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Adriano Banchieri

[1568 - 1634]

Festino della sera del Giovedi Grasso avanti Cena

 

Divertissement au soir du Jeudi Gras avant le repas

 

 

 

Le Plaisir Moderne, racontant sur un mode plaisant aux invités du Divertissement:
Vous remerciant, très aimables invités,
de me retrouver avec vous pour jouir de ce divertissement,
je passais la porte d’entrée pour monter les escaliers
(écoutez cette histoire extravagante)
lorsque se présenta à moi un vieil homme vêtu de cette façon:
un bonnet à bouillir les légumes verts, une barbe rare,
une robe de maître d’école, encombré d’une pile de paperasses
jaunies partant de son dos et allant jusqu’à son épaule gauche,
et qui me parla ainsi:

 

"Arrête, O Plaisir, tu n’es pas attendu en ces lieux car l’auteur n’a pas voulu me prendre comme Maître de musique que, moi, appelé Rigueur par tous les théoriciens savants qui vont si ouvertement contre les genres chromatique et harmonique qui donnent à la vraie musique son harmonie et son équilibre. Il utilise au contraire des intervalles durs, grossiers, écrits diatoniquement à l’encontre du bon sens. Pour cela (si tu es réellement le Plaisir) repars, car tu n’as pas ta place ici"

 

Après avoir écouté cet impertinent non-sens, le regardant fixement je lui répliquais (comme on dit) sans détour:

 

"En vérité, je suis le Plaisir, mais le Plaisir Moderne, pour cela sache que si l’auteur (qui, je peux le dire, est devant toi) n’a pas voulu observer à la lettre tes paperasses, il prétend avoir très bien fait, et tu voudrais insinuer, avec tes sophismes et tes subtilités, que les compositeurs modernes devraient pratiquer ces deux antiquités ! Regarde les peintres, et les poètes, écoute des musiciens, ne ressent-on pas un très grand plaisir dans leurs inventions modernes ? Dis-moi, qui s’habille ou parle comme toi actuellement ? Oh, il te surprendrait de découvrir qu’aujourd’hui sur cent personnes intelligentes, quatre-vingt dix sont d’accord avec cette grande maxime: “Toutes les nouveautés plaisent” et en particulier chez les compositeurs de musique qui ont pour but le plaisir d’autrui, tout comme l’orateur celui de sa persuasion. Ainsi je vous conseille de vendre vos vieux papiers à un épicier, ils ferons une semaine plus tard une excellente saumure pour les sardines, les thons, les harengs et le caviar"

 

Il s’apprêtait à me faire une réponse impertinente quand j’eus l’inspiration de lui répliquer sur une kyrielle de notes noires: O quel Na, Na, Nas... Nase. Rapidement je montais en courant les marches et me voici, Messires, pour vous apporter ce qui avait été promis dans la Barque de Venise à Padoue, le précédent Second Livre de Madrigaux à cinq voix, avec l’adage bien connu: “Toute promesse doit être tenue”... Messires, je dois vous laisser avec cette cadence finale qu’il faut chanter joyeusement avec le titre apposé sous chaque chant, ce qui sera (sans ajouter autre chose) un entraînement apéritif pour tout le monde.

 

 

Le Plaisir Moderne en Introduction

 

Le Plaisir Moderne invite chacun à une œuvre agréable et joyeuse

 

Celui qui veut avoir
le divertissement et le plaisir
pendant un petit moment,
qu’il vienne au festin.

Jeunes amants,
en musique et en chants,
jeunes amoureuses
entrez avec eux.

Avant le dîner,
venant de jeunes gens d’excellente humeur,
vous entendrez des plaisanteries osées et plaisantes
Il y aura des badinages, des ballades

avec des mascarades, des pauses, des soupirs ardents
On y aura des fêtes,
de l’allégresse
et de la joie.

Nous vous redisons:
Celui qui veut avoir
le divertissement et le plaisir
pendant un petit moment,
qu’il vienne au festin.

 

 

Ballade des Vieux de l' Île de Chiogga

 

Le gondolier, son compère et Pantalon chantent le ballet du barbon Jandon

 

- Maintenant que nous sommes venus à ce festin,
dansons et sautons un petit ballet;

- Commence, mon compère !

- Mon catarrhe me travaille !

- Commence, gondolier !

- Ma culotte tombe !

- Commence, Pantalon !

- Mon cor me fait souffrir

- Au diable ! Au diable ! Au diable !
ce catarrhe, cette culotte, ce cor ?

- le barbon de Simon et le barbon de Giandon.

 

 

Mascarade des Paysannes

 

Une vieille fille chante un très beau poème de huit accompagnée d’une guimbarde et d’une lyre

 

Guimbarde
Bio biri beu ba bi bio bi bio biri bio ba beu bi bio

Lyre
Li liron liron liron li li liron

La Cantatrice Zitella
Chacun me dit que je suis si jolie
que je parais être la fille d’un noble.

Guimbarde, Lyre (Ritournelle)

La Cantatrice
Celui-ci me compare à l’étoile Diane,
l’autre au petit Cupidon

Guimbarde, Lyre (Ritournelle)

La Cantatrice
La campagne entière parle toujours de moi
car je porte au front la fleur de la beauté

Guimbarde, Lyre (Ritournelle)

La Cantatrice
Hier matin un jeune homme m’a dit:
pourquoi n’ai-je pas pareille puce dans mon lit ?

Guimbarde, Lyre (Ritournelle)

 

 

Suite de la même Mascuarade

 

Les jeunes filles, unies sur ce beau sujet, vous exhorte à recevoir Cupidon dans votre cœur

 

Que celui qui cherche le plaisir extrême
suive le jeune Cupidon et le serve.
Celui qui désire la joie
doit savoir que Cupidon ne se trouve
pas dans un cœur qui n’aime pas. Il n’en ressent
pas la douceur si son cœur n’aime pas.

 

 

Madrigal pour un doux rossignol

 

Les paysannes, toutes gracieuse et belles, chantent un madrigal avant de partir

 

Doux rossignol,
toi qui sur les vertes ramures
réclame toute la nuit ta compagne et qui,
avec des accents suaves,
exhale tes doux tourments,
moi aussi, dans les plus grandes souffrances qui
agitent mes pensées, je soupire après ma Chloris,
de laquelle je vis loin,
loin des plaisirs et privé de toute douceur.

 

 

Mascarade des Amants

 

Ils entrent dans le festin tous ensemble avec un luth imitant l’épinette

 

Tronc tronc trone tronc
di rin din din din
Troc troc io ron tron ton
di ri den den den.

 

 

Danse Mauresque des Amants

 

Les instruments s’arrêtent, et avec plaisir, les amants, en chantant, dansent le Spagnoletto

 

Nous sommes ici pour donner du plaisir
en dansant le Spagnoletto.
Tous les jeunes amoureux,
debout sur vos jambes, soyez lestes et gracieux.
Levez-vous,
baissez-vous !
Très bien ! Cu cu ru cu.

Vive Cupidon avec son arc et ses flèches,
son carquois, sa corde et ses ailes.
Vive Venus, qui l’accompagne,
et celui qui reconnaît son empire.

Levez-vous,
baissez-vous.
Bonsoir, fa la la la !

 

 

Les Amants chantent un Madrigal

 

La danse se termine et pour se reposer on chante un madrigal ingénieux

 

Je brûle, oui, mais je ne t’aime pas,
fille perfide et sans pitié,
indignement aimée
par un amant si fidèle
alors que tu te vantes de mon amour.

Tu ne te vanteras plus de mon amour
maintenant que mon cœur est libre.
Et si je brûle se sera par dédain et non par amour.

 

 

Les Amants chantent une Chansonnette

 

Ô que le madrigal a plu ! pour finir on chante quelque chose de distingué

 

- Belle Olympie, je pars,
et mon cœur, très constant, te reste,
au revoir vie de ma vie,
mon départ m’est trop cruel.

- Et pourtant tu t’en vas et tu me laisses,
ingrat et cruel Bireno;
et moi je reste seule ici sur le rivage,
qui m’apportera de l’aide? Qui me consolera ?

 

 

La Tante Bernardina raconte une Histoire

 

Écoutons maintenant un conte de la Pie, une histoire drôle et sérieuse

 

- N’ayant pour l’instant aucun retard,
Tante Bernardina, pour honorer une si belle
compagnie, va nous dire une histoire

- Je la raconterai sans me faire prier:
maintenant silence et écoutez-moi !

- Oui, Oui, silence !
- Taisez-vous ! Taisez-vous !
- Olà, taisez-vous !

- On raconte qu’autrefois il y avait une boulangère
qui avait une petite pie...

- Et alors ? Continuez !
- Oh, quel délice !
- Et cette petite pie avait eu le filet si bien coupé...

- Bon !
- Ah !
- Et alors ?
- Bien !

- ..qu’elle parlait comme un petit enfant.

- Et alors ?
- Eh bien ?
- Que disait-elle ?
- De quoi parlait-elle ?

- Elle disait: Vilaine truie, vilaine truie,
fais-moi de la tarte, fais-moi de la soupe qua qua qua...

- Hé hé hé !
- Ho ho ho !
- Ha ha ha !
- Qui donc ne rirait pas ?
- Et alors ?
- Eh bien ?
- Qu’est-il arrivé ?
- Poursuivez !

- Il arriva qu’un jour en mangeant
sa soupe la cage tomba et se brisa...

- Et qu’est devenue la petite pie ?
- Un étron dans votre bouche !
- Bien fait! Elle vous a bien eus !
- Maintenant soyons attentif à cette petite fantaisie.

 

 

Fantaisie pour trois voix

 

Maintenant on écoute une plaisanterie agréable de certains Écervelés qui arrivent dans la précipitation

 

Nobles spectateurs,
vous entendrez maintenant quatre plaisantins:
un chien, un chat, un coucou et un grand-duc, qui, par
plaisanterie, vous improviserons un contrepoint sur une basse.

 

 

Contrepoint Animal Improvisé

 

Un chien, un chat, un coucou et un grand-duc, qui, par plaisanterie, vous improvisent un contre-point sur une basse

 

Le grand-duc ou la chouette
Fa la la la

Le coucou
Fa la la la

Le chat
Fa la la la

Le chien
Fa la la la

Le coucou
Coucou, coucou !

Le grand-duc
Hou hou !

Le chat
Miaou miaou !

Le chien
Ouah ouah !

La basse
Aucune confiance dans les bossus,
qui sont comme les boiteux,
si la croûte extérieure est bonne,
consignez-le dans les annales.

Tous
Fa la la la !

 

 

Les Écervelés chantent un Madrigal

 

Oh, quel contrepoint animal naturel ! Maintenant écoutons un madrigal sérieux

 

Tes cheveux légers et dorés
étaient solidement attachés
et liés à cette âme en sorte
que sous le voile blanc ils étaient
réunis et fixés par mille nœuds.

Maintenant ils forment une armature dorée
fixée sur ce grand arc du front
et deviennent comme des flèches
qui percent mon cœur,
avec une telle tendresse
que je me réjouis de leur blessure.

 

 

Intermède des Vendeurs de Fuseaux

 

Au départ des animaux succède un intermède léger des vendeurs de fuseaux

 

- Qui veut filer ?
Belles dames, achetez des fuseaux,
car les quenouilles sont bon marché.

- Qui veut filer, mesdames, voici des fuseaux
en chêne blanc, en érable ou en châtaignier; tournez-les
dans votre main comme vous le faites habituellement
vous les trouverez solides, rapides et stables

- Vous en aurez quatre en solde, oh, la belle affaire !

- Mesdames, achetez des fuseaux !
car les quenouilles sont bon marché

- Des fuseaux solides, blancs et qui ne sont pas tordus !

- Sachez-le, certes, nous ne faisons pas de profit;
ils tournent rondement, de sorte que vos maris ne
pourront pas dire que c’est vous qui les avez tordus !

 

 

Les Vendeurs de Fuseaux chantent un Madrigal

 

Les marchands partent en chantant un madrigal plaisant à écouter

 

Heureux est celui qui vous voit, mais
plus heureux encore est celui qui soupire après vous.
Toutefois le plus heureux sera celui qui,
en soupirant, vous fera soupirer.

Oh, bonne étoile favorable,
qui sous les traits d’une dame si belle, peut
rendre heureux à la fois par les yeux et par le désir
et qui peut dire avec certitude: ce cœur est à moi !

 

 

Le Jeu du Comte

 

- Pour continuer le divertissement,
belles dames, en ce lieu, venez faire un jeu.

- Nous sommes tous entièrement d’accord:
vous commencez et nous, nous vous suivront.

- Allons, faisons-en un bon
et voyons qui en trouvera un.

- Quel sera ce jeu ?
Dépêchons-nous, allons, vite !

- Je dirai rapidement quatre vers:
vous les répéterez sans vous tromper.

- Dites-les, nous sommes prêts
à répondre, vite !

- Sur le pont près d’une fontaine
se tenait un comte;
le pont tombe dans la fontaine et le comte
se rompt le cou.

- Vous allez trop vite !
Plus doucement s’il vous plaît.

- Sur le pont près d’une fontaine
se tenait un comte;
le pont tombe dans la fontaine et le comte
se rompt le cou.

- Sur le pont près du comte
se tenait un pont;

- Non, vous êtes trompés.
Vous avez un gage !

- Sur la fontaine un comte du pont

- Un gage !

la cloche:
- Don !
- Et un...

la cloche:
- Don !
- Et deux...

la cloche:
- Don !
- Et trois.
- Il est trois heures sonnées !

 

 

Les Festoyeurs

 

Sur une voix très criarde et asinienne on entend un bel air dans le style d’un charcutier

 

O, o, o
to no no no !

Constatant qu’il n’y a plus de mascarades,
il serait bien que nous allions dîner,

O, o, o

Il est déjà trois heures bien sonnées
portons-nous-y avec bonne humeur.

O, o, o

Lavons-nous les mains car les salades
sont apprêtées et mélangées à la viande.

O, o, o

Voici la table, chantons pendant un petit instant:
Vive, vive le beau festin !

O, o, o

 

 

Solo de Guimbarde

 

 

Scène de Toasts et de Réflexion

 

Le Cantus, le Falsetto, l’Alto, le Ténor et la Basse. Ils passent un bon moment en buvant avec le cantinier

 

- Un toast!
A la Basse, au Cantus et à l’Alto, avec le Falsetto

- Quel est ce vin Maître Covello ?

- Celui qui est devant nous est du Clairet

- Clairet, du bon clairet, je t’éclaircis
maintenant: je me fais une raison

Ici le Cantus boit et ne chante plus jusqu’à la fin des applaudissements

- A ta santé ! A ta santé !

- Un toast !
A la basse avec le Falsett, et le Contralto

- Quel est ce vin, cantinier ?

- Celui qui est devant nous est du Versiero

- Versiero, bon versiero,
je te vide maintenant: je me fais une raison

Ici le Falsetto boit et ne chante plus jusqu’à la fin des applaudissements

- A ta santé ! A ta santé !

- Un toast !
A la basse avec le Contralto, joyeux compagnons.

- Quel est ce vin, compagnon ?

- Celui qui est devant vous est du vin à trinquer.

- Vin à trinquer, bon vin à trinquer,
voilà, je te porte un toast: je me fais une raison.

Ici le Contralto boit et ne chante plus jusqu’à la fin des applaudissements

- A ta santé ! A ta santé !

- Un toast !
A la basse, galant homme et joyeux compagnon.

- Quel est ce vin, maître machin-truc ?

- Celui qui est devant vous est du cordiale.

- O doux cordiale,
entre en moi maintenant.

- Un toast !
un toast pour toute la compagnie.

Ici le basso boit d’un coup. Applaudissement

- Que dites-vous de ce vin ?

- Il est bon, ma foi, cantinier.
Grand-merci cantinier, grand-merci !
Il est bon, ma foi.

 

 

Propos de Lourdauds, mais Drôles

 

Oh quels idiots, quels écervelés, est-ce le moment de vendre des allumettes ?

 

- Vieux habits ! Vieux habits !

- Vieux habits et vieilles chaussures !

- Allumettes !

- Mesdames, des allumettes !

- Allumettes ! Allumettes, mesdames !

- Nous échangeons
les vieilles chaussures,
les verres cassés,
les fonds de barriques
contre des oignons et de l’ail,
du pain et du fromage.
Et si quelqu’un veut payer en liquide
nous lui donnerons trois bottes pour un sou.

- Vieux habits ! Vieux habits !

 

 

Le Plaisir Moderne prend congé et vous réinvite

 

Le plaisir moderne, en joyeuse humeur, vous promet du divertissement pendant et après le repas

 

Celui qui désire
de nouveaux plaisirs,
je l’invite à nouveau
à la joyeuse réunion !

Jeunes amants
agiles et galants;
jeunes filles amoureuses,
repartez avec eux !

Je vous le dis sans détours,
nous ne vous invitons pas
à notre table
car nous sommes trop nombreux.

Vous entendrez des chanteurs
donnant libre cours à leurs ardeurs,
dans un style nouveau
agréable et beau.

Maintenant allez
et soyez heureux !
Je veux finir
en vous redisant:

Celui qui désire... etc

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