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Claude-Jean-Baptiste de Boësset

[1664 - 1703]
Sur-Intendant de la Musique du Roy

 

Divertissement

 

donné pour le retour du Roy à Versailles

representé devant Sa Majesté en Octobre 1687

 

les personnages du Divertissement

 

Ephiré, la Nymphe de Versailles
Nays, la Nymphe de la Seine
Glauque, le Dieu du Canal
Cydipe, la Nymphe de Trianon
Faunus, le Dieu des Bois

Troupe de Sylvains & de Dryades
Troupe de Tritons & de Nayades

 

Prologue

 

Ephyré, Nymphe de Versailles
Beaux lieux, l'étonnement de cent peuples divers,
Et qui malgré l'éclat de vostre pompe extrême,
Respondez mal encore à la grandeur suprême
D'un Roy qui de son Nom remplit tout l'Univers.

Reprenez tous vos charmes
Vaste & Noble Palais,
Nos voeux sont satisfaits
Ce jour finit nos larmes.

Le Heros qui fait seul l'ornement de ces lieux
Ranime tout par sa presence.
Palais, qui luy devez vostre magnificence,
Redoublez vos attraits pour attirer ses yeux.

O vous, les fidelles Compagnes !
Et vous, Dieux qui suivez ma Cour,
Nymphes des Eaux & des Campagnes,
Venez dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Le Choeur
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Une Divinité des Eaux
Mile fleurs à l'envy naissent sur nos rivages,
Nos costeaux sont exemts des vents & des orages,
Et le Soleil plus pur nous donne un plus beau jour.

Le Choeur
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Une Divinité des Bois
Nos jardins sont plus beaux, plus verds sont nos bocages,
Les Oyseaux dans les Airs font de plus doux ramages,
Et chantent mieux l'Amour.

Le Choeur
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

 

 

Premier Intermede

 

 

Scene premiere
Nays, la Nymphe de la Seine,
Faunus, divinité des Bois

 

Faunus
Arrestez, arrestez inconstante, inhumaine,
Regardez un fidelle Amant,
Autrefois plus sensible à mon cruel tourment
Vous partagiez le pois d'une amoureuse chaîne.

Nays
Ie ne suis plus sensible aux charmes de l'Amour
I'efface avec plaisir la trace de la flame,
Un soin plis important flate à présent mon Ame,
Et m'occupe en ces lieux, & la nuit & le jour.

Depuis qu'un Heros favorable
Eslevant jusqu'au Ciel mille secrets Canaux,
Me fait couler par des chemins nouveaux
Pour attirer mon Onde en ce Séjour aimable.

L'homage & les respects du plus puissant des Dieux
Ne pouroient pas me satisfaire,
Et lors que l'on cherche à luy plaire
Peut-on chercher de plaire à d'autres yeux ?

Faunus
Ne cachez point vostre inconstance
Sous cette trompeuse apparence.
Vous estes en naissant instruite à des destours,
On ne me seduit point avec de vains discours.

Cessez de m'abuser, cessez de vous containdre,
L'Amour a trop sçeu vous toûcher;
Quand on ne le sent pas on ne sçauroit le feindre,
Et quand on le ressent on ne peut le cacher.

Nays
Un Amant est seduit, plus souvent qu'il ne pense.
N'en croyez pas toûjours vos yeux
Depuis que je suis dans ces lieux,
Ie connois par experience,
Qu'on se trompe aisément quand on croit l'apparence.

Faunus
Ah ! gardez ces déguisements
Pour de plus credules Amants,
Vostre coeur pour Glauque soupire.

Ce Dieu sur le Canal tient son suprême Empire.
Tous les Dieux des ruisseaux,
Les Nymphes des Fontaines,
Par de secretes veines
Vont luy porter leurs Eaux.

Vous bruslez de mesler vos flots avec son Onde
Pour flater vostre vanité;
Mais ce Dieu fier d'avoir porté,
Le plus grand Monarque du monde
Regarde avec mépris la plus vaine beauté:
Craignez que son Amour à vos voeux ne réponde,
Si vous craignez les maux d'une infidelité.

Nays
Mon inconstance naturelle
Excuse assez mon changement,
Et quand on peut changer pour un si noble Amant,
Est-ce un crime d'estre infidelle.

Faunus
Que ce discours est plein de cruauté,
Autrefois, quand je sçeus vous plaire
L'aveu de vostre Amour vous cousta tant à faire;
Ah ! faut-il que celuy d'une infidelité
Vous ayt si peu cousté ?

Contre-vous je voudrois m'animer
Mais mon couroux est inutile,
Ah ! que n'est-il aussi facile
De vous haïr que de vous aimer.

 

Troupe de Sylvains & de Dryades

 

Une Dryade
Ne verrons-nous jamais le temps
Où les Amants seront contents ?

Le Choeur
Ne verrons-nous jamais le temps, &c.

La Dryade
Dans nos champs sous nos feüillages,
Leurs soûpirs & leurs pleurs expriment leurs tourments.

Le Choeur
Ne verrons-nous jamais le temps, &c.

La Dryade
Quelques-uns sont trop volages,
Et d'autres sont trop constants.

Le Choeur
Ne verrons-nous jamais le temps, &c.

Deux Dryades
Gardons bien nostre coeur
Des charmes de l'Amour, cherchons à le deffendre;
Mais helas ! par malheur
Si nous l'avons donné; songeons à le reprendre.

Un Sylvain
Non, jamais dans mon coeur l'Amour n'aura de place,
L'Automne a moins de fruits, le Printemps moins de fleurs
L'Esté moins de moißons, & l'Hyver moins de glace,
Que l'Amour de rigueurs.

Le Choeur
L'Automne a moins de fruits, le Printemps moins de fleurs
L'Esté moins de moißons, & l'Hyver moins de glace,
Que l'Amour de rigueurs.

 

Scene 2
Cydipe, Nymphe de Trianon

 

Cydipe
Aimable liberté, pressez vostre retour,
Venez me vanger de l'Amour.

Revenez avec tous vos charmes
Calmez le trouble de mon coeur,
Helas ! où trouve t'on des armes
Contre l'Amour Vainqueur.

Ie renonce aux doux noeuds dont l'Amour nous enchaîne,
Il en couste trop de soûpirs,
Mon coeur ne veut d'autres plaisirs
Que d'estre exempt de peine.

Aimable liberté, pressez vostre retour, &c.

 

Scene 3
Glauque, Dieu du Canal, Cydipe

 

Cydipe
Vous m'aviez tant promis de n'estre point volage
Ie m'asseûrois sur vos serments,
Contente de mes feux je refusois l'homage
Que m'offroient en vain mille Amants.

Nous ne pouvons assez taire
L'Amour qui sçait nous engager,
Quand un Amant est seûr de plaire
Il croit n'avoir plus rien à faire,
Qu'à le dire & qu'à changer.

Glauque
Autant que je l'ay pû, mon coeur tendre & fidelle
A bruslé des ardeurs dont vous brusliez pour moy;
Mais enfin du Destin l'inévitable loy
M'ordonne de porter une chaîne nouvelle.

Cydipe
Sur la foy d'un calme flateur,
Ie vous croyois l'Amant le plus constant du monde
Vos flots estoient toûjours dans une paix profonde,
Malgré les vents & leur fureur;
Aurois-je crû que vostre coeur
Fût plus onconstant que vostre Onde.

Pour venir prés de moy, vous formiez un détour
Vous étendiez vos Eaux au pied de mes bocages,
Et l'on vous voyoit chaque jour
Au milieu des Tritons, qui formoient vostre Cour;
Floter sur les rivages
Les plus voisins de mon Séjour,
Helas ! tout disparoist, & l'Amant & l'Amour.

Glauque
Quels que soient les attraits d'une nouvelle chaîne,
Ie n'aurons point brisé des liens si charmants
Si la puissante Souveraine,
D'un Heros qui commande à tous les Eslements
N'avoit uny mon sort ç celuy de la Seine.

Cydipe
Infidelle, es-ce là l'effet de vos serments.
Haîne, couroux, dépit, armez vostre puissance
Venez tous dans mon Coeur, en ce funeste jour.
Ah ! ne soûpirons plus d'Amour,
Ne respirons que la vengeance.

Tirans impetueux, des Ondes & des Airs,
Qui soulevez l'Empire humide
Laissez, laissez regner le calme sur les Mers,
Et n'armez vos fureurs que contre ce perfide.

Mais ou m'emporte ma douleur
Que dis-je ? helas ! Aquilons que j'implore,
Ah ! suspendez vostre fureur,
Cét Ingrat, ce volage helas ! je l'aime ncore,
Et de tous mon couroux mon Amour est vainqueur.

Dans la vengeance
Que l'on gousteroit de douceur,
Si ce cruel secours, calmoit la violence
Des feux qui devorent un Coeur.
Mais l'on prend bien souvent une nouvelle ardeur
Dans la vengeance.

Glauque
Ne soupirez plus, vangez-vous
D'un Amant infidelle,
L'Amour a t'il rien de plus doux
Qu'une inconstance mutuelle.

Cydipe
Cephise, dans ces lieux precipite ses pas;
Les Monts & les Rochers, ne la retardent pas.

Elle y vient servir ma vengeance
D'une rivale qui m'offence
Elle effacera les appas,
Je ne veux me vanger que par vostre inconstance.

Glauque
Je ne vivray jamais sous de nouvelles loix,
Il m'en a trop cousté pour changer une fois.

Cydipe
Non, non vous l'aimerez sans peine
Je ne redoutois qu'elle, helas, dans mes Amours
Elle ignore tous les détours,
Où l'on vois séegarer la Seine
Lors qu'il faut vers ces lieux faire un nouveau cours.

Glauque & Cydipe, ensemble:

[Cydipe] Ne soûpirons plus, vangeons nous;
[
Glauque] Ne soûpirez plus, vangez-vous;

D'un Amant infidelle.
L'Amour à t'il rien de plus doux
Qu'une inconstance mutuelle.

 

 

Second Intermede

 

 

Troupe de Nayades & de Tritons

 

Un Triton
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Choeur
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Triton
Nous ressentons ses traits Vainqueurs,
Jusques au fond de l'Onde.

Le Choeur
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Triton
Plus on s'oppose à ses ardeurs,
Et plus sa blessure est profonde.

Le Choeur
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Un Suivant de Glauque
Jeunes Coeurs à l'Amour venez rendre les armes,
Venez vous offrir à ses coups;
Quand on a sçeu gouster des plaisirs aussi doux,
Quel autre plaisir a de charmes.

Une Nayade
Si l'on est insensible à tout autre desir,
Quand l'Amour une fois nous lie;
Ie ne veux plus aimer, helas ! qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Le Choeur des Nayades
Qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Un Triton
Sans desir, sans Amour, tout lasse, tout ennuye.

Le Choeur
Qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Une Nayade
Tout ressent de l'Amour, les plus vives ardeurs;
Le Zephir aime Flore,
Et la vermeille Aurore;
Brillante de mille couleurs
Vient moins pour faire éclore,
Tant de charmantes fleurs;
Que pour voir l'Objet qu'elle adore.

Une Nayade
Lors que j'auray le coeur
Sans amoureuse ardeur,
Les ruisseaux plaintifs dans la plaine,
Oubliant leur route & leurs cours;
Ne suivront plus, par de secrets détours
Le doux penchant qui les entraine;

Le Choeur
Rendons-nous à l'Amour offrons-nous à ses coups,
Suivons un si charmant Empire;
Si quelque-fois on y soûpire,
Ses plaisirs n'en sont que plus doux.

 

Scene 3 [?]
Glauque, Dieu du Canal, Nays, Nymphe de la Seine

 

Ensemble
Aimons-nous, aimons-nous
Suivons une si belle envie,
Et voyons finir nostre vie
Plustot que cét Amour, qui m'unit avec vous
Aimons-nous, aimons-nous.

Nays
Contre des feux si beaux qu'en vain s'arme l'envie,
Et laissons gemis les Ialoux.

Ensemble
Aimons-nous, aimons-nous.

Glauque
Admirons chaque jour le Heros qui nous lie,
Faisons de le charmer nostre employ le plus doux.

Ensemble
Aimons-nous, aimons-nous.

Nays
Ne craignez point que je sois infidelle,
Neptune m'offriroit son Empire & son Coeur;
Que je mepriserois Neptune & son ardeur,
Pour conserver une flame si belle.

Glauque
Pour rendre mon coeur inconstant
Thetis viendroit m'offrir les Eaux dont elle abonde,
Ses attraits seroient vains, & je suis plus content
D'obtenir vostre Coeur, que l'Empire de l'Onde.

Nays
Helas ! si vostre Coeur,
Cessoit d'estre fidelle.

Glauque
Si d'une Amour nouvelle,
Vous ressentiez l'ardeur.

Nays
On ne me verroit plus serpentant dans les plaines,
Faire couler mes Eaux, & remplir les Fontaines;
Par mille agreables détours.
On n'entendroit plus mon murmure,
Et les prez qui bordent mon cours;
Languiroient tristement sans fleurs & sans verdure.

Glauque
Si vous m'arrachiez vostre Coeur
Ie r'entrerois bien-tost dans mes Grottes profondes,
Et malgré les tributs qu'on aporte à les Ondes,
On me verroit seicher, & tarir de douleur.

Deux Tritons
Pour prevenir cette peine cruelle
Que vos coeurs soient unis d'une chaîne éternelle,
Goustez l'Amour & ses attraits
Aimez-vous à jamais.

 

 

Troisiesme Intermede

 

 

Glauque,
Troupe de Nymphes, de Bergers,
de Faunes & de Nayades

 

Le Choeur
Goustez l'Amour & ses attraits
Aimez-vous à jamais.

Glauque
Vous que je tiens soumis à mon obeïssance,
Dieux des fleuves & des ruisseaux;
Meslez à nos Concerts le doux bruit de vos Eaux,
Chantez l'Amour & sa puissance.

Le Choeur
Chantons l'Amour & portons nos Concerts,
Dans le milieu des Airs.

Une Nayade
Suivez l'ardeur qui vous inspire
Portez avec vos Eaux, l'Amour au sein des Mers.

Une Dryade
Que tout ce qui respire
Soûpire,
Que tout ce qui respire
Porte ses fers.

Le Choeur
Chantons l'Amour portons ses fers,
C'est le Dieu qui peut seul domter tout l'Univers.

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