe

Si, depuis les étoiles, tu ne lui sers pas de guide,
Parmi les tempêtes du flot perfide,
Jamais mon âme ne connaît de calme.

Tu me mets en sécurité dans mes dangers,
Tu me conseilles dans mes malheurs,
Et ce n'est que par toi que je ressens du contentement.

 

Il sort.

 

Scène IX
Une cour
Séléné et Énée

 

Récitatif

Énée
Je te l'ai déjà dit, Séléné, Osmidas interprète mal mes sentiments. Ah ! plût aux dieux que Didon fût infidèle, ou que je pusse l'imaginer telle un seul instant ! Mais savoir qu'elle m'adore et devoir la quitter, voilà mon tourment.

Séléné
La raison qui te force à partir peut bien être celle que tu veux; au moins, arrête-toi quelques instants et rends-toi au temple de Neptune; ma sœur veut t'y entretenir.

Énée
Ce délai sera pénible.

Séléné
Écoute-la et pars.

Énée
Et je donnerai l'ultime adieu à celle que j'adore ?

Séléné
(Je me tais, et je ne meurs pas ?)

Énée
Séléné pleure !

Séléné
Comment veux-tu que je ne pleure pas quand tu parles ainsi ?

Énée
Cesse de soupirer. Seule Didon a des raisons de se plaindre de mon départ.

Séléné
Didon et moi avons le même cœur.

Énée
Tu t'affliges tant pour elle ?

Séléné
Elle vit en moi de telle sorte, je vis de telle sorte en elle, que tous ses maux sont mes maux.

Énée
Généreuse Séléné, tes soupirs me font tellement pitié que devant votre chagrin, j'en oublie presque le mien.

Séléné
Si tu voyais mon cœur, ta pitié serait peut-être encore plus grande.

 

Scène X
Les mêmes, Iarbas, Araspe

 

Récitatif

Iarbas
J'ai parcouru tout le palais à la recherche d'Énée, et je ne le trouve toujours pas.

Araspe
Donc, il est peut-être parti.

Iarbas, voyant Énée
Serait-ce cet homme ? À ses vêtements, il ne me semble pas Africain. (à Énée) Dis-moi, étranger, qui es-tu ?

Araspe, voyant Séléné
(Combien ce visage plaît à mes yeux !)

Énée, après avoir regardé Iarbas
Trop belle Séléné...

Iarbas, à Énée
Holà ! Tu n'entends pas ?

Énée, même jeu
Trop compatissante aux autres...

Séléné, regardant Iarbas
Quel discours arrogant !

Araspe, même jeu
(Qu'elle est charmante !)

Iarbas, à Énée
Fais connaître ton nom, ou je...

Énée
Quel droit as-tu de le demander ? Pour quoi faire ?

Iarbas
Ma raison, c'est mon bon plaisir.

Énée, voulant partir
Chez nous, ce n'est pas l'usage de répondre aux sots.

Iarbas, voulant tirer son épée, retenu par Séléné
Mon acier...

Séléné
Tant d'audace, sous les yeux de Séléné, dans le palais de Didon ?

Iarbas
Si peu de respect envers le messager d'Iarbas ?

Séléné
La reine sera informée de ce fol orgueil.

Iarbas
Qu'elle le sache; d'ici là, elle me verra en dépit d'elle trancher cette tête, et l'apporter en même temps que celle d'Énée aux pieds de mon roi offensé.

Énée
Ce sera plus difficile que tu ne crois.

Iarbas
C'est toi qui pourrais t'y opposer ? Ou cet Énée qui tire gloire de raconter tout ce qu'il a perdu ?

Énée
Dans un assaut de gloire, tes victoires le cèdent largement à ses pertes.

Iarbas
Mais qui es-tu, toi qui t'opposes tant à moi à son sujet ?

Énée
Je suis quelqu'un qui ne te craint pas, et cela doit te suffire.

 

Aria

Air

 

Enea

Quando saprai chi sono,
sì fiero non sarai
né parlerai così.

Brama lasciar le sponde
quel passaggiero ardente;
fra l'onde poi si pente,
se ad onta del nocchiero
dal lido si partì.

 

Énée

Quand tu sauras qui je suis,
Tu ne seras plus si fier,
Tu ne parleras plus ainsi.

Le bouillant passager
Veut quitter le rivage;
Puis, sur l'eau, se repent
S'il est parti du bord
Contre l'avis du marin.

 

Il sort.

 

Scène XI
Séléné, Iarbas et Araspe

 

Récitatif

Iarbas, voulant le suivre
Il ne partira pas avant que...

Séléné, le retenant
Que veux-tu de lui ?

Iarbas
Son nom.

Séléné
Son nom, tu l'apprendras de ma bouche, sans une telle fureur.

Iarbas
À cette condition, je reste.

Séléné
C'est précisément cet Énée que tu cherches.

Iarbas
Ah ! tu m'as dérobé un coup que le ciel bienveillant offrait à mon bras.

Séléné
Mais pourquoi tant de courroux ? En quoi t'a-t-il offensé ?

Iarbas
Il dispute à mon seigneur l'amour de Didon; tu le sais, et tu demandes en quoi il m'offense ?

Séléné
Tu supposes donc, Arbace, qu'un cœur qui s'éprend choisit à sa guise l'objet chéri ? Tu es encore novice à l'école d'amour.

Elle sort.

 

Scène XII
Iarbas, Araspe, puis Osmidas

 

Récitatif

Iarbas
Araspe, il n'est plus temps de me dissimuler ainsi. Jusque là, cela me coûte trop de souffrance.

Araspe
Que vas-tu faire ?

Iarbas
Je vais lancer contre le palais mes soldats, que j'ai cachés dans la forêt non loin d'ici quand je suis venu; je détruirai Carthage , et j'arracherai le cœur infâme de mon indigne rival...

Osmidas, en hâte
Seigneur, la reine se dirige déjà vers le temple de Neptune. Si tu tardes à intervenir, elle va sous tes yeux donner sa main à l'orgueilleux Troyen.

Iarbas
Que d'audace !

Osmidas
Ce n'est plus le moment des doléances inutiles.

Iarbas
Quel est ton plan ?

Osmidas
Le plus rapide est le meilleur. Je te précède, sois audacieux. Dans toute entreprise, je serai là pour te soutenir et te défendre.

Il sort.

 

Scène XIII
Iarbas et Araspe

 

Récitatif

Araspe
Où cours-tu, seigneur ?

Iarbas
Égorger mon rival.

Araspe
Comment peux-tu l'espérer ? Tes soldats ne connaissent pas encore tes volontés.

Iarbas
Là où la force est sans pouvoir, la tromperie doit intervenir.

Araspe
Et tu veux acheter ta vengeance en la souillant de traîtrise ?

Iarbas
Araspe, ma faveur te rend trop hardi. J'aimerais te voir plus franc pour agir, et moins rapide pour donner des conseils. Rappelle-toi qui je suis et qui tu es.

 

Aria

Air

 

Iarba

Son quel fiume che gonfio d'umori,
quando il gelo si scioglie in torrenti,
selve, armenti, capanne e pastori
porta seco e ritegno non ha.

Se si vede fra gli argini stretto,
sdegna il letto, confonde le sponde
e superbo fremendo sen va.

 

Iarbas

Je suis comme le fleuve aux eaux enflées
Quand la glace fond en torrents:
Il emporte avec lui, sans retenue,
Forêts, troupeaux, cabanes et bergers.

S'il se voit à l'étroit entre ses rives,
Il dédaigne son lit, ravage les bords,
Et, superbe, s'en va grondant.

 

Ils sortent.

 

Scène XIV
Temple de Neptune, avec une statue du dieu
Énée et Osmidas

 

Récitatif

Osmidas
Comment ? Didon apprendra de ta propre bouche que tu veux l'abandonner ? Ah, tais-toi, par pitié, et épargne ce tourment à son cœur.

Énée
C'est cruauté de le lui dire, mais le lui taire serait de la traîtrise.

Osmidas
Bien que je te sache ferme, j'espère que tu changeras de résolution devant ses larmes.

Énée
Ma douleur peut m'arracher à la vie, mais elle ne peut faire que je manque à ma patrie et à mon père.

Osmidas
Oh, généreuses paroles ! Vaincre ses propres passions passe avant toute autre gloire.

Énée
Mais combien coûte une telle victoire !

 

Scène XV
Les mêmes, Iarbas, Araspe

 

Récitatif

Iarbas, bas à Araspe
(Voici mon rival, et personne de ses fidèles n'est avec lui.)

Araspe, bas à Iarbas
(Ah, pense que tu es...)

Iarbas, même jeu
(Tais-toi et suis-moi.) Ainsi, mes outrages...

Alors qu'il veut frapper Énée, il laisse échapper son poignard, qu'Araspe ramasse.

Araspe, à Iarbas
Arrête-toi.

Iarbas, à Araspe
Infâme, tu viens au secours de mon ennemi ?

Énée, à Araspe, voyant le poignard dans sa main
Qu'essaies-tu de faire, scélérat ?

Osmidas
(Tout est perdu.)

 

Scène XVI
Les mêmes, Didon avec des gardes

 

Récitatif

Osmidas, feignant l'épouvante
Reine, nous sommes trahis. Si Arbace avait tardé à venir à sa rescousse, le valeureux Énée tombait sous un coup inhumain.

Didon
Qui est le traître, où se trouve-t-il ?

Osmidas, montrant Araspe
Regarde-le, il a encore le fer en main.

Didon
Qu'est-ce qui a fait naître dans ton cœur un désir si barbare ?

Araspe
La gloire de mon seigneur, et mon devoir.

Osmidas
Comment ? Arbace lui-même désapprouve...

Araspe
Je sais qu'il me condamne; je crains sa colère; mais le crime ne fut pas le mien, et je ne me repens de rien.

Didon
Et tu ne rougis pas de cet excès sacrilège ?

Araspe
Je le referais mille fois.

Didon
Je t'en empêcherai. Gardes, mettez-le sous surveillance.

Araspe part entre les gardes.

Énée, à Iarbas
Généreux ennemi, je ne croyais pas trouver tant de vertu en toi. Laisse-moi, sur mon sein...

Iarbas
Écarte-toi, Énée. Sache que ta vie est un cadeau d'Araspe, que je veux ton sang, et que je suis Iarbas.

Didon
Toi, Iarbas !

Énée
Le roi des Maures ?

Didon
Un roi ne renferme pas dans son cœur des sentiments si criminels. Tu es un menteur. Qu'on le désarme.

Iarbas, tire son épée
Que personne n'ose s'approcher, ou je l'égorge.

Osmidas, bas à Iarbas
(Cède au moins un peu de terrain, jusqu'à ce que j'aie rassemblé tes gens; fie-toi à moi.)

Iarbas, bas à Osmidas
(Moi, une telle vilenie !)

Énée
Arrêtez, amis; c'est à moi qu'il revient de le punir.

Didon
Réserve ta valeur pour une meilleure tâche. Qu'attend-on ? Qu'il se rende, ou qu'il tombe transpercé à mes pieds.

Osmidas, bas à Iarbas
(Réserve-toi pour ta vengeance.)

Iarbas
Voici mon épée.

Il jette son épée, ramassée par les gardes, entre lesquels il part.

Didon, à Osmidas
Occupe-toi de réfréner son âme orgueilleuse.

Osmidas
Repose-toi sur ma loyauté.

Il sort à la suite d'Iarbas.

 

Scène XVII
Didon et Énée

 

Récitatif

Didon
Énée, te voici sauvé de cette barbare férocité. C'est pour moi que les dieux préservent une si noble vie.

Énée
Reine, ô Dieu !

Didon
Tu es peut-être encore incertain de ma foi ?

Énée
Non. Mes malheurs sont bien plus funestes. Le destin veut...

Didon
Tu m'abandonnes ! Pourquoi ?

Énée
L'ordre de Jupiter, l'ombre de mon père, ma patrie, le ciel, ma promesse, le devoir, l'honneur, la renommée, tout m'appelle aujourd'hui vers les bords d'Italie. Mon long séjour ici a trop provoqué la colère des dieux.

Didon
Et c'est ainsi que jusqu'à maintenant, perfide, tu m'as caché ton dessein ?

Énée
Ce fut par pitié.

Didon
Quelle pitié ? Ta bouche menteuse me jurait fidélité, pendant que le cœur se demandait comment tu pourrais porter ailleurs tes pas. À qui, malheureuse, ferai-je désormais confiance ? Méprisable rebut des flots, je le recueille sur le rivage; je le rétablis des injures de la mer; ses navires et ses armées, déjà dispersés, je les lui rends; et je lui accorde une place dans mon cœur, dans mon royaume; et cela, c'est peu. Refusant pour lui l'amour de cent rois, je provoque leur colère. Et voici ma récompense ! À qui, malheureuse, ferai-je désormais confiance ?

Énée
Didon, tant que je vivrai, tu seras un doux souvenir dans mes pensées; et jamais je ne partirais si je ne devais pas, par la volonté des dieux, consacrer mes efforts à l'empire latin.

Didon
Vraiment, les dieux n'ont pas d'autre souci que ton destin !

Énée
Je resterai, si tu veux voir un malheureux se rendre parjure.

Didon
Non; je frustrerais tes fils de l'empire du monde ! Pars donc, suis ta destinée, va chercher le royaume d'Italie; confie ton espoir aux flots, aux vents; mais écoute: le ciel lui-même fera de ces mêmes flots les instruments de ma vengeance; et alors, te repentant, mais trop tard, de t'être fié à l'élément dépourvu de raison, tu invoqueras en vain ta Didon.

Énée
Si tu voyais mon cœur...

Didon
Laisse-moi, traître.

Énée
Reçois du moins de ma bouche mon ultime adieu avec un visage moins courroucé.

Didon
Laisse-moi, ingrat.

Énée
Et pourtant, tu n'as pas de raisons de me condamner avec tant de colère.

Didon
Infâme !

 

Aria

Air

 

Didone

Non ha ragione, ingrato,
un core abbandonato
da chi giurogli fé ?

Anime innamorate,
se lo provaste mai,
ditelo voi per me.

Perfido ! Tu lo sai
se in premio un tradimento
io meritai da te.

E qual sarà tormento,
anime innamorate,
se questo mio non è ?

 

Didon

Il n'a pas de raisons, ingrat,
Un cœur abandonné
Par qui lui a juré sa foi ?

Âmes amoureuses,
Si jamais vous l'avez éprouvé,
Dites-le pour moi.

Perfide ! Tu le sais,
Si j'ai mérité comme récompense
Une trahison de ta part !

Qu'est-ce qu'un supplice,
Âmes amoureuses,
Si ce qui m'arrive n'en est pas un ?

 

Elle sort.

 

Scène XVIII
Énée seul

 

Récitatif

Énée
Et je souffrirai, mon âme, qu'une si barbare récompense soit le prix de ta loyauté ? Tant d'amour, tant de dons... Ah ! avant que je t'abandonne, périsse l'Italie, périsse le monde ! Que ma renommée reste ensevelie dans un oubli profond, que Troie s'en aille en cendres une nouvelle fois ! Mais qu'ai-je dit ! Noble père, pardonne à mes amoureuses folies, j'en suis honteux; ce n'est pas Énée qui a parlé, c'est l'amour. Oui, partons. Mais alors, le Maure barbare serrera mon trésor dans ses bras ? Non... Mais le fils sera donc parjure envers son père ? Père, amour, jalousie, dieux, conseillez-moi !

 

Aria

Air

 

Enea

Se resto sul lido,
se sciolgo le vele,
infido, crudele
mi sento chiamar.

E intanto confuso
nel dubbio funesto,
non parto, non resto;
ma provo il martire
che avrei nel partire,
che avrei nel restar.

 

Énée

Que je reste sur le rivage,
Que je mette à la voile,
Je m'entends appeler
Perfide, cruel.

Et pendant ce temps, confus,
Dans un doute funeste,
Je ne pars ni ne reste;
Mais j'éprouve le martyre
Que j'aurai à partir,
Que j'aurai à rester.

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Acte second

 

Scène première
Appartements royaux, avec une petite table et un siège
Séléné et Araspe

 

Récitatif

Séléné
Qui a détaché les chaînes de ce monstre inhumain ?

Araspe
Belle Séléné, te me poses la question inutilement. J'étais coupable et prisonnier, je me vois en un instant libre et innocent; j'apprends que mon seigneur est dans les fers, je me rends au palais pour défendre ses intérêts et je l'y trouve.

Séléné
Ah ! il y a quelque traquenard monté contre Énée. Va défendre sa vie.

Araspe
Il est mon ennemi; mais si tu veux qu'Araspe le défende contre les pièges, je te le promets; jusque là, mon honneur ne s'y oppose pas; mais cela doit te suffire.

Séléné, allant partir
Cela me suffit.

Araspe
Ah ! ne dérobe pas si vite à mes yeux le plaisir de te contempler !

Séléné
Pourquoi ?

Araspe
Que je sois amoureux, je devrais te le taire; mais c'est ton visage qui est coupable de mon crime.

Séléné
Araspe, j'apprécie ta valeur, ton visage, ta vertu; mais mon cœur souffre déjà d'une autre torche.

Araspe
Que je suis infortuné !

Séléné
Séléné l'est encore plus. Si mon visage t'enflamme, au moins, tu me racontes tes peines et je les écoute. Mais moi, je ne puis taire l'incendie caché, et je n'ose le dévoiler.

Araspe
Souffre au moins ma foi.

Séléné
Oui, mais n'attends pas que je la récompense. Si ta vertu peut m'aimer à cette condition, je t'y autorise; mais n'en demande pas plus.

Araspe
Je ne demande rien de plus.

 

Aria

Air

 

Selene

Ardi per me fedele,
serba nel cor lo strale;
ma non mi dir crudele,
se non avrai mercé.

Hanno sventura eguale
la tua, la mia costanza;
per te non v'è speranza,
non v'è pietà per me.

 

Séléné

Brûle fidèlement pour moi,
Conserve le trait dans ton cœur,
Mais ne me traite pas de cruelle
Si ta flamme n'est pas couronnée.

Ta constance et la mienne
Sont également infortunées:
Pour toi, il n'y a point d'espoir,
Pour moi, nulle compassion.

 

Elle sort.

 

Scène II
Araspe seul

 

Récitatif

Araspe
Tu me dis de ne rien espérer; mais tu ne le dis pas suffisamment: l'espérance est la dernière à se perdre.

Il sort.

 

Scène III
Didon, un feuillet à la main, Osmidas, puis Séléné

 

Récitatif

Didon
Je sais maintenant que derrière le prétendu Arbace se dissimule le roi des Maures; mais il peut bien être qui il veut, il m'a offensée; et sans plus attendre, sujet ou souverain, je veux qu'il meure.

Osmidas
Tu trouveras toujours en moi le plus fidèle exécutant de tes ordres.

Didon
Ta fidélité aura sa récompense.

Osmidas
Quelle récompense, reine ? C'est en vain que j'emploie pour toi ma loyauté et ma valeur: Énée, seul, occupe tout ton cœur.

Didon
Tais-toi, ne me rappelle pas ce nom abhorré. C'est un perfide, un ingrat, une âme sans foi ni loi. Je suis en colère envers moi-même de l'avoir aimé jusqu'à maintenant.

Osmidas
Si tu le revois, tu te calmeras.

Didon
Le revoir ! Cette âme criminelle ne me verra plus jamais.

Séléné
Énée voudrait te parler, si tu le lui accordes.

Didon
Énée ? Où est-il ?

Séléné
Près d'ici, à soupirer après le plaisir de te voir.

Didon
Le téméraire ! Qu'il vienne ! Osmidas, va-t'en.

Séléné sort.

Osmidas
Ne te l'avais-je pas dit ? Énée prive ton cœur de toute sa liberté.

Didon
Ne me tourmente plus, laisse-moi seule.

Osmidas sort.

 

Scène IV
Didon et Énée

 

Récitatif

Didon
Comment ! Tu n'es pas encore parti ? Le grand Énée orne encore de sa présence ces rivages barbares ? Et pourtant, je croyais qu'ayant déjà franchi la mer, tu traînais en triomphe, au cœur de l'Italie, des peuples vaincus et des rois écrasés !

Énée
Belle reine, cet amer discours sied peu à ton cœur. Je viens soucieux de ton honneur et du mien. Je sais que tu veux punir de mort le fier orgueil du Maure.

Didon
Et voici l'ordre.

Énée
Ma gloire ne me permet pas de venger ainsi les torts que je subis. Si c'est à cause de moi que tu le condamnes...

Didon
Le condamner à cause de toi ! Que tu t'abuses ! Il est passé, Énée, le temps où Didon pensait à toi. Le flambeau est éteint, la chaîne est défaite, et c'est à peine si maintenant je me rappelle ton nom.

Énée
Pense que cet orateur trompeur est roi des Maures.

Didon
Je ne sais pas qui il est: je le crois Arbace.

Énée
Dieu ! En le faisant mourir, tu soulèves toute l'Afrique contre toi.

Didon
Je ne désire pas de conseils; occupe-toi de tes royaumes, je pense au mien. Jusqu'à présent, j'ai dicté des lois sans toi, j'ai vu Carthage surgir de terre sans toi; heureuse que j'eusse été, si, ingrat, tu n'étais jamais arrivé sur nos bords.

Énée
Si tu méprises ton péril, donne-le moi ; je te demande grâce pour lui.

Didon
Oui, vraiment, je me dois, mon royaume et moi-même, à ton grand mérite. À un si fidèle amant, à un héros si pieux, aux justes prières d'un tel intercesseur, on ne doit rien refuser.

Elle va à la table.

Inhumain ! Tyran ! C'est peut-être le dernier jour où tu dois me voir ; tu viens sous mes yeux, tu me parles uniquement d'Arbace, et tu ne te soucies pas de moi ! Si seulement j'avais vu ton œil humide, ne fût-ce que d'une seule larme ! Un regard, un soupir, un signe de pitié, je ne trouve rien de cela en toi. Et tu me demandes une grâce ? Il faut que je te récompense encore de tant d'outrages ? Parce que tu veux le voir sauf, moi, je veux qu'il meure.

Elle signe le papier.

Énée
Mon idole - car tu es mon idole, en dépit du destin -, que puis-je dire, à quoi bon renouveler ta douleur avec des soupirs ? Ah ! si jamais tu as eu dans ton cœur quelque tendre sentiment pour moi, calme ton courroux et rassérène tes yeux. C'est Énée qui te le demande, cet Énée que tu as un jour appelé ton cœur, ton bonheur, celui que jusqu'à présent tu as aimé plus que ta vie, plus que ton trône, cet Énée...

Didon
Il suffit, tu as gagné. Voici le feuillet; vois combien je t'adore, même ingrat. D'un seul de tes regards, tu m'ôtes toute défense et tu me désarmes. Et tu as le cœur de me trahir ? Tu peux me quitter ?

 

Aria

Air

 

Didone

Ah non lasciarmi, no,
bell'idol mio.
Di chi mi fiderò
se tu m'inganni ?

Di vita mancherei
nel dirti addio,
che viver non potrei
fra tanti affanni.

 

Didon

Ah, ne me laisse pas, non,
Ma belle idole.
À qui me fierai-je
Si tu me trompes ?

La vie me quittera
En te disant adieu,
Car je ne pourrai vivre
Parmi tant de tourments.

 

Elle sort.

 

Scène V
Énée, puis Iarbas

 

Récitatif

Énée
Je sens vaciller ma constance devant tant d'amour; et pendant que je sauve un autre, je me perds moi-même.

Iarbas
Que fait l'invincible Énée ? Je vois encore sur son visage les signes de la peur passée.

Énée
Iarbas est libre de ses liens ? Qui t'a rendu la liberté ?

Iarbas
Osmidas me permet de circuler dans le palais; mais, pour ta sécurité, il veut que je me promène sans mon épée.

Énée
Est-ce ainsi qu'Osmidas trahit l'ordre royal ?

Iarbas
Dis-moi, de quoi as-tu peur ? Que je fuie et me dérobe à ces remparts ? J'y resterai trop longtemps, pour ton malheur.

Énée
Ton sort présent ne fait pas peur, mais pitié.

Iarbas
Épargne cette pitié à ton grand cœur. Essaie donc, pour causer ma perte, entreprends donc d'irriter le courroux insensé d'une reine amoureuse. Les héros troyens ne savent pas venger les offenses avec d'autres armes.

Énée
Lis. La souveraine, dans ce feuillet, a signé ton arrêt de mort de sa propre main. Si Énée était Africain, Iarbas serait déjà passé de vie à trépas. Prends et apprends, barbare discourtois, comment Énée se venge des offenses.

Il déchire le feuillet et sort.

 

Scène VI
Iarbas seul

 

Récitatif

Iarbas
Je ne comprends pas d'aussi étranges aventures. Je trouve de la pitié auprès de mon ennemi, de l'infidélité chez mon vassal. Ah ! peut-être que l'un et l'autre conspirent pour me perdre. Mais je ne me soucie pas d'eux. Mon rival peut bien feindre la pitié, mon ami peut bien être faux, Iarbas ne sera pas capable de peur.

 

Aria

Air

 

Iarba

Fosca nube il sol ricopra
o si scopra il ciel sereno,
non si cangia il cor nel seno,
non si turba il mio pensier.

Le vicende della sorte
imparai con alma forte
dalle fasce a non temer.

 

Iarbas

Qu'un sombre nuage voile le soleil
Ou que le ciel serein se découvre,
Mon cœur ne change pas dans mon sein,
Ma pensée ne se trouble pas.

J'ai appris dès le berceau
Avec une âme forte, à ne pas redouter
Les vicissitudes du sort.

 

Scène VII
Un vestibule
Énée, puis Araspe

 

Récitatif

Énée
Entre le devoir et l'amour, mon cœur, encore hésitant, fluctue dans ma poitrine. Ma valeur a trop été asservie à l'empire d'un beau visage. Ah ! Qu'une bonne fois, le héros vainque l'amant !

Araspe
J'ai parcouru tout le palais à ta recherche.

Énée
Ami, viens dans mes bras.

Araspe
Recule-toi, Énée, je suis ton ennemi. Dégaine, dégaine ton fer ; je veux la guerre avec toi, non l'amitié.

Énée
Tu m'arraches d'abord à l'orgueil d'Iarbas; après quoi, tu me déclares la guerre et tu ne veux pas de mon amitié ?

Araspe
Tu te trompes: je défendais alors la gloire de mon roi, et non ta vie. On attend de moi que je lui rende, avec une plus noble blessure, la juste vengeance dont je l'ai frustré.

Énée
Énée, tirer son glaive contre son défenseur ?

Araspe
Eh bien, qu'attends-tu ?

Énée
Ma vie, tu m'en as fait don; prends-la si tu veux, je serai satisfait. Mais que je doive armer mon bras contre toi, généreux guerrier, tu l'espères en vain.

Araspe
Si tu n'empoignes pas ton glaive, je te traiterai à bon droit de lâche et de couard.

Énée
Énée ne peut endurer cette ignominieuse menace adressée à un cœur viril. Vois, pour te satisfaire, je tire mon épée. Mais auparavant, que tous les hommes, que les dieux entendent mon sentiment. Je suis l'ami d'Araspe, je dois la vie à sa valeur; c'est à contrecœur que je descends dans l'arène, taxé de lâcheté; et pour ne pas me montrer lâche, je deviens ingrat.

Il se met en position de se battre.

 

Scène VIII
Les mêmes, Séléné

 

Récitatif

Séléné
Tant de hardiesse dans le palais ! Arrêtez ! C'est ainsi que tu me tiens parole ? C'est ainsi, Araspe, traître, que tu défends la vie d'Énée ?

Énée
Non, princesse, Araspe n'a pas un cœur capable de trahison.

Séléné
Un vassal d'Iarbas ne peut être homme de parole.

Araspe
Belle Séléné, tu es la seule qui puisse se permettre de m'insulter ainsi.

Séléné
Tais-toi et va-t'en.

 

Aria

Air

 

Araspe

Tacerò, se tu lo brami;
ma fai torto alla mia fede,
se mi chiami traditor.

Porterò lontano il piede;
ma di questi sdegni tuoi
so che poi tu avrai rossor.

 

Araspe

Je me tairai si tu le souhaites,
Mais tu insultes ma loyauté
Si tu me traites de traître.

Je porterai mon pied au loin,
Mais je sais que tu rougiras
De m'avoir ainsi méprisé.

 

Il sort.

 

Scène IX
Séléné et Énée

 

Récitatif

Énée
En venant me provoquer, Araspe a soutenu la cause de son seigneur contre moi. Si tu prétends condamner sa vertu, tu insultes trop injustement son cœur.

Séléné
Qu'Araspe soit ce qu'il veut, ce n'est pas le moment de nous entretenir de lui; Didon souhaite te parler.

Énée
J'ai à l'instant porté mes pas hors de sa royale demeure; si elle me demande à nouveau de rester sur ces bords, notre peine s'accroîtra inutilement.

Séléné
Comment, parmi tant de chagrin, mon cœur, pourras-tu abandonner qui t'aime ?

Énée
Séléné, c'est à moi que tu dis "mon cœur" ?

Séléné
C'est Didon qui parle, ce n'est pas moi.

Énée
Si tu as tant de compassion pour ta sœur, ne t'occupe plus de moi, retourne vers elle. Dis-lui de se consoler, de céder au destin, de rasséréner ses yeux.

Séléné
Ah, non ! Change, mon amour, change de résolution !

Énée
Tu m'appelles ton amour !

Séléné
C'est Didon qui parle, et non Séléné. Viens et écoute-la. C'est l'unique réconfort qu'elle implore de ta part.

Énée
C'est le piège usuel où tombe un cœur aimant: il cherche du réconfort, et trouve du chagrin.

 

Aria

Air

 

Enea

Tormento il più crudele
d'ogni crudel tormento
è il barbaro momento
che in due divide un cor.

È affanno sì tiranno
che un'alma nol sostiene;
ah! Nol provar Selene,
se nol provasti ancor.

 

Énée

Le tourment le plus cruel
De tous les cruels tourments,
C'est le barbare moment
Qui déchire un cœur en deux.

Le supplice est si cruel
Qu'une âme ne peut l'endurer.
Ah, Séléné, ne l'éprouve pas,
Si tu ne l'as pas encore éprouvé.

 

Il sort.

 

Scène X
Séléné seule

 

Récitatif

Séléné
Sotte ! Pour qui soupiré-je ! Je perds ma paix, sans aucun espoir ? Mais qu'est-ce qui me force à soupirer en vain ? Je dois choisir un cœur plus favorable à mes vœux, je dois choisir un visage digne d'amour. Je dois choisir... Oh Dieu ! Le choix ne dépend pas de notre volonté; ce n'est pas la beauté, ce ne sont pas l'intelligence ou la valeur qui éveillent l'amour en nous; bien au contraire, c'est parfois celui qui n'est pas beau, c'est le plus sot qu'on adore; après quoi chacun se met en tête que sa flamme est belle; mais c'est rarement vrai.

 

Aria

Air

 

Selene

Ogni amator suppone
che della sua ferita
sia la beltà cagione;
ma la beltà non è.

È un bel desio che nasce
allor che men s'aspetta,
si sente che diletta
ma non si sa perché.

 

Séléné

Tout amoureux suppose
Que la beauté est cause
De sa blessure;
Mais non, ce n'est pas la beauté.

C'est un beau désir qui naît
Quand on s'y attend le moins,
On sent qu'il est délicieux,
On ne sait pas pourquoi.

 

Scène XI
Un cabinet avec des sièges
Didon, puis Énée

 

Récitatif

Didon
Je ne veux plus vivre en étant incertaine de mon sort; il est maintenant temps de faire une dernière tentative auprès d'Énée. Si le récit de mes tourments, si la pitié ne servent à rien, la jalousie doit être la dernière arme.

Énée
Reine, je viens à nouveau écouter tes reproches. Je sais que tu veux me traiter d'ingrat, de perfide, d'homme sans parole, de parjure, d'infâme; appelle-moi comme tu veux, exhale ta colère.

Didon
Non, je ne suis pas en colère. Je ne t'appelle plus infidèle, ingrat, perfide, homme sans parole; je ne souhaite pas te remémorer nos ardeurs; de toi, j'attends des conseils et non de l'amour. Assieds-toi.

Ils s'asseyent.

Énée
(Que va-t-elle me dire ?)

Didon
Tu vois déjà, Énée, que mon empire naissant est entouré d'ennemis. J'ai jusqu'à présent, c'est vrai, méprisé les menaces et la fureur; mais Iarbas offensé, quand je serai privée de ton soutien, me ravira pour se venger et la vie et le trône. Dans un sort aussi incertain, tout remède est vain: je dois aller à la rencontre de la mort, ou accorder ma main à l'orgueilleux Africain. L'un et l'autre me déplaît, et je suis dans l'embarras. Femme et seule, loin du ciel de ma patrie, je perds courage, et il n'y a rien d'étonnant à ce que je ne puisse me décider ; conseille-moi.

Énée
Ainsi donc, on ne pourrait trouver meilleure solution, en dehors de la mort ou de ce funeste hyménée ?

Didon
Il y en avait une, hélas.

Énée
Laquelle ?

Didon
Si Énée ne dédaignait pas d'être mon époux, j'aurais vu l'Afrique, du golfe Arabique à l'océan Atlantique, adorer sa souveraine dans Carthage. Et on pouvait restaurer, de Troie et de Tyr... Mais que dis-je ? J'imagine l'impossible, et je suis folle. Dis-moi, que dois-je faire ? L'âme forte, je choisirai, à ton gré, entre Iarbas et la mort.

Énée
Iarbas ou la mort ! Et je dois te conseiller ? Voir celle que j'adore tant dans les bras de l'odieux rival ? Celle...

Didon
Si mes noces te causent tant de peine, je les refuse; mais pour me dérober aux outrages, il est nécessaire que je meure. Prends ton épée, égorge celle qui t'est fidèle: c'est faire preuve de pitié qu'être cruel envers Didon.

Énée
Moi, t'égorger ! Ah ! que la colère du Ciel s'abatte plutôt sur moi ! que les dieux tranchent d'abord mes jours pour rallonger les tiens !

Didon
Donc, je m'offre à Iarbas. Holà !

Un page entre.

Énée
De grâce, arrête ! Oh Dieu ! Tu es trop soucieuse de ma peine.

Didon
Égorge-moi donc.

Énée
Non, il faut céder au destin; offre ta main royale à Iarbas; que l'âme d'Énée reste privée de paix, pourvu que tu vives.

Didon
Puisque tu souhaites me voir à un autre, je saurai te donner satisfaction. Qu'on appelle Iarbas !

Le page sort.

Tu vois comme je t'obéis.

Énée
Adieu, reine.

Ils se lèvent.

Didon
Où vas-tu ? Reste ! Je veux que tu sois spectateur de cet heureux hyménée. (Il ne pourra pas tenir.)

Énée
(De la constance, mon cœur !)

 

Scène XII
Les mêmes, Iarbas

 

Récitatif

Iarbas
Didon, que veux-tu de moi ? Tu es bien folle si tu me crois abattu par ta colère ou tes menaces. Mon cœur ne change pas, il est toujours le même.

Énée
(Quelle arrogance !)

Didon
De grâce, seigneur, apaise ton courroux. En me taisant ton rang et ton nom, tu as fait courir un grand risque à ta dignité. Et moi... Mais assieds-toi ici, et écoute mon sentiment, en gardant le visage paisible.

Iarbas
Parle, je t'écoute.

Iarbas et Didon s'asseyent.

Énée, voulant partir
Permets-moi maintenant...

Didon
Reste, et assieds-toi. Tu n'auras pas à demeurer trop longtemps. (Il ne pourra pas tenir.)

Énée
(De la constance, mon cœur !)

Iarbas
Eh, qu'il parte ! Lorsque Iarbas est avec toi, lui doit s'en aller.

Énée
(Et j'endure cela !)

Didon
Tu trouves en lui un ami au lieu d'un rival. Il m'a toujours parlé en ta faveur; c'est par son conseil que je t'aime. Si tu crois que ma bouche est menteuse, (à Énée) dis-le lui toi-même.

Énée
C'est vrai.

Iarbas
Ainsi donc, le roi des Maures n'aucun mérite autre que d'être recommandé par celui-ci ?

Didon
Non, Iarbas; j'apprécie chez toi cette royale hardiesse que je lis sur ton visage. J'aime ce cœur si fort, qui fait fi des dangers et la mort. Et si le Ciel me destine à être ta compagne et ton épouse...

Énée
Adieu, reine. C'est assez qu'Énée t'ait obéi jusqu'à maintenant.

Didon
Ce n'est pas encore assez. Assieds-toi un moment. (Il commence à vaciller.)

Énée, se rassied
(C'est un supplice.)

Iarbas
Didon, tu prends conscience trop tard de ton devoir. Cependant, en faveur de ta beauté, je veux oublier toutes les offenses subies.

Énée
(Ô dieux, quelle souffrance !)

Iarbas
En gage de ta foi, donne-moi donc ta main.

Didon, lentement et en détachant ses mots pour observer leur effet sur Énée
Je suis contente. L'amour miséricordieux ne pouvait m'attacher d'un lien plus agréable

Énée, se levant avec agitation
Cela ne peut se supporter plus longtemps.

Didon
Quelle est cette colère, Énée ?

Énée
Que veux-tu ? Tout ce que ma constance a enduré jusque là ne te suffit pas ?

Didon
Eh, tais-toi.

Énée
Me taire ? Je me suis assez tu. Tu veux te donner à mon rival, tu souhaites que je te le conseille, je fais tout pour toi, que voudrais-tu de plus ? Que je te voie aussi dans ses bras ? Dis-moi que tu veux ma mort, et non mon silence.

Didon, se levant
Écoute: tu te fâches à tort. Tu sais que c'est pour t'obéir...

Énée
Je comprends, je comprends; c'est moi le traître, c'est moi l'ingrat; toi, tu es la fidèle qui pour moi perdrait la vie et le trône; mais je ne veux pas voir une telle fidélité.

Il sort.

 

Scène XIII
Didon et Iarbas

 

Récitatif

Didon
Écoute.

Iarbas, se levant
Laisse-moi partir.

Didon
Il est de mon intérêt de calmer ses transports.

Iarbas
De quoi as-tu peur ? Accorde-moi ta main, et c'est à moi qu'incombera la tâche de te venger.

Didon
Ce n'est pas le moment de l'hyménée.

Iarbas
Pourquoi ?

Didon
N'en demande pas plus.

Iarbas
J'aimerais le savoir.

Didon
Puisque tu le veux, je vais te le dire: parce que je ne t'aime pas. Parce que tu n'as jamais plu à mes yeux, parce que tu m'es odieux, parce que, plus qu'Iarbas fidèle, c'est Énée trompeur qui me plaît.

Iarbas
Donc, perfide, je suis un objet de risée à tes yeux ? Sais-tu qui est Iarbas ? Sais-tu qui tu affrontes ?

Didon
Je sais que tu es un barbare et que tu ne me fais pas peur.

 

Aria

Air

 

Iarbas

Chiamami pur così.
Forse pentita un dì
pietà mi chiederai
ma non l'avrai da me.

Quel barbaro che sprezzi
non placheranno i vezzi;
né soffrirà l'inganno
quel barbaro da te.

 

Iarbas

Appelle-moi donc ainsi,
Un jour peut-être, repentante,
Tu imploreras ma pitié,
Mais tu ne l'obtiendras pas.

Ce barbare que tu dédaignes,
Tes caresses ne l'apaiseront pas;
Et ce barbare ne souffrira pas
Que tu te sois jouée de lui.

 

Il sort.

 

Scène XIV
Didon seule

 

Récitatif

Didon
Et pourtant, au milieu des colères, mon cœur trouve la paix. Je ne crains pas Iarbas; Énée irrité me plaît, et j'aime chez lui ses colères en tant qu'effets de son amour. Qui sait ? Dieux miséricordieux, souvenez-vous au moins que vous aussi avez un jour été amoureux comme je le suis, et que votre cœur ait pitié de moi.

 

Aria

Air

 

Didone

Va lusingando amore
il credulo mio core,
gli dice: "Sei felice"
ma non sarà così.

Per poco mi consolo;
ma più crudele io sento
poi ritornar quel duolo
che sol per un momento
dall'alma si partì.

 

Didon

Amour va se jouant
De mon crédule cœur,
Lui disant: "Sois heureux";
Mais il n'en sera rien.

Je suis près de me consoler,
Mais je sens que revient,
Plus cruelle, cette douleur
Qui n'avait quittté mon âme
Que pour un instant.

 

Elle sort.

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Acte troisième

 

Scène première
Un port avec des navires où Énée doit embarquer
Énée avec une suite de Troyens

 

Récitatif

Énée
Compagnons invaincus, habitués à endurer les insultes et les colères du ciel et de la mer, donnez libre cours à votre hardiesse: il est temps de déployer nos voiles sur les eaux perfides. Allons, amis, allons; que les vents et les tempêtes grondent autour des navires troyens; les dangers seront glorieux, et il sera doux de se les rémemorer un jour.

 

Scène II
Les mêmes, Iarbas avec une suite de Maures

 

Récitatif

Iarbas
Où ce héros en fuite dirige-t-il ses vaisseaux et ses armes ? Veut-il porter la guerre ailleurs, ou cherche-t-il son salut dans la fuite ?

Énée
Nouvel obstacle !

Iarbas
Le navire peut rester un moment sur le rivage. Viens, si tu as du cœur, je te défie en combat contre moi.

Énée
Je viens. (à ses hommes) Restez, amis: pour abattre ce téméraire orgueil, je ne veux avoir avec moi que ma valeur. (à Iarbas) Me voici: que penses-tu ?

Iarbas
Je pense que ta mort sera une vengeance bien insuffisante pour ma colère.

Énée
Pour l'instant, il est suffisant que tu penses à m'affronter. Aux armes !

Iarbas
Aux armes.

Pendant qu'ils se battent et qu'Iarbas a le dessous, ses Maures viennent à la rescousse et assaillent Énée.

Énée
Que tout ton royaume vienne donc !

Iarbas
Défends-toi si tu peux.

Énée
Je n'ai pas peur, infâme.

Les compagnons d'Énée débarquent à son secours et attaquent les Maures. Énée et Iarbas sortent de scène en se battant. Suit une mêlée entre Troyens et Maures. Les Maures prennent la fuite, les autres les poursuivent. Énée et Iarbas reviennent en se battant toujours; Iarbas tombe.

Te voici à terre et vaincu. Ou bien tu me cèdes, ou je te transperce le cœur.

Iarbas
Vaine demande !

Énée
Si tu ne demandes pas grâce au vainqueur furieux...

Iarbas
Suis ta destinée.

Énée
Eh bien, meurs... Mais que fais-je ? Non, vis; tu tentes en vain mon cœur avec ton fol orgueil.

Il sort.

Iarbas
Je suis vaincu, oui, mais pas abattu; du moins...

 

Aria

Air

 

Iarba

Oggetto all'ire tue,
sorte incostante,
Iarba sol non sarà.

La caduta d'un regnante
tutto un regno opprimerà.

 

Iarbas

Sort inconstant,
Iarbas ne sera pas le seul
Objet de tes colères.

La chute d'un monarque
Écrasera tout un royaume.

 

Scène III
Palmeraie entre la cité et le port
Osmidas seul

 

Récitatif

Osmidas
La troupe des Maures vient d'arriver sous ces murailles pour défendre Iarbas. Voici venu le moment crucial pour ma grandeur: d'être infidèle envers une maîtresse ingrate, non, je n'en rougis point; je punis ainsi l'injustice de celle qui n'a jamais dignement récompensé ma loyauté.

 

Scène IV
Osmidas, Iarbas arrivant précipitamment avec sa suite

 

Récitatif

Iarbas, passant devant Osmidas sans le voir
Compagnons, suivez-moi : au palais, au palais.

Osmidas
Seigneur, écoute: tes troupes sont prêtes, il est temps enfin que tu venges les torts subis.

Iarbas, sans prêter l'oreille à Osmidas
Allons, amis; ma fureur ne souffre point de délai.

Il s'apprête à partir.

Osmidas
Arrête-toi.

Iarbas, irrité
Que veux-tu ?

Osmidas
Ah, de grâce, n'oublie pas que ton amour vengé doit une récompense à ma loyauté.

Iarbas
C'est juste; et ta récompense doit passer avant ma vengeance.

Osmidas
Généreux monarque...

Iarbas
Holà ! qu'on désarme cet homme, qu'on l'attache, puis qu'on le tue.

Il s'apprête à partir.

Osmidas
Comment ? Faire cela à Osmidas ? Quelle injuste fureur...

Iarbas
C'est la récompense qu'on doit à un traître.

Il sort suivi de ses hommes, dont quelques-uns restent pour exécuter son ordre.

 

Scène V
Les mêmes, Énée avec une suite de Troyens

 

Récitatif

Lorsque Énée entre en scène, les Maures fuient en laissant Osmidas ligoté.

Énée
Nous sommes enfin tous rassemblés, personne ne manque de nos compagnons dispersés. Eh bien, finissons-en avec tous ces délais: le ciel est calme, la brise et les eaux sont tranquilles. Aux navires, aux navires ! En mer, en mer !

Osmidas
Héros invaincu...

Énée
Qu'est-il arrivé ?

Osmidas
C'est dans l'état que tu vois qu'Iarbas, le roi barbare...

Énée
Je comprends. Amis, qu'on rende sa liberté à Osmidas. (L'indigne doit recevoir du secours de celui de qui il peut le moins en espérer, et son remords lui apprendra la vertu.)

Les Troyens vont détacher Osmidas.

Osmidas, s'agenouillant
Ah, permets, compatissant héros, que, reconnaissant d'un si grand don...

Énée
Relève-toi et va-t'en ailleurs.

Osmidas
Reconnaissant envers une si rare vertu...

Énée
Si tu veux m'être reconnaissant, apprends une autre fois à être fidèle.

 

Aria

Air

 

Osmida

Quando l'onda, che nasce dal monte,
al suo fonte ritorni dal prato,
sarò ingrato a sì bella pietà.

Fia del giorno la notte più chiara,
se a scordarsi quest'anima impara
di quel braccio che vita mi dà.

 

Osmidas

Le jour où le torrent né de la montagne
Retournera des prairies à sa source,
Je serai ingrat envers une si noble pitié.

La nuit sera plus claire que je jour,
Si mon âme apprend à oublier
Ce bras qui me donne la vie.

 

Il sort.

 

Scène VI
Énée, Séléné arrivant en hâte

 

Récitatif

Énée
Princesse, où cours-tu ?

Séléné
Te trouver. Écoute-moi.

Énée
Si tu veux me rappeler une nouvelle fois mon amour, tu t'y emploies en vain.

Séléné
Mais que va faire Didon ?

Énée
Avec mon départ, elle ne court plus aucun danger. Ma présence irrite ses ennemis. Iarbas l'invite à partager son trône; elle n'a qu'à accorder sa main à Iarbas et se consoler.

Il s'apprête à partir.

Séléné
Écoute: si tu t'arraches à nous, tu fais périr non seulement Didon, mais aussi Séléné.

Énée
Comment !

Séléné
Du jour où j'ai vu ton visage, j'ai caché, timide amoureuse, mon amour et ma foi; mais, près de mourir, je demande grâce; grâce accordée, sinon par l'amour, du moins par la pitié. Grâce...

Énée
Séléné, ne me parle plus de ta flamme, ni des sentiments d'autrui. Je ne suis plus amoureux comme je le fus: je suis maintenant un guerrier. Je reviens à mon ancienne habitude: qui s'oppose à ma gloire est mon ennemi.

 

Aria

Air

 

Enea

A trionfar mi chiama
un bel desio d'onore
e già sopra il mio core
comincio a trionfar.

Con generosa brama,
fra i rischi e le ruine,
di nuovi allori il crine
io volo a circondar.

 

Énée

Un noble désir d'honneur
M'appelle à triompher;
Et déjà je commence
Par triompher de mon cœur.

Avec un désir généreux,
Au milieu des dangers et des ruines,
Je vole couronner
Ma tête de nouveaux lauriers.

 

Il sort.

 

Scène VII
Séléné seule

 

Récitatif

Séléné
Mépriser ma flamme, ôter toute espérance à ma foi, ce pourrait être à la gloire de ta constance. Mais si tu ne consens même pas à ce qu'un cœur aimant puisse épancher ses tourments, Énée, tu es barbare, tu n'es pas constant.

 

Aria

Air

 

Selene

Io d'amore, oh dio! mi moro;
e mi niega il mio tiranno
anche il misero ristoro
di lagnarmi e poi morir.

Che costava a quel crudele
l'ascoltar le mie querele
e donare a tanto affanno
qualche tenero sospir ?

 

Séléné

Oh Dieu ! je me meurs d'amour,
Et mon tyran me refuse
Même le maigre réconfort
De me plaindre, puis de mourir.

Que coûtait à ce cruel
D'écouter mes plaintes
Et d'accorder à un tel tourment
Quelque tendre soupir ?

 

Scène VIII
Le palais, avec vue sur la ville de Carthage en perspective, qu'on voit ensuite embraser
Didon, puis Osmidas

 

Récitatif

Didon
Mon tourment va croissant; je le ressens, et je ne le comprends pas. Justes dieux, que va-t-il arriver ?

Osmidas
Pitié, reine, de grâce !

Didon
Quelles nouvelles apportes-tu, ami ?

Osmidas
Ah, non ! Un si beau nom ne sied pas à un traître, ennemi d'Énée, et de toi, et de ton amour.

Didon
Comment ?

Osmidas
Dans l'espoir de posséder Carthage, je me suis offert à Iarbas; il m'a accepté; il s'est servi de moi jusqu'à maintenant; puis, en guise de récompense, le monstre a voulu m'égorger, et Énée a pris ma défense.

Didon
Comment, coupable d'un tel crime, tu as encore le front de te présenter devant moi ?

Osmidas, s'agenouillant
Oui, ma reine. Tu vois un malheureux qui n'espère ni ne désire de pardon; par pitié, je te demande de m'infliger mon châtiment.

Didon
Lève-toi; que de malheurs ! Malheureuse, sous quel astre suis-je née ? On trahit chez mes plus fidèles...

 

Scène IX
Les mêmes, Séléné

 

Récitatif

Séléné
Oh Dieu, ma sœur ! Énée, finalement...

Didon
Est parti ?

Séléné
Non, mais d'ici peu, il déploiera ses voiles loin de nos rivages. Je l'ai vu à l'instant, de mes yeux, conduire ses fidèles, l'air soucieux, vers les fuyants vaisseaux.

Didon
Quelle infidélité ! Quelle ingratitude ! Oh dieux ! Un misérable exilé... Un mendiant étranger... Dites-moi, avez-vous jamais vu plus barbare ? Et toi, cruelle Séléné, tu le vois partir et tu ne peux pas l'arrêter ?

Séléné
Tout mon soin a été inutile.

Didon
Va, Osmidas, et fais en sorte qu'Énée reste, ne serait-ce qu'un moment.

Osmidas
Je vole pour t'obéir.

Il sort.

 

Scène X
Didon et Séléné

 

Récitatif

Séléné
Ah, ne te fie pas à lui; tu ne connais pas encore Osmidas.

Didon
Je ne le connais que trop. Mon sort despotique est parvenu à ce point: je dois demander de l'aide à quelqu'un qui me trompe.

Séléné
Tu n'as plus d'autre espérance qu'en toi-même; va vers lui, prie et pleure, qui sait ? Peut-être pourras-tu vaincre ce cœur ?

Didon
Didon devra s'abaisser aux prières, aux larmes ? Didon qui a su, quittant les rives sidoniennes, courir affronter la colère des flots, en quête d'un autre climat et d'un autre royaume ? Moi qui suis celle qui orné l'Afrique de nouvelles cités, moi qui ai gardé mon éclat au milieu des embûches, des armes et des dangers, tu m'invites à une telle bassesse ?

Séléné
Ou bien oublie ton rang, ou bien abandonne toute espérance. L'amour et la majesté ne vont pas ensemble.

 

Scène XI
Les mêmes, Araspe

 

Récitatif

Didon
Toi, Araspe, dans cette demeure ?

On commence à voir au loin des flammes sur les édifices de Carthage.

Araspe
Je viens à toi par compassion pour le danger que tu cours. Mon roi irrité incendie et ruine les toits de Carthage. Vois, vois, reine, ces flammes qu'au loin agite le vent. Si tu tardes un seul moment à apaiser son courroux, un seul jour va te faire perdre ta vie et ton royaume.

Didon
Reste-t-il d'autres désastres pour me rendre encore plus malheureuse ?

Séléné
Jour funeste !

 

Scène XII
Les mêmes, Osmidas

 

Récitatif

Didon
Osmidas.

Osmidas
Tout autour est en feu...

Didon
Je le sais. C'est d'Énée que je m'enquiers. Qu'as-tu obtenu de lui ?

Osmidas
Il est parti. Il est déjà loin de nos côtes; à peine suis-je arrivé pour voir ses antennes qui fuyaient.

Didon
Ah, sotte que je suis ! C'est moi, moi-même, qui suis complice de sa fuite. J'aurais dû l'arrêter dès le premier instant. Retourne, Osmidas, cours, vole au rivage, rassemble armes, navires, soldats; rejoins l'infidèle, déchire ses voiles, coule ses vaisseaux. Ramène-moi ce traître lié de chaînes; et si tu ne peux le ramener vivant, ramène-moi son cadavre.

Osmidas
Tu penses à te venger; et pendant ce temps, la flamme destructrice gagne du terrain.

Didon
C'est vrai, courons. Je veux... Ah, non... Restez... Mais si vous tardez... Je suis perdue... Tu n'es pas encore parti ?

Osmidas
Je vais exécuter tes ordres.

Il sort.

 

Scène XIII
Didon, Séléné, Araspe

 

Récitatif

Araspe
Didon, pense au danger où tu te trouves.

Séléné
Et pense à en prévenir les dommages.

Didon
Si déjà je survis dans un tel tourment, ce n'est pas peu de chose. Va, chère Séléné, prends toutes les dispositions à ma place, donne des ordres, viens en aide. Si tu m'aimes, ne me laisse pas abandonnée.

Séléné
Ah ! je suis encore plus inconsolable que toi.

Elle sort.

 

Scène XIV
Didon et Araspe

 

Récitatif

Araspe
Et tu restes encore ici ? L'incendie qui progresse ne te fait donc pas peur ?

Didon
Toute espérance étant perdue, je ne connais plus la peur. Dans les poitrines humaines, la crainte et l'espoir naissent de compagnie et meurent ensemble.

Araspe
Je veux te trouver une issue. Te voir exposée à un tel risque me déplaît.

Didon
Araspe, par pitié, laisse-moi en paix.

Araspe sort.

 

Scène XV
Didon, puis Osmidas

 

Récitatif

Didon
Les maux cruels qui s'abattent sur moi seront un jour légendaires; et peut-être mes tourments deviendront-ils pour les scènes tragiques des sujets douloureux et émouvants.

Osmidas
Tout espoir est perdu.

Didon
Tu reviens si vite ?

Osmidas
C'est en vain, ô Dieu, que j'ai tenté d'aller de ton palais au rivage. Toute la troupe menaçante du Maure perfide inonde Carthage. Au milieu des cris et du tumulte, les vierges sont exposées aux insultes des impies, les temples sont ouverts, et ni la jeunesse, ni l'âge déclinant ne suscitent de pitié.

Didon
Ainsi donc, il n'est plus de moyen d'échapper à ma ruine ?

On commence à voir le feu dans le palais.

 

Scène XVI
Les mêmes, Séléné

 

Récitatif

Séléné
Fuis, reine ! Tes gardes ont le dessous, il n'y a plus de défense. De la cité embrasée, les flammes passent au cœur de ton palais, et le ciel est plein de fumée et d'étincelles.

Didon
Partons, cherchons ailleurs quelque secours.

Osmidas
Comment ?

Séléné
Où ?

Didon
Venez, âmes pusillanimes; si vous manquez de courage, apprenez de moi comment on meurt.

 

Scène XVII
Les mêmes, Iarbas avec des gardes

 

Récitatif

Iarbas
Arrête !

Didon
(Ô Dieux !)

Iarbas
Où vas-tu, dans ton égarement ? Courrais-tu par hasard donner la main à ton Troyen fidèle ? Va donc, presse le pas: les flambeaux brûlent pour le lit de noces royal.

Didon
Je le sais, c'est le moment de ta vengeance; exhale ta colère, puisque le Ciel me dérobe tout autre soutien.

Iarbas
Énée te défend, tu es en sécurité.

Didon
Eh bien, tu seras content. Tu m'as voulu malheureuse ? Me voici seule, trahie, abandonnée, sans Énée, sans amis et sans royaume. Tu m'as voulue faible ? Voici Didon finalement réduite à pleurer. Ce n'est pas assez ? Tu veux encore que je supplie ? Oui: je demande à Iarbas un réconfort pour mes maux: de la pitié d'Iarbas, j'implore la mort.

Iarbas
(Ma colère cède.)

Séléné
(Pitié, justes dieux !)

Osmidas
(Ô dieux, du secours !)

Iarbas
Et pourtant, Didon, et pourtant, je ne suis pas aussi barbare que tu crois. J'ai pitié de tes larmes: viens avec moi. Je te pardonne tes offenses, et je t'emmène comme mon épouse vers mon lit et mon trône.

Didon
Moi, épouse d'un tyran, d'un impie, d'un cruel, d'un traître, qui ignore ce qu'est la foi, ne connaît pas de devoir, n'a cure de l'honneur ! Si j'étais assez vile, mes larmes seraient justifiées. Mais non, ma disgrâce n'atteint pas à ce point.

Iarbas
Dans un état si misérable, tu insultes encore ? Holà, mes fidèles, partez; que les flammes progressent. Que Carthage soit détruite en un instant, et qu'il n'y reste pas une trace d'habitant pour la fouler.

Deux gardes sortent.

Séléné
Pitié pour notre tourment !

Iarbas
Maintenant, tu vas à bon droit pouvoir m'appeler tyran.

 

Aria

Air

 

Iarba

Cadrà fra poco in cenere
il tuo nascente impero
e ignota al passaggiero
Cartagine sarà.

Se a te del mio perdono
meno è la morte acerba,
non meriti superba
soccorso né pietà.

 

Iarbas

Ton naissant empire
Tombera bientôt, réduit en cendres
Et Carthage sera
Ignorée du passant.

Si la mort t'est moins pénible
Que mon pardon,
Tu ne mérites, orgueilleuse,
Ni secours, ni pitié.

 

Il sort.

 

Scène XVIII
Didon, Séléné et Osmidas

 

Récitatif

Osmidas
Cède donc à Iarbas, ô Didon !

Séléné
Préserve ta vie avec la nôtre.

Didon
C'est uniquement pour me venger du traître Énée, qui est la première cause de mes maux, que je voudrais respirer les souffles de la vie. Ah ! puisse au moins le vent, puissent au moins les dieux accomplir ma vengeance ! Que les éclairs et les flèches, les tourbillons et les tempêtes, lui rendent l'air et les flots funestes ! Qu'il aille errant et solitaire; et que son sort soit si barbare qu'il en soit réduit à envier le mien.

Séléné
De grâce, modère ta colère: moi aussi, je l'idolâtre, et je subis mon tourment.

Didon
Tu adores Énée ?

Séléné
Oui, mais à cause de toi...

Didon
Ah, déloyale ! toi, rivale de mon amour ?

Séléné
Si je fus ta rivale, tu n'as aucune raison...

Didon
Disparais de mes yeux, ne vient plus accroître les peines d'un cœur désespéré.

Séléné
(Malheureuse femme ! Où la conduit le destin ?)

Elle sort.

 

Scène XIX
Didon et Osmidas

 

Récitatif

Osmidas
Les flammes grandissent, et tu ne t'occupes pas de fuir ?

Didon
Ai-je besoin de plus d'ennemis ? Énée me quitte, je trouve Séléné infidèle, Iarbas m'insulte, et Osmidas me trahit. Mais qu'ai-je fait, dieux cruels ? Je n'ai pas souillé vos autels de victimes sacrilèges; jamais je n'ai fait, pour vous outrager, fumer les autels avec une flamme impure. Pourquoi donc tout le Ciel et tout l'enfer se liguent-ils contre moi ?

Osmidas
Ah ! pense à toi, n'irrite pas les dieux !

Didon
Quels dieux ? Ce sont des mots creux, des chimères de l'imagination; ou alors, ils sont injustes.

Osmidas
(Tant d'impiété me glace, je l'abandonne.)

Il part. Des bâtiments s'effondrent, on voit les flammes devenir plus grandes dans le palais.

 

Scène dernière
Didon seule

 

Récitatif

Didon
Ah ! qu'ai-je dit, malheureuse ? À quel excès ma fureur m'a-t-elle poussée ? Oh Dieu ! L'horreur augmente. Où que je regarde, la mort et l'épouvante se présentent devant moi; le palais tremble et menace de s'effondrer. Séléné, Osmidas, vous avez tous cédé devant mon sort perfide ; il n'est plus personne pour m'aider ou me tuer.

 

Aria

Air

Didone

Vado... Ma dove ?... Oh dio !
Resto... Ma poi... che fo !...
Dunque morir dovrò,
senza trovar pietà ?

E v'è tanta viltà nel petto mio ?
No no; si mora e l'infedele Enea
abbia nel mio destino
un augurio funesto al suo camino.
Precipiti Cartago,
arda la reggia e sia
il cenere di lei la tomba mia.

Didon

Je vais... Mais où ?... Oh Dieu !
Je reste... Mais ensuite... Que fais-je ?
Devrai-je donc mourir,
Sans trouver de pitié ?

Mais quoi ! Tant de bassesse dans mon sein ?
Non, non; mourons, et que l'infidèle Énée
Trouve dans mon destin
Un funeste augure pour son chemin.
Que Carthage s'effondre,
Que brûle le palais,
Et que leur cendre soit mon tombeau.

 

En prononçant ces dernières paroles, Didon court se précipiter, furieuse et désespérée, dans les ruines en feu du palais; elle disparaît au milieu des masses de flammes, d'étincelles et de fumée que sa chute soulève. En même temps, sur l'horizon, la mer commence à devenir grosse et à avancer lentement vers le palais; d'épais nuages l'assombrissent, et une musique orchestrale fracassante accompagne la scène de son tumulte. Les eaux sont de plus en plus violentes à mesure qu'elles rencontrent plus de résistance de la part des flammes. Le furieux flux et reflux des eaux, leurs brisants, les blancheurs naissant de leur choc contre les ruines, le fracas du tonnerre, les lumières intermittentes des éclairs, et le mugissement continu de la mer qui accompagne habituellement les tempêtes, tout cela représente le combat obstiné des deux éléments ennemis. Finalement, les eaux triomphent complètement du feu, qui s'éteint; le ciel redevient subitement serein, les nuages s'éloignent, la musique, d'horrible, devient joyeuse, et du sein des eaux désormais apaisées et tranquilles, surgit le riche et lumineux palais de Neptune. Au milieu de ce palais, assis sur sa conque éblouissante, tirée par des monstres marins et entourée de joyeuses bandes de néréides, de sirènes et de tritons, apparaît le dieu qui, appuyé sur son grand trident, tient le discours suivant:

 

Récitatif

Neptune
Astres bienveillants du ciel d'Ibérie,
Si vous voyez en ce jour les éléments
Retournant à leur antique discorde,
N'en soyez pas surpris. Égaux par le mérite,
Une noble compétition pour l'honneur nous oppose.
Si mon rival Vulcain
Vous offre ici le spectacle
De ses incendies, pour quelle raison
Une si noble charge devrait-elle
M'être refusée à moi, dieu des eaux ?
Pourquoi devrais-je céder ? S'il tonne parfois
Du fond des bronzes creux, sur le champ de bataille,
En fidèle exécuteur de votre colère,
Moi, qui suis en tout temps,
Le fidèle exécuteur de votre justice,
Je porte vos lois aux mondes éloignés,
Et j'en rapporte leurs vœux.
Aussi, j'ai prétendu à juste raison
À ma part de gloire; j'ai contraint,
À juste raison, dans cette illustre lutte,
Les tempêtes à gronder pour défendre ma cause.

 

Aria

Air

 

Nettuno

Tacete, o mie procelle,
di questo soglio al piè
or che il rivale a me
cedé la palma.

E dell'ibere stelle
al fausto balenar
tutti i regni del mar
tornino in calma.

 

Neptune

Taisez-vous, mes tempêtes,
Au pied de ce trône,
Maintenant que mon rival
M'a cédé la palme.

Et qu'à la clarté propice
Des étoiles ibères,
Tous les royaumes de la mer
Retrouvent le calme.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC

Note

 

Didone abbandonata, premier drame de Métastase, a été mis en musique une cinquantaine de fois. C'est sans doute l'œuvre que son auteur a le plus remaniée, en général dans le sens de l'allègement: la première version comptait 1585 vers; l'édition de Venise, 1733, en contient 1463; les versions plus tardives, autour de 1370 vers, avec huit airs de moins. Les variantes de détail sont nombreuses, sans parler des variatons de graphie.

La traduction ci-dessus suit l'édition de Paris, Quillau, 1755, II (version révisée). C'est sans doute ce texte qui a été utilisé par Galuppi à Madrid en 1752, à en juger par la licenza finale qui vise spécialement l'Espagne.

 

 

Compositeurs ayant utilisé ce livret

- Domenico Sarro - Naples, 1724
-
Alessandro Scarlatti - Rome, 1724
-
Tomaso Albinoni - Venise, 1725
-
Leonardo Vinci - Rome, 1730
-
Schiassi - Bologne, 1735
-
Duni - ca 1739
-
Baldassare Galuppi - Modène, 1740; nouvelles versions à Madrid, 1752; Venise, 1764; Saint-Pétersbourg, 1766
-
Johann Adolph Hasse - Hubertusburg - 1742 ; Dresde, 1743 ; Versailles, 1753
-
Nicola Porpora - ca 1742
-
Niccolò Jomelli - Rome, 1747; remanié, Vienne, 1749
-
Manna - Venise, 1751
-
Perez - Gênes, 1751
-
Bernasconi - à la cour de Bavière (Munich ?), 1756, repris en 1760

 

 

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