accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

Airs de Cour
|
ballets
|
cantates
|
madrigaux

oeuvres diverses
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales

|
sérénades
|
recherches
|

retour

Pietro Metastasio

[1698 1782]

 

Achille in Sciro

 

Achille à Scyros

 

Drame conçu et développé par l'auteur dans le délai de dix-huit jours qui lui avait été imparti, et représenté pour la première fois, avec la musique de Antonio Caldara, à Vienne, au grand théâtre de la cour impériale, en présence des augustes souverains, le 13 janvier 1736, pour les heureuses noces de leurs altesses royales Marie-Thérèse, archiduchesse d'Autriche, depuis impératrice et reine, et de François-Étienne, duc de Lorraine, grand-duc de Toscane et plus tard empereur des Romains.

 

Argument

 

La renommée a fait savoir de longue date que, désireux de venger par la destruction de Troie l'offense collective soufferte lors de l'enlèvement d'Hélène, tous les princes de la Grèce unirent jadis leurs forces. Pendant que la formidable armée se rassemblait, une prédiction commença à circuler parmi les troupes coalisées, selon laquelle la cité ennemie ne serait jamais prise si l'entreprise n'était pas conduite par le jeune Achille, fils de Thétis et de Pélée. Cette croyance prit peu à peu tant de force dans l'esprit des guerriers superstitieux que, malgré leurs chefs, ils refusaient catégoriquement de partir sans Achille. Thétis le sut et, craignant pour la vie de son fils s'il se retrouvait au milieu des armes, elle entreprit de le cacher aux recherches des Grecs. Elle courut pour cela en Thessalie, où Achille était éduqué sous la conduite du vieux Chiron; et, l'emmenant avec elle, elle le revêtit secrètement d'habits féminins, et le confia à un homme de confiance à qui elle ordonna de le conduire sur l'île de Scyros, où régnait Lycomède, et de le surveiller discrètement, sous le nom de Pyrrha, comme si c'était sa propre fille.

Le diligent serviteur exécuta scrupuleusement l'ordre, se rendit avec le précieux enfant à Scyros et, pour se rendre plus difficile à reconnaître, changea son propre nom en celui de Néarque; et il s'introduisit à la cour avec tant d'adresse que tous deux obtinrent en peu de temps un rang honorable, lui parmi les serviteurs du roi, et la prétendue Pyrrha parmi les servantes de la princesse Déidamie, fille de Lycomède. À la faveur de son déguisement, Achille put admirer de près les innombrables atouts de la belle Déidamie, s'éprit d'elle et ne put lui cacher son identité: il fut payé de retour, et tous deux s'enflammèrent d'un amour réciproque des plus ardents. Avec le temps, le vigilant Néarque s'en aperçut et, au lieu de s'opposer à leur passion naissante, il usa de tous les moyens pour la favoriser, se promettant de trouver en la princesse amoureuse un secours pour modérer l'impatience d'Achille; en effet, celui-ci, incapable de retenir les élans farouches de son naturel belliqueux, détestait comme des entraves insupportables les délicats vêtements féminins, et, à l'éclair d'une épée, au son d'une trompette, ou seulement en entendant parler, hors de lui-même, menaçait de se faire connaître; et il l'aurait fait, si l'attentive Déidamie, craignant de le perdre, ne s'était efforcée de le retenir.

Or, pendant que ce souci lui coûtait tant de peine, on sut dans l'armée des Grecs où et sous quel costume se cachait Achille, ou du moins on le soupçonna. On décida donc d'envoyer à Lycomède un ambassadeur subtil, lequel, sous prétexte de demander au nom des Grecs des navires et des soldats pour aller assiéger Troie, s'efforcerait d'établir si Achille se trouvait bien là, et de le ramener par un moyen quelconque. Ulysse fut désigné, comme étant plus habile que tout autre, pour remplir cette délicate mission. Il partit et débarqua au port de Scyros le jour où se célébraient les fêtes solennelles de Bacchus. La chance lui offrit dès son arrivée des indices suffisants pour orienter ses recherches, et il en tira parti; il suspecta qu'en Pyrrha se cachait Achille, inventa des stratagèmes pour s'en assurer, fit naître l'occasion de s'entretenir avec lui, en dépit de la jalouse surveillance de Néarque et de Déidamie; et, mettant en œuvre toute son artificieuse éloquence il le persuada de partir. La princesse en fut avertie et courut l'en empêcher, si bien qu'Achille se trouva dans le plus cruel des dilemmes entre Déidamie et Ulysse. L'un employait les aiguillons acérés de la gloire pour l'emmener avec lui; l'autre déployait les plus efficaces tendresses amoureuses pour le retenir; et lui, assailli en même temps par deux passions aussi violentes, flottait irrésolu dans ce cruel débat. Mais le sage roi sut y mettre un terme: informé de tout au milieu de cette agitation, il cède le héros demandé aux instances d'Ulysse, tout en accordant la main de la princesse à la demande d'Achille; et, en lui prescrivant par quelle sage alternance doivent s'aider entre eux les tendres soucis et les fatigues guerrières, il met d'accord la gloire et l'amour dans son esprit combattu.

Ce fait se trouve chez tous les poètes anciens et modernes; mais comme ils diffèrent grandement entre eux quant aux circonstances, nous avons nous-même, sans nous attacher à l'un plus qu'à l'autre, prélevé chez chacun ce qui nous a paru le mieux convenir à la conduite de notre fable.

 

 

les personnages

 

Lycomède, roi de Scyros
Achille, en vêtements féminins, sous le nom de Pyrrha, amoureux de Déidamie
Déidamie, fille de Lycomède, amoureuse d'Achille
Ulysse, ambassadeur des Grecs
Théagène, prince de Chalcis, fiancé de Déidamie
Néarque, gardien d'Achille
Arcas, confident d'Ulysse

Chœur de bacchantes
Chœur de chanteurs

 

Dans la machine

 

La Gloire
Amour
Le Temps

Chœur de leurs cortèges

 

Le lieu de l'action est le palais de Lycomède, dans l'île de Scyros

 

 

Acte premier
|
Acte deuxième
|
Acte troisième

Acte premier

 

Extérieur d'un magnifique temple consacré à Bacchus, d'où l'on descend par deux vastes escaliers. Le temple est entouré de portiques qui, se prolongeant des deux côtés, forment une grande place. Entre les colonnes des portiques, on découvre d'un côté le bois consacré à la divinité, et de l'autre le port de Scyros. La place est pleine de bacchants qui, célébrant la fête de leur dieu, chantent au son de divers instruments le chœur qui suit.

 

Scène première

Précédés et suivis d'un abondant cortège de nobles demoiselles, on voit descendre du temple
et s'avancer lentement Déidamie et Achille en vêtements féminins

 

Coro

Choeur

 

Coro
Ah! di tue lodi al suono,
Padre Lieo, discendi !
Ah! le nostr'alme accendi
Del sacro tuo furor.

Parte del Coro
O fonte de' diletti,
O dolce oblio de' mali,
Per te d'esser mortali
Noi ci scordiam talor.

Tutto il Coro
Ah! le nostr'alme accendi
Del sacro tuo furor.

Parte del Coro
Per te, se in fredde vene
Pigro ristagna e langue,
Bolle di nuovo il sangue
D'insolito calor.

Tutto il Coro
Ah! le nostr'alme accendi
Del sacro tuo furor.

Parte del Coro
Chi te raccoglie in seno,
Esser non può fallace:
Fai diventar verace
Un labbro mentitor.

Tutto il Coro
Ah! le nostr'alme accendi
Del sacro tuo furor.

Parte del Coro
Tu dài coraggio al vile,
Rasciughi al mesto i pianti,
Discacci dagli amanti
L'incomodo rossor.

Tutto il Coro
O fonte de' diletti,
O dolce oblio de' mali,
Accendi i nostri petti
Del sacro tuo furor.

 

Choeur
Ah ! au son de tes louanges,
Père Lyée, descends !
Ah ! enflamme nos âmes
De ta fureur sacrée.

Une partie du Choeur
Ô source de délices,
Ô doux oubli des maux,
Par toi nous oublions parfois
Que nous sommes mortels.

Tout le Chœur
Ah ! enflamme nos âmes
De ta fureur sacrée.

Une partie du Choeur
Par toi, s'il stagne et languit
Dans les veines refroidies,
Le sang bout de nouveau
D'une chaleur inaccoutumée.

Tout le Chœur
Ah ! enflamme nos âmes
De ta fureur sacrée.

Une partie du Choeur
Qui t'accueille en son sein
Ne peut être trompeur;
Tu rends véridique
Une bouche menteuse.

Tout le Chœur
Ah ! enflamme nos âmes
De ta fureur sacrée.

Une partie du Choeur
Tu donnes du courage au lâche,
Tu sèches les pleurs de l'affligé,
Tu éloignes des amants
La gênante pudeur.

Tout le Chœur
Ô source de délices,
Ô doux oubli des maux,
Enflamme nos poitrines
De ta fureur sacrée.

 

On entend au loin, dans la direction du port, un son de trompette inattendu; le chœur se tait, la danse s'interrompt et tous s'arrêtent dans une attitude de crainte, en regardant vers la mer.

Récitatif

Déidamie, à Achille
Tu as entendu ?

Achille
J'ai entendu.

Déidamie
Quel est le téméraire qui ose troubler avec une musique profane le rite secret de la respectable orgie ?

Achille
Je ne me suis pas mépris: ce fracas sonore vient de la mer. Mais je ne saurais... Je ne vois pas ce qu'il veut dire, qui l'a émis... Ah, princesse, voici la raison: regarde: deux navires viennent vers notre rivage.

Déidamie
Malheur !

Achille
Que crains-tu ? Ils sont encore loin.

Deux navires apparaissent dans le lointain. On entend à nouveau les mêmes sonneries de trompette. Tous, sauf Achille et Déidamie, prennent la fuite.

Récitatif

Déidamie
Fuyons.

Achille
Pourquoi ?

Déidamie
Tu ne sais pas que toute la mer est infestée d'infâmes pirates ? C'est ainsi que les malheureuses filles des rois d'
Argos et de Tyr ont été enlevées. Tu ignores peut-être l'ignominieuse perte que Sparte vient de subir ? Tu ignores que la Grèce gronde en vain, et qu'en vain elle réclame l'épouse infidèle au brigand troyen ? Qui sait si dans ces navires sournois... Oh dieux ! Viens avec moi.

Achille
De quoi as-tu peur, ma vie ? Achille est avec toi.

Déidamie
Tais-toi.

Achille
Et si Achille est avec toi...

Déidamie, regardant autour d'elle
Ah, tais-toi ! Quelqu'un pourrait t'entendre, et si tu es découvert, tu es perdu, et je te perds. Que dirait mon père berné ? Tu sais qu'il te croit une jeune fille, et il est charmé de notre affection, dont il s'amuse; mais que se passera-t-il si jamais (rien que d'y penser, je meurs) il découvre qu'en Pyrrha, c'est Achille que j'adore ?

Achille
Pardonne-moi, c'est vrai.

 

Scène II
Les mêmes, Néarque

 

Récitatif

Néarque
(Voici les amoureux.) Dois-je toujours trembler pour vous ? Je vous l'ai pourtant dit mille fois: désormais, le soin imprudent que vous mettez à toujours vous séparer de vos compagnes est trop visible; tout le monde s'en aperçoit, tout le monde en parle. Allez trouver le roi. Toutes les autres sont déjà au palais.

Achille, absorbé par autre chose, ne l'écoute pas
Le son guerrier qui est sorti de ces bateaux montre qu'ils viennent chargés d'armes et d'hommes armés.

Déidamie, bas, à Néarque
(Oh, comme tout son visage est déjà enflammé ! Il faut utiliser tous les moyens pour l'attirer ailleurs.)

Néarque
Vous ne partez pas ?

Achille
Tout de suite, princesse, j'arrive. J'ai envie de voir ces bateaux dans le port.

Déidamie, troublée
Comment ! Que je parte et que je te laisse dans un si grand danger ? Ah ! je le vois: toi, tu en serais capable, et tu mesures mon cœur à l'aune du tien. Je sais déjà, cruel...

Achille
Partons ! Ne te fâche pas. D'un seul de tes regards irrités, tu me fais mourir.

Déidamie
Non, ce n'est pas vrai, ingrat !

 

Aria

Air

 

Deidemia

No, ingrato! amor non senti;
O, se pur senti amor,
Perder non vuoi del cor
Per me la pace.

Ami, se tel rammenti;
E puoi senza penar
Amare e disamar,
Quando ti piace.

 

Déidamie

Non, ingrat ! tu ne ressens pas d'amour,
Ou, si vraiment tu en ressens,
Tu ne veux pas perdre pour moi
La paix de ton cœur.

Tu aimes si tu t'en souviens,
Et tu peux sans souffrir
Aimer et cesser d'aimer
Quand il te plaît.

 

Déidamie part. Achille va pour la rejoindre, mais, arrivé au fond de la scène, il se retourne et s'arrête de nouveau pour regarder les navires, qui sont maintenant assez proches pour qu'on puisse distinguer un guerrier à la rambarde de l'un d'eux.

 

Scène III
Néarque et à nouveau Achille

 

Récitatif

Néarque, regardant le port
Leurs proues sont ornées de pacifiques rameaux d'olivier. Ce sont donc des navires amis.

Achille, revenant sur scène
Néarque, observe comme ce majestueux guerrier resplendit sous ses armes !

Néarque
Ah! pars: il ne convient pas que tu restes en cet endroit sans être accompagnée, toi que tes vêtements font passer pour une jeune fille.

Achille, en colère
Mais est-ce que tout le monde ne te croit pas mon père ? Qu'y a-t-il de merveilleux à ce qu'une fille reste près de l'auteur de ses jours ?

Néarque
Déidamie va se fâcher.

Achille
C'est vrai.

Calmé, il s'en va, puis s'arrête.

Néarque
(Quel tracas c'est de dissimuler Achille !)

Achille, considérant le guerrier qui est sur le navire
Oh ! si moi aussi, j'avais ce casque étincelant sur la tête, et cette épée au côté...

Il redevient décidé.

Néarque, je suis maintenant fatigué de me voir dans cette robe d'efféminé. Désormais...

Néarque
Que dis-tu ? Ô cieux ! Tu ne te souviens pas combien elle favorise ton amour ?

Achille
Si... Mais...

Néarque
De grâce, pars !

Achille
Laisse-moi rien qu'un instant admirer ces armes.

Néarque
(Malheur !) Oui, reste donc autant que tu veux; mais pendant ce temps, Déidamie sera avec ton rival.

Achille, avec une attitude farouche
Quoi ?

Néarque
Le prince de Chalcis est arrivé à l'instant, et Lycomède veut qu'il donne aujourd'hui la main à sa fille pour l'épouser.

Achille
Oh dieux !

Néarque
Il est vrai que son cœur t'appartient; mais si ton rival est assez fin pour la séduire lorsqu'elle est seule et sans surveillance, qui sait ? Réfléchis-y, Achille: il te l'enlève.

 

Aria

Air

 

Achille

Involarmi il mio tesoro !
Ah ! dov'è quest'alma ardita ?
Ha da togliermi la vita
Chi vuol togliermi il mio ben.

M'avvilisce in queste spoglie
Il poter di due pupille;
Ma lo so ch'io sono Achille,
E mi sento Achille in sen.

 

Achille

M'enlever mon trésor ?
Ah ! Où est cette âme audacieuse ?
Il devra m'ôter la vie,
Celui qui veut m'ôter ma bien-aimée.

Le pouvoir de deux pupilles
Me fait m'avilir sous ces hardes;
Mais je sais que je suis Achille,
Et je me sens Achille dans mon sein.

 

Il sort.

 

Scène IV
Néarque, puis Ulysse et Arcas depuis les navires

 

Récitatif

Néarque
Quelle difficile tâche, Thétis, tu m'as imposée ! À tout moment, je crains qu'Achille soit découvert. Il est vrai que l'amour lui sert de frein; mais s'il entend une trompette, s'il voit un guerrier, il s'agite, il s'enflamme, s'irrite contre ses vêtements efféminés. Que ferait-il donc s'il savait que Troie ne peut tomber sans lui ? Que toute la Grèce en armes le demande ? Ah ! que le Ciel ne permette pas qu'on vienne le chercher sur ce rivage... Oh dieux ! Me trompé-je ? Ulysse ! Quelle raison l'amène ici ? Ah, il ne vient pas par hasard. Que faire ? Il me connaît, il m'a vu dans le palais du père d'Achille. Il est vrai que depuis, un long temps s'est écoulé. En tout cas, je nierai être celui qu'il croit. Holà, étranger ! N'aie pas l'audace d'aller plus loin sans me dire qui tu es. C'est la loi, c'est mon roi qui l'a établie.

Ulysse
Il faut obéir à la loi: je suis Ulysse.

Néarque
Ulysse ! Héros généreux, excuse mes paroles hardies ! Je vole trouver mon roi avec une si heureuse nouvelle.

Il veut partir.

Ulysse, le considérant attentivement
Écoute: tu es au service de Lycomède ?

Néarque
Tout à fait.

Ulysse
Ton nom ?

Néarque
Néarque.

Ulysse
Où es-tu né ?

Néarque
Je suis né à Corinthe.

Ulysse
Et pourquoi donc es-tu venu ici depuis les rives de ta patrie ?

Néarque
Je suis venu... Oh Dieu ! Seigneur, tu me retiens trop longtemps; et en attendant, le roi ne sait pas qui est arrivé au port.

Ulysse
Va donc.

Néarque
(Ah! à quoi bon feindre s'il est si subtil ?)

Il sort.

 

Scène V
Ulysse et Arcas

 

Récitatif

Ulysse
Arcas, le Ciel favorise notre entreprise.

Arcas
D'où te vient cet espoir ?

Ulysse
Tu as entendu ? Tu as bien regardé cet homme ? Sache que je l'ai vu à la cour de Pélée, il y a bien des années. Il nous a fourni un faux nom, une fausse patrie; mais il était déjà perturbé par mes questions. Ah ! la rumeur n'était sans doute pas mensongère: Achille, accoutré d'une robe, se dissimule ici. Arcas, vole sur les traces de cet homme. Cherche, demande qui il est, comment il est venu ici, où il demeure, si quelqu'un est avec lui. Le plus léger indice peut nous orienter.

Arcas
J'y vais.

Ulysse
Écoute bien: pense à ne pas éveiller le moindre soupçon, même lointain, que nous soyons en quête d'Achille.

Arcas
Inutile de le rappeler à quelqu'un de ton entourage.

Il sort.

 

Scène VI
Ulysse seul

 

Récitatif

Ulysse
Je commence déjà à naviguer avec un vent favorable. Pour d'autres, peut-être, cette heureuse rencontre, cette expression confuse, ce visage hésitant, ce serait peu; pour Ulysse, c'est beaucoup.

 

Aria

Air

 

Ulisse

Fra l'ombre un lampo solo
Basta al nocchier sagace,
Che già ritrova il polo,
Già riconosce il mar.

Al pellegrin ben spesso
Basta un vestigio impresso,
Perché la via fallace
Non l'abbia ad ingannar.

 

Ulysse

Dans l'ombre, une seule lueur
Suffit au marin avisé
Qui dès lors retrouve le cap,
Déjà reconnaît la mer.

Au voyageur, bien souvent,
Il suffit d'une empreinte, une trace,
Pour que le mauvais chemin
Ne puisse pas le tromper.

 

 Il sort.

 

Scène VII
Appartements de Déidamie
Lycomède et Déidamie

 

Récitatif

Lycomède
Mais puisque tu ne l'as pas encore vu, comment sais-tu qu'il ne peut pas te plaire ?

Déidamie
J'ai déjà beaucoup entendu parler de Théagène.

Lycomède
Et tu veux juger de lui sur la foi des yeux d'autrui ? Sotte ! Va, attends-moi dans le jardin royal; j'y viendrai sous peu avec ton époux.

Déidamie
Époux, déjà ?

Lycomède, en sortant
Il est venu sur ma parole; tout est prêt.

Déidamie
Au moins, père... Ah, écoute !

Lycomède
L'ambassadeur grec m'attend. Ne résiste plus, suis mon conseil.

Déidamie
Donc, seigneur, ceci n'est pas un ordre ?

Lycomède
Lorsqu'un père conseille quelque chose à sa fille, c'est toujours un ordre.

 

Aria

Air

 

Licomede

Alme incaute, che torbide ancora
Non provaste l'umane vicende,
Ben lo veggo, vi spiace, v'offende
Il consiglio d'un labbro fedel.

Confondete con l'utile il danno;
Chi vi regge credete tiranno;
Chi vi giova chiamate crudel.

 

Lycomède

Âmes imprudentes, qui n'avez pas encore
Éprouvé avec trouble les vicissitudes humaines,
Je le vois bien, il vous déplaît, il vous offense,
Le conseil d'une bouche fidèle.

Vous confondez l'utile et le nuisible,
Vous croyez un tyran celui qui vous gouverne,
Vous appelez cruel celui qui vous aide.

 

Il sort.

 

Scène VIII
Déidamie, puis Achille

 

Récitatif

Déidamie
Manquer de parole à mon idole ! Ah ! avant qu'un autre époux...

Achille, avec une ironie dédaigneuse
Est-il permis d'avoir accès à Déidamie ? Je ne voudrais pas arriver importunément. Comment ? Tu es seule ? Où est ton époux ? J'espérais le trouver ici t'exprimant sa passion.

Déidamie
Tu savais déjà...

Achille
Je savais tout, mais pas par toi: sublime preuve de ta belle fidélité. À moi, cruelle, me cacher un si noir secret ? À moi, qui t'aime plus que moi-même ? À moi, qui déshonoré pour toi sous ces hardes... Barbare !...

Déidamie
Oh Dieu ! Ne m'accable pas, mon amour; jusque là, je ne savais rien de ce mariage. Mon père vient juste de me le proposer. Je suis restée stupide, j'ai senti tout mon sang se geler.

Achille
Que vas-tu donc faire ?

Déidamie
Tout, sauf te quitter. Je mettrai en œuvre prières et plaintes pour faire changer Lycomède d'avis. Il cèdera, s'il veut sauver sa fille; et même s'il ne cède pas, il ne doit pas espérer quoi que ce soit. Achille a été le premier que j'aie aimé, et je veux qu'il soit le dernier. Ah ! mon cœur, tu me verras mourir avant que je te trahisse !

Achille
Oh douces paroles ! et comment, ô chère, puis-je t'en remercier ?

Déidamie
Comment ? Voici: je te demande, si du moins c'est possible, que tu prennes plus de soin de ne pas te découvrir.

Achille
Cette robe, est-ce si peu ?

Déidamie
À quoi sert-elle, si tous tes regards, tous tes mouvements, la démentent ? Tes pas sont trop libres, tes mouvements d'yeux trop assurés. Le moindre motif suffit à t'irriter, et tes colères n'ont rien de féminin. Quoi de plus ? Si tu vois un casque, une lance, ou si tu en entends parler, tu deviens déjà féroce; des éclairs et des étincelles sortent de tes yeux; Pyrrha disparaît, et c'est Achille qui se manifeste.

Achille
Mais changer son naturel est une entreprise trop dure.

Déidamie
C'est aussi une dure entreprise de s'opposer à un père. Avec cette excuse, je peux donc aussi bien accepter Théagène.

Achille
Ah, non, ma vie ! Je ferai ce que tu m'ordonnes.

Déidamie
Maintenant, tu le promets; mais ensuite...

Achille
Non: cette fois, je t'obéirai. Je tiendrai la bride à mes colères, je ne parlerai plus d'armes; et si je ne suis pas le plus fidèle exécuteur de tes ordres, tu peux courir dans les bras de mon rival, je te le pardonne.

 

Aria

Air

 

Achille

Sì, ben mio: sarò qual vuoi;
Lo prometto a que'bei rai
Che m'accendono d'amor.

 

Achille

Oui, mon amour, je serai tel que tu me veux,
Je le promets à tes beaux yeux,
Qui m'enflamment d'amour.

 

Scène IX
Les mêmes, Ulysse

 

Récitatif

Déidamie
Tais-toi, quelqu'un écoute.

Achille, plein de colère, à Ulysse
Qui es-tu, toi, qui oses témérairement pénétrer ces appartements intimes ? Que veux-tu ? Parle ! Réponds ! Ou je te ferai repentir...

Déidamie
Pyrrha !

Ulysse
(Quel farouche visage !)

Déidamie, bas à Achille
(Et ta promesse ?)

Achille, se reprenant
(C'est vrai.)

Ulysse
Ce ne sont pas les appartements de Lycomède ?

Déidamie
Non.

Ulysse
Je suis étranger, je me suis trompé. Pardonnez-moi.

Il veut sortir.

Déidamie
Écoute. Que veux-tu du roi ?

Ulysse
La Grèce lui demande des navires et des soldats, maintenant qu'elle s'applique à se réunir sous les armes pour la vengeance commune.

Achille
(Heureux celui qui y ira !)

Déidamie
(Son visage est déjà complètement changé.)

Ulysse
Aujourd'hui, une voie illustre s'ouvre à la valeur des autres. Même les plus lâches courent à cette entreprise.

Achille
(Et Achille reste !)

Déidamie
(Dangereux discours !) (à Ulysse) Étranger, pour aller chez Lycomède, voici le chemin. (à Achille) Suis-moi.

Achille, se retournant
Dis-moi, ami: où doivent se rendre les navires grecs pour se rassembler ?

Déidamie
Pyrrha... Enfin !

Achille
Je te suis, tout de suite ! (Oh, amour tyran !)

Ils sortent.

 

Scène X
Ulysse, puis Arcas

 

Récitatif

Ulysse
Ou bien le désir de le trouver me le fait voir partout, ou bien Pyrrha est Achille. En ses vertes années, Pélée avait ce visage, je m'en souviens. Et puis, ce parler... ces regards... C'est vrai, mais Ulysse ne doit pas encore s'y fier. Je peux me tromper; et quand bien même ce serait lui, avant de parler, il faut examiner avec plus de prudence le temps, le lieu, les circonstances. Il voyage avec bonheur, celui qui franchit rarement les fleuves et n'essaie pas de passer à gué. Pour frapper le grand coup, il faut attendre qu'il soit mûr, et frapper à coup sûr.

Arcas
Ulysse !

Ulysse
Arcas ! tu as pénétré dans ces appartements ?

Arcas
Je t'ai vu entrer, et je suis venu sur tes traces.

Ulysse
Qu'as-tu appris, pendant ce temps ?

Arcas
Pas grand chose, seigneur, si ce n'est que Néarque est arrivé ici il y a maintenant un an; il a avec lui une gracieuse fille, pour laquelle la princesse royale manifeste un amour extraordinaire.

Ulysse
Comment s'appelle-t-elle ?

Arcas
Pyrrha.

Ulysse
Pyrrha !

Arcas
Et grâce à elle, Néarque a une place parmi les serviteurs du roi.

Ulysse
Et tu trouves que c'est peu ?

Arcas
Mais à quoi cela sert-il ?

Ulysse
Ah ! mon brave, nous faisons un grand voyage en quelques instants. Écoute, et tu diras...

 

Scène XI
Les mêmes, Néarque

 

Récitatif

Néarque
Viens, seigneur, que fais-tu ? Le roi t'attend.

Ulysse
Par où y va-t-on ?

Néarque
Par ici.

Ulysse
Je te suis, allons. (à Arcas) Je ne peux te dire le reste.

Il sort avec Néarque.

 

Scène XII
Arcas seul

 

Récitatif

Arcas
Qui est capable de tout voir autant qu'Ulysse ? Ce qui est obscur pour les autres est lumineux pour lui., Non, jamais la nature ou l'art n'ont formé son égal. Où est-il, celui qui saurait comme lui afficher tous les sentiments sur son visage sans les avoir dans le cœur ? Qui saurait avec des paroles faciles et soumises, enchaîner les âmes ? Changer à chaque instant de caractère, d'idées, de langage, de visage ? Je ne le connais pas encore. Tous les jours, je me trouve aux côtés d'Ulysse; et tous les jours, Ulysse est nouveau pour mon regard.

 

Aria

Air

 

Arcas

Sì varia in ciel talora,
Dopo l'estiva pioggia,
L'iride si colora,
Quando ritorna il sol.

Non cambia in altra foggia
Colomba al sol le piume,
Se va cambiando lume
Mentre rivolge il vol.

 

Arcas

Ainsi, parfois, bigarré dans le ciel,
Après la pluie d'été,
L'arc-en-ciel se colore,
Quand revient le soleil.

C'est ainsi que la colombe change
La couleur de ses plumes au soleil
Lorsque l'éclairage change
Quand son vol prend une autre direction.

 

Il sort.

 

Scène XIII
Jardin d'agrément dans le palais de Lycomède
Achille et Déidamie, puis Lycomède et Théagène

 

Récitatif

Déidamie
Non, Achille, je n'ai pas confiance dans tes promesses. Tu ne seras pas capable de te retenir en présence de Théagène, ta chaleur te découvrira. Va-t'en, si tu m'aimes.

Achille
Laisse-moi au moins, caché et muet, voir d'ici mon rival.

Déidamie
Oh Dieu ! tu t'exposes à un grand danger. Le voici.

Achille, se troublant
Ah ! c'est donc lui l'audacieux ! Et je devrais souffrir...

Déidamie
Ne l'avais-je pas dit ? Tu t'excites déjà.

Achille
C'était une impulsion de premier mouvement; elle est déjà calmée. Maintenant, je me contrôle.

Déidamie
Tu vas parler.

Achille
Je ne parlerai pas, je te le jure.

Il va se dissimuler.

Lycomède
Ma fille chérie, voici ton époux; et voici, illustre Théagène, ton épouse.

Achille
(Il faut que je supporte.)

Théagène
Celui qui écoute, princesse, ce que la renommée dit de tes qualités, croit que c'est pure flatterie; celui qui te voit la trouve malveillante. Moi qui suis déjà ton prisonnier, je t'offre mon âme en don.

Achille, regardant Théagène avec irritation, s'avance sans s'en rendre compte
(Quelle témérité !)

Déidamie
Mon mérite n'atteint pas à un tel niveau; tu ne dois pas tant l'exalter.

S'avisant qu'Achille est déjà près de Théagène.

Pyrrha ! Que veux-tu ? Va-t'en !

Achille, se retire à l'écart, comme plus haut
Je ne dis rien.

Déidamie
(Dieux ! Quelle crainte m'assaille !)

Théagène
Qui est donc cette jeune fille ?

Lycomède
C'est ton rival.

Déidamie
(Je suis morte !)

Achille
(Ah, il me reconnaît !)

Lycomède
Pyrrha est le seul amour de Déidamie. L'univers entier n'a jamais vu d'autres plus tendres compagnes.

Déidamie
(Il parlait en plaisantant, et il a dit la vérité.)

Lycomède
Déidamie, que te semble maintenant d'un si digne époux ?

Déidamie
Père, j'admire ses qualités, je les comprends, mais...

Lycomède
Tu rougis ! Je comprends ta rougeur.

 

Aria

Air

 

Licomede

Intendo il tuo rossor;
"Amo" vorresti dir:
Ma in faccia al genitor
Parlar non vuoi.

Il farti più soffrir
Sarebbe crudeltà:
Restino in libertà
Gli affetti tuoi.

 

Lycomède

Je comprends ta rougeur,
Tu voudrais dire "J'aime"
Mais devant ton père,
Tu ne veux pas parler.

Te faire souffrir davantage;
Serait de la cruauté:
Que tes sentiments
Restent donc en liberté.

 

Il sort.

 

Scène XIV
Achille, Déidamie et Théagène

 

Récitatif

Achille
(Ah, si j'avais d'autres vêtements !)

Théagène
Maintenant que nous sommes seuls, noble princesse, souffre que je te dévoile l'ardeur de mon sein, souffre que je dise...

Déidamie
Ne me parle pas d'amour, j'y suis hostile.

 

Aria

Air

 

Deidamia

Del sen gli ardori
Nessun mi vanti;
Non soffro amori,
Non voglio amanti:
Troppo mi è cara
La libertà.

Se fosse ognuno
Così sincero,
Meno importuno
Parrebbe il vero;
Saria più rara
L'infedeltà.

 

Déidamie

Que nul ne me vante
Les ardeurs du cœur:
Je ne supporte pas les amours,
Je ne veux pas d'amants:
Ma liberté
M'est trop chère.

Si chacun était
Aussi sincère que moi,
La vérité paraîtrait
Moins dérangeante;
L'infidélité
Serait plus rare.

 

Elle part avec Achille, lequel s'arrête avant de sortir.

 

Récitatif

Théagène
Justes dieux, c'est ainsi que Déidamie me reçoit ? De quoi suis-je coupable ? Que s'est-il passé ? Suivons-la.

Il veut suivre Déidamie.

Achille, le retenant
Arrête ! Où vas-tu si vite ?

Théagène
Auprès de Déidamie , je veux la rejoindre.

Achille, décidé
Ce n'est pas permis.

Théagène
Qui peut l'interdire ?

Achille
Moi !

Théagène
Toi ?

Achille
Oui, et jamais, sache-le, je ne parle en vain.

Il part lentement.

Théagène
(Les jeunes filles de Scyros ont un étrange tempérament; et pourtant, cette fierté a un je ne sais quoi qui charme.) Écoute, dis-moi au moins pourquoi.

Achille, partant lentement
J'en ai assez dit.

Théagène
Et tu crois que j'ai peur de toi alors que tu es seule ? Crois-tu que seule, tu suffises...

Achille, l'air féroce
Oui, je suffis; tremble !

Théagène
(Cette audace me rend amoureux.)

Pendant qu'Achille se retourne pour partir, il rencontre sur scène Déidamie, qui lui dit en colère:

Déidamie
(Ah ! tu ne tiens pas tes promesses, et tu n'en as pas encore assez ?)

Elle le laisse, confus.

Achille
(Malheureux ! C'est vrai, je n'ai pas tenu parole.)

Théagène
Écoute, belle nymphe: je veux t'obéir, et en récompense, je veux seulement connaître l'origine de tes colères... Dis... Mais... tu soupires ! Tu me regardes ! Tu sembles troublée. Quel est ce changement ? Parle, réponds.

 

Aria

Air

 

Achille

Risponderti vorrei
Ma gela il labbro e tace:
Lo rese amor loquace,
Muto lo rende amor:

Amor, che a suo talento
Rende un imbelle audace,
E abbatte in un momento,
Quando gli piace, un cor.

 

Achille

Je voudrais te répondre,
Mais ma bouche se glace et se tait;
Amour l'avait rendue éloquente,
Il la rend maintenant muette,

Amour, qui à sa guise,
Rend un timoré plein d'audace
Et abat en un moment
Un cœur, quand il lui plaît.

 

Il sort.

 

Scène XV
Théagène seul

 

Récitatif

Théagène
Je ne m'y retrouve plus. Comme les colères sont charmantes sur ce visage ! Ah ! peut-être qu'elle m'aime et ne supporte pas que je m'attache à une autre. Elle serait si vite devenue amoureuse et jalouse ? Une jeune fille parler ainsi ? Montrer autant d'audace ? Je ne peux la comprendre; mais je sais qu'elle me plaît.

 

Aria

Air

 

Théagène

Chi mai vide altrove ancora
Così amabile fierezza,
Che minaccia ed innamora,
Che diletta e fa tremar ?

Cinga il brando, ed abbia questa
L'asta in pugno e l'elmo in testa,
E con Pallade in bellezza
Già potrebbe contrastar.

 

Théagène

Qui a jamais vu ailleurs
Une si aimable fierté,
Qui menace et rend amoureux,
Qui délecte et fait trembler ?

Qu'elle ceigne une épée, et qu'elle ait
La lance à la main, le casque sur la tête;
Alors, elle pourrait rivaliser
De beauté avec Pallas.

 

Il sort.

 

Actes

Acte deuxième

 

Scène première
Une loggia en rez-de-chaussée ornée de sculptures représentant divers exploits d'Hercule
Ulysse et Arcas

 

Récitatif

Arcas
Seigneur, j'ai déjà tout préparé selon tes ordres. Les cadeaux à offrir au roi sont prêts. J'y ai mêlé l'équipement guerrier bien fourbi et étincelant. J'ai donné des instructions aux gens de ta suite pour qu'ils simulent le tumulte d'un combat. Explique-moi enfin des ordres aussi étranges : à quoi te servira tout cela ? Où ? Quand ?

Ulysse
C'est pour distinguer Achille parmi mille et mille jeunes filles.

Arcas
Et comment ?

Ulysse
Tu le verras rêver autour de ce casque brillant, de ce bouclier. Mais quand tu entendras le son des armes, la noble invitation de la trompette sonore, alors, tu verras son feu, réprimé à grands efforts, éclater fièrement et se dévoiler.

Arcas
Tu te fais trop d'illusions.

Ulysse
Je connais le tempérament belliqueux d'Achille; je sais qu'il est accoutumé aux armes depuis qu'il était au maillot, et je sais qu'il est vain de chercher à contenir la violence de son génie naturel, lorsqu'elle est devenue une habitude.

Ulysse
En sécurité dans son lit,
À peine sauvé de la mer, le marin jure
De ne plus jamais partir; mais s'il sent que les flots
Sont redevenus paisibles,
Il quitte son lit et court à la mer.

Arcas
Tu as pourtant tellement d'autres indices.

Ulysse
Tout autre indice, pris séparément, est douteux; mais ajouté à cette preuve, il deviendra certitude. Arcas, la preuve la plus sûre, c'est lorsque la nature parle avec ses mouvements.

Arcas
Mais si, comme tu le supposes, il aime Déidamie, même s'il est reconnu, nous ne pourrons pas le lui enlever.

Ulysse
Contraignons-le d'abord à se découvrir par nos moyens secrets; puis, une fois découverte, j'attaquerai son âme à force ouverte. Je réveillerai dans son sein les flammes de l'honneur [qui étaient endormies]; je le ferai rougir de honte.

Arcas
Oui, mais je ne vois pas de bon moment pour lui parler. Il est surveillé de telle sorte...

Ulysse
Attendons l'occasion; et si elle n'arrive pas, faisons-la naître. J'essaierai...

Arcas
Tais-toi: Pyrrha vient vers nous. Parle-lui tout de suite.

Ulysse
Eh ! laisse-la venir d'elle-même. Je vais faire semblant d'être absorbé par autre chose; pendant ce temps, observe adroitement toutes ses réactions.

 

Scène II
Les mêmes, Achille dissimulé

 

Récitatif

Achille
(Voici le guerrier que la Grèce a envoyé. Si ma belle ne me l'avait pas interdit, quel plaisir j'aurais à m'entretenir avec lui ! Mais que je l'observe ne devrait pas la mettre en colère.)

Ulysse, bas, à Arcas
(Que fait-il ?)

Arcas, bas, à Ulysse
(Il te regarde.)

Ulysse
En vérité, tout l'arrangement de cette demeure est royal.

Regardant les sculptures.

Ces marbres sculptés semblent pleins de vie. Te voici, Alcide, en train d'abattre l'Hydre. Ah ! on voit sur son visage son esprit guerrier ! L'habile artiste a bien exprimé son âme sublime sur son visage. (Bas, à Arcas) Regarde s'il m'entend.

Arcas, bas, à Ulysse
(Il écoute attentivement.)

Ulysse
Et le voici quand il soulevait Antée du sol pour l'y précipiter; et l'art s'y est surpassé. Comme cela nous enflamme, lorsqu'un exemple de vertu est représenté si au vif ! Je voudrais être Alcide ! Ô grand, généreux, magnanime héros ! Ton nom vivra mille et mille siècles !

Achille
(Oh dieux ! on n'en dira pas autant d'Achille !)

Ulysse, bas, à Arcas
(Et maintenant ?)

Arcas, bas, à Ulysse
(Il s'agite et il parle.)

Ulysse
(Observe bien.)

Se tournant dans une autre direction.

Que vois-je ? Voici la terreur d'Érymanthe en personne, accoutrée d'une robe, à côté de sa Iole. Ah ! l'artiste a fait une erreur. Il n'aurait jamais dû avilir son burin à cet indigne souvenir de bassesse. Ici, Alcide fait pitié, ce n'est plus lui.

Achille
(C'est vrai, c'est vrai. Oh, que ma honte est extrême !)

Ulysse
(Arcas, que t'en semble ?)

Arcas
(J'ai l'impression qu'il frémit.)

Ulysse
(Eh bien donc, à l'assaut !)

Il se dirige vers Achille.

Arcas, retenant Ulysse
(Le roi ! Attention à ce qu'il ne découvre pas tout notre plan.)

Ulysse
(Ah ! il m'interrompt alors que j'allais achever mon ouvrage.)

 

Scène III
Les mêmes, Lycomède

 

Récitatif

Lycomède
Pyrrha, je voulais justement te voir; attends-moi. Ulysse, tu vois que le soleil descend déjà ; qu'un hôte si noble honore ma table.

Ulysse
Ton ordre, roi invincible, sera ma loi.

En faisant mine de se retirer, il s'arrête pour écouter ce que lui dit Lycomède.

Lycomède
Tu verras rassemblés dès demain les armées et les navires que tu es venu me demander; tu verras combien je suis allé au delà des demandes, et à quel point j'honore mes amis, et un messager si prestigieux.

Ulysse
Le cœur magnanime du grand Lycomède est toujours égal à lui-même. Les princes achéens, coalisés pour la perte de la perfide Phrygie, apprendront par ma bouche quel ami tu es. Ce n'en sera pas une mince preuve que les armées et les navires que tu as bien voulu me préparer. (J'emmènerai d'ici autre chose que des armées et des navires.)

 

Aria

Air

 

Ulisse

Quando il soccorso apprenda
Che dal tuo regno io guido,
Dovrà sul frigio lido
Ettore impallidir.

Più gli farà spavento
Questo soccorso solo,
Che cento insegne e cento,
Che ogni guerriero stuolo,
Che quante vele al vento
Seppe la Grecia aprir.

 

Ulysse

Quand il apprendra quel renfort
J'amène de ton royaume,
Sur le rivage phrygien,
Hector devra pâlir.

Ce renfort à lui seul
L'épouvantera davantage
Que des centaines d'enseignes,
Que toutes les troupes guerrières,
Que toutes les voiles que la Grèce
Aura pu déployer au vent.

 

Il sort avec Arcas.

 

Scène IV
Lycomède, Achille, puis Néarque

 

Récitatif

Lycomède
Charmante Pyrrha, le croiras-tu ? Ma paix dépend de toi.

Achille
Pourquoi ?

Lycomède
Si tu veux t'employer à mon profit, tu fais le bonheur d'un roi reconnaissant.

Achille
Que puis-je faire ?

Lycomède
Je me rends compte que s'unir à Théagène déplaît à Déidamie.

Achille, commence à se troubler
Eh bien ?

Lycomède
Tu peux tout sur son cœur...

Achille
Comment ? Tu voudrais que je...

Lycomède
Oui: que tu lui enseignes à respecter le choix d'un père; que tu lui fasses observer les mérites de son fiancé; que tu lui inspires, dans son cœur, de l'amour pour lui, qui fasse qu'elle l'accueille comme c'est le devoir d'une épouse amoureuse.

Achille, en colère
(C'est à vous que je dois cela, hardes de malheur !)

Lycomède
Que dis-tu ?

Achille, faisant effort pour se contrôler
Et tu crois que je suis l'instrument opportun... ? Ah ! Lycomède, tu me connais mal. Moi, dieux éternels, moi ? Cherche un meilleur moyen.

Lycomède
Qu'est-ce qui t'affole ? Est-ce que par hasard Théagène serait un époux qui ne mérite pas d'amour ?

Achille
(Je me perds. Je sens que je ne peux en supporter davantage.)

Lycomède
Mais enfin, dis-moi: à quel autre meilleur parti pouvais-je unir ma fille ?

Achille
(J'ai assez souffert.) (Résolu) Seigneur...

Néarque
Lycomède, les tables royales sont prêtes.

Lycomède
Allons. Pyrrha, tu as entendu mes sentiments; je me fie à toi. Ah ! puisse ma paix être le fruit de tes efforts !

 

Aria

Air

 

Licomede

Fa che si spieghi almeno
Quell'alma contumace;
Se l'amor mio le piace,
Se vuol rigor da me.

Di' che ho per lei nel seno
Di re, di padre il core:
Che appaghi il genitore,
O che ubbidisca il re.

 

Lycomède

Fais qu'au moins cette âme
Obstinée s'explique:
Apprécie-t-elle ma tendresse ?
Veut-elle voir ma dureté ?

Dis-lui que j'ai dans mon sein
Pour elle, un cœur de père et de roi;
Qu'elle apaise le géniteur,
Ou qu'elle obéisse au monarque.

 

Il sort.

 

Scène V
Achille et Néarque

 

Récitatif

Achille
Ne me parle pas, Néarque, plus de regards. J'ai pris ma décision. Désormais, n'essaie plus de me séduire. Partons.

Néarque
Où ?

Achille
Me défaire de ces vêtements. Quoi ! Dois-je passer aussi bassement mes meilleures années ? Combien d'outrages dois-je endurer ? Je vois maintenant qu'un autre se rit de mes menaces; je m'entends imposer un rôle insultant; à travers l'exemple des autres, je sens qu'on me reproche mes fautes. Je suis las de rougir à tout instant.

Néarque
Tu imagines qu'une rougeur...

Achille
Ah ! tais-toi; j'ai assez longtemps toléré tes conseils avilissants. C'est autre chose que j'ai entendu de mon maître thessalien; alors, je savais vaincre les vents à la course, abattre des fauves, franchir des torrents. Et maintenant... Ah ! que dirait Chiron s'il me voyait dans cette robe efféminée et flottante ? Où irais-je me cacher de lui ? Que lui répondre, si, le visage inflexible, il me demandait: "Où est ton épée, Achille ? Où sont tes autres armes ? Ah ! de mon école, tu n'as pas conservé d'autre marque que la lyre, avilie à un usage indigne."

Néarque
Il suffit, seigneur, je ne m'oppose plus. À la fin, je suis moi aussi convaincu.

Achille
Néarque, cette honteuse inaction te paraît-elle digne de moi ?

Néarque
Non, je le reconnais: il est temps que tu te réveilles de ton sommeil, que tu te défasses de ces entraves féminines, et coures donner ailleurs de nobles preuves de ton grand cœur. Il est vrai que Déidamie, privée de toi, perdra toute paix, et peut-être en mourra de douleur; mais quand bien même elle devrait en mourir, tu n'as pas à t'arrêter pour elle: tes trophées valent bien sa vie.

Achille
Mourir ! Tu crois donc qu'elle n'aurait pas la force d'âme de se voir abandonnée ?

Néarque
Force d'âme ? Comment une jeune fille amoureuse pourrait-elle en avoir, lorsqu'elle perd le seul objet de sa tendresse, son seul réconfort, son unique espérance ?

Achille
Oh dieux !

Néarque
Tu ne sais pas que si tu t'éloignes un seul instant de ses regards, elle est déjà affligée, n'a plus de repos, s'enquiert de toi à tout le monde, te réclame à tous ? Et en cet instant même, comment crois-tu qu'elle se trouve ? Elle n'a déjà plus de paix, elle est inquiète et tremblante...

Achille
Allons !

Néarque
Tu es prêt à partir ?

Achille
Non: retournons vers elle.

 

Aria

Air

 

Achille

Potria fra tante pene
Lasciar l'amato bene
Chi un cor di tigre avesse.
Né basterebbe ancor;

Ché quel pietoso affetto, ?
Che a me si desta in petto,
Senton le tigri istesse,
Quando le accende amor.

 

Achille

Pour laisser l'être aimé
Parmi tant de douleur,
Il faudrait un cœur de tigre;
Encore ne suffirait-il pas.

Car ce sentiment de pitié
Qui s'éveille dans ma poitrine,
Même les tigres le ressentent
Quand l'amour les enflamme.

 

Il sort.

 

Scène VI
Néarque seul

 

Récitatif

Néarque
Oh, l'étrange, l'incroyable miracle de l'amour ! Quand Achille est poussé à la colère, il est terrifiant; aucune ruse, aucune force ne parvient à le freiner; il irait nu au milieu des incendies, il irait seul affronter des milliers d'ennemis; mais qu'il pense à Déidamie, et voici Achille dompté.

 

Aria

Air

 

Néarque

Così leon feroce
Che sdegna i lacci e freme,
Al cenno d'una voce
Perde l'usato ardir,

Ed a tal segno oblia
La ferità natia,
Che quella man che teme
Va placido a lambir.

 

Néarque

Ainsi le lion féroce
Qui gronde et se rit des filets
Perd son audace habituelle
Sur l'ordre d'une voix;

Et il oublie à tel point
Sa sauvagerie native
Qu'il va lécher paisiblement
Cette main qu'il craint.

 

Il sort.

 

Scène VII
Grande salle avec éclairage nocturne, donnant sur divers appartements semblablement éclairés.
Une table au milieu, des crédences tout autour; des loges au-dessus,
pleines de musiciens et de spectateurs

Lycomède, Théagène, Ulysse et Déidamie, assis à table; Arcas debout à côté d'Ulysse; Achille debout à côté de Déidamie; partout, des cavaliers, des demoiselles, des pages

 

Coro

Choeur

 

Lungi lungi fuggite fuggite,
Cure ingrate, molesti pensieri;
No, non lice del giorno felice
Che un istante si venga a turbar.

Dolci affetti, diletti sinceri
Porga Amore, ministri la Pace,
E da'moti di gioia verace
Lieta ogni alma si senta agitar.

Lungi lungi fuggite fuggite,
Cure ingrate, molesti pensieri;
No, non lice del giorno felice
Che un istante si venga a turbar.

 

Loin, loin, fuyez, fuyez,
Soucis déplaisants, pensers pénibles;
Ne venez pas troubler un seul instant
De ce jour de bonheur.

Qu'Amour offre, que la Paix dispense
De doux sentiments, des plaisirs sincères,
Et que toute âme, heureuse, se sente agiter
Par des mouvements de joie véritable.

Loin, loin, fuyez, fuyez,
Soucis déplaisants, pensers pénibles;
Ne venez pas troubler un seul instant
De ce jour de bonheur.

 

Récitatif

Lycomède
Que les coupes tout alentour fument de la liqueur crétoise.

Déidamie
Pyrrha, tu le sais: si elle ne vient pas de ta main, l'ambroisie des dieux paraît à ma bouche un breuvage méprisable.

Achille
J'obéis. Ah ! Vois donc à mon obéissance si le cœur de Pyrrha t'est fidèle !

Théagène, regardant Déidamie et Achille
(Quelle étrange affection !)

Achille, allant prendre la coupe
(Oh, tyrannie de l'amour !)

Lycomède, à Ulysse
Quand vos navires lèveront-ils l'ancre des rivages grecs ?

Ulysse
Dès mon retour.

Théagène
Ils sont déjà tous rassemblés ?

Ulysse
Il ne manque plus que le renfort de Scyros.

Lycomède
Oh, de quel spectacle sublime me privent mes cheveux blancs !

Un page tend la coupe à Achille: celui-ci, en la prenant, reste frappé en entendant l'artificieux discours d'Ulysse.

Ulysse
(Ne laissons pas passer le moment opportun.) Grand roi, c'est un désir digne de toi. Où pourra-t-on plus jamais voir autant d'armées, autant de chefs, autant de troupes de guerriers, de tentes, de vaisseaux, de chevaux, de lances, de bannières ? Toute l'Europe y accourt. Les forêts comme les villes sont vides. Enviée et poussée par les pères eux-mêmes, par les vieux pères, la jeunesse sûre d'elle-même court aux armes en frémissant. (Arcas, observe.)

Déidamie
Pyrrha !

Achille, se réveille, prend la coupe, se remet en chemin puis s'arrête à nouveau
C'est vrai.

Ulysse
Quiconque sent en son sein l'aiguillon de l'honneur, quiconque sait ce qu'est le désir de la gloire, se met en route. À peine restent, et presque de force, les vierges et les épouses; et si la dure nécessité retient quelqu'un, il se fâche contre le Ciel, et se plaint que tous les dieux lui en veulent.

Déidamie
Mais enfin, Pyrrha !

Achille, va avec la coupe vers Déidamie
J'arrive.

Déidamie, bas, à Achille, en prenant la coupe
(Ingrat ! Ce ne sont pas là des signes d'un amour bien faible ?)

Achille
(Ne te fâche pas, ma belle idole, pardon !)

Lycomède
Holà ! qu'on apporte à Pyrrha sa lyre familière. Déidamie, ordonne-lui d'unir aux cordes sonores sa voix et sa main virtuose. Pour toi, elle fera tout.

Déidamie
Pyrrha, si tu m'aimes, exauce mon père.

Achille
Tu le veux ? Je le ferai. (Oh, tyrannie de l'amour !)

Un page lui présente la lyre; d'autres installent un siège sur un des côtés, en vue de la table.

Théagène
(Je ne comprends pas tant d'amour.)

Ulysse, bas, à Arcas
(Arcas, c'est le moment; tu m'entends ?

Arcas, bas, à Ulysse
(Je t'entends.)

Il sort.

 

Aria & Coro

Air & Choeur

 

Achille (canta accompagnandosi con la lira)
Se un core annodi,
Se un'alma accendi,
Che non pretendi, ?
Tiranno Amor ?

Vuoi che al potere
Delle tue frodi
Ceda il sapere,
Ceda il valor.

Coro
Se un core annodi,
Se un'alma accendi,
Che non pretendi,
Tiranno Amor ?

Achille
Se in bianche piume
De'numi il nume
Canori accenti
Spiegò talor;

Se fra gli armenti ?
Muggì negletto, ?
Fu solo effetto ?
Del tuo rigor.

Coro
Se un core annodi,
Se un'alma accendi,
Che non pretendi,
Tiranno Amor ?

Achille
De' tuoi seguaci
Se a far si viene,
Sempre in tormento
Si trova un cor;

E vuoi che baci
Le sue catene,
Che sia contento
Del suo dolor.

Coro
Se un core annodi,
Se un'alma accendi,
Che non pretendi,
Tiranno Amor ?

 

Achille, chante en s'accompagnant de la lyre
Si tu peux lier un cœur,
Si tu peux enflammer une âme,
À quoi, tyran Amour,
Ne prétendras-tu pas ?

Tu veux que tout cède
Au pouvoir de tes ruses,
Aussi bien le savoir
Que la valeur.

Chœur
Si tu peux lier un cœur,
Si tu peux enflammer une âme,
À quoi, tyran Amour,
Ne prétendras-tu pas ?

Achille
Si le dieu des dieux,
Couvert de blanches plumes
A parfois déployé
De mélodieux accents,

S'il a mugi, négligé,
Parmi les troupeaux,
Ce fut par le seul effet
De ta rigueur.

Chœur
Si tu peux lier un cœur,
Si tu peux enflammer une âme,
À quoi, tyran Amour,
Ne prétendras-tu pas ?

Achille
Si un cœur fait partie
De ceux qui te suivent,
Toujours il se trouve
dans les tourments,

Et tu veux qu'il baise
Les chaînes qui le tiennent,
Et qu'il soit content
De sa douleur.

Chœur
Si tu peux lier un cœur,
Si tu peux enflammer une âme,
À quoi, tyran Amour,
Ne prétendras-tu pas ?

 

Récitatif

Le chant d'Achille s'interrompt lorsque arrivent les cadeaux d'Ulysse apportés par les gens de sa suite.

Lycomède
Qui sont ceux-ci ?

Ulysse
Ce sont gens de ma suite; et ils déposent aux pieds de Lycomède, par mon ordre, ces petits cadeaux que j'ai apportés d'Ithaque. Il est juste que je suive moi aussi les usages d'un hôte reconnaissant. Si j'ai trop osé, la coutume m'absoudra.

Lycomède
Un si généreux soin passe les bornes.

Achille, avisant une armure qui se trouve parmi les cadeaux
(Oh Ciel, que vois-je !)

Lycomède, admirant des vêtements
Jamais on n'a teint à Tyr une pourpre si vive.

Théagène, admirant les vases
Je n'ai jamais vu jusqu'ici des vases ciselés avec un pareil art.

Déidamie, admirant les joyaux
Les mers orientales n'ont pas de pierres étincelantes égales à celles-ci.

Achille, se lève pour aller voir les armes de plus près
Ah ! qui a vu jusque là de plus belles armes ?

Déidamie
Pyrrha, que fais-tu ? Reviens, reprends ton chant.

Achille, se rassied
(Quel cruel tourment !)

Des voix en coulisse
Aux armes ! aux armes !

On entend un fracas d'armes et d'instruments militaires. Tous se lèvent effrayés; seul Achille reste assis, dans une attitude farouche.

Lycomède
Quel est donc ce tumulte ?

Arcas, arrive en feignant la peur
Ah ! cours, Ulysse, cours freiner l'attaque insensée de tes hommes !

Ulysse, feignant la surprise
Qu'est-il arrivé ?

Arcas
Je ne sais pour quel raison un féroce combat s'est enflammé entre eux et les gardes royaux. Ah ! tu verras bientôt briller ici mille épées !

Déidamie, s'en va effrayée
À l'aide, dieux ! Où puis-je courir me cacher ?

Théagène, part en la suivant
Arrête, princesse.

Des voix en coulisse
Aux armes ! aux armes !

On entend un fracas d'armes. Lycomède, dégainant son épée, court vers le tumulte. Tout le monde fuit. Ulysse se retire en cachette avec Arcas pour observer Achille qui se lève, désormais en proie à l'aiguillon guerrier.

 

Scène VIII
Achille, Ulysse et Arcas cachés

 

Récitatif

Achille
Où suis-je ? Qu'ai-je entendu ? Je sens mes cheveux se dresser sur ma tête. Quel est ce nuage qui fait un voile devant mes yeux ? Quelle est cette flamme dont je me sens dévoré ? Ah, je ne puis plus me retenir: Aux armes ! aux armes !

Il se met en mouvement, furieux, puis s'arrête, réalisant qu'il a la lyre en main.

Ulysse, bas, à Arcas
(Regarde-le.)

Achille
Cette lyre est donc l'arme d'Achille ? Ah, non: la chance m'en offre d'autres, plus dignes. Par terre, par terre, vil instrument !

Il jette la lyre et va vers les armes apportées parmi les cadeaux d'Ulysse.

Que mon bras déshonoré retrouve la noble charge du pesant bouclier;

Il passe le bouclier à son bras.

que dans cette main flamboie le fer !

Il saisit l'épée.

Ah ! Maintenant, je commence à me reconnaître ! Ah, si j'étais en face de mille et mille escadrons !

Ulysse, se montrant
Et qui sera Achille, si ce n'est pas lui ?

Achille
Dieux ! Ulysse, que dis-tu ?

Ulysse
Grande âme, rejeton des dieux, invincible Achille, laisse-moi enfin te serrer sur mon sein. Il n'est plus temps de feindre. Oui, tu es l'espoir, l'honneur de la Grèce, la terreur de l'Asie. Pourquoi réprimes-tu les élans généreux de ton cœur magnanime ? Ils sont dignes de toi: suis-les, seigneur. Je le sais, je le vois: tu ne peux te freiner. Viens, je te conduirai aux palmes, aux trophées. La Grèce armée n'attend que toi. L'Asie ennemie ne tremble qu'à ton nom. Allons !

Achille, résolu
Oui, je viens. Conduis-moi où tu veux. Mais...

Il s'arrête.

Ulysse
Qu'est-ce qui te retient ?

Achille
Et Déidamie ?

Ulysse
Déidamie, un jour, te verra revenir couronné de lauriers et plus digne d'amour.

Achille
Et entre temps...

Ulysse
Et entre temps, alors que la terre entière brûle de l'incendie de la guerre, toi, caché de tous, tu voudrais languir ici dans un vil repos ? Les âges futurs diraient: "Diomède a pris d'assaut les murs de Dardanus; Idoménée a obtenu les dépouilles d'Hector; le trône de Priam a été réduit en cendres par Sthénélos et Ajax... Et que faisait Achille ? Achille, accoutré d'une robe, passait ses jours, mêlé, enseveli parmi les servantes de Scyros, dormant au son des fatigues des autres. " Ah, cela ne sera pas dit ! Réveille-toi enfin; corrige ta grave erreur; ne souffre plus que quiconque te voie avec ces hardes. Ah, si tu voyais quel objet de risée est un guerrier avec cette parure ! Tu peux le voir dans ce bouclier. Regarde-toi, Achille.

Il lui retire son bouclier et le lui présente.

Dis-moi, te reconnais-tu ?

Achille, déchirant ses vêtements
Oh, indignes, honteux obstacles à la valeur, comment ai-je pu vous tolérer jusqu'à maintenant ? Ulysse, emmène-moi prendre les armes; ne me fais plus souffrir enchaîné dans ces fers.

Ulysse
Suis-moi. (J'ai gagné.)

Ils se mettent en route.

 

Scène IX
Les mêmes, Néarque

 

Récitatif

Néarque
Pyrrha, Pyrrha, où cours-tu ?

Achille, se retournant en colère
Âme vile ! Que ce nom honteux ne franchisse plus tes lèvres; ne me remémore pas ce dont je dois rougir.

En partant

Néarque
Écoute: tu pars ? Et ta princesse ?

Achille, se retournant
Tu lui diras...

Ulysse
Achille, partons.

Néarque
Que puis-je lui dire ?

 

Aria

Air

 

Achille

Dille che si consoli;
Dille che m'ami; e dille
Che partì fido Achille,
Che fido tornerà.

Che a' suoi begli occhi soli
Vuo' che il mio cor si stempre;
Che l'idol mio fu sempre,
Che l'idol mio sarà.

 

Achille

Dis-lui de se consoler,
Dis-lui de m'aimer, et dis-lui
Qu'Achille est parti fidèle
Et que fidèle il reviendra.

Dis-lui qu'à ses seuls beaux yeux,
Je veux que mon cœur s'attendrisse,
Qu'elle fut toujours mon idole,
Que toujours elle le sera.

 

Il sort avec Ulysse et Arcas.

 

Scène X
Néarque, puis Déidamie

 

Récitatif

Néarque
Dieux éternels, quelle foudre imprévue vient détruire toutes mes espérances ? Où vais-je me cacher, si Achille part ? Et qui me soustraira à la colère de Thétis ? Tant d'efforts, ô Ciel, tant d'art, tant de soin...

Déidamie
Néarque, où est mon trésor ?

Néarque
Ah ! princesse, Achille n'est plus tien.

Déidamie
Quoi !

Néarque
Il t'abandonne.

Déidamie
Je connais déjà tes vains soupçons. Tu me redis cela à tout moment.

Néarque
Ah, si le Ciel voulait que je me fusse trompé ! Mais Ulysse l'a découvert, l'a circonvenu, et l'enlève.

Déidamie
Et toi, Néarque, tu le laisses partir ainsi ? Ah, cours, vole ! Malheureuse que je suis ! Écoute ! Je suis morte. Ah, le coup est trop inhumain ! Que fais-tu ? Tu ne pars pas ?

Néarque
Je pars, mais ce sera inutile.

Il sort.

 

Scène XI
Déidamie, puis Théagène

 

Récitatif

Déidamie
Achille m'abandonne ! Achille me laisse ! Est-ce vrai ? Comment, comment a-t-il pu, l'ingrat, seulement y penser, et ne pas mourir ? Sont-ce là ses promesses de foi, ses protestations d'amour ? Ainsi... Mais pendant que je me consume en plaintes, le scélérat met à la voile. Allons, essayons de le retenir. Ma douleur n'est plus capable de précautions; allons, et quand cela ne me servirait à rien, qu'au moins le perfide me voie expirer sur le rivage, et parte ensuite.

Théagène
Princesse aimée !

Déidamie, avec impatience
(Oh, malheur à moi ! quel est encore ce contretemps !)

Théagène
Je voudrais mieux comprendre ce qui dans ton cœur...

Déidamie, voulant partir
Ce n'est pas le moment.

Théagène, la suivant
Écoute.

Déidamie
Je ne peux pas.

Théagène
Rien qu'un instant.

Déidamie, impatiente
Oh dieux !

Théagène
Enfin, mon épouse, demain...

Déidamie
Par pitié, ne reste pas près de moi !

 

Aria

Air

 

Deidamia

Non vedi, tiranno,
Ch'io moro d'affanno;
Che bramo che in pace
Mi lasci morir ?

Che ho l'alma sì oppressa,
Che tutto mi spiace,
Che quasi me stessa
Non posso soffrir ?

 

Déidamie

Ne vois-tu pas, tyran,
Que je meurs de chagrin,
Que je veux qu'on me laisse
Mourir en paix ?

Que j'ai l'âme si oppressée
Que tout me déplaît,
Que je ne puis presque
Me souffrir moi-même ?

 

Elle sort.

 

Scène XII
Théagène seul

 

Récitatif

Théagène
Mais qui pourrait expliquer des extravagances si nouvelles ? Pourquoi Déidamie me parle-t-elle ainsi ? Délire-t-elle, ou cherche-t-elle à me faire délirer ? Est-ce que je rêve ? Suis-je éveillé ? Où suis-je ? Quel est ce labyrinthe ?

 

Aria

Air

 

Teagene

Disse il ver ? parlò per gioco ?
Mi confondo a'detti sui
E comincio a poco a poco
Di me stesso a dubitar.

Pianger fanno i pianti altrui,
Sospirar gli altrui sospiri;
Ben potrian gli altrui deliri
Insegnarmi a delirar.

 

Théagène

A-t-elle dit vrai ? Parlé par jeu ?
Je suis perdu dans ses paroles
Et je commence peu à peu
À douter de moi-même.

Les larmes des autres font pleurer,
Leurs soupirs font soupirer;
Les délires d'autrui pourraient bien
M'enseigner à délirer.

 

Il sort.

Actes

Acte troisième

 

Scène première
Portiques du palais, donnant sur la mer.
Des navires à peu de distance du rivage

Ulysse, Achille en tenue guerrière

 

Récitatif

Ulysse
Achille, maintenant, je te reconnais. Tes anciens vêtements te frustraient d'une grande partie de ton allure majestueuse, royale. Maintenant, voici le guerrier, voici le héros ! Ainsi le nouveau serpent sort rajeuni au soleil; il semble, pendant qu'il se love et s'allonge, que ce soit un autre qui sort de la dépouille qu'il laisse.

Achille
Oui, grâce à toi, grand chef, je reviens à la vie, je respire enfin; mais, tel le prisonnier fraîchement délivré de ses liens, je doute encore de ma liberté; j'ai sur les yeux l'ombre du lieu de réclusion, j'entends autour de moi le son des chaînes.

Ulysse, regardant tout autour
(Et Arcas n'arrive pas !)

Achille
Ulysse, ce sont tes navires ?

Ulysse
Oui; et ils vogueront aussi fiers de leur charge que jadis la nef Argo fut fière de la sienne: Achille à lui seul vaut autant que la troupe de tous ces héros et les trésors de Phrixos.

Achille
Alors, qu'attendons-nous ?

Ulysse
Holà ! matelots, dépêchez-vous de venir à terre.

Regardant tout autour.

(Et je ne vois pas encore Arcas.)

Achille
Ah, pourquoi ces rives ne sont-elles pas celles de l'hostile Scamandre ? Là, on verra comment Achille se corrige. La noble sueur de mon front effacera les taches indignes de mon nom; mon épée fera excuser l'inaction de Scyros; et peut-être occuperai-je tant la Renommée avec mes nouveaux trophées, qu'elle ne pourra parler de mes erreurs.

Ulysse
Ah, quels sentiments ! Quelles paroles ! Quel repentir ! Quelles ardeurs dignes d'Achille ! Et on voulait frustrer la terre de tout cela ? On espérait, dans l'étroit périmètre de Scyros, cacher un si grand larcin ? Oh, mère trop injuste, trop craintive ! Elle n'a pas prévu que pour cacher un tel feu, tout art est vain, tout obstacle est insuffisant ?

 

Aria

Air

 

Ulisse

Del terreno nel concavo seno
Vasto incendio se bolle ristretto,
A dispetto del carcere indegno
Con più sdegno gran strada si fa.

Fugge allora; ma, intanto che fugge,
Crolla, abbatte, sovverte, distrugge
Piani, monti, foreste e città.

 

Ulysse

Si un vaste incendie bouillonne, confiné
Dans le sein profond de la terre,
Malgré cette indigne prison,
Avec une rage accrue, il s'ouvre un large chemin.

Il s'enfuit alors; mais tout en fuyant,
Il fait écrouler, il abat, il renverse, il détruit
Les plaines, les monts, les forêts et les cités.

 

Récitatif

Achille
Les navires viennent d'accoster; Ulysse, je te précède.

Il se dirige vers la mer.

 

Scène II
Les mêmes, Arcas qui arrive en hâte

 

Récitatif

Ulysse
Arcas, que tu as mis longtemps à arriver !

Arcas
Partons, seigneur, hâte-toi; ne nous arrêtons pas.

Ulysse
Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

Arcas
Partons; tu sauras tout.

Ulysse
Au moins, une indication discrète...

Arcas, bas, à Ulysse
Oh dieux ! Ivre d'amour, aveugle de colère, Déidamie nous suit. Je n'ai pas pu la retenir davantage, et j'ai couru pour la devancer.

Ulysse
Ah ! il faut éviter cette rude attaque !

Achille, revenant impatient du rivage
Qu'est-ce qu'on attend donc ?

Ulysse
J'arrive.

Achille
Tu es bien troublé, Arcas; quelles nouvelles as-tu apportées ?

Arcas
Aucune.

Ulysse
Partons.

Achille, à Arcas
Mais qu'est-ce que tu as à te retourner et à regarder derrière toi ? De quoi as-tu peur ? Parle.

Ulysse
(Oh ciel !)

Arcas
Seigneur... J'ai peur... Le roi pourrait apprendre notre départ inopiné, et employer la force pour l'empêcher.

Achille
La force ? Je suis donc son prisonnier ? Il prétend donc...

Ulysse, veut le prendre par la main
Non, mais c'est un sage dessein que de fuir les obstacles.

Achille, se reculant
Moi, fuir !

Ulysse
Coupons court à ces inutiles délais. En mer, en mer, pendant que le flot est calme !

Il le prend par la main et se met en route avec lui.

 

Scène III
Les mêmes, Déidamie

 

Récitatif

Déidamie
Achille, où vas-tu ? Arrête-toi, Achille !

Achille se retourne, voit Déidamie, et tous deux s'arrêtent en se regardant attentivement sans parler.

Ulysse, qui a lâché Achille
(Cette fois, oui, j'ai peur.)

Arcas
(Et voici le combat de la gloire et de l'amour !)

Déidamie, avec passion, mais sans colère
Barbare ! C'est donc vrai ? Tu veux me quitter ?

Ulysse, bas à Achille
(Si tu lui réponds, tu es vaincu.)

Achille, à Ulysse
(Je vais me taire).

Déidamie
Cruel, c'est donc cette belle récompense que tu réservais à tant d'amour ? Ce doux visage cachait une âme aussi atroce ? Allez donc, crédules amantes, faites confiance aux promesses des autres ! Il y a un instant, ce traître me jurait d'être constant; en un moment, il a tout oublié; il part, il me laisse, sans même me dire adieu.

Achille
Ah !

Arcas
(Il ne résiste pas.)

Déidamie
Et quelle raison a fait de toi en un instant mon ennemi ? Que t'ai-je fait ? Malheureuse que je suis ! De quel crime ta haine est-elle le châtiment ?

Achille
Non, princesse...

Ulysse
Achille !

Achille, à Ulysse
Rien que deux mots !

Ulysse
(Catastrophe !)

Achille
Non, princesse, je ne suis pas le traître ou l'ennemi que tu dis. Je t'ai juré une foi éternelle, et je la maintiendrai. Les lois de l'honneur m'enlèvent à toi; mais je reviendrai plus digne de ta chère affection. Si je m'en vais sans rien dire, ce n'est ni de la haine, ni de la colère, mais de la crainte et de la pitié: pitié pour ta douleur trop vive, crainte que ma valeur soit mal assurée. J'avais prévu la première, je n'ai pas eu confiance en l'autre. Je sais que tu m'aimes, chère, plus que toi-même; je sens...

Ulysse
Achille !

Achille
J'arrive !

Arcas
(En attendant, il ne vient pas.)

Achille
Je sens dans ma poitrine...

Déidamie
Assez: je le vois, je suis allée trop loin. Pardonne mes transports à mon grand amour. C'est vrai: Achille se doit lui-même à la Grèce, au monde et à sa gloire. Va: je ne prétends pas en interrompre le cours; mon affection, mes vœux te suivront. Mais puisque je dois rester privée de toi, fais que le coup soit moins subit, moins atroce; que ma fermeté vacillante ait le temps de rassembler ses forces. Je ne demande qu'un jour; après quoi tu partiras en paix. Ah ! on ne refuse pas aux condamnés un si bref sursis avant la mort; dois-je craindre que tu me le refuses ?

Arcas
(Si elle obtient un jour, elle obtiendra tout.)

Déidamie
Tu réfléchis ? Tu ne dis rien ? Tu as les yeux rivés au sol ?

Achille, à Ulysse, quasiment avec peur
Qu'en dis-tu, Ulysse ?

Ulysse
Que tu es ton propre maître, libre de partir, libre de rester; mais moi, il ne m'est plus possible de fouler davantage ce sol; décide-toi à venir, ou je pars seul.

Achille
(Quelle angoisse !)

Déidamie
Eh bien, réponds.

Achille
Je resterais, mais... tu as entendu ?

Ulysse
Eh bien, décide.

Achille, lui montrant Déidamie
Je viendrais bien avec toi, mais... tu vois ?

Déidamie, faisant mine de partir
Eh ! j'ai compris: tu as déjà décidé de partir. Va, ingrat ! Adieu !

Achille, la suivant
Arrête, Déidamie !

Ulysse, faisant mine de partir
Je comprends: il a choisi de demeurer. Reste, lâche ! je te laisse.

Achille
Ulysse, attends !

Déidamie
Que veux-tu ?

Ulysse
Tu désires ?

Achille, à Déidamie
Te faire plaisir... (à part) (Oh ciel ! c'est de la faiblesse !) (à Ulysse) Te suivre. (à part) (Oh dieux ! C'est de la cruauté.) Oui, ma gloire exige... Non, mon amour ne peut souffrir... Oh gloire ! Oh amour !

Arcas
(Lequel sera maître de son cœur ? C'est encore incertain.)

Déidamie
Eh bien, puisque une si petite pitié te coûte une si grande peine, je ne la demande plus. Je veux maintenant que tu me fasses un don plus digne de toi. Pars; mais auparavant, plonge ce fer glorieux dans mon sein. Cet acte de pitié nous sera utile à tous deux: toi, Achille, tu commenceras à t'habituer aux massacres; et moi, au moins, j'éviterai une plus longue agonie. Toi, tu partiras joyeux sans avoir personne qui te retienne; moi, je serai heureuse que cette main aimée, arbitre de mon destin, si elle m'a refusé la vie, me donne la mort.

Elle pleure.

Arcas
(Moi, je cèderais.)

Déidamie
Cet ultime don...

Achille
Ah ! tais-toi ! Ne pleure pas, ma vie ! Ulysse, lui résister, c'est monstrueux.

Ulysse
Je le vois.

Achille
Enfin, elle ne demande qu'un seul jour. Tu peux bien m'accorder un seul jour.

Ulysse
Oh ! pas question ! Je m'en vais raconter la gloire d'Achille aux chefs argiens. Ils apprendront de ma bouche quelle noble sueur lave les taches indignes de son nom; quelles illustres excuses ton épée fournit à l'inaction de Scyros; et de quelle noble série de trophées la Renommée est porteuse pour toi.

Achille
Mais la valeur ne se perd pas...

Ulysse
Eh ! ne parle plus de valeur. Défais-toi de ces armes; elle ne feraient que gêner Pyrrha.

Devant les paroles mordantes d'Ulysse, Achille se trouble, s'enflamme et s'irrite progressivement.

Holà ! rendez sa robe à notre héros. Qu'il se repose désormais, il a déjà suffisamment transpiré sous son casque.

Arcas
(Il veut le réveiller, et il le pique.)

Achille, à Ulysse
Moi, Pyrrha ! Oh dieux ! À moi, une robe !

Ulysse
Non ? En vérité, tu as donné une grande preuve de ton âme virile. Tu n'es pas capable de vaincre un sentiment.

Achille, décidé
Ah ! apprends à mieux connaître Achille ! Partons !

Déidamie
Tu me quittes ?

Achille
Oui.

Déidamie
Comment ?

Achille
Rester serait fatal à mon honneur; Déidamie, adieu.

Achille part décidé et monte sur le pont du navire, puis s'y arrête. Ulysse et Arcas le suivent; Déidamie reste quelque temps immobile.

Arcas
(Il a senti l'aiguillon.)

Ulysse
(Et pourtant, je ne suis pas vraiment sûr.)

Déidamie
Ah, perfide ! ah, parjure ! Barbare ! Traître ! Tu pars ? Ce sont là tes derniers adieux ? Où a-t-on jamais ouï tyrannie plus cruelle ? Va-t'en scélérat ! Va, fuis loin de moi: tu ne fuiras pas la colère des dieux. S'il y a une justice dans le ciel, s'il y a de la pitié, tous, tous s'uniront pour te punir à qui mieux mieux. Où que tu sois, tu verras ma vengeance te suivre comme ton ombre. J'en jouis déjà en l'imaginant; je vois déjà les foudres étinceler autour de toi ! Ah, non, arrêtez, dieux vengeurs ! S'il faut que quelqu'un paie le prix d'une si grande faute, épargnez son cœur, frappez le mien. S'il a une âme si cruelle, s'il n'est plus tel qu'il était, moi, je suis telle que je fus: je vivais par lui, par lui je veux mourir.

Elle s'évanouit sur un rocher.

Achille, à Ulysse
Laisse-moi.

Ulysse
Où cours-tu ?

Achille
Au secours de Déidamie.

Ulysse
Ah ! donc...

Achille
Tu espères que je vais l'abandonner dans cet état ?

Ulysse
Ce serait une preuve de ta valeur.

Achille, en colère
Eh ! tu réclames des preuves de cruauté, non de valeur. Écarte-toi, Ulysse !

Il se fraye un chemin avec fougue et court vers Déidamie.

Arcas
(Amour a triomphé).

Achille
Princesse ! Mon amour ! Écoute-moi ! Ô dieux ! La malheureuse n'entend plus. Ouvre les yeux, regarde-moi: Achille est avec toi.

Ulysse
Arcas, j'ai l'impression que ce n'est plus le moment d'espérer une victoire. Laissons le champ libre, nous utiliserons d'autres armes.

Il part avec Arcas sans qu'Achille les voie.

 

Scène IV
Achille, Déidamie, puis Néarque

 

Récitatif

Déidamie
Malheur !

Achille
Les dieux soient loués, elle commence à respirer. Non, mon espérance, Achille n'est pas parti.

Déidamie
Est-ce toi ? Ai-je des illusions ? Que veux-tu ?

Achille
Ta paix, mon cœur.

Déidamie
Tu as pu, ingrat, me refuser un jour, un seul ! Et maintenant...

Achille
Ce n'est pas moi qui me suis opposé; le coupable, le voici. Mais... Comment ? Je ne vois pas Ulysse. Ah ! il m'a abandonné.

Néarque
Si tu cherches Ulysse, il est en train de courir chez le roi: il veut que celui-ci découvre qui tu es.

Déidamie, se relève pour s'asseoir
Parmi tant de malheurs, il ne manquait que celui-ci. Voici notre secret révélé à mon père.

Néarque
Ce n'est pas qu'il l'ait ignoré jusqu'à présent. Théagène s'est interrogé sur tes transports et en a trouvé la cause; il a couru trouver le roi et il est encore avec lui.

Déidamie
Malheur ! Ô dieux, que vais-je devenir ? Achille, si tu m'abandonnes, qui sera mon recours ?

Achille
Moi, t'abandonner dans un si grand danger ? Ah, non ! Parmi les entreprises d'Achille, la première serait une lâcheté ? Vis tranquille, laisse-moi le souci de ton sort.

 

 

Aria

Air

 

Achille

Tornate sereni
Begli astri d'amore:
La speme baleni
Fra il vostro dolore:
Se mesti girate,
Mi fate morir.

Oh Dio! lo sapete,
Voi soli al mio core,
Voi date e togliete
La forza e l'ardir.

 

Achille

Redevenez sereins,
Beaux astres d'amour;
Que brille l'espoir
Au milieu de votre douleur;
Vos tristes mouvements
Me font mourir.

Oh Dieu ! vous le savez,
Vous seuls à mon cœur
Donnez et ôtez
La force et l'audace.

 

Il sort.

 

Scène V
Déidamie et Néarque

 

Récitatif

Déidamie
Néarque, je tremble. Ah, réconforte-moi.

Néarque
Comment puis-je te réconforter, alors que je suis plus accablé, plus perturbé que toi ?

Déidamie
Dieux cléments, si mes sentiments ont été purs et innocents, dissipez ce cruel nuage: c'est vous qui les avez inspirés, à vous de les protéger. Si l'amour est une faute, oui, je l'avoue, j'ai fauté; mais mon excuse est grande: c'est Achille que j'ai aimé.

 

Aria

Air

 

Deidamia

Chi può dir che rea son io,
Guardi in volto all'idol mio,
E le scuse del mio core
Da quel volto intenderà:

Da quel volto, in cui ripose,
Fausto il Ciel, benigno Amore,
Tante cifre luminose
Di valore e di beltà.

 

Déidamie

Celui qui ose dire que je suis coupable,
Qu'il regarde le visage de mon idole,
Ce visage lui fera comprendre
Les excuses de mon cœur,

Ce visage où un ciel favorable,
Et l'amour bienveillant, ont déposé
Tant de lumineux caractères
De valeur et de beauté.

 

Elle sort.

 

Scène VI
Néarque seul

 

Récitatif

Néarque
Va maintenant, Néarque, enorgueillis-toi de la réussite de tes soins. Va dire à Thétis que tu as su modérer le farouche Achille. Vante tes discours subtils et séduisants, montre tes plaisants conseils lénifiants. Tous tes stratagèmes, toutes tes ruses, les voici perdus. Ulysse à lui seul a suffi à tout défaire. Quel est l'astre perfide qui l'a amené à ce rivage ?

 

Aria

Air

 

Nearque

Cedo alla sorte
Gli allori estremi;
Non son più forte
Per contrastar.

Nemico è il vento,
L'onda è infedele;
Non ho più remi,
Non ho più vele;
E a suo talento
Mi porta il mar.

 

Néarque

Je cède au destin
Les derniers lauriers,
Je n'ai plus la force
De combattre.

Le vent est hostile,
L'onde est infidèle,
Je n'ai plus de rames,
Je n'ai plus de voiles,
Et la mer m'emporte
À sa volonté.

 

Il sort.

 

Scène VII
Le palais
Lycomède, Achille, Théagène, avec un nombreux cortège

 

Récitatif

Achille
Lycomède ne me juge toujours pas digne d'une réponse ?

Théagène
Grand roi, ce silence est maintenant trop long. Satisfais enfin mes prières, les demandes d'Achille. Qu'est-ce qui te retient ? Serait-ce la parole que tu m'as donnée ? Je ne me méconnais pas au point d'oser m'opposer à un si brillant hyménée. Je sais tout ce que le monde doit en espérer; je vois qu'il a été préparé au Ciel: jamais le Destin n'a tissé ensemble tant de péripéties dépourvues de mystère. Qu'est-ce qui pourrait t'irriter ? L'amour ? Mais depuis quand un amour innocent est-il une faute dans un cœur noble ? La tromperie ? C'est Thétis la coupable, et elle a déjà été punie : elle voulait avec ce stratagème cacher son fils à tous les regards, et elle l'a montré à tous. Oh ! comme la Terre exultera devant ce nœud illustre: elle n'a jamais vu tant de valeur, tant de beautés et tant de vertus s'unir. Quel soin le Ciel ne prendra-t-il pas de tels époux,
puisque l'un et l'autre également descend de lui ! Et quels descendants il devra en attendre, puisque tous les aïeux d'Achille aussi bien que les tiens furent des héros !

Achille
(Qui se serait jamais attendu à ce que je trouve un soutien en Théagène ?)

Lycomède
Achille, ton nom résonne dans mon âme avec tant de grandeur qu'il en chasse tout autre penser. Que puis-je dire de l'hymen que tu sollicites ? Le généreux Théagène l'applaudit, le Ciel le veut, tu le demandes: j'y consens. J'admire de si étranges événements, et, respectueusement, j'adore en eux les décrets de la sagesse immortelle.

Achille
Ah, Lycomède !... Ah, Théagène !... Gardes, allez presser de venir ma épouse, ma bien-aimée. (à Théagène) Prince, oh combien, combien je te dois ! Père, seigneur, comment pourrai-je montrer ma reconnaissance pour un don si précieux ?

Lycomède
Pour Lycomède, être père d'un tel fils est un grand remerciement.

 

Aria

Air

 

Licomede

Or che mio figlio sei,
Sfido il destin nemico;
Sento degli anni miei
Il peso alleggerir.

Così chi a tronco antico
Florido ramo innesta,
Nella natia foresta
Lo vede rifiorir.

 

Lycomède

Maintenant que tu es mon fils,
Je défie le destin hostile,
Je sens s'alléger
Le poids de mes années.

De même, celui qui greffe
Un rameau à fleurs sur un vieux tronc,
Dans sa forêt natale,
Le voit refleurir.

 

Scène dernière
Les mêmes, Ulysse, puis Déidamie, et enfin tous

 

Récitatif

Achille
Ah ! viens, Ulysse. Peut-être as-tu appris les bonheurs qui m'arrivent ?

Ulysse
C'est un souci bien différent qui m'amène ici. Grand roi, il faut que, sans plus rien voiler, je t'expose enfin la volonté des Grecs. Sache...

Lycomède
Je sais déjà tout; je répondrai à tes requêtes point par point.

Achille, venant à la rencontre de Déidamie
Chère épouse, tu arrives enfin ! Ne te l'avais-je pas dit ? Le sort n'a-t-il pas changé de visage ?

Déidamie, s'agenouillant
À tes pieds, mon roi, mon père...

Lycomède
Relève-toi.

Déidamie se relève.

Ce que tu voudrais me dire est superflu. Je comprends déjà tout l'ordre des destins. Il est nécessaire de régler un grand débat, on l'attend de moi: écoutez. Pour avoir l'empire entier du cœur d'Achille, la gloire et l'amour sont en compétition. Celui-ci veut qu'il ne soit capable que de tendres sentiments, celle-là veut qu'il ne soit que fureurs guerrières. Injustes l'un et l'autre, ils sont trop exigeants. Ulysse, que serait notre héros s'il ne respirait à toute heure que colère et fureur ? Que deviendrait-il, ma fille, si on le voyait toujours languissant parmi les soucis de l'amour ? Qu'il aille là où l'appelle la trompette excitante, mais en tant que ton époux. Qu'il revienne à tes côtés, mais couronné de trophées. Qu'il se remette de ses sueurs en se reposant, qu'il honore son repos par ses sueurs.

Achille
Femme, Ulysse, qu'en dites-vous ?

Déidamie
Devant les justes ordres paternels, je me tais.

Ulysse
La Grèce heureuse admirera son sage décret.

Achille
Je n'ai maintenant plus rien à désirer.

Lycomède
Que le lien solide qu'ils appellent de leurs vœux unisse ces illustres époux, et que la gloire et l'amour soient à nouveau en paix.

 

Coro

Air

 

Ecco, felici amanti,
Ecco Imeneo già scende:
Già la sua face accende,
Spiega il purpureo vel.

Ecco a recar sen viene
Le amabili catene
A voi, per man de' numi,
Già fabbricate in Ciel.

 

Voyez, heureux amants,
Voyez, Hyménée déjà descend,
Déjà il allume son flambeau
Et déploie son voile pourpre.

Voyez, il vient apporter
Les aimables chaînes
Déjà forgées au Ciel
Pour vous, par la main des dieux.

 

Pendant qu'on chante le chœur qui précède, descendra des cintres un dense globe de nuées qui occupera en se développant une grande partie du palais et découvrira ensuite aux spectateurs le lumineux temple de la Gloire, tout orné de statues de ceux qu'elle a rendus immortels. On verra en l'air, devant le temple lui-même, la Gloire, Amour et le Temps, et dans une zone moins élevée, les nombreuses troupes de leurs suites.

 

La Gloire, Amour et le Temps

 

Récitatif

La Gloire
Quel nouveau motif vous amène vers moi, dieux rivaux ? Amour, qui a toujours voulu séduire mes fidèles; le Temps jaloux, sans cesse appliqué à me ternir: combien, en un moment, l'un et l'autre changent d'attitude, et, désormais amicaux, n'ont plus trace sur le visage de leur ancienne haine !

Le Temps
Il n'y a plus de colère dans le ciel.

Amour
Même pour les dieux, cette lumineuse aurore est messagère de paix. Aujourd'hui, un nœud impérissable vient sur les rives royales de l'Ister unir les âmes augustes de Thérèse et François. Leur flamme est l'œuvre d'Amour; mais cette si belle flamme, c'est à toi que j'en dois les commencements. La majestueuse beauté qui émane d'eux pouvait à elle seule suffire à la faire naître; mais j'ai voulu la faire venir de sources plus sublimes. J'ai exposé à chacun des nobles époux la gloire et les ancêtres de l'autre, et le vif désir d'honneur commun à tous. Leurs grandes âmes se sont admirées à tour de rôle, et chacune s'est reconnue en l'autre. Une telle ressemblance les a rendus amoureux. Ainsi, chez tous les deux, Amour fut la cause et l'effet, si bien qu'il reçoit et restitue l'élan qui fait brûler et resplendir ces deux flambeaux réunis. Ah ! Tant que mon feu, si tu l'alimentes, a tant de puissance, je suis ton fidèle, et non ton rival.

Le Temps
Et toi, déesse des héros, ne m'appelle pas ton ennemi. Comment te rendre obscure après un tel hyménée ? Le époux royaux se sont eux-mêmes modelés sur les grands exemples de
Charles et d'Élisa. Maintenant que le Ciel les unit, ils prolongeront dans leurs fils les vertus des Césars. Quelle ombre opposer à tant de lumière ? Ah ! je ne le souhaite pas: je suis fier d'être vaincu. Que leurs grands héritiers donnent leur nom aux siècles à venir ! De leur louange inextinguible, je ferai un trésor et j'en serai le gardien.

La Gloire
Il est donc enfin arrivé, l'heureux jour dont le Ciel s'est tant entretenu ? Qui recueille les espoirs de tant de royaumes, et qui arrive en précurseur de tant de vœux ? Oh, jour de joie ! Courons, dieux mes amis, accroître la pompe du palais en fête ! Il nous faut unir tous nos soins en faveur des illustres époux.

Amour
Je veux toujours fournir un nouvel aliment au feu que j'ai fait naître en eux.

Le Temps
Je gouvernerai le cours long et tranquille du fleuve de leur vie.

Amour
Grâce à moi, le royal lit nuptial sera fécond en héros.

Le Temps
Je préserverai les exemples des aïeux reculés pour les plus lointains descendants.

La Gloire
J'ai été pour ceux-là, je serai pour ceux-ci une compagne et un guide. Je revêtirai tous leurs noms de lumière.

 

Il Tempo

Le Temps, l'Amour, la Gloire & le Choeur

 

Tutti tre
Tutti venite, o dèi,
Il nodo a celebrar,
I dolci ad affrettar
Bramati istanti.

Coro
Ecco, felici amanti,
Ecco Imeneo già scende:
Già la sua face accende,
Spiega il purpureo vel.

Tutti
Ecco a recar sen viene
Le amabili catene
A voi, per man de' numi,
Già fabbricate in Ciel.

 

Tous les trois
Venez tous, ô dieux,
Célébrer le nœud,
Hâter les doux moments
Si désirés.

Chœur
Voyez, heureux amants,
Voyez, Hyménée déjà descend,
Déjà il allume son flambeau
Et déploie son voile pourpre.

Tous
Voyez, il vient apporter
Les aimables chaînes
Déjà forgées au Ciel
Pour vous, par la main des dieux.

Haut de page

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC

 

 

Compositeurs ayant utilisé ce livret

- Antonio Caldara - Vienne 13 février 1736
-
Domenico Natale Sarro - Naples 4 novembre 1737
-
Giuseppe Arena - Rome 7 janvier 1738
-
Pietro Chiarini, dit Il Bresciano - Venise carnaval 1739
-
Leonardo Leo - Turin carnaval 1740
-
Niccolo Jommelli - Vienne 30 août 1749
-
Sciroli - Naples 1751
-
Manna - Milan 1755
-
Mazzoni - Naples 1756

 

Haut de page