accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

Airs de Cour
|
ballets
|
cantates
|
madrigaux

oeuvres diverses
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales

|
sérénades
|
recherches
|

 

Francesco Cavalli

[1602 - 1676]

Les Noces de Thétis & Pélée

 
Le Nozze di Teti e di Peleo

Drame en musique en I Prologue & III Actes
Teatro San Cassiano, Venise, le 24 Janvier 1639

livret d'Oratio Persani

 

Prologue: la Renommée, le Temps


les personnages du Drame:
Jupiter
Mercure
Mars
Apollon
Momus
Junon
Pallas [Minerve]
Vénus
Bacchus
Silène
Pluton
Éaque, Minos, Rhadamante [les trois juges des Enfers]
Alecto, Tisiphone, Mégère [les Furies]
Asmodée
La Discorde
Pélée
Méléagre
Triton
Thétis
Chiron, centaure
Pâris
Hyménée

Chœur de centaures, qui dansent
Chœur de nymphes, suivantes de Thétis
Chœurs de Dryades, Oréades, Néréides et Brises, qui dansent
Chœur de Tritons combattant
Chœur de cavaliers
Chœur de chasseurs
Chœur de démons
Chœur de faunes, chœur de bacchantes, pour le ballet
Chœur d’amours

 

Page de titre du livret, 1639

Œuvre scénique
de monsieur Oratio Persani

à l’illustrissime et excellentissime seigneur
Antonio, comte de Rabatta,

baron libre de Dorimberg, seigneur de Canale, chevalier héréditaire de l’illustrissime comté de Gorizia, camérier, conseiller secret et ambassadeur ordinaire de Sa Majesté Impériale.

Venise, 1639
Chez Giacomo Sarzina

 

Épître dédicatoire du librettiste

Illustrissime et excellentissime seigneur,
protecteur infiniment respectable

 

On note dans la nature de nombreuses et étranges antipathies, mais la moins réconciliable est celle qui règne entre la capacité et l’ignorance, entre la discrétion et la présomption. La vertu est arrivée à un tel degré de misère qu’on ne trouve aucun traquenard, si ingénieux soit-il, que les médisants n’emploient pas pour en finir avec elle. Les arts les plus mécaniques sont traités avec le plus de considération : celui qui les ignore ne se mêle pas d’en juger ; mais en matière de presse, le plus ignorant est le plus hardi censeur ; ici, la jalousie des critiques est cruelle ; ici, l’injustice des juges est insupportable ; chaque lecteur exprime inconsidérément sa propre opinion, condamne, approuve, raille ; et il admire, non ce qui est le meilleur, mais ce qu’il trouve le plus conforme à la faiblesse de son avis, ou à l’extravagance de son goût.

On ne peut éviter des rencontres aussi affligeantes, si ce n’est par le patronage des Grands. Les Hydres et les Pythons craignent les flèches des Hercules et des Apollons ; qui tente de s’élever doit chercher un appui pour ne pas tomber ; nous devons révérer les héros, parce nous sommes riches ou pauvres, heureux ou malheureux, selon qu’il leur plaît. Nul n’adresserait de prières à Minerve si elle n’était la fille de Jupiter. Quand le sort veut donner, il envoie tout par la main des princes ; aussi faudrait-il être d’une sottise proche de l’animalité pour ne pas rechercher leur protection. Le point crucial est de choisir quelqu’un doté de qualités supérieures à celles de la naissance, quelqu’un qui donne de l’éclat à sa lignée au lieu d’en recevoir d’elle. Puisque l’opinion générale reconnaît en votre Excellence une intégrité incomparable, une compétence inexprimable, un mérite et une noblesse conformes à sa race, comment et où pourrais-je espérer trouver un refuge plus approprié au milieu des traquenards de mes rivaux ?

Je me tourne donc vers vous avec toute ma révérence, pour obtenir de votre bonté un accueil favorable pour cette petite composition que mon obéissance et mon dévouement m’enhardissent à vous présenter. Je sais que la courtoisie innée de votre Excellence ne fonctionne pas comme ces machines plus lourdes, qui ne se mettent en marche qu’après un nombre infini de commandes ; mais qu’elle se meut si naturellement de soi-même que je l’offenserais en sollicitant avec trop d’insistance ; mais quoi ? Si chaque fois que j’ai été admis en sa présence, chaque fois Votre Excellence m’a accueilli avec un visage si bienveillant, dois-je douter qu’elle voudra bien accorder une grâce de moindre importance aux choses qui viennent de moi ? Je la supplie donc de continuer à m’honorer de ses faveurs, et m’incline devant elle.

Venise, 24 janvier 1639

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

 

 

Prologue

 

Scène unique
La Renommée, le Temps

La Renommée
L’Averne a vaincu ! Ô quelle atroce humiliation !
La valeur du trône empyréen gît, morte.
Aujourd’hui, la tromperie a le pas sur la vertu !
Honte du ciel ! L’Averne a vaincu !
La Discorde ceint ses cheveux de la couronne de Phébus,
Et fait redoubler les victoires du royaume infernal;
Ils ne s’unissent plus, hélas, ils ne s’unissent plus,
L’humide Thétis et l’immortel Pélée.
Moi, fille ailée de la Terre,
Je vous rapporte les malheureuses nouvelles,
Moi qui descends aux Enfers, qui m’élève au ciel,
Messagère ailée, observatrice vigilante.

Le Temps
J’ai entendu, déesse bavarde et fausse; mensongère
Est la trompette dorée dont tu te vantes éternellement.
L’âme de deux gracieux amants sera réchauffée
Par la pudique torche d’un mariage désiré.

La Renommée
Et comment penses-tu, avec ta faiblesse et tes cheveux blancs,
Tisser les nobles nœuds pour les héros grecs
Et de l’Averne redoutable
Vaincre et railler les armes et les ruses ?

Le Temps
Au fil des années,
Je dissipe l’ombre devant les yeux couverts d’un voile,
Je révèle les pièges, je publie les tromperies.
Pour que, dans une ardeur licite,
Le noble couple brûle d’un feu réciproque,
Je veux, au fil des saisons,
Dissiper les brouillards, surmonter les obstacles.

La Renommée
Non, non, ta valeur n’y arrivera pas;
Tu es trop hautain, trop orgueilleux,
Ton âge te fait retomber en enfance,
Et ta noble prétention est fille de la folie.

Le Temps
Donc, moi qui vois arriver à leur fin misérable
Les excès insensés des fastes humains,
Moi qui fais envahir d’herbes et d’épines
Les plus vastes, les plus prestigieux monuments,
Je ne saurai pas me faire le bouclier
Et le défenseur de la vérité,
Et contre le monde entier,
Préserver une vertu immortellement intacte ?
Que le vulgaire se taise et écoute:
Il verra deux nobles âmes
Entourées d’un lien unique,
Donner à la mer grecque des triomphes et des palmes.
Je le jure ainsi, et en gage de ma foi,
Je donnerai un signe non méprisable:
Ceci, qui fut un vaste et fameux théâtre,
Aujourd’hui détruit par mon passage et brûlé,
Je veux qu’il reste en ruines, à terre, en morceaux;
Et que mes dents le déchirent et le rongent.

La Renommée
Vieillard, j’ai menti, je ne te défie plus en guerre;
Je le dis humblement, en m’inclinant:
Celui qui peut ruiner les murs les plus hauts
Peut déjouer les pièges et abattre les mensonges.

Haut de page


 

 

ACTE I

 

Scène 1
Jupiter, Mercure, Momus

Jupiter
Dieux, c’est pourtant moi
Qui du haut de ce trône élevé des étoiles
Vois le monde sujet à mon joug;
C’est moi, c’est moi
Que je vois révéré;
Je vois sous mes pieds sceptres et couronnes;
C’est moi qui force Neptune et Pluton 
À s’avouer vassaux
De mon céleste trône,
Et pourtant je fais de vains efforts
Pour fuir l’arc d’un enfant nu.

Mercure
Quel nouveau souci
Vient rendre amères les douceurs de ton existence ?

Jupiter
Un feu follet, ô dieu du Cyllène, un petit serpent
Me tyrannise l’âme.
Moi qui ai pourtant jeté par terre
Avec ma main fulminante
Les Encelade et les Tiphys,
Je ne peux pas vaincre, ô rage !
L’amour, vrai géant contre moi.

Momus
Tu soupires, et tu es un dieu ?
Et les dieux peuvent éprouver des soucis ?
Je vais te dire le fond de ma pensée:
Si les mortels là-bas t’entendent,
Méprisant toute ta puissance,
Ils te tiendront pour un homme de chair et d’os.

Jupiter
Thétis, gracieuse et charmante,
Céruléenne fille de l’ondoyant Nérée,
Avec l’arc de son sourcil
Inflige à mon sein une plaie empoisonnée;
Le responsable de mon mal
Fut Amour, qui à ses yeux prêta la flèche.

Mercure
Thétis a donc infusé dans ton sein
Le poison d’amour ?
Ah, quelles catastrophes je vois venir !
Je me tais, et je soupire pour toi.

Jupiter
Et quelle calamité peut
Venir toucher Jupiter ?
Le sort, le destin ne dépendent pas de moi ?
Donc, dis-moi, je ne peux pas
Prendre une forme inférieure ?
Il est contraire à l’amour
De tromper et enlever mon idole ?
Tyr ne m’a-t-elle pas vu,
Pour emporter la lumière de mes désirs,
Fendre les flots de la mer Ionienne en mugissant ?
Une divinité adorée ne m’a-t-elle pas entendu,
Sous de neigeuses plumes, demander grâce
Avec d’agréables accents ?

Momus
Tais-toi donc: de nos jours, pour les amants,
C’est aller trop loin que de se changer en cygne ou en taureau;
Sans avoir à mugir ni chanter,
Il suffit de se changer une nouvelle fois en or.
Je constate qu’aujourd’hui, dans l’art d’aimer,
Donner est plus éloquent que parler.

Mercure
À ma grande douleur, et avec grand risque pour toi,
Ô moteur des sphères,
Je vois un périlleux obstacle à ta nouvelle passion.
La belle Thétis a voulu,
Auprès d’un sage oracle
Entendre l’inévitable destin
De sa propre situation;
Après qu’elle eut humblement exposé sa requête,
La voix du dieu caché a répondu ceci:
«Tu seras l’heureuse mère
D’un fils courageux,
Qui dépassera, dans les épreuves des armes,
La valeur et l’habileté de son père.»
Si tu enlèves ton soleil,
Et que sa belle chevelure d’ambre t’attache,
Je vois la nouvelle progéniture
Redoutable pour toi-même et ton sceptre.

Jupiter
Tes paroles aussi claires qu’épouvantables
Me font vaciller, plein de doutes, parmi de multiples pensers.
Noble petit-fils du vieil Atlas,
Tu m’as ramené à l’esprit
Un horrible souvenir.
Mais que ferai-je, ma vie ?
Dois-je vivre dans la douleur, sans toi ?
Mais si je te demande
D’accorder une juste grâce à mon mal,
Dois-je trahir ta confiance ?
Considérez, ô dieux aimants, mon martyre:
Si je l’aime, je suis détrôné; et si je ne l’aime pas, je meurs.
Mais quoi ? Je ne peux pas mourir:
Parmi toute ma cour céleste,
N’est-ce pas moi qui dispense vie et mort ?
Dans une intelligence immortelle,
La raison doit donc l’emporter sur la passion.
Ne t’ébahis pas, mortel, en voyant
Comme je désire et ne désire pas
Et comme en un moment je m’éprends et me déprends:
Je suis un dieu, et comme tel je suis suffisamment capable,
Plus que l’homme, de me réfréner moi-même.
Que l’amour et sa torche soient tournés en dérision,
Pourvu qu’il me reste mon beau règne éternel.

Mercure
Généreuse inconstance,
Digne d’un cœur céleste !
Que la Terre t’adore donc
Dominateur du ciel;
Ou plutôt, que, poussé par un si bel exemple,
Chaque esprit croyant développe ton culte,
Et que chaque âme, par un vœu,
Te consacre un autel, et tout cœur un temple.

Jupiter
Que le guerrier Pélée,
La plus chère part de mes entrailles,
Soit donné à Thétis, et qu’on le reprenne à Mars;
Ce royal mariage,
Moi, ici, dans le ciel, je le décide et je le veux;
Toi, fidèle messager de mes empires,
Va faire savoir au guerrier invaincu
Ce que dans le livre éternel du destin
J’ai déjà fixé et prescrit;
Et dis-lui que c’est plus grande gloire
De vaincre une belle cruelle
Que de remporter une victoire
Sur des roches armées ou des voiles fortifiées:
Je choisis l’heureux mont de Thessalie
Pour y célébrer ce noble hyménée;
Aux dieux habitants de notre royaume,
Annonce et fais connaître ces prestigieuses noces,
Et du banquet splendide et céleste,
Répands et proclame les fêtes pleines d’honneurs.

Momus
Va, Mercure, bats des ailes,
Pour fouetter les mortels,
Moi aussi, je m’en vais avec toi.

Mercure
Viens, le but est digne de ta main.

Le Choeur des Dieux
Qu’il aille donc, le messager volant, qu’il aille
Vers les demeures terrestres;
Que se réjouissent, dans la joie et la fête,
La nymphe des eaux et le champion attique.

Que pour ce long trajet, l’éloquent courrier
Accélère encore son vol rapide,
Et qu’il porte au monde affligé
Rires, plaisanteries, plaisir, joies, délices.

Scène 2
Un bord de mer
Pélée, Méléagre, chœur de cavaliers, chœur de chasseurs

Le Choeur des Chasseurs
En chasse ! Sus au gibier ! Sonnons, courons !
Sus, troupe chasseresse,
Que dans ces forêts l’horrible bête sauvage se fatigue
Les pattes, les crocs, le mufle et le dos.

[Scène de chasse.]

Pélée
Aiguise donc tes dents,
Affûte tes crocs, hérisse ton dos,
Sanglier sauvage et frémissant,
Ta morsure redoutée ne me fait pas peur.

[Mise à mort du sanglier.]

Méléagre
Tantôt frappé, tantôt frappant,
Tantôt faisant fuir, tantôt fuyant,
Il a abouti ici, des forêts au rivage;
Mais pour son malheur, à la fin
En répandant son sang, il a poussé son dernier cri.
La bête hirsute a été,
Généreux Pélée,
Le noble trophée de ta vigoureuse main.

Pélée
C’est vrai, j’ai tué la bête,
Cher Méléagre,
Mais là où elle a imprégné le sol de son sang,
Je suis resté blessé par une bête plus grande;
J’ai vu baigner dans son sang
Le monstre hideux;
Mais s’il a versé du sang, moi, je verse des larmes.
Sa situation est semblable à la mienne:
Là où, poussé par un sort adverse et cruel,
Il a laissé sa vie, moi, je perds la mienne.

Méléagre
Qu’est-ce qui afflige ton âme,
Valeureux champion,
Maintenant que dans la joute sylvestre
Tu remportes une si illustre et si glorieuse palme !
Qu’est-ce qui afflige ton âme ?

Pélée
Thétis, vaillant héros, c’est Thétis
Qui plante dans ma poitrine
Le carreau d’arbalète de l’amour;
Son aspect charmant surgit de la mer,
Comme de la mer vient poindre l’aube nouvelle.
Ah, comme les mers,
Tu es toute de clarté à l’extérieur,
Tu caches ainsi la cruauté dans ton cœur.

Scène 3
En bord de mer
Thétis, chœur de nymphes, Pélée, Méléagre, chœur des cavaliers et des chasseurs

Thétis
Que les dieux marins
Exultent, joyeux,
De nouvelle manière
Dans les royaumes aquatiques,
Aux frontières du ciel,
Qu’ils festoient en liesse
Avec leur Thétis,
Pendant qu’on chante,
Pendant qu’on exalte
Le noble art de la pêche.

Méléagre
Joyeuses, les Dryades meuvent, avec un son cadencé,
Leur pied habile et rapide,
Par le sentier forestier désert
Pendant que le peuple des chasseurs aguerris
Tire les Hamadryades de leur sommeil
En pistant le rude sanglier.

Thétis
Les amants vont à la pêche,
À la pêche aux beaux visages;
Les âmes qui resplendissent
Tendent les filets.
Pêche la beauté !
La foule à la cour
Va à la pêche à la chance;
Les grands appâtent
Avec de l’or, et pêchent
Terres et cités.

Méléagre
Chasseur de monstres horribles,
Hercule triompha d’abord
Dans une forêt déserte et inhospitalière.
Puis, hôte bienvenu au ciel,
Il méprisa, bienheureux,
Les huées et les sifflets de l’envie.

Thétis
Maintenant, avec gluaux et appâts...

Méléagre
Qu’un beau groupe se fasse
Et de pêche et de chasse
Et de chasse et de pêche.
Désormais se confondent et se mêlent
Les rivières en crue et les forêts;
Les fauves se changent en poissons,
Les poissons en fauves;
Telles sont les douces batailles
Que nous faisons par les bois et les fleuves
Parmi les écailles et les plumes,
Parmi les plumes et les écailles.

Méléagre
Petits oiseaux volants !

Thétis
Petits poissons frétillants !

Méléagre
Comme je vous veux !

Thétis
Comme je vous désire, moi aussi !

Méléagre
Douce vie que la chasse !

Thétis
Doux état que la pêche !

Choeur de Nymphes & de Cavaliers
Chassons, pêchons,
Sur le coteau et dans la mer,
Manions à tour de rôle le filet et le hameçon.

Scène 4
Triton, Thétis, chœur de nymphes, Pélée, Méléagre, chœur de cavaliers

Triton
Je t’y prends, impudique,
Tu fais semblant d’être
L’ennemie sans merci d’Amour,
Tu fais la chaste avec moi.

Thétis
«Tu es femme et c’est tout dire...»
Fuis de nos rivages,
Fuis, toi qui n’es guerrier que de nom,
Détrousseur de demoiselles,
Ou sinon, ces poings attaquant tes joues
Te feront voir comment,
Triton, en mer, il y a des tempêtes marines.

Pélée
Ainsi donc, sale bête arrogante
Tu coupes la route à un cavalier ?
Et tu ne sais pas ce que c’est
D’irriter par des outrages un cœur aimant ?
Qu’il éprouve, ce monstre inique,
Comment frappe notre fer quand on l’irrite !

[Ici, un chœur de tritons sort de la mer, et un chœur de cavaliers les attaque.]

Sus donc, aux armes, aux armes,
Sus, sus, vaillants guerriers.
Cors, tambours et trompettes,
Épées, lances, cuirasses, heaumes, cimiers,
Que toute plaine, tout coteau, renvoie l’écho des armes,
Qu’on n’épargne aucune vie !
Sus, sus, guerriers invaincus, aux armes, aux armes !

Scène 5
Aux enfers
Éaque, Pluton, Alecto, Mégère, Tisiphone, Asmodée, Rhadamante, Minos,
Chœur de démons

Éaque
Écoutez, holà, écoutez,
Ô sombres habitants
De l’Érèbe éternel;
Écoute-moi, Averne terrifiant,
Roi redouté de la tartaréenne Dité,
Écoutez, ombres dolentes, ombres et horreurs:
Dans l’enceinte ténébreuse
Il n’est point d’âme plus tourmentée
Que moi, moi qui condamne
À de cruels tourments les âmes des méchants.
Devant toi donc je me prosterne,
Ô très fier monarque de l’ombre !
Soulage mon cœur
De son très âpre chagrin,
Abats le téméraire orgueil
Du seigneur du trône constellé.

Pluton
Sèche tes larmes,
Arbitre des peines;
Déjà, sur les sables tremblants,
Les trompettes tonitruantes ont annoncé le concile infernal.
Mais je vois que mes monstrueux vassaux
Sont trop lents à exécuter mes ordres
Pour réveiller les dieux ensommeillés,
Soufflez donc, ô noirs hérauts,
Dans les métaux horribles, pour produire des chants farouches.

[Musique.]

Aleco
Fais connaître ta colère,
Ô fière divinité du feu douloureux !
En faveur de ton règne,
Mon glaive apportera
À tes adversaires un tourment atroce.

Mégère
Ordonne, ô dieu du nuageux empire,
Obéissant à tes vœux, au plus vite
Ce bras et ce fer guerrier
Seront teints de sang humain.

Tisiphone
Commande, ô toi qui convoques
Les divinités horribles des portes du Styx;
Je porterai où tu le désires
La colère, le carnage, la fureur, la sauvagerie, et la mort.

Asmodée
Décide, ô dieu de l’éclipse perpétuelle !
Si je lance une torche ou un trait,
Tu verras la terre vaincue
Et le ciel soumis par les abysses aveugles.

Pluton
Divinités épouvantables,
D’autant plus fameuses que plus cruelles,
Choisies pour gouverner avec moi
Les marais de l’Achéron,
Le maître des lumières que nous maudissons,
Celui qui jadis vous a poussés dans ce fond ombreux,
Tyrannise maintenant le monde
Et, prenant diverses formes,
Il se livre à des rapts criminels
En séduisant de divines beautés.
A l’instant, brûlant d’une honteuse luxure,
Il a passé un plaisant moment avec l’humide Thétis
Et maintenant, ce malfaisant cherche
À masquer sa faute par notre humiliation.
Il veut que le puissant Pélée
Belliqueux fils du juge infernal,
Voie son cœur blessé par elle,
Jouisse de son étreinte et partage son lit:
Abominable union,
Nœud à lui seul digne
D’irriter contre Jupiter le courroux du Styx !

Rhadamante
Ténébreux souverain du peuple noir,
La luxure est, en vérité,
Un défaut trop répugnant et criminel
Pour qui prétend au titre de dieu;
Mais si pour réfréner son audace forcenée
Tu veux que je vole vers les sphères lumineuses,
Les troupes célestes verront par ma fureur
Quelles sont la fierté et la colère de Pluton.

Minos
Seigneur, hélas, ce n’est pas la seule injure
Que te fait ton rival haut placé:
Voulant, seul sur son trône, gouverner les étoiles
Il t’accuse d’arrogance,
Et, retournant vers toi la lance fatale,
Il te déclare ennemi du ciel et rebelle.
Il te dérobe les encens,
Te bafoue, te méprise;
Couronné de rayons, il siège sur un trône;
Toi, tu règnes dans un noir séjour,
Il prévoit tes idées, et du coup,
Il rend vains tous tes plans;
Et ce qui me blesse le plus,
C’est qu’il prétend s’arroger la suzeraineté
Des esprits humains, apanage de ton trône.
Mais tu n’as qu’un mot à dire, pour que je m’envole
Revoir les pôles;
Il verra, s’il prend ton pouvoir à la plaisanterie,
Qui est le plus brûlant, de sa luxure ou du feu infernal.

La Discorde
Taisez-vous, anges de l’ombre ! Certes,
Je loue votre volonté d’agir si vite;
Mais bornez votre orgueil,
Ombres du Phlégéton,
À être cruelles dans la cité des larmes.
Moi, moi seule, je me vante d’ensanglanter
Avec ce bras, les couchants et les aurores.
Éaque, calme ta douleur:
Par ce flambeau, je jure
De faire du ciel, de la mer, de la terre
Les sujets de l’Achéron obscur;
Le titre de gloire éternel de la déesse Discorde
Sera d’éteindre la lumière, et de venger le Cocyte.

Pluton
Va dans les champs du soleil, ô déesse des querelles,
Et, déchaînant de répugnants et sordides conflits,
Trouble les indignes noces de Pélée,
Que Jupiter a décidées en dépit de Pluton,
Va: contre le palais céleste,
Le Phlégéton fait toujours la guerre par ton entremise.

Le Choeur
Vole précipitamment
Au sommet suprême,
Ô fidèle déesse !
Que le chien tricéphale
Méprise la foudre
Du dieu cruel !
Que le Ciel soit battu, vaincu, éteint !
Va fouetter là-haut
La coupable lubricité
Du terrible roi !
Rapporte ici-bas
L’horrible torche
Du criminel Cupidon !
Accable, multiplie-toi, domine !
Que le ciel soit anéanti,
Que les hommes soient exterminés !
Remporte ainsi la victoire !
Que Pluton soit couronné,
Que l’ombre dicte
Sa loi au jour;
Qu’il trône, qu’il règne, qu’il gouverne ici !

Scène 6
Pélée, Méléagre

Pélée
Alors qu’Amour et Fortune
Semblaient avoir pris pitié
De mes lamentations, et peut-être
S’être fatigués de me nuire,
Et me donnaient la possibilité
De manifester l’ardeur de ma flamme
À celle qui, toujours avide de mes larmes,
Vainc en cruauté la tigresse et l’ourse,
Voici que, pour troubler ma paix et ma tranquillité
Un sauvage monstre marin
A surgi, inattendu.
Hélas, elle est bien vraie,
L’opinion populaire
Que tout plaisir est détruit par le tourment
Et que le rire des mortels se termine dans le deuil.

Méléagre
Pourtant, si, pour éviter nos épées
Il n’avait pas cherché son salut en fuyant dans l’onde,
Du fond de ses antres, ta beauté aurait entendu
Les rivages retentir d’un cri d’agonie;
Et lui, baigné dans son sang immonde,
Aurait expié en mourant son crime audacieux et fou.

Pélée
S’il a été trop hardi,
Le criminel agresseur a été puni
De son excessive audace;
Mais Cupidon et le sort,
Avides de trahison,
Montrent d’abord la vie, puis dispensent la mort,
Et de leurs fautes communes,
Ils restent indemnes et impunis.
Hélas, ce sort et cet amour
Offensent, et ne se voient pas;
Et le cœur offensé, bien qu’invaincu, ne peut
Contre un rival répugnant,
Exhaler sa colère, et châtier le mal.

Scène 7
Mercure, Pélée, Méléagre, Momus

Mercure
Éclaire ton visage, chasses-en le noir nuage,
Enivre ta poitrine de joies neuves
Devant une nouvelle si réjouissante:
Jupiter a déjà tracé
Dans les volumes immortels du destin
Les prestigieuses épousailles de Thétis et de Pélée.
Moi qui assume la charge d’être son messager,
En son nom, je te révèle sa volonté.
L’esprit livide du Tartare profond
Ne parviendra pas à en détourner le Ciel.

Pélée
Si on pouvait mourir
Par excès de plaisir
Mon âme prendrait congé de son enveloppe charnelle;
Après un tel martyre,
Je serai donc étroitement lié
À l’objet de mon désir ?
Et ma vie sera unie avec mon âme,
Poitrine contre poitrine et âme contre âme ?
Ah, mes paroles ne peuvent,
Ô monarque des astres,
Ô réconfort des affligés,
Exalter mes joies,
Répandre tes louanges;
Qu’en mon nom te célèbrent sur ces rivages
Les arbres et les rochers, les brises et les ondes.

Mercure
Oui ! avec de joyeux et lumineux visages,
Surgissez, ô déesses, des écorces feuillues
Et louant les armes et la force de l’amour
Accompagnez de votre chant concerts et danses.

Scène 8
Dryades, Oréades, Néréides, Brises, Mercure, Pélée, Méléagre, Momus

[Les Dryades sortent des arbres.]

Choeur des Dryades
Çà, joyeux,
Heureux époux,
Que notre bois se réjouisse avec toi,
Qu’il n’y ait bête
Si féroce soit-elle
Qui ne laisse colère et venin.

Que le serpent
Devenu inoffensif
Ne fasse pas courir de danger au pasteur,
Qu’il ne soit pas sourd,
L’aspic avide;
Que ne soit pas cruel le basilic.

Mercure
Que chaque rocher insensible accouche maintenant d’une nymphe;
Que leur chœur, en harmonie avec la troupe forestière,
Unisse sa bouche à la douceur des cordes bien tempérées,
Et que son pas respecte la cadence.

[Les Oréades sortent des rochers.]

Choeur des Oréades
Çà, joyeux,
Heureux époux,
Que notre rocher se réjouisse avec toi,
Qu’il n’y ait bête
Si féroce soit-elle
Qui ne laisse son cruel orgueil.

Que soient humains
Dans leurs tanières
Les sphinx, les tigres, les ours, les loups;
Que ne soient pas sauvages
Les panthères
Dans les profondeurs de leurs effrayantes grottes.

Mercure
Çà, hors des cristaux liquides et salés
Que viennent, ruisselantes, les vierges des ondes,
Et qu’en modulant des chants pleins d’art,
Elles forment des ballets plaisants et bien réglés.

[Les Néréides sortent de la mer.]

Choeur des Néréides
Çà, joyeux,
Heureux époux,
Que notre mer se réjouisse avec toi,
Qu’il n’y ait bête
Si féroce soit-elle
Qui dédaigne aujourd’hui d’aimer.

Vous, bêtes aquatiques,
Couvertes d’écailles,
Allons, brûlez d’amour dans l’eau;
Allons, venez
De vous-mêmes dans les filets
D’Amphitrite.

Mercure
Et vous, filles du ciel, sœurs des vents,
Lancez avec légèreté vos pieds volants,
Et, formant vos pas agiles en suivant la mesure du chant,
Augmentez la joie et le contentement du grand Pélée.

Les Brises
Çà, joyeux,
Heureux époux,
Que notre ciel se réjouisse avec toi,
Qu’il n’y ait bête
Si féroce soit-elle
Qui n’éprouve pas la flèche d’Amour.

Flamboyez,
Versifiez,
Pour appeler la déesse de Cnide,
Petits oiseaux,
Petits farceurs,
Trompettistes de Cupidon.

Choeur des Dryades, Oréades, Néréides & Brises
Même les rochers inanimés
Acquièrent des sens et du sentiment
Pour savourer ta joie;
Même les arbres privés de sens
Exultent et rient
Pour prendre part à tes plaisirs;
La céruléenne troupe marine
Applaudit à ton désir;
La divine bande d’azur
Exulte devant ton bonheur, qui est le seul sujet
Du murmure de ces eaux,
Du beau chuchotis de ces brises.
Quand Amour lance sa flamme,
Quand Amour décoche son trait
Le monde rit à son rire,
Dans la mer l’onde devient argentée,
Au ciel la brise devient de saphir,
La terre devient paradis
Pour apaiser la nymphe marine.
Donc, allons, d’une voix joyeuse,
Invoquons la belle déesse
Toi, Cydippe, et toi, Cymodocé,
Mélicerte et Mergelline,
Aréthuse et Galatée.

Momus
Partons donc
Avec les servantes de Favonius,
Proclamer le mariage
De la mer Indienne aux eaux Maures,
Rochers, arbres, ondes et brises.

Méléagre
Partons donc
Louer la beauté qui resplendit,
Là où le soleil enflamme les champs,
Là où la mer étend ses eaux,
Arbres et rochers, brises et ondes.

Mercure
Partons donc
Proclamer les royales fêtes,
Depuis les nobles contrées célestes
Jusqu’aux obscurs royaumes d’en bas,
Brise et onde, arbres et rochers.

Pélée
Partons donc
Apporter ma joie
Depuis les confins où naît le jour
Jusqu’aux bornes d’Atlas,
Ondes et brises, rochers et arbres.

Scène 9
Triton

Triton
Je brûle et me consume:
À côté de mon feu intérieur,
Le feu de l’enfer
Est un semblant de feu, ou plutôt la fumée d’un feu;
À côté de l’incendie qui ravage mon cœur,
Les flammes chez les autres sont des feux de paille.
J’ai dans mon sein une plaie
Si cruelle et si mortelle
Que pour la guérir sont inopérants
La vertu d’une herbe salubre ou l’art de la magie;
À côté de la blessure qui envenime mon cœur,
Les plaies des autres sont des morsures de mouche.
Une belle chevelure me retient
Dans une prison si étroit
Que les fers et les chaînes
Qui pendent là-haut dans la forge de l’Etna, sont moins solides.
Je suis prisonnier du nœud qui enserre mon cœur;
Les chaînes chez les autres sont des lacets d’étoupe.
Mais voici la cruelle.Je vais tenter ma chance
Et si elle refuse tout secours à ma douleur,
En dernier ressort, je recourrai à la force.

Scène 10
Thétis, Triton

Thétis
Quelle désagréable rencontre
Vient troubler ma joie !
La trompette marine
Qui brûla d’un amour bestial
M’ennuie en permanence de ses prières importunes.
Mais je vais me divertir
En jouant avec son feu.
Arrête un peu ta nage, holà,
Grâce, Triton, grâce !
Et si je meurs pour toi,
S’ébahisse qui voudra:
Au ciel, l’Aurore aussi
Brûle pour son Tithon.
Ce n’est pas un beau sein que j’aime,
Je ne prise que la valeur;
Souvent dans un vase d’or
Se cache du poison
Et une coque rude et laide
Peut renfermer un fruit savoureux.
Un visage viril
S’accord avec le cheveu hirsute;
Une face lisse
Est un avantage féminin;
Une crinière de lion
Est un plus bel ornement.

Triton
Si Galatée a dédaigné
Le pasteur géant,
Elle a commis une grave erreur,
Et ne savait pas ce que je sais:
Un amant robuste est plus satisfaisant
Pour le contact et pour le goût.
La douceur de l’amour
N’est pas dans la beauté;
Qu’elle aime un cœur jeune,
La donzelle ignorante;
Toi, laisse-toi enchaîner l’âme
Par un lutteur costaud.
Une pousse svelte
Se fatigue, et ne tient pas debout;
Un chêne d’un grand âge
Ne baisse pas la garde.
Les Zerbins, les Narcisses
N’ont que leur beau visage.
Demander pitié,
Dire: «Hélas, hélas !»,
Avec les demoiselles, ma foi,
Ne satisfait nullement;
Elles veulent du concret,
Sans palabres, sans un mot.
L’instable jeunesse 
Repousse qui la veut;
Comme si tu étais un soleil !
Dis-moi: «Tu me plais
Seulement parce que tu m’as l’air
D’être un bon jouteur.»

Mais qu’attend-on donc ? pourquoi traîner,
S’il advient qu’on aime en étant aimé,
Qu’on brûle et qu’on se consume d’une flamme commune ?
Dirigeons nos pas vers ma grotte.
Pour atteindre le dernier terme du plaisir.

Thétis
Félon, retire
Ta main téméraire,
Rustre monstrueux,
Animal indiscret,
Regardez quel amant l’amour attache,
Oh quel joli minois !

Triton
C’est ainsi que tu me railles ?
Mais pourquoi fais-je attention plus longtemps à des querelles de femmes,
Insensé que je suis ?
Oui, oui, malgré toi,
Pour satisfaire mon désir,
Tu viendras, nymphe perverse, dans mon antre.

Thétis
Me dire ça à moi ? Espèce de bouc,
De la violence envers une déesse ?
Holà ! Quittez vos grottes aquatiques,
Mes troupes et mes forces,
Pour châtier ce scélérat, ce félon;
Sortez de vos coquilles de pierre,
Et avec un fouet sans pitié,
Que chacune calme et éteigne sa fureur criminelle.

Scène 11
Les mêmes, plus les nymphes
Les nymphes sortent des coquillages et fouettent Triton

Choeur des Nymphes
Nous sommes agiles,
Nous sommes prestes,
Donne tes ordres, nous voici;
Qu’est-ce que c’est
Que ces murmures,
Que ce désordre ? Et qui est là ?
Ne touche pas,
Laisse tranquille
Cette noble et sainte beauté.
Si je te prends
Par un côté,
Je t’écartèle.
À coups de griffes,
À coup de gifles,
Je te blesserai le mufle et le sein;
À coups de trique
Sur le dos,
Je t’apprendrai à forcer les dames.
Mon poing
Sur ton groin,
Demi-poisson, va s’abattre.
Ça y est, je te l’ai flanqué,
Mal fabriqué,
Dis-moi au moins grand merci.

Triton
Amour, si tes fruits
Sont des fouets et des gourdins,
Tu n’auras en mon cœur ni logis ni royaume;
Va-t-en, je te chasse,
Et j’y logerai à ta place la haine et le courroux;
Fini les délires; mon devoir sera
D’appeler de ma trompe le troupeau aquatique.

 

Haut de page


 

ACTE II

Scène 1
Méléagre

Méléagre
Au secours, ô cieux, ô dieux !
La mer doit donc être la tombe de tant de gloire ?
Ainsi donc, parmi les ondes,
Ô déplorable accident,
Le malheureux devra perdre la vie ?
Pitié, père Nérée ! A l’aide, Neptune !
Ah, regardez comment
Il se défend contre les flots,
Comment, si vaillant et si fort,
Il agite ses bras et ses pieds !
Mais hélas ! il n’en peut plus, il est mort, il est mort;
Voici que le malheureux heurte un écueil,
Et une vague l’a presque recouvert;
Mais quoi ! je le vois encore !
Ô heureux dénouement:
Une nymphe l’a escorté,
Une nymphe le suit,
Une nymphe le rejoint;
Sort inespéré:
Une nymphe le soutient et le guide au rivage.

Scène 2
Thétis, Méléagre, Pélée

Thétis
Respire, je te soutiens,
N’aie pas peur, reprends simplement
Ton souffle, repose-le,
Le danger est désormais passé. Voici la plage;
Allons, décontracte tes membres,
Tiens-toi à moi, et aborde courageusement.
De grâce, noble voyageur,
Si aucun sentiment de pitié ne vous touche,
Secourez, séchez
Ce malheureux à demi-vif;
Mais que vois-je, que dis-je ?
Ah, toute assistance est vaine !
Muet, glacé, exsangue,
Le malheureux gît,
Privé de conscience et de vie, je crois.

Méléagre
Certes, il est mort, ou bien languit moribond.

Thétis
Il s’est éteint, hélas,
Envahi d’une noire pâleur;
Voici qu’il a la langue muette, le cœur sans mouvement.
Appelez, je vous prie, passant courtois,
Une troupe d’amis en larmes,
Pour rendre au cadavre froid
Les derniers devoirs de la piété.

Méléagre
Ô déplorable spectacle !
La langue, balbutiante,
Liée par l’excès de la douleur,
Ne peut dissoudre en pleurs l’âme affligée.
Je vais, le Ciel sait comment,
Je vais préparer les tristes obsèques.

Thétis
Maintenant que je regarde le malheureux étendu,
L’ardeur inconnue,
D’un flambeau que je ne comprends pas
Commence à réchauffer mon cœur affligé;
Pélée, lève-toi, Pélée; hélas, il reste muet !
Lève-toi et regarde Thétis,
Qui désormais devenue compatissante,
Triste, affligée, en deuil,
Privée de toi, soupire après tes beautés éteintes.
Mais à quoi bon, malheureuse,
Raconter, éplorée, mes chagrins aux flots,
Si, quand j’appelle Pélée, nul ne répond ?
Hélas ! Maintenant, je l’aime en vain;
Mon amour a été paresseux,
Lui qui en un seul instant naquit et mourut;
Mais vous, mes yeux cruels,
Pourrez-vous regarder en restant secs
Ce malheureux défunt,
Alors que la mer pleure, que les flots tremblent,
Alors qu’émus de pitié, perdant leur dureté,
Les rochers se fendent, les écueils se brisent ?
Malheureuse ! Et toi, plus que jamais,
Cœur tyrannique, tu restes de marbre dans mon sein ?
Yeux iniques, yeux criminels,
Cœur barbare, cœur sans pitié,
Puisque vous êtes, hélas, puisque tu es
Plus scélérat que la mer, plus ingrat que les rocs !
Allons, pleurez,
Soupirez, gémissez,
Haletez, frémissez
Et réveillez l’âme assoupie
Dans la beauté éteinte
Par des cris inconsolables.
Mais où suis-je ? Que dis-je ?
Qu’elle est tardive, ma pitié,
Malheureuse, et à quoi m’aura servi
Au milieu des tempêtes déchaînées,
De faire de mes bras un socle pour ton sein,
À quoi m’aura servi de consoler, de ranimer
Tes sens abandonnés,
Tes esprits alanguis
Si sous les huées générales
Je devais à la fin
Être l’eau homicide d’une beauté innocente ?
L’eau homicide ? Ah,
Je suis trop loin de la vérité;
Ma langue menteuse
Accuse à tort Neptune de sa mort;
D’un crime si horrible,
J’ai été la seule cause, je suis seule coupable:
Il m’aimait, je l’ai haï,
Il me priait, j’ai refusé,
C’est moi qui suis la meurtrière.
Sus, sus donc ! Contre moi,
Que le monde entier prenne les armes,
Que la mer me recouvre,
Que le feu me réduise en cendres,
Que le ciel me refuse toute nourriture,
Que la terre m’engloutisse !
Ô Jupiter, lance contre moi
Tes éclairs, tes tonnerres, tes flèches;
Pluton, déchaîne contre moi
Les Hydres, les Cerbères, les Furies;
Et vous, Neptune et Vulcain,
Lancez, pour me détruire,
Soufre, bombes, flammes,
Tourbillons, tremblements de terre, ouragans, tempêtes !
Mais vous tardez à endeuiller mon sein ?
Mon crime ne recevra pas le châtiment mérité ?
Ô mains, qui, habituées à blesser,
Avez décoché contre mon soleil des traits pernicieux,
Frappez maintenant mon sein de coups mortels.
Oui, oui, sans pitié,
Arrachez mes cheveux,
Ces cheveux qui, dans un temps meilleur,
Furent les liens et les chaînes de mon bien-aimé;
Mais, stupide, je ne pourrais
Être aussi cruelle avec moi que je le voudrais;
C’est peu, pour un tel crime, hélas, c’est peu
De me battre la poitrine, de me lacérer le visage;
Si dans la vie je n’ai pas pu être ton épouse,
Consens, ô mon idole,
Que je le sois au moins dans la tombe,
Que ma propre mort expie la mort de l’autre.
Si les ondes t’ont englouti,
Ô beauté innocente,
Que par pitié, les eaux profondes
Engloutissent aussi la coupable !
Oui, oui, je veux moi-même
Me précipiter du plus proche rocher !

Pélée
Est-ce que je dors ? est-ce que je rêve ? ou suis-je éveillé ?
Quels sont ces fantômes, ces spectres, hélas, ces larves
Que je vois de mes yeux, ou que je forge dans mon esprit ?
Mais pourtant, je vois;
Pourtant mes yeux sont ouverts;
Ces jeunes tiges, ces arbres, ces blocs,
Ma main les touche et les palpe.
Ceci est mon front,
Ceci, ce sont mes pieds;
J’ai un visage, une poitrine, des épaules, des cheveux,
Enfin, je suis vivant; mais je ne sais comment.

Scène 3
Méléagre, Pélée

Méléagre
Est-ce un rêve ou non ?
Pélée est donc vivant ?

Pélée
Je vis, ami, je vis.

Méléagre
Es-tu un corps qui respire,
Ou bien l’esprit détaché et qui s’enfuit
D’un corps réduit en cendres et desséché;
Et cette voix qui parle,
Est-ce ta voix, ou son écho ?

Pélée
Je suis Pélée, mais le destin
Qui m’a conduit ici,
C’est à toi de me le raconter, car pour moi,
Mon âme s’est noyée dans un profond oubli.

Méléagre
Sur la falaise voisine,
Tu restais à contempler;
Ta divine idole;
Quand ton esprit, ébloui
Par la splendeur angélique de ton amour,
S’est sans doute absenté de ton sein;
Tu es tombé, pour assouvir la faim de l’onde frémissante;
Alors, prise de pitié,
Ta Thétis adorée
Est accourue vers ton grand péril
Et t’a ramené ici, doutant que tu fusses vivant;
Moi, te croyant mort,
Je m’en fus préparer cercueil et urne;
Mais, grâce au sort,
Je vois en te regardant que la mort est vivante.

Pélée
C’est Thétis qui m’a aperçu ici ?
C’est Thétis qui m’a secouru ?
Ne pouvait-elle, l’impitoyable,
Laisser mes os brisés appâter les poissons
Et mes cendres être le jouet des vents ?
Ah, ce prompt secours
N’est pas né de la pitié de ce cœur de fer,
Mais d’une âpre rigueur déguisée en pitié;
La cruelle n’a pas voulu
Me voir dans ses mers, vivant ou mort;
Ou bien elle veut, cette criminelle,
Que les âmes qu’elle enchaîne
Subissent une longue peine plutôt qu’une mort rapide.
Ah ! en vérité, la femme
Est une fleur vénéneuse,
Un fruit plein de vers,
Un paisible venin,
Un calice doré
Plein de poison,
Un appât alléchant
Qui séduit et tue le cœur,Un feu criminel et serein,
Qui luit et détruit;
Mais quoi ! en face du mérite de la dame, c’est bien peu
Que fleur, fruit, appât, poison, calice et feu.

Scène 4
Momus

Momus
Femmes, je suis inconstant,
Je le dis à qui l’ignore;
C’est l’école d’un amant
Que d’aimer tantôt ici, tantôt là;
Tu crois qu’elle te dédaigne et te méprise,
La dame subtile et rusée,
Si elle te voit assiéger ses beautés;
Mais si elle en redoute une autre,
Elle t’achète avec flatteries et caresses.
La constance est un vice,
L’inconstance une vertu;
Qui ne me donne pas d’espoir
Ne me voit plus jamais;
Moi qui ne suis pas blessé,
Je me ris de ces amants
Qui font de leur cœur un écrit irrévocable,
Cupidon n’est pas un mandataire
Qui donne pour des années les beautés en location.
J’aime pour jouir,
Non pour tourmenter,
Je désire le plaisir de l’autre,
Non sa souffrance;
Quand j’offre mon cœur,
Je ne suis pas assez sot
Pour demander un acte notarié,
Et quand je regarde un visage,
Je ne lui lègue pas mon âme par testament.
Si l’une me dédaigne d’abord,
Une autre voudra de moi:
Il y a plus de dames que d’amants,
Moins d’amour que de beauté.
L’homme, qui naît mortel,
Ne cherche pas un amour éternel;
Le dieu ailé m’enseigne l’inconstance.
Non, non, je ne veux pas, pour mon cœur,
Stipuler un fidéicommis transversal.
Il a un esprit vraiment bas,
Celui qui demande merci;
Moi, je ne dis jamais «Hélas»,
Je ne crie jamais «Malheur»;
Qu’aucun fou n’aille trébucher
Dans une passion unique;
L’une vaut autant que l’autre, amants stupides !
L’amour n’est qu’une opinion,
Ce ne sont que des bouches, ce ne sont que des yeux.
Avec toute ta fermeté,
Avec ta fidèle loyauté,
Thétis, ô Pélée, se moque de toi,
N’a cure de toi;
Je voudrais te voir plus léger
Dans ta peine amère;
Tu es trop fidèle, trop constant;
Apprends donc de Momus,
Et si elle s’irrite, dédaigne-la.

Scène 5
La Discorde

La Discorde
Des noires cavernes,
De la nuit perpétuelle,
Je suis venue mettre le désordre dans le jour,
Et j’ai à peine posé le pied
Dans les royaumes de l’éther,
Que j’ai mis sans dessus dessous la terre et le ciel,
Et que j’ai déjà transformé en un mobile lac de sang
Le Danube, le Tessin, la Seine et le Tage;
À l’arrivée de l’audacieuse Discorde,
Janus ouvre les portes de son temple,
La Concorde disparaît, la Paix fuit;
Mais qui ne sait pas que l’univers entier
Suit ma loi ?
Déjà, dans le chaos incréé,
Le Monde n’était rien d’autre que discordance;
Aujourd’hui, même éloignés l’un de l’autre,
Tous les éléments sont en désaccord:
Les vents opposés se combattent l’un l’autre,
Le Paradis lutte contre l’Enfer,
Les astres se battent dans le ciel,
Les bêtes sauvages s’attaquent sur terre,
Les flots se heurtent dans la mer;
Les saisons se font la guerre, qu’il fasse chaud ou froid ;
Pour l’or et pour le rang, chaque jour,
L’homme avide est en conflit.
La femme, qui est une école de querelle,
Ne veut pas s’accorder avec l’homme ne serait-ce qu’une heure;
Tout, enfin, tout
Est soumis à mon sceptre.
Avec ses manières hautaines et boursouflées,
Seul Hyménée triomphe de mes triomphes,
Mais je pense, de ces écailles alpestres,
Tirer avec le briquet de fer tant d’étincelles
Que la déesse des eaux limpides et l’amant grec
Seront entièrement aveuglés et brûlés.
En vérité, je le confesse,
Bien difficile est l’entreprise,
Mais souvent le désespéré
Trouve le salut dans ses précipices;
Il est plus méritoire d’aller contre le destin
Dans les entreprises les plus ambitieuses,
Et celui qui a remporté une éclatante victoire
Acquiert d’autant plus de gloire que le vaincu est plus grand.

Scène 6
Pélée, Chiron, un Centaure

Pélée
L’aiguillon d’Amour est trop acéré,
Le frein mordant de la prudence n’est pas suffisant
Pour freiner la course rapide et soudaine
D’une passion trompeuse.
J’ai tenté, sage Chiron,
D’éteindre l’ardeur cuisante
De mes veines brûlantes,
Et, une fois libéré du règne tyrannique,
De consacrer mes chaînes brisées,
Malgré Amour, au temple de la colère;
Mais je sens, hélas, que de mes fièvres brûlantes,
Le feu était endormi, mais non éteint,
Et que les liens dont j’étais attaché
S’étaient distendus, mais non rompus;
Et si tu ne fais pas venir à ce rivage
Ma déesse, avec cette lyre
Qui attire les tigres,
Un sépulcre enfin m’attend pour recevoir mes cendres.

Chiron
Réconforte, ô héros, ton âme affligée:
Si l’harmonie du Thrace a apaisé Pluton,
Et si le cygne thébain a animé les marbres,
Ton inhumaine bête sauvage
Acquerra peut-être un sentiment humain grâce à ma lyre.

Pélée
Joue donc, ô Chiron, sur tes cordes sublimes,
Et exprime mille sons en un seul.

Scène 7
Thétis, Pélée, Chiron caché

Thétis
Quelle harpe immortelle ose
Calmer les âpres tempêtes de mon sein,
Quelle lyre céleste s’enhardit à tempérer
Mon deuil infernal ?
Si pour me faire mourir éternellement,
L’onde impitoyable m’a refusé la mort,
C’est peut-être quelqu’un qui, plus compatissant que la mer,
Veut aujourd’hui me soustraire
À la lumière en un instant, et à la douleur.
Toi donc, qui que tu sois,
Si tu ne veux pas me tuer, malheureuse que je suis,
Si tu veux que je retourne dans une caverne aveugle
Pour passer parmi les gémissements et les sanglots,
Mes nuits veuves et mes tristes jours,
Combien ce serait pour moi un meilleur sort
Que ma lumière soit éteinte un jour,
Si, misérable, elle ne fait rien d’autre que toujours pleurer,
Si mourir est moins dur qu’attendre la mort.
Heureux qui ne ressent pas l’amour,
Malheureux qui le sent et espère,
Plus heureux qui jouit en espérant;
Mais trois fois malheureux,
Qui comme Thétis aime en brûlant, et désespère.
Mon cœur est passé, il est tombé,
Mais depuis qu’il est mort, je ne vis plus moi non plus,
Malheureuse, et si pourtant je vis, je vis pour la douleur,
Et je vis tellement pour la douleur
Que mes plus grands plaisirs sont les cris et les pleurs.
Ah, je te vois, je te vois, hélas, malheureuse,
Esprit nu de l’aimé défunt,
Qui, inséparable, à mon côté,
Fais pâlir mes joues de terreur:
Ne te suffit-il pas, ombre scélérate,
S’il advient que je me repose, de troubler mon sommeil,
De me montrer du doigt ma honte,
De reprocher à mon cœur sa cruauté,
De présenter devant mes yeux
Ton maître, qui languit,
Et d’horrifier mon âme tremblante
En présentant à mon esprit
Des larves terribles, des images de sang ?
Même le jour ne t’éloigne pas de moi,
Et tu me poursuis inexorablement !
Quelle école de barbarie
T’enseigne, ombre cruelle,
À éteindre quelqu’un
Sans lui ravir la vie ?
Si je ne peux mourir, bien que je le souhaite,
Si je ne peux périr, bien que j’essaye,
Si je ne trouve personne
Qui par pitié me tue,
Pourquoi me tortures-tu, esprit importun ?
Là-bas, parmi les dieux éteints,
Retourne, de grâce, retourne peupler les Champs Élysées:
Les morts n’ont pas à venir tourmenter les vivants.

Pélée
Moi, un esprit ? Moi, un spectre ? Une larve ? Un fantôme ?
Quelle préoccupation erronée
L’amène à divaguer ?
Peut-être que tu veux me voir mort,
Et que tu t’imagines ce que tu désires;
Si tu souhaites réaliser un vœu si cruel,
Voici mon épée, voici ma poitrine nue.

Thétis
Quel prodige je vois !
Quelles merveilles j’entends !
Elle n’est donc pas séparée de sa dépouille mortelle,
Cette beauté pour qui je souffre un âpre martyre !

Pélée
Toi, souffrir un martyre pour moi, cruelle ! Et comment ?
Tu languis peut-être parce que tu crois
Que je ne languis pas moi-même;
Mais réjouis-toi donc, au lieu de languir, belle;
Car ma douleur est bien plus cruelle que la tienne !

Thétis
Tu bouges donc, Pélée, et tu parles !

Pélée
Donc, Thétis, tu n’es pas cruelle ni rebelle !

Thétis
Tu es un corps vivant !

Pélée
Tu n’es pas un rocher glacé !

Thétis
Tu n’es pas privé de vie !

Pélée
Tu n’es pas cruelle et impitoyable !

Thétis
Si tu vis, je prends pitié.

Pélée
Si tu prends pitié, je suis vivant.

Thétis
Pour toi seul je soupire !

Pélée
Pour toi seule je respire !

Thétis
Ah, que tu inspires d’amour !

Pélée
Ah, comme tu vis en aimant !

Thétis
J’étais cruelle et dédaigneuse,
Seule ta mort m’a rendue compatissante.

Pélée
Mes yeux fixés sur toi,
J’ai chu en te regardant, j’ai ressuscité par toi.

Thétis
Pourquoi tant d’affrontements ?

Pélée
Pourquoi tant de combats ?

Thétis
Ne luttons donc plus, et effaçons
Tout souvenir des anciennes offenses.

Pélée
Que l’amertume passée
Se tempère parmi une paix si désirée,
Adoucie par une alternance
De chastes embrassements et de baisers pudiques.

Chiron
Exultez ainsi, heureux époux,
Dans des plaisirs si délicieux;
Qu’ainsi un seul lien attache deux cœurs;
Embellissez ainsi les pentes désertes,
Ennoblissez les bois,
Et que partagent votre allégresse
Les bêtes sauvages qui habitent ma forêt.

[Ballet de Centaures.]

Chiron
Allez, charmants époux
Là où Hyménée vous fera monter,
Au mont destiné à vos glorieuses noces;
Et jouissez joyeusement;
Moi, je m’en vais dans ma caverne,
Pour préparer, avec l’aide de la fortune,
Le berceau de votre illustre fils.

Thétis
La décence nous invite
À aller par des sentiers différents,
Moi par la mer, toi par le bois;
Nous nous séparerons, moi de toi, toi de moi.

Pélée
Rien qu’en parlant de séparation, tu me brises le cœur,
Ô toi qui es la meilleure partie de mon âme;
J’irai, je pourrai te quitter,
Puisque ainsi le veut la loi de l’honneur,
Hélas, mais en nous quittant,
Il me faudra mourir;
Comment pourrais-je vivre
Si mon cœur s’en va par un autre chemin ?

Thétis
Si seulement le Ciel voulait, ô Dieu,
Que cette séparation dépendît de moi
Autant que ma vie est en ton pouvoir !
J’irai, mais en traversant diverses mers,
Je répandrai de mes yeux
Un plus vaste océan de larmes amères.

Pélée
Dans les mers éplorées
De tes yeux en larmes,
Viendront se jeter des fleuves de sanglots;
Je franchirai les forêts;
Mais avec plus de tourments
Que ces forêts n’ont d’arbres ni de bêtes sauvages.

Thétis
Et moi, pendant que tu t’en iras,
Veuve, je crierai si fort depuis la mer
Que toi-même, du fond de ta forêt,
Tu pourras entendre mon cri d’agonie.

Pélée
Depuis les forêts, j’enverrai mes gémissements de douleur
Si rapides, vers tes ondes,
Que je pousserai les plus durs rochers
À prendre pitié de mes souffrances.

Thétis
J’espère passer des mers aux montagnes
Avec mes cris sonores et ininterrompus,
Et, en ayant poussé à pleurer ruisseaux et sources,
Apitoyer les arbres et même les fauves.

Pélée
Je m’en vais maintenant, ô mon amour,
Et j’aurai, en partant, fidèle amant,
Le cœur aussi constant que le corps sera mobile.

Thétis
Je m’en vais maintenant, ô ma vie;
Mais si je change de lieu, je ne change pas de foi;
En partant, mes sentiments
Seront stables, si le pied est en mouvement.

Pélée
Adieu, mon soleil, mon cœur,
Je m’en vais et je meurs; adieu !

Thétis
Adieu, mon bien, mon amour,
Je m’en vais et meurs moi aussi.

Pélée
Console-toi, mon bien,
Nous nous reverrons bientôt.

Thétis
Ne languis pas, mon désir,
C’est un bref intervalle qui espace nos regards.

Pélée
Partons; j’ai une consolation:
L’affectueux Amour veut
Accroître le plaisir
Par une brève douleur.

Thétis
Partons, et mettons un terme à notre souffrance.
Quand Amour réunit deux cœurs aimants,
Il montre alors clairement
Qu’un martyre éphémère redouble la joie.

Scène 8
Mercure

Mercure
Une tresse qui ravit le prix à l’ambre blond,
Une bouche qui obscurcit le beau vermillon du minium,
Une joue qui dérobe sa gloire au printemps,
Un front qui en un seul ciel ouvre deux soleils,
Une poitrine qui vainc l’ivoire en blancheur,
Une beauté qui décoche des traits en mille façons,
Sont le paradis de l’esprit de l’homme,
L’idole des pensées, le dieu des cœurs.
Ce n’est pas l’usage du mariage légal,
Mais une luxure aveugle, un appétit déshonnête,
Qui enivrent l’âme de désirs sans frein,
Et astreignent à idolâtrer un dieu impudent.
Il ne sait pas qu’il prépare sa chute catastrophique,
Celui qui se fait l’esclave d’une beauté vénale;
Procris apprécie les pierres précieuses, et non l’amant;
L’amour impudique a une mauvaise fin.
Exemple de courage et d’audace,
Le redoutable Hercule a vaincu des monstres;
Mais à la fin, on l’a vu vaincu par la lascivité,
Consumé par un incendie sauvage, et mort.
Le feu effréné d’une mortelle luxure
A étreint la poitrine du jeune homme d’Abydos;
Mais dans sa folle audace, à la fin, la mer en courroux
A éteint l’ardeur de son feu.
Mais qu’on ensevelisse désormais les souvenirs de transgressions:
Les ardeurs du grand Pélée sont chastes,
Et, dans leurs amours vertueuses,
Naîtront de la vertu semi-divine des fruits glorieux.
Pour favoriser la joie du noble couple,
J’ai déjà mis en route une troupe d’immortels,
Et, rapide, je dirige mon vol dans cette direction:
Le moindre retard dans des épousailles est un grand déplaisir.

Scène 9
Momus

Momus
Dames, si je vous dis
Qu’à vos rayons
Je brûle et me consume tout entier,
Vous ne me croyez pas, non:
Vos éclairs ne sont pas faits de feu,
Et je ne suis pas de frêne ou de hêtre:
C’est une plaisanterie de dire «Je brûle, je me consume tout entier»,
Quand en même temps on s’en va sain et gaillard.

Dames, si je vous dis
Que votre beau visage
Me blesse à la poitrine,
Vous ne me croyez pas, non:
Mon cœur n’est pas de la viande de boucherie,
Votre visage n’est pas fait d’acier;
C’est une plaisanterie de dire «Je suis blessé, vidé de mon sang»,
Sans avoir de blessure sanglante à montrer.

Dames, si je vous dis
Que votre beauté
Me tient dans les fers,
Vous ne me croyez pas, non.
La chaîne d’un cheveu est facile à briser,
L’homme qu’elle lie se dégage rapidement;
C’est une plaisanterie de dire «Je pleure dans ma prison»,
Tout en lassant par ses cajoleries à droite et à gauche.

Dames, si je vous dis
Que sans cesse je fais déborder
Des fontaines où mon cœur s’écoule,
Vous ne me croyez pas, non,
Parce que les fleuves sont faits d’eau et non de larmes,
Et coulent de la mer [sic], et non des yeux.
C’est une plaisanterie de dire «Je verse des flots amers»,
Et puis de se montrer avec les yeux secs.

Thétis, si ton bel ami
Gît malade, languissant,
Ne le crois pas, il ment,
Sa plaie est une piqûre d’aiguille;
S’il te dit «Je me meurs»,
Ne pense pas que ce soit vrai;
Avec tout son martyre,
Demain, tu le verras bien vivant, et bien entier.

S’il crie jusqu’aux étoiles,
S’exclame et souffre
Dis-lui en quelques mots
Que la douleur des amants est superficielle;
S’il brûle et s’enflamme,
Dis «Je gage qu’il a pris feu !»
Et que pour éteindre la flamme,
Il fasse sonner «au feu» dans son quartier.

S’il te déclare qu’à cause de toi,
Son cœur est plein de poison,
Dis que contre les toxiques,
La thériaque et le Pontano sont choses précieuses;
Dis-lui que s’il va mal,
Il prenne médecine
Et si elle ne lui vaut rien,
Qu’il aille montrer son urine au médecin.

Enfin, ne donne pas accueil
Aux soupirs et aux larmes;
Ne te laisse pas entourer
Par des rhéteurs d’amour, des amants pédants;
On apprécie plus, on récompense mieux,
Dans un cœur aimant,
La clarté et le naturel
Que les fables et les hyperboles amoureuses.

Scène 10
Jupiter, Thétis, Pélée, Vénus, Junon, Pallas, Mercure, Mars, Apollon

Jupiter
De même que Neptune gouverne les plaines instables,
Et moi-même la sphère de l’empyrée,
De même notre cher Bacchus gouverne les tables,
Il est le bienvenu au milieu des rires,
Et sans sa noble et abondante joie,
Le banquet nuptial
Est un corps sans cœur, un cœur sans âme;
Pourquoi donc, ô fils du Cyllène,
Le dieu des pampres n’est-il pas en train d’égayer
L’apparat de la fête ?

Mercure
Pour rendre plus serein
Ce jour de plaisir,
J’ai invité, avec Bassarée orné de baies,
Ivre de moût, le vieux Silène.

Scène 11
Les mêmes, Bacchus, Silène

Silène
Versez aux assoiffés
Le doux Lyée
Et le dionysien
Lait des vieillards !
Je parie que je boirai
À la chantepleure;
Quand le tonneau me chante glou, glou,
Quel bien ça me fait !

Bacchus
Quoi, on ne boit pas ?
Pauvres abandonnés,
La vie est brève,
Les jours ailés.
Les années s’envolent,
Les raisins consolent,
Buvons le peu de vin
Qui se trouve là, holà !

[Ici dansent un groupe de Faunes et un de Bacchantes.]

Silène
Parmi les lauriers, parmi le lierre et le nard,
Qu’on mêle la lambrusque au pampre.

Bacchus
Et qu’on foule et qu’on presse les grains,
Dans le bruit des pipeaux et des castagnettes.

Silène & Bacchus
Quand on rince le verre,
Qu’il n’y reste pas une goutte d’eau,
Un vin aimable et mûr
N’est bon que quand il est pur;
Il ajoute joie sur joie dans le cœur
Quand il pétille, qu’il a du piquant;
Et mes lèvres en sont avides
Quand il pique et qu’il a du mordant.

Silène
Vive Bacchus, notre dieu,
Et buvons, c’est moi qui verserai !
Que chacun boive autant que moi,
Que chacun boive autant qu’il peut.
J’ai bu, à toi de boire,
Et en plus,
Quand tu seras fatigué de boire,
Crie: Vive Bacchus !

Le Choeur des Dieux
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Silène
Que les faunes les plus rustiques sautillent,
Que les vierges des forêts se promènent !

Bacchus
Qu’ils dansent le branle, dansent la carole, fassent des galanteries,
Et dissipent le nuage de l’âme.

Silène & Bacchus
La vernaccia très précieuse
Restaure notre esprit,
Et sa douceur verdoyante,
Chasse l’amertume du cœur ;
Le puissant trebbiano
Rend l’homme allègre et sain;
Mais c’est le très doux vin de Crète
Qui rend l’âme la plus joyeuse.

Bacchus
Vive Bacchus, là où on fait ripaille,
Où chacun porte un toast,
Et moi, je lève mon verre
En l’honneur de notre santé.
J’ai bu; pas mauvais, ma foi !
Et maintenant, à toi !
Crie donc, quand tu auras assez bu:
Vive Bacchus !

Le Choeur
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Silène
L’aimable et délicieux nectar,
Engloutissons-le avec d’énormes coupes.

Bacchus
Absorbons avec d’énormes amphores...

Silène
...cette pourpre, ce chrysolithe délectable.

Bacchus
Blasphémateur abominable,
Celui-là qui hait la vendange !
C’est la belle vie, pour les gens,
De regarder pendre les grappes
De raisins blancs, de raisins noirs,
De charger paniers et corbeilles,
Cercler les tonneaux, préparer les cuves,
Couler le moût, soutirer les vins.

Silène
Vive Bacchus ! Moi, jusqu’à ce que j’éclate,
Je veux abuser de sa bonté;
Dans la mort, on vit doublement
Si on peut trinquer là-bas ;
Mais maintenant, et nuit et jour,
Je boirai ici,
Et je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus !

Le Choeur
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Silène
C’est un perfide, un maléfique, un mortifère,
Qui veuf d’esprit et de crédit...

Bacchus
...s’adonne plus à la douce Vénus
Qu’à la joie de Bacchus l’endormeur.

Bacchus & Silène
Quelle couleur est plus belle
Que la couleur du moscatel ?
Le bouvier, dans son pot de vin,
A le remède de tous les maux;
Il fait beau voir, répugnante attitude,
Le vilain qui boit à même la benne;
Il fait beau voir les villageoises
Mettre la bouche à la cannelle.

Bacchus
Vive Bacchus et sa liqueur,
Buvons deux coupes, buvons-en trois !
Mais que vois-je ? Ô stupeur,
Le sol qui s’en va, sans avoir de pieds !
Qu’il s’en aille avec tout ça,
Moi je bois,
Et je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus !

Le Choeur
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Silène
Avec une musique de flûte et de tambourin,
Avec un cantique méthodique, un hymne coulant...

Bacchus
...Que coule à flots le nectar de Bacchus,

Et qu’on se jette vite au lit.

Silène & Bacchus
Aucun plaisir, lorsque le verre
Est apporté par l’échanson;
Le bonheur, c’est boire à la fiasque
Le moscatel et l’amarasque.
Maudite est la table
Où Bacchus sert autre chose;
Quand on boit, le plaisir s’accroît
Si chacun se le verse à soi-même.

Silène
Vive Bacchus, qui nous rend gais !
Mais je ne sais où je m’en vais,
Je vois le soleil à travers l’ombre noire,
Je suis ivre, oui – ou non:
Il n’est pas ivre, celui qui est ici,
Ma foi, oui:
Allez, toi, fatigué de boire, dis:
Vive Bacchus !

Le Choeur
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Silène
Saoulons l’enfant de Sémélé,
Qu’on s’amuse avec des roulades et des culbutes !

Bacchus
Que gargouillent les chantepleure et les bouteilles,
Et qu’on vive, et qu’on jouisse en Apollon.

Bacchus & Silène
Du Romain l’âme se console
Avec le jus de Caprarole.
Le Toscan, pourquoi se vante-t-il
De la noble humeur du Chianti ?
Le Vicentino aux Lombards
Paraît étranger et bizarre;
Quant à nous, tous les crus nous plaisent
Pourvu qu’ils fassent le cœur aise.

Bacchus
Camarades, vive Bacchus !
Je bois votre santé à tous,
Sont-ils des dieux ou des châtrés,
Je vois trouble, ma foi, je n’en sais rien;
Seraient-ils des bœufs, que m’importe !
Aïe, je me casse la figure !
Mais je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus, vive Bacchus !

Le Choeur
Vive Bacchus, vive Bacchus !

[Fin du ballet.]

Pélée
Eh bien, après tant et tant de mésaventures,
Malgré la Discorde, je me suis uni à toi;
L’endurance et le bon jugement dans un cœur aimant,
Finissent par surmonter toute difficulté extérieure.

Thétis
Maintenant que, dans la paix si désirée,
Nous arrivons aux heures de fête et de tranquillité,
Le briquet de la Discorde ne peut mêler
Ses noires étincelles au flambeau de l’amour.

[La Discorde jette la pomme d’or.]

Mercure
Quelle nouvelle lumière s’offre à mes yeux ?
Que lis-je ? Écoutez,
Ô vous qui allez fières de votre beauté:
«Qu’on donne cette pomme à la plus belle !»

Junon
Qu’on donne cette pomme à la plus belle ?
Découvrons donc le souhait intime de notre cœur,
Trêve de modestie !
L’éclat de cet or me fait trop envie !
Qui oserait, présomptueuse, m’affronter,
Moi qui suis la dignité et la noblesse de la beauté,
Puisque de mon visage émane une triple lumière;
Quelle beauté ne s’incline pas
Devant la belle Dame et Reine du ciel ?

Pallas
Parce que tu détiens l’empire souverain sur les étoiles,
Je t’honore en suppliante;
Mais, ô Junon, la vérité doit prévaloir:
L’appétit pour l’or est un défaut chez qui règne.
Le faste hautain ne convient pas à ta grandeur;
Tu sais qu’un arbre élevé
Fait ployer sa cime là où son fruit est plus gros;
Je ne vois en toi que beauté du corps;
En moi, plus que le corps, c’est l’âme qui a du prix,
Et la beauté éternelle est le moindre de mes ornements.
Si cette pomme doit aller à la beauté, elle est à moi.

Vénus
Vois mes deux yeux allumer des flammes,
Examine l’éclat de mon visage,
Écoute ma voix, admire mon sourire,
Regarde la candeur de mes blanches mains,
Et, devenu ma proie grâce au hameçon d’Amour,
Avoue, attiré,
Que la vertu et la souveraineté
Doivent s’abaisser et céder devant mes caresses.
Baise ma bouche,
Palpe ma poitrine,
Touche tout mon corps,
Et, devant un plaisir plus qu’humain,
Dis-moi si, quand je veux,
Tu n’oublies pas ton éloquence, et Jupiter son règne;
Vous vous targuez l’une d’intelligence, l’autre de richesse;
Je ne vous les dispute pas,
Mais en beauté, je l’emporte sur vous;
Et vous ne devez pas, ô déesses,
Revendiquer la pomme qui me revient.

Mars
Que ce soit injustice ou pure raison,
Il suffit: je veux
Qu’on donne cette pomme d’or à Cythérée,
Ou je vous ferai voir avec mon glaive
Que je suis toujours égal à moi-même.
Tais-toi, Junon; tais-toi, Minerve;
Taisez-vous toutes, déesses;
Cypris vit sous ma protection.
Ma puissance efface toute valeur;
L’éloquence est vaine contre l’épée; il faut
Que chacun se taise, ou sinon, ici, vaincu, vide de sang,
Il laissera sur le terrain ses membres épars;
Qu’il se taise, ou il paiera son audace de son sang;
Écoutez, plus un mot, c’est Mars qui parle !

Apollon
SI tu es le dieu des armes,
Tu as quand même parfois cédé à la vertu;
Tes exploits si illustres seraient obscurs
Sans l’honneur de mes fameux chants;
Espère la victoire dans tes combats
Quand tu auras pour mobile l’honnête et le juste;
Mais si tu es mû par la luxure et non par la raison,
Tu seras brisé et déconfit;
À mon sens, Jupiter étant juge,
Le prix de la beauté
Ne doit aller qu’à Pallas;
Ainsi parle Apollon,
Poussé par la vertu, et non par les sens.

Jupiter
Donc, en face du Tonnant,
Aussi impudents, aussi relâchés,
Vous ne rougissez pas de donner libre cours à vos paroles,
Imprudents, déraisonnables;
Dieux qui vous vautrez dans la luxure et la colère,
Vous oubliez sans doute
La puissance de mes flèches,
Puisque vous osez libérer vos langues effrontées,
Infectées de venin.
Où est le respect, où est la déférence
Dus au roi du ciel ?
Quel horrible voile fait écran à votre vue,
Pour que, dans cette enceinte montagneuse,
Vous ne distinguiez pas mon pouvoir et le vôtre ?
Les étoiles brillent, tirent leur lumière de Phébus;
Vous, c’est par moi que vous brillez;
C’est grâce au Tonnant que tous les autres dieux
Se voient révérés, adorés.Jupiter vous l’ordonne:
Taisez-vous donc, et écoutez attentivement 
Tout ce que, par ma bouche, vous expose Astrée
Dans ce litige en cours à propos de beauté.
Le chœur des dieux célestes
N’est pas en état de prononcer un jugement équitable;
Sous divers prétextes,
Chacun est partial.
Je loue Junon,
D’autres applaudissent Cypris, d’autres Pallas.
Que le berger phrygien reste sur le mont Ida,
Lui à qui Astrée remet sa propre lance.
Qu’il dise laquelle a les joues les plus charmantes,
Junon, ou Minerve, ou la déesse de l’amour.
Toi, mon messager, porte donc
Au jeune homme de l’Ida
Cette pomme, d’où est issu aujourd’hui
Le grave différend entre les belles du ciel.
Confie-la lui,
Et que lui l’offre à la plus digne.

Mercure
Je n’ajoute rien à tes paroles, et n’y retranche rien,
Ô maître des planètes;
Mais je déploie mes ailes pour t’obéir au plus vite;
Tes paroles seront des décrets et des lois.

Haut de page


 

 

ACTE III

 

Scène 1
La Discorde, avec le costume de Méléagre

La Discorde
De l’illustre seigneur de la bouche du Ténare,
Je tiens le pouvoir de me transformer moi-même
Et d’imiter, des mortels et des dieux,
La forme, les gestes, la démarche, l’habit et la voix.
Je suis toujours la Discorde,
Mais, revêtue de cette cape,
Avec toute cette élégance,
Avec cette douce voix,
Tout le monde me prendra pour Méléagre.
Et qui donc croirait
Que sous ce vêtement usurpé et léger
Une forme humaine cache une ombre infernale ?
Mais ce n’est pas sans raison que je me transforme;
Je marche vers le triomphe
De mes efforts couverts d’honneurs;
Je tresse des lauriers en couronne pour ma chevelure,
Je vais, à la tâche fixée et commencée,
Apporter victoire et louange,
Et mes armes seront l’astuce et la ruse.
Des époux détestés,
J’ai jusqu’à présent troublé les noces, non les cœurs.
Je m’apprête maintenant à perturber leurs amours
Par des sentiments de jalousie.
J’infiltrerai dans leurs poitrines enflammées
La haine, la colère, le dépit.
Il n’est rien qui fasse davantage bouillir la colère
Que de découvrir, chez une femme trompeuse,
Une passion feinte, qu’on croit véritable.

Scène 2
Pélée, la Discorde en Méléagre

Pélée
Ah ! comme le malheur peut briser les plus beaux projets,
Combien le sort est différent des intentions !

La Discorde
C’est souvent quand il resplendit le plus que le ciel s’obscurcit,
Et tel qui devrait rire, parfois pleure.

Pélée
Ce n’est pas pour rien que je m’indigne,
Puisque je vois mon bateau secoué et ébranlé
Par le cruel Macynion
Alors qu’il était si près du port tant désiré.

La Discorde
C’est souvent comme un avertissement du ciel
Que de rudes malheurs viennent, pour notre bien;
Et l’homme, dont les désirs sont toujours excessifs,
Appelle calamités ce qui est son bonheur.

Pélée
Ce n’est pas pour rien que je me lamente;
Tu connais déjà la grande bataille,
Qui a entaillé mon bonheur,
Qui a fait naître mon tourment et mes misères;
Quel destin est plus cruel
Que celui qui sépare de sa dame un amant fidèle ?

La Discorde
La femme n’est qu’un aspic meurtrier,
Qui est loin d’elle est loin du mal.

Pélée
Qui n’a pas de dame ne connaît pas l’amour,
Et qui ne vit pas en aimant
Ne vit pas du tout, ou bien n’a pas de cœur,
Ou s’il en a un, il est de marbre ou de diamant.

La Discorde
Qu’il n’espère aucun fruit de ce qu’il a semé,
Celui qui fonde son amour et son espoir sur un cœur de femme.

Pélée
La femme est la force de l’homme et son soutien.

[La Discorde]
Bien plutôt sa perte et sa ruine.

Pélée
C’est un miel, un gâteau imprégné de douceur.

La Discorde
Bien plutôt une absinthe scélérate et abominable.

Pélée
C’est la femme, seule,
Qui nous caresse, nous anime et nous console.

La Discorde
Elle plaît, certes, mais elle tue;
Elle donne et elle demande, elle aime et elle hait, elle pleure et elle rit.

Pélée
Mais quels sont ces blasphèmes inhabituels
Que ta bouche peut proférer ?

La Discorde
Mes paroles sont en rapport avec la situation;
Celle que tu estimes un phénix de fidélité
M’incite à parler ainsi;
Ma langue ne veut discuter
Que de Thétis, la déloyale, la traîtresse.

Pélée
Thétis trompeuse ?
Tais-toi, tais-toi, tu mens !
Vraiment, ta langue blessante a appris
Auprès des dents, comment mordre.
On verra plutôt le soleil être las de sa course
Que Thétis manquer d’amour et de foi.

La Discorde
L’homme est toujours incrédule devant son propre mal;
Tu ne refuseras pas
Que tes propres yeux soient témoins et juges
Des ruses et des torts dont tu es victime.

Pélée
Avant que je voie Thétis faire œuvre de perfidie,
Je ne verrai plus les fleuves courir à la mer.

La Discorde
Voici précisément le lieu et l’heure
Où celle dont tu es épris
A promis à son ancien amant 
De laisser s’envoler sa fleur virginale.
Partons maintenant, et reviens;
Tu verras bientôt ce que tu ne crois pas.

Pélée
Je ne sais pas si, dans une telle horreur,
Je devrai prêter foi à mes yeux eux-mêmes.

Scène 3
Thétis, puis Pélée

Thétis
Un autre dit que la beauté
Associée à l’humilité, en acquiert plus d’éclat.
Je dirai, moi, que la beauté
Est parfois renforcée par la hauteur.
Parce qu’au concours de beauté je me suis tue,
Mes traits ont été oubliés;
Et pourtant, parfois, moi aussi,
J’ai enflammé, j’ai tué, j’ai plu.
Combien, peut-être, Junon serait frustrée,
Combien la pâle Pallas,
Combien la vaine Vénus;
Si à ces trois s’adjoignait
Thétis, quatrième déesse !
Si je m’examine
Dans le clair cristal de ces eaux,
Mon visage n’est pas si repoussant
Qu’il ne puisse aller de pair avec toute autre beauté.
Mais c’est de toi que je me plains,
Ô Pélée négligent !
Tu devais, insensible,
Montrer envers ton amante ardeur et zèle.
Indifférent, taciturne,
L’esprit trop égaré,
Pélée, tu t’es montré trop rustre.

Pélée
Rustre, moi ! Ô Dieu !

Scène 4
Thétis, Pélée caché, la Discorde sous l’habit de Nérée

La Discorde
Sur ces rivages pleins de douceur,
Accoutumée à chanter et danser,
Ma Thétis a l’habitude
De fréquenter ces plages.
Qui sait si Amphitrite,
Secondant mes vœux,
Ne va pas envoyer à cette rive
Mon cœur, mon bien, mon désir ?

Thétis
Que je suis réconfortée,
Combien j’ai le cœur en fête,
Avec quelle joie je revois
Celui qui est mon port et mon étoile polaire dans les tempêtes !
De grâce, hélas, vieillard chéri,
Laisse-moi entourer ta poitrine de mes bras,
Laisse-moi serrer
Ta main dans la mienne, et reçois
Ces chers, ces vivants,
Ces pudiques baisers d’un amour sincère.

Pélée
Pudiques ? Ah, tu me tues !
Mais je ne veux pas en voir davantage, j’en ai déjà trop vu.

Thétis
Comme tu es arrivé à temps,
Père désiré,
Pour rendre plus clair le jour de mes noces,
Quel dieu plus cher pouvait arriver ?

La Discorde
Ma fille, je connais déjà
Le feu dont tu es enflammée.
Thétis, tu as trop osé:
Tu ne peux pas, tu n’as pas le droit, tu ne dois pas
Te lier toi-même sans mon consentement.
La foi promise est vaine,
Vains sont les hyménées,
Déshonnête est la fille
Qui se soustrait à la bride paternelle.
Romps, Thétis, romps
Le nœud qui te lie:
Pélée ne t’aime pas, il te trompe, il joue la comédie.

Thétis
Il m’a donné des signes trop certains de son feu.
Ah ! je l’ai vu gisant, presque noyé, à cause de moi;
Plusieurs fois il a brûlé, gelé, est tombé et ressuscité.

La Discorde
Tu l’aimes, et ton amour aveugle ne discerne rien;
Il a l’air de s’évanouir et de mourir;
Mais, folle, il se moque de toi;
Ou plutôt, il te dédaigne et adore Mergelline.

Thétis
Mergelline, ma servante ?

La Discorde
Tu l’as dit, c’est précisément elle;
Et crois-moi:
S’il s’attache à toi, c’est pour se rapprocher d’elle.

Thétis
Les flammes de son cœur,
Les gages de son amour,
Font que dans mon âme, le moindre soupçon
D’une telle cruauté, ne trouve pas de place.

La Discorde
Il l’aime, elle répond à sa flamme;
Voici l’heure qu’ils ont fixée 
Pour leur larcin amoureux:
Retire-toi maintenant,
Va te dissimuler derrière ce feuillage,
Et tu connaîtras la tromperie et la ruse de Pélée.

Scène 5
Pélée

Pélée
Thétis, je t’ai aimée, je ne le nie pas; maintenant, je ne t’aime plus,
Au contraire, je te rejette, je te méprise,
Et à travers la rage et la rancœur,
La haine sera aussi forte que le fut l’amour.
Je serai si dur avec toi,
Que l’Africain n’a pas de serpent, l’Hyrcanien de tigre
Aussi cruel, si inhumain.
Un visage plus limpide, plus serein
Sera ce qui chasse ta splendeur de ma poitrine.
Une plus douce chaîne enlace mon cœur,
Mon sein brûle d’une flamme plus charmante.
Non, non, tu n’es pas aussi belle que tu crois;
C’est moi qui ai peint ta beauté comme insurpassable,
Moi seul, moi seul, je t’ai forgé pour toi dans mes vers 
Des formes suprêmes et des qualités sublimes,
Pour te consacrer par un vœu mes pensers,
Pour faire de ton visage méprisé ma divinité;
Je confesse que j’ai été aveugle, que j’ai été stupide;
Et aujourd’hui, pour me punir, je bats ma coulpe.

Scène 6
Mergelline, Pélée, Thétis cachée

Mergelline
Seigneur, je te vois tout gonflé
De rage et de colère;
Quelle cruelle tempête d’un sort hostile
Vient perturber ton sort ?

Pélée
Tu tombes au bon moment,
Nymphe désirée, nymphe chère !
De grâce, viens avec moi ; pour ma peine amère,
C’est à toi seule, Mergelline, que je demande secours.
Viens, avec toi, justement,
En suivant l’ancien style,
Je veux exacerber la douleur de mon feu.

Mergelline
Voici, noble Pélée;
J’accours promptement pour obéir à ta volonté.

Thétis
Pures oreilles, vous avez entendu; yeux, vous avez vu
Ce qu’il m’importait de regarder et d’écouter;
Thétis, il ne t’est plus permis
De refuser de croire
Ton père affectueux, et de te flatter toi-même.
Ton époux infidèle,
Celui que tu adores comme ton dieu,
Jouit d’une autre amante,
Et toi, jalouse, tu te détruis et tu meurs !
Ta maladie est mortelle, sans aucun remède.
Déjà tu sens tes derniers esprits défaillir,
Te voici déjà muette, languissante, livide,
Tu exhales de ton sein glacé les derniers souffles;
Mais, avant de traverser l’horrible passage,
Rappelle ton âme à son premier office,
Et pendant un instant bref et passager,
Lâche, malheureuse, lâche les rênes
Aux soupirs, aux sanglots, aux hurlements, aux gémissements;
Pitié, miséricorde, ô terrible amour,
Renvoie à l’Érèbe l’horrible jalousie;
Ne laisse pas son venin glacé et infectieux
Me torturer, m’exterminer !
Il ne te suffit pas donc pas que ton incendie
Si féroce, si inouï, m’abatte et me tue ?
Pitié, miséricorde, ô terrible amour !
Mais quelle furie de l’Averne m’emporte maintenant dans l’abîme ?
Quel tourment des abysses fait de moi une possédée,
Quelle sauvagerie fait de moi une brute, une vipère ?
Je sens autour de mon cœur des serpents, des aspics !
Pour me déchirer, me déchiqueter, ouvrir ma gorge,
Je vois venir cent hydres, cent Cerbère,
Pitié, miséricorde, ô créatures indomptées !
Un monstre abominable vient m’éviscérer,
Un fouet sans pitié me lacère,
Mais combien en un seul instant me déchirent le cœur !
Hélas, avec cent fouets, cent foudres,
Les mains de Briarée m’oppriment l’âme,
Sisyphe me transmet son lourd rocher
Pour que j’erre avec une douleur perpétuelle;
Ixion ne veut plus tourner sa roue,
Et l’oiseau vorace et impitoyable
N’a plus faim de Tityos, mais de mon cœur.
Pitié, miséricorde, ô Pluton, ô démons !
Mais folle que je suis, j’espère de la pitié
De tout ce qu’il y a de plus impitoyable.
Pourquoi, timorée, ne vais-je pas chercher
Auprès du fer la merci que je demande ?
Oui, oui, fer mortel,
Tranche le fil vital de mes jours !
Mais quoi ! l’affreux martyre
Que je supporte en vivant
Ne finira pas si je meurs invengée;
Il faut qu’il périsse, d’une façon impitoyable,
L’assassin; et sa victime
Regardera ce rivage,
Triste et éplorée;
Ah, tragédie misérable et funeste !

Scène 7
La scène se déroule dans les bois du mont Ida
Pâris

Pâris
Ah, vraiment, le monde est fou !
Celui qui est aveugle comme une taupe se prend pour Argus;
Il œuvre à son propre malheur,
Il accuse d’avarice le destin qui lui est favorable,
Oui, il est excessif dans ses désirs,
Celui qui appelle mesquin le ciel généreux et prodigue;
Il ne sait pas qu’il a beau dépouiller l’Indien de ses pierreries et de son or,
Il n’est réellement possesseur de rien parmi ses trésors;
À la merci des mers
Au bon vouloir des vents
Il méprise risques et sueur;
Il souffre les fardeaux pénibles
Des aciers les plus lourds,
Il prend, audacieux, comme un jeu
D’aller affronter les lances et les arcs,
Il s’expose lui-même aux foudres enflammées.
On dirait que la mort lui est plaisante,
Tant qu’il cherche à obtenir des trésors et de hauts rangs;
Pour conquérir des diadèmes
Il sort de ses frontières,
Et avec ses fantassins et ses destriers,
Il piétine, il opprime ses faibles voisins.
Mais il peut bien saccager et piller à sa guise,
L’homme avide de régner:
À la fin, les hauts palais sont entourés de nuages.
Les fruits et l’herbe donnent
À l’heureux berger, une nourriture plus agréable
Que les tables magnifiques et superbes;
L’eau claire et glacée
Est plus douce à boire pour le joyeux paysan
Que les boissons rares et précieuses.
Ô fortuné, ô sage,
Celui qui loin de la rumeur
Choisit pour une humble vie un nid sauvage !
La pompe royale est une splendeur sombre;
Les manteaux dorés apportent avec soi les embûches,
Les sceptres, bien que d’or, sont pesants aux rois;
Et les vertes prairies,
Plus que le lin moelleux, donnent de doux sommeils.
Il ne craint pas la chute,
L’homme qui rampe, courbé;
Les palais hautains, qui touchent le ciel,
Ce sont eux que dévaste la foudre;
La roche la plus élevée, si elle tombe,
S’effondre en une immense ruine;
Les humbles masures sont bâties
Sans craindre les précipices.
Qu’il s’enorgueillisse parmi les fastes,
Qu’il loge dans un vaste palais,
Celui qui aime la pompe;
Moi, loin des conflits,
Parmi ces plaisantes collines,
Parmi les brises et les eaux, je n’ai rien à désirer.

Scène 8
Mercure, Pâris, Vénus, Pallas, Junon

Mercure
Jeune et auguste sage,
En qui vont de pair la naissance et l’intelligence,
Tu vois ici rassemblées dans ce petit espace,
Au sujet de cette pomme d’or,
Les beautés du royaume céleste.
Un différend est né entre elles à propos de beauté.
Le roi des astres m’envoie en ambassadeur;
Pour que je transmette ce précieux prix
À toi, estimé d’Astrée;
Ainsi, suppliante et courbée
La fierté du ciel descend sur terre.

Pâris
Le regard humain ne peut, même de loin,
Fixer le soleil;
Comment mon regard terrestre pourrait-il
Regarder de près, sans être ébloui,
La lumière céleste ?
Et vous qui, de vos nobles splendeurs,
Rendez lumineuses
Les ténèbres muettes
De ces bois ombreux,
Puisque vous êtes trois à vouloir une seule pomme,
Pensez qu’une intelligence,
Même immortelle, est incapable
De satisfaire et contenter toutes les trois;
Si bien que si j’accorde ce précieux présent à l’une,
J’espère obtenir indulgence et pardon des deux autres.

Junon
Pâris, je suis Lucine,
Épouse de celui
Qui lance les flèches et régit les destins;
Mais cela ne doit pas t’influencer,
Ni mon empire ni ta crainte ne doivent jouer:
Laisse-toi guider par la justice, et regarde:
Les orbes fatals ont-ils
De claires étoiles égales à ma lumière ?
Le soleil, dans sa course, est-il plus pur ?
Dis-moi si ce front
Ne paraît pas être le grès même
Où Cupidon aiguise sa flèche d’or.
Je suis, enfin, je suis
L’original du Beau,
L’origine du Bon;
Ni plume ni pinceau ne peut me figurer pleinement;
L’une ou l’autre déesse n’est qu’une copie de moi,
Toute splendeur dérive de ma splendeur.

Pâris
J’ai vu en vous
Un condensé de toutes les beautés.
Insensé serait celui
Qui sous-estimerait la lumière de vos yeux;
On doit rendre hommage à votre beauté.
Mais Jupiter, bien plus sage que moi,
M’impose de tourner mon attention et mon regard vers les autres;
Si je tarde à prononcer un jugement en votre faveur,
Ne prenez pas ce délai pour un outrage.

Pallas
Bien que, rien qu’à regarder
Mon corps si précieux,
La nature soit stupéfaite
De sa facture immortelle,
Je ne mets pas en avant, comme mienne
La beauté du corps, inférieure et périssable,
Mais j’élève l’esprit
Vers une beauté plus durable et plus sublime.
Pâris, c’est la vertu qui te parle:
Des célestes sphères
À cette forêt de l’Ida
Aucune ne serait descendue solliciter ton suffrage
Si je ne t’avais pas fait bénéficier de tous mes dons.
Mais comment puis-je douter de ton vote ?
Si tu me suis fidèlement,
C’est à moi seule que tu dois décerner la victoire.

Pâris
Je vois ce qu’il n’est pas permis aux autres de voir;
En vous voyant, vous seule, j’oublie tout autre spectacle:
Je vois un Phénix,
Je vois un ciel, je vois un soleil, je vois un dieu,
Vous êtes un prodige unique de beauté.
En vous offrant la pomme,
Je ne vous offre que ce qui vous appartient;
Si j’agissais autrement,
J’agirais en animal, non en homme;
Elle est à vous, je vous le confirme;
Pour un bref moment seulement,
Vous me la confiez, et je la reçois en dépôt.

Vénus
Qu’un noble cygne donne libre cours
À sa langue mélodieuse, pour louer ma beauté;
Qu’il chante qu’auprès de mon visage il fait peu de cas
Des traits de Cynthie ou de l’Aurore,
Qu’il dise qu’à ma joue noble et séduisante
La rose cède, vaincue;
Que pour mon teint immaculé,
Le lait est une comparaison offensante;
Qu’il dise que ma lèvre fait honte à la nacre,
Que ma bouche exhale tous les parfums de l’Arabie,
Que je suis un nid de grâces, une arche d’amours,
Que je suis le prix et l’honneur de nos temps,
Dans son vers éloquent, ma splendeur
Sera dépeinte moins belle qu’en réalité:
La langue des mortels n’est pas assez forte ni riche
Pour être à la hauteur de ma beauté.
Regarde, berger, si tu es capable de soutenir
Ne serait-ce qu’un rayon de mon visage;
Puis dis avec quel handicap
Pallas et Junon rivalisent en vain avec moi.
Mais tu trembles et chancelles;
Peut-être l’excessif éclat de ma fulgurance te dérobe-t-il ton âme ?
Eh bien, ranime-la
Et pour ne pas faire offense à mon visage,
Dans ce plaisant différend,
Attribue-moi tes louanges, donne-moi la palme.

Pâris
Attiré par tant de lumière vers trop de gloire,
Je suis stupéfait, et je me tais;
Vous faites de votre silence un argument si clair
Que je souscris à vos paroles.
Pourtant, je vois qu’en ce plaisant et noble litige,
Chaque déesse touche et offense également,
Celle-ci ne brûle et ne resplendit pas plus que celle-là,
Cette autre ne l’emporte pas sur les deux premières.
Je suis en pleine confusion: que dois-je faire ? Laquelle
Crois-je devoir placer avant les autres ?
J’ignore devant quelle beauté incliner mon âme;
Mais oui ! je vais trouver une nouvelle position de repli !
Puisque dans cette charmante joute
Chacune à égalité court dans la lice,
Je vais faire séparer
Les vêtements jaloux de ces ivoires animés.
On voit que souvent
Un lin délicat couvre un sein ridé,
Comme une amphore d’or enferme un poison,
Et comme parmi l’herbe et les fleurs rampe le serpent;
Pour ravir au jour sa splendeur éblouissante,
Que chacune donc se dépouille de son vêtement orné.

Junon
Je ne suis pas venue ici des enceintes célestes
Pour me défaire du voile de la pudeur;
Le roi du ciel n’a pas envoyé son épouse
Pour qu’elle fasse un obscène étalage de sa nudité.

Pallas
Regarde, berger, ce qu’on peut montrer
Dans les limites du licite et de l’honnête;
Ne tente pas, impudent,
D’épier ce qui est entre le pied et la poitrine.

Vénus
Ce n’est pas par pudeur, ô déesses, ni par souci d’honneur
Que vous rechignez à vous défaire de vos riches vêtements,
Mais parce que vous n’êtes pas sûres, parce que vous craignez
Que la beauté que vous cachez soit inférieure.
Mais moi, voyez, je défais ma ceinture et mes agrafes,
Je me délace, je m’avance et je me tourne.
Regarde-moi sous toutes les faces
Penche-toi seulement pour contempler plus bas
Et dis si, au geste, à la démarche, au pas,
Je ne suis pas le vivant séjour du vrai beau.
Et si tu veux te rassasier pleinement
Là où ton regard n’atteint pas, que le toucher y parvienne.

Pallas
Courage, je dévoile mon sein,
Tu connaîtras bien vite
Que c’était l’honnêteté et non un défaut qui me retenait.

Junon
Je me dévêts donc moi aussi;
Regarde si les membres cachés
Sont moins charmants et moins gracieux que les parties dévoilées.

Pâris
Où que je tourne les yeux,
Dans ces nobles beautés,
Dans ces appas plus qu’humains,
Je vois, confus, des merveilles d’amour.
Il faut que je vous examine séparément; pour cela,
Vous, Minerve et Cypris, allez à l’écart.

Junon
Tu as déjà contemplé, et en bonne justice tu dois
Me proclamer victorieuse;
Mais pour gagner du temps
Si tu me donnes satisfaction, je ferai ton bonheur:
Je t’offrirai, en nombre infini
Des coffres de fer incrustés d’or;
Si dans ce douteux procès,
Tu m’accordes le prix de la beauté,
Je ferai que dans un empire immense,
Ton nom sera fameux;
Je promets, je destine
La couronne d’Asie à ta chevelure.

Pâris
Mauvais conseils, Lucine, mauvaise exhortation !
Tu n’es pas venue ici à un marché où on négocie;
Le désir d’un sceptre, l’appétit des trésors
Ne pourront pas faire que je te préfère à tes rivales.
Je serais vraiment indigne de régner,
Si le règne s’achetait au prix de l’honneur.
Va-t-en, et garde tes richesses pour toi,
Va-t-en, et que Minerve vienne.

Pallas
Si tu ne veux pas que Némésis irritée contre toi et hostile
Dirige son épée pour ta perte,
Déclare-moi belle plus que les belles,
Jette à bas l’orgueil de mes rivales:
Et de toi, jouvenceau phrygien, je ferai
Un Mercure sur terre pour le savoir, un Mars pour la guerre.

Pâris
Alors que tu enseignes
Que le juge vénal
Vend son tribunal aux enchères,
Tu me donnes un bien mince exemple de sagesse,
Et tu te montres à moi, pour ne pas dire ignorante,
Une maîtresse insuffisante, une préceptrice limitée.
Maintenant que je t’ai vue et entendue, sagace déesse,
Écoutons Cythérée.

Vénus
La richesse et le pouvoir
Sont peu nécessaires 
À qui est déjà fils de roi;
À celui qui possède la vertu,
Il est superflu d’offrir intelligence et bon conseil;
Et je ne pense pas que tu veuilles qu’on fasse de toi
Un audacieux et invincible guerrier, là où règnent la concorde et la paix.
Mais si tu tranches en ma faveur,
Je te donnerai pour amante
Une jeune Grecque, sur le gentil visage de qui
Les cieux et les planètes ont déversé toutes les grâces;
Et si tu refuses celle-ci
À qui toute beauté a été accordée par le Destin,
Moi, qui suis l’idole des hommes et des dieux,
Je m’offre moi-même à toi pour ta délectation.

Pâris
Cette pomme d’or
Doit revenir à votre mérite.Je sais que jamais prix,
Suivant la loi, ne fut plus justement offert.
À côté de vous, toute dame paraît obscure et méprisable;
Et auprès de votre soleil, le soleil est moins clair;
Les deux autres belles ne le sont pas autant que vous,
Et je vous déclare plus charmante,
Plus séduisante, plus gracieuse qu’elles.

Junon
Inique Pâris, indigne d’un tel nom,
Puisque ton discours est déséquilibré et partial,
Ton injustice provoque ma juste colère,
Tu prononces contre toi une sentence de mort.

Pallas
Quand tu verras ta patrie détruite, ton royaume incendié,
Et ceux qui te sont les plus chers dans le sang et les larmes,
Alors, tu sauras, mais inutilement
Que Cupidon t’a rendu aussi aveugle que lui.

Scène 9
Vénus, chœur d’amours chantant et dansant

Le Choeur des Amours
Déjà notre belle génitrice
S’avance avec son altière beauté;
Nous, amours, dansons
Joyeux et mélodieux.
La féconde déesse, l’enchanteresse
Est l’Idée de la Beauté.
Le Paradis n’a pas de visage
Qui soit plus beau que le sien;
Dansons, nous les amours,
Joyeux et mélodieux.
Déjà se prosternent devant son beau visage
La richesse et la vertu.

Vénus
Pour remporter le prix de la beauté,
J’ai été la première des trois.
Doux Amours,
Agitez bruyamment, pour la brise et pour moi,
De belles fleurs
De troène et d’amarante.
La clarté est si grande en moi
Qu’elle éclipse toute splendeur.
Doux amours,
Tressez d’amples guirlandes
De belles fleurettes
Pour mes cheveux qui lient les cœurs.

Scène 10
La Discorde

La Discorde
La Vérité et la Sincérité
Sont de fausses divinités du vulgaire aveugle.
La tromperie est un vrai dieu ;
Son illustration parfaite, c’est l’homme
Qui affiche un cœur sincère en jouant double jeu,
Qui couvre le vice du manteau de la vertu.
Le simulateur arrive à ses fins; celui qui ne feint pas, le sot,
Court à sa perte, sans que rien le retienne.
Me faisant passer tantôt pour Mergelline, tantôt pour Nérée,
J’ai trompé deux époux,
Et j’ai donné de nouveaux titres de gloire à la grande Dité;
Mais ce n’est pas assez : méprisable est le coureur
Qui, au milieu d’un groupe rapide,
Ralentit à mi-chemin
Sa course véloce;
Plus noble et plus digne
Est celui est qui arrive vainqueur au but.
J’ai répandu beaucoup de poison et de feu,
Je ne suis pas pour autant rassasiée et fatiguée;
À côté de toute l’immensité de mon désir, beaucoup est peu.
Je ne m’arrêterai jamais
Tant que je n’arriverai pas au but fixé.
Si j’ai beaucoup sué ici,
Maintenant, pour donner un trophée aux âmes rebelles,
Je me mets en chemin pour apporter
Maladie et incendie au royaume des étoiles.

Scène 11
Pélée

Pélée
Où que je dirige mes pas, où que je tourne le regard,
Il me semble voir l’image
De mon ennemie infidèle, et je soupire,
Et de mes yeux faisant naître un lac,
Errant par bois et monts,
Je vais clamant sans cesse: m’exclamant
«Thétis, l’inique, a le cœur trop sévère.»
Et les grottes font écho: «Hélas, c’est vrai !
C’est vrai, sourde, tu n’entends pas mes cris,
Et tu es la plus criminelle
Que nourrissent les cieux et les éléments.

Scène 12
Thétis en habit de cavalier, Pélée

Thétis
Tu mens, héros infidèle, tais-toi, tu mens;
Ne t’étonne pas si mon discours t’offense.
Je suis un cavalier
Fier d’avoir de guerrier le nom et les actes.
Quiconque porte un bouclier et ceint une épée
Sait que la loi de l’honneur
M’impose de défendre les vierges.
Thétis, jouée par toi,
Ou plutôt par toi trahie,
T’accuse, à juste titre,
D’avoir rompu ta foi, d’avoir menti,
Et dit dans les doléances où elle te dénonce
Que tu fus déloyal autant qu’elle fut fidèle.
Écoute-moi maintenant, toi qui te fais
Intrépide et gaillard avec les dames,
Puis, vil et couard,
Prends la fuite quand tu rencontres leur défenseur;
Écoute, dis-je, infâme menteur,
Toi qui comptes plus sur ton pied que sur ta main,
Et qui vis en ayant manqué à ta foi,
Je m’offre à t’éprouver en combat singulier,
En duel au sang.
Oui, Pélée, je te défie
Et ce rivage sera
Le champ clos tout désigné.
Notre combat sera tel qu’il te plaira,
Avec ou sans casque;
Pour faire éclater ta perfidie
Je t’attendrai de pied ferme,
À cheval ou à pied, avec ou sans armes.

Pélée
Guerrier, si un tel nom te convient,
À toi dont la guerre n’a ni fin ni loi,
À toi qui, pour blesser autrui
Au lieu de la main, emploies la langue,
Sache que je ne trahis pas: j’ai été trahi;
Et c’est celle qui me trompe qui m’appelle trompeur.
Cette inique demoiselle
Que tu crois innocente
Est la seule à avoir machiné des œuvres sournoises.
Un temps, son âme a brûlé pour moi;
Maintenant, elle vit enflammée par un nouveau galant,
Et c’est peut-être toi,
Toi qui, jaloux de mon amour,
M’appelles maintenant à un duel martial;
Mais quoi ! Si son cœur s’est tourné vers moi
Jusqu’à ce que elle te voie arriver,
Son amour se tournera de même vers toi,
Jusqu’à ce qu’à elle se tourne vers un autre objet.
Champion, tu défends la mauvaise cause !
J’accepte pourtant le combat
Et je maintiens que Thétis est la traîtresse,
Trompeuse et malicieuse,
Scélérate, méchante, inique,
Et je dirai même pire; mais je demande un peu de répit.

Scène 13
Hyménée, Discorde, Thétis, Pélée

Hyménée
Va-t-en chez les ombres de l’Averne,
Bête sauvage, furie, source
D’orgueil barbare et de haine éternelle.
Dis-moi, ministre des rancœurs et des hontes,
Dis-moi, peste d’enfer,
Qui t’envoie infester les royaumes de l’éther ?
Tourne vers la lumière ton dos marqué par le fouet,
Maîtresse d’impiété, mère des colères !
La Discorde ne logera pas chez Hyménée.

[La Discorde fuit, Hyménée continue:]

Amoureux champions,
Je suis le dieu pudique
Qui enlace les chastes amants dans ses nœuds sacrés,
Et je connais vos âpres conflits.
Les jalousies extrêmes de vos cœurs
Furent des pièges qu’un horrible et criminel monstre
A tendus à vos cœurs.
Celle qui t’invite à une guerre si cruelle
Et te lance un défi à mort, c’est ta vie:
Croyant sa foi trahie,
Elle a dégainé contre toi son épée vengeresse;
Mais laissez les combats, belles âmes;
Vous êtes tous les deux amoureux et fidèles;
Si vous voulez vous blesser,
Que ce soit de douces plaies dans les guerres d’amour.

Thétis
Embrasée de ta flamme,
Je suis, je ne sais comment, contrainte à t’aimer de nouveau.

Pélée
Effaçons désormais tout outrage passé,
Et avec une joie réciproque et parfaite,
Ne nous occupons que de charmes, de caresses et d’ébats.

Hyménée
Phébus cède déjà la place à la lumière argentée.
Allez, allez calmer vos flammes honnêtes;
Le lit pudique aspire
À la tiédeur de chastes baisers.
Allons, courez, courez,
Et heureux, pâmés,
Soyez en fête, jouissez,
Caressez, riez,
Ô amants fortunés,
De même que le Ciel vous a faits gracieux amants,
Puisse-t-il faire de vous d’heureux parents !

Thétis & Pélée
Comblés de joie,
Allons ensemble, époux aimés,
Plus étroitement liés
Que le lierre et la vigne aux troncs d’orme.

Scène 14
La Discorde

La Discorde
Versez donc désormais, versez
Des larmes de douleur,
Ô vous, ombres affligées des horribles abîmes,
Âmes damnées dans les royaumes redoutés.
Moi aussi triste, moi aussi abattue, moi aussi languissante,
Je répands de mes yeux livides un ample torrent;
Je pleure, misérable, je pleure
Sur mon mal, sur mon deuil, sur mes larmes;
Je pourrais émouvoir de pitié une meule de moulin;
Mais en pleurant, je ne brise pas
La dureté de l’Averne,
Qui aujourd’hui se moque de toute ma ruse;
Mes larmes, hélas, ne rendent pas efficaces
Mes exploits déjoués.
Je frémis, je gémis, je crie,
Je m’angoisse, je m’afflige, je hurle,
Mais, malheureuse, à mes lamentations,
Mais, malheureuse, à mes tourments,
Le royaume qui ne connaît ni espoir ni pitié
Se montre à chaque instant plus cruel.
Douleur qui m’affliges tant,
Douleur qui me peines tant,
Ennui qui me transperces,
Rage qui me dévores,
Fuyez de mon sein,
Ou au moins faites que je tombe, faites que je meure !
Contre ces nobles noces,
Que n’ai-je pas dit, pauvre de moi, que n’ai-je pas fait ?
Tu as transpiré, malheureuse, tu as osé,
Tu as trahi, tu as disputé, tu as feint;
Mais pour récompense, j’ai eu mes gémissements et mes doléances,
Et je me suis à la fin prise moi-même dans mes filets.
Ah ! il faut donc que de ma propre bouche,
Vaincue, je confesse
Que c’est pour son malheur éternel,
Que l’enfer a entrepris de piétiner le ciel.

Scène 15
Hyménée, Mercure, Momus

Hyménée
Qu’une parure de verts lauriers
Vienne s’enrouler sur mes tempes;
Que la mer tourne vers nous
Ses eaux d’argent, son sable d’or !
Deux nobles âmes
Aujourd’hui s’unissent;
Aujourd’hui redoublent
Joie et réconfort.
Que la mer tourne vers nous
Ses eaux d’argent, son sable d’or !

Mercure & Momus
Un si beau séjour
Allume tout d’un doux feu;
Que volent tout autour
Caresse et rire, plaisanterie et jeu;
Que le sol se couvre de pierreries,
Que le soleil se dore,
Qu’un si clair endroit
Soit rempli de fleurs;
Que volent tout autour
Caresse et rire, plaisanterie et jeu.

Mercure, Momus & Hyménée
Que chaque fleuve, chaque source
Fassent couler, répandent ambroisie et lait;
Que le bois se pare, que s’ornent les monts
De roses immaculées;
Que les antres, illuminés,
Se réjouissent,
Que les tigres soient accueillants,
Et leur face joyeuse;
Que le bois se pare, que s’ornent les monts
De roses immaculées.

Haut de page

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC