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Francesco Cavalli
[1602 - 1676]
Les Noces de Thétis & Pélée
Drame
en musique en I Prologue & III Actes livret
d'Oratio Persani
Teatro San Cassiano, Venise, le 24 Janvier 1639
Prologue:
la
Renommée, le Temps Chur
de centaures, qui dansent
les personnages du Drame:
Jupiter
Mercure
Mars
Apollon
Momus
Junon
Pallas [Minerve]
Vénus
Bacchus
Silène
Pluton
Éaque, Minos, Rhadamante [les trois juges des
Enfers]
Alecto, Tisiphone, Mégère [les
Furies]
Asmodée
La Discorde
Pélée
Méléagre
Triton
Thétis
Chiron, centaure
Pâris
Hyménée
Chur de nymphes, suivantes de Thétis
Churs de Dryades, Oréades,
Néréides et Brises, qui dansent
Chur de Tritons combattant
Chur de cavaliers
Chur de chasseurs
Chur de démons
Chur de faunes, chur de bacchantes, pour le
ballet
Chur damours
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Prologue
La Renommée, le Temps
La
Renommée Le
Temps La
Renommée Le
Temps La
Renommée Le
Temps La
Renommée
Haut
de page
LAverne a vaincu ! Ô quelle atroce
humiliation !
La valeur du trône empyréen gît,
morte.
Aujourdhui, la tromperie a le pas sur la
vertu !
Honte du ciel ! LAverne a vaincu !
La Discorde ceint ses cheveux de la couronne de
Phébus,
Et fait redoubler les victoires du royaume infernal;
Ils ne sunissent plus, hélas, ils ne
sunissent plus,
Lhumide Thétis et limmortel
Pélée.
Moi, fille ailée de la Terre,
Je vous rapporte les malheureuses nouvelles,
Moi qui descends aux Enfers, qui mélève
au ciel,
Messagère ailée, observatrice
vigilante.
Jai entendu, déesse bavarde et fausse;
mensongère
Est la trompette dorée dont tu te vantes
éternellement.
Lâme de deux gracieux amants sera
réchauffée
Par la pudique torche dun mariage
désiré.
Et comment penses-tu, avec ta faiblesse et tes cheveux
blancs,
Tisser les nobles nuds pour les héros grecs
Et de lAverne redoutable
Vaincre et railler les armes et les ruses ?
Au fil des années,
Je dissipe lombre devant les yeux couverts dun
voile,
Je révèle les pièges, je publie les
tromperies.
Pour que, dans une ardeur licite,
Le noble couple brûle dun feu
réciproque,
Je veux, au fil des saisons,
Dissiper les brouillards, surmonter les
obstacles.
Non, non, ta valeur ny arrivera pas;
Tu es trop hautain, trop orgueilleux,
Ton âge te fait retomber en enfance,
Et ta noble prétention est fille de la
folie.
Donc, moi qui vois arriver à leur fin
misérable
Les excès insensés des fastes humains,
Moi qui fais envahir dherbes et
dépines
Les plus vastes, les plus prestigieux monuments,
Je ne saurai pas me faire le bouclier
Et le défenseur de la vérité,
Et contre le monde entier,
Préserver une vertu immortellement intacte ?
Que le vulgaire se taise et écoute:
Il verra deux nobles âmes
Entourées dun lien unique,
Donner à la mer grecque des triomphes et des
palmes.
Je le jure ainsi, et en gage de ma foi,
Je donnerai un signe non méprisable:
Ceci, qui fut un vaste et fameux théâtre,
Aujourdhui détruit par mon passage et
brûlé,
Je veux quil reste en ruines, à terre, en
morceaux;
Et que mes dents le déchirent et le
rongent.
Vieillard, jai menti, je ne te défie plus en
guerre;
Je le dis humblement, en minclinant:
Celui qui peut ruiner les murs les plus hauts
Peut déjouer les pièges et abattre les
mensonges.
ACTE I
Jupiter, Mercure, Momus
Jupiter Mercure Jupiter Momus Jupiter Mercure Jupiter Momus Mercure Jupiter Mercure Jupiter Momus Mercure Le
Choeur des Dieux Que pour
ce long trajet, léloquent courrier
Dieux, cest pourtant moi
Qui du haut de ce trône élevé des
étoiles
Vois le monde sujet à mon joug;
Cest moi, cest moi
Que je vois révéré;
Je vois sous mes pieds sceptres et couronnes;
Cest moi qui force Neptune et Pluton
À savouer vassaux
De mon céleste trône,
Et pourtant je fais de vains efforts
Pour fuir larc dun enfant nu.
Quel nouveau souci
Vient rendre amères les douceurs de ton
existence ?
Un feu follet, ô dieu du Cyllène, un petit
serpent
Me tyrannise lâme.
Moi qui ai pourtant jeté par terre
Avec ma main fulminante
Les Encelade et les Tiphys,
Je ne peux pas vaincre, ô rage !
Lamour, vrai géant contre moi.
Tu soupires, et tu es un dieu ?
Et les dieux peuvent éprouver des soucis ?
Je vais te dire le fond de ma pensée:
Si les mortels là-bas tentendent,
Méprisant toute ta puissance,
Ils te tiendront pour un homme de chair et
dos.
Thétis, gracieuse et charmante,
Céruléenne fille de londoyant
Nérée,
Avec larc de son sourcil
Inflige à mon sein une plaie empoisonnée;
Le responsable de mon mal
Fut Amour, qui à ses yeux prêta la
flèche.
Thétis a donc infusé dans ton sein
Le poison damour ?
Ah, quelles catastrophes je vois venir !
Je me tais, et je soupire pour toi.
Et quelle calamité peut
Venir toucher Jupiter ?
Le sort, le destin ne dépendent pas de moi ?
Donc, dis-moi, je ne peux pas
Prendre une forme inférieure ?
Il est contraire à lamour
De tromper et enlever mon idole ?
Tyr ne ma-t-elle pas vu,
Pour emporter la lumière de mes désirs,
Fendre les flots de la mer Ionienne en mugissant ?
Une divinité adorée ne ma-t-elle pas
entendu,
Sous de neigeuses plumes, demander grâce
Avec dagréables accents ?
Tais-toi donc: de nos jours, pour les amants,
Cest aller trop loin que de se changer en cygne ou en
taureau;
Sans avoir à mugir ni chanter,
Il suffit de se changer une nouvelle fois en or.
Je constate quaujourdhui, dans lart
daimer,
Donner est plus éloquent que parler.
À ma grande douleur, et avec grand risque pour
toi,
Ô moteur des sphères,
Je vois un périlleux obstacle à ta nouvelle
passion.
La belle Thétis a voulu,
Auprès dun sage oracle
Entendre linévitable destin
De sa propre situation;
Après quelle eut humblement exposé sa
requête,
La voix du dieu caché a répondu ceci:
«Tu seras lheureuse mère
Dun fils courageux,
Qui dépassera, dans les épreuves des
armes,
La valeur et lhabileté de son
père.»
Si tu enlèves ton soleil,
Et que sa belle chevelure dambre tattache,
Je vois la nouvelle progéniture
Redoutable pour toi-même et ton sceptre.
Tes paroles aussi claires quépouvantables
Me font vaciller, plein de doutes, parmi de multiples
pensers.
Noble petit-fils du vieil Atlas,
Tu mas ramené à lesprit
Un horrible souvenir.
Mais que ferai-je, ma vie ?
Dois-je vivre dans la douleur, sans toi ?
Mais si je te demande
Daccorder une juste grâce à mon mal,
Dois-je trahir ta confiance ?
Considérez, ô dieux aimants, mon martyre:
Si je laime, je suis détrôné; et
si je ne laime pas, je meurs.
Mais quoi ? Je ne peux pas mourir:
Parmi toute ma cour céleste,
Nest-ce pas moi qui dispense vie et mort ?
Dans une intelligence immortelle,
La raison doit donc lemporter sur la passion.
Ne tébahis pas, mortel, en voyant
Comme je désire et ne désire pas
Et comme en un moment je méprends et me
déprends:
Je suis un dieu, et comme tel je suis suffisamment
capable,
Plus que lhomme, de me réfréner
moi-même.
Que lamour et sa torche soient tournés en
dérision,
Pourvu quil me reste mon beau règne
éternel.
Généreuse inconstance,
Digne dun cur céleste !
Que la Terre tadore donc
Dominateur du ciel;
Ou plutôt, que, poussé par un si bel
exemple,
Chaque esprit croyant développe ton culte,
Et que chaque âme, par un vu,
Te consacre un autel, et tout cur un
temple.
Que le guerrier Pélée,
La plus chère part de mes entrailles,
Soit donné à Thétis, et quon le
reprenne à Mars;
Ce royal mariage,
Moi, ici, dans le ciel, je le décide et je le
veux;
Toi, fidèle messager de mes empires,
Va faire savoir au guerrier invaincu
Ce que dans le livre éternel du destin
Jai déjà fixé et prescrit;
Et dis-lui que cest plus grande gloire
De vaincre une belle cruelle
Que de remporter une victoire
Sur des roches armées ou des voiles
fortifiées:
Je choisis lheureux mont de Thessalie
Pour y célébrer ce noble
hyménée;
Aux dieux habitants de notre royaume,
Annonce et fais connaître ces prestigieuses noces,
Et du banquet splendide et céleste,
Répands et proclame les fêtes pleines
dhonneurs.
Va, Mercure, bats des ailes,
Pour fouetter les mortels,
Moi aussi, je men vais avec toi.
Viens, le but est digne de ta main.
Quil aille donc, le messager volant, quil
aille
Vers les demeures terrestres;
Que se réjouissent, dans la joie et la
fête,
La nymphe des eaux et le champion attique.
Accélère encore son vol rapide,
Et quil porte au monde affligé
Rires, plaisanteries, plaisir, joies,
délices.
Un bord de mer
Pélée, Méléagre, chur de
cavaliers, chur de chasseurs
Le
Choeur des Chasseurs [Scène
de chasse.] Pélée [Mise
à mort du sanglier.] Méléagre Pélée Méléagre Pélée
En chasse ! Sus au gibier ! Sonnons,
courons !
Sus, troupe chasseresse,
Que dans ces forêts lhorrible bête sauvage
se fatigue
Les pattes, les crocs, le mufle et le dos.
Aiguise donc tes dents,
Affûte tes crocs, hérisse ton dos,
Sanglier sauvage et frémissant,
Ta morsure redoutée ne me fait pas peur.
Tantôt frappé, tantôt frappant,
Tantôt faisant fuir, tantôt fuyant,
Il a abouti ici, des forêts au rivage;
Mais pour son malheur, à la fin
En répandant son sang, il a poussé son dernier
cri.
La bête hirsute a été,
Généreux Pélée,
Le noble trophée de ta vigoureuse main.
Cest vrai, jai tué la bête,
Cher Méléagre,
Mais là où elle a imprégné le
sol de son sang,
Je suis resté blessé par une bête plus
grande;
Jai vu baigner dans son sang
Le monstre hideux;
Mais sil a versé du sang, moi, je verse des
larmes.
Sa situation est semblable à la mienne:
Là où, poussé par un sort adverse et
cruel,
Il a laissé sa vie, moi, je perds la
mienne.
Quest-ce qui afflige ton âme,
Valeureux champion,
Maintenant que dans la joute sylvestre
Tu remportes une si illustre et si glorieuse
palme !
Quest-ce qui afflige ton âme ?
Thétis, vaillant héros, cest
Thétis
Qui plante dans ma poitrine
Le carreau darbalète de lamour;
Son aspect charmant surgit de la mer,
Comme de la mer vient poindre laube nouvelle.
Ah, comme les mers,
Tu es toute de clarté à
lextérieur,
Tu caches ainsi la cruauté dans ton
cur.
En bord de mer
Thétis, chur de nymphes, Pélée,
Méléagre, chur des cavaliers et des
chasseurs
Thétis Méléagre Thétis Méléagre Thétis Méléagre Méléagre Thétis Méléagre Thétis Méléagre Thétis Choeur
de Nymphes & de Cavaliers
Que les dieux marins
Exultent, joyeux,
De nouvelle manière
Dans les royaumes aquatiques,
Aux frontières du ciel,
Quils festoient en liesse
Avec leur Thétis,
Pendant quon chante,
Pendant quon exalte
Le noble art de la pêche.
Joyeuses, les Dryades meuvent, avec un son
cadencé,
Leur pied habile et rapide,
Par le sentier forestier désert
Pendant que le peuple des chasseurs aguerris
Tire les Hamadryades de leur sommeil
En pistant le rude sanglier.
Les amants vont à la pêche,
À la pêche aux beaux visages;
Les âmes qui resplendissent
Tendent les filets.
Pêche la beauté !
La foule à la cour
Va à la pêche à la chance;
Les grands appâtent
Avec de lor, et pêchent
Terres et cités.
Chasseur de monstres horribles,
Hercule triompha dabord
Dans une forêt déserte et
inhospitalière.
Puis, hôte bienvenu au ciel,
Il méprisa, bienheureux,
Les huées et les sifflets de lenvie.
Maintenant, avec gluaux et appâts...
Quun beau groupe se fasse
Et de pêche et de chasse
Et de chasse et de pêche.
Désormais se confondent et se mêlent
Les rivières en crue et les forêts;
Les fauves se changent en poissons,
Les poissons en fauves;
Telles sont les douces batailles
Que nous faisons par les bois et les fleuves
Parmi les écailles et les plumes,
Parmi les plumes et les écailles.
Petits oiseaux volants !
Petits poissons frétillants !
Comme je vous veux !
Comme je vous désire, moi aussi !
Douce vie que la chasse !
Doux état que la pêche !
Chassons, pêchons,
Sur le coteau et dans la mer,
Manions à tour de rôle le filet et le
hameçon.
Triton, Thétis, chur de nymphes,
Pélée, Méléagre, chur de
cavaliers
Triton Thétis Pélée [Ici,
un chur de tritons sort de la mer, et un chur de
cavaliers les attaque.] Sus donc,
aux armes, aux armes,
Je ty prends, impudique,
Tu fais semblant dêtre
Lennemie sans merci dAmour,
Tu fais la chaste avec moi.
«Tu es femme et cest tout dire...»
Fuis de nos rivages,
Fuis, toi qui nes guerrier que de nom,
Détrousseur de demoiselles,
Ou sinon, ces poings attaquant tes joues
Te feront voir comment,
Triton, en mer, il y a des tempêtes
marines.
Ainsi donc, sale bête arrogante
Tu coupes la route à un cavalier ?
Et tu ne sais pas ce que cest
Dirriter par des outrages un cur
aimant ?
Quil éprouve, ce monstre inique,
Comment frappe notre fer quand on
lirrite !
Sus, sus, vaillants guerriers.
Cors, tambours et trompettes,
Épées, lances, cuirasses, heaumes,
cimiers,
Que toute plaine, tout coteau, renvoie lécho
des armes,
Quon népargne aucune vie !
Sus, sus, guerriers invaincus, aux armes, aux
armes !
Aux enfers
Éaque, Pluton, Alecto, Mégère,
Tisiphone, Asmodée, Rhadamante, Minos,
Chur de démons
Éaque Pluton [Musique.] Aleco Mégère Tisiphone Asmodée Pluton Rhadamante Minos La
Discorde Pluton Le
Choeur
Écoutez, holà, écoutez,
Ô sombres habitants
De lÉrèbe éternel;
Écoute-moi, Averne terrifiant,
Roi redouté de la tartaréenne Dité,
Écoutez, ombres dolentes, ombres et horreurs:
Dans lenceinte ténébreuse
Il nest point dâme plus
tourmentée
Que moi, moi qui condamne
À de cruels tourments les âmes des
méchants.
Devant toi donc je me prosterne,
Ô très fier monarque de lombre !
Soulage mon cur
De son très âpre chagrin,
Abats le téméraire orgueil
Du seigneur du trône constellé.
Sèche tes larmes,
Arbitre des peines;
Déjà, sur les sables tremblants,
Les trompettes tonitruantes ont annoncé le concile
infernal.
Mais je vois que mes monstrueux vassaux
Sont trop lents à exécuter mes ordres
Pour réveiller les dieux ensommeillés,
Soufflez donc, ô noirs hérauts,
Dans les métaux horribles, pour produire des chants
farouches.
Fais connaître ta colère,
Ô fière divinité du feu
douloureux !
En faveur de ton règne,
Mon glaive apportera
À tes adversaires un tourment atroce.
Ordonne, ô dieu du nuageux empire,
Obéissant à tes vux, au plus vite
Ce bras et ce fer guerrier
Seront teints de sang humain.
Commande, ô toi qui convoques
Les divinités horribles des portes du Styx;
Je porterai où tu le désires
La colère, le carnage, la fureur, la sauvagerie, et
la mort.
Décide, ô dieu de léclipse
perpétuelle !
Si je lance une torche ou un trait,
Tu verras la terre vaincue
Et le ciel soumis par les abysses aveugles.
Divinités épouvantables,
Dautant plus fameuses que plus cruelles,
Choisies pour gouverner avec moi
Les marais de lAchéron,
Le maître des lumières que nous maudissons,
Celui qui jadis vous a poussés dans ce fond
ombreux,
Tyrannise maintenant le monde
Et, prenant diverses formes,
Il se livre à des rapts criminels
En séduisant de divines beautés.
A linstant, brûlant dune honteuse
luxure,
Il a passé un plaisant moment avec lhumide
Thétis
Et maintenant, ce malfaisant cherche
À masquer sa faute par notre humiliation.
Il veut que le puissant Pélée
Belliqueux fils du juge
infernal,
Voie son cur blessé par elle,
Jouisse de son étreinte et partage son lit:
Abominable union,
Nud à lui seul digne
Dirriter contre Jupiter le courroux du
Styx !
Ténébreux souverain du peuple noir,
La luxure est, en vérité,
Un défaut trop répugnant et criminel
Pour qui prétend au titre de dieu;
Mais si pour réfréner son audace
forcenée
Tu veux que je vole vers les sphères lumineuses,
Les troupes célestes verront par ma fureur
Quelles sont la fierté et la colère de
Pluton.
Seigneur, hélas, ce nest pas la seule
injure
Que te fait ton rival haut placé:
Voulant, seul sur son trône, gouverner les
étoiles
Il taccuse darrogance,
Et, retournant vers toi la lance fatale,
Il te déclare ennemi du ciel et rebelle.
Il te dérobe les encens,
Te bafoue, te méprise;
Couronné de rayons, il siège sur un
trône;
Toi, tu règnes dans un noir séjour,
Il prévoit tes idées, et du coup,
Il rend vains tous tes plans;
Et ce qui me blesse le plus,
Cest quil prétend sarroger la
suzeraineté
Des esprits humains, apanage de ton trône.
Mais tu nas quun mot à dire, pour que je
menvole
Revoir les pôles;
Il verra, sil prend ton pouvoir à la
plaisanterie,
Qui est le plus brûlant, de sa luxure ou du feu
infernal.
Taisez-vous, anges de lombre ! Certes,
Je loue votre volonté dagir si vite;
Mais bornez votre orgueil,
Ombres du Phlégéton,
À être cruelles dans la cité des
larmes.
Moi, moi seule, je me vante densanglanter
Avec ce bras, les couchants et les aurores.
Éaque, calme ta douleur:
Par ce flambeau, je jure
De faire du ciel, de la mer, de la terre
Les sujets de lAchéron obscur;
Le titre de gloire éternel de la déesse
Discorde
Sera déteindre la lumière, et de venger
le Cocyte.
Va dans les champs du soleil, ô déesse des
querelles,
Et, déchaînant de répugnants et sordides
conflits,
Trouble les indignes noces de Pélée,
Que Jupiter a décidées en dépit de
Pluton,
Va: contre le palais céleste,
Le Phlégéton fait toujours la guerre par ton
entremise.
Vole précipitamment
Au sommet suprême,
Ô fidèle déesse !
Que le chien tricéphale
Méprise la foudre
Du dieu cruel !
Que le Ciel soit battu, vaincu, éteint !
Va fouetter là-haut
La coupable lubricité
Du terrible roi !
Rapporte ici-bas
Lhorrible torche
Du criminel Cupidon !
Accable, multiplie-toi, domine !
Que le ciel soit anéanti,
Que les hommes soient exterminés !
Remporte ainsi la victoire !
Que Pluton soit couronné,
Que lombre dicte
Sa loi au jour;
Quil trône, quil règne, quil
gouverne ici !
Pélée, Méléagre
Pélée Méléagre Pélée
Alors quAmour et Fortune
Semblaient avoir pris pitié
De mes lamentations, et peut-être
Sêtre fatigués de me nuire,
Et me donnaient la possibilité
De manifester lardeur de ma flamme
À celle qui, toujours avide de mes larmes,
Vainc en cruauté la tigresse et lourse,
Voici que, pour troubler ma paix et ma
tranquillité
Un sauvage monstre marin
A surgi, inattendu.
Hélas, elle est bien vraie,
Lopinion populaire
Que tout plaisir est détruit par le tourment
Et que le rire des mortels se termine dans le
deuil.
Pourtant, si, pour éviter nos épées
Il navait pas cherché son salut en fuyant dans
londe,
Du fond de ses antres, ta beauté aurait entendu
Les rivages retentir dun cri dagonie;
Et lui, baigné dans son sang immonde,
Aurait expié en mourant son crime audacieux et
fou.
Sil a été trop hardi,
Le criminel agresseur a été puni
De son excessive audace;
Mais Cupidon et le sort,
Avides de trahison,
Montrent dabord la vie, puis dispensent la mort,
Et de leurs fautes communes,
Ils restent indemnes et impunis.
Hélas, ce sort et cet amour
Offensent, et ne se voient pas;
Et le cur offensé, bien quinvaincu, ne
peut
Contre un rival répugnant,
Exhaler sa colère, et châtier le
mal.
Mercure, Pélée, Méléagre,
Momus
Mercure Pélée Mercure
Éclaire ton visage, chasses-en le noir nuage,
Enivre ta poitrine de joies neuves
Devant une nouvelle si réjouissante:
Jupiter a déjà tracé
Dans les volumes immortels du destin
Les prestigieuses épousailles de Thétis et de
Pélée.
Moi qui assume la charge dêtre son messager,
En son nom, je te révèle sa
volonté.
Lesprit livide du Tartare profond
Ne parviendra pas à en détourner le
Ciel.
Si on pouvait mourir
Par excès de plaisir
Mon âme prendrait congé de son enveloppe
charnelle;
Après un tel martyre,
Je serai donc étroitement lié
À lobjet de mon désir ?
Et ma vie sera unie avec mon âme,
Poitrine contre poitrine et âme contre
âme ?
Ah, mes paroles ne peuvent,
Ô monarque des astres,
Ô réconfort des affligés,
Exalter mes joies,
Répandre tes louanges;
Quen mon nom te célèbrent sur ces
rivages
Les arbres et les rochers, les brises et les
ondes.
Oui ! avec de joyeux et lumineux visages,
Surgissez, ô déesses, des écorces
feuillues
Et louant les armes et la force de lamour
Accompagnez de votre chant concerts et danses.
Dryades, Oréades, Néréides, Brises,
Mercure, Pélée, Méléagre,
Momus
[Les
Dryades sortent des arbres.] Choeur des
Dryades Que le
serpent Mercure [Les
Oréades sortent des rochers.] Choeur des
Oréades Que soient
humains Mercure [Les
Néréides
sortent de la mer.] Choeur des
Néréides Vous,
bêtes aquatiques, Mercure Les
Brises Flamboyez, Choeur
des Dryades, Oréades, Néréides &
Brises Momus Méléagre Mercure Pélée
Çà,
joyeux,
Heureux époux,
Que notre bois se réjouisse avec toi,
Quil ny ait bête
Si féroce soit-elle
Qui ne laisse colère et venin.
Devenu inoffensif
Ne fasse pas courir de danger au pasteur,
Quil ne soit pas sourd,
Laspic avide;
Que ne soit pas cruel le basilic.
Que chaque rocher insensible accouche maintenant dune
nymphe;
Que leur chur, en harmonie avec la troupe
forestière,
Unisse sa bouche à la douceur des cordes bien
tempérées,
Et que son pas respecte la cadence.
Çà,
joyeux,
Heureux époux,
Que notre rocher se réjouisse avec toi,
Quil ny ait bête
Si féroce soit-elle
Qui ne laisse son cruel orgueil.
Dans leurs tanières
Les sphinx, les tigres, les ours, les loups;
Que ne soient pas sauvages
Les panthères
Dans les profondeurs de leurs effrayantes
grottes.
Çà, hors des cristaux liquides et
salés
Que viennent, ruisselantes, les vierges des ondes,
Et quen modulant des chants pleins dart,
Elles forment des ballets plaisants et bien
réglés.
Çà,
joyeux,
Heureux époux,
Que notre mer se réjouisse avec toi,
Quil ny ait bête
Si féroce soit-elle
Qui dédaigne aujourdhui
daimer.
Couvertes décailles,
Allons, brûlez damour dans leau;
Allons, venez
De vous-mêmes dans les filets
DAmphitrite.
Et vous, filles du ciel, surs des vents,
Lancez avec légèreté vos pieds
volants,
Et, formant vos pas agiles en suivant la mesure du
chant,
Augmentez la joie et le contentement du grand
Pélée.
Çà, joyeux,
Heureux époux,
Que notre ciel se réjouisse avec toi,
Quil ny ait bête
Si féroce soit-elle
Qui néprouve pas la flèche
dAmour.
Versifiez,
Pour appeler la déesse de Cnide,
Petits oiseaux,
Petits farceurs,
Trompettistes de Cupidon.
Même les rochers inanimés
Acquièrent des sens et du sentiment
Pour savourer ta joie;
Même les arbres privés de sens
Exultent et rient
Pour prendre part à tes plaisirs;
La céruléenne troupe marine
Applaudit à ton désir;
La divine bande dazur
Exulte devant ton bonheur, qui est le seul sujet
Du murmure de ces eaux,
Du beau chuchotis de ces brises.
Quand Amour lance sa flamme,
Quand Amour décoche son trait
Le monde rit à son rire,
Dans la mer londe devient argentée,
Au ciel la brise devient de saphir,
La terre devient paradis
Pour apaiser la nymphe marine.
Donc, allons, dune voix joyeuse,
Invoquons la belle déesse
Toi, Cydippe, et toi, Cymodocé,
Mélicerte et Mergelline,
Aréthuse et Galatée.
Partons donc
Avec les servantes de Favonius,
Proclamer le mariage
De la mer Indienne aux eaux Maures,
Rochers, arbres, ondes et brises.
Partons donc
Louer la beauté qui resplendit,
Là où le soleil enflamme les champs,
Là où la mer étend ses eaux,
Arbres et rochers, brises et ondes.
Partons donc
Proclamer les royales fêtes,
Depuis les nobles contrées célestes
Jusquaux obscurs royaumes den bas,
Brise et onde, arbres et rochers.
Partons donc
Apporter ma joie
Depuis les confins où naît le jour
Jusquaux bornes dAtlas,
Ondes et brises, rochers et arbres.
Triton
Triton
Je brûle et me consume:
À côté de mon feu intérieur,
Le feu de lenfer
Est un semblant de feu, ou plutôt la fumée
dun feu;
À côté de lincendie qui ravage mon
cur,
Les flammes chez les autres sont des feux de paille.
Jai dans mon sein une plaie
Si cruelle et si mortelle
Que pour la guérir sont inopérants
La vertu dune herbe salubre ou lart de la
magie;
À côté de la blessure qui envenime mon
cur,
Les plaies des autres sont des morsures de mouche.
Une belle chevelure me retient
Dans une prison si étroit
Que les fers et les chaînes
Qui pendent là-haut dans la forge de lEtna,
sont moins solides.
Je suis prisonnier du nud qui enserre mon
cur;
Les chaînes chez les autres sont des lacets
détoupe.
Mais voici la cruelle.Je vais tenter ma chance
Et si elle refuse tout secours à ma douleur,
En dernier ressort, je recourrai à la
force.
Thétis, Triton
Thétis Triton Mais
quattend-on donc ? pourquoi traîner, Thétis Triton Thétis
Quelle désagréable rencontre
Vient troubler ma joie !
La trompette marine
Qui brûla dun amour bestial
Mennuie en permanence de ses prières
importunes.
Mais je vais me divertir
En jouant avec son feu.
Arrête un peu ta nage, holà,
Grâce, Triton, grâce !
Et si je meurs pour toi,
Sébahisse qui voudra:
Au ciel, lAurore aussi
Brûle pour son Tithon.
Ce nest pas un beau sein que jaime,
Je ne prise que la valeur;
Souvent dans un vase dor
Se cache du poison
Et une coque rude et laide
Peut renfermer un fruit savoureux.
Un visage viril
Saccord avec le cheveu hirsute;
Une face lisse
Est un avantage féminin;
Une crinière de lion
Est un plus bel ornement.
Si Galatée a dédaigné
Le pasteur géant,
Elle a commis une grave erreur,
Et ne savait pas ce que je sais:
Un amant robuste est plus satisfaisant
Pour le contact et pour le goût.
La douceur de lamour
Nest pas dans la beauté;
Quelle aime un cur jeune,
La donzelle ignorante;
Toi, laisse-toi enchaîner lâme
Par un lutteur costaud.
Une pousse svelte
Se fatigue, et ne tient pas debout;
Un chêne dun grand âge
Ne baisse pas la garde.
Les Zerbins, les Narcisses
Nont que leur beau visage.
Demander pitié,
Dire: «Hélas,
hélas !»,
Avec les demoiselles, ma foi,
Ne satisfait nullement;
Elles veulent du concret,
Sans palabres, sans un mot.
Linstable jeunesse
Repousse qui la veut;
Comme si tu étais un soleil !
Dis-moi: «Tu me plais
Seulement parce que tu mas lair
Dêtre un bon jouteur.»
Sil advient quon aime en étant
aimé,
Quon brûle et quon se consume dune
flamme commune ?
Dirigeons nos pas vers ma grotte.
Pour atteindre le dernier terme du plaisir.
Félon, retire
Ta main téméraire,
Rustre monstrueux,
Animal indiscret,
Regardez quel amant lamour attache,
Oh quel joli minois !
Cest ainsi que tu me railles ?
Mais pourquoi fais-je attention plus longtemps à des
querelles de femmes,
Insensé que je suis ?
Oui, oui, malgré toi,
Pour satisfaire mon désir,
Tu viendras, nymphe perverse, dans mon antre.
Me dire ça à moi ? Espèce de
bouc,
De la violence envers une déesse ?
Holà ! Quittez vos grottes aquatiques,
Mes troupes et mes forces,
Pour châtier ce scélérat, ce
félon;
Sortez de vos coquilles de pierre,
Et avec un fouet sans pitié,
Que chacune calme et éteigne sa fureur
criminelle.
Les mêmes, plus les nymphes
Les nymphes sortent des coquillages et fouettent
Triton
Choeur des
Nymphes Triton
Nous
sommes agiles,
Nous sommes prestes,
Donne tes ordres, nous voici;
Quest-ce que cest
Que ces murmures,
Que ce désordre ? Et qui est
là ?
Ne touche pas,
Laisse tranquille
Cette noble et sainte beauté.
Si je te prends
Par un côté,
Je técartèle.
À coups de griffes,
À coup de gifles,
Je te blesserai le mufle et le sein;
À coups de trique
Sur le dos,
Je tapprendrai à forcer les dames.
Mon poing
Sur ton groin,
Demi-poisson,
va sabattre.
Ça y est, je te lai flanqué,
Mal fabriqué,
Dis-moi au moins grand merci.
Amour, si tes fruits
Sont des fouets et des gourdins,
Tu nauras en mon cur ni logis ni royaume;
Va-t-en, je te chasse,
Et jy logerai à ta place la haine et le
courroux;
Fini les délires; mon devoir sera
Dappeler de ma trompe le troupeau
aquatique.
ACTE II
Méléagre
Méléagre
Au secours, ô cieux, ô dieux !
La mer doit donc être la tombe de tant de
gloire ?
Ainsi donc, parmi les ondes,
Ô déplorable accident,
Le malheureux devra perdre la vie ?
Pitié, père Nérée ! A
laide, Neptune !
Ah, regardez comment
Il se défend contre les flots,
Comment, si vaillant et si fort,
Il agite ses bras et ses pieds !
Mais hélas ! il nen peut plus, il est
mort, il est mort;
Voici que le malheureux heurte un écueil,
Et une vague la presque recouvert;
Mais quoi ! je le vois encore !
Ô heureux dénouement:
Une nymphe la escorté,
Une nymphe le suit,
Une nymphe le rejoint;
Sort inespéré:
Une nymphe le soutient et le guide au rivage.
Thétis, Méléagre,
Pélée
Thétis Méléagre Thétis Méléagre Thétis Pélée
Respire, je te soutiens,
Naie pas peur, reprends simplement
Ton souffle, repose-le,
Le danger est désormais passé. Voici la
plage;
Allons, décontracte tes membres,
Tiens-toi à moi, et aborde courageusement.
De grâce, noble voyageur,
Si aucun sentiment de pitié ne vous touche,
Secourez, séchez
Ce malheureux à demi-vif;
Mais que vois-je, que dis-je ?
Ah, toute assistance est vaine !
Muet, glacé, exsangue,
Le malheureux gît,
Privé de conscience et de vie, je crois.
Certes, il est mort, ou bien languit moribond.
Il sest éteint, hélas,
Envahi dune noire pâleur;
Voici quil a la langue muette, le cur sans
mouvement.
Appelez, je vous prie, passant courtois,
Une troupe damis en larmes,
Pour rendre au cadavre froid
Les derniers devoirs de la piété.
Ô déplorable spectacle !
La langue, balbutiante,
Liée par lexcès de la douleur,
Ne peut dissoudre en pleurs lâme
affligée.
Je vais, le Ciel sait comment,
Je vais préparer les tristes
obsèques.
Maintenant que je regarde le malheureux étendu,
Lardeur inconnue,
Dun flambeau que je ne comprends pas
Commence à réchauffer mon cur
affligé;
Pélée, lève-toi, Pélée;
hélas, il reste muet !
Lève-toi et regarde Thétis,
Qui désormais devenue compatissante,
Triste, affligée, en deuil,
Privée de toi, soupire après tes
beautés éteintes.
Mais à quoi bon, malheureuse,
Raconter, éplorée, mes chagrins aux flots,
Si, quand jappelle Pélée, nul ne
répond ?
Hélas ! Maintenant, je laime en vain;
Mon amour a été paresseux,
Lui qui en un seul instant naquit et mourut;
Mais vous, mes yeux cruels,
Pourrez-vous regarder en restant secs
Ce malheureux défunt,
Alors que la mer pleure, que les flots tremblent,
Alors quémus de pitié, perdant leur
dureté,
Les rochers se fendent, les écueils se
brisent ?
Malheureuse ! Et toi, plus que jamais,
Cur tyrannique, tu restes de marbre dans mon
sein ?
Yeux iniques, yeux criminels,
Cur barbare, cur sans pitié,
Puisque vous êtes, hélas, puisque tu es
Plus scélérat que la mer, plus ingrat que les
rocs !
Allons, pleurez,
Soupirez, gémissez,
Haletez, frémissez
Et réveillez lâme assoupie
Dans la beauté éteinte
Par des cris inconsolables.
Mais où suis-je ? Que dis-je ?
Quelle est tardive, ma pitié,
Malheureuse, et à quoi maura servi
Au milieu des tempêtes
déchaînées,
De faire de mes bras un socle pour ton sein,
À quoi maura servi de consoler, de ranimer
Tes sens abandonnés,
Tes esprits alanguis
Si sous les huées générales
Je devais à la fin
Être leau homicide dune beauté
innocente ?
Leau homicide ? Ah,
Je suis trop loin de la vérité;
Ma langue menteuse
Accuse à tort Neptune de sa mort;
Dun crime si horrible,
Jai été la seule cause, je suis seule
coupable:
Il maimait, je lai haï,
Il me priait, jai refusé,
Cest moi qui suis la meurtrière.
Sus, sus donc ! Contre moi,
Que le monde entier prenne les armes,
Que la mer me recouvre,
Que le feu me réduise en cendres,
Que le ciel me refuse toute nourriture,
Que la terre mengloutisse !
Ô Jupiter, lance contre moi
Tes éclairs, tes tonnerres, tes flèches;
Pluton, déchaîne contre moi
Les Hydres, les Cerbères, les Furies;
Et vous, Neptune et Vulcain,
Lancez, pour me détruire,
Soufre, bombes, flammes,
Tourbillons, tremblements de terre, ouragans,
tempêtes !
Mais vous tardez à endeuiller mon sein ?
Mon crime ne recevra pas le châtiment
mérité ?
Ô mains, qui, habituées à blesser,
Avez décoché contre mon soleil des traits
pernicieux,
Frappez maintenant mon sein de coups mortels.
Oui, oui, sans pitié,
Arrachez mes cheveux,
Ces cheveux qui, dans un temps meilleur,
Furent les liens et les chaînes de mon
bien-aimé;
Mais, stupide, je ne pourrais
Être aussi cruelle avec moi que je le voudrais;
Cest peu, pour un tel crime, hélas, cest
peu
De me battre la poitrine, de me lacérer le
visage;
Si dans la vie je nai pas pu être ton
épouse,
Consens, ô mon idole,
Que je le sois au moins dans la tombe,
Que ma propre mort expie la mort de lautre.
Si les ondes tont englouti,
Ô beauté innocente,
Que par pitié, les eaux profondes
Engloutissent aussi la coupable !
Oui, oui, je veux moi-même
Me précipiter du plus proche rocher !
Est-ce que je dors ? est-ce que je rêve ? ou
suis-je éveillé ?
Quels sont ces fantômes, ces spectres, hélas,
ces larves
Que je vois de mes yeux, ou que je forge dans mon
esprit ?
Mais pourtant, je vois;
Pourtant mes yeux sont ouverts;
Ces jeunes tiges, ces arbres, ces blocs,
Ma main les touche et les palpe.
Ceci est mon front,
Ceci, ce sont mes pieds;
Jai un visage, une poitrine, des épaules, des
cheveux,
Enfin, je suis vivant; mais je ne sais comment.
Méléagre, Pélée
Méléagre Pélée Méléagre Pélée Méléagre Pélée
Est-ce un rêve ou non ?
Pélée est donc vivant ?
Je vis, ami, je vis.
Es-tu un corps qui respire,
Ou bien lesprit détaché et qui
senfuit
Dun corps réduit en cendres et
desséché;
Et cette voix qui parle,
Est-ce ta voix, ou son écho ?
Je suis Pélée, mais le destin
Qui ma conduit ici,
Cest à toi de me le raconter, car pour moi,
Mon âme sest noyée dans un profond
oubli.
Sur la falaise voisine,
Tu restais à contempler;
Ta divine idole;
Quand ton esprit, ébloui
Par la splendeur angélique de ton amour,
Sest sans doute absenté de ton sein;
Tu es tombé, pour assouvir la faim de londe
frémissante;
Alors, prise de pitié,
Ta Thétis adorée
Est accourue vers ton grand péril
Et ta ramené ici, doutant que tu fusses
vivant;
Moi, te croyant mort,
Je men fus préparer cercueil et urne;
Mais, grâce au sort,
Je vois en te regardant que la mort est vivante.
Cest Thétis qui ma aperçu
ici ?
Cest Thétis qui ma secouru ?
Ne pouvait-elle, limpitoyable,
Laisser mes os brisés appâter les poissons
Et mes cendres être le jouet des vents ?
Ah, ce prompt secours
Nest pas né de la pitié de ce cur
de fer,
Mais dune âpre rigueur déguisée en
pitié;
La cruelle na pas voulu
Me voir dans ses mers, vivant ou mort;
Ou bien elle veut, cette criminelle,
Que les âmes quelle enchaîne
Subissent une longue peine plutôt quune mort
rapide.
Ah ! en vérité, la femme
Est une fleur vénéneuse,
Un fruit plein de vers,
Un paisible venin,
Un calice doré
Plein de poison,
Un appât alléchant
Qui séduit et tue le cur,Un feu criminel et
serein,
Qui luit et détruit;
Mais quoi ! en face du mérite de la dame,
cest bien peu
Que fleur, fruit, appât, poison, calice et
feu.
Momus
Momus
Femmes, je suis inconstant,
Je le dis à qui lignore;
Cest lécole dun amant
Que daimer tantôt ici, tantôt
là;
Tu crois quelle te dédaigne et te
méprise,
La dame subtile et rusée,
Si elle te voit assiéger ses beautés;
Mais si elle en redoute une autre,
Elle tachète avec flatteries et caresses.
La constance est un vice,
Linconstance une vertu;
Qui ne me donne pas despoir
Ne me voit plus jamais;
Moi qui ne suis pas blessé,
Je me ris de ces amants
Qui font de leur cur un écrit
irrévocable,
Cupidon nest pas un mandataire
Qui donne pour des années les beautés en
location.
Jaime pour jouir,
Non pour tourmenter,
Je désire le plaisir de lautre,
Non sa souffrance;
Quand joffre mon cur,
Je ne suis pas assez sot
Pour demander un acte notarié,
Et quand je regarde un visage,
Je ne lui lègue pas mon âme par testament.
Si lune me dédaigne dabord,
Une autre voudra de moi:
Il y a plus de dames que damants,
Moins damour que de beauté.
Lhomme, qui naît mortel,
Ne cherche pas un amour éternel;
Le dieu ailé menseigne linconstance.
Non, non, je ne veux pas, pour mon cur,
Stipuler un fidéicommis
transversal.
Il a un esprit vraiment bas,
Celui qui demande merci;
Moi, je ne dis jamais «Hélas»,
Je ne crie jamais «Malheur»;
Quaucun fou naille trébucher
Dans une passion unique;
Lune vaut autant que lautre, amants
stupides !
Lamour nest quune opinion,
Ce ne sont que des bouches, ce ne sont que des yeux.
Avec toute ta fermeté,
Avec ta fidèle loyauté,
Thétis, ô Pélée, se moque de
toi,
Na cure de toi;
Je voudrais te voir plus léger
Dans ta peine amère;
Tu es trop fidèle, trop constant;
Apprends donc de Momus,
Et si elle sirrite, dédaigne-la.
La Discorde
La
Discorde
Des noires cavernes,
De la nuit perpétuelle,
Je suis venue mettre le désordre dans le jour,
Et jai à peine posé le pied
Dans les royaumes de léther,
Que jai mis sans dessus dessous la terre et le
ciel,
Et que jai déjà transformé en un
mobile lac de sang
Le Danube, le Tessin, la Seine et le Tage;
À larrivée de laudacieuse
Discorde,
Janus ouvre les portes de son temple,
La Concorde disparaît, la Paix fuit;
Mais qui ne sait pas que lunivers entier
Suit ma loi ?
Déjà, dans le chaos incréé,
Le Monde nétait rien dautre que
discordance;
Aujourdhui, même éloignés
lun de lautre,
Tous les éléments sont en
désaccord:
Les vents opposés se combattent lun
lautre,
Le Paradis lutte contre lEnfer,
Les astres se battent dans le ciel,
Les bêtes sauvages sattaquent sur terre,
Les flots se heurtent dans la mer;
Les saisons se font la guerre, quil fasse chaud ou
froid ;
Pour lor et pour le rang, chaque jour,
Lhomme avide est en conflit.
La femme, qui est une école de querelle,
Ne veut pas saccorder avec lhomme ne serait-ce
quune heure;
Tout, enfin, tout
Est soumis à mon sceptre.
Avec ses manières hautaines et
boursouflées,
Seul Hyménée triomphe de mes triomphes,
Mais je pense, de ces écailles alpestres,
Tirer avec le briquet de fer tant
détincelles
Que la déesse des eaux limpides et lamant
grec
Seront entièrement aveuglés et
brûlés.
En vérité, je le confesse,
Bien difficile est lentreprise,
Mais souvent le désespéré
Trouve le salut dans ses précipices;
Il est plus méritoire daller contre le
destin
Dans les entreprises les plus ambitieuses,
Et celui qui a remporté une éclatante
victoire
Acquiert dautant plus de gloire que le vaincu est plus
grand.
Pélée, Chiron, un
Centaure
Pélée Chiron Pélée
Laiguillon dAmour est trop
acéré,
Le frein mordant de la prudence nest pas suffisant
Pour freiner la course rapide et soudaine
Dune passion trompeuse.
Jai tenté, sage Chiron,
Déteindre lardeur cuisante
De mes veines brûlantes,
Et, une fois libéré du règne
tyrannique,
De consacrer mes chaînes brisées,
Malgré Amour, au temple de la colère;
Mais je sens, hélas, que de mes fièvres
brûlantes,
Le feu était endormi, mais non éteint,
Et que les liens dont jétais attaché
Sétaient distendus, mais non rompus;
Et si tu ne fais pas venir à ce rivage
Ma déesse, avec cette lyre
Qui attire les tigres,
Un sépulcre enfin mattend pour recevoir mes
cendres.
Réconforte, ô héros, ton âme
affligée:
Si lharmonie du Thrace a apaisé Pluton,
Et si le cygne thébain a animé les
marbres,
Ton inhumaine bête sauvage
Acquerra peut-être un sentiment humain grâce
à ma lyre.
Joue donc, ô Chiron, sur tes cordes sublimes,
Et exprime mille sons en un seul.
Thétis, Pélée, Chiron
caché
Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Chiron [Ballet
de Centaures.] Chiron Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis Pélée Thétis
Quelle harpe immortelle ose
Calmer les âpres tempêtes de mon sein,
Quelle lyre céleste senhardit à
tempérer
Mon deuil infernal ?
Si pour me faire mourir éternellement,
Londe impitoyable ma refusé la mort,
Cest peut-être quelquun qui, plus
compatissant que la mer,
Veut aujourdhui me soustraire
À la lumière en un instant, et à la
douleur.
Toi donc, qui que tu sois,
Si tu ne veux pas me tuer, malheureuse que je suis,
Si tu veux que je retourne dans une caverne aveugle
Pour passer parmi les gémissements et les
sanglots,
Mes nuits veuves et mes tristes jours,
Combien ce serait pour moi un meilleur sort
Que ma lumière soit éteinte un jour,
Si, misérable, elle ne fait rien dautre que
toujours pleurer,
Si mourir est moins dur quattendre la mort.
Heureux qui ne ressent pas lamour,
Malheureux qui le sent et espère,
Plus heureux qui jouit en espérant;
Mais trois fois malheureux,
Qui comme Thétis aime en brûlant, et
désespère.
Mon cur est passé, il est tombé,
Mais depuis quil est mort, je ne vis plus moi non
plus,
Malheureuse, et si pourtant je vis, je vis pour la
douleur,
Et je vis tellement pour la douleur
Que mes plus grands plaisirs sont les cris et les
pleurs.
Ah, je te vois, je te vois, hélas, malheureuse,
Esprit nu de laimé défunt,
Qui, inséparable, à mon côté,
Fais pâlir mes joues de terreur:
Ne te suffit-il pas, ombre scélérate,
Sil advient que je me repose, de troubler mon
sommeil,
De me montrer du doigt ma honte,
De reprocher à mon cur sa cruauté,
De présenter devant mes yeux
Ton maître, qui languit,
Et dhorrifier mon âme tremblante
En présentant à mon esprit
Des larves terribles, des images de sang ?
Même le jour ne téloigne pas de moi,
Et tu me poursuis inexorablement !
Quelle école de barbarie
Tenseigne, ombre cruelle,
À éteindre quelquun
Sans lui ravir la vie ?
Si je ne peux mourir, bien que je le souhaite,
Si je ne peux périr, bien que jessaye,
Si je ne trouve personne
Qui par pitié me tue,
Pourquoi me tortures-tu, esprit importun ?
Là-bas, parmi les dieux éteints,
Retourne, de grâce, retourne peupler les Champs
Élysées:
Les morts nont pas à venir tourmenter les
vivants.
Moi, un esprit ? Moi, un spectre ? Une
larve ? Un fantôme ?
Quelle préoccupation erronée
Lamène à divaguer ?
Peut-être que tu veux me voir mort,
Et que tu timagines ce que tu désires;
Si tu souhaites réaliser un vu si cruel,
Voici mon épée, voici ma poitrine
nue.
Quel prodige je vois !
Quelles merveilles jentends !
Elle nest donc pas séparée de sa
dépouille mortelle,
Cette beauté pour qui je souffre un âpre
martyre !
Toi, souffrir un martyre pour moi, cruelle ! Et
comment ?
Tu languis peut-être parce que tu crois
Que je ne languis pas moi-même;
Mais réjouis-toi donc, au lieu de languir, belle;
Car ma douleur est bien plus cruelle que la
tienne !
Tu bouges donc, Pélée, et tu
parles !
Donc, Thétis, tu nes pas cruelle ni
rebelle !
Tu es un corps vivant !
Tu nes pas un rocher glacé !
Tu nes pas privé de vie !
Tu nes pas cruelle et impitoyable !
Si tu vis, je prends pitié.
Si tu prends pitié, je suis vivant.
Pour toi seul je soupire !
Pour toi seule je respire !
Ah, que tu inspires damour !
Ah, comme tu vis en aimant !
Jétais cruelle et dédaigneuse,
Seule ta mort ma rendue compatissante.
Mes yeux fixés sur toi,
Jai chu en te regardant, jai ressuscité
par toi.
Pourquoi tant daffrontements ?
Pourquoi tant de combats ?
Ne luttons donc plus, et effaçons
Tout souvenir des anciennes offenses.
Que lamertume passée
Se tempère parmi une paix si
désirée,
Adoucie par une alternance
De chastes embrassements et de baisers pudiques.
Exultez ainsi, heureux époux,
Dans des plaisirs si délicieux;
Quainsi un seul lien attache deux curs;
Embellissez ainsi les pentes désertes,
Ennoblissez les bois,
Et que partagent votre allégresse
Les bêtes sauvages qui habitent ma
forêt.
Allez, charmants époux
Là où Hyménée vous fera
monter,
Au mont destiné à vos glorieuses noces;
Et jouissez joyeusement;
Moi, je men vais dans ma caverne,
Pour préparer, avec laide de la fortune,
Le berceau de votre illustre fils.
La décence nous invite
À aller par des sentiers différents,
Moi par la mer, toi par le bois;
Nous nous séparerons, moi de toi, toi de
moi.
Rien quen parlant de séparation, tu me brises
le cur,
Ô toi qui es la meilleure partie de mon âme;
Jirai, je pourrai te quitter,
Puisque ainsi le veut la loi de lhonneur,
Hélas, mais en nous quittant,
Il me faudra mourir;
Comment pourrais-je vivre
Si mon cur sen va par un autre
chemin ?
Si seulement le Ciel voulait, ô Dieu,
Que cette séparation dépendît de moi
Autant que ma vie est en ton pouvoir !
Jirai, mais en traversant diverses mers,
Je répandrai de mes yeux
Un plus vaste océan de larmes
amères.
Dans les mers éplorées
De tes yeux en larmes,
Viendront se jeter des fleuves de sanglots;
Je franchirai les forêts;
Mais avec plus de tourments
Que ces forêts nont darbres ni de
bêtes sauvages.
Et moi, pendant que tu ten iras,
Veuve, je crierai si fort depuis la mer
Que toi-même, du fond de ta forêt,
Tu pourras entendre mon cri dagonie.
Depuis les forêts, jenverrai mes
gémissements de douleur
Si rapides, vers tes ondes,
Que je pousserai les plus durs rochers
À prendre pitié de mes souffrances.
Jespère passer des mers aux montagnes
Avec mes cris sonores et ininterrompus,
Et, en ayant poussé à pleurer ruisseaux et
sources,
Apitoyer les arbres et même les fauves.
Je men vais maintenant, ô mon amour,
Et jaurai, en partant, fidèle amant,
Le cur aussi constant que le corps sera
mobile.
Je men vais maintenant, ô ma vie;
Mais si je change de lieu, je ne change pas de foi;
En partant, mes sentiments
Seront stables, si le pied est en mouvement.
Adieu, mon soleil, mon cur,
Je men vais et je meurs; adieu !
Adieu, mon bien, mon amour,
Je men vais et meurs moi aussi.
Console-toi, mon bien,
Nous nous reverrons bientôt.
Ne languis pas, mon désir,
Cest un bref intervalle qui espace nos
regards.
Partons; jai une consolation:
Laffectueux Amour veut
Accroître le plaisir
Par une brève douleur.
Partons, et mettons un terme à notre souffrance.
Quand Amour réunit deux curs aimants,
Il montre alors clairement
Quun martyre éphémère redouble la
joie.
Mercure
Mercure
Une tresse qui ravit le prix à lambre
blond,
Une bouche qui obscurcit le beau vermillon du minium,
Une joue qui dérobe sa gloire au printemps,
Un front qui en un seul ciel ouvre deux soleils,
Une poitrine qui vainc livoire en blancheur,
Une beauté qui décoche des traits en mille
façons,
Sont le paradis de lesprit de lhomme,
Lidole des pensées, le dieu des curs.
Ce nest pas lusage du mariage légal,
Mais une luxure aveugle, un appétit
déshonnête,
Qui enivrent lâme de désirs sans
frein,
Et astreignent à idolâtrer un dieu
impudent.
Il ne sait pas quil prépare sa chute
catastrophique,
Celui qui se fait lesclave dune beauté
vénale;
Procris
apprécie les pierres précieuses, et non
lamant;
Lamour impudique a une mauvaise fin.
Exemple de courage et daudace,
Le redoutable Hercule a vaincu des monstres;
Mais à la fin, on la vu vaincu par la
lascivité,
Consumé par un incendie sauvage, et mort.
Le feu effréné dune mortelle luxure
A étreint la poitrine du jeune homme dAbydos;
Mais dans sa folle audace, à la fin, la mer en
courroux
A éteint lardeur de son feu.
Mais quon ensevelisse désormais les souvenirs
de transgressions:
Les ardeurs du grand Pélée sont chastes,
Et, dans leurs amours vertueuses,
Naîtront de la vertu semi-divine des fruits
glorieux.
Pour favoriser la joie du noble couple,
Jai déjà mis en route une troupe
dimmortels,
Et, rapide, je dirige mon vol dans cette direction:
Le moindre retard dans des épousailles est un grand
déplaisir.
Momus
Momus Dames, si
je vous dis Dames, si
je vous dis Dames, si
je vous dis Thétis,
si ton bel ami Sil
crie jusquaux étoiles, Sil
te déclare quà cause de toi, Enfin, ne
donne pas accueil
Dames, si je vous dis
Quà vos rayons
Je brûle et me consume tout entier,
Vous ne me croyez pas, non:
Vos éclairs ne sont pas faits de feu,
Et je ne suis pas de frêne ou de hêtre:
Cest une plaisanterie de dire «Je brûle, je
me consume tout entier»,
Quand en même temps on sen va sain et
gaillard.
Que votre beau visage
Me blesse à la poitrine,
Vous ne me croyez pas, non:
Mon cur nest pas de la viande de boucherie,
Votre visage nest pas fait dacier;
Cest une plaisanterie de dire «Je suis
blessé, vidé de mon sang»,
Sans avoir de blessure sanglante à
montrer.
Que votre beauté
Me tient dans les fers,
Vous ne me croyez pas, non.
La chaîne dun cheveu est facile à
briser,
Lhomme quelle lie se dégage
rapidement;
Cest une plaisanterie de dire «Je pleure dans ma
prison»,
Tout en lassant par ses cajoleries à droite et
à gauche.
Que sans cesse je fais déborder
Des fontaines où mon cur
sécoule,
Vous ne me croyez pas, non,
Parce que les fleuves sont faits deau et non de
larmes,
Et coulent de la mer [sic], et non des
yeux.
Cest une plaisanterie de dire «Je verse des flots
amers»,
Et puis de se montrer avec les yeux secs.
Gît malade, languissant,
Ne le crois pas, il ment,
Sa plaie est une piqûre daiguille;
Sil te dit «Je me meurs»,
Ne pense pas que ce soit vrai;
Avec tout son martyre,
Demain, tu le verras bien vivant, et bien entier.
Sexclame et souffre
Dis-lui en quelques mots
Que la douleur des amants est superficielle;
Sil brûle et senflamme,
Dis «Je gage quil a pris feu !»
Et que pour éteindre la flamme,
Il fasse sonner «au feu» dans son
quartier.
Son cur est plein de poison,
Dis que contre les toxiques,
La thériaque
et le Pontano
sont choses précieuses;
Dis-lui que sil va mal,
Il prenne médecine
Et si elle ne lui vaut rien,
Quil aille montrer son urine au
médecin.
Aux soupirs et aux larmes;
Ne te laisse pas entourer
Par des rhéteurs damour, des amants
pédants;
On apprécie plus, on récompense mieux,
Dans un cur aimant,
La clarté et le naturel
Que les fables et les hyperboles amoureuses.
Jupiter, Thétis, Pélée, Vénus,
Junon, Pallas, Mercure, Mars, Apollon
Jupiter Mercure
De même que Neptune gouverne les plaines
instables,
Et moi-même la sphère de
lempyrée,
De même notre cher Bacchus gouverne les tables,
Il est le bienvenu au milieu des rires,
Et sans sa noble et abondante joie,
Le banquet nuptial
Est un corps sans cur, un cur sans
âme;
Pourquoi donc, ô fils du Cyllène,
Le dieu des pampres nest-il pas en train
dégayer
Lapparat de la fête ?
Pour rendre plus serein
Ce jour de plaisir,
Jai invité, avec Bassarée
orné de baies,
Ivre de moût, le vieux Silène.
Les mêmes, Bacchus, Silène
Silène Bacchus [Ici
dansent un groupe de Faunes et un de
Bacchantes.] Silène Bacchus Silène
& Bacchus Silène Le
Choeur des Dieux Silène Bacchus Silène
& Bacchus Bacchus Le
Choeur Silène Bacchus Silène Bacchus Silène Le
Choeur Silène Bacchus Bacchus
& Silène Bacchus Le
Choeur Silène Bacchus Et
quon se jette vite au lit. Silène
& Bacchus Silène Le
Choeur Silène Bacchus Bacchus
& Silène Bacchus Le
Choeur [Fin
du ballet.] Pélée Thétis [La
Discorde jette la pomme dor.] Mercure Junon Pallas Vénus Mars Apollon Jupiter Mercure
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Versez aux assoiffés
Le doux Lyée
Et le dionysien
Lait des vieillards !
Je parie que je boirai
À la chantepleure;
Quand le tonneau me chante glou, glou,
Quel bien ça me fait !
Quoi, on ne boit pas ?
Pauvres abandonnés,
La vie est brève,
Les jours ailés.
Les années senvolent,
Les raisins consolent,
Buvons le peu de vin
Qui se trouve là, holà !
Parmi les lauriers, parmi le lierre et le nard,
Quon mêle la lambrusque au pampre.
Et quon foule et quon presse les grains,
Dans le bruit des pipeaux et des castagnettes.
Quand on rince le verre,
Quil ny reste pas une goutte deau,
Un vin aimable et mûr
Nest bon que quand il est pur;
Il ajoute joie sur joie dans le cur
Quand il pétille, quil a du piquant;
Et mes lèvres en sont avides
Quand il pique et quil a du mordant.
Vive Bacchus, notre dieu,
Et buvons, cest moi qui verserai !
Que chacun boive autant que moi,
Que chacun boive autant quil peut.
Jai bu, à toi de boire,
Et en plus,
Quand tu seras fatigué de boire,
Crie: Vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Que les faunes les plus rustiques sautillent,
Que les vierges des forêts se
promènent !
Quils dansent le branle, dansent la carole, fassent
des galanteries,
Et dissipent le nuage de lâme.
La vernaccia très précieuse
Restaure notre esprit,
Et sa douceur verdoyante,
Chasse lamertume du cur ;
Le puissant trebbiano
Rend lhomme allègre et sain;
Mais cest le très doux vin de Crète
Qui rend lâme la plus joyeuse.
Vive Bacchus, là où on fait ripaille,
Où chacun porte un toast,
Et moi, je lève mon verre
En lhonneur de notre santé.
Jai bu; pas mauvais, ma foi !
Et maintenant, à toi !
Crie donc, quand tu auras assez bu:
Vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Laimable et délicieux nectar,
Engloutissons-le avec dénormes
coupes.
Absorbons avec dénormes amphores...
...cette pourpre, ce chrysolithe
délectable.
Blasphémateur abominable,
Celui-là qui hait la vendange !
Cest la belle vie, pour les gens,
De regarder pendre les grappes
De raisins blancs, de raisins noirs,
De charger paniers et corbeilles,
Cercler les tonneaux, préparer les cuves,
Couler le moût, soutirer les vins.
Vive Bacchus ! Moi, jusquà ce que
jéclate,
Je veux abuser de sa bonté;
Dans la mort, on vit doublement
Si on peut trinquer là-bas ;
Mais maintenant, et nuit et jour,
Je boirai ici,
Et je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Cest un perfide, un maléfique, un
mortifère,
Qui veuf desprit et de crédit...
...sadonne plus à la douce Vénus
Quà la joie de Bacchus
lendormeur.
Quelle couleur est plus belle
Que la couleur du moscatel ?
Le bouvier, dans son pot de vin,
A le remède de tous les maux;
Il fait beau voir, répugnante attitude,
Le vilain qui boit à même la benne;
Il fait beau voir les villageoises
Mettre la bouche à la cannelle.
Vive Bacchus et sa liqueur,
Buvons deux coupes, buvons-en trois !
Mais que vois-je ? Ô stupeur,
Le sol qui sen va, sans avoir de pieds !
Quil sen aille avec tout ça,
Moi je bois,
Et je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Avec une musique de flûte et de tambourin,
Avec un cantique méthodique, un hymne
coulant...
...Que coule à flots le nectar de Bacchus,
Aucun plaisir, lorsque le verre
Est apporté par léchanson;
Le bonheur, cest boire à la fiasque
Le moscatel et lamarasque.
Maudite est la table
Où Bacchus sert autre chose;
Quand on boit, le plaisir saccroît
Si chacun se le verse à soi-même.
Vive Bacchus, qui nous rend gais !
Mais je ne sais où je men vais,
Je vois le soleil à travers lombre noire,
Je suis ivre, oui ou non:
Il nest pas ivre, celui qui est ici,
Ma foi, oui:
Allez, toi, fatigué de boire, dis:
Vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Saoulons lenfant de Sémélé,
Quon samuse avec des roulades et des
culbutes !
Que gargouillent les chantepleure et les bouteilles,
Et quon vive, et quon jouisse en
Apollon.
Du Romain lâme se console
Avec le jus de Caprarole.
Le Toscan, pourquoi se vante-t-il
De la noble humeur du Chianti ?
Le Vicentino aux Lombards
Paraît étranger et bizarre;
Quant à nous, tous les crus nous plaisent
Pourvu quils fassent le cur aise.
Camarades, vive Bacchus !
Je bois votre santé à tous,
Sont-ils des dieux ou des châtrés,
Je vois trouble, ma foi, je nen sais rien;
Seraient-ils des bufs, que mimporte !
Aïe, je me casse la figure !
Mais je dirai, lassé de boire:
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Vive Bacchus, vive Bacchus !
Eh bien, après tant et tant de
mésaventures,
Malgré la Discorde, je me suis uni à toi;
Lendurance et le bon jugement dans un cur
aimant,
Finissent par surmonter toute difficulté
extérieure.
Maintenant que, dans la paix si désirée,
Nous arrivons aux heures de fête et de
tranquillité,
Le briquet de la Discorde ne peut mêler
Ses noires étincelles au flambeau de
lamour.
Quelle nouvelle lumière soffre à mes
yeux ?
Que lis-je ? Écoutez,
Ô vous qui allez fières de votre
beauté:
«Quon donne cette pomme à la plus
belle !»
Quon donne cette pomme à la plus
belle ?
Découvrons donc le souhait intime de notre
cur,
Trêve de modestie !
Léclat de cet or me fait trop envie !
Qui oserait, présomptueuse, maffronter,
Moi qui suis la dignité et la noblesse de la
beauté,
Puisque de mon visage émane une triple
lumière;
Quelle beauté ne sincline pas
Devant la belle Dame et Reine du ciel ?
Parce que tu détiens lempire souverain sur les
étoiles,
Je thonore en suppliante;
Mais, ô Junon, la vérité doit
prévaloir:
Lappétit pour lor est un défaut
chez qui règne.
Le faste hautain ne convient pas à ta grandeur;
Tu sais quun arbre élevé
Fait ployer sa cime là où son fruit est plus
gros;
Je ne vois en toi que beauté du corps;
En moi, plus que le corps, cest lâme qui a
du prix,
Et la beauté éternelle est le moindre de mes
ornements.
Si cette pomme doit aller à la beauté, elle
est à moi.
Vois mes deux yeux allumer des flammes,
Examine léclat de mon visage,
Écoute ma voix, admire mon sourire,
Regarde la candeur de mes blanches mains,
Et, devenu ma proie grâce au hameçon
dAmour,
Avoue, attiré,
Que la vertu et la souveraineté
Doivent sabaisser et céder devant mes
caresses.
Baise ma bouche,
Palpe ma poitrine,
Touche tout mon corps,
Et, devant un plaisir plus quhumain,
Dis-moi si, quand je veux,
Tu noublies pas ton éloquence, et Jupiter son
règne;
Vous vous targuez lune dintelligence,
lautre de richesse;
Je ne vous les dispute pas,
Mais en beauté, je lemporte sur vous;
Et vous ne devez pas, ô déesses,
Revendiquer la pomme qui me revient.
Que ce soit injustice ou pure raison,
Il suffit: je veux
Quon donne cette pomme dor à
Cythérée,
Ou je vous ferai voir avec mon glaive
Que je suis toujours égal à
moi-même.
Tais-toi, Junon; tais-toi, Minerve;
Taisez-vous toutes, déesses;
Cypris vit sous ma protection.
Ma puissance efface toute valeur;
Léloquence est vaine contre
lépée; il faut
Que chacun se taise, ou sinon, ici, vaincu, vide de
sang,
Il laissera sur le terrain ses membres épars;
Quil se taise, ou il paiera son audace de son
sang;
Écoutez, plus un mot, cest Mars qui
parle !
SI tu es le dieu des armes,
Tu as quand même parfois cédé à
la vertu;
Tes exploits si illustres seraient obscurs
Sans lhonneur de mes fameux chants;
Espère la victoire dans tes combats
Quand tu auras pour mobile lhonnête et le
juste;
Mais si tu es mû par la luxure et non par la
raison,
Tu seras brisé et déconfit;
À mon sens, Jupiter étant juge,
Le prix de la beauté
Ne doit aller quà Pallas;
Ainsi parle Apollon,
Poussé par la vertu, et non par les sens.
Donc, en face du Tonnant,
Aussi impudents, aussi relâchés,
Vous ne rougissez pas de donner libre cours à vos
paroles,
Imprudents, déraisonnables;
Dieux qui vous vautrez dans la luxure et la
colère,
Vous oubliez sans doute
La puissance de mes flèches,
Puisque vous osez libérer vos langues
effrontées,
Infectées de venin.
Où est le respect, où est la
déférence
Dus au roi du ciel ?
Quel horrible voile fait écran à votre
vue,
Pour que, dans cette enceinte montagneuse,
Vous ne distinguiez pas mon pouvoir et le
vôtre ?
Les étoiles brillent, tirent leur lumière de
Phébus;
Vous, cest par moi que vous brillez;
Cest grâce au Tonnant que tous les autres
dieux
Se voient révérés,
adorés.Jupiter vous lordonne:
Taisez-vous donc, et écoutez attentivement
Tout ce que, par ma bouche, vous expose Astrée
Dans ce litige en cours à propos de
beauté.
Le chur des dieux célestes
Nest pas en état de prononcer un jugement
équitable;
Sous divers prétextes,
Chacun est partial.
Je loue Junon,
Dautres applaudissent Cypris, dautres
Pallas.
Que le berger phrygien reste sur le mont Ida,
Lui à qui Astrée remet sa propre lance.
Quil dise laquelle a les joues les plus
charmantes,
Junon, ou Minerve, ou la déesse de lamour.
Toi, mon messager, porte donc
Au jeune homme de lIda
Cette pomme, doù est issu aujourdhui
Le grave différend entre les belles du ciel.
Confie-la lui,
Et que lui loffre à la plus digne.
Je najoute rien à tes paroles, et ny
retranche rien,
Ô maître des planètes;
Mais je déploie mes ailes pour tobéir au
plus vite;
Tes paroles seront des décrets et des
lois.
ACTE III
La Discorde, avec le costume de
Méléagre
La
Discorde
De lillustre seigneur de la bouche du Ténare,
Je tiens le pouvoir de me transformer moi-même
Et dimiter, des mortels et des dieux,
La forme, les gestes, la démarche, lhabit et la
voix.
Je suis toujours la Discorde,
Mais, revêtue de cette cape,
Avec toute cette élégance,
Avec cette douce voix,
Tout le monde me prendra pour Méléagre.
Et qui donc croirait
Que sous ce vêtement usurpé et léger
Une forme humaine cache une ombre infernale ?
Mais ce nest pas sans raison que je me transforme;
Je marche vers le triomphe
De mes efforts couverts dhonneurs;
Je tresse des lauriers en couronne pour ma chevelure,
Je vais, à la tâche fixée et
commencée,
Apporter victoire et louange,
Et mes armes seront lastuce et la ruse.
Des époux détestés,
Jai jusquà présent troublé
les noces, non les curs.
Je mapprête maintenant à perturber leurs
amours
Par des sentiments de jalousie.
Jinfiltrerai dans leurs poitrines
enflammées
La haine, la colère, le dépit.
Il nest rien qui fasse davantage bouillir la
colère
Que de découvrir, chez une femme trompeuse,
Une passion feinte, quon croit
véritable.
Pélée, la Discorde en
Méléagre
Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée [La
Discorde] Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée La
Discorde Pélée
Ah ! comme le malheur peut briser les plus beaux
projets,
Combien le sort est différent des
intentions !
Cest souvent quand il resplendit le plus que le ciel
sobscurcit,
Et tel qui devrait rire, parfois pleure.
Ce nest pas pour rien que je mindigne,
Puisque je vois mon bateau secoué et
ébranlé
Par le cruel Macynion
Alors quil était si près du port tant
désiré.
Cest souvent comme un avertissement du ciel
Que de rudes malheurs viennent, pour notre bien;
Et lhomme, dont les désirs sont toujours
excessifs,
Appelle calamités ce qui est son bonheur.
Ce nest pas pour rien que je me lamente;
Tu connais déjà la grande bataille,
Qui a entaillé mon bonheur,
Qui a fait naître mon tourment et mes
misères;
Quel destin est plus cruel
Que celui qui sépare de sa dame un amant
fidèle ?
La femme nest quun aspic meurtrier,
Qui est loin delle est loin du mal.
Qui na pas de dame ne connaît pas
lamour,
Et qui ne vit pas en aimant
Ne vit pas du tout, ou bien na pas de cur,
Ou sil en a un, il est de marbre ou de
diamant.
Quil nespère aucun fruit de ce quil
a semé,
Celui qui fonde son amour et son espoir sur un cur de
femme.
La femme est la force de lhomme et son
soutien.
Bien plutôt sa perte et sa ruine.
Cest un miel, un gâteau imprégné
de douceur.
Bien plutôt une absinthe scélérate et
abominable.
Cest la femme, seule,
Qui nous caresse, nous anime et nous console.
Elle plaît, certes, mais elle tue;
Elle donne et elle demande, elle aime et elle hait, elle
pleure et elle rit.
Mais quels sont ces blasphèmes inhabituels
Que ta bouche peut proférer ?
Mes paroles sont en rapport avec la situation;
Celle que tu estimes un phénix de
fidélité
Mincite à parler ainsi;
Ma langue ne veut discuter
Que de Thétis, la déloyale, la
traîtresse.
Thétis trompeuse ?
Tais-toi, tais-toi, tu mens !
Vraiment, ta langue blessante a appris
Auprès des dents, comment mordre.
On verra plutôt le soleil être las de sa
course
Que Thétis manquer damour et de foi.
Lhomme est toujours incrédule devant son propre
mal;
Tu ne refuseras pas
Que tes propres yeux soient témoins et juges
Des ruses et des torts dont tu es victime.
Avant que je voie Thétis faire uvre de
perfidie,
Je ne verrai plus les fleuves courir à la
mer.
Voici précisément le lieu et lheure
Où celle dont tu es épris
A promis à son ancien amant
De laisser senvoler sa fleur virginale.
Partons maintenant, et reviens;
Tu verras bientôt ce que tu ne crois pas.
Je ne sais pas si, dans une telle horreur,
Je devrai prêter foi à mes yeux
eux-mêmes.
Thétis, puis Pélée
Thétis Pélée
Un autre dit que la beauté
Associée à lhumilité, en acquiert
plus déclat.
Je dirai, moi, que la beauté
Est parfois renforcée par la hauteur.
Parce quau concours de beauté je me suis
tue,
Mes traits ont été oubliés;
Et pourtant, parfois, moi aussi,
Jai enflammé, jai tué, jai
plu.
Combien, peut-être, Junon serait frustrée,
Combien la pâle Pallas,
Combien la vaine Vénus;
Si à ces trois sadjoignait
Thétis, quatrième déesse !
Si je mexamine
Dans le clair cristal de ces eaux,
Mon visage nest pas si repoussant
Quil ne puisse aller de pair avec toute autre
beauté.
Mais cest de toi que je me plains,
Ô Pélée négligent !
Tu devais, insensible,
Montrer envers ton amante ardeur et zèle.
Indifférent, taciturne,
Lesprit trop égaré,
Pélée, tu tes montré trop
rustre.
Rustre, moi ! Ô Dieu !
Thétis, Pélée caché, la Discorde
sous lhabit de
Nérée
La
Discorde Thétis Pélée Thétis La
Discorde Thétis La
Discorde Thétis La
Discorde Thétis La
Discorde
Sur ces rivages pleins de douceur,
Accoutumée à chanter et danser,
Ma Thétis a lhabitude
De fréquenter ces plages.
Qui sait si Amphitrite,
Secondant mes vux,
Ne va pas envoyer à cette rive
Mon cur, mon bien, mon désir ?
Que je suis réconfortée,
Combien jai le cur en fête,
Avec quelle joie je revois
Celui qui est mon port et mon étoile polaire dans les
tempêtes !
De grâce, hélas, vieillard chéri,
Laisse-moi entourer ta poitrine de mes bras,
Laisse-moi serrer
Ta main dans la mienne, et reçois
Ces chers, ces vivants,
Ces pudiques baisers dun amour
sincère.
Pudiques ? Ah, tu me tues !
Mais je ne veux pas en voir davantage, jen ai
déjà trop vu.
Comme tu es arrivé à temps,
Père désiré,
Pour rendre plus clair le jour de mes noces,
Quel dieu plus cher pouvait arriver ?
Ma fille, je connais déjà
Le feu dont tu es enflammée.
Thétis, tu as trop osé:
Tu ne peux pas, tu nas pas le droit, tu ne dois
pas
Te lier toi-même sans mon consentement.
La foi promise est vaine,
Vains sont les hyménées,
Déshonnête est la fille
Qui se soustrait à la bride paternelle.
Romps, Thétis, romps
Le nud qui te lie:
Pélée ne taime pas, il te trompe, il
joue la comédie.
Il ma donné des signes trop certains de son
feu.
Ah ! je lai vu gisant, presque noyé,
à cause de moi;
Plusieurs fois il a brûlé, gelé, est
tombé et ressuscité.
Tu laimes, et ton amour aveugle ne discerne rien;
Il a lair de sévanouir et de mourir;
Mais, folle, il se moque de toi;
Ou plutôt, il te dédaigne et adore
Mergelline.
Mergelline, ma servante ?
Tu las dit, cest précisément
elle;
Et crois-moi:
Sil sattache à toi, cest pour se
rapprocher delle.
Les flammes de son cur,
Les gages de son amour,
Font que dans mon âme, le moindre soupçon
Dune telle cruauté, ne trouve pas de
place.
Il laime, elle répond à sa flamme;
Voici lheure quils ont fixée
Pour leur larcin amoureux:
Retire-toi maintenant,
Va te dissimuler derrière ce feuillage,
Et tu connaîtras la tromperie et la ruse de
Pélée.
Pélée
Pélée
Thétis, je tai aimée, je ne le nie pas;
maintenant, je ne taime plus,
Au contraire, je te rejette, je te méprise,
Et à travers la rage et la rancur,
La haine sera aussi forte que le fut lamour.
Je serai si dur avec toi,
Que lAfricain na pas de serpent,
lHyrcanien de tigre
Aussi cruel, si inhumain.
Un visage plus limpide, plus serein
Sera ce qui chasse ta splendeur de ma poitrine.
Une plus douce chaîne enlace mon cur,
Mon sein brûle dune flamme plus charmante.
Non, non, tu nes pas aussi belle que tu crois;
Cest moi qui ai peint ta beauté comme
insurpassable,
Moi seul, moi seul, je tai forgé pour toi dans
mes vers
Des formes suprêmes et des qualités
sublimes,
Pour te consacrer par un vu mes pensers,
Pour faire de ton visage méprisé ma
divinité;
Je confesse que jai été aveugle, que
jai été stupide;
Et aujourdhui, pour me punir, je bats ma
coulpe.
Mergelline, Pélée, Thétis
cachée
Mergelline Pélée Mergelline Thétis
Seigneur, je te vois tout gonflé
De rage et de colère;
Quelle cruelle tempête dun sort hostile
Vient perturber ton sort ?
Tu tombes au bon moment,
Nymphe désirée, nymphe chère !
De grâce, viens avec moi ; pour ma peine
amère,
Cest à toi seule, Mergelline, que je demande
secours.
Viens, avec toi, justement,
En suivant lancien style,
Je veux exacerber la douleur de mon feu.
Voici, noble Pélée;
Jaccours promptement pour obéir à ta
volonté.
Pures oreilles, vous avez entendu; yeux, vous avez vu
Ce quil mimportait de regarder et
découter;
Thétis, il ne test plus permis
De refuser de croire
Ton père affectueux, et de te flatter
toi-même.
Ton époux infidèle,
Celui que tu adores comme ton dieu,
Jouit dune autre amante,
Et toi, jalouse, tu te détruis et tu meurs !
Ta maladie est mortelle, sans aucun remède.
Déjà tu sens tes derniers esprits
défaillir,
Te voici déjà muette, languissante,
livide,
Tu exhales de ton sein glacé les derniers
souffles;
Mais, avant de traverser lhorrible passage,
Rappelle ton âme à son premier office,
Et pendant un instant bref et passager,
Lâche, malheureuse, lâche les rênes
Aux soupirs, aux sanglots, aux hurlements,
aux gémissements;
Pitié, miséricorde, ô terrible
amour,
Renvoie à
lÉrèbe lhorrible
jalousie;
Ne laisse pas son venin glacé et infectieux
Me torturer, mexterminer !
Il ne te suffit pas donc pas que ton incendie
Si féroce, si inouï, mabatte et me
tue ?
Pitié, miséricorde, ô terrible
amour !
Mais quelle furie de lAverne memporte maintenant
dans labîme ?
Quel tourment des abysses fait de moi une
possédée,
Quelle sauvagerie fait de moi une brute, une
vipère ?
Je sens autour de mon cur des serpents, des
aspics !
Pour me déchirer, me déchiqueter, ouvrir ma
gorge,
Je vois venir cent hydres, cent Cerbère,
Pitié, miséricorde, ô créatures
indomptées !
Un monstre abominable vient
méviscérer,
Un fouet sans pitié me lacère,
Mais combien en un seul instant me déchirent le
cur !
Hélas, avec cent fouets, cent foudres,
Les mains de Briarée moppriment
lâme,
Sisyphe me transmet son lourd rocher
Pour que jerre avec une douleur
perpétuelle;
Ixion ne veut plus tourner sa roue,
Et loiseau vorace et impitoyable
Na plus faim de Tityos, mais de mon cur.
Pitié, miséricorde, ô Pluton, ô
démons !
Mais folle que je suis, jespère de la
pitié
De tout ce quil y a de plus impitoyable.
Pourquoi, timorée, ne vais-je pas chercher
Auprès du fer la merci que je demande ?
Oui, oui, fer mortel,
Tranche le fil vital de mes jours !
Mais quoi ! laffreux martyre
Que je supporte en vivant
Ne finira pas si je meurs invengée;
Il faut quil périsse, dune façon
impitoyable,
Lassassin; et sa victime
Regardera ce rivage,
Triste et éplorée;
Ah, tragédie misérable et
funeste !
La scène se déroule dans les bois du mont
Ida
Pâris
Pâris
Ah, vraiment, le monde est fou !
Celui qui est aveugle comme une taupe se prend pour
Argus;
Il uvre à son propre malheur,
Il accuse davarice le destin qui lui est
favorable,
Oui, il est excessif dans ses désirs,
Celui qui appelle mesquin le ciel généreux et
prodigue;
Il ne sait pas quil a beau dépouiller
lIndien de ses pierreries et de son or,
Il nest réellement possesseur de rien parmi ses
trésors;
À la merci des mers
Au bon vouloir des vents
Il méprise risques et sueur;
Il souffre les fardeaux pénibles
Des aciers les plus lourds,
Il prend, audacieux, comme un jeu
Daller affronter les lances et les arcs,
Il sexpose lui-même aux foudres
enflammées.
On dirait que la mort lui est plaisante,
Tant quil cherche à obtenir des trésors
et de hauts rangs;
Pour conquérir des diadèmes
Il sort de ses frontières,
Et avec ses fantassins et ses destriers,
Il piétine, il opprime ses faibles voisins.
Mais il peut bien saccager et piller à sa guise,
Lhomme avide de régner:
À la fin, les hauts palais sont entourés de
nuages.
Les fruits et lherbe donnent
À lheureux berger, une nourriture plus
agréable
Que les tables magnifiques et superbes;
Leau claire et glacée
Est plus douce à boire pour le joyeux paysan
Que les boissons rares et précieuses.
Ô fortuné, ô sage,
Celui qui loin de la rumeur
Choisit pour une humble vie un nid sauvage !
La pompe royale est une splendeur sombre;
Les manteaux dorés apportent avec soi les
embûches,
Les sceptres, bien que dor, sont pesants aux rois;
Et les vertes prairies,
Plus que le lin moelleux, donnent de doux sommeils.
Il ne craint pas la chute,
Lhomme qui rampe, courbé;
Les palais hautains, qui touchent le ciel,
Ce sont eux que dévaste la foudre;
La roche la plus élevée, si elle tombe,
Seffondre en une immense ruine;
Les humbles masures sont bâties
Sans craindre les précipices.
Quil senorgueillisse parmi les fastes,
Quil loge dans un vaste palais,
Celui qui aime la pompe;
Moi, loin des conflits,
Parmi ces plaisantes collines,
Parmi les brises et les eaux, je nai rien à
désirer.
Mercure, Pâris, Vénus, Pallas,
Junon
Mercure Pâris Junon Pâris Pallas Pâris Vénus Pâris Junon Pallas Vénus Pallas Junon Pâris Junon Pâris Pallas Pâris Vénus Pâris Junon Pallas
Jeune et auguste sage,
En qui vont de pair la naissance et lintelligence,
Tu vois ici rassemblées dans ce petit espace,
Au sujet de cette pomme dor,
Les beautés du royaume céleste.
Un différend est né entre elles à
propos de beauté.
Le roi des astres menvoie en ambassadeur;
Pour que je transmette ce précieux prix
À toi, estimé dAstrée;
Ainsi, suppliante et courbée
La fierté du ciel descend sur terre.
Le regard humain ne peut, même de loin,
Fixer le soleil;
Comment mon regard terrestre pourrait-il
Regarder de près, sans être ébloui,
La lumière céleste ?
Et vous qui, de vos nobles splendeurs,
Rendez lumineuses
Les ténèbres muettes
De ces bois ombreux,
Puisque vous êtes trois à vouloir une seule
pomme,
Pensez quune intelligence,
Même immortelle, est incapable
De satisfaire et contenter toutes les trois;
Si bien que si jaccorde ce précieux
présent à lune,
Jespère obtenir indulgence et pardon des deux
autres.
Pâris, je suis Lucine,
Épouse de celui
Qui lance les flèches et régit les
destins;
Mais cela ne doit pas tinfluencer,
Ni mon empire ni ta crainte ne doivent jouer:
Laisse-toi guider par la justice, et regarde:
Les orbes fatals ont-ils
De claires étoiles égales à ma
lumière ?
Le soleil, dans sa course, est-il plus pur ?
Dis-moi si ce front
Ne paraît pas être le grès même
Où Cupidon aiguise sa flèche dor.
Je suis, enfin, je suis
Loriginal du Beau,
Lorigine du Bon;
Ni plume ni pinceau ne peut me figurer pleinement;
Lune ou lautre déesse nest
quune copie de moi,
Toute splendeur dérive de ma splendeur.
Jai vu en vous
Un condensé de toutes les beautés.
Insensé serait celui
Qui sous-estimerait la lumière de vos yeux;
On doit rendre hommage à votre beauté.
Mais Jupiter, bien plus sage que moi,
Mimpose de tourner mon attention et mon regard vers
les autres;
Si je tarde à prononcer un jugement en votre
faveur,
Ne prenez pas ce délai pour un outrage.
Bien que, rien quà regarder
Mon corps si précieux,
La nature soit stupéfaite
De sa facture immortelle,
Je ne mets pas en avant, comme mienne
La beauté du corps, inférieure et
périssable,
Mais jélève lesprit
Vers une beauté plus durable et plus sublime.
Pâris, cest la vertu qui te parle:
Des célestes sphères
À cette forêt de lIda
Aucune ne serait descendue solliciter ton suffrage
Si je ne tavais pas fait bénéficier de
tous mes dons.
Mais comment puis-je douter de ton vote ?
Si tu me suis fidèlement,
Cest à moi seule que tu dois décerner la
victoire.
Je vois ce quil nest pas permis aux autres de
voir;
En vous voyant, vous seule, joublie tout autre
spectacle:
Je vois un Phénix,
Je vois un ciel, je vois un soleil, je vois un dieu,
Vous êtes un prodige unique de beauté.
En vous offrant la pomme,
Je ne vous offre que ce qui vous appartient;
Si jagissais autrement,
Jagirais en animal, non en homme;
Elle est à vous, je vous le confirme;
Pour un bref moment seulement,
Vous me la confiez, et je la reçois en
dépôt.
Quun noble cygne donne libre cours
À sa langue mélodieuse, pour louer ma
beauté;
Quil chante quauprès de mon visage il
fait peu de cas
Des traits de Cynthie ou de lAurore,
Quil dise quà ma joue noble et
séduisante
La rose cède, vaincue;
Que pour mon teint immaculé,
Le lait est une comparaison offensante;
Quil dise que ma lèvre fait honte à la
nacre,
Que ma bouche exhale tous les parfums de lArabie,
Que je suis un nid de grâces, une arche
damours,
Que je suis le prix et lhonneur de nos temps,
Dans son vers éloquent, ma splendeur
Sera dépeinte moins belle quen
réalité:
La langue des mortels nest pas assez forte ni
riche
Pour être à la hauteur de ma beauté.
Regarde, berger, si tu es capable de soutenir
Ne serait-ce quun rayon de mon visage;
Puis dis avec quel handicap
Pallas et Junon rivalisent en vain avec moi.
Mais tu trembles et chancelles;
Peut-être lexcessif éclat de ma
fulgurance te dérobe-t-il ton âme ?
Eh bien, ranime-la
Et pour ne pas faire offense à mon visage,
Dans ce plaisant différend,
Attribue-moi tes louanges, donne-moi la palme.
Attiré par tant de lumière vers trop de
gloire,
Je suis stupéfait, et je me tais;
Vous faites de votre silence un argument si clair
Que je souscris à vos paroles.
Pourtant, je vois quen ce plaisant et noble
litige,
Chaque déesse touche et offense également,
Celle-ci ne brûle et ne resplendit pas plus que
celle-là,
Cette autre ne lemporte pas sur les deux
premières.
Je suis en pleine confusion: que dois-je faire ?
Laquelle
Crois-je devoir placer avant les autres ?
Jignore devant quelle beauté incliner mon
âme;
Mais oui ! je vais trouver une nouvelle position de
repli !
Puisque dans cette charmante joute
Chacune à égalité court dans la
lice,
Je vais faire séparer
Les vêtements jaloux de ces ivoires animés.
On voit que souvent
Un lin délicat couvre un sein ridé,
Comme une amphore dor enferme un poison,
Et comme parmi lherbe et les fleurs rampe le
serpent;
Pour ravir au jour sa splendeur éblouissante,
Que chacune donc se dépouille de son vêtement
orné.
Je ne suis pas venue ici des enceintes célestes
Pour me défaire du voile de la pudeur;
Le roi du ciel na pas envoyé son
épouse
Pour quelle fasse un obscène étalage de
sa nudité.
Regarde, berger, ce quon peut montrer
Dans les limites du licite et de lhonnête;
Ne tente pas, impudent,
Dépier ce qui est entre le pied et la
poitrine.
Ce nest pas par pudeur, ô déesses, ni par
souci dhonneur
Que vous rechignez à vous défaire de vos
riches vêtements,
Mais parce que vous nêtes pas sûres, parce
que vous craignez
Que la beauté que vous cachez soit
inférieure.
Mais moi, voyez, je défais ma ceinture et mes
agrafes,
Je me délace, je mavance et je me tourne.
Regarde-moi sous toutes les faces
Penche-toi seulement pour contempler plus bas
Et dis si, au geste, à la démarche, au
pas,
Je ne suis pas le vivant séjour du vrai beau.
Et si tu veux te rassasier pleinement
Là où ton regard natteint pas, que le
toucher y parvienne.
Courage, je dévoile mon sein,
Tu connaîtras bien vite
Que cétait lhonnêteté et non
un défaut qui me retenait.
Je me dévêts donc moi aussi;
Regarde si les membres cachés
Sont moins charmants et moins gracieux que les parties
dévoilées.
Où que je tourne les yeux,
Dans ces nobles beautés,
Dans ces appas plus quhumains,
Je vois, confus, des merveilles damour.
Il faut que je vous examine séparément; pour
cela,
Vous, Minerve et Cypris, allez à
lécart.
Tu as déjà contemplé, et en bonne
justice tu dois
Me proclamer victorieuse;
Mais pour gagner du temps
Si tu me donnes satisfaction, je ferai ton bonheur:
Je toffrirai, en nombre infini
Des coffres de fer incrustés dor;
Si dans ce douteux procès,
Tu maccordes le prix de la beauté,
Je ferai que dans un empire immense,
Ton nom sera fameux;
Je promets, je destine
La couronne dAsie à ta chevelure.
Mauvais conseils, Lucine, mauvaise exhortation !
Tu nes pas venue ici à un marché
où on négocie;
Le désir dun sceptre, lappétit des
trésors
Ne pourront pas faire que je te préfère
à tes rivales.
Je serais vraiment indigne de régner,
Si le règne sachetait au prix de
lhonneur.
Va-t-en, et garde tes richesses pour toi,
Va-t-en, et que Minerve vienne.
Si tu ne veux pas que Némésis irritée
contre toi et hostile
Dirige son épée pour ta perte,
Déclare-moi belle plus que les belles,
Jette à bas lorgueil de mes rivales:
Et de toi, jouvenceau phrygien, je ferai
Un Mercure sur terre pour le savoir, un Mars pour la
guerre.
Alors que tu enseignes
Que le juge vénal
Vend son tribunal aux enchères,
Tu me donnes un bien mince exemple de sagesse,
Et tu te montres à moi, pour ne pas dire
ignorante,
Une maîtresse insuffisante, une préceptrice
limitée.
Maintenant que je tai vue et entendue, sagace
déesse,
Écoutons Cythérée.
La richesse et le pouvoir
Sont peu nécessaires
À qui est déjà fils de roi;
À celui qui possède la vertu,
Il est superflu doffrir intelligence et bon
conseil;
Et je ne pense pas que tu veuilles quon fasse de
toi
Un audacieux et invincible guerrier, là où
règnent la concorde et la paix.
Mais si tu tranches en ma faveur,
Je te donnerai pour amante
Une jeune Grecque, sur le gentil visage de qui
Les cieux et les planètes ont déversé
toutes les grâces;
Et si tu refuses celle-ci
À qui toute beauté a été
accordée par le Destin,
Moi, qui suis lidole des hommes et des dieux,
Je moffre moi-même à toi pour ta
délectation.
Cette pomme dor
Doit revenir à votre mérite.Je sais que jamais
prix,
Suivant la loi, ne fut plus justement offert.
À côté de vous, toute dame paraît
obscure et méprisable;
Et auprès de votre soleil, le soleil est moins
clair;
Les deux autres belles ne le sont pas autant que vous,
Et je vous déclare plus charmante,
Plus séduisante, plus gracieuse
quelles.
Inique Pâris,
indigne dun tel nom,
Puisque ton discours est déséquilibré
et partial,
Ton injustice provoque ma juste colère,
Tu prononces contre toi une sentence de mort.
Quand tu verras ta patrie détruite, ton royaume
incendié,
Et ceux qui te sont les plus chers dans le sang et les
larmes,
Alors, tu sauras, mais inutilement
Que Cupidon ta rendu aussi aveugle que lui.
Vénus, chur damours chantant et
dansant
Le
Choeur des Amours Vénus
Déjà notre belle génitrice
Savance avec son altière beauté;
Nous, amours, dansons
Joyeux et mélodieux.
La féconde déesse, lenchanteresse
Est lIdée de la Beauté.
Le Paradis na pas de visage
Qui soit plus beau que le sien;
Dansons, nous les amours,
Joyeux et mélodieux.
Déjà se prosternent devant son beau visage
La richesse et la vertu.
Pour remporter le prix de la beauté,
Jai été la première des
trois.
Doux Amours,
Agitez bruyamment, pour la brise et pour moi,
De belles fleurs
De troène et damarante.
La clarté est si grande en moi
Quelle éclipse toute splendeur.
Doux amours,
Tressez damples guirlandes
De belles fleurettes
Pour mes cheveux qui lient les curs.
La Discorde
La
Discorde
La Vérité et la Sincérité
Sont de fausses divinités du vulgaire aveugle.
La tromperie est un vrai dieu ;
Son illustration parfaite, cest lhomme
Qui affiche un cur sincère en jouant double
jeu,
Qui couvre le vice du manteau de la vertu.
Le simulateur arrive à ses fins; celui qui ne feint
pas, le sot,
Court à sa perte, sans que rien le retienne.
Me faisant passer tantôt pour Mergelline, tantôt
pour Nérée,
Jai trompé deux époux,
Et jai donné de nouveaux titres de gloire
à la grande Dité;
Mais ce nest pas assez : méprisable est le
coureur
Qui, au milieu dun groupe rapide,
Ralentit à mi-chemin
Sa course véloce;
Plus noble et plus digne
Est celui est qui arrive vainqueur au but.
Jai répandu beaucoup de poison et de feu,
Je ne suis pas pour autant rassasiée et
fatiguée;
À côté de toute limmensité
de mon désir, beaucoup est peu.
Je ne marrêterai jamais
Tant que je narriverai pas au but fixé.
Si jai beaucoup sué ici,
Maintenant, pour donner un trophée aux âmes
rebelles,
Je me mets en chemin pour apporter
Maladie et incendie au royaume des
étoiles.
Pélée
Pélée
Où que je dirige mes pas, où que je tourne le
regard,
Il me semble voir limage
De mon ennemie infidèle, et je soupire,
Et de mes yeux faisant naître un lac,
Errant par bois et monts,
Je vais clamant sans cesse: mexclamant
«Thétis, linique, a le cur trop
sévère.»
Et les grottes font écho: «Hélas,
cest vrai !
Cest vrai, sourde, tu nentends pas mes cris,
Et tu es la plus criminelle
Que nourrissent les cieux et les
éléments.
Thétis en habit de cavalier,
Pélée
Thétis Pélée
Tu mens, héros infidèle, tais-toi, tu
mens;
Ne tétonne pas si mon discours
toffense.
Je suis un cavalier
Fier davoir de guerrier le nom et les actes.
Quiconque porte un bouclier et ceint une
épée
Sait que la loi de lhonneur
Mimpose de défendre les vierges.
Thétis, jouée par toi,
Ou plutôt par toi trahie,
Taccuse, à juste titre,
Davoir rompu ta foi, davoir menti,
Et dit dans les doléances où elle te
dénonce
Que tu fus déloyal autant quelle fut
fidèle.
Écoute-moi maintenant, toi qui te fais
Intrépide et gaillard avec les dames,
Puis, vil et couard,
Prends la fuite quand tu rencontres leur
défenseur;
Écoute, dis-je, infâme menteur,
Toi qui comptes plus sur ton pied que sur ta main,
Et qui vis en ayant manqué à ta foi,
Je moffre à téprouver en combat
singulier,
En duel au sang.
Oui, Pélée, je te défie
Et ce rivage sera
Le champ clos tout désigné.
Notre combat sera tel quil te plaira,
Avec ou sans casque;
Pour faire éclater ta perfidie
Je tattendrai de pied ferme,
À cheval ou à pied, avec ou sans
armes.
Guerrier, si un tel nom te convient,
À toi dont la guerre na ni fin ni loi,
À toi qui, pour blesser autrui
Au lieu de la main, emploies la langue,
Sache que je ne trahis pas: jai été
trahi;
Et cest celle qui me trompe qui mappelle
trompeur.
Cette inique demoiselle
Que tu crois innocente
Est la seule à avoir machiné des uvres
sournoises.
Un temps, son âme a brûlé pour moi;
Maintenant, elle vit enflammée par un nouveau
galant,
Et cest peut-être toi,
Toi qui, jaloux de mon amour,
Mappelles maintenant à un duel martial;
Mais quoi ! Si son cur sest tourné
vers moi
Jusquà ce que elle te voie arriver,
Son amour se tournera de même vers toi,
Jusquà ce quà elle se tourne vers
un autre objet.
Champion, tu défends la mauvaise cause !
Jaccepte pourtant le combat
Et je maintiens que Thétis est la
traîtresse,
Trompeuse et malicieuse,
Scélérate, méchante, inique,
Et je dirai même pire; mais je demande un peu de
répit.
Hyménée, Discorde, Thétis,
Pélée
Hyménée [La
Discorde fuit, Hyménée
continue:] Amoureux
champions, Thétis Pélée Hyménée Thétis
& Pélée
Va-t-en chez les ombres de lAverne,
Bête sauvage, furie, source
Dorgueil barbare et de haine éternelle.
Dis-moi, ministre des rancurs et des hontes,
Dis-moi, peste denfer,
Qui tenvoie infester les royaumes de
léther ?
Tourne vers la lumière ton dos marqué par le
fouet,
Maîtresse dimpiété, mère
des colères !
La Discorde ne logera pas chez
Hyménée.
Je suis le dieu pudique
Qui enlace les chastes amants dans ses nuds
sacrés,
Et je connais vos âpres conflits.
Les jalousies extrêmes de vos curs
Furent des pièges quun horrible et criminel
monstre
A tendus à vos curs.
Celle qui tinvite à une guerre si cruelle
Et te lance un défi à mort, cest ta
vie:
Croyant sa foi trahie,
Elle a dégainé contre toi son
épée vengeresse;
Mais laissez les combats, belles âmes;
Vous êtes tous les deux amoureux et
fidèles;
Si vous voulez vous blesser,
Que ce soit de douces plaies dans les guerres
damour.
Embrasée de ta flamme,
Je suis, je ne sais comment, contrainte à
taimer de nouveau.
Effaçons désormais tout outrage
passé,
Et avec une joie réciproque et parfaite,
Ne nous occupons que de charmes, de caresses et
débats.
Phébus cède déjà la place
à la lumière argentée.
Allez, allez calmer vos flammes honnêtes;
Le lit pudique aspire
À la tiédeur de chastes baisers.
Allons, courez, courez,
Et heureux, pâmés,
Soyez en fête, jouissez,
Caressez, riez,
Ô amants fortunés,
De même que le Ciel vous a faits gracieux amants,
Puisse-t-il faire de vous dheureux
parents !
Comblés de joie,
Allons ensemble, époux aimés,
Plus étroitement liés
Que le lierre et la vigne aux troncs dorme.
La Discorde
La
Discorde
Versez donc désormais, versez
Des larmes de douleur,
Ô vous, ombres affligées des horribles
abîmes,
Âmes damnées dans les royaumes
redoutés.
Moi aussi triste, moi aussi abattue, moi aussi
languissante,
Je répands de mes yeux livides un ample torrent;
Je pleure, misérable, je pleure
Sur mon mal, sur mon deuil, sur mes larmes;
Je pourrais émouvoir de pitié une meule de
moulin;
Mais en pleurant, je ne brise pas
La dureté de lAverne,
Qui aujourdhui se moque de toute ma ruse;
Mes larmes, hélas, ne rendent pas efficaces
Mes exploits déjoués.
Je frémis, je gémis, je crie,
Je mangoisse, je mafflige, je hurle,
Mais, malheureuse, à mes lamentations,
Mais, malheureuse, à mes tourments,
Le royaume qui ne connaît ni espoir ni
pitié
Se montre à chaque instant plus cruel.
Douleur qui maffliges tant,
Douleur qui me peines tant,
Ennui qui me transperces,
Rage qui me dévores,
Fuyez de mon sein,
Ou au moins faites que je tombe, faites que je
meure !
Contre ces nobles noces,
Que nai-je pas dit, pauvre de moi, que nai-je
pas fait ?
Tu as transpiré, malheureuse, tu as osé,
Tu as trahi, tu as disputé, tu as feint;
Mais pour récompense, jai eu mes
gémissements et mes doléances,
Et je me suis à la fin prise moi-même dans mes
filets.
Ah ! il faut donc que de ma propre bouche,
Vaincue, je confesse
Que cest pour son malheur éternel,
Que lenfer a entrepris de piétiner le
ciel.
Hyménée, Mercure, Momus
Hyménée Mercure
& Momus Mercure,
Momus
& Hyménée
Haut
de page
Quune parure de verts lauriers
Vienne senrouler sur mes tempes;
Que la mer tourne vers nous
Ses eaux dargent, son sable dor !
Deux nobles âmes
Aujourdhui sunissent;
Aujourdhui redoublent
Joie et réconfort.
Que la mer tourne vers nous
Ses eaux dargent, son sable
dor !
Un si beau séjour
Allume tout dun doux feu;
Que volent tout autour
Caresse et rire, plaisanterie et jeu;
Que le sol se couvre de pierreries,
Que le soleil se dore,
Quun si clair endroit
Soit rempli de fleurs;
Que volent tout autour
Caresse et rire, plaisanterie et jeu.
Que chaque fleuve, chaque source
Fassent couler, répandent ambroisie et lait;
Que le bois se pare, que sornent les monts
De roses immaculées;
Que les antres, illuminés,
Se réjouissent,
Que les tigres soient accueillants,
Et leur face joyeuse;
Que le bois se pare, que sornent les monts
De roses immaculées.
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