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Apollon & Daphné
Divertissement en un Prologue et I Acte, dansé devant sa Majesté,
à Fontainebleau en Octobre 1698

livret d' Antoine Danchet
musique de:
Jean-Baptiste Lully Fils

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

Venus
Troupe de Plaisirs & de Graces


La Scene se passe aux Bords du Fleuve Penée


Vénus, les Plaisirs & les Graces,
viennent enchanter le Séjour où l'Amour doit soûmettre Apollon qui avoit osé le braver

Vénus:
Venez, Plaisirs, venez enchanter ce séjour,
Preparez vos plus douces armes
Pour faire triompher l'Amour,
Faites briller ici ses charmes.

Quand il soûmet une ame à son pouvoir vainqueur,
C'est par les seuls Plaisirs qu'il sçait s'en rendre maître;
Et c'est faute de la connaître
Que l'on luy refuse son coeur.

Le Choeur de la Suite de Vénus:
Mortels, au tendre amour cédez tous la victoire,
Que vos coeurs enchantez éprouvent ses attraits;
Ne craignez point de si doux traits,
Les plus grands Dieux sont soûmis à sa gloire.

Vénus:
Contre des noeuds si beaux Apollon revolté,
Fait encor resistance;
Mais l'Amour irrité
Se prépare à punir un orgueil qui l'offense:
Secondons sa vengeance.

[tandis que Vénus chantes, les Zephirs, les Oiseaux, tout s'anime à sa voix, les Ruisseaux forment un bruit harmonieux qui augmente les charmes de ce séjour]

Que de ce beau séjour
Tout inspïre à l'Amour.

Tendres amants de Flore,
Regnez, Zephirs, sur ces bords ecartez;
Donnez de nouvelles beautez
Aux fleurs que vous faites éclore.

Avec un bruit plus doux, coûlez, charmants Ruisseaux;
Et vous dans ces Boccages
Chantez, petits Oiseaux,
Mêlez vos amoureux ramages
Avec le murmure des eaux.

Apollon doit se rendre
Dans ce Séjour charmant;
Si des traits de l'Amour il ose se deffendre,
Il n'échapera point à notre enchantement.

Un Plaisir:
Est-il quelque rigueur que l'Amour ne surmonte ?
Que sert-il contre lui de s'armer de fierté ?
Il ne reste enfin que la honte
D'avoir vainement resisté.

Une des Graces:
Quelle foiblesse
De füir sans cesse
Ce qui peur combler nos desirs !

Chercher à vivre sans tendresse,
C'est vouloir vivre sans plaisirs:

Quelle foiblesse
De füir sans cesse
Ce qui peur combler nos desirs !

Heureux un coeur que l'Amour blesse !
Il aime jusqu'à ses soupirs;

Quelle foiblesse
De füir sans cesse
Ce qui peur combler nos desirs !

Vénus:
C'en est fait: Apollon éprouve ses atteintes
D'une amoureuse ardeur,
Daphné vient de toucher son coeur;
Laissons-le dans ces lieux faire entendre ses plaintes

Divertissement

les personnages du Divertissement:

Apollon
Diane, Soeur d'Apollon
Daphné, Fille du Fleuve Penée
Troupes de Divinitez Champêtres, sous la figure de Bergers & de Bergeres
Nimphes du Permesse, & toute la Suitte d'Apollon


Scène premiere
Apollon

Apollon, seul:
Charmant azile de la paix,
Forets solitaires & sombres,
Helas ! je cherche en vain le calme de vos ombres,
Le repos de mon coeur m'est ravi pour jamais.


Scène 2
Apollon, Diane

Diane:
L'Univers retentit du bruit de vôtre gloire:
Un monstre furieux est tombé sous vos coups.
Dans un jour de victoire
Croirai-je que ces bois ont des charmes pour vous ?

Apollon:
C'en est fait: de l'amour je connois la puissance.

Diane:
On nous a vû braver son pouvoir odieux.

Apollon:
Lorsque je faisois resistance
Daphné ne s'étoit point presenté à mes yeux.

Diane:
Quoi ! vous l'aimez ? son coeur si fier & rebelle
Fait gloire de ne rien aimer.

Apollon:
Ah ! si je pouvois l'enflamer,
Que ma victoire seroit belle !

Toûjours fier, toûjours revolté,
Mon coeur se croyoit invincible;
L'Amour toutefois l'a dompté;
Il peut d'une Nimphe insensible
A son tout vaincre la fierté.

Diane:
Non, non, sans vous flatter d'une vaine esperance,
Cessez d'aimer, faites vous violence.

On peut vaincre l'Amour
Foible dans sa naissance;
Mais lorsque dans le coeur par un trop long séjour
On lui laisse le temps d'affermir sa puißance,
On peut mal-aisément
Chasser un ennemi qui nous paroit charmant.

Apollon:
Quelque soit le tourment qui me force à me plaindre
J'aime mieux encor le souffrir:
Mon Amour m'est trop cher, je n'ai rien tant à craindre
Que de pouvoir guerir.
Daphné paroît: je dois contraindre encor ma flâme
Les Divinitez de ces lieux
Sous divers changemens vont prevenir ses yeux
Et tâcher d'attendrir son ame.

[on entend une douce Simphonie qui attire Daphné]


Scène 3
Daphné

Daphné, seule:
Que ces lieuxsont charmans ! que j'aime de cette onde
Le murmure flateur !
Que j'aime à voir ici regner la paix profonde
Que je sens dans mon coeur !
Aimable liberté, tranquille indifference
Un coeur est-il heureux sans vous ?
L'Amour offre à nos yeux les appas les plus doux
Pour nous soumettre à sa puissance;
Mais sous une feinte apparence
Il porte dans nos coeurs les plus funestes coups,
Je veux toûjours lui faire resistance.
Aimable liberté, tranquille indifference
Un coeur est-il heureux sans vous ?

Mais quelle troupe ici s'avance
Qu'entens-je ? quels nouveaux concerts
Font retentir les airs ?


Scène 4
Daphné,
plusieurs Divinitez Champestres par l'Ordre d'Apollon, viennent sous la figure de Bergers & de Bergeres se presenter aux yeux de Daphné, & l'inviter à Aimer

Le Choeur des Divinitez:
Aimez, tout vous y convie,
Fieres beautez, rendez-vous,
Il n'est point sans Amour de plaisir dans la vie,
Avec l'Amour on les rencontre tous:
Aimez, tout vous y convie,
Fieres beautez, rendez-vous.

Divinité, sous la figure d'un Berger:
Aimez, suivez le penchant heureux
Du tendre Amour, des plaisirs, des jeux.
De vos beaux ans goûtez bien le fruit
Comme un Zephir ce doux tems s'enfuit
Les instans perdus
Ne reviennent plus,
Le tems des beaux jours
Est celui des Amours.
Que craignons nous ? laissons-nous enflâmer:
Ne perdons pas cette saison d'aimer
L'hiver affreux
Viendra bannir les jeux.
Hastons nous,
Aimons tous.
Aimables ardeurs
Embrasez nos coeurs.
Fuyez pour jamais
Fuyez, triste paix.
L'Amour plaît, ses langueurs
Ont mille douceurs
Pour les tendres coeurs
Jugeons quels sont les plaisirs charmans
D'un Dieu qui fait aimer ses tourmens.

Le Choeur:
Aimez, suivez le penchant heureux
Du tendre Amour, des plaisirs, des jeux.
De vos beaux ans goutez bien le fruit
Comme un Zephir ce doux tems s'enfuit.

Daphné:
Fuyons, songeons à nous défendre;
Fuyons ces concerts amoureux
Qui veur füir l'Amour & les feux
Risqueroit trop à les entendre.

[Daphné veut füir, Apollon l'arreste]


Scène 4
Apollon, Daphné

Apollon:
Ne fuyez point, Nimphe charmante,
Ne fuyez point un Dieu touché par vos appas.

Daphné:
Cet aveu m'épouvante
Et doit precipiter mes pas.

Apollon:
Le vaste Univers me revere,
A cent Climats je dispense le Jour;
Mais si mon coeur cherche à vous plaire
C'est moins par mon pouvoir que par mon tendre amour.
Je me sens embraser de la plus vive flâme,
Pour vous j'abandonne les Cieux,
Je sens dans le fond de mon ame
Tout l'amour qu'inspirent vos yeux.

Daphné:
Je crains une fatale chaîne,
J'ay sçeu la füir jusqu'à ce jour;
Mon coeur ne peut voit que mépris & que haine
Pour les amants & pour l'Amour.

Apollon:
Cédez, l'Amour vous y convie,
Est-il un plus charmant vainqueur ?

Daphné:
Ah ! s'il me surprenoit, au depend de ma vie
J'irois l'arracher de mon coeur.

Apollon:
Quelle rigueur ! ô Ciel ! mai que vois-je ! cruelle,
Pourquoi füir un amant si tendre & si fidelle ?
Rien ne peut-il vous arréter ?
Mon pouvoir, mon amour, ne touche point vostre ame ?

Daphné:
Que sert-il de vous écoûter,
Puisque mon coeur ne peut répondre à vôtre flâme ?

Apollon:
Inhumaine, arrétez, du moins ne m'ôtez pas
Le plaisir de voir vos appas.
Ne pourrai-je jamais vous forcer à vous rendre ?
Cédez, cédez au tendre amour.

Daphné:
Non, je veux toûjours m'en deffendre.

Apollon:
Cédez, cédez au tendre amour,
C'est un tribut qu'il doit ptétendre.

Daphné:
Non, je veux toujours m'en deffendre.

Apollon, & sa Suitte:
Cédez, cédez au tendre amour.

Daphné:
Fuyons; mais on m'arreste en ce fatal séjour.

Auteur de ma naissance,
Penée, écoute-moï, suspens pour moi ton cours;
Et vous, Dieux, qui devez proterger l'innocence,
Donnez-moi du secours.

[on entend une Simphonie qui exprime la colere du Fleuve qui voit la violence que l'on fait à sa fille. Daphné est changée en laurier]

Apollon:
Ciel ! que vois-je ? je pers l'objet de ma tendresse,
En un Arbre nouveau ce que j'aime est changé !
Voi le desespoir qui me presse,
J'avois bravé tes coups, Amour, tu t'es vangé.


Scène derniere
Apollon,
les Nimphes du Permesse & toutes les Divinitez de la Suite d'Apollon, viennent pour calmer son desespoir

Apollon:
Reconnoissez la voix qui vous appelle,
Divinitez, qui vivez sous ma loy,
Venez pleurer le sort d'une Nimphe si belle,
Soupirez, gemissez, plaignez-vous avec moi.

Qu'à nos regrets l'Echo s'unisse:
Que tout repete ici nos accens douloureux:
Que les Bois, les Rochers, les Antres les plus creux,
Que tout pleure, que tout gemisse.

[tous les Choeurs repetent avec Apollon ces qautres derniers vers]

Apollon:
Voyez la rigueur de mon sort,
Plaignez l'excés de ma tristesse;
Je pers l'objet de ma tendresse,
Et ne puis courir à la mort.

Le Choeur:
Qu'à nos regrets l'Echo s'unisse:
Que tout repete ici nos accens douloureux:
Que les Bois, les Rochers, les Antres les plus creux,
Que tout pleure, que tout gemisse.